Nana, by Emile Zola

XII

Vers une heure du matin, dans le grand lit drapé de point de Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore. Il était revenu le soir, après une bouderie de trois jours. La chambre, faiblement éclairée par une lampe, sommeillait, chaude et toute moite d’une odeur d’amour, avec les pâleurs vagues de ses meubles de laque blanche, incrustée d’argent. Un rideau rabattu noyait le lit d’un flot d’ombre. Il y eut un soupir, puis un baiser coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un instant assise au bord des draps, les jambes nues. Le comte, la tête retombée sur l’oreiller, demeurait dans le noir.

— Chéri, tu crois au bon Dieu? demanda-t-elle après un moment de réflexion, la face grave, envahie d’une épouvante religieuse, au sortir des bras de son amant.

Depuis le matin, elle se plaignait d’un malaise, et toutes ses idées bêtes, comme elle disait, des idées de mort et d’enfer, la travaillaient sourdement. C’était parfois, chez elle, des nuits où des peurs d’enfant, des imaginations atroces la secouaient de cauchemars, les yeux ouverts. Elle reprit:

— Hein? penses-tu que j’irai au ciel?

Et elle avait un frisson, tandis que le comte, surpris de ces questions singulières en un pareil moment, sentait s’éveiller ses remords de catholique. Mais, la chemise glissée des épaules, les cheveux dénoués, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant, en se cramponnant.

— J’ai peur de mourir . . . J’ai peur de mourir . . .

Il eut toutes les peines du monde à se dégager. Lui-même craignait de céder au coup de folie de cette femme, collée contre son corps, dans l’effroi contagieux de l’invisible; et il la raisonnait, elle se portait parfaitement, elle devait simplement se bien conduire pour mériter un jour le pardon. Mais elle hochait la tête; sans doute elle ne faisait de mal à personne; même elle portait toujours une médaille de la Vierge, qu’elle lui montra, pendue à un fil rouge, entre les seins; seulement, c’était réglé d’avance, toutes les femmes qui n’étaient pas mariées et qui voyaient des hommes allaient en enfer. Des lambeaux de son catéchisme lui revenaient. Ah! si l’on avait su au juste; mais voilà, on ne savait rien, personne ne rapportait des nouvelles; et, vrai! ce serait stupide de se gêner, si les prêtres disaient des bêtises. Pourtant, elle baisait dévotement la médaille, toute tiède de sa peau, comme une conjuration contre la mort, dont l’idée l’emplissait d’une horreur froide.

Il fallut que Muffat l’accompagnât dans le cabinet de toilette; elle tremblait d’y rester une minute seule, même en laissant la porte ouverte. Quand il se fut recouché, elle rôda encore par la chambre, visitant les coins, tressaillant au plus léger bruit. Une glace l’arrêta, elle s’oublia comme autrefois, dans le spectacle de sa nudité. Mais la vue de sa gorge, de ses hanches et de ses cuisses, redoublait sa peur. Elle finit par se tâter les os de la face, longuement, avec les deux mains.

— On est laid, quand on est mort, dit-elle d’une voix lente.

Et elle se serrait les joues, elle s’agrandissait les yeux, s’enfonçait la mâchoire pour voir comment elle serait. Puis, se tournant vers le comte, ainsi défigurée:

— Regarde donc, j’aurai la tête toute petite, moi.

Alors, il se fâcha.

— Tu es folle, viens te coucher.

Il la voyait dans une fosse, avec le décharnement d’un siècle de sommeil; et ses mains s’étaient jointes, il bégayait une prière. Depuis quelque temps, la religion l’avait reconquis; ses crises de foi, chaque jour, reprenaient cette violence de coups de sang, qui le laissaient comme assommé. Les doigts de ses mains craquaient, il répétait ces seuls mots, continuellement: «Mon Dieu . . . mon Dieu . . . mon Dieu.» C’était le cri de son impuissance, le cri de son péché, contre lequel il restait sans force, malgré la certitude de sa damnation. Quand elle revint, elle le trouva sous la couverture, hagard, les ongles dans la poitrine, les yeux en l’air comme pour chercher le ciel. Et elle se remit à pleurer, tous deux s’embrassèrent, claquant des dents sans savoir pourquoi, roulant au fond de la même obsession imbécile. Ils avaient déjà passé une nuit semblable; seulement, cette fois, c’était complètement idiot, ainsi que Nana le déclara, lorsqu’elle n’eut plus peur. Un soupçon lui fit interroger le comte avec prudence: peut-être Rose Mignon avait-elle envoyé la fameuse lettre. Mais ce n’était pas ça, c’était le trac, pas davantage, car il ignorait encore son cocuage.

Deux jours plus tard, après une nouvelle disparition, Muffat se présenta dans la matinée, heure à laquelle il ne venait jamais. Il était livide, les yeux rougis, tout secoué encore d’une grande lutte intérieure. Mais Zoé, effarée elle-même, ne s’aperçut pas de son trouble. Elle avait couru à sa rencontre, elle lui criait:

— Oh! monsieur, arrivez donc! madame a failli mourir, hier soir.

Et, comme il demandait des détails:

— Quelque chose à ne pas croire . . . Une fausse couche, monsieur!

Nana était enceinte de trois mois. Longtemps elle avait cru à une indisposition; le docteur Boutarel lui-même doutait. Puis, quand il se prononça nettement, elle éprouva un tel ennui, qu’elle fit tout au monde pour dissimuler sa grossesse. Ses peurs nerveuses, ses humeurs noires venaient un peu de cette aventure, dont elle gardait le secret, avec une honte de fille-mère forcée de cacher son état. Cela lui semblait un accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on l’aurait plaisantée. Hein? la mauvaise blague! pas de veine, vraiment! Il fallait qu’elle fût pincée, quand elle croyait que c’était fini. Et elle avait une continuelle surprise, comme dérangée dans son sexe; ça faisait donc des enfants, même lorsqu’on ne voulait plus et qu’on employait ça à d’autres affaires? La nature l’exaspérait, cette maternité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les morts qu’elle semait autour d’elle. Est-ce qu’on n’aurait pas dû disposer de soi à sa fantaisie, sans tant d’histoires? Ainsi, d’où tombait-il, ce mioche? Elle ne pouvait seulement le dire. Ah! Dieu! celui qui l’avait fait, aurait eu une riche idée en le gardant pour lui, car personne ne le réclamait, il gênait tout le monde, et il n’aurait bien sûr pas beaucoup de bonheur dans l’existence!

Cependant, Zoé racontait la catastrophe.

— Madame a été prise de coliques vers quatre heures. Quand je suis allée dans le cabinet de toilette, ne la voyant plus revenir, je l’ai trouvée étendue par terre, évanouie. Oui, monsieur, par terre, dans une mare de sang, comme si on l’avait assassinée . . . Alors, j’ai compris, n’est-ce pas? J’étais furieuse, madame aurait bien pu me confier son malheur . . . Justement, il y avait là monsieur Georges. Il m’a aidée à la relever, et au premier mot de fausse couche, voilà qu’il s’est trouvé mal à son tour . . . Vrai! je me fais de la bile, depuis hier!

En effet, l’hôtel paraissait bouleversé. Tous les domestiques galopaient à travers l’escalier et les pièces. Georges venait de passer la nuit sur un fauteuil du salon. C’était lui qui avait annoncé la nouvelle aux amis de madame, le soir, à l’heure où madame recevait d’habitude. Il restait très pâle, il racontait l’histoire, plein de stupeur et d’émotion. Steiner, la Faloise, Philippe, d’autres encore, s’étaient présentés. Dès la première phrase, ils poussaient une exclamation; pas possible! ça devait être une farce! Ensuite, ils devenaient sérieux, ils regardaient la porte de la chambre, l’air ennuyé, hochant la tête, ne trouvant pas ça drôle. Jusqu’à minuit, une douzaine de messieurs avaient causé bas devant la cheminée, tous amis, tous travaillés par la même idée de paternité. Ils semblaient s’excuser entre eux, avec des mines confuses de maladroits. Puis, ils arrondissaient le dos, ça ne les regardait pas, ça venait d’elle; hein? épatante, cette Nana! jamais on n’aurait cru à une pareille blague de sa part! Et ils s’en étaient allés un à un, sur la pointe des pieds, comme dans la chambre d’un mort, où l’on ne peut plus rire.

— Montez tout de même, monsieur, dit Zoé à Muffat. Madame est beaucoup mieux, elle va vous recevoir . . . Nous attendons le docteur qui a promis de revenir ce matin.

La femme de chambre avait décidé Georges à retourner chez lui pour dormir. En haut, dans le salon, il ne restait que Satin, allongée sur un divan, fumant une cigarette, les yeux en l’air. Depuis l’accident, au milieu de l’effarement de l’hôtel, elle montrait une rage froide, avec des haussements d’épaules, des mots féroces. Alors, comme Zoé passait devant elle, en répétant à monsieur que cette pauvre madame avait beaucoup souffert:

— C’est bien fait, ça lui apprendra! lâcha-t-elle d’une voix brève.

Ils se retournèrent, surpris. Satin n’avait pas remué, les yeux toujours au plafond, sa cigarette pincée nerveusement entre ses lèvres.

— Eh bien! vous êtes bonne, vous! dit Zoé.

Mais Satin se mit sur son séant, regarda furieusement le comte, en lui plantant de nouveau sa phrase dans la face:

— C’est bien fait, ça lui apprendra!

Et elle se recoucha, souffla un mince jet de fumée, comme désintéressée et résolue à ne se mêler de rien. Non, c’était trop bête!

Zoé, pourtant, venait d’introduire Muffat dans la chambre. Une odeur d’éther y traînait, au milieu d’un silence tiède, que les rares voitures de l’avenue de Villiers troublaient à peine d’un sourd roulement. Nana, très blanche sur l’oreiller, ne dormait pas, les yeux grands ouverts et songeurs. Elle sourit, sans bouger, en apercevant le comte.

— Ah! mon chat, murmura-t-elle d’une voix lente, j’ai bien cru que je ne te reverrais jamais.

Puis, quand il se pencha pour la baiser sur les cheveux, elle s’attendrit, elle lui parla de l’enfant, de bonne foi, comme s’il en était le père.

— Je n’osais pas te dire . . . Je me sentais si heureuse! Oh! je faisais des rêves, j’aurais voulu qu’il fût digne de toi. Et voilà, il n’y a plus rien . . . Enfin, ça vaut mieux peut-être. Je n’entends pas mettre un embarras dans ta vie.

Lui, étonné de cette paternité, balbutiait des phrases. Il avait pris une chaise et s’était assis contre le lit, un bras appuyé aux couvertures. Alors, la jeune femme remarqua son visage bouleversé, le sang qui rougissait ses yeux, la fièvre dont tremblaient ses lèvres.

— Qu’as-tu donc? demanda-t-elle. Tu es malade, toi aussi?

— Non, dit-il péniblement.

Elle le regarda d’un air profond. Puis, d’un signe, elle renvoya Zoé, qui s’attardait à ranger les fioles. Et, quand ils furent seuls, elle l’attira, en répétant:

— Qu’as-tu, chéri? . . . Tes yeux crèvent de larmes, je le vois bien . . . Allons, parle, tu es venu pour me dire quelque chose.

— Non, non, je te jure, bégaya-t-il.

Mais, étranglé de souffrance, attendri encore par cette chambre de malade où il tombait sans savoir, il éclata en sanglots, il enfouit son visage dans les draps, pour étouffer l’explosion de sa douleur. Nana avait compris. Bien sûr, Rose Mignon s’était décidée à envoyer la lettre. Elle le laissa pleurer un instant, secoué de convulsions si rudes, qu’il la remuait dans le lit. Enfin, d’un accent de maternelle compassion:

— Tu as eu des ennuis chez toi?

Il dit oui de la tête. Elle fit une nouvelle pause, puis très bas:

— Alors, tu sais tout?

Il dit oui de la tête. Et le silence retomba, un lourd silence dans la chambre endolorie. C’était la veille, en rentrant d’une soirée chez l’impératrice, qu’il avait reçu la lettre écrite par Sabine à son amant. Après une nuit atroce, passée à rêver de vengeance, il était sorti le matin, pour résister au besoin de tuer sa femme. Dehors, saisi par la douceur d’une belle matinée de juin, il n’avait plus retrouvé ses idées, il était venu chez Nana, comme il y venait à toutes les heures terribles de son existence. Là seulement, il s’abandonnait dans sa misère, avec la joie lâche d’être consolé.

— Voyons, calme-toi, reprit la jeune femme en se faisant très bonne. Il y a longtemps que je le sais. Mais, bien sûr, ce n’est pas moi qui t’aurais ouvert les yeux. Tu te rappelles, l’année dernière, tu avais eu des doutes. Puis, grâce à ma prudence, les choses s’étaient arrangées. Enfin, tu manquais de preuves . . . Dame! aujourd’hui, si tu en as une, c’est dur, je le comprends. Pourtant, il faut se faire une raison. On n’est pas déshonoré pour ça.

Il ne pleurait plus. Une honte le tenait, bien qu’il eût glissé depuis longtemps aux confidences les plus intimes sur son ménage. Elle dut l’encourager. Voyons, elle était femme, elle pouvait tout entendre. Comme il laissait échapper d’une voix sourde:

— Tu es malade. A quoi bon te fatiguer! . . . C’est stupide d’être venu. Je m’en vais.

— Mais non, dit-elle vivement. Reste. Je te donnerai peut-être un bon conseil. Seulement, ne me fais pas trop parler, le médecin l’a défendu.

Il s’était enfin levé, il marchait dans la chambre. Alors, elle le questionna.

— Maintenant, que vas-tu faire?

— Je vais souffleter cet homme, parbleu!

Elle eut une moue de désapprobation.

— Ça, ce n’est pas fort . . . Et ta femme?

— Je plaiderai, j’ai une preuve.

— Pas fort du tout, mon cher. C’est même bête . . . Tu sais, jamais je ne te laisserai faire ça.

Et, posément, de sa voix faible, elle démontra le scandale inutile d’un duel et d’un procès. Pendant huit jours, il serait la fable des journaux; c’était son existence entière qu’il jouerait, sa tranquillité, sa haute situation à la cour, l’honneur de son nom; et pourquoi? pour mettre les rieurs contre lui.

— Qu’importe! cria-t-il, je me serai vengé.

— Mon chat, dit-elle, quand on ne se venge pas tout de suite dans ces machines-là, on ne se venge jamais.

Il s’arrêta, balbutiant. Certes, il n’était pas lâche; mais il sentait qu’elle avait raison; un malaise grandissait en lui, quelque chose d’appauvri et de honteux qui venait de l’amollir, dans l’élan de sa colère. D’ailleurs, elle lui porta un nouveau coup, avec une franchise décidée à tout dire.

— Et veux-tu savoir ce qui t’embête, chéri? . . . C’est que toi-même tu trompes ta femme. Hein? tu ne découches pas pour enfiler des perles. Ta femme doit s’en douter. Alors, quel reproche peux-tu lui faire? Elle te répondra que tu lui as donné l’exemple, ce qui te fermera le bec . . . Voilà, chéri, pourquoi tu es ici à piétiner, au lieu d’être là-bas à les massacrer tous les deux.

Muffat était retombé sur la chaise, accablé sous cette brutalité de paroles. Elle se tut, reprenant haleine; puis, à demi-voix:

— Oh! je suis brisée . . . Aide-moi donc à me relever un peu. Je glisse toujours, j’ai la tête trop basse.

Quand il l’eut aidée, elle soupira, se trouvant mieux. Et elle revint sur le beau spectacle d’un procès en séparation. Voyait-il l’avocat de la comtesse amuser Paris, en parlant de Nana? Tout y aurait passé, son four aux Variétés, son hôtel, sa vie. Ah! non, par exemple, elle ne tenait pas à tant de réclame! De sales femmes l’auraient peut-être poussé, pour battre la grosse caisse sur son dos; mais elle, avant tout, voulait son bonheur. Elle l’avait attiré, elle le tenait maintenant, la tête au bord de l’oreiller, près de la sienne, un bras passé à son cou; et elle lui souffla doucement:

— Écoute, mon chat, tu vas te remettre avec ta femme.

Il se révolta. Jamais! Son coeur éclatait, c’était trop de honte. Elle, pourtant, insistait avec tendresse.

— Tu vas te remettre avec ta femme . . . Voyons, tu ne veux pas entendre dire partout que je t’ai détourné de ton ménage? Ça me ferait une trop vilaine réputation, que penserait-on de moi? . . . Seulement, jure que tu m’aimeras toujours, parce que, du moment où tu iras avec une autre . . .

Les larmes la suffoquaient. Il l’interrompit par des baisers, en répétant:

— Tu es folle, c’est impossible!

— Si, si, reprit-elle, il le faut . . . Je me ferai une raison. Après tout, elle est ta femme. Ce n’est pas comme si tu me trompais avec la première venue.

Et elle continua ainsi, lui donnant les meilleurs conseils. Même elle parla de Dieu. Il croyait entendre M. Venot, quand le vieillard le sermonnait, pour l’arracher au péché. Elle, cependant, ne parlait pas de rompre; elle prêchait des complaisances, un partage de bonhomme entre sa femme et sa maîtresse, une vie de tranquillité, sans embêtement pour personne, quelque chose comme un heureux sommeil dans les saletés inévitables de l’existence. Ça ne changerait rien à leur vie, il resterait son petit chat préféré, seulement il viendrait un peu moins souvent et donnerait à la comtesse les nuits qu’il ne passerait pas avec elle. Elle était à bout de forces, elle acheva, dans un petit souffle:

— Enfin, j’aurai la conscience d’avoir fait une bonne action . . . Tu m’aimeras davantage.

Un silence régna. Elle avait fermé les yeux, pâlissant encore sur l’oreiller. Maintenant, il l’écoutait, sous le prétexte qu’il ne voulait pas la fatiguer. Au bout d’une grande minute, elle rouvrit les yeux, elle murmura:

— Et l’argent, d’ailleurs? Où prendras-tu l’argent, si tu te fâches? . . . Labordette est venu hier pour le billet . . . Moi, je manque de tout, je n’ai plus rien à me mettre sur le corps.

Puis, refermant les paupières, elle parut morte. Une ombre d’angoisse profonde avait passé sur le visage de Muffat. Dans le coup qui le frappait, il oubliait depuis la veille des embarras d’argent, dont il ne savait comment sortir. Malgré des promesses formelles, le billet de cent mille francs, renouvelé une première fois, venait d’être mis en circulation; et Labordette, affectant le désespoir, rejetait tout sur Francis, disait qu’il ne lui arriverait plus de se compromettre dans une affaire, avec un homme de peu d’éducation. Il fallait payer, jamais le comte n’aurait laissé protester sa signature. Puis, outre les nouvelles exigences de Nana, c’était chez lui un gâchis de dépenses extraordinaires. Au retour des Fondettes, la comtesse avait brusquement montré un goût de luxe, un appétit de jouissances mondaines, qui dévoraient leur fortune. On commençait à parler de ses caprices ruineux, tout un nouveau train de maison, cinq cent mille francs gaspillés à transformer le vieil hôtel de la rue Miromesnil, et des toilettes excessives, et des sommes considérables disparues, fondues, données peut-être, sans qu’elle se souciât d’en rendre compte. Deux fois, Muffat s’était permis des observations, voulant savoir; mais elle l’avait regardé d’un air si singulier, en souriant, qu’il n’osait plus l’interroger, de peur d’une réponse trop nette. S’il acceptait Daguenet comme gendre de la main de Nana, c’était surtout avec l’idée de pouvoir réduire la dot d’Estelle à deux cent mille francs, quitte à prendre pour le reste des arrangements avec le jeune homme, heureux encore de ce mariage inespéré.

Cependant, depuis huit jours, dans cette nécessité immédiate de trouver les cent mille francs de Labordette, Muffat avait imaginé un seul expédient, devant lequel il reculait. C’était de vendre les Bordes, une magnifique propriété, estimée à un demi-million, qu’un oncle venait de léguer à la comtesse. Seulement, il fallait la signature de celle-ci, qui elle-même, par son contrat, ne pouvait aliéner la propriété, sans l’autorisation du comte. La veille enfin, il avait résolu de causer de cette signature avec sa femme. Et tout croulait, jamais à cette heure il n’accepterait un pareil compromis. Cette pensée enfonçait davantage le coup affreux de l’adultère. Il comprenait bien ce que Nana demandait; car, dans l’abandon croissant qui le poussait à la mettre de moitié en tout, il s’était plaint de sa situation, il lui avait confié son ennui au sujet de cette signature de la comtesse.

Pourtant, Nana ne parut pas insister. Elle ne rouvrait plus les yeux. En la voyant si pâle, il eut peur, il lui fit prendre un peu d’éther. Et elle soupira, elle le questionna, sans nommer Daguenet.

— A quand le mariage?

— On signe le contrat mardi, dans cinq jours, répondit-il.

Alors, les paupières toujours closes, comme si elle parlait dans la nuit de ses pensées:

— Enfin, mon chat, vois ce que tu as à faire . . . Moi, je veux que tout le monde soit content.

Il la calma, en lui prenant une main. Oui, l’on verrait, l’important était qu’elle se reposât. Et il ne se révoltait plus, cette chambre de malade, si tiède et si endormie, trempée d’éther, avait achevé de l’assoupir dans un besoin de paix heureuse. Toute sa virilité, enragée par l’injure, s’en était allée à la chaleur de ce lit, près de cette femme souffrante, qu’il soignait, avec l’excitation de sa fièvre et le ressouvenir de leurs voluptés. Il se penchait vers elle, il la serrait dans une étreinte; tandis que, la figure immobile, elle avait aux lèvres un fin sourire de victoire. Mais le docteur Boutarel parut.

— Eh bien! et cette chère enfant? dit-il familièrement à Muffat, qu’il traitait en mari. Diable! nous l’avons fait causer!

Le docteur était un bel homme, jeune encore, qui avait une clientèle superbe dans le monde galant. Très gai, riant en camarade avec ces dames, mais ne couchant jamais, il se faisait payer fort cher et avec la plus grande exactitude. D’ailleurs, il se dérangeait au moindre appel, Nana l’envoyait chercher deux ou trois fois par semaine, toujours tremblante à l’idée de la mort, lui confiant avec anxiété des bobos d’enfant, qu’il guérissait en l’amusant de commérages et d’histoires folles. Toutes ces dames l’adoraient. Mais, cette fois, le bobo était sérieux.

Muffat se retirait, très ému. Il n’éprouvait plus qu’un attendrissement, à voir sa pauvre Nana si faible. Comme il sortait, elle le rappela d’un signe, elle lui tendit le front; et, à voix basse, d’un air de menace plaisante:

— Tu sais ce que je t’ai permis . . . Retourne avec ta femme, ou plus rien, je me fâche!

La comtesse Sabine avait voulu que le contrat de sa fille fût signé un mardi, pour inaugurer par une fête l’hôtel restauré, où les peintures séchaient à peine. Cinq cents invitations étaient lancées, un peu dans tous les mondes. Le matin encore, les tapissiers clouaient des tentures; et, au moment d’allumer les lustres, vers neuf heures, l’architecte, accompagné de la comtesse qui se passionnait, donnait les derniers ordres.

C’était une de ces fêtes de printemps, d’un charme si tendre. Les chaudes soirées de juin avaient permis d’ouvrir les deux portes du grand salon et de prolonger le bal jusque sur le sable du jardin. Quand les premiers invités arrivèrent, accueillis à la porte par le comte et la comtesse, ils eurent un éblouissement. Il fallait se rappeler le salon d’autrefois, où passait le souvenir glacial de la comtesse Muffat, cette pièce antique, toute pleine d’une sévérité dévote, avec son meuble Empire d’acajou massif, ses tentures de velours jaune, son plafond verdâtre, trempé d’humidité. Maintenant, dès l’entrée, dans le vestibule, des mosaïques rehaussées d’or se moiraient sous de hauts candélabres, tandis que l’escalier de marbre déroulait sa rampe aux fines ciselures. Puis, le salon resplendissait, drapé de velours de Gênes, tendu au plafond d’une vaste décoration de Boucher, que l’architecte avait payée cent mille francs, à la vente du château de Dampierre. Les lustres, les appliques de cristal allumaient là un luxe de glaces et de meubles précieux. On eût dit que la chaise longue de Sabine, ce siège unique de soie rouge, dont la mollesse autrefois étonnait, s’était multipliée, élargie, jusqu’à emplir l’hôtel entier d’une voluptueuse paresse, d’une jouissance aiguë, qui brûlait avec la violence des feux tardifs.

Déjà l’on dansait. L’orchestre, placé dans le jardin, devant une des fenêtres ouvertes, jouait une valse, dont le rythme souple arrivait adouci, envolé au plein air. Et le jardin s’élargissait, dans une ombre transparente, éclairé de lanternes vénitiennes, avec une tente de pourpre plantée sur le bord d’une pelouse, où était installé un buffet. Cette valse, justement la valse canaille de la Blonde Vénus, qui avait le rire d’une polissonnerie, pénétrait le vieil hôtel d’une onde sonore, d’un frisson chauffant les murs. Il semblait que ce fût quelque vent de la chair, venu de la rue, balayant tout un âge mort dans la hautaine demeure, emportant le passé des Muffat, un siècle d’honneur et de foi endormi sous les plafonds.

Cependant, près de la cheminée, à leur place habituelle, les vieux amis de la mère du comte se réfugiaient, dépaysés, éblouis. Ils formaient un petit groupe, au milieu de la cohue peu à peu envahissante. Madame Du Joncquoy, ne reconnaissant plus les pièces, avait traversé la salle à manger. Madame Chantereau regardait d’un air stupéfait le jardin, qui lui paraissait immense. Bientôt, à voix basse, ce fut dans ce coin toutes sortes de réflexions amères.

— Dites donc, murmurait madame Chantereau, si la comtesse revenait . . . Hein? vous imaginez-vous son entrée, au milieu de ce monde. Et tout cet or, et ce vacarme . . . C’est scandaleux!

— Sabine est folle, répondait madame Du Joncquoy. L’avez-vous vue à la porte? Tenez, on l’aperçoit d’ici . . . Elle a tous ses diamants.

Un instant, elles se levèrent pour examiner de loin la comtesse et le comte. Sabine, en toilette blanche, garnie d’un point d’Angleterre merveilleux, était triomphante de beauté, jeune, gaie, avec une pointe d’ivresse dans son continuel sourire. Près d’elle, Muffat, vieilli, un peu pâle, souriait aussi, de son air calme et digne.

— Et penser qu’il était le maître, reprit madame Chantereau, que pas un petit banc ne serait entré sans qu’il l’eût permis! . . . Ah bien! elle a changé ça, il est chez elle, à cette heure . . . Vous souvenez-vous, lorsqu’elle ne voulait pas refaire son salon? C’est l’hôtel qu’elle a refait.

Mais elles se turent, madame de Chezelles entrait, suivie d’une bande de jeunes messieurs, s’extasiant, approuvant avec de légères exclamations.

— Oh! délicieux! . . . exquis! . . . c’est d’un goût!

Et elle leur jeta de loin:

— Que disais-je! Il n’y a rien comme ces vieilles masures, lorsqu’on les arrange . . . Ça vous prend un chic! N’est-ce pas? tout à fait grand siècle . . . Enfin, elle peut recevoir.

Les deux vieilles dames s’étaient assises de nouveau, baissant la voix, causant du mariage, qui étonnait bien des gens. Estelle venait de passer, en robe de soie rose, toujours maigre et plate, avec sa face muette de vierge. Elle avait accepté Daguenet, paisiblement; elle ne témoignait ni joie ni tristesse, aussi froide, aussi blanche que les soirs d’hiver où elle mettait des bûches au feu. Toute cette fête donnée pour elle, ces lumières, ces fleurs, cette musique, la laissaient sans une émotion.

— Un aventurier, disait madame Du Joncquoy. Moi, je ne l’ai jamais vu.

— Prenez garde, le voici, murmura madame Chantereau.

Daguenet, qui avait aperçu madame Hugon avec ses fils, s’était empressé de lui offrir le bras; et il riait, il lui témoignait une effusion de tendresse, comme si elle eût travaillé pour une part à son coup de fortune.

— Je vous remercie, dit-elle en s’asseyant près de la cheminée. Voyez-vous, c’est mon ancien coin.

— Vous le connaissez? demanda madame Du Joncquoy, lorsque Daguenet fut parti.

— Certainement, un charmant jeune homme. Georges l’aime beaucoup . . . Oh! une famille des plus honorables.

Et la bonne dame le défendit contre une sourde hostilité qu’elle sentait. Son père, très estimé de Louis-Philippe, avait occupé jusqu’à sa mort une préfecture. Lui, s’était un peu dissipé, peut-être. On le prétendait ruiné. En tout cas, un de ses oncles, un grand propriétaire, devait lui laisser sa fortune. Mais ces dames hochaient la tête, pendant que madame Hugon, gênée elle-même, revenait toujours à l’honorabilité de la famille. Elle était très lasse, elle se plaignit de ses jambes. Depuis un mois, elle habitait sa maison de la rue Richelieu, pour un tas d’affaires, disait-elle. Une ombre de tristesse voilait son maternel sourire.

— N’importe, conclut madame Chantereau, Estelle aurait pu prétendre à beaucoup mieux.

Il y eut une fanfare. C’était un quadrille, le monde refluait aux deux côtés du salon, pour laisser la place libre. Des robes claires passaient, se mêlaient, au milieu des taches sombres des habits; tandis que la grande lumière mettait, sur la houle des têtes, des éclairs de bijoux, un frémissement de plumes blanches, une floraison de lilas et de roses. Il faisait déjà chaud, un parfum pénétrant montait de ces tulles légers, de ces chiffonnages de satin et de soie, où les épaules nues pâlissaient, sous les notes vives de l’orchestre. Par les portes ouvertes, au fond des pièces voisines, on voyait des rangées de femmes assises, avec l’éclat discret de leur sourire, une lueur des yeux, une moue de la bouche, que battait le souffle des éventails. Et des invités arrivaient toujours, un valet lançait des noms, tandis que, lentement, au milieu des groupes, des messieurs tâchaient de caser des dames, embarrassées à leurs bras, se haussant, cherchant de loin un fauteuil libre. Mais l’hôtel s’emplissait, les jupes se tassaient avec un petit bruit, il y avait des coins où une nappe de dentelles, de noeuds, de poufs, bouchait le passage, dans la résignation polie de toutes, faites à ces cohues éblouissantes, gardant leur grâce. Cependant, au fond du jardin, sous la lueur rosée des lanternes vénitiennes, des couples s’enfonçaient, échappés à l’étouffement du grand salon, des ombres de robes filaient au bord de la pelouse, comme rythmées par la musique du quadrille, qui prenait, derrière les arbres, une douceur lointaine.

Steiner venait de rencontrer là Foucarmont et la Faloise, buvant un verre de champagne, devant le buffet.

— C’est pourri de chic, disait la Faloise, en examinant la tente de pourpre, tenue sur des lances dorées. On se croirait à la foire aux pains d’épices . . . Hein? c’est ça! la foire aux pains d’épices!

Maintenant, il affectait une blague continuelle, posant pour le jeune homme ayant abusé de tout et ne trouvant plus rien digne d’être pris au sérieux.

— C’est ce pauvre Vandeuvres qui serait surpris, s’il revenait, murmura Foucarmont. Vous vous souvenez, quand il crevait d’ennui là-bas, devant la cheminée. Fichtre! il ne fallait pas rire.

— Vandeuvres, laissez donc, un raté! reprit dédaigneusement la Faloise. En voilà un qui s’est mis le doigt dans l’oeil, s’il a cru nous épater avec son rôtissage! Personne n’en parle seulement plus. Rasé, fini, enterré, Vandeuvres! A un autre!

Puis, comme Steiner leur serrait la main:

— Vous savez, Nana vient d’arriver . . . Oh! une entrée, mes enfants! quelque chose de pharamineux! . . . D’abord, elle a embrassé la comtesse. Ensuite, quand les enfants se sont approchés, elle les a bénis en disant à Daguenet: «Écoute, Paul, si tu lui fais des queues, c’est à moi que tu auras à faire . . . » Comment! vous n’avez pas vu ça! Oh! un chic! un succès!

Les deux autres l’écoutaient, bouche béante. Enfin, ils se mirent à rire. Lui, enchanté, se trouvait très fort.

— Hein? vous avez cru que c’était arrivé . . . Dame! puisque c’est Nana qui a fait le mariage. D’ailleurs, elle est de la famille.

Les fils Hugon passaient, Philippe le fit taire. Alors, entre hommes, on causa du mariage. Georges se fâcha contre la Faloise, qui racontait l’histoire. Nana avait bien collé à Muffat un de ses anciens pour gendre; seulement, il était faux que, la veille encore, elle eût couché avec Daguenet. Foucarmont se permit de hausser les épaules. Savait-on jamais quand Nana couchait avec quelqu’un? Mais Georges, emporté, répondit par un: «Moi, monsieur, je le sais!» qui les mit tous en gaieté. Enfin, comme le dit Steiner, ça faisait toujours une drôle de cuisine.

Peu à peu, on envahissait le buffet. Ils cédèrent la place, sans se quitter. La Faloise regardait les femmes effrontément, comme s’il s’était cru à Mabille. Au fond d’une allée, ce fut une surprise, la bande trouva M. Venot en grande conférence avec Daguenet; et des plaisanteries faciles les égayèrent, il le confessait, il lui donnait des conseils pour la première nuit. Puis, ils revinrent devant une des portes du salon, où une polka emportait des couples, dans un balancement qui mettait un sillage au milieu des hommes restés debout. Sous les souffles venus du dehors, les bougies brûlaient très hautes. Quand une robe passait, avec les légers claquements de la cadence, elle rafraîchissait d’un petit coup de vent la chaleur braisillante tombant des lustres.

— Fichtre! ils n’ont pas froid, là dedans! murmura la Faloise.

Leurs yeux clignaient, au retour des ombres mystérieuses du jardin; et ils se montrèrent le marquis de Chouard, isolé, dominant de sa haute taille les épaules nues qui l’entouraient. Il avait une face pâle, très sévère, un air de hautaine dignité, sous sa couronne de rares cheveux blancs. Scandalisé par la conduite du comte Muffat, il venait de rompre publiquement, il affectait de ne plus mettre les pieds dans l’hôtel. S’il avait consenti à y paraître, ce soir-là, c’était sur les instances de sa petite-fille, dont il désapprouvait d’ailleurs le mariage, avec des paroles indignées contre la désorganisation des classes dirigeantes par les honteux compromis de la débauche moderne.

— Ah! c’est la fin, disait près de la cheminée madame Du Joncquoy à l’oreille de madame Chantereau. Cette fille a ensorcelé ce malheureux . . . Nous qui l’avons connu si croyant, si noble!

— Il paraît qu’il se ruine, continua madame Chantereau. Mon mari a eu entre les mains un billet . . . Il vit maintenant dans cet hôtel de l’avenue de Villiers. Tout Paris en cause . . . Mon Dieu! je n’excuse pas Sabine; avouez pourtant qu’il lui donne bien des sujets de plainte, et, dame! si elle jette aussi l’argent par les fenêtres . . .

— Elle n’y jette pas que l’argent, interrompit l’autre. Enfin, à deux, ils iront plus vite . . . Une noyade dans la boue, ma chère.

Mais une voix douce les interrompit. C’était M. Venot. Il était venu s’asseoir derrière elles, comme désireux de disparaître; et, se penchant, il murmurait:

— Pourquoi désespérer? Dieu se manifeste, lorsque tout semble perdu.

Lui, assistait paisiblement à la débâcle de cette maison qu’il gouvernait jadis. Depuis son séjour aux Fondettes, il laissait l’affolement grandir, avec la conscience très nette de son impuissance. Il avait tout accepté, la passion enragée du comte pour Nana, la présence de Fauchery près de la comtesse, même le mariage d’Estelle et de Daguenet. Qu’importaient ces choses! Et il se montrait plus souple, plus mystérieux, nourrissant l’idée de s’emparer du jeune ménage comme du ménage désuni, sachant bien que les grands désordres jettent aux grandes dévotions. La Providence aurait son heure.

— Notre ami, continua-t-il à voix basse, est toujours animé des meilleurs sentiments religieux . . . Il m’en a donné les preuves les plus douces.

— Eh bien! dit madame Du Joncquoy, il devrait d’abord se remettre avec sa femme.

— Sans doute . . . Justement, j’ai l’espoir que cette réconciliation ne tardera pas.

Alors, les deux vieilles dames le questionnèrent. Mais il redevint très humble, il fallait laisser agir le ciel. Tout son désir, en rapprochant le comte et la comtesse, était d’éviter un scandale public. La religion tolérait bien des faiblesses, quand on gardait les convenances.

— Enfin, reprit madame Du Joncquoy, vous auriez dû empêcher ce mariage avec cet aventurier . . .

Le petit vieillard avait pris un air de profond étonnement.

— Vous vous trompez, monsieur Daguenet est un jeune homme du plus grand mérite . . . Je connais ses idées. Il veut faire oublier des erreurs de jeunesse. Estelle le ramènera, soyez-en sûre.

— Oh! Estelle! murmura dédaigneusement madame Chantereau, je crois la chère petite incapable d’une volonté. Elle est si insignifiante!

Cette opinion fit sourire M. Venot. D’ailleurs, il ne s’expliqua pas sur la jeune mariée. Fermant les paupières, comme pour se désintéresser, il se perdit de nouveau derrière les jupes, dans son coin. Madame Hugon, au milieu de sa lassitude distraite, avait saisi quelques mots. Elle intervint, elle conclut de son air de tolérance, en s’adressant au marquis de Chouard, qui la saluait:

— Ces dames sont trop sévères. L’existence est si mauvaise pour tout le monde . . . N’est-ce pas, mon ami, on doit pardonner beaucoup aux autres, lorsqu’on veut être soi-même digne de pardon?

Le marquis resta quelques secondes gêné, craignant une allusion. Mais la bonne dame avait un si triste sourire, qu’il se remit tout de suite, en disant:

— Non, pas de pardon pour certaines fautes . . . C’est avec ces complaisances qu’une société va aux abîmes.

Le bal s’était encore animé. Un nouveau quadrille donnait au plancher du salon un léger balancement, comme si la vieille demeure eût fléchi sous le branle de la fête. Par moments, dans la pâleur brouillée des têtes, se détachait un visage de femme, emporté par la danse, aux yeux brillants, aux lèvres entrouvertes, avec le coup du lustre sur la peau blanche. Madame Du Joncquoy déclarait qu’il n’y avait pas de bon sens. C’était une folie d’empiler cinq cents personnes dans un appartement où l’on aurait tenu deux cents à peine. Alors, pourquoi ne pas signer le contrat sur la place du Carrousel? Effet des nouvelles moeurs, disait madame Chantereau; jadis, de telles solennités se passaient en famille; aujourd’hui, il fallait des cohues, la rue entrant librement, un écrasement sans lequel la soirée semblait froide. On affichait son luxe, on introduisait chez soi l’écume de Paris; et rien de plus naturel si des promiscuités pareilles pourrissaient ensuite le foyer. Ces dames se plaignaient de ne pas reconnaître plus de cinquante personnes. D’où venait tout ça? Des jeunes filles, décolletées, montraient leurs épaules. Une femme avait un poignard d’or planté dans son chignon, tandis qu’une broderie de perles de jais l’habillait d’une cotte de mailles. On en suivait une autre en souriant, tellement la hardiesse de ses jupes collantes semblait singulière. Tout le luxe de cette fin d’hiver était là, le monde du plaisir avec ses tolérances, ce qu’une maîtresse de maison ramasse parmi ses liaisons d’un jour, une société où se coudoyaient de grands noms et de grandes hontes, dans le même appétit de jouissances. La chaleur augmentait, le quadrille déroulait la symétrie cadencée de ses figures, au milieu des salons trop pleins.

— Très chic, la comtesse! reprit la Faloise à la porte du jardin, elle a dix ans de moins que sa fille . . . A propos, Foucarmont, vous allez nous dire ça: Vandeuvres pariait qu’elle n’avait pas de cuisses.

Cette pose au cynisme ennuyait ces messieurs. Foucarmont se contenta de répondre:

— Interrogez votre cousin, mon cher. Justement le voilà.

— Tiens! c’est une idée, cria la Faloise. Je parie dix louis qu’elle a des cuisses.

Fauchery arrivait, en effet. En habitué de la maison, il avait fait le tour par la salle à manger, pour éviter l’encombrement des portes. Repris par Rose, au commencement de l’hiver, il se partageait entre la chanteuse et la comtesse, très las, ne sachant comment lâcher l’une des deux. Sabine flattait sa vanité, mais Rose l’amusait davantage. C’était, d’ailleurs, de la part de cette dernière une passion vraie, une tendresse d’une fidélité conjugale, qui désolait Mignon.

— Écoute, un renseignement, répétait la Faloise, en serrant le bras de son cousin. Tu vois cette dame en soie blanche?

Depuis que son héritage lui donnait un aplomb insolent, il affectait de blaguer Fauchery, ayant une ancienne rancune à satisfaire, voulant se venger des railleries d’autrefois, lorsqu’il débarquait de sa province.

— Oui, cette dame qui a des dentelles.

Le journaliste se haussait, ne comprenant pas encore.

— La comtesse? finit-il par dire.

— Juste, mon bon . . . J’ai parié dix louis. A-t-elle des cuisses?

Et il se mit à rire, enchanté d’avoir mouché tout de même ce gaillard, qui l’épatait si fort jadis, quand il lui demandait si la comtesse ne couchait avec personne. Mais Fauchery, sans s’étonner le moins du monde, le regardait fixement.

— Idiot, va! lâcha-t-il enfin, en haussant les épaules.

Puis, il distribua des poignées de main à ces messieurs, pendant que la Faloise, décontenancé, n’était plus bien sûr d’avoir dit quelque chose de drôle. On causa. Depuis les courses, le banquier et Foucarmont faisaient partie de la bande, avenue de Villiers. Nana allait beaucoup mieux, le comte chaque soir venait prendre de ses nouvelles. Cependant, Fauchery, qui écoutait, semblait préoccupé. Le matin, dans une querelle, Rose lui avait carrément avoué l’envoi de la lettre; oui, il pouvait se présenter chez sa dame du monde, il serait bien reçu. Après de longues hésitations, il était venu quand même, par courage. Mais l’imbécile plaisanterie de la Faloise le bouleversait, sous son apparente tranquillité.

— Qu’avez-vous? lui demanda Philippe. Vous paraissez souffrant.

— Moi, pas du tout . . . J’ai travaillé, c’est pourquoi j’arrive si tard.

Puis, froidement, avec un de ces héroïsmes ignorés, qui dénouent les vulgaires tragédies de l’existence:

— Je n’ai pourtant pas salué les maîtres de la maison . . . Il faut être poli.

Même, il osa plaisanter, en se tournant vers la Faloise.

— N’est-ce pas, idiot?

Et il s’ouvrit un passage au milieu de la foule. La voix pleine du valet ne jetait plus des noms à la volée. Pourtant, près de la porte, le comte et la comtesse causaient encore, retenus par des dames qui entraient. Enfin, il les rejoignit, pendant que ces messieurs, restés sur le perron du jardin, se haussaient, pour voir la scène. Nana devait avoir bavardé.

— Le comte ne l’a pas aperçu, murmura Georges. Attention! il se retourne . . . Là, ça y est.

L’orchestre venait de reprendre la valse de la Blonde Vénus. D’abord, Fauchery avait salué la comtesse, qui souriait toujours, dans une sérénité ravie. Puis, il était resté un instant immobile, derrière le dos du comte, à attendre, très calme. Le comte, cette nuit-là, gardait sa hautaine gravité, le port de tête officiel du grand dignitaire. Lorsqu’il abaissa enfin les yeux sur le journaliste, il exagéra encore son attitude majestueuse. Pendant quelques secondes, les deux hommes se regardèrent. Et ce fut Fauchery qui, le premier, tendit la main. Muffat donna la sienne. Leurs mains étaient l’une dans l’autre, La comtesse Sabine souriait devant eux, les cils baissés, tandis que la valse, continuellement, déroulait son rythme de polissonnerie railleuse.

— Mais ça va tout seul! dit Steiner.

— Est-ce que leurs mains sont collées? demanda Foucarmont, surpris de la longueur de l’étreinte.

Un invincible souvenir amenait une lueur rose aux joues pâles de Fauchery. Il revoyait le magasin des accessoires, avec son jour verdâtre, son bric-à-brac couvert de poussière; et Muffat s’y trouvait, tenant le coquetier, abusant de ses doutes. A cette heure, Muffat ne doutait plus, c’était un dernier coin de dignité qui croulait. Fauchery, soulagé dans sa peur, voyant la gaieté claire de la comtesse, fut pris d’une envie de rire. Ça lui semblait comique.

— Ah! cette fois, c’est elle! cria la Faloise, qui ne lâchait pas une plaisanterie, lorsqu’il la croyait bonne. Nana, là-bas, vous la voyez qui entre?

— Tais-toi donc, idiot! murmura Philippe.

— Quand je vous dis! . . . On lui joue sa valse, parbleu! elle arrive. Et puis, elle est de la réconciliation, que diable! . . . Comment! vous ne voyez pas! Elle les serre sur son coeur tous les trois, mon cousin, ma cousine et son époux, en les appelant ses petits chats. Moi ça me retourne, ces scènes de famille.

Estelle s’était approchée. Fauchery la complimentait, pendant que, raide dans sa robe rose, elle le regardait de son air étonné d’enfant silencieuse, en jetant des coups d’oeil sur son père et sa mère. Daguenet, lui aussi, échangeait une chaude poignée de main avec le journaliste. Ils faisaient un groupe souriant; et, derrière eux, M. Venot se glissait, les couvant d’un oeil béat, les enveloppant de sa douceur dévote, heureux de ces derniers abandons qui préparaient les voies de la Providence.

Mais la valse déroulait toujours son balancement de rieuse volupté. C’était une reprise plus haute du plaisir battant le vieil hôtel comme une marée montante. L’orchestre enflait les trilles de ses petites flûtes, les soupirs pâmés de ses violons; sous les velours de Gênes, les ors et les peintures, les lustres dégageaient une chaleur vivante, une poussière de soleil; tandis que la foule des invités, multipliée dans les glaces, semblait s’élargir, avec le murmure grandi de ses voix. Autour du salon, les couples qui passaient, les mains à la taille, parmi les sourires des femmes assises, accentuaient davantage le branle des planchers. Dans le jardin, une lueur de braise, tombée des lanternes vénitiennes, éclairait d’un lointain reflet d’incendie les ombres noires des promeneurs, cherchant un peu d’air au fond des allées. Et ce tressaillement des murs, cette nuée rouge, étaient comme la flambée dernière, où craquait l’antique honneur brûlant aux quatre coins du logis. Les gaietés timides, alors à peine commençantes, que Fauchery, un soir d’avril, avait entendu sonner avec le son d’un cristal qui se brise, s’étaient peu à peu enhardies, affolées, jusqu’à cet éclat de fête. Maintenant, la fêlure augmentait; elle lézardait la maison, elle annonçait l’effondrement prochain. Chez les ivrognes des faubourgs, c’est par la misère noire, le buffet sans pain, la folie de l’alcool vidant les matelas, que finissent les familles gâtées. Ici, sur l’écroulement de ces richesses, entassées et allumées d’un coup, la valse sonnait le glas d’une vieille race; pendant que Nana, invisible, épandue au-dessus du bal avec ses membres souples, décomposait ce monde, le pénétrait du ferment de son odeur flottant dans l’air chaud, sur le rythme canaille de la musique.

Ce fut le soir du mariage à l’église que le comte Muffat se présenta dans la chambre de sa femme, où il n’était pas entré depuis deux ans. La comtesse, très surprise, recula d’abord. Mais elle avait son sourire, ce sourire d’ivresse qui ne la quittait plus. Lui, très gêné, balbutiait. Alors, elle lui fit un peu de morale. D’ailleurs, ni l’un ni l’autre ne risquèrent une explication nette. C’était la religion qui voulait ce pardon mutuel; et il fut convenu entre eux, par un accord tacite, qu’ils garderaient leur liberté. Avant de se mettre au lit, comme la comtesse paraissait hésiter encore, ils causèrent affaires. Le premier, il parla de vendre les Bordes. Elle, tout de suite, consentit. Ils avaient de grands besoins, ils partageraient. Cela acheva la réconciliation. Muffat en ressentit un véritable soulagement dans ses remords.

Justement, ce jour-là, comme Nana sommeillait vers deux heures, Zoé se permit de frapper à la porte de la chambre. Les rideaux étaient tirés, un souffle chaud entrait par une fenêtre, dans la fraîcheur silencieuse du demi-jour. D’ailleurs, la jeune femme se levait maintenant, un peu faible encore. Elle ouvrit les yeux, elle demanda:

— Qui est-ce?

Zoé allait répondre. Mais Daguenet, forçant l’entrée, s’annonça lui-même. Du coup, elle s’accouda sur l’oreiller, et, renvoyant la femme de chambre:

— Comment, c’est toi! le jour qu’on te marie! . . . Qu’y a-t-il donc?

Lui, surpris par l’obscurité, restait au milieu de la pièce. Cependant, il s’habituait, il avançait, en habit, cravaté et ganté de blanc. Et il répétait:

— Eh bien! oui, c’est moi . . . Tu ne te souviens pas?

Non, elle ne se souvenait de rien. Il dut s’offrir carrément, de son air de blague.

— Voyons, ton courtage . . . Je t’apporte l’étrenne de mon innocence.

Alors, comme il était au bord du lit, elle l’empoigna de ses bras nus, secouée d’un beau rire, et pleurant presque, tant elle trouvait ça gentil de sa part.

— Ah! ce Mimi, est-il drôle! . . . Il y a pensé pourtant! Et moi qui ne savais plus! Alors, tu t’es échappé, tu sors de l’église. C’est vrai, tu as une odeur d’encens . . . Mais baise-moi donc! oh! plus fort que ça, mon Mimi! Va, c’est peut-être la dernière fois.

Dans la chambre obscure, où traînait encore une vague odeur d’éther, leur rire tendre expira. La grosse chaleur gonflait les rideaux des fenêtres, on entendait des voix d’enfant sur l’avenue. Puis, ils plaisantèrent, bousculés par l’heure. Daguenet partait tout de suite avec sa femme, après le lunch.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 15:06