Kéreban le Tétu


Jules Verne

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Table of Contents

Premiere Partie

  1. Dans Lequel Van Mitten et Son Valet Bruno se Promènent, Regardent, Causent, Sans Rien Comprendre a Ce Qui se Passe.
  2. Ou l’Intendant Scarpante et Le Capitaine Yarhud s’Entretiennent de Projets qu’il est Bon de Connaitre.
  3. Dans Lequel Le Seigneur Kéraban est Tout Surpris de se Rencontrer avec son Ami Van Mitten.
  4. Dans Lequel Le Seigneur Kéraban, Encore Plus Entêté que Jamais, Tient Tête aux Autorités Ottomanes.
  5. Ou Le Seigneur Kéraban Discute a sa Façon la Manière Dont il Entend les Voyages et Quitte Constantinople.
  6. Ou Les Voyageurs Commencent a Éprouver Quelques Difficultés, Principalement dans le Delta du Danube.
  7. Dans Lequel les Chevaux de la Chaise Font par Peur ce qu’ils n’ont pu Faire Sous le Fouet du Postillon.
  8. Ou Le Lecteur Fera Volontiers Connaissance Avec la Jeune Amasia et son Fiancé Ahmet.
  9. Dans Lequel il s’en Faut Bien Peu que le Plan du Capitaine Yarhud ne Réussisse.
  10. Dans Lequel Ahmet Prend une Énergique Résolution, Commandée, d’Ailleurs, par les Circonstances.
  11. Dans Lequel il se Mêle un Peu de Drame a Cette Fantaisiste Histoire de Voyage.
  12. Dans Lequel Van Mitten Raconte une Histoire de Tulipes, qui Intéressera Peut-être le Lecteur.
  13. Dans Lequel on Traverse Obliquement l’Ancienne Tauride, et avec quel Attelage on en Sort.
  14. Dans Lequel Le Seigneur Kéraban se Montre plus Fort en Géographie que ne le Croyait son Neveu Ahmet.
  15. Dans Lequel le Seigneur Kéraban, Ahmet, Van Mitten et Leurs Serviteurs Jouent le Rôle de Salamandres.
  16. Ou il est Question de l’Excellence des Tabacs de la Perse et de l’Asie Mineure.
  17. Dans Lequel il Arrive une Aventure des Plus Graves, Qui Termine la Première Partie de Cette Histoire.

Deuxième Partie

  1. Dans Lequel on Retrouve le Seigneur Kéraban, Furieux d’Avoir Voyagé en Chemin de Fer.
  2. Dans Lequel Van Mitten se Décide a Céder aux Obsessions de Bruno, et ce qui s’Ensuit.
  3. Dans Lequel Bruno Joue a son Camarade Nizib un Tour que le Lecteur Voudra Bien lui Pardonner.
  4. Dans Lequel Tout se Passe au Milieu des Éclats de la Foudre et de la Fulguration des Éclairs
  5. De Quoi l’on Cause et ce que l’on Voit sur la Route d’Atina a Trébizonde.
  6. Ou il est Questions de Nouveaux Personnages que le Seigneur Kéraban Va Rencontrer au Caravansérail de Rissar.
  7. Dans Lequel le Juge de Trébizond Procède a son Enquête d’une Façon Assez Ingénieuse.
  8. Qui Finit d’une Manière Très Inattendue, Surtout Pour l’Ami Van Mitten.
  9. Dans Lequel Van Mitten, en se Fiançant a la Noble Saraboul, a l’Honneur de Devenir Beau-Frère du Seigneur Yanar.
  10. Pendant Lequel les Héros de cette Histoire ne Perdent ni un Jour ni une Heure.
  11. Dans Lequel le Seigneur Kéraban se Range a l’Avis du Guide, un Peu Contre l’Opinion de son Neveu Ahmet.
  12. Dans Lequel il est Rapporté Quelques Propos Échangés entre la Noble Saraboul et son Nouveau Fiancé.
  13. Dans Lequel, Après avoir Tenu Tête a son Âne, le Seigneur Kéraban Tient Tête a son Plus Mortel Ennemi.
  14. Dans Lequel Van Mitten Essaie de Faire Comprendre la Situation a la Noble Saraboul.
  15. Ou l’On Verra le Seigneur Kéraban Plus Têtu Encore qu’il ne l’a Jamais Été.
  16. Ou il est Démontré une Fois de Plus qu’il n’y a Rien de Tel que le Hasard Pour Arranger les Choses.

Premiere Partie

I

Dans Lequel Van Mitten et Son Valet Bruno se Promènent, Regardent, Causent, Sans Rien Comprendre a Ce Qui se Passe.

Ce jour-là, 16 août, à six heures du soir, la place de Top-Hané, à Constantinople, si animée d’ordinaire par le va-et-vient et le brouhaha de la foule, était silencieuse, morne, presque déserte. En le regardant du haut de l’échelle qui descend au Bosphore, on eût encore trouvé le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine quelques étrangers passaient-ils pour remonter d’un pas rapide les ruelles étroites, sordides, boueuses, embarrassées de chiens jaunes, qui conduisent au faubourg de Péra. Là est le quartier plus spécialement réservé aux Européens, dont les maisons de pierre se détachent en blanc sur le rideau noir des cyprès de la colline.

C’est qu’elle est toujours pittoresque, cette place — même sans le bariolage de costumes qui en relève les premiers plans — pittoresque et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquée de Mahmoud, aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant veuve de son petit toit d’architecture célestienne, ses boutiques où se débitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses étalages, encombrés de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari, qui contrastent avec les éventaires des marchands de parfums et des vendeurs de chapelets, son échelle à laquelle accostent des centaines de caïques peinturlurés, dont la double rame, sous les mains croisées des caïdjis, caressent plutôt qu’elles ne frappent les eaux bleues de la Corne-d’Or et du Bosphore.

Mais où étaient donc, à cette heure, ces flâneurs habitués de la place de Top-Hané; ces Persans, coquettement coiffés du bonnet d’astracan; ces Grecs balançant, non sans élégance, leur fustanelle à mille plis; ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Géorgiens, restés Russes par le costume, même au delà de leur frontière; ces Arnautes, dont la peau, gratinée au soleil, apparaît sous les échancrures de leurs vestes brodées, et ces Turcs, enfin, ces Turcs, ces Osmanlis, ces fils de l’antique Byzance et du vieux Stamboul, oui! où étaient-ils?

A coup sûr, il n’aurait pas fallu le demander à deux étrangers, deux Occidentaux, qui, l’oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indécis, se promenaient, à cette heure, presque solitairement sur la place: ils n’auraient su que répondre.

Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au delà du port, un touriste eût observé ce même caractère de silence et d’abandon. De l’autre côté de la Corne-d’Or — profonde indentation ouverte entre le vieux Sérail et le débarcadère de Top-Hané — sur la rive droite unie à la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l’amphithéâtre de Constantinople paraissait être endormi. Est-ce que personne ne veillait alors au palais de Seraï-Bournou? N’y avait-il plus de croyants, d’hadjis, de pèlerins, aux mosquées d’Ahmed, de Bayezidièh, de Sainte-Sophie, de la Suleïmanièh? Faisait-il donc sa sieste, le nonchalant gardien de la tour du Séraskierat, à l’exemple de son collègue de la tour de Galata, tous deux chargés d’épier les débuts d’incendie si fréquents dans la ville? En vérité, il n’était pas jusqu’au mouvement perpétuel du port, qui ne parût quelque peu enrayé, malgré la flottille de steamers autrichiens, français, anglais, de mouches, de caïques, de chaloupes à vapeur, qui se pressent aux abords des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d’Or baignent la base.

Était-ce donc là cette Constantinople tant vantée, ce rêve de l’Orient réalisé par la volonté des Constantin et des Mahomet II? Voilà ce que se demandaient les deux étrangers qui erraient sur la place; et, s’ils ne répondaient pas à cette question, ce n’était pas faute de connaître la langue du pays. Ils savaient le turc très suffisamment: l’un, parce qu’il l’employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale; l’autre, pour avoir souvent servi de secrétaire à son maître, bien qu’il ne fût près de lui qu’en qualité de domestique.

C’étaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten et son valet Bruno, qu’une singulière destinée venait de pousser jusqu’aux confins de l’extrême Europe.

Van Mitten — tout le monde le connaît — un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, resté blond, oeil bleu céleste, favoris et barbiche jaunes, sans moustaches, joues colorées, nez un peu trop court par rapport à l’échelle du visage, tête assez forte, épaules larges, taille au-dessus de la moyenne, ventre au début du bedonnement, pieds mieux compris au point de vue de la solidité que de l’élégance — en réalité, l’air d’un brave homme, qui était bien de son pays.

Peut-être Van Mitten, au moral, semblait-il être un peu mou de tempérament. Il appartenait, sans conteste, à cette catégorie de gens d’humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prêts à céder sur tous les points, moins faits pour commander que pour obéir, personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communément qu’ils n’ont pas de volonté, même lorsqu’ils s’imaginent en avoir. Ils n’en sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa vie, Van Mitten, poussé à bout, s’était engagé dans une discussion dont les conséquences avaient été des plus graves. Ce jour-là, il était radicalement sorti de son caractère; mais depuis lors, il y était rentré, comme on rentre chez soi. En réalité, peut-être eût-il mieux fait de céder, et il n’aurait pas hésité, sans doute, s’il avait su ce que lui réservait l’avenir. Mais il ne convient pas d’anticiper sur les événements, qui seront l’enseignement de cette histoire.

«Eh bien, mon maître? lui dit Bruno, quand tous deux arrivèrent sur la place de Top-Hané.

— Eh bien, Bruno?

— Nous voilà donc à Constantinople!

— Oui, Bruno, à Constantinople, c’est-à-dire à quelque mille lieues de Rotterdam!

— Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de la Hollande?

— Je ne saurais jamais en être trop loin!» répondit Van Mitten, en parlant à mi-voix, comme si la Hollande eût été assez près pour l’entendre.

Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument dévoué. Ce brave homme, au physique, ressemblait quelque peu à son maître — autant, du moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble depuis de longues années. En vingt ans, ils ne s’étaient peut-être pas séparés un seul jour. Si Bruno était moins qu’un ami, dans la maison, il était plus qu’un domestique. Il faisait son service intelligemment, méthodiquement, et ne se gênait pas de donner des conseils, dont Van Mitten aurait pu faire son profit, ou même de faire entendre des reproches, que son maître acceptait volontiers. Ce qui l’enrageait, c’était que celui-ci fût aux ordres de tout le monde, qu’il ne sût pas résister aux volontés des autres, en un mot, qu’il manquât de caractère.

«Cela vous portera malheur! lui répétait-il souvent, et à moi, par la même occasion!»

Il faut ajouter que Bruno, alors âgé de quarante ans, était sédentaire par nature, qu’il ne pouvait souffrir les déplacements. A se fatiguer de la sorte, on compromet l’équilibre de son organisme, on s’éreinte, on maigrit, et Bruno, qui avait l’habitude de se peser toutes les semaines, tenait à ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il était entré au service de Van Mitten, son poids n’atteignait pas cent livres. Il était donc d’une maigreur humiliante pour un Hollandais. Or, en moins d’un an, grâce à l’excellent régime de la maison, il avait gagné trente livres et pouvait déjà se présenter partout. Il devait donc à son maître, avec cette honorable bonne mine, les cent soixante-sept livres qu’il pesait maintenant — ce qui mettrait dans la bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut être modeste, d’ailleurs, et il se réservait, pour ses vieux jours, d’arriver à deux cents livres.

En somme, attaché à sa maison, à sa ville natale, à son pays — ce pays conquis sur la mer du Nord — jamais, sans de graves circonstances, Bruno ne se fût résigné à quitter l’habitation du canal de Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, à ses yeux, était la première cité de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien être le plus beau royaume du monde.

Oui, sans doute, mais il n’en est pas moins vrai que, ce jour-là, Bruno était à Constantinople, l’ancienne Byzance, le Stamboul des Turcs, la capitale de l’empire ottoman.

En fin de compte, qu’était donc Van Mitten? — Rien moins qu’un riche commerçant de Rotterdam, un négociant en tabacs, un consignataire des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de Varinas, de Porto-Rico, et plus spécialement de la Macédoine, de la Syrie, de l’Asie Mineure.

Depuis vingt ans déjà, Van Mitten faisait des affaires considérables en ce genre avec la maison Kéraban de Constantinople, qui expédiait ses tabacs renommés et garantis, dans les cinq parties du monde. D’un si bon échange de correspondances avec cet important comptoir, il était arrivé que le négociant hollandais connaissait à fond la langue turque, c’est-à-dire l’osmanli, en usage dans tout l’empire; qu’il le parlait comme un véritable sujet du Padichah ou un ministre de l’ «Émir-el-Moumenin», le Commandeur des Croyants. De là, par sympathie, Bruno, ainsi qu’il a été dit plus haut, très au courant des affaires de son maître, ne le parlait pas moins bien que lui.

Il avait été même convenu, entre ces deux originaux, qu’ils n’emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation personnelle, tant qu’ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race. Cela, d’ailleurs, plaisait à Van Mitten, bien que cela déplût à Bruno.

Et cependant, cet obéissant serviteur se résignait à dire chaque matin à son maître.

«Efendum, emriniz nè dir?»

Ce qui signifie: «Monsieur, que désirez-vous?» Et celui-ci de lui répondre en bon turc:

«Sitrimi, pantalounymi fourtcha.»

Ce qui signifie: «Brosse ma redingote et mon pantalon!»

Par ce qui précède, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne devaient point être embarrassés d’aller et de venir dans cette vaste métropole de Constantinople: d’abord, parce qu’ils parlaient très suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu’ils ne pouvaient manquer d’être amicalement accueillis dans la maison Kéraban, dont le chef avait déjà fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des contrastes, s’était lié d’amitié avec son correspondant de Rotterdam. C’était même la principale raison pour laquelle Van Mitten, après avoir quitté son pays, avait eu la pensée de venir s’installer à Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu’il en eût, s’était résigné à l’y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de Top-Hané.

Cependant, à cette heure avancée, quelques passants commençaient à se montrer, mais plutôt des étrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maître d’un café, établi au fond de la place, rangeait, sans trop se hâter, ses tables désertes jusqu’alors.

«Avant une heure, dit l’un de ces Turcs, le soleil se sera couché dans les eaux du Bosphore, et alors. . . .

— Et alors, répondit l’autre, nous pourrons manger, boire et surtout fumer à notre aise!

— C’est un peu long, ce jeûne du Ramadan!

— Comme tous les jeûnes!»

D’autre part, deux étrangers échangeaient les propos suivants en se promenant devant le café:

«Ils sont étonnants, ces Turcs! disait l’un. Vraiment, un voyageur qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d’ennuyeux carême, emporterait une triste idée de la capitale de Mahomet II!

— Bah! répliquait l’autre, Londres n’est pas plus gai le dimanche! Si les Turcs jeûnent pendant le jour, ils se dédommagent pendant la nuit, et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l’odeur des viandes rôties, le parfum des boissons, la fumée des chibouks et des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!»

Il fallait que ces deux étrangers eussent raison, car, au même moment, le cafetier appelait son garçon et lui criait:

«Que tout soit prêt! Dans une heure, les jeûneurs afflueront, et on ne saura à qui entendre!»

Puis les deux étrangers reprenaient leur conversation, en disant:

«Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse à observer pendant cette période du Ramadan! Si la journée y est triste, maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont gaies, bruyantes, échevelées, comme un mardi de carnaval!

— En effet, c’est un contraste.»

Et pendant que tous deux échangeaient leurs observations, les Turcs les regardaient, non sans envie.

«Sont-ils heureux, ces étrangers! disait l’un. Ils peuvent boire, manger et fumer, s’il leur plaît!

— Sans doute, répondait l’autre, mais ils ne trouveraient, en ce moment, ni un kébal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni une galette de baklava, pas même une tranche de pastèque ou de concombre. . . .

— Parce qu’ils ignorent où sont les bons endroits! Avec quelques piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont reçu des dispenses de Mahomet!

— Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessèchent dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai bénévolement quelques paras de latakié!»

Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gêné par ses croyances, prit une cigarette, l’alluma et en tira deux ou trois bouffées rapides.

«Fais attention! lui dit son compagnon. S’il passe quelque uléma peu endurant, tu. . . .

— Bon! j’en serai quitte pour avaler ma fumée, et il n’y verra rien!» répondit l’autre.

Et tous deux continuèrent leur promenade, en flânant sur la place, puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu’aux faubourgs de Péra et de Galata.

«Décidément, mon maître, s’écria Bruno, en regardant à droite et à gauche, c’est là une singulière ville! Depuis que nous avons quitté notre hôtel, je n’ai vu que des ombres d’habitants, des fantômes de Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les places, jusqu’à ces chiens jaunes et efflanqués, qui ne se relèvent même pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en dépit de ce que racontent les voyageurs, on ne gagne rien à voyager! J’aime encore mieux notre bonne cité de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille Hollande!

— Patience, Bruno, patience! répondit le calme Van Mitten. Nous ne sommes encore arrivés que depuis quelques heures! Cependant, je l’avoue, ce n’est point là cette Constantinople que j’avais rêvée! On s’imagine qu’on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des Mille et une Nuits, et on se trouve emprisonné au fond. . . .

— D’un immense couvent, répondit Bruno, au milieu de gens tristes comme des moines cloîtrés!

— Mon ami Kéraban nous expliquera ce que tout cela signifie! répondit Van Mitten.

— Mais où sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette place? Quel est ce quai?

— Si je ne me trompe, répondit Van Mitten, nous sommes sur la place de Top-Hané, à l’extrémité même de la Corne-d’Or. Voici le Bosphore qui baigne la côte d’Asie, et de l’autre côté du port, tu peux apercevoir la pointe du Sérail et la ville turque qui s’étage au-dessus.

— Le sérail! s’écria Bruno. Quoi! c’est là le palais du Sultan, où il demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques!

— Quatre-vingt mille, c’est beaucoup, Bruno! Je pense que c’est trop — même pour un Turc! En Hollande, où l’on n’a qu’une femme, il est quelquefois bien difficile d’avoir raison dans son ménage!

— Bon! bon! mon maître! Ne parlons pas de cela! . . . Parlons-en le moins possible!»

Puis, Bruno, se retournant vers le café toujours désert:

«Eh! mais il me semble que voilà un café, dit-il. Nous nous sommes exténués à descendre ce faubourg de Péra! Le soleil du la Turquie chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas étonné que mon maître éprouvât le besoin de se rafraîchir!

— Une façon de dire que tu as soif! répondit Van Mitten. — Eh bien, entrons dans ce café.»

Et tous deux allèrent s’asseoir à une petite table, devant la façade de l’établissement.

«Cawadji?» cria Bruno, en frappant à l’européenne.

Personne ne parut.

Bruno appela d’une voix forte.

Le propriétaire du café se montra au fond de sa boutique, mais ne mit aucun empressement à venir.

«Des étrangers! murmura-t-il, dès qu’il aperçut les deux clients installés devant la table! Croient-ils donc vraiment que. . . . »

Enfin, il s’approcha.

— Cawadji, servez-nous un flacon d’eau de cerise, bien fraîche! demanda Van Mitten.

— Au coup de canon! répondit le cafetier.

— Comment, de l’eau de cerise au coup de canon? s’écria Bruno! Mais non à la menthe, cawadji, à la menthe!

— Si vous n’avez pas d’eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous un verre de rahtlokoum rose! Il paraît que c’est excellent, si je m’en rapporte à mon guide!

— Au coup de canon! répondit une seconde fois le cafetier, en haussant les épaules.

— Mais à qui en a-t-il, avec son coup de canon? répliqua Bruno en interrogeant son maître.

— Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n’avez pas de rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka . . . un sorbet . . . ce qu’il vous plaira, mon ami!

— Au coup de canon!

— Au coup de canon? répéta Van Mitten.

— Pas avant!» dit le cafetier.

Et, sans plus de façons, il rentra dans son établissement.

«Allons, mon maître, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n’y a rien à faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous répond par des coups de canon!

— Viens, Bruno, répondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute, quelque autre cafetier de meilleure composition!»

Et tous deux revinrent sur la place.

«Décidément, mon maître, dit Bruno, il n’est pas trop tôt que nous rencontrions votre ami le seigneur Kéraban. Nous saurions maintenant à quoi nous en tenir, s’il eût été à son comptoir!

— Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le trouverions sur cette place. . . .

— Pas avant sept heures, mon maître! C’est ici, à l’échelle de Top-Hané, que son caïque doit venir le prendre pour le transporter, de l’autre côté du Bosphore, à sa villa de Scutari.

— En effet, Bruno, et cet estimable négociant saura bien nous mettre au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-là, c’est un véritable Osmanli, un fidèle de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien admettre des choses actuelles, pas plus dans les idées que dans les usages, qui protestent contre toutes les inventions de l’industrie moderne, qui prennent une diligence de préférence à un chemin de fer, et une tartane de préférence à un bateau à vapeur! Depuis vingt ans que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais aperçu que les idées de mon ami Kéraban aient varié, si peu que ce soit. Quand, voilà trois ans, il est venu me voir à Rotterdam, il est arrivé en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois à s’y rendre! Vois-tu, Bruno, j’ai vu bien des entêtés dans ma vie, mais d’un entêtement comparable au sien, jamais!

— Il sera singulièrement surpris de vous rencontrer ici, à Constantinople! dit Bruno.

— Je le crois, répondit Van Mitten, et j’ai préféré lui faire cette surprise! Mais, au moins, dans sa société, nous serons en pleine Turquie. Ah! ce n’est pas mon ami Kéraban qui consentira jamais à revêtir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces nouveaux Turcs! . . .

— Lorsqu’ils ôtent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l’air de bouteilles qui se débouchent.

— Ah! ce cher et immutable Kéraban! reprit Van Mitten. Il sera vêtu comme il l’était lorsqu’il est venu me voir là-bas, à l’autre bout de l’Europe, turban évasé, cafetan jonquille ou cannelle. . . .

— Un marchand de dattes, quoi! s’écria Bruno.

— Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d’or . . . et même en manger à tous ses repas! Voilà! Il a fait le vrai commerce qui convienne à ce pays! Négociant en tabac! Et comment ne pas faire fortune dans une ville où tout le monde fume du matin au soir, et même du soir au matin?

— Comment, on fume? s’écria Bruno. Mais où voyez-vous donc ces gens qui fument, mon maître? Personne ne fume, au contraire, personne! Et moi qui m’attendais à rencontrer devant leur porte des groupes de Turcs, enroulés dans les serpentins de leurs narghilés, ou le long tuyau de cerisier à la main et le bouquin d’ambre à la bouche! Mais non! Pas même un cigare! pas même une cigarette!

— C’est à n’y rien comprendre, Bruno, répondit Van Mitten, et, en vérité, les rues de Rotterdam sont plus enfumées de tabac que les rues de Constantinople!

— Ah ça! mon maître, dit Bruno, êtes-vous sûr que nous ne nous soyons pas trompés de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie? Gageons que nous sommes allés à l’opposé, que ceci n’est point la Corne-d’Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux à vapeur! Tenez, cette mosquée là-bas, ce n’est pas Sainte-Sophie, c’est Saint-Paul! Constantinople, cette ville? Jamais! C’est Londres!

— Modère-toi, Bruno, répondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient, flegmatique, comme ton maître, et ne t’étonne de rien. Nous avons quitté Rotterdam à la suite . . . de ce que tu sais. . . .

— Oui! . . . oui! . . . fit Bruno, en hochant la tête.

— Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l’Italie, Brindisi, la Méditerranée, et tu aurais mauvaise grâce à croire que le paquebot des Messageries nous a déposés à London-Bridge, après huit jours de traversée, et non au pont de Galata!

— Cependant . . . dit Bruno.

— Je t’engage même, en présence de mon ami Kéraban, à ne point faire de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal, discuter, s’entêter. . . .

— On y veillera, mon maître, répondit Bruno. Mais, puisqu’on ne peut se rafraîchir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa pipe! — Vous n’y voyez aucun inconvénient?

— Aucun, Bruno. En ma qualité de marchand de tabac, rien ne m’est plus agréable que de voir fumer les gens! Je regrette même que la nature ne nous ait donné qu’une bouche! Il est vrai que le nez est là pour priser le tabac. . . .

— Et les dents pour le mâcher!» répondit Bruno.

Et tout en parlant, il bourrait son énorme pipe de porcelaine peinturlurée; puis, il l’alluma avec son briquet et en tira quelques bouffées, non sans une évidente satisfaction.

Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulièrement protesté contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place. Précisément, celui qui ne se gênait point de fumer sa cigarette aperçut Bruno, flânant, la pipe à la bouche.

«Par Allah! dit-il à son compagnon, voilà encore un de ces maudits étrangers qui ose braver la défense du Koran! Je ne le souffrirai pas. . . .

—Éteins au moins ta cigarette! lui répondit l’autre.

— Oui!»

Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne s’attendait point à être interpellé de la sorte:

«Au coup de canon,» dit-il!

Et il lui arracha brusquement sa pipe.

«Eh! ma pipe! s’écria Bruno, que son maître cherchait vainement à contenir.

— Au coup de canon, chien de chrétien!

— Chien de Turc toi-même!

— Du calme, Bruno, dit Van Mitten.

— Qu’il me rende ma pipe, au moins! répliqua Bruno.

— Au coup de canon! répéta une dernière fois le Turc, en faisant disparaître la pipe dans les plis de son cafetan.

— Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les usages des pays que l’on visite!

— Des usages de voleurs!

— Viens, te dis-je. Mon ami Kéraban ne doit pas se trouver sur cette place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le rejoindrons quand il en sera temps!»

Van Mitten entraîna Bruno, tout dépité d’avoir été si violemment séparé d’une pipe, à laquelle il tenait en véritable fumeur.

Et, pendant qu’ils s’en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient:

«En vérité, ces étrangers se croient tout permis! . . .

— Même de fumer avant le coucher du soleil!

— Veux-tu du feu? ajouta l’un.

— Volontiers!» répondit l’autre, en allumant une autre cigarette.

II

Ou l’Intendant Scarpante et Le Capitaine Yarhud s’Entretiennent de Projets qu’il est Bon de Connaitre.

Au moment où Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hané, du côté de ce premier pont de bateaux de la Validèh-Sultane, qui met Galata en communication avec l’antique Stamboul à travers la Corne-d’Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquée de Mahmoud et s’arrêtait sur la place.

Il était six heures alors. Pour la quatrième fois de la journée, les muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre n’est jamais inférieur à quatre pour les mosquées de fondation impériale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville, appelant les fidèles à la prière, et lançant dans l’espace cette formule consacrée: «La Ilah il Allah vé Mohammed reçoul Allah!» (Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu!)

Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la place, s’avança dans l’axe des diverses rues qui y aboutissent, cherchant à voir, non sans quelques symptômes d’impatience, s’il ne venait pas une personne qu’il attendait.

«Ce Yarhud n’arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu’il doit être ici à l’heure convenue!»

Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s’avança même jusqu’à l’angle nord de la caserne de Top-Hané, regarda dans la direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n’aime pas à attendre et revint devant le café, où Van Mitten et son valet avaient demandé vainement à se rafraîchir.

Alors le Turc alla se placer à une des tables désertes et s’assit, sans rien réclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jeûnes du Ramadan, il savait que l’heure n’était pas venue de débiter les boissons si variées des distilleries ottomanes.

Ce Turc n’était rien moins que Scarpante, l’intendant du seigneur Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trébizonde, dans cette partie de la Turquie d’Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire.

En ce moment, le seigneur Saffar voyageait à travers les provinces méridionales de la Russie; puis, après avoir visité les districts du Caucase, il devait regagner Trébizonde, ne doutant pas que son intendant n’eût obtenu entier succès dans une entreprise dont il l’avait spécialement chargé. C’était en son palais, où s’étalait tout le faste d’une fortune orientale, au milieu de cette ville où ses équipages étaient cités pour leur luxe, que Scarpante devait le rejoindre, après avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n’eût jamais admis qu’un homme à lui eût échoué, quand il lui avait ordonné de réussir. Il aimait à faire montre de la puissance que lui donnait l’argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est assez dans les moeurs de ces nababs de l’Asie Mineure.

Cet intendant était un homme audacieux, propre à tous les coups de main, ne reculant devant aucun obstacle, décidé à satisfaire, per fas et nefas, les moindres désirs de son maître. C’est à ce propos qu’il venait d’arriver ce jour même à Constantinople, et qu’il attendait au rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas mieux que lui.

Ce capitaine, nommé Yarhud, commandait la tartane Guïdare, et faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable d’esclaves noirs venus du Soudan, de l’Éthiopie ou de l’Égypte, et de Circassiennes ou de Géorgiennes, dont le marché se tient précisément dans ce quartier de Top-Hané — marché sur lequel le gouvernement ferme trop volontiers les yeux.

Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n’arrivait pas. Bien que l’intendant restât impassible, que rien au dehors ne trahît ses pensées, une sorte de colère intérieure lui faisait bouillir le sang.

«Où est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque contre-temps? Il a dû quitter Odessa avant-hier! Il devrait être ici, sur cette place, à ce café, à cette heure, où je lui ai donné rendez-vous! . . . »

En ce moment, un marin maltais parut à l’angle du quai. C’était Yarhud. Il regarda à droite, à gauche, et aperçut Scarpante. Celui-ci se leva aussitôt, quitta le café, et vint rejoindre le capitaine de la Guïdare, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours silencieux, allaient et venaient au fond de la place.

«Je n’ai pas l’habitude d’attendre, Yarhud! dit Scarpante d’un ton auquel le Maltais ne pouvait se méprendre.

— Que Scarpante me pardonne, répondit Yarhud, mais j’ai fait toute la diligence possible pour être exact à ce rendez-vous.

— Tu arrives à l’instant?

— A l’instant, par le chemin de fer de Ianboli à Andrinople, et, sans un retard du train. . . .

— Quand as-tu quitté Odessa?

— Avant-hier.

— Et ton navire?

— Il m’attend à Odessa, dans le port.

— Ton équipage, tu en es sûr?

— Absolument sûr! Des Maltais, comme moi, dévoués à qui les paye généreusement.

— Ils t’obéiront? . . .

— En cela, comme en tout.

— Bien! Quelles nouvelles m’apportes-tu, Yarhud?

— Des nouvelles à la fois bonnes et mauvaises, répondit le capitaine, en baissant un peu la voix.

— Quelles sont les mauvaises, d’abord? demanda Scarpante.

— Les mauvaises, c’est que la jeune Amasia, la fille du banquier Sélim, d’Odessa, doit bientôt se marier! C’est que son enlèvement présentera plus de difficultés et demandera plus de hâte que si son mariage n’était ni décidé ni prochain!

— Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s’écria Scarpante un peu plus haut qu’il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas!

— Je n’ai pas dit qu’il se ferait, Scarpante, répondit Yarhud, j’ai dit qu’il devait se faire.

— Soit, répliqua l’intendant, mais avant trois jours, le seigneur Saffar entend que cette jeune fille soit embarquée pour Trébizonde; et, si tu le jugeais impossible. . . .

— Je n’ai pas dit que c’était impossible, Scarpante. Rien n’est impossible avec de l’audace et de l’argent. J’ai simplement dit que ce serait plus difficile, voilà tout.

— Difficile! répondit Scarpante. Ce ne sera pas la première fois qu’une jeune fille turque ou russe aura disparu d’Odessa et manquera au logis paternel!

— Et ce ne sera pas la dernière, répondit

Yarhud, ou le capitaine de la Guïdare ne saurait plus son métier!

— Quel est l’homme que doit prochainement épouser la jeune Amasia? demanda Scarpante.

— Un jeune Turc, de même race qu’elle.

— Un Turc d’Odessa?

— Non, de Constantinople.

— Et il se nomme? . . .

— Ahmet.

— Qu’est-ce que cet Ahmet?

— Le neveu et l’unique héritier d’un riche négociant de Galata, le seigneur Kéraban.

— Que fait ce Kéraban?

— Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagné une grande fortune. Il a pour correspondant à Odessa le banquier Sélim. Ils font ensemble d’importantes affaires et se rendent souvent visite. C’est dans ces circonstances qu’Ahmet a connu Amasia. C’est de cette façon que le mariage a été décidé entre le père de la jeune fille et l’oncle du jeune homme.

— Où le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, à Constantinople?

— Non, à Odessa.

— A quelle époque?

— Je ne sais, mais il est à craindre que, sur les instances du jeune Ahmet, il ne se fasse d’un jour à l’autre.

— Il n’y a donc pas un instant à perdre?

— Pas un!

— Où est maintenant cet Ahmet?

— A Odessa.

— Et ce Kéraban?

— A Constantinople.

— As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s’est écoulé entre ton arrivée à Odessa et ton départ?

— J’avais intérêt à le voir, à le connaître, Scarpante . . . Je l’ai vu et je le connais.

— Comment est-il?

— C’est un jeune homme fait pour plaire, et qui plaît à la fille du banquier Sélim.

— Est-il à redouter?

— On le dit très brave, très résolu, et, dans cette affaire, il faudra compter avec lui!

— Est-il indépendant par sa position, par sa fortune? demanda Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractère de ce jeune Ahmet, qui ne laissait pas de l’inquiéter.

— Non, Scarpante, répondit Yarhud. Ahmet dépend de son oncle et tuteur, le seigneur Kéraban, qui l’aime comme un fils et qui, bientôt sans doute, doit se rendre à Odessa pour la conclusion de ce mariage.

— Ne pourrait-on retarder le départ de ce Kéraban?

— Ce serait ce qu’il y aurait de mieux à faire, et cela nous donnerait plus de temps pour agir. Quant à la manière de s’y prendre? . . .

— C’est à toi de l’imaginer, Yarhud, répondit Scarpante, mais il faut que les volontés du seigneur Saffar s’accomplissent et que la jeune Amasia soit transportée à Trébizonde. Ce ne sera pas la première fois que la tartane la Guïdare aura visité, pour son compte, le littoral de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services . . .

— Je le sais, Scarpante.

— Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu’un instant, dans son habitation d’Odessa, sa beauté l’a séduit, et elle ne sera pas à plaindre d’avoir échangé la maison du banquier Sélim pour son palais de Trébizonde! Amasia sera donc enlevée, et si ce n’est pas par toi, Yarhud, ce sera par un autre!

— Ce sera par moi, vous pouvez y compter! répondit simplement le capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici maintenant quelles sont les bonnes.

— Parle, répondit Scarpante, qui, après avoir fait quelques pas en réfléchissant, revint près de Yarhud.

— Si le mariage projeté, reprit le Maltais, rend plus difficile d’enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me fournit l’occasion de pénétrer dans la maison du banquier Sélim. En effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La Guïdare a une riche cargaison, étoffes de soie de Brousse, pelisses de martre et de zibeline, brocarts diamantés, passementeries travaillées par les plus habiles trayeurs d’or de l’Asie Mineure, et cent objets qui peuvent exciter la convoitise d’une jeune fiancée. Au moment de son mariage, elle se laissera aisément tenter. Je pourrai sans doute l’attirer à bord, profiter d’un vent favorable et prendre la mer, avant qu’on ait eu connaissance de l’enlèvement.

— Cela me paraît bien imaginé, Yarhud, répondit Scarpante, et je ne doute pas que tu ne réussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa fasse dans le plus grand secret!

— Soyez sans inquiétude, Scarpante, répondit Yarhud.

— L’argent ne te manque pas?

— Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi généreux que votre maître.

— Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d’Ahmet, répondit Scarpante, et ce n’est pas la femme d’Ahmet que le seigneur Saffar compte trouver à Trébizonde!

— Cela est compris.

— Ainsi donc, dès que la fille du banquier Sélim sera à bord de la Guïdare, tu feras route? . . .

— Oui, car, avant d’agir, j’aurai eu soin d’attendre quelque brise d’ouest bien établie.

— Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement d’Odessa à Trébizonde?

— En comptant avec les retards possibles, les calmes de l’été ou les vents qui changent fréquemment sur la mer Noire, la traversée peut durer trois semaines.

— Bien! répondit Scarpante. Je serai de retour à Trébizonde vers cette époque, et mon maître ne tardera pas à y arriver.

— J’espère y être avant vous.

— Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d’avoir tous les égards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalité, ni violence, quand elle sera à ton bord! . . .

— Elle sera respectée comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le serait lui-même!

— Je compte sur ton zèle, Yarhud!

— Il vous est tout acquis, Scarpante.

— Et sur ton adresse!

— En vérité, dit Yarhud, je serais plus certain de réussir si ce mariage était retardé, et il pourrait l’être au cas où quelque obstacle empêcherait le départ immédiat du seigneur Kéraban! . . .

— Le connais-tu, ce négociant?

— Il faut toujours connaître ses ennemis, ou ceux qui doivent le devenir, répondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant ici, a-t-il été de me présenter à son comptoir de Galata sous prétexte d’affaires.

— Tu l’as vu? . . .

— Un instant, mais cela a suffi, et. . . . »

En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui parlant à voix basse:

«Eh! Scarpante, dit-il, voilà au moins un hasard singulier, et peut-être une heureuse rencontre!

— Qu’est-ce donc?

— Ce gros homme qui descend la rue de Péra, en compagnie de son serviteur . . .

— Ce serait lui?

— Lui-même, Scarpante, répondit le capitaine. Tenons-nous à l’écart, et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne à son habitation de Scutari, et, s’il le faut, pour tacher de savoir s’il compte bientôt partir, je le suivrai de l’autre côté du Bosphore!»

Scarpante et Yarhud, se mêlant aux passants, dont le nombre s’accroissait sur la place de Top-Hané, se tinrent donc à portée de voir et d’entendre, chose facile, car le «seigneur Kéraban» — ainsi l’appelait-on le plus communément dans le quartier de Galata — parlait volontiers à haute voix et ne cherchait jamais à dissimuler son importante personne.

III

Dans Lequel Le Seigneur Kéraban est Tout Surpris de se Rencontrer avec son Ami Van Mitten.

Le seigneur Kéraban, pour employer une expression moderne, était un «homme de surface», au physique comme au moral — quarante ans par sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en réalité quarante-cinq; mais sa figure était intelligente, son corps majestueux. Une barbe, déjà grisonnante, à deux pointes, qu’il tenait plutôt courte que longue, des yeux noirs, fins, acérés, d’un regard très vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le plateau d’une balance de précision à des différences d’un dixième de carat, un menton carré, un nez en bec de perroquet, mais sans exagération, qui allait bien avec l’acuité des yeux, une bouche aux lèvres serrées, ne se desserrant que pour montrer des dents d’une éclatante blancheur, un front haut, bien encadré, avec un pli vertical, un vrai pli d’entêtement entre les deux sourcils d’un noir de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particulière, la physionomie d’un homme original, personnel, très en dehors, qu’on ne pouvait oublier, lorsqu’elle avait, ne fût-ce qu’une fois, attiré l’attention.

Quant au costume du seigneur Kéraban, c’était celui des Vieux Turcs, restés fidèles à l’ancien habillement du temps des Janissaires: le large turban évasé, la vaste culotte flottante, tombant sur les paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons coupés à facettes et passementé de soie, la ceinture de châle contenant l’expansion d’un ventre bien porté d’ailleurs, et enfin le cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc, rien d’européanisant dans cette antique façon de s’habiller, qui contrastait avec le vêtement des Orientaux de la nouvelle époque. C’était une manière de repousser les invasions de l’industrialisme, une protestation en faveur de la couleur locale qui tend à disparaître, un défi porté aux arrêtés du sultan Mahmoud, dont la toute-puissance a décrété le moderne costume des Osmanlis.

Inutile d’ajouter que le serviteur du seigneur Kéraban, un garçon de vingt-cinq ans, nommé Nizib, maigre à désespérer le Hollandais Bruno, avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien son maître, le plus entêté des hommes, il ne l’eût point contrarié en cela. C’était un valet dévoué, mais absolument dépourvu d’idées personnelles. Il disait toujours oui, d’avance, et, comme un écho, répétait inconsciemment les fins de phrase du redoutable négociant. C’était le plus sûr moyen d’être toujours de son avis, et de ne pas s’attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Kéraban se montrait volontiers prodigue.

Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hané par une des rues étroites et ravinées qui descendent du faubourg de Péra. Suivant son habitude, le seigneur Kéraban parlait à haute voix, sans se soucier aucunement d’être ou de ne pas être entendu.

«Eh bien, non! disait-il. Qu’Allah nous protège, mais du temps des Janissaires, chacun avait le droit d’agir à sa guise, lorsque le soir était venu! Non! je ne me soumettrai pas à leurs nouveaux règlements de police, et j’irai par les rues, sans lanterne à la main, si cela me plaît, quand je devrais tomber dans une fondrière, ou me faire happer aux mollets par quelque chien errant!

— Chien errant! . . . répondit Nizib.

— Et tu n’as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes remontrances, ou, par Mahomet, j’allongerai les tiennes à rendre jaloux un âne et son ânier!

— Et son ânier! . . . répondit Nizib, qui, d’ailleurs, n’avait fait aucune remontrance, comme bien l’on pense.

— Et si le maître de police me met à l’amende, reprit le têtu personnage, je payerai l’amende! Et s’il me met en prison, j’irai en prison! Mais je ne céderai ni sur ce point ni sur aucun autre!»

Nizib fit un signe d’assentiment. Il était prêt à suivre son maître en prison si les choses en arrivaient la.

«Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s’écria le seigneur Kéraban, en voyant passer quelques Constantinopolitains, vêtus de la redingote droite et coiffés du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi, rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais être le dernier à protester! . . . Nizib, as-tu bien dit à mon caïdji de se trouver avec son caïque à l’échelle de Top-Hané dès sept heures?

— Dès sept heures!

— Pourquoi n’est-il pas là?

— Pourquoi n’est-il pas là? répondit Nizib.

— En vérité, c’est qu’il n’est pas encore sept heures.

— Il n’est pas sept heures.

— Et qu’en sais-tu?

— Je le sais, parce que vous le dites, mon maître.

— Et si je disais qu’il est cinq heures?

— Il serait cinq heures, répondit Nizib.

— On n’est pas plus stupide!

— Non, pas plus stupide.

— Ce garçon-là, murmura Kéraban, à force de ne pas me contredire, finira par me contrarier!»

En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et Bruno répétait du ton d’un homme désappointé:

«Allons-nous-en, mon maître, allons-nous-en, et repartons par le premier train! Ça, Constantinople! Ça, la capitale du Commandeur des Croyants? . . . Jamais!

— Du calme, Bruno, du calme!» répondait Van Mitten.

Le soir commençait à se faire. Le soleil, caché derrière les hauteurs de l’antique Stamboul, laissait déjà la place de Top-Hané dans une sorte de pénombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur Kéraban, qui se croisait avec lui, au moment où il se dirigeait vers les quais de Galata. Il arriva même que, suivant une direction inverse, tous deux se heurtèrent, cherchant en même temps à passer à droite, puis à passer à gauche. De cette contrariété de leurs mouvements, il se produisit là une demi-minute de balancements quelque peu ridicules.

«Eh! monsieur, je passerai! dit Kéraban, qui n’était point homme à céder le pas.

— Mais. . . . fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment, sans y parvenir.

— Je passerai quand même!.,.

— Mais. . . . » répéta Van Mitten.

Puis, tout à coup, reconnaissant à qui il avait affaire:

«Eh! mon ami Kéraban! s’écria-t-il.

— Vous! . . . vous! . . . Van Mitten! . . . répondit Kéraban, au comble de la surprise. Vous! . . . ici? . . . à Constantinople?

— Moi-même!

— Depuis quand?

— Depuis ce matin!

— Et votre première visite n’a pas été pour moi . . . moi?

— Elle a été pour vous, au contraire, répondit le Hollandais. Je me suis rendu à votre comptoir, mais vous n’y étiez plus, et l’on m’a dit qu’à sept heures je vous trouverais sur cette place. . . .

— Et on a eu raison, Van Mitten! s’écria Kéraban, en serrant, avec une vigueur qui touchait à la violence, la main de son correspondant de Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me serais attendu à vous voir a Constantinople! . . . Pourquoi ne pas m’avoir écrit?

— J’ai quitté si précipitamment la Hollande!

— Un voyage d’affaires?

— Non . . . un voyage . . . d’agrément! Je ne connaissais ni Constantinople ni la Turquie, et j’ai voulu vous rendre ici la visite que vous m’aviez faite à Rotterdam.

— C’est bien, cela! . . . Mais il me semble que je ne vois pas avec vous madame Van Mitten?

— En effet . . . je ne l’ai point amenée! répondit le Hollandais, non sans une certaine hésitation. Madame Van Mitten ne se déplace pas facilement! . . . Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno.

— Ah! ce garçon? dit le seigneur Kéraban, en faisant un petit signe à Bruno, qui crut devoir s’incliner à la turque, et ramener ses bras à son chapeau, comme les deux anses d’une amphore.

— Oui, reprit Van Milieu, ce brave garçon, qui voulait déjà m’abandonner et repartir pour. . . .

— Repartir! s’écria Kéraban. Repartir, sans que je lui en aie donné la permission!

— Oui, ami Kéraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni très vivante, cette capitale de l’empire ottoman!

— Un mausolée! répondit Bruno! Personne dans les magasins! . . . Pas une voiture sur les places! . . . Des ombres qui passent dans les rues, et qui vous volent votre pipe!

— Mais c’est le Ramadan, Van Mitten! répondit le seigneur Kéraban. Nous sommes en plein Ramadan!

— Ah! c’est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s’explique! — Eh, s’il vous plaît, qu’est-ce que cela, le Ramadan?

— Un temps de jeûne et d’abstinence, répondit Kéraban. Pendant toute sa durée, il est défendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon qui annoncera la fin du jour. . . .

— Ah! voilà donc ce qu’ils veulent dire avec leur coup de canon! s’écria Bruno.

— On se dédommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de la journée!

— Ainsi, demanda Bruno à Nizib, vous n’avez encore rien pris depuis ce matin, parce que c’est le Ramadan?

— Parce que c’est le Ramadan, répondit Nizib.

— Eh bien, voilà qui me ferait maigrir! s’écria Bruno. Voilà qui me coûterait une livre par jour . . . au moins!

— Au moins! répondit Nizib.

— Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit Kéraban, et vous serez émerveillé! Ce sera comme une transformation magique, qui d’une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, vous n’avez pas encore pu modifier ces vieux usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre vos sottises! Que Mahomet vous étrangle!

— Bon! ami Kéraban, répondit Van Mitten, je vois que vous êtes toujours fidèle aux anciennes coutumes?

— C’est plus que de la fidélité, Van Mitten, c’est de l’entêtement! — Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques jours à Constantinople, n’est-ce pas?

— Oui . . . et même . . .

— Eh bien, vous m’appartenez! Je m’empare de votre personne! Vous ne me quitterez plus!

— Soit! . . . Je vous appartiens!

— Et toi, Nizib, tu t’occuperas de ce garçon-là, ajouta Kéraban, en montrant Bruno. Je te charge spécialement de modifier ses idées sur notre merveilleuse capitale!»

Nizib fit un signe d’assentiment et entraîna Bruno au milieu de la foule, qui devenait plus compacte.

«Mais, j’y pense! s’écria tout à coup le seigneur Kéraban. Vous arrivez à propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne m’eussiez plus trouvé à Constantinople.

— Vous, Kéraban?

— Moi! j’aurais été parti pour Odessa!

— Pour Odessa?

— Eh bien, si vous êtes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait, pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas?

— C’est que . . . répondit Van Mitten.

— Vous m’accompagnerez, vous dis-je!

— Je comptais me reposer ici des fatigues d’un voyage, qui a été quelque peu rapide! . . .

— Soit! Vous vous reposerez ici! . . . Puis, vous vous reposerez à Odessa, pendant trois bonnes semaines!

— Ami Kéraban. . . .

— Je l’entends ainsi, Van Mitten! Vous n’allez pas, dès votre arrivée, me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j’ai raison, je ne cède pas facilement!

— Oui . . . je sais! . . . répondit Van Mitten.

— D’ailleurs, reprit Kéraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet, el il faut que vous fassiez connaissance avec lui!

— Vous m’avez, en effet, parlé de votre neveu. . . .

— Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n’ai pas d’enfant. Vous savez, les affaires! . . . les affaires! . . . Je n’ai jamais trouvé cinq minutes pour me marier!

— Une minute suffit! répondit gravement Van Mitten, et souvent même . . . une minute, c’est trop!

— Vous rencontrerez donc Ahmet à Odessa! reprit Kéraban. Un charmant garçon! . . . Il déteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un peu poète, mais charmant . . . charmant! . . . Il ne ressemble point à son oncle et lui obéit sans broncher.

— Ami Kéraban. . . .

— Oui! . . . oui! . . . je m’entends! . . . C’est pour son mariage que nous irons à Odessa.

— Son mariage? . . .

— Sans doute! Ahmet épouse une jolie personne . . . la jeune Amasia . . . la fille de mon banquier Sélim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des fêtes! Ce sera superbe! Vous en serez!

— Mais . . . j’aurais préféré . . . dit Van Mitten, qui voulut encore soulever une dernière objection.

— C’est convenu! répondit Kéraban. Vous n’avez pas la prétention de me résister, n’est-ce pas?

— Je le voudrais . . . répondit Van Mitten.

— Que vous ne le pourriez pas!»

En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au fond de la place, s’approchèrent. Le seigneur Kéraban disait alors à son compagnon:

«C’est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous les deux pour Odessa!

— Et le mariage se fera? . . . demanda Van Mitten.

— Aussitôt notre arrivée,» répondit Kéraban.

Yarhud s’était penché à l’oreille de Scarpante:

«Six semaines! Nous aurons le temps d’agir!»

— Oui, mais le plus tôt sera le mieux! répondit Scarpante. N’oublie pas, Yarhud, qu’avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour à Trébizonde!»

Et tous deux continuèrent à aller et venir, l’oeil aux aguets, l’oreille aux écoutes.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban continuait de causer avec Van Mitten et disait:

«Mon ami Sélim, toujours pressé, et mon neveu Ahmet, plus impatient encore, voulaient conclure le mariage immédiatement. Ils ont un motif pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Sélim soit mariée avant d’avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs] qu’une vieille folle de tante lui a léguées à cette condition. Mais ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.

— Et votre ami Sélim s’est rendu? . . . demanda Van Mitten.

— Naturellement!

— Et le jeune Ahmet?

— Moins facilement, répondit Kéraban. Il adore cette jolie Amasia, et je l’approuve! Il a le temps, lui! Il n’est pas dans les affaires, lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez épousé la belle madame Van. . . .

— Oui, ami Kéraban, dit le Hollandais. . . . Il y a si longtemps déjà . . . que c’est à peine si je me souviens!

— Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malséant de demander à un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n’est pas défendu vis-à-vis d’un étranger. . . . Madame Van Mitten se porte? . . .

— Oh! très bien . . . très bien! . . . répondit Van Mitten, que ces politesses de son ami semblaient mettre mal à son aise. Oui . . . très bien! . . . Toujours souffrante, par exemple! . . . Vous savez . . . les femmes. . . .

— Mais non, je ne sais pas! s’écria le seigneur Kéraban en riant d’un bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu’on voudra! Tabacs de Macédoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos fumeurs de narghilés! Et mes correspondants de Salonique, d’Erzeroum, de Latakié, de Bafra, de Trébizonde, sans oublier mon ami Van Mitten, de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expédié de ces ballots de tabac aux quatre coins de l’Europe!

— Et fumé! dit Van Mitten.

— Oui, fumé . . . comme une cheminée d’usine! Et je vous demande s’il est quelque chose de meilleur au monde?

— Non, certes, ami Kéraban.

— Voilà quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidèle à mon chibouk, fidèle à mon narghilé! C’est là tout mon harem, et il n’y a pas de femme qui vaille une pipe de tombéki!

— Je suis bien de votre avis! répondit le Hollandais.

— A propos, reprit Kéraban, puisque je vous tiens, je ne vous abandonne plus! Mon caïque va venir me prendre pour traverser le Bosphore. Je dine à ma villa de Scutari, et je vous emmène . . .

— C’est que . . .

— Je vous emmène, vous dis-je! Allez-vous faire des façons, maintenant . . . avec moi?

— Non, j’accepte, ami Kéraban! répondit Van Mitten. Je vous appartiens corps et âme!

— Vous verrez, reprit le seigneur Kéraban, vous verrez quelle charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprès, à mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette côte asiatique! Ici, c’est l’Europe, mais là-bas, c’est l’Asie, et nos progressistes en redingote ne sont pas près d’y faire passer leurs idées! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous dînons ensemble!

— Vous faites de moi ce que vous voulez!

— Et il faut vous laisser faire!» répondit Kéraban.

Puis, se retournant:

«Où donc est Nizib? — Nizib! . . . Nizib! . . . »

Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maître, et tous deux accoururent.

«Eh bien, demanda Kéraban, ce caïdji, il n’arrivera donc pas avec son caïque?

— Avec son caïque? . . . répondit Nizib.

— Je le ferai bastonner, bien sûr! s’écria Kéraban! Oui, cent coups de bâton!

— Oh! fit Van Milieu.

— Cinq cents!

— Oh! fit Bruno.

— Mille! . . . si l’on me contrarie!

— Seigneur Kéraban, répondit Nizib, je l’aperçois, votre caïdji. Il vient de quitter la pointe du Sérail, et, avant dix minutes, il aura accosté l’échelle de Top-Hané.»

Et, pendant que le seigneur Kéraban piétinait d’impatience au bras de Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l’observer.

IV

Dans Lequel Le Seigneur Kéraban, Encore Plus Entêté que Jamais, Tient Tête aux Autorités Ottomanes.

Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur Kéraban que son caïque l’attendait à l’échelle.

Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d’Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de l’avant et de l’arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes à l’intérieur. C’est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces sveltes embarcations se glissent, s’entrecroisent, se devancent dans ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents. L’importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis la mer de Marmara jusqu’au delà du château d’Europe et du château d’Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d’un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies d’or, d’un caleçon de coton blanc, coiffés d’un fez, chaussés de yéménis, jambes nues, bras nus.

Si le caïdji du seigneur Kéraban — c’était celui qui le conduisait à Scutari chaque soir et l’en ramenait chaque matin — si ce caïdji fut mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d’y insister. Le flegmatique marinier ne s’en émut pas autrement, d’ailleurs, sachant bien qu’il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne répondit qu’en montrant le caïque amarré à l’échelle.

Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l’embarcation, lorsqu’il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.

Le seigneur Kéraban s’arrêta.

«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l’accompagnaient. L’un fit un roulement, l’autre un appel, et le silence s’établit peu à peu parmi cette foule, composée d’éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.

«Encore quelque proclamation inique, sans doute!» murmura le seigneur Kéraban, du ton d’un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux réglementaires, et d’une voix haute, il lut l’arrêté suivant:

«Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d’acquitter cet impôt sera passible de prison et d’amende.

«Fait au palais, ce 16 présent mois

«Signé: LE MUCHIR.»

Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe, équivalant environ à cinq centimes de France par tête.

«Bon! un nouvel impôt! s’écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.

— Dix paras! Le prix d’une demi-tasse de café!» répondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu’en Turquie, comme partout, on payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le seigneur Kéraban s’avança vers lui.

«Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l’adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore?

— Par arrêté du Muchir», répondit le chef de police.

Puis, il ajouta:

«Quoi! C’est le riche Kéraban qui réclame? . . .

— Oui, le riche Kéraban!

— Et vous allez bien, seigneur Kéraban!

— Très bien . . . aussi bien que les impôts! — Ainsi, cet arrêté est exécutoire? . . .

— Sans doute . . . depuis sa proclamation.

— Et si je veux me rendre ce soir . . . à Scutari . . . dans mon caïque, ainsi que j’ai l’habitude de le faire? . . .

— Vous payerez dix paras.

— Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir? . . .

— Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Kéraban!

— Vraiment?

— Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura Nizib à Bruno.

— Il faudra bien qu’il cède!

— Lui! Vous ne le connaissez guère!»

Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d’une voix sifflante, où l’irritation commençait à percer:

«Eh bien, voici mon caïdji qui vient m’avertir que son caïque est à ma disposition, dit-il, et comme j’emmène avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien. . . .

— Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète que vous avez le moyen de payer!

— Que j’aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c’est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de même!

— Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer!

— Il passera sans payer!

— Non!

— Si!

— Ami Kéraban. . . . dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes.

— Laissez-moi tranquille, Van Mitten! répondit Kéraban avec l’accent de la colère. L’impôt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas s’y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n’aurait osé frapper d’une taxe les caïques du Bosphore!

— Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d’argent, n’a pas hésité à le faire! répondit le chef de police.

— Nous allons voir! s’écria Kéraban.

— Gardes, dit le chef de police en s’adressant aux soldats qui l’accompagnaient, vous veillerez à l’exécution du nouvel arrêté.

— Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!

— Ce sera quarante paras. . . . dit le chef de police.

— Quarante coups de bâton!» s’écria le seigneur Kéraban, dont l’irritation était au comble.

Mais, au moment où il se dirigeait vers l’échelle de Top-Hané, les gardes l’entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.

«Laissez-moi! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me touche, même du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai sans qu’un seul para sorte de ma poche!

— Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, répondit le chef de police, qui s’animait à son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir!

— J’irai à Scutari!

— Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n’est pas possible de s’y rendre autrement . . . .

— Vous croyez? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez? . . . Eh bien, j’irai à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas. . . .

— Vraiment!

— Quand je devrais . . . oui! . . . quand je devrais faire le tour de la mer Noire.

— Sept cents lieues pour économiser dix paras! s’écria le chef de police, en haussant les épaules.

— Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit Kéraban, quand il ne s’agirait que de cinq, que de deux, que d’un seul para!

— Mais, mon ami. . . . dit Van Mitten.

— Encore une fois, laissez-moi tranquille! . . . répondit Kéraban, en repoussant son intervention.

— Bon! Le voilà emballé! se dit Bruno.

— Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je franchirai le Caucase, j’enjamberai l’Anatolie, et j’arriverai à Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt!

— Nous verrons bien! riposta le chef de police.

— C’est tout vu! s’écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, et je partirai dès ce soir!

— Diable! fit le capitaine Yarhud, en s’adressant à Scarpante, qui n’avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui pourrait déranger notre plan!

— En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s’il se décide à conclure le mariage en passant! . . .

— Mais! . . . dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami Kéraban dû faire une telle folie.

— Laissez-moi, vous dis-je!

— Et le mariage de votre neveu Ahmet?

— Il s’agit bien de mariage!»

Scarpante, prenant alors Yarhud à part:

«Il n’y a pas une heure à perdre!

— En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je pars pour Odessa par le railway d’Andrinople.»

Puis tous deux se retirèrent.

En ce moment, le seigneur Kéraban s’était brusquement retourné vers son serviteur.

«Nizib? dit-il.

— Mon maître?

— Suis-moi au comptoir!

— Au comptoir! répondit Nizib.

— Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kéraban.

— Moi?

— Et vous également, Bruno.

— Que je. . . .

— Nous partirons tous ensemble.

— Hein! fit Bruno, qui dressa l’oreille.

— Oui! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez à Scutari . . . à notre retour!

— Mais ce ne sera pas avant? . . . répondit le Hollandais, tout interloqué de la proposition.

— Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! répliqua Kéraban, d’une voix qui n’admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner!

— Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.

— Permettez, ami Kéraban. . . .

— Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!»

Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.

«Il n’y a pas moyen de résister à ce diable d’homme! dit Van Mitten à Bruno.

— Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice?

— Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à Rotterdam!

— Mais. . . .

— Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre!

— Voilà une complication!

— Partons,» dit le seigneur Kéraban.

Puis, s’adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire narquois était bien fait pour l’exaspérer:

«Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j’irai à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore!

— Je me ferai un plaisir d’assister à votre arrivée, après un si curieux voyage! répondit le chef de police.

— Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour! répondit le seigneur Kéraban.

— Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur. . . .

— Eh bien? . . .

— Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à Constantinople, à moins de dix paras par tête!

— Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans qu’il vous tombe un para de ma poche!»

Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe à Bruno et à Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la défense de ses droits.

A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l’horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager des abstinences de cette longue journée.

Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghilés s’allumèrent, et l’air s’emplit de leur vapeur odorante. Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés. Rôtisseries de toute espèce, yaourth, de lait caillé, kaimak, sorte de crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d’olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets, glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s’illuminèrent comme par magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed, tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu’aux collines d’Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d’un minaret à l’autre, tracèrent les préceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si, en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d’Asie et de la rive d’Europe, Scutari, l’ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées par la réverbération des eaux.

Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d’une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d’un mot turc et de deux mots arabes: «Allah, hoekk kébir!» (Dieu, Dieu grand!)

V

Ou Le Seigneur Kéraban Discute a sa Façon la Manière Dont il Entend les Voyages et Quitte Constantinople.

La Turquie d’Europe comprend actuellement trois divisions principales: la Roumélie (Thrace et Macédoine), l’Albanie, la Thessalie, plus une province tributaire, la Bulgarie. C’est depuis le traité de 1878 que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc les principautés de Serbie et de Montenegro), ont été déclarés indépendants, et que l’Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de Novi-Bazar.

Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la mer Noire, son itinéraire allait d’abord se développer sur le littoral de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la frontière russe.

De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou bien le pays des Tcherkesses, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de l’ancien Pont-Euxin jusqu’à la limite qui sépare la Russie de l’empire ottoman.

Puis ensuite, par le littoral de l’Anatolie, au sud de la mer Noire, le plus têtu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore à Scutari, sans avoir rien payé de la taxe nouvelle.

En réalité, c’était un parcours de six cent cinquante agatchs turcs, qui valent environ deux mille huit cents kilomètres, ou — pour compter par lieue ottomane, c’est-à-dire la distance qu’un cheval de charge fait en une heure au pas ordinaire — c’était un parcours de sept cents lieues de vingt-cinq au degré. Or, du 17 août au 30 septembre, il y a quarante-cinq jours. Donc, c’était quinze lieues à faire par vingt-quatre heures, si l’on voulait être de retour le 30 septembre, date extrême à laquelle avait été fixé le mariage d’Amasia; sinon elle ne serait plus dans les conditions déterminées pour toucher les cent mille livres de sa tante. En somme, quoi qu’il arrivât, son invité et lui ne s’asseoiraient pas à la table de la villa, où le dîner les attendait, avant quarante-cinq jours.

Cependant, à employer des moyens de transport rapides, tels que les offrent divers tronçons de railways, il eût été facile de gagner du temps et d’abréger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant de Constantinople, un chemin de fer conduit à Andrinople et, par embranchement, à Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna à Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en prolongeant l’itinéraire à travers la Russie méridionale, par Iassi, Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre la chaîne du Caucase. Enfin un tronçon de Tinis à Poti se dessine jusqu’au littoral de la mer Noire, presque à la frontière turco-russe. Ensuite, il est vrai, à travers la Turquie d’Asie, il ne se trouve plus aucune voie ferrée avant Brousse; mais là, encore, un dernier tronçon vient aboutir à Scutari.

Or, de faire entendre raison là-dessus au seigneur Kéraban, il n’y fallait aucunement compter. S’introduire dans un wagon de chemin de fer, sacrifier ainsi aux progrès de l’industrie moderne, lui un Vieux Turc, qui, depuis quarante ans, résistait de tout son pouvoir à cet envahissement des inventions européennes? Jamais! Il eût fait le voyage à pied plutôt que de céder sur ce point.

Aussi, le soir même, lorsque Van Mitten et lui furent arrivés au comptoir de Galata, y eut-il à ce propos un commencement de discussion.

Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et russes, le seigneur Kéraban répondit d’abord par un haussement d’épaules, puis par un refus catégorique.

«Cependant! . . . reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la forme, mais sans espoir de convaincre son hôte.

— Quand j’ai dit non, c’est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous m’appartenez, d’ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous, et vous n’avez qu’à vous laisser faire!

— Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?

— Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est bon, je l’adopte; s’il est mauvais, je le repousse.

— Il est excellent, répondit Van Mitten.

— Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n’y a pas une heure à perdre!

— Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur. . . .

— Un bateau à vapeur! s’écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur» avait le don de mettre hors de lui.

— Non . . . un bateau . . . un simple bateau à voile, s’empressa d’ajouter Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route pour un des ports de l’Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!»

Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l’interrompre. Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu’on allait faire bon accueil à sa proposition, très acceptable d’ailleurs, et qui sauvegardait toutes les questions d’amour-propre.

Mais, à l’énoncé de cette proposition, l’oeil du seigneur Kéraban s’anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et, de ses deux mains tout à l’heure ouvertes, il fit deux poings d’un aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant.

«Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c’est de m’embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?

— Ce serait bien joué, à mon avis, répondit Van Mitten.

— Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kéraban, d’un certain genre de mal qu’on appelle le mal de mer?

— Sans doute, ami Kéraban.

— Et vous ne l’avez jamais eu sans doute?

— Jamais! D’ailleurs, pour une traversée aussi courte. . . .

— Aussi courte! reprit Kéraban. Vous dites, je crois, une traversée «aussi courte!»

— A peine soixante lieues!

— Mais n’y en eût-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq! s’écria le seigneur Kéraban, que la contradiction commençait, comme toujours, à surexciter, n’y en eût-il que deux, n’y en eût-il qu’une, ce serait encore trop pour moi!

— Veuillez pourtant réfléchir. . . .

— Vous connaissez le Bosphore?

— Oui!

— Il a à peine une demi-lieue de large devant Scutari? . . .

— En effet.

— Eh bien, Van Mitten, pour peu qu’il fasse une légère brise, j’ai le mal de mer quand je le traverse dans mon caïque!

— Le mal de mer?

— Je l’aurais sur un étang! Je l’aurais sur une baignoire! Osez donc, maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de fréter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine écoeurante de cette espèce! Osez-le!»

Il va sans dire que le digne Hollandais ne l’osa point, et que la question d’une traversée par mer fut abandonnée.

Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez difficiles — au moins dans la Turquie proprement dite — mais elles ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des relais de poste, et rien n’empêche de voyager à cheval, avec ses provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d’un guide, à moins qu’on ne se mette à la suite du tatar, c’est-à-dire du courrier chargé du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer qu’un temps limité pour aller d’un point à un autre, le suivre est très fatigant, pour ne pas dire impraticable, à qui n’a pas l’habitude de ces longues traites.

Il va de soi que le seigneur Kéraban ne comptait point faire de cette façon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait confortablement. Ce ne serait qu’une question d’argent, et cette question n’était pas pour arrêter le riche négociant du faubourg de Galata.

«Eh bien, dit Van Mitten, tout résigné, d’ailleurs, puisque nous ne voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous, ami Kéraban?

— En chaise de poste.

— Avec vos chevaux?

— Avec des chevaux de relais.

— Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours! . . .

— On en trouvera.

— Cela vous coûtera cher!

— Cela me coûtera ce que cela me coûtera! répondit le seigneur Kéraban, qui recommençait à s’animer.

— Et bien, vous n’en serez pas quitte pour mille livres turques [note: La livre turque est une monnaie d’or qui vaut 23 fr. 55, soit environ 100 piastres, dont chacune équivaut à 22 centimes.], et peut-être quinze cents!

— Soit! Des milliers, des millions! s’écria Kéraban, oui! des millions, s’il le faut! Avez-vous fini vos objections?

— Oui! répondit le Hollandais.

— Il était temps!»

Ces derniers mots furent dits d’un ton tel que Van Mitten prit le parti de se taire.

Toutefois, il fit observer à son impérieux hôte, qu’un tel voyage nécessiterait des dépenses assez considérables; qu’il attendait de Rotterdam une somme très importante, dont il comptait faire le dépôt à la banque de Constantinople; que, momentanément, il n’avait plus d’argent, et que. . . .

A cela, le seigneur Kéraban lui ferma la bouche, en lui disant que toutes les dépenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten était son invité; que le riche négociant du quartier de Galata n’avait pas l’habitude de faire payer à ses hôtes, et que . . . etc.

Sur cet et caetera, le Hollandais se tut et fit bien.

Si le seigneur Kéraban n’eût pas été possesseur d’une antique voiture de fabrication anglaise, qu’il avait déjà mise à l’épreuve, il aurait été réduit, pour ce long et difficile parcours, à l’araba turque, attelée le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, était toujours là, sous la remise, et dans un parfait état.

Cette chaise était confortablement disposée pour trois voyageurs. En avant, entre les ressorts en cols de cygne, l’avant-train supportait un énorme coffre à provisions et à bagages; derrière la caisse principale était également établi un second coffre, que surmontait un cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient être fort à l’aise. Cette voiture devant être conduite en poste, il n’y avait point de siège pour un cocher.

Tout cela eût paru quelque peu vieux de forme et aurait prêté à rire, sans doute, aux connaisseurs en l’art de la carrosserie moderne; mais le véhicule était solide; porté par de bons essieux, des roues à larges jantes et à rayons épais, suspendu sur des ressorts d’acier de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait défier les cahots de routes à peine tracées à travers champs.

Donc, Van Mitten et son ami Kéraban, occupant le fond du confortable coupé, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchés clans le cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un châssis vitré, tous quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s’étendait pas jusqu’au littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire connaissance avec le Céleste-Empire.

Les préparatifs commencèrent immédiatement. Si le seigneur Kéraban ne pouvait partir le soir même, ainsi qu’il l’avait dit dans la chaleur de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain matin, dès l’aube naissante.

Or, ce n’était pas trop d’une nuit pour toutes les mesures à prendre, les affaires à régler. Aussi les employés du comptoir furent-ils réquisitionnés, au moment où ils allaient se remettre en quelque cabaret des abstinences de cette longue journée de jeûne. En outre, Nizib était là, très expéditif en ces occasions.

Quant à Bruno, il dut retourner à l’Hôtel de Pesth, Grande rue de Péra, où son maître et lui étaient descendus dans la matinée, afin de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van Mitten et le sien. L’obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas de vue, n’aurait point osé le quitter un seul instant.

«Ainsi, c’est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il allait quitter le comptoir.

— Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d’homme! répondit Van Mitten.

— Nous allons faire le tour de la mer Noire?

— A moins que mon ami Kéraban ne change d’avis en route, ce qui n’est guère probable!

— De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires, répondit Bruno, je ne crois pas qu’il puisse jamais s’en trouver une aussi dure que celle-là!

— Ta comparaison, si elle n’est pas respectueuse, est très juste, Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur cette tête, je me dispenserai, à l’avenir, de frapper dessus!

— J’espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit Bruno! Les voyages et moi. . . .

— Ce n’est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c’est tout simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer dîner chez lui!»

Cette façon d’envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il n’aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui l’intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre de ce poids normal — cent soixante-sept livres! — auquel il tenait tant.

Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l’oreille de son maître:

«Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous arrivera malheur!

— Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours chercher mes bagages, pendant que j’achèterai un guide pour étudier ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras. . . .

— Quand? . . .

— Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu’il est dans notre destinée de le faire!»

Sur cette réflexion fataliste, qu’un Musulman n’eût pas désavouée, Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l’hôtel. En vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon!

Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles. C’étaient de ces indigènes, vêtus d’une étoffe feutrée, de bas de laine à côtes, coiffés d’un kalah brodé de soies multicolores, et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans bosses».

La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux nombreux colis qu’ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste, qui avait été tirée de sa remise.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait ordre à ses affaires. Il visitait l’état de sa caisse, il vérifiait son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le papier-monnaie, démonétisé en 1862, n’ayant plus cours. Kéraban ayant besoin d’une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du parcours qui longeait le littoral de l’empire moscovite, son intention était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim, puisque cet itinéraire l’obligeait à passer par Odessa.

Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions s’entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent déposées à l’intérieur — on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban n’eut garde d’oublier deux narghilés, l’un pour Van Mitten, l’autre pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps un négociant en tabacs.

Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient être amenés dès l’aube. De minuit au lever du jour, il restait quelques heures qui furent consacrées d’abord au souper, puis au repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle, n’attendait plus que les voyageurs.

Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés du comptoir. Il n’y avait plus qu’à partir.

Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste cour du comptoir.

«Ainsi, c’est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami Kéraban.

Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était ouverte.

Van Mitten s’inclina, gravit le marchepied et s’installa dans le fond du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib et Bruno grimpèrent dans le cabriolet.

«Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait quitter le comptoir.

Et, baissant la vitre, il tendit à l’un des employés une lettre qu’il lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste.

Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne contenait que ces mots;

«Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé, épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.»

Puis, la chaise s’ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la Corne-d’Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle».

Le seigneur Kéraban est parti! Qu’Allah le protège!

VI

Ou Les Voyageurs Commencent a Éprouver Quelques Difficultés, Principalement dans le Delta du Danube.

Au point de vue administratif, la Turquie d’Europe est divisée en vilayets, gouvernements ou départements, administrés par un vali, gouverneur général, sorte de préfet nommé par le Sultan. Les vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, régis par un moustesarif; en kazas ou cantons, administrés par un caïmacan; en nahiës ou communes, avec un moudir ou maire élu. C’est donc, à peu près, le système administratif tel qu’il est institué en France.

En somme, le seigneur Kéraban ne devait avoir que peu ou point de rapport avec les autorités des vilayets de la Roumélie, que traverse la route de Constantinople à la frontière. Cette route était celle qui s’écartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrégeait le parcours autant que possible.

Il faisait un beau temps de voyage, une température rafraîchie par la brise de mer, qui courait sans obstacles à travers ce pays assez plat. C’étaient des champs de maïs, d’orge et de seigle, et de ces vignobles, qui prospèrent dans les parties méridionales de l’empire ottoman; puis, des forêts de chênes, de sapins, de hêtres, de bouleaux; puis, groupés ça et là, des platanes, des arbres de Judée, des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulièrement, dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers, identiques à ceux des mêmes latitudes de la basse Europe.

En sortant par la porte d’Iéni, la chaise prit la route de Constantinople à Choumla, d’où se détache un embranchement sur Andrinople par Kirk-Kilissé. Cette route suit latéralement et croise même, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette seconde capitale de la Turquie européenne, en communication avec la métropole de l’empire ottoman.

Précisément, au moment où la chaise longeait le chemin de fer, le train vint à passer. Un voyageur mit rapidement la tête à la portière de son wagon, et put apercevoir l’équipage du seigneur Kéraban, rapidement enlevé par son vigoureux attelage.

Ce voyageur n’était autre que le capitaine maltais Yarhud, en route pour Odessa, où, grâce à la rapidité des trains, il allait arriver beaucoup plus tôt que l’oncle du jeune Ahmet.

Van Mitten ne put se retenir de montrer à son ami le convoi filant à toute vapeur.

Celui-ci, suivant son habitude, haussa les épaules.

«Eh! ami Kéraban, on arrive vite! dit Van Mitten.

— Quand on arrive!» répondit le seigneur Kéraban.

Pendant cette première journée de voyage, il faut dire que pas une heure ne fut perdue. L’argent aidant, il n’y eut jamais aucune difficulté aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus prier pour se laisser atteler que les postillons pour véhiculer un seigneur qui payait si généreusement.

On passa par Tchalaldjé, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes d’écoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallée de Tchorlou, par le village de Yéni-Keui, puis par la vallée de Galata, à travers laquelle, si l’on en croit la légende, sont forés des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l’eau à la capitale.

Le soir venu, la chaise s’arrêtait une heure seulement à la bourgade de Seraï. Comme les provisions, emportées dans les coffres, étaient destinées plus spécialement aux régions dans lesquelles il serait difficile de se procurer les éléments d’un repas, même médiocre, il convenait de les réserver. On dîna donc à Seraï, passablement même, et la route fut reprise.

Peut-être Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son cabriolet; mais Nizib regarda cette éventualité comme toute naturelle, et il dormit d’un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.

La nuit s’acheva sans incidents, grâce à un long et sinueux lacet que faisait la route aux approches de Viza, pour éviter les rudes pentes et les terrains marécageux de la vallée. A son grand regret, Van Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants, presque entièrement occupée par une population grecque, et qui est la résidence d’un évêque orthodoxe. Il n’était pas venu pour voir, d’ailleurs, mais bien pour accompagner l’impérieux seigneur Kéraban, lequel se souciait médiocrement de recueillir des impressions de voyage.

Le soir, vers cinq heures, après avoir traversé les villages de Bounar-Hissan, d’Iéna, d’Uskup, les voyageurs contournèrent un petit bois semé de tombes, où reposent les restes des victimes égorgées par une bande de brigands qui jadis opéraient en cet endroit; puis elle atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants, Kirk-Kilissé. Son nom «Quarante Églises» est justifié par le grand nombre de ses monuments religieux. C’est, à vrai dire, une sorte de petite vallée, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que Van Mitten, suivi du fidèle Bruno, explora en quelques heures.

La chaise fut remisée dans la cour d’un hôtel assez bien tenu, où le seigneur Kéraban et ses compagnons passèrent la nuit, et d’où ils repartirent au point du jour.

Pendant la journée du 19 août, les postillons dépassèrent le village de Karabounar, et arrivèrent le soir très tard au village de Bourgaz, bâti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchèrent, cette nuit-là, dans un «khani», espèce d’auberge fort rudimentaire, qui certainement ne valait pas leur chaise de poste.

Le lendemain au matin, la route, qui s’écarte du littoral de la mer Noire, les ramena vers Aïdos, et, le soir, à Paravadi, une des stations du petit railway de Choumla à Varna. Ils traversaient alors la province de Bulgarie, à l’extrémité sud de la Dobroutcha, au pied des derniers contreforts de la chaîne des Balkans.

Là, les difficultés furent grandes, pendant ce difficile passage, tantôt au milieu de vallées marécageuses, tantôt à travers des forêts de plantes aquatiques, d’un développement extraordinaire, dans lesquelles la chaise avait bien de la peine à se glisser, troublant dans leurs retraites des milliers de pilets, de bécasses, de bécassines, remisés sur le sol de cette région si accidentée.

On sait que les Balkans forment une chaîne importante. En courant entre la Roumélie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle détache de son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement se fait sentir presque jusqu’au Danube.

Le seigneur Kéraban eut là l’occasion de voir sa patience mise à une rude épreuve.

Lorsqu’il fallut franchir l’extrémité de la chaîne, afin de redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d’une raideur presque inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas à l’attelage de tirer d’ensemble, des chemins étroits, bordés de précipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela prit du temps et ne se fit pas sans une grande dépense de mauvaise humeur et de récriminations. Plusieurs fois, on dut dételer, et il fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile — et les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans la poche des postillons, menaçant de revenir sur leurs pas.

Ah! le seigneur Kéraban eut beau jeu pour pester contre le gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l’empire, et se souciait si peu d’assurer une bonne viabilité à travers les provinces! Le Divan ne se gênait pas, pourtant, quand il s’agissait d’impôts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur Kéraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il en revenait toujours là, comme obsédé par une idée fixe! Dix paras! dix paras!

Van Mitten se gardait bien de répondre quoi que ce soit à son compagnon de route. L’apparence d’une contradiction eût amené quelque scène.

Aussi, pour l’apaiser, daubait-il à son tour le gouvernement turc en particulier, et tous les gouvernements en général.

«Mais il n’est pas possible, disait Kéraban, qu’en Hollande, il y ait de pareils abus!

— Il y en a, au contraire, ami Kéraban, répondait Van Mitten, qui voulait, avant tout, calmer son compagnon.

— Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu’il n’y a que Constantinople où de pareilles iniquités soient possibles! Est-ce qu’à Rotterdam on a jamais songé à mettre un impôt sur les caïques?

— Nous n’avons pas de caïques!

— Peu importe!

— Comment, peu importe?

— Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n’eût osé les taxer! Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux Turcs n’est pas le pire gouvernement qu’il y ait au monde?

— Le pire, à coup sûr!» répondait Van Mitten, pour couper court à une discussion qu’il sentait poindre.

Et, pour mieux clore ce qui n’était encore qu’une simple conversation, il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kéraban l’envie de s’étourdir, lui aussi, dans les fumées du narghilé. Le coupé ne tarda donc pas à s’emplir de vapeurs, et il fallut baisser les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement narcotique qui finissait par s’emparer de lui, l’entêté voyageur redevenait muet et calme jusqu’au moment où quelque incident le rappelait à la réalité.

Cependant, faute d’un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on passa la nuit du 20 au 2l août en chaise de poste. Ce fut vers le matin seulement que, les dernières ramifications des Balkans dépassées, on se retrouva, au delà de la frontière roumaine, sur les terrains plus carrossables de la Dobroutcha.

Cette région est comme une presqu’île, formée par un large coude du Danube, qui, après s’être élevé au nord vers Galatz, revient à l’est sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches. Au vrai, cette sorte d’isthme qui rattache cette presqu’île à la péninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la province située entre Tchernavoda et Kustendjé, où court la ligne d’un petit railway de quinze à seize lieues au plus, qui part de Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contrée étant sensiblement la même qu’au nord, au point de vue topographique, on peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance à la base des derniers chaînons des Balkans.

«Le bon pays», c’est ainsi que les Turcs appellent cette tranche fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle est, sinon habitée, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et peuplée de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L’empire ottoman possède là une immense contrée, dont les vallées creusent à peine le sol, presque sans relief. Elle présente plutôt une succession de plateaux, qui s’étendent jusqu’aux forêts semées aux embouchures du Danube.

Sur ce sol, les routes, sans côtes abruptes ni pentes brusques, permirent à la chaise de rouler plus rapidement. Les maîtres de poste n’avaient plus le droit de maugréer en voyant atteler leurs chevaux, ou, s’ils le faisaient, c’était pour ne point en perdre l’habitude.

On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l août, à midi, la chaise relayait à Koslidcha, et, le soir même à Bazardjik.

Là, le seigneur Kéraban se décida à passer la nuit, pour donner quelque repos à tout son monde — ce dont Bruno lui sut gré, sans en rien dire, par prudence.

Le lendemain, dès la première aube, la chaise, attelée de chevaux frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste entonnoir, dont le contenu, alimenté par des sources de fond, se déverse dans le Danube, à l’époque des basses eaux. Vingt-quatre lieues environ étaient enlevées en douze heures, et, vers huit heures du soir, les voyageurs s’arrêtaient devant le railway de Kustendjé a Tchernavoda, en face de la station de Medjidié, une ville toute neuve, qui compte déjà vingt mille âmes et promet de devenir plus importante.

Là, à son grand déplaisir, le seigneur Kéraban ne put immédiatement franchir la voie pour rejoindre le khan, où il devait passer la nuit. La voie était occupée par un train, et il fallut attendre pendant un grand quart d’heure que le passage fut libre.

De là, des plaintes, des récriminations contre ces administrations de chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d’écraser les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs véhicules, mais de retarder ceux qui se refusent à y prendre place.

«En tout cas, dit-il à Van Mitten, ce n’est pas à moi qu’il arrivera jamais un accident de chemin de fer!

— On ne sait! répondit, peut-être imprudemment, le digne Hollandais.

— Je le sais, moi!» répliqua le seigneur Kéraban d’un ton qui coupa court à toute discussion.

Enfin, le train quitta la station de Modjidié, les barrières s’ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposèrent dans un khan assez confortablement établi en cette ville, dont le nom fut choisi en l’honneur du sultan Abdul-Medjid.

Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, à travers une sorte de plaine déserte, à Babadagh, mais tellement tard, qu’il parut plus convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq heures, on s’arrêtait à Toultcha, l’une des plus importantes villes de la Moldavie.

En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Arméniens,

Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour trouver un hôtel à peu près confortable. C’est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l’amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le versant nord d’une petite chaîne, au fond d’un golfe formé par un élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d’Ismaïl.

Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s’aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe à Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s’être ramifiée en cinq chenaux. C’est ce qu’on appelle les bouches du Danube.

Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.

Il va sans dire que l’origine du nom du Danube, qui a donné lieu à nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten.

Que les Grecs, au temps d’Hésiode, l’aient connu sous le nom d’Istor ou Histor; que le nom de Danuvius ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l’ait fait connaître sous ce nom; que dans la langue des Thraces, il signifie «nuageux»; qu’il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n’ait pas tort, lorsqu’ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend «asdanu», qui signifie: la rivière rapide.

Mais, si rapide qu’elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu’elle s’est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta.

Il n’était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d’oies sauvages, d’ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des êchassiers ou des palmipèdes, c’est qu’il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l’époque des grandes crues, après la saison pluvieuse.

Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n’était plus qu’un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l’ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci: c’est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu’il fût possible aux chevaux de la tirer de là.

«Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée! crut devoir faire observer Van Mitten.

— Elles sont ce qu’elles sont! répondit Kéraban. Elles sont ce qu’elles peuvent être sous un pareil gouvernement!

— Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin?

— Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire!

— Mais le moyen? . . .

— Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!»

Il n’y avait rien à répliquer. Le postillon et Nizib furent détachés à la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d’être assez éloigné. Très probablement, ils ne pourraient être de retour qu’au lever du soleil. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno durent donc se résigner à passer la nuit au milieu de cette vaste steppe, aussi abandonnés qu’ils l’eussent été au plus profond des déserts de l’Australie centrale. Très heureusement, la chaise, enfoncée dans les vases jusqu’au moyeu des roues, ne menaçait pas de s’enliser davantage.

Cependant, la nuit était fort obscure. De gros nuages, très bas, en voie de condensation, chassés par les vents de la mer Noire, couraient à travers l’espace. S’il ne pleuvait pas, une forte humidité montait du sol imprégné d’eau, qui mouillait comme un brouillard polaire. A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture projetaient seules une lueur douteuse sous l’épaisse buée évaporée du marécage, et peut-être eut-il mieux valu les éteindre.

En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais Van Mitten ayant émis cette observation, son intraitable ami crut devoir la discuter, et de la discussion il résulta qu’il ne fut point donné suite à la proposition de Van Mitten.

Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de finesse, il aurait proposé è son compagnon de laisser les lanternes allumées: très vraisemblablement, le seigneur Kéraban les eût fait éteindre.

VII

Dans Lequel les Chevaux de la Chaise Font par Peur ce qu’ils n’ont pu Faire Sous le Fouet du Postillon.

Il était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après un souper prélevé sur les provisions serrées dans le coffre de la voiture, se promenèrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le long d’une étroite sente, dont le sol ne cédait pas sous le pied.

«Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne voyez aucune objection à ce que nous allions dormir jusqu’au moment où arriveront les chevaux de renfort?

— Je n’en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant de faire cette réponse un peu extraordinaire de la part d’un homme qui n’était jamais à court d’objections.

— Je veux croire que nous n’avons rien à craindre? ajouta le Hollandais, au milieu de cette plaine absolument déserte?

— Je veux le croire aussi.

— Aucune attaque n’est à redouter?

— Aucune.

— Si ce n’est, toutefois, l’attaque des moustiques!» répondit Bruno, qui venait de s’appliquer une claque formidable sur le front pour écraser une demi-douzaine de ces importuns diptères.

Et, en effet, des nuées d’insectes très voraces, qu’attirait peut-être la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément autour de la chaise.

«Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques, et une moustiquaire n’eût pas été de trop!

— Ce ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se grattant le bas de la nuque, et ce n’est point une moustiquaire qui nous manque!

— Qu’est-ce donc? demanda le Hollandais.

— Une cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont des cousins!

— Du diable si j’en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui ne jugea pas à propos d’entamer une discussion sur cette question purement entomologique.

— Ce qu’il y a de curieux, fit observer Kéraban; c’est que ce sont uniquement les femelles de ces insectes qui s’attaquent à l’homme.

— Je les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit Bruno, en se frottant les mollets.

— Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit alors Van Mitten, car nous allons être dévorés!

— En effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube sont particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat qu’en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le jour, de poudre du pyrèthre. . . .

— Dont nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le Hollandais.

— Absolument, répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous resterions en détresse dans les marécages de la Dobroutcha?

— Personne, ami Kéraban.

— J’ai entendu parler, ami Van Mitten, d’une colonie de Tatars criméens, auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste concession dans ce delta du fleuve, et que des légions de ces cousins forcèrent à s’expatrier.

— D’après ce que nous voyons, ami Kéraban, l’histoire n’est point invraisemblable!

— Rentrons donc dans la chaise!

— Nous n’avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s’agitait au milieu d’un bourdonnement d’ailes, dont les frémissements se chiffrent par millions à la seconde.

Au moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter dans la voiture, le premier s’arrêta.

«Bien qu’il n’y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno veillât jusqu’au retour du postillon.

— Il ne s’y refusera pas, répondit Van Mitten.

— Je ne m’y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne pas m’y refuser, mais je vais être dévoré vivant!

— Non! répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne piquaient pas deux fois à la même place, de sorte que Bruno sera bientôt à l’abri de leurs attaques.

— Oui! . . . lorsque j’aurai été criblé de mille piqûres!

— C’est ainsi que je l’entends, Bruno.

— Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?

— Parfaitement, à la condition de ne point vous y endormir!

— Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de moustiques?

— De cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins! . . . Ne l’oubliez pas!»

Sur cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent dans le coupé, laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son maître, ou mieux de ses maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu’il en avait deux?

Après s’être assuré que les portières de la chaise étaient bien fermées, Bruno visita l’attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue, étaient étendus sur le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude haleine au brouillard de cette plaine marécageuse.

«Le diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut convenir que le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre cette route! Après tout, cela le regarde!»

Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré, à travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux projeté par les lanternes.

Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n’est de rêver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant à la série d’aventures, dans lesquelles l’entraînait son maître, à la suite du plus têtu des Osmanlis?

Ainsi, lui, un enfant de l’ancienne Batavie, un traîneur du pavé de Rotterdam, un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne émérite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait été transporté à l’autre extrémité de l’Europe! De la Hollande à l’empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambée! Et à peine débarqué à Constantinople, la fatalité venait de le jeter à travers les steppes du bas Danube! Et il se voyait là, juché dans le cabriolet d’une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce sol que la tour gothique de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu’il était tenu d’obéir à son maître, lequel, sans y être forcé, n’en obéissait pas moins au seigneur Kéraban.

«Oh! bizarrerie des complications humaines!

se répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que j’eusse volontiers payés de ma poche, si j’avais été assez avisé pour le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le têtu! Je suis sûr que, depuis le départ, j’ai déjà maigri de deux livres! . . . En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre semaines! — Bon! encore ces maudits insectes!».

Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet, quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s’acharnaient contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et comme il s’en donnait de les traiter de moustiques, alors que le seigneur Kéraban ne pouvait l’entendre!

Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans l’agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue, se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces conditions eût été impossible.

Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang, qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d’une pipe que le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre l’envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n’y avait-il pas déjà songé? S’ils résistaient à l’atmosphère nicotique qu’il allait emprisonner dans son cabriolet, c’est que ces insectes ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube!

Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs émaillées — une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d’une arme à feu qu’il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d’un excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes.

L’essaim bourdonna tout d’abord en redoublant ses assourdissants coups d’ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du cabriolet.

Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu’il venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de prisonniers — bien au contraire — il ouvrit rapidement le châssis, afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors.

Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise, qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu’elle fût renversée.

Bruno chercha à voir en avant, vers l’horizon du nord, si quelque lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d’autant plus profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se déplaçaient dans l’ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus.

Bruno se demanda tout d’abord si ce n’étaient pas là quelques phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à la surface d’un marais où ne manque pas l’hydrogène sulfuré.

Mais si, en sa qualité d’être raisonnant, sa raison risquait de l’induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de la chaise, que leur instinct n’eût pas trompés sur la cause de ce phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes d’agitation, les naseaux éventés, renâclant d’une façon insolite.

«Eh! qu’est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans doute! Seraient-ce des loups?».

Que ce fût là une bande de loups, attirée par l’odeur de l’attelage, à cela rien d’impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux dans le delta du Danube.

«Diable! murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que les moustiques ou les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n’y ferait rien, cette fois!»

Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on ne pouvait se méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse, ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses à la voiture. Les points lumineux semblaient s’être rapprochés. Une sorte de grognement sourd se mêlait aux sifflements de la brise.

«Je pense, se dit Bruno, qu’il est opportun de prévenir le seigneur Kéraban et mon maître!»

Cela était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière, puis la referma, après s’être introduit dans le coupé, où les deux amis dormaient tranquillement l’un près de l’autre.

«Mon maître? . . . dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur l’épaule de Van Mitten.

— Au diable l’importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se frottant les yeux.

— Il ne s’agit pas d’envoyer les gens au diable, surtout quand le diable est peut-être là! répondit Bruno.

— Mais qui donc me parle? . . .

— Moi, votre serviteur.

— Ah! Bruno! . . . c’est toi? . . . Après tout, tu as bien fait de me réveiller! Je rêvais que madame Van Mitten. . . .

— Vous cherchait querelle! . . . répondit Bruno. Il est bien question de cela maintenant!

— Qu’y a-t-il donc?

— Voudriez-vous, s’il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban?

— Que je réveille? . . .

— Oui! Il n’est que temps!»

Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié, secoua son compagnon.

Rien de tel qu’un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et une conscience nette. C’était le cas du compagnon de Van Mitten. Il fallut s’y prendre à plusieurs reprises.

Le seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et grognait, en homme qui n’est pas d’humeur à se rendre. Pour peu qu’il fût aussi têtu dans l’état de sommeil que dans l’état de veille, bien certainement il faudrait le laisser dormir.

Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que le seigneur Kéraban se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et d’une voix encore brouillée d’assoupissement:

«Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le postillon et Nizib?

— Pas encore, répondit Van Mitten.

— Alors pourquoi me réveiller?

— Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno, d’autres animaux très suspects sont là, qui entourent la voiture et se préparent à l’attaquer!

— Quels sont ces animaux?

— Voyez!»

La vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors.

«Allah nous protège! s’écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers sauvages!»

Il n’y avait pas à s’y tromper. C’étaient bien des sangliers. Ces animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à l’estuaire danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent être rangés dans la catégorie des bêtes féroces.

«Et qu’allons-nous faire? demanda le Hollandais.

— Rester tranquilles, s’ils n’attaquent pas, répondit Kéraban. Nous défendre, s’ils attaquent!

— Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten, Ils ne sont point carnassiers, que je sache!

— Soit, répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d’être dévorés, nous courons la chance d’être éventrés!

— Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.

— Aussi, tenons-nous prêts à tout événement!»

Cela dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten et Bruno avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention moderne, ne possédait que deux pistolets de fabrication ottomane, au canon damasquiné, à la crosse incrustée d’écaille et de pierres précieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d’un agha que pour détonner dans une attaque sérieuse. Van Mitten, Kéraban et Bruno devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer qu’à coup sûr.

Cependant, les sangliers, au nombre d’une vingtaine, s’étaient rapprochés peu à peu et entouraient la voiture. A la lueur des lanternes, qui les avait sans doute attirés, on pouvait les voir se démener violemment et fouiller le sol à coups de défenses. C’étaient d’énormes suiliens, de la taille d’un âne, d’une force prodigieuse, capables de découdre chacun toute une meute. La situation des voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne laissait donc pas d’être très inquiétante, s’ils venaient à être assaillis de part et d’autre, avant le lever du jour.

Les chevaux de l’attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements de la bande, ils s’ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire craindre qu’ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la chaise.

Soudain, plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno venaient de décharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des sangliers qui se lançaient à l’assaut. Ces animaux, plus ou moins blessés, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur le sol. Mais les autres, rendus furieux, se précipitèrent sur la voiture et l’attaquèrent à coups de défenses. Les panneaux furent percés en maints endroits, et il devint évident qu’avant peu ils seraient défoncés.

«Diable! diable! murmurait Bruno.

— Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre — bien qu’il n’en voulût pas convenir.

Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent directement sur l’attelage.

De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu’à coups de pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S’ils eussent été libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n’aurait plus été qu’une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils essayèrent donc, par d’effroyables efforts, de rompre leurs traits, afin de s’échapper. Mais les traits, faits d’une corde à torons serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l’avant-train de la chaise se rompit brusquement, ou que la chaise s’arrachât du sol sous ces terribles coups de collier.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui leur paraissait le plus à craindre, c’était que leur voiture ne vînt à chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n’auraient plus tenus en respect, se seraient jetés dessus, et c’en eût été fait de ceux qu’elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille éventualité? N’étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse? Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n’épargnèrent point les coups de revolver.

Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si l’avant-train s’en fût détaché.

«Eh! tant mieux! s’écria Kéraban. Que nos chevaux s’emportent à travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils nous laisseront en repos!»

Mais l’avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise. Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses devinrent telles, qu’elle fut arrachée aux profondes ornières où elle plongeait jusqu’aux essieux. Un dernier coup de collier de l’attelage, fou de terreur, l’enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette nuit profonde.

Cependant, les sangliers n’avaient point abandonné la partie. Ils couraient sur les côtés, s’attaquant, les uns aux chevaux, les autres à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s’étaient rejetés dans le fond du coupé.

«Ou nous verserons . . . dit Van Mitten.

— Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban.

— Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement observer Bruno.

Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s’abandonner au hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour arrêter l’attelage, il n’y aurait eu qu’un moyen: arrêter, en même temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n’y auraient pu suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés d’un coin à l’autre du coupé à chaque cahot de la route — celui-ci résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques comme des Hollandais — n’échangèrent plus une parole.

Une grande heure s’écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les sangliers ne l’abandonnaient pas.

«Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu’en pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime dévouement de son domestique.

— Et comment? demanda Van Mitten.

— Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et, pendant que les loups s’arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à les distancer et il fut sauvé.

— Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit tranquillement Bruno.

Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond silence.

Cependant la nuit s’avançait. L’attelage ne perdait rien de son effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point, si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance d’être sauvés — même sans un dévouement dont Bruno se sentait incapable.

Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct, s’étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu’ils avaient l’habitude de parcourir. C’était en droite ligne, vers le relais de poste qu’ils s’étaient imperturbablement dirigés.

Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner la ligne d’horizon dans l’est, ils n’en étaient plus éloignés que de quelques verstes.

La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à peu, elle resta en arrière; mais l’attelage ne ralentit pas sa course un seul instant, et il ne s’arrêta que pour tomber, absolument fourbu, à quelque centaine de pas de la maison de poste.

Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des infidèles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs hollandais et turc pendant cette nuit périlleuse.

Au moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui n’avaient pu s’aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc l’attelage que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans se donner même une heure de repos, la chaise, dont les traits et le timon avaient été réparés, reprenait son train habituel et s’élançait sur la route de Kilia.

Cette petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications avant de la rendre à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé sur le bras qui porte son nom.

La chaise l’atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25 août. Les voyageurs, exténués, descendirent à l’un des principaux hôtels de la ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d’un bon sommeil, des fatigues de la nuit précédente.

Le lendemain, ils repartirent dès l’aube, et ils arrivèrent rapidement à la frontière russe.

Là, il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez vexatoires de la douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à une rude épreuve la patience du seigneur Kéraban, qui, grâce à ses relations d’affaires — par malheur ou par bonheur, comme on voudra — parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un instant, on put croire que son entêtement à contester les agissements des douaniers l’empêcherait de passer la frontière.

Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban consentit donc à se soumettre aux exigences de la visite, à laisser fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans avoir à plusieurs reprises émis cette réflexion absolument juste:

«Décidément, les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas l’écorce d’une pastèque!»

Enfin la frontière roumaine fut franchie d’un trait, et la chaise se lançait à travers cette portion de la Bessarabie que dessine le littoral de la mer Noire vers le nord-est.

Le seigneur Kéraban et Van Mitten n’étaient plus qu’à une vingtaine de lieues d’Odessa.

VIII

Ou Le Lecteur Fera Volontiers Connaissance Avec la Jeune Amasia et son Fiancé Ahmet.

La jeune Amasia, fille unique du banquier Sélim, d’origine turque, et sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d’une habitation charmante, dont les jardins s’étendaient en terrasses jusqu’au bord de la mer Noire.

De la dernière terrasse, dont les marches se baignaient dans les eaux, calmes ce jour-là, mais souvent battues par les vents d’est de l’antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, à une demi-lieue vers le sud, dans toute sa splendeur.

Cette ville — une oasis au milieu de l’immense steppe qui l’entoure — forme un magnifique panorama de palais, d’églises, d’hôtels, de maisons, bâtis sur la falaise escarpée, dont la base se plonge à pic dans la mer. De l’habitation du banquier Sélim, on pouvait même apercevoir la grande place ornée d’arbres, et l’escalier monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme d’État fut le fondateur de cette cité et en resta l’administrateur jusqu’à l’heure où il dut venir travailler à la libération du territoire français, envahi par l’Europe coalisée.

Si le climat de la ville est desséchant, sous l’influence des vents du nord et de l’est, si les riches habitants de cette capitale de la nouvelle Russie sont forcés, pendant la saison brûlante, d’aller chercher la fraîcheur à l’ombrage des khoutors, cela suffit à expliquer pourquoi ces villas se sont multipliées sur le littoral, pour l’agrément de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques mois de villégiature sous le ciel de la Crimée méridionale. Entre ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Sélim, à laquelle son orientation épargnait les inconvénients d’une sécheresse excessive.

Si l’on demande pourquoi ce nom d’Odessa, c’est-à-dire «la ville d’Ulysse» a été donné à une bourgade qui, au temps de Potemkin, s’appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c’est que les colons, attirés par les privilèges octroyés à la nouvelle cité, demandèrent un nom à l’impératrice Catherine II. L’impératrice consulta l’Académie de Saint-Pétersbourg; les académiciens fouillèrent l’histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent à nu l’existence plus ou moins problématique d’une ville d’Odyssos, qui aurait jadis existé sur cette partie du littoral: d’où ce nom d’Odessa, apparaissant dans le second tiers du dix-huitième siècle.

Odessa était une ville commerçante, elle l’est restée, on peut croire qu’elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de Grecs, d’Arméniens — enfin une agglomération cosmopolite de gens qui ont le goût des affaires. Or, si le commerce, et principalement le commerce d’exportation, ne se fait pas sans commerçants, il ne se fait pas sans banquiers non plus. De là, la création de maisons de banque, dès l’origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste à ses débuts, maintenant classée à un rang estimable sur la place, celle du banquier Sélim.

On le connaîtra suffisamment, lorsqu’il aura été dit que Sélim appartenait à la catégorie, plus nombreuse qu’on ne croit, des Turcs monogames; qu’il était veuf de la seule femme qu’il eût eue: qu’il avait pour fille unique Amasia, la fiancée du jeune Ahmet, neveu du seigneur Kéraban; enfin qu’il était le correspondant et l’ami du plus entêté Osmanli dont la tête se soit jamais cachée sous les plis du turban traditionnel.

Le mariage d’Ahmet et d’Amasia, on le sait, allait être célébré à Odessa. La fille du banquier Sélim n’était point destinée à devenir la première femme d’un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses rivales le gynécée d’un Turc égoïste et capricieux. Non! Elle devait, seule avec Ahmet, revenir à Constantinople, dans la maison de son oncle Kéraban. Seule et sans partage, elle était destinée à vivre près de ce mari qu’elle aimait, qui l’aimait depuis son enfance. Dût cet avenir paraître singulier pour une jeune femme turque dans le pays de Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n’était point homme à faire exception aux usages de sa famille.

On sait, en outre, qu’une tante d’Amasia, une soeur de son père, lui avait légué en mourant l’énorme somme de cent mille livres turques, à la condition qu’elle fût mariée avant seize ans révolus — un caprice de vieille fille qui n’ayant jamais pu trouver un mari, s’était dit que sa nièce n’en trouverait jamais assez tôt — et l’on sait aussi que ce délai expirait dans six semaines. Faute de quoi l’héritage, qui constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille, s’en irait à des collatéraux.

Au reste, Amasia eût été charmante, même pour les yeux d’un Européen. Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en étoffe tissée d’or qui lui couvrait la tête, si le triple rang de sequins de son front se fussent dérangés, on aurait vu flotter les tortils d’une magnifique chevelure noire. Amasia n’empruntait point aux modes de son pays de quoi rehausser sa beauté. Ni le hanum ne dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henné n’estompait ses paupières. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour peindre son visage. Pas de kermès liquide pour rougir ses lèvres. Une femme d’Occident, arrangée à la déplorable mode du jour, eût été plus peinte qu’elle. Mais son élégance naturelle, la flexibilité de sa taille, la grâce de sa démarche, se devinaient sous le féredjé, large manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu’aux pieds comme une dalmatique.

Ce jour-là, dans la galerie ouverte sur les jardins de l’habitation, Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait l’ample chalwar, se rattachant à une petite veste brodée, et une entari à longue traîne de soie, tailladée aux manches et garnie d’une passementerie d’oya, sorte de dentelle exclusivement fabriquée en Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la traîne, de manière à faciliter sa marche. Des boucles d’oreille et une bague étaient ses seuls bijoux. D’élégants padjoubs de velours cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans une chaussure soutachée d’or.

Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjouée, sa dévouée compagne — on pourrait dire presque son amie — était alors près d’elle, allant, venant, causant, riant, égayant cet intérieur par sa belle humeur franche et communicative.

Nedjeb, d’origine zingare, n’était point une esclave. Si l’on voit encore des Éthiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques marchés de l’empire, l’esclavage n’en est pas moins aboli, en principe. Bien que le nombre des domestiques soit considérable pour les besoins des grandes familles turques — nombre qui, à Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane — ces domestiques ne sont point réduits à l’état de servitude, et il faut dire que, limités chacun dans sa spécialité, ils n’ont pas grand’chose à faire.

C’était un peu sur ce pied qu’était montée la maison du banquier Sélim; mais Nedjeb, uniquement attachée au service d’Amasia, après avoir été recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une situation spéciale, qui ne la soumettait à aucun des services de la domesticité.

Amasia, à demi étendue sur un divan recouvert d’une riche étoffe persane, laissait son regard parcourir la baie du côté d’Odessa.

«Chère maîtresse, dit Nedjeb, en venant s’asseoir sur un coussin aux pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n’est pas encore ici? Que fait donc le seigneur Ahmet?

— Il est allé à la ville, répondit Amasia, et peut-être nous rapportera-t-il une lettre de son oncle Kéraban?

— Une lettre! une lettre! s’écria la jeune suivante. Ce n’est pas une lettre qu’il nous faut, c’est l’oncle lui-même, et, en vérité, l’oncle se fait bien attendre!

— Un peu de patience, Nedjeb!

— Vous en parlez à votre aise, ma chère maîtresse! Si vous étiez a ma place, vous ne seriez pas si patiente!

— Folle! répondit Amasia. Ne dirait-on pas qu’il s’agit de ton mariage, non du mien!

— Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au service d’une dame, après avoir été au service d’une jeune fille?

— Je ne t’en aimerai pas mieux, Nedjeb!

— Ni moi, ma chère maîtresse! Mais, en vérité, je vous verrai si heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet, qu’il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur!

— Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilèrent un instant, pendant qu’elle évoquait le souvenir de son fiancé.

— Allons! vous voilà forcée de fermer les yeux pour le voir, ma bien-aimée maîtresse! s’écria malicieusement Nedjeb, tandis que, s’il était ici, il suffirait de les ouvrir!

— Je te répète, Nedjeb, qu’il est allé prendre connaissance du courrier à la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera une lettre de son oncle.

— Oui! . . . une lettre du seigneur Kéraban, où le seigneur Kéraban répétera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent à Constantinople, qu’il ne peut encore quitter son comptoir, que les tabacs sont en hausse, à moins qu’ils ne soient en baisse qu’il arrivera dans huit jours, sans faute, à moins que ce ne soit dans quinze! . . . Et cela presse! Nous n’avons plus que six semaines, et il faut que vous soyez mariée, sinon toute votre fortune . . .

— Ce n’est pas pour ma fortune que je suis aimée d’Ahmet!

— Soit . . . mais il ne faut pas compromettre par un retard! . . . Oh! ce seigneur Kéraban . . . si c’était mon oncle!

— Et que ferais-tu, si c’était ton oncle?

— Je n’en ferais rien, chère maîtresse, puisqu’il paraît qu’on n’en peut rien faire! . . . Et cependant, s’il était ici, s’il arrivait aujourd’hui même . . . demain, au plus tard, nous irions faire enregistrer le contrat chez le juge, et, après-demain, une fois la prière dite par l’imam, nous serions mariés, et bien mariés, et les fêtes se prolongeraient pendant quinze jours à la villa, et le seigneur Kéraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir de s’en retourner là-bas!»

Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, à la condition que l’oncle Kéraban ne tarderait pas davantage à quitter Constantinople. Le contrat enregistré chez le mollah, qui remplit la fonction d’officier ministériel — contrat par lequel, en principe, le futur s’oblige à donner à sa femme l’ameublement, l’habillement et la batterie de cuisine — puis, la cérémonie religieuse, toutes ces formalités, rien n’empêcherait de les accomplir en aussi peu de temps que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Kéraban, dont la présence était indispensable pour la validation du mariage, en sa qualité de tuteur du fiancé, pût prendre sur ses affai les quelques jours que réclamait, au nom de sa jolie maîtresse, l’impatiente Zingare.

En ce moment, la jeune suivante s’écria:

«Ah! voyez! . . . voyez donc ce petit bâtiment qui vient de jeter l’ancre au pied des jardins!

— En effet!» répondit Amasia.

Et les deux jeunes filles se dirigèrent vers l’escalier qui descendait à la mer, afin de mieux apercevoir le léger navire, gracieusement mouillé en cet endroit.

C’était une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues. Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d’Odessa. Sa chaîne la maintenait à moins d’une encâblure du rivage, et elle se balançait doucement sur les dernières lames, qui venaient mourir au pied de l’habitation. Le pavillon turc — une étamine rouge avec un croissant d’argent — flottait à l’extrémité de son antenne.

«Peux-tu lire son nom? demanda Amasia à Nedjeb.

— Oui, répondit la jeune fille. Voyez! Elle se présente par l’arrière. Son nom est Guïdare

La Guïdare, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu’elle dût y séjourner longtemps, car ses voiles ne furent point serrées, et un marin aurait reconnu qu’elle restait en appareillage.

«Vraiment, dit Nedjeb, ce serait délicieux de se promener sur cette jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!»

Puis, grâce à la mobilité de son imagination, la jeune Zingare, apercevant un coffret, déposé sur une petite table en laque de Chine, près du divan, alla l’ouvrir et en tira quelques bijoux.

«Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous, s’écria-t-elle. Il me semble que voilà bien une grande heure que nous ne les avons regardées!

— Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des bracelets, qui scintillèrent sous ses doigts.

— Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espère vous rendre encore plus belle, mais il n’y réussira pas!

— Que dis-tu, Nedjeb? répondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas à s’orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux yeux de mon fiancé!

— Eh! chère maîtresse, lorsque les vôtres le regardent, ne lui faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien?

— Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d’Ormuz, et ces perles d’Ophir, et ces turquoises de Macédoine! . . .

— Turquoise pour turquoise! répondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il n’y perd pas, le seigneur Ahmet?

— Heureusement, Nedjeb, il n’est pas là pour t’entendre!

— Bon! s’il était là, chère maîtresse, c’est lui-même qui vous dirait toutes ces vérités, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre prix que de la mienne!»

Puis, prenant une paire de pantoufles, déposées près du coffret, Nedjeb se prit à dire:

«Et ces jolies babouches, toutes pailletées et passementées, avec des houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais! . . . Voyons laissez-moi vous les essayer!

— Essaye-les toi-même, Nedjeb.

— Moi?

— Ce ne serait pas la première fois que, pour me faire plaisir . . .

— Sans doute! sans doute! répondit Nedjeb. Oui! j’ai déjà essayé vos belles toilettes . . . et j’allais me montrer sur les terrasses de la villa . . . et l’on risquait de me prendre pour vous, chère maîtresse! C’est que j’étais bien belle ainsi! . . . Mais non! cela ne doit pas être, et aujourd’hui moins que jamais.

— Voyons, essayez ces jolies pantoufles!

— Tu le veux?»

Et Amasia se prêta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa de pantoufles dignes d’être mises en évidence derrière quelque vitrine de bibelots précieux.

«Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s’écria la jeune Zingare. Et qui va être jalouse, maintenant? Votre tête, chère maîtresse, jalouse de vos petits pieds!

— Tu me fais rire, Nedjeb, répondit Amasia, et pourtant. . . .

— Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oubliés, lui! Je vois là des bracelets qui leur iront à merveille! Pauvres petits bras, comme on vous traite! . . . Heureusement, je suis la!»

Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et chaude que sur le velours de leur écrin.

Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d’Ahmet, et, à travers l’incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l’un à l’autre, lui répondaient en silence.

«Chère Amasia!»

La jeune fille, à cette voix, se leva précipitamment.

Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans de sa fiancée, était près d’elle. Taille au-dessus de la moyenne, tournure élégante, à la fois fière et gracieuse, yeux noirs d’une grande douceur, que la passion pouvait emplir d’éclairs, chevelure brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui pendait à son fez, fines moustaches tracées à la mode albanaise, dents blanches — enfin un air très aristocratique, si cette épithète pouvait avoir cours dans un pays où, le nom n’étant pas transmissible, il n’existe aucune aristocratie héréditaire.

Ahmet était consciencieusement vêtu à la turque, et pouvait-il en être autrement du neveu d’un oncle qui se serait cru déshonoré en s’européanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brodée d’or, son chalwar d’une coupe irréprochable, que ne surchargeait aucune passementerie de mauvais goût, sa ceinture qui l’enroulait d’un pli gracieux, son fez entouré d’un saryk en coton de Brousse, ses bottes de maroquin, lui faisaient un costume tout à son avantage.

Ahmet s’était avancé près de la jeune fille, il lui avait pris les mains, il l’avait doucement obligée à se rasseoir, tandis que Nedjeb s’écriait:

«Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de Constantinople?

— Non, répondit Ahmet, pas même une lettre d’affaires de mon oncle Kéraban!

— Oh! le vilain homme! s’écria la jeune Zingare.

— Je trouve même assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier n’ait apporté aucune correspondance de son comptoir. C’est le jour où, d’habitude, sans y manquer jamais, il règle ses opérations avec son banquier d’Odessa, et votre père n’a point reçu de lettre à ce sujet!

— En effet, mon cher Ahmet, de la part d’un négociant aussi régulier dans ses affaires que votre oncle Kéraban, cela a lieu d’étonner! Peut-être une dépêche? . . .

— Lui? envoyer une dépêche? Mais, chère Amasia, vous savez bien qu’il ne correspond pas plus par le télégraphe qu’il ne voyage par le chemin de fer! Utiliser ces inventions modernes, même pour ses relations commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise nouvelle par lettre, qu’une bonne par dépêche! Ah! l’oncle Kéraban! . . .

— Vous lui aviez écrit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille, dont les regards se levèrent doucement sur son fiancé.

— Je lui ai écrit dix fois pour presser son arrivée à Odessa, pour le prier de fixer à une date plus rapprochée la célébration de notre mariage! Je lui ai répété qu’il était un oncle barbare. . . .

— Bien! s’écria Nedjeb.

— Un oncle sans coeur, tout en étant le meilleur des hommes! . . .

— Oh! fit Nedjeb, en secouant la tête.

— Un oncle sans entrailles, tout en étant un père pour son neveu! . . . Mais il m’a répondu que, pourvu qu’il arrivât avant six semaines, on ne pouvait rien lui demander de plus!

— Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet!

— Attendre, Amasia, attendre! . . . répondit Ahmet! Ce sont autant de jours de bonheur qu’il nous vole!

— Et on arrête des voleurs, oui! des voleurs, qui n’ont jamais fait pis! s’écria Nedjeb, en frappant du pied.

— Que voulez-vous? reprit Ahmet. J’essayerai encore d’attendrir mon oncle Kéraban. Si demain il n’a pas répondu à ma lettre, je pars pour Constantinople, et. . . .

— Non, cher Ahmet, répondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme, comme si elle eût voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre absence que je ne me réjouirais de quelques jours gagnés pour notre mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas les idées de votre oncle?

— Changer les idées de l’oncle Kéraban! répondit Ahmet. Autant vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune à la place du soleil, modifier les lois du ciel!

— Ah! si j’étais sa nièce! dit Nedjeb.

— Et que ferais-tu, si tu étais sa nièce? demanda Ahmet.

— Moi! . . . J’irais si bien le saisir par son cafetan, répondit la jeune Zingare, que . . .

— Que tu déchirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus!

— Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe. . . .

— Que sa barbe te resterait dans la main!

— Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Kéraban est le meilleur des hommes!

— Sans doute, sans doute, répondit Ahmet, mais tellement entêté, que s’il luttait d’entêtement avec un mulet, ce n’est pas pour le mulet que je parierais!»

IX

Dans Lequel il s’en Faut Bien Peu que le Plan du Capitaine Yarhud ne Réussisse.

En ce moment, un des serviteurs de l’habitation — celui qui, d’après les usages ottomans, était uniquement destiné à annoncer les visiteurs — parut à l’une des portes latérales de la galerie.

«Seigneur Ahmet, dit-il en s’adressant au jeune homme, un étranger est là, qui désirerait vous parler.

— Quel est-il? demanda Ahmet.

— Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien le recevoir.

— Soit! Je vais. . . . répondit Ahmet.

— Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s’il n’a rien de particulier à vous dire.

— C’est peut-être celui qui commande cette charmante tartane? fit observer Nedjeb, en montrant le petit bâtiment mouillé dans les eaux mêmes de l’habitation.

— Peut-être! répondit Ahmet. Faites entrer.»

Le serviteur se retira, et, un instant après, l’étranger se présentait à la porte de la galerie.

C’était bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane Guïdare, rapide navire d’une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de la mer Noire qu’à la navigation des Échelles du Levant.

A son grand déplaisir, Yarhud avait éprouvé quelque retard avant d’avoir pu jeter l’ancre à portée de la villa du banquier Sélim. Sans perdre une heure, après sa conversation avec Scarpante, l’intendant du seigneur Saffar, il s’était transporté de Constantinople à Odessa par les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devançait ainsi de plusieurs jours l’arrivée du seigneur Kéraban, qui, dans sa lenteur de Vieux Turc, ne se déplaçait que de quinze à seize lieues par vingt-quatre heures; mais, à Odessa, il trouva le temps si mauvais, qu’il n’osa se hasarder à faire sortir la Guïdare du port, et dut attendre que le vent de nord-est eût hâlé un peu la terre d’Europe. Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa. Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d’avance sur le seigneur Kéraban et pouvait être préjudiciable à ses intérêts.

Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan était tout indiqué: la ruse d’abord, la force ensuite, si la ruse échouait; mais il fallait que, le soir même, la Guïdare eût quitté la rade d’Odessa, ayant Amasia à son bord. Avant que l’éveil ne fût donné et qu’on pût la poursuivre, la tartane serait hors de portée avec ces brises de nord-ouest.

Les enlèvements de ce genre s’opèrent encore, et plus fréquemment qu’on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S’ils sont assez fréquents dans les eaux turques, aux environs des parages de l’Anatolie, on doit également les redouter même sur les portions du territoire, directement soumis à l’autorité moscovite. Il y a quelques années à peine, Odessa avait été précisément éprouvée par une série de rapts, dont les auteurs sont demeurés inconnus. Plusieurs jeunes filles, appartenant à la haute société odessienne, disparurent, et il n’était que trop certain qu’elles avaient été enlevées à bord de bâtiments destinés à cet odieux commerce d’esclaves pour les marchés de l’Asie Mineure.

Or, ce que des misérables avaient fait dans cette capitale de la Russie méridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur Saffar. La Guïdare n’en était plus à son coup d’essai en pareille matière, et son capitaine n’eût pas cédé à dix pour cent de perte les profits qu’il espérait retirer de cette entreprise «commerciale».

Voici quel était le plan de Yarhud: attirer la jeune fille à bord de la Guïdare, sous prétexte de lui montrer et de lui vendre diverses étoffes précieuses, achetées aux principales fabriques du littoral. Très probablement, Ahmet accompagnerait Amasia à sa première visite; mais peut-être y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas possible alors de prendre la mer, avant qu’on pût lui porter secours. Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres de Yarhud, si elle refusait de venir à bord, le capitaine maltais essayerait de l’enlever de vive force. L’habitation du banquier Sélim était isolée dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens n’étaient point en état de résister à l’équipage de la tartane. Mais, dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas à savoir en quelles conditions se serait fait l’enlèvement. Donc, dans l’intérêt des ravisseurs, mieux valait qu’il s’accomplit sans éclat.

«Le seigneur Ahmet? dit en se présentant le capitaine Yarhud, qui était accompagné d’un de ses matelots, portant sous son bras quelques coupons d’étoffes.

— C’est moi, répondit Ahmet. Vous êtes? . . .

— Le capitaine Yarhud, commandant la tartane Guïdare, qui est mouillée là, devant l’habitation du banquier Sélim.

— Et que voulez-vous?

— Seigneur Ahmet, répondit Yarhud, j’ai entendu parler de votre prochain mariage. . . .

— Vous avez entendu parler là, capitaine, de la chose qui me tient le plus au coeur!

— Je le comprends, seigneur Ahmet, répondit Yarhud en se retournant vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensée de venir mettre à votre disposition toutes les richesses que contient ma tartane.

— Eh! capitaine Yarhud, vous n’avez point eu là une mauvaise idée! répondit Ahmet.

— Mon cher Ahmet, en vérité, que me faut-il donc de plus? dit la jeune fille.

— Que sait-on? répondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un choix d’objets précieux, et il faut voir. . . .

— Oui! il faut voir et acheter, s’écria Nedjeb, quand nous devrions ruiner le seigneur Kéraban pour le punir de son retard!

— Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda Ahmet.

— D’étoffes de prix que j’ai été chercher dans les lieux de production, répondit Yarhud, et dont je fais habituellement le commerce.

— Eh bien, il faudra montrer cela à ces jeunes femmes! Elles s’y connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chère Amasia, si le capitaine de la Guïdare a dans sa cargaison quelques étoffes qui puissent vous plaire!

— Je n’en doute pas, répondit Yarhud, et, d’ailleurs, j’ai eu soin d’apporter divers échantillons que je vous prie d’examiner, avant même de venir à bord.

— Voyons! voyons! s’écria Nedjed. Mais je vous préviens, capitaine, que rien ne peut être trop beau pour ma maîtresse!

—-Rien, en effet!» répondit Ahmet.

Sur un signe de Yarhud, le matelot avait étalé plusieurs échantillons, que le capitaine de la tartane présenta à la jeune fille.

«Voici des soies de Brousse, brodées d’argent, dit-il, et qui viennent de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.

— Cela est vraiment d’un beau travail, répondit Amasia, en regardant ces étoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient comme si elles eussent été tissues de rayons lumineux.

— Voyez! voyez! répétait la jeune Zingare. Nous n’aurions pas trouvé mieux chez les marchands d’Odessa!

— En vérité, cela semble avoir été fabriqué exprès pour vous, ma chère Amasia! dit Ahmet.

— Je vous engage aussi, reprit Yarhud, à bien examiner ces mousselines de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet échantillon, de la perfection du travail; mais c’est à bord que vous serez émerveillés par la variété des dessins et l’éclat des couleurs de ces tissus.

— Eh bien, c’est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la Guïdare! s’écria Nedjeb.

— Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts diamantés, des chemises de soie crêpée à rayures diaphanes, des tissus pour féredjés, des mousselines pour iachmaks, des châles de Perse pour ceinture, des taffetas pour pantalons . . . »

Amasia ne se lassait pas d’admirer ces magnifiques étoffes que le capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini. Pour peu qu’il fût aussi bon marin qu’il était habile marchand, la Guïdare devait être habituée aux navigations heureuses. Toute femme, — et les jeunes dames turques ne font point exception — se fût laissé tenter à la vue de ces tissus empruntés aux meilleures fabriques de l’Orient.

Ahmet vit aisément combien sa fiancée les regardait avec admiration. Certainement, ainsi que l’avait dit Nedjeb, ni les bazars d’Odessa, ni ceux de Constantinople — pas même les magasins de Ludovic, le célèbre marchand arménien — n’eussent offert un choix plus merveilleux.

«Chère Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnête capitaine se fût dérangé pour rien? Puisqu’il vous montre de si belles étoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous irons visiter sa tartane.

— Oui! oui! s’écria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait déjà vers la mer.

— Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise à cette folle de Nedjeb!

— Eh! ne faut-il point qu’elle fasse honneur à sa maîtresse, répondit Nedjeb, le jour où l’on célébrera son mariage avec un seigneur aussi généreux que le seigneur Ahmet?

— Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main à son fiancé.

— Voilà qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez à bord de votre tartane.

— A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux être là pour vous montrer toutes mes richesses?

— Eh bien . . . dans l’après-midi.

— Pourquoi pas tout de suite? s’écria Nedjeb.

— Oh! l’impatiente! répondit en riant Amasia. Elle est encore plus pressée que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu’Ahmet lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!

— Coquette, s’écria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous seule, ma bien-aimée maîtresse!

— Il ne tient qu’à vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine Yarhud, de venir dès à présent visiter la Guïdare. Je puis héler mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups d’avirons, il vous aura déposé à bord.

— Faites donc, capitaine, répondit Ahmet.

— Oui . . . à bord! s’écria Nedjeb.

— A bord, puisque Nedjeb le veut!» ajouta la jeune fille.

Le capitaine Yarhud ordonna à son matelot de réemballer tous les échantillons qu’il avait apportés.

Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, à l’extrémité de la terrasse, et lança un long hélement.

On put aussitôt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la tartane. Le grand canot, hissé sur les pistolets de bâbord, fut lestement descendu à la mer; puis, moins de cinq minutes après, une embarcation, effilée et légère, sous l’impulsion de ses quatre avirons, venait accoster les premiers degrés de la terrasse.

Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot était à sa disposition.

Yarhud, malgré tout l’empire qu’il possédait sur lui-même, ne fut pas sans éprouver une vive émotion. N’était-ce pas là une occasion qui se présentait d’accomplir cet enlèvement? Le temps pressait, car le seigneur Kéraban pouvait arriver d’une heure à l’autre. Rien ne prouvait, d’ailleurs, qu’avant d’opérer ce voyage insensé autour de la mer Noire, il ne voudrait pas célébrer dans le plus bref délai le mariage d’Amasia et d’Ahmet. Or, Amasia, femme d’Ahmet, ne serait plus la jeune fille qu’attendait le palais du seigneur Saffar!

Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement poussé à quelque coup de force. C’était bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait aucun ménagement. Au surplus, les circonstances étaient propices, le vent favorable pour se dégager des passes. La tartane serait en pleine mer, avant qu’on eût pu songer à la poursuivre, au cas où la disparition de la jeune fille se fût subitement ébruitée. Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu visite à la Guïdare, Yarhud n’aurait pas hésité à se mettre en appareillage et à prendre la mer, dès que les deux jeunes filles, sans défiance, auraient été occupées à faire un choix dans la cargaison. Il eût été facile de les retenir prisonnières dans l’entrepont, d’étouffer leurs cris, jusqu’au sortir de la baie. Ahmet présent, c’était plus difficile, non impossible cependant. Quanta se débarrasser plus tard de ce jeune homme, si énergique qu’il fût, même au prix d’un meurtre, cela n’était pas pour gêner le capitaine de la Guïdare. Le meurtre serait porté sur la note, et le rapt payé plus cher par le seigneur Saffar, voilà tout.

Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en réfléchissant à ce qu’il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et ses compagnes se fussent embarqués dans le canot de la Guïdare. Le léger bâtiment se balançait avec grâce sur ces eaux légèrement gonflées par la brise, à moins d’une encablure.

Ahmet, se tenant sur la dernière marche, avait déjà aidé Amasia à prendre place sur le banc d’arrière de l’embarcation, lorsque la porte de la galerie s’ouvrit. Puis, un homme, âgé d’une cinquantaine d’années au plus, dont l’habillement turc se rapprochait du vêtement européen, entra précipitamment, en criant:

«Amasia? . . . Ahmet?»

C’était le banquier Sélim, le père de la jeune fiancée, le correspondant et l’ami du seigneur Kéraban.

«Ma fille? . . . Ahmet?» répéta Sélim.

Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, débarqua aussitôt et s’élança sur la terrasse.

«Mon père, qu’y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramène si vite de la ville?

— Une grande nouvelle!

— Bonne? . . . demanda Ahmet.

— Excellente! répondit Sélim. Un exprès, envoyé par mon ami Kéraban, vient de se présenter à mon comptoir!

— Est-il possible? s’écria Nedjeb.

— Un exprès, qui m’annonce son arrivée, répondit Sélim, et ne le précède même que de peu d’instants!

— Mon oncle Kéraban! répétait Ahmet . . . mon oncle Kéraban n’est plus à Constantinople?

— Non, et je l’attends ici!»

Fort heureusement pour le capitaine de la Guïdare, personne ne vit le geste de colère qu’il ne put retenir. L’arrivée immédiate de l’oncle d’Ahmet était la plus grave éventualité qu’il pût redouter pour l’accomplissement de ses projets.

«Ah! le bon seigneur Kéraban! s’écria Nedjeb.

— Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.

— Pour votre mariage, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Sans cela, que viendrait-il faire à Odessa?

— Cela doit être, dit Sélim.

-Je le pense! répondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitté Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravisé, mon digne oncle! Il a abandonné son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prévenir! . . . C’est une surprise qu’il a voulu nous faire!

— Comme il va être reçu! s’écria Nedjeb, et quel bon accueil l’attend ici!

— Et son exprès ne vous a rien dit de ce qui l’amène, mon père? demanda Amasia.

— Rien, répondit Sélim. Cet homme a pris un cheval à la maison de poste de Majaki, où la voiture de mon ami Kéraban s’était arrêtée pour relayer. Il est arrivé au comptoir, afin de m’annoncer que mon ami Kéraban viendrait directement ici, sans s’arrêter à Odessa, et par conséquent, d’un instant à l’autre, mon ami Kéraban va apparaître!»

Si l’ami Kéraban pour le banquier Sélim, l’oncle Kéraban pour Amasia et Ahmet, le seigneur Kéraban pour Nedjeb, fut «par contumace» salué en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile d’y insister. Cette arrivée, c’était la célébration du mariage à bref délai! C’était le bonheur des fiancés à courte échéance! L’union tant souhaitée n’attendrait même plus le délai fatal pour s’accomplir! Ah! si le seigneur Kéraban était le plus entêté, c’était aussi le meilleur des hommes!

Yarhud, impassible, assistait à toute cette scène de famille. Cependant, il n’avait point renvoyé son canot. Il lui importait de savoir quels étaient, au juste, les projets du seigneur Kéraban. Ne pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulût célébrer le mariage d’Amasia et d’Ahmet, avant de continuer son voyage autour de la mer Noire?

En ce moment, des voix que dominait une voix plus impérieuse se firent entendre au dehors. La porte s’ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kéraban.

X

Dans Lequel Ahmet Prend une Énergique Résolution, Commandée, d’Ailleurs, par les Circonstances.

«Bonjour, ami Sélim! bonjour! Qu’Allah te protège, toi et toute ta maison!»

Et, cela dit, le seigneur Kéraban serra solidement la main de son correspondant d’Odessa.

«Bonjour, neveu Ahmet!»

Et le seigneur Kéraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse étreinte, son neveu Ahmet.

«Bonjour, ma petite Amasia!»

Et le seigneur Kéraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui allait devenir sa nièce.

Tout cela fut fait si rapidement, que personne n’avait encore eu le temps de répondre.

«Et maintenant, au revoir et en route!» ajouta le seigneur Kéraban, en se retournant vers Van Mitten.

Le flegmatique Hollandais, qui n’avait point été présenté, semblait être, avec son impassible figure, quelque étrange personnage, évoqué dans la scène capitale d’un drame.

Tous, à voir le seigneur Kéraban distribuer avec tant de prodigalité ses baisers et ses poignées de main, ne doutaient plus qu’il ne fût venu pour hâter le mariage; mais, lorsqu’ils l’entendirent s’écrier

«En route!», ils tombèrent dans le plus parfait ahurissement.

Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:

«Comment, en route!

— Oui! en route, mon neveu!

— Vous allez repartir, mon oncle?

— A l’instant!» Nouvelle stupéfaction générale, tandis que Van Mitten disait à l’oreille de Bruno:

«En vérité, ces façons d’agir sont bien dans le caractère de mon ami Kéraban!

— Trop bien!» répondit Bruno.

Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Sélim, tandis que Nedjeb n’avait d’yeux que pour cet oncle invraisemblable — un homme capable de partir avant même d’être arrivé!

«Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kéraban, en se dirigeant vers la porte.

— Monsieur, me direz-vous? . . . dit Ahmet à Van Mitten.

— Que pourrais-je vous dire?» répliqua le Hollandais, qui marchait déjà sur les talons de son ami.

Mais le seigneur Kéraban, au moment de sortir, venait de s’arrêter, et, s’adressant au banquier:

«A propos, ami Sélim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?

— Quelques milliers de piastres? . . . répondit Sélim, qui n’essayait même plus de comprendre.

— Oui . . . Sélim . . . de l’argent russe, dont j’ai besoin pour mon passage sur le territoire moscovite.

— Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin? . . . s’écria Ahmet, auquel se joignit la jeune fille.

— A quel taux le change aujourd’hui? demanda le seigneur Kéraban.

— Trois et demi pour cent, répondit Sélim, chez qui le banquier reparut un instant.

— Quoi! trois et demi?

— Les roubles sont en hausse! répondit Sélim. On les demande sur le marché. . . .

— Allons, pour moi, ami Sélim, ce sera trois un quart seulement! Vous entendez! . . . Trois un quart!

— Pour vous, oui! . . . pour vous . . . ami Kéraban, et même sans aucune commission!»

Le banquier Sélim ne savait évidemment plus ni ce qu’il disait ni ce qu’il faisait.

Il va sans dire que, du fond de la galerie où il se tenait à l’écart, Yarhud observait toute cette scène avec une extrême attention. Qu’allait-il se produire de favorable ou de nuisible à ses projets?

En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l’arrêta sur le seuil de la porte qu’il allait franchir, et il le força, non sans peine, étant donné le caractère de l’entêté, à revenir sur ses pas.

«Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrassés au moment où vous arriviez. . . .

— Mais non! mais non! mon neveu, répondit Kéraban, au moment où j’allais repartir!

— Soit, mon oncle! . . . je ne veux pas vous contrarier. . . . Mais, au moins, dites-nous pourquoi vous êtes venu à Odessa!

— Je ne suis venu à Odessa, répondit Kéraban, que parce qu’Odessa était sur ma route. Si Odessa n’avait point été sur ma route, je ne serais pas venu à Odessa! — N’est-il pas vrai, Van Mitten?»

Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant lentement la tête.

«Ah! au fait, vous n’avez pas été présenté, et il faut que je vous présente!» dit le seigneur Kéraban.

Et, s’adressant à Sélim:

«Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que j’emmène dîner à Scutari!

— A Scutari? s’écria le banquier.

— Il paraît! . . . dit Van Mitten.

— Et son valet Bruno, ajouta Kéraban, un brave serviteur, qui n’a pas voulu se séparer de son maître!

— Il paraît! . . . répondit Bruno, comme un écho fidèle.

— Et maintenant, en route!»

Ahmet intervint de nouveau:

«Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n’a l’envie de vous résister. . . . Mais si vous n’êtes venu à Odessa que parce qu’Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre pour aller de Constantinople à Scutari?

— La route qui fait le tour de la mer Noire!

— Le tour de la mer Noire!» s’écria Ahmet.

Et il y eut un instant de silence.

«Ah ça! reprit Kéraban, qu’y a-t-il d’étonnant, d’extraordinaire, s’il vous plaît, à ce que je me rende de Constantinople à Scutari en faisant le tour de la mer Noire?»

Le banquier Sélim et Ahmet se regardèrent. Est-ce que le riche négociant de Galata était devenu fou?

«Ami Kéraban, dit alors Sélim, nous ne songeons point à vous contrarier. . . . »

C’était la phrase habituelle par laquelle on commençait prudemment toute conversation avec le têtu personnage.

« . . . Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que, pour aller directement de Constantinople à Scutari, il n’y a qu’à traverser le Bosphore!

— Il n’y a plus de Bosphore!

— Plus de Bosphore? . . . répéta Ahmet.

— Pour moi, du moins! Il n’y en a que pour ceux qui veulent se soumettre à payer un impôt inique, un impôt de dix paras par personne, un impôt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces eaux libres de tout droit jusqu’à ce jour!

— Quoi! . . . un nouvel impôt! s’écria Ahmet, qui comprit en un instant dans quelle aventure un entêtement indéracinable venait de lancer son oncle.

— Oui, reprit le seigneur Kéraban en s’animant de plus belle. Au moment où j’allais m’embarquer dans mon caïque . . . pour aller dîner à Scutari . . . avec mon ami Van Mitten, cet impôt de dix paras venait d’être établi! . . . Naturellement, j’ai refusé de payer! . . . On a refusé de me laisser passer! . . . J’ai dit que je saurais bien aller à Scutari sans traverser le Bosphore! . . . On m’a répondu que cela ne serait pas! . . . J’ai répondu que cela serait! . . . Et cela sera! Par Allah! je me serais plutôt coupé la main que de la porter à ma poche pour en tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent pas Kéraban!»

Évidemment, ils ne connaissaient pas Kéraban! Mais son ami Sélim, son neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent bien, après ce qui s’était passé, qu’il serait impossible de le faire revenir sur sa résolution. Il n’y avait donc pas à discuter — ce qui aurait compliqué les choses — mais à accepter la situation.

C’était tellement indiqué que cela se fit d’un commun accord, sans même entente préalable.

«Après tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.

— Absolument raison! ajouta Sélim.

— Toujours raison! répondit Kéraban.

— Il faut résister aux prétentions iniques, reprit Ahmet, résister, quand il devrait vous en coûter la fortune. . . .

— Et la vie! ajouta Kéraban.

— Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impôt, et de montrer que vous saurez aller de Constantinople à Scutari, sans franchir le Bosphore. . . .

— Et sans débourser dix paras, ajouta Kéraban, dût-il m’en coûter cinq cent mille!

— Mais vous n’êtes pas absolument pressé de partir, je suppose? . . . demanda Ahmet.

— Absolument pressé, mon neveu, répondit Kéraban. Il faut, tu sais pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!

— Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit jours à Odessa? . . .

— Pas cinq jours, pas quatre, pas un, répondit Kéraban, pas même une heure!»

Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe à Amasia d’intervenir.

«Et notre mariage, monsieur Kéraban? dit la jeune fille, en lui prenant la main.

— Ton mariage, Amasia? répondit Kéraban, il ne sera en aucune façon reculé. Il faut qu’il soit fait avant la fin du mois prochain! . . . Eh bien, il le sera! . . . Mon voyage ne le retardera pas d’un jour . . . à la condition que je parte, sans perdre un instant!»

Ainsi tombait cet échafaudage d’espérances que tous avaient édifié sur l’arrivée inattendue du seigneur Kéraban. Le mariage ne serait pas hâté, mais il ne serait pas reculé non plus! disait-il. Eh! qui pouvait en répondre? Comment prévoir les éventualités d’un si long et si pénible voyage, fait dans ces conditions?

Ahmet ne put retenir un mouvement de dépit, que son oncle ne vit pas, heureusement — pas plus qu’il n’aperçut le nuage qui obscurcit le front d’Amasia — pas plus qu’il n’entendit Nedjeb murmurer:

«Ah! le vilain oncle!

— D’ailleurs, ajouta celui-ci du ton d’un homme qui fait une proposition à laquelle il n’est pas d’objection possible, d’ailleurs, je compte bien qu’Ahmet m’accompagnera!

— Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van Mitten.

— On ne le parera pas!» répondit Bruno.

Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté, Amasia, vivement atteinte par l’annonce du départ de son fiancé, demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au seigneur Kéraban.

Au fond de la galerie, le capitaine de la Guïdare ne perdait pas un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure favorable à ses projets.

Sélim, bien qu’il eût peu d’espoir de modifier la résolution de son ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:

«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le tour de la mer Noire?

— Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu’Ahmet hésite à m’accompagner!

— Cependant! . . . reprit Sélim.

— Cependant? . . . » répondit l’oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi qu’il lui arrivait au début de toute discussion.

Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre que, quelque chagrin qu’ils dussent ressentir tous deux de ce départ, mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait éprouver des retards de toutes sortes; qu’avec lui, au contraire, ce voyage s’accomplirait plus rapidement; qu’avec sa parfaite connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour ni une heure; qu’il saurait bien obliger son oncle à faire les pas doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu’enfin, avant la fin du prochain mois, c’est-à-dire avant la date à laquelle Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore.

Amasia n’avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que c’était le meilleur parti à prendre.

«Eh bien, c’est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai, et je suis prêt à partir, mais. . . .

— Oh! pas de conditions, mon neveu!

— Soit, sans conditions!» répondit Ahmet.

Et, mentalement, il ajouta:

«Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t’y époumonner, oh! le plus têtu des oncles!

— En route donc,» dit Kéraban.

Et se retournant vers Sélim:

«Ces roubles en échange de mes piastres? . . .

— Je vous les donnerai à Odessa, où je vais vous accompagner, répondit Sélim.

— Vous êtes prêt, Van Mitten? demanda Kéraban.

— Toujours prêt.

— Eh bien, Ahmet, reprit Kéraban, embrasse ta fiancée, embrasse-la bien, et partons!»

Ahmet serrait déjà la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait retenir ses larmes.

«Ahmet, mon cher Ahmet! . . . répétait-elle.

— Ne pleurez pas, chère Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n’est pas avancé, il ne sera pas retardé non plus, je vous le promets! . . . Ce ne sont que quelques semaines d’absence! . . .

— Ah! chère maîtresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kéraban pouvait seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d’ici! Voulez-vous que je m’occupe de cela?»

Mais Ahmet ordonna à la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il fit bien. Certainement, Nedjeb était femme à tout tenter pour arrêter cet oncle intraitable.

Les adieux étaient faits, les derniers baisers étaient échangés. Tous se sentaient émus. Le Hollandais lui-même éprouvait comme un serrement de coeur. Seul, le seigneur Kéraban ne voyait rien ou ne voulait rien voir de l’attendrissement général.

«La chaise est-elle prête? demanda-t-il à Nizib, qui entrait à ce moment dans la galerie.

— La chaise est prête, répondit Nizib.

— En route! dit Kéraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous habillez à l’européenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne savez plus même être gras! . . . »

C’était évidemment là une impardonnable décadence aux yeux du seigneur Kéraban.

« . . . Ah! messieurs les renégats, qui vous soumettez aux prescriptions de Mahmoud, je vous montrerai qu’il y a encore de Vieux Croyants, dont vous n’aurez jamais raison!»

Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kéraban, et pourtant il s’animait de plus belle.

«Ah! vous prétendez monopoliser le Bosphore à votre profit! Eh bien, je m’en passerai, de votre Bosphore! Je m’en moque, de votre Bosphore! — Vous dites, Van Mitten? . . .

— Je ne dis rien, répondit Van Mitten, qui, de fait, n’avait pas même ouvert la bouche et s’en fût bien gardé!

— Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kéraban, en tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est là! Elle a un littoral, la mer Noire, et il n’est pas uniquement fait pour les conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein! mes amis, voyez-vous d’ici la figure que feront ces employés du gouvernement, quand ils me verront apparaître sur les hauteurs de Scutari, sans avoir jeté même un demi-para dans leur sébille de mendiants administratifs!»

Il faut bien en convenir, le seigneur Kéraban, tout débordant de menaces en cette suprême imprécation, était magnifique.

«Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s’écria-t-il. En route! en route! en route!»

Il était déjà sur la porte, lorsque Sélim l’arrêta d’un mot:

«Ami Kéraban, dit-il, une simple observation.

— Pas d’observations!

— Eh bien, une simple remarque que je désirerais vous faire, reprit le banquier.

— Eh! avons-nous le temps? . . .

—Écoutez-moi, ami Kéraban. Une fois arrivé à Scutari, après avoir achevé ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?

— Moi? . . . Eh bien, je . . . je. . . .

— Vous n’allez pas, je suppose, vous fixer à Scutari, sans jamais revenir à Constantinople, où est le siège de votre maison de commerce?

— Non. . . . répondit Kéraban, en hésitant un peu.

— Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous obstiniez à ne plus passer le Bosphore, notre mariage. . . .

— Ami Sélim, rien n’est plus simple! répondit Kéraban, en éludant la première question, qui ne laissait pas de l’embarrasser. Qui vous empêche de venir avec Amasia à Scutari? Cela vous coûtera dix paras par tête, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur n’est pas engagé comme le mien dans l’affaire!

— Oui! oui! Venez à Scutari, dans un mois! s’écria Ahmet. Vous nous attendrez là, ma chère Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop vous faire attendre!

— Soit! Rendez-vous à Scutari! répondit Sélim. C’est là que nous célébrerons le mariage! — Mais enfin, ami Kéraban, le mariage fait, ne reviendrez vous pas à Constantinople?

— J’y reviendrai, s’écria Kéraban, certes, j’y reviendrai!

— Et comment?

— Eh bien, ou cet impôt vexatoire sera aboli, et je passerai le Bosphore . . . sans payer. . . .

— Et s’il ne l’est pas?

— S’il ne l’est pas? . . . répondit le seigneur Kéraban avec un geste superbe. Par Allah! je reprendrai le même chemin, et je referai le tour de la mer Noire!»

XI

Dans Lequel il se Mêle un Peu de Drame a Cette Fantaisiste Histoire de Voyage.

Ils étaient tous partis! Ils avaient quitté la villa, le seigneur Kéraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami, Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu’ils ne pouvaient faire autrement! L’habitation était maintenant déserte, à ne point compter cinq ou six serviteurs, qui s’occupaient de leur besogne dans les communs. Le banquier Sélim, lui-même, venait de se rendre à Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles échangés contre leurs piastres ottomanes.

La villa ne comptait plus parmi ses hôtes que les deux jeunes filles, Amasia et Nedjeb.

Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les péripéties de cette scène d’adieux, il les avait suivies avec un intérêt facile à comprendre. Le seigneur Kéraban remettrait-il à son retour le mariage d’Amasia et d’Ahmet? Il l’avait remis: première bonne carte dans son jeu. Ahmet consentirait-il à accompagner son oncle? . . . Il y avait consenti: seconde bonne carte dans le jeu d’Yarhud.

Eh bien, le Maltais en avait une troisième: Amasia et Nedjeb étaient maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la galerie qui s’ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait là, à une demi-encâblure. . . . Son canot l’attendait au bas des degrés. . . . Ses matelots étaient gens à lui obéir sur un signe. . . . Il n’avait qu’à vouloir!

Le capitaine fut vivement tenté d’employer la violence pour s’emparer d’Amasia. Mais, au fond, comme c’était un homme prudent, ne voulant rien donner au hasard, décidé à ne laisser aucune trace de l’enlèvement, il se mit à réfléchir.

Or, il faisait grand jour alors. S’il tentait d’agir par force, Amasia appellerait à son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-être seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-être verrait-on la Guïdare appareillant en toute hâte pour sortir de la baie d’Odessa! Ce serait là un indice, un commencement de preuve. . . . Non! mieux valait opérer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour agir. L’important était qu’Ahmet ne fût plus là . . ., et il n’y était plus.

Le Maltais resta donc à l’écart, assis à l’arrière de son canot que dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes filles. Elles ne songeaient guère à la présence de ce dangereux personnage.

Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb consentaient à venir à bord de la tartane, soit pour examiner les articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre motif — et Yarhud avait une idée à cet égard — il verrait s’il serait opportun de se décider, sans attendre la nuit.

Après le départ d’Ahmet, Amasia, frappée de ce coup subit, était restée silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui se déroulait vers le nord. Là se dessinait ce littoral, dont les voyageurs allaient obstinément suivre le contour; là, cette route où les retards, les dangers peut-être, mettraient à l’épreuve le soigneur Kéraban et tous ceux qu’il entraînait malgré eux! Si son mariage eût été fait, elle n’aurait pas hésité à accompagner Ahmet! Comment l’oncle s’y serait-il opposé? Il ne l’eût pas voulu. Non! Devenue sa nièce, il lui semblait qu’elle aurait eu quelque influence sur lui, qu’elle l’aurait arrêté sur cette pente dangereuse, où son obstination pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle était seule, et il lui fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet dans cette villa de Scutari, où leur union devait s’accomplir!

Mais si Amasia était triste, Nedjeb était furieuse, elle, furieuse contre l’entêté, cause de toutes ces déceptions! Ah! s’il se fût agi de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fût point laissé enlever ainsi son fiancé! Elle aurait tenu tête au têtu! Non! cela ne se serait pas passé de la sorte!

Nedjeb s’approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle la ramena vers le divan; elle la força de s’y reposer, et, prenant un coussin, s’assit à ses pieds.

«Chère maîtresse, dit-elle, à votre place, au lieu de penser au seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kéraban pour le maudire à mon aise!

— A quoi bon? répondit Amasia.

— Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos malédictions! Il les mérite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!

— Non, Nedjeb, répondit Amasia. Parlons plutôt d’Ahmet! C’est à lui seul que je dois penser! c’est à lui seul que je pense!

— Parlons-en donc, chère maîtresse, dit Nedjeb. En vérité, c’est bien le plus charmant fiancé que puisse rêver une jeune fille, mais quel oncle il a! Ce despote, cet égoïste, ce vilain homme, qui n’avait qu’un mot à dire et qui ne l’a pas dit, qui n’avait qu’à nous donner quelques jours et qui les a refusés! Vraiment! il mériterait. . . .

— Parlons d’Ahmet! reprit Amasia.

— Oui, chère maîtresse! Comme il vous aime! Combien vous serez heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s’il n’avait pas un pareil oncle! Mais en quoi est-il bâti, cet homme-là? Savez-vous qu’il a bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses entêtements, il aurait fait révolter jusqu’aux esclaves de son harem!

— Voilà que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les pensées suivaient un tout autre cours.

— Non! . . . non! . . . je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe qu’au seigneur Ahmet!

Eh, tenez! à sa place, je ne me serais pas rendue! J’aurais insisté! . . . Je lui croyais plus d’énergie!

— Qui te dit, Nedjeb, qu’il n’a pas montré plus d’énergie à céder aux ordres de son oncle qu’à lui résister? Ne vois-tu pas, quelque douleur que cela me cause, que mieux valait qu’il fût de ce voyage, pour le hâter par tous les moyens possibles, pour prévenir peut-être des dangers dans lesquels le seigneur Kéraban risque de se jeter avec son entêtement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve de courage! En partant, il m’a donné une nouvelle preuve de son amour!

— Il faut que vous ayez raison, ma chère maîtresse! répondit Nedjeb, qui, emportée par la vivacité de son sang de Zingare, ne pouvait se rendre! Oui! le seigneur Ahmet s’est montré énergique en partant! Mais n’eût-il pas été plus énergique encore s’il eût empêché son oncle de partir!

—Était-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, était-ce possible?

— Oui . . . non! . . . peut-être! répondit Nedjeb. Il n’y a pas de barre de fer qu’on ne puisse faire plier . . . ou briser, au besoin! Ah! cet oncle Kéraban! C’est bien à lui seul qu’il faut s’en prendre! Et s’il arrive quelque accident, c’est lui seul qui en sera responsable! Et quand je pense que c’est pour ne pas payer dix paras qu’il fait le malheur du seigneur Ahmet, le vôtre . . . et, par conséquent, le mien. Je voudrais, oui! . . . je voudrais que la mer Noire débordât jusqu’aux dernières limites du monde, pour voir s’il s’obstinerait encore à en faire le tour!

— Il le ferait! répondit Amasia d’un ton de conviction profonde. Mais parlons d’Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!»

En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans être vu, il s’avançait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes deux se retournèrent. Leur surprise, mêlée d’un peu de crainte, fut grande en l’apercevant près d’elles.

Nedjeb s’était relevée la première.

«Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous donc? . . .

— Je ne veux rien, répondit Yarhud, en feignant quelque étonnement de se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n’est me mettre à votre disposition pour. . . .

— Pour? . . . répéta Nedjeb.

— Pour vous conduire à bord de la tartane, répondit le capitaine. N’avez-vous pas décidé de venir visiter sa cargaison et de faire un choix de ce qui pourrait vous convenir?

— C’est vrai, chère maîtresse, s’écria Nedjeb. Nous avions promis au capitaine. . . .

— Nous avions promis, quand Ahmet était encore là, répondit la jeune fille, mais Ahmet est parti, et il n’y a plus lieu de nous rendre à bord de la Guïdare

Les sourcils du capitaine se froncèrent un instant; puis, du ton le plus calme:

«La Guïdare, dit-il, ne peut faire un long séjour dans la baie d’Odessa, et il est possible que j’appareille demain ou après-demain au plus tard. Si donc la fiancée du seigneur Ahmet veut faire acquisition de quelques-unes de ces étoffes dont les échantillons ont paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est là, et, en quelques instants, nous pourrons être à bord.

— Nous vous remercions, capitaine, répondit froidement Amasia, mais j’aurais peu de goût à m’occuper de pareilles fantaisies en l’absence du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite à la Guïdare, il devait nous aider de ses conseils . . . Il n’est plus là, et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!

— Je le regrette, répondit Yarhud, d’autant plus que le seigneur Ahmet, je n’en doute pas, serait agréablement surpris, à son retour, si vous aviez fait ces acquisitions! C’est une occasion qui ne se retrouvera plus, et que vous regretterez!

— Cela est possible, capitaine, répondit Nedjeb, mais, en ce moment, vous ferez mieux, je pense, de ne point insister à ce sujet!

— Soit, reprit Yarhud, en s’inclinant. Toutefois, laissez-moi espérer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation ramenaient la Guïdare à Odessa, vous voudriez bien ne point oublier que vous aviez promis de lui rendre visite.

— Nous ne l’oublierons pas, capitaine,» répondit Amasia, en faisant comprendre au Maltais qu’il pouvait se retirer.

Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers la terrasse; puis, s’arrêtant, comme si quelque idée lui fût venue soudain, il revint vers Amasia, au moment où la jeune fille allait quitter la galerie.

«Un mot encore, dit-il, ou plutôt une proposition, qui ne peut qu’être agréable à la fiancée du seigneur Ahmet.

— De quoi s’agit-il? demanda Amasia, un peu impatientée de cette obstination du capitaine maltais à lui imposer sa présence et cette conversation dans la villa.

— Le hasard m’a fait assister à toute cette scène, qui a précédé le départ du seigneur Ahmet.

— Le hasard? répondit Amasia, devenue méfiante, comme par un pressentiment.

— Le hasard seul! répondit Yarhud. J’étais la, dans mon canot, qui était resté à votre disposition. . . .

— Quelle proposition avez-vous à nous faire, capitaine? demanda la jeune fille.

— Une proposition très naturelle, répondit Yarhud. J’ai vu combien la fille du banquier Sélim avait été affectée de ce brusque départ, et, s’il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet? . . .

— Revoir encore une fois! . . . Que voulez-vous dire? répondit Amasia, dont le coeur battit à cette pensée.

— Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l’équipage du seigneur Kéraban passera nécessairement à la pointe de ce petit cap que vous apercevez là-bas!»

Amasia s’était avancée et regardait, la légère courbure de la côte à l’endroit indiqué par le capitaine.

«Là? . . . là? . . . fit-elle.

— Oui.

— Chère maîtresse, s’écria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre à cette pointe?

— Rien n’est plus facile, répondit Yarhud. En une demi-heure, avec le vent portant, la Guïdare peut avoir atteint ce cap, et, si vous voulez vous embarquer, nous appareillerons immédiatement.

— Oui! . . . oui! . . . » s’écria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade en mer, qu’une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son fiancé.

Mais Amasia avait réfléchi. Devant cette hésitation, le capitaine n’avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point échappé. Il lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prévenait guère en sa faveur. Elle redevint défiante.

Quittant la balustrade, sur laquelle elle s’était accoudée pour mieux apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.

«J’attends vos ordres? dit le capitaine.

— Non, capitaine, répondit Amasia. En revoyant mon fiancé dans ces conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!»

Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son refus, se retira froidement.

Un instant après, l’embarcation débordait, emmenant le capitaine maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait élongée sur son flanc de bâbord, tourné au large.

Les deux jeunes filles demeurèrent seules dans la galerie, pendant une heure encore. Amasia revint s’accouder sur la balustrade. Elle regardait obstinément ce point du littoral, indiqué par Yarhud, que devait franchir la chaise du seigneur Kéraban.

Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la côte, qui se développait à près d’une lieue dans l’est.

Au bout d’une heure, en effet, la jeune Zingare de s’écrier:

«Ah! chère maîtresse, voyez! voyez! N’apercevez-vous pas une voiture qui suit la route, là-bas, au sommet de la falaise?

— Oui! oui! répondit Amasia! Ce sont eux! C’est lui, lui!

— Il ne peut vous voir! . . .

— Qu’importe! Je sens qu’il me regarde!

— N’en doutez pas, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Ses yeux auront bien su découvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie, et peut-être nous.

— Au revoir, mon Ahmet! au revoir!» dit une dernière fois la jeune fille, comme si cet adieu eût pu parvenir jusqu’à son fiancé.

Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant de la route, sur l’extrême pente de la falaise, quittèrent la galerie et regagnèrent l’intérieur de l’habitation.

Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l’ordre aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient, lorsque la nuit commencerait à tomber. Alors, il agirait par la force, puisque la ruse n’avait pu lui réussir.

Sans doute, depuis le départ d’Ahmet, avec cette heureuse circonstance que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l’enlèvement de la jeune fille ne demandait plus à être accompli aussi hâtivement. Mais il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la rentrée à Trébizonde était peut-être prochaine. Or, étant données les incertitudes d’une navigation sur la mer Noire, un bâtiment à voile peut éprouver des retards de quinze à vingt jours. Il importait donc de partir le plus tôt possible, si Yarhud voulait arriver à l’époque fixée dans son entretien avec l’intendant Scarpante. Sans doute, Yarhud était un coquin, mais c’était un coquin qui tenait à faire honneur à ses engagements. De là, son projet d’opérer sans perdre un seul instant.

Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le soir, avant même que son père fût revenu de la maison de banque, Amasia rentra dans la galerie. Elle était seule, cette fois. Sans attendre que la nuit fût complète, la jeune fille voulait revoir encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l’horizon dans le nord. C’était par là que s’en allait tout son coeur. Elle reprit donc cette place, à laquelle elle reviendrait souvent, sans doute, elle s’accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant dans les yeux un de ces regards qui vont au delà du possible, et qu’aucune distance ne peut arrêter.

Mais aussi, perdue dans ses réflexions, Amasia n’aperçut pas une embarcation qui se détachait de la Guïdare, déjà à peine visible dans l’ombre. Elle ne la vit pas s’approcher sans bruit, longer en les contournant les degrés de la terrasse, et s’arrêter aux premières marches que baignaient les eaux de la baie.

Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s’était glissé en rampant sur les gradins.

La jeune fille, absorbée dans sa rêveuse pensée, ne l’avait pas aperçu.

Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et d’à-propos qu’elle fut dans l’impossibilité de lui résister.

«A moi! à moi!» put cependant crier la malheureuse enfant.

Ses cris furent aussitôt étouffés; mais ils avaient été entendus de Nedjeb, qui venait chercher sa maîtresse.

A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie, que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitôt ses mouvements et ses cris.

«A bord!» dit Yarhud.

Les deux jeunes filles, irrésistiblement emportées, furent déposées dans l’embarcation, qui déborda pour rallier la tartane.

La Guïdare, son ancre à pic, ses voiles hautes, n’avait plus qu’à déraper pour appareiller.

C’est ce qui fut fait, dès qu’Amasia et Nedjeb eurent été enfermées à bord, dans une cabine de l’arrière, ne pouvant plus rien voir, ne pouvant plus se faire entendre.

Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s’inclinait sous ses grandes antennes, de manière à sortir de la petite anse qui bordait les murs de la villa. Mais, si rapidement qu’eut été fait ce coup de force, il avait éveillé l’attention de quelques serviteurs, occupés dans les jardins.

L’un d’eux avait entendu le cri poussé par Amasia: il donna aussitôt l’alarme.

A ce moment, le banquier Sélim rentrait à son habitation. Il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille . . . Sa fille avait disparu.

Mais, en voyant la tartane évoluer pour doubler l’extrémité sud de la petite anse, Sélim comprit tout. Il courut, à travers les jardins, vers une pointe que devait raser d’assez près la Guïdare, afin d’éviter les dernières roches du littoral.

«Misérables! criait-il. On enlève ma fille! ma fille! Amasia! Arrêtez-les! . . . arrêtez! . . . »

Un coup de feu, parti du pont de la Guïdare, fut l’unique réponse à son appel.

Sélim tomba frappé d’une balle à l’épaule. Un instant après, la tartane, toutes voiles dessus, enlevée par la fraîche brise du soir, avait disparu au large de l’habitation.

XII

Dans Lequel Van Mitten Raconte une Histoire de Tulipes, qui Intéressera Peut-être le Lecteur.

La chaise de poste, attelée de chevaux frais, avait quitté Odessa vers une heure de l’après-midi. Le seigneur Kéraban occupait le coin de gauche du coupé, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du milieu. Bruno et Nizib étaient remontés dans le cabriolet, où le temps se passait pour eux moins à causer qu’à dormir.

Un soleil assez vif égayait la campagne, et les eaux de la mer se détachaient en bleu sombre sur les falaises grisâtres du littoral.

Dans le coupé, on commença par être tout aussi silencieux que dans le cabriolet, à cela près que, si l’on sommeillait en haut, on réfléchissait en bas.

Le seigneur Kéraban s’enfonçait avec délices dans ses rêves d’entêtement, et ne songeait qu’au «bon tour» qu’il prétendait jouer aux autorités ottomanes.

Van Mitten pensait à ce voyage imprévu, et ne cessait de se demander pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il était lancé sur les routes littorales de la mer Noire, lorsqu’il pouvait tranquillement rester dans le faubourg de Péra, à Constantinople.

Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce départ. Mais il était bien décidé à ne point épargner la bourse de son oncle, dans tous les cas où un retard devrait être évité ou un obstacle franchi à prix d’argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus vite.

Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tête, quand, au tournant du petit cap, il aperçut au fond de la baie la villa du banquier Sélim. Ses yeux se fixèrent sur ce point — sans doute au moment où les yeux d’Amasia se portaient vers lui — et il est probable que leurs regards se croisèrent sans avoir pu s’atteindre.

Puis, s’adressant à son oncle, Ahmet, résolu à toucher une question des plus délicates, lui demanda s’il avait arrêté minutieusement tous les détails de l’itinéraire.

«Oui, mon neveu, répondit Kéraban. Nous suivrons, sans jamais l’abandonner, la route qui contourne le littoral.

— Et nous nous dirigeons, en ce moment? . . .

— Sur Koblewo, à une douzaine de lieues d’Odessa, et je compte bien y arriver ce soir.

— Et une fois à Koblewo? demanda Ahmet. . . .

— Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d’arriver à Nikolaief demain, vers midi, après avoir franchi les dix-huit lieues qui séparent cette ville de la bourgade.

— Très bien, oncle Kéraban, il s’agit d’aller vite, en effet! . . . Mais, arrivé à Nikolaief, ne songerez-vous pas à atteindre, en quelques jours seulement, les districts du Caucase?

— Et comment?

— En usant des chemins de fer de la Russie méridionale, qui, par Alexandroff et Rostow, nous permettront d’accomplir ainsi un bon tiers de notre voyage.

— Les chemins de fer?» s’écria Kéraban.

En ce moment, Van Mitten poussa légèrement le coude de son jeune compagnon:

«Inutile! lui dit-il à mi-voix. . . . Discussion inutile! . . . Horreur des chemins de fer!»

Ahmet n’était pas sans savoir quelles étaient les idées de son oncle sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidèle du vieux parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le seigneur Kéraban pourrait bien, pour une fois, se départir de ses déplorables préventions.

Céder, même un instant, sur un point quelconque! . . . Kéraban n’eût plus été Kéraban.

«Tu parles de chemin de fer, je crois? . . . dit-il.

— Sans doute, mon oncle.

— Tu veux que moi, Kéraban, je consente à faire ce que je n’ai jamais fait encore?

— Il me semble que. . . .

— Tu veux que moi, Kéraban, je me fasse stupidement traîner par une machine à vapeur?

— Quand vous aurez essayé. . . .

— Ahmet, il est évident que tu ne réfléchis pas à ce que tu as l’audace de me proposer!

— Mais, mon oncle! . . .

— Je dis que tu ne réfléchis pas, puisque tu te permets de formuler cette proposition!

— Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons. . . .

— Wagons? . . . dit Kéraban, en répétant ce mot d’importation étrangère avec un intonation difficile à rendre.

— Oui . . . ces wagons, qui glissent sur des rails. . . .

— Rails? . . . fit Kéraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle langue parlons-nous, s’il te plait?

— Mais la langue des voyageurs modernes!

— Dis donc, mon neveu, répondit l’entêté personnage, en s’animant, est-ce que j’ai l’air d’un voyageur moderne, qui consente jamais à monter en wagon et à se faire tirer par une mécanique? Est-ce que j’ai besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?

— Lorsqu’on est pressé, mon oncle. . . .

— Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n’y aurait plus de voitures, que j’irais en charrette; plus de charrettes, que j’irais à cheval; plus de cheval, que j’irais à âne; plus d’âne, que j’irais à pied; plus de pieds, que j’irais à genoux; plus de genoux, que j’irais. . . .

— Ami Kéraban, arrêtez-vous, de grâce! s’écria Van Mitten.

— . . . Que j’irais sur le ventre! répliqua le seigneur Kéraban. Oui! . . . sur le ventre!»

Et saisissant le bras d’Ahmet:

«Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin de fer pour aller à la Mecque?»

A ce dernier argument, il n’y avait évidemment rien à répondre. Aussi, Ahmet, qui aurait pu répliquer que, s’il y avait eu des chemins de fer de son temps, Mahomet les eût pris, sans doute, se tut-il, pendant que le seigneur Kéraban continuait à grommeler dans son coin, en dénaturant à plaisir tous les mots de l’argot railwayen.

Cependant, si la chaise ne pouvait prétendre à lutter de rapidité avec un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez bonne, l’enlevait au petit galop, et il n’y avait pas à se plaindre. Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s’était chargé du règlement de toutes les dépenses — son oncle y avait volontiers consenti — payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires des postillons avec une générosité impériale. Les billets s’envolaient de sa poche. On eût dit d’un cavalier semant des roubles sur les chemins d’un «rallie-paper»!

Tant et si bien que, le jour même, la chaise, en longeant le littoral, passa par les bourgades de Schumirka, d’Alexandrowka, et, le soir, arriva à la bourgade de Koblewo.

De là, pendant la nuit, remontant dans l’intérieur de la province, de manière à franchir le Bug, à la hauteur de Nikolaief, à travers le gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette ville, vers le midi du 28 août.

Trois heures de halte retinrent la chaise devant un hôtel passable, qui fournit un déjeûner de même qualité, dont Bruno prit sa bonne part. Ahmet profita de ce répit pour écrire au banquier Sélim que le voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Kéraban, lui, ne crut pas pouvoir mieux passer ces heures d’attente qu’en prolongeant le dessert entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de son narghilé.

Quant à Van Mitten, d’accord avec Bruno sur ce point qu’il valait autant que ce singulier voyage servit à leur instruction, il alla visiter cette ville de Nikolaief, dont la prospérité s’accroît visiblement aux dépens de sa rivale Kherson et menace même de substituer son nom au sien dans l’appellation géographique du gouvernement.

Ahmet fut le premier à donner le signal du départ. Le Hollandais n’eut garde de le faire attendre.

Le seigneur Kéraban lança la dernière bouffée de son narghilé, au moment où le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route qui descend vers Kherson.

Il y avait dix-sept lieues à faire à travers un pays peu fertile. Ça et là, des mûriers, des peupliers, des saules. Aux approches du Dnieper, dont le cours de près de quatre cents lieues se termine à Kherson, s’étendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient tachetées de bleuets; mais ces bleuets s’envolaient à tire d’ailes au bruit de la chaise: c’étaient des geais azurés, et leurs piaulements causaient plus de déplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes couleurs ne causaient de plaisir aux yeux.

Le 29 août, dès l’aube, le seigneur Kéraban et ses compagnons, après une nuit sans incidents, arrivaient à Kherson, chef-lieu du gouvernement, dont la fondation est due à Potemkin. Les voyageurs ne purent que se féliciter de cette création de l’impérieux favori de Catherine II. Là, en effet, se trouvaient un bon hôtel, dans lequel ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment approvisionnés pour refaire les réserves comestibles de la chaise — tâche dont Bruno, infiniment plus débrouillard que Nizib, s’acquitta à merveille.

Quelques heures plus tard, ils relayaient à l’importante bourgade d’Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l’isthme de Pérékop, qui rattache la Crimée au littoral de la Russie méridionale.

Ahmet n’avait point négligé d’adresser à Odessa une lettre datée de la bourgade d’Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise, lorsque l’attelage fut lancé à fond de train sur la route de Pérékop, le seigneur Kéraban demanda à son neveu s’il avait eu l’attention d’envoyer ses meilleurs «allahs», en même temps que les siens, à son ami Sélim.

«Oui, sans doute, je ne l’ai point oublié, mon oncle, répondit Ahmet, et j’ai même ajouté que nous faisions toute diligence pour atteindre Scutari le plus tôt possible.

— Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas négliger de donner de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste à notre disposition.

— Malheureusement, comme nous ne savons jamais d’avance où nous nous arrêterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans réponse!

— En effet, ajouta Van Mitten.

— Mais, à ce propos, dit Kéraban, en s’adressant à son ami de Rotterdam, il me semble que vous n’êtes pas très empressé de correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente femme de votre négligence à son égard?

— Madame Van Mitten? . . . répondit le Hollandais.

— Oui!

— Madame Van Mitten est, à coup sûr, une fort honnête dame! Comme femme, je n’ai jamais eu un seul reproche à lui adresser, mais, comme compagne de ma vie. . . . Au fait, ami Kéraban, pourquoi parlons-nous de madame Van Mitten?

— Eh! parce que, autant qu’il m’en souvient, c’était une très aimable personne!

— Ah? . . . fit Van Mitten, comme si on lui eût appris une chose toute nouvelle pour lui.

— Ne t’en ai-je pas parlé dans les meilleurs termes, neveu Ahmet, lorsque je suis revenu de Rotterdam?

— En effet, mon oncle.

— Et pendant mon voyage, n’ai-je pas été particulièrement charmé de l’accueil qu’elle me fit?

— Ah? . . . répéta Van Mitten.

— Cependant, reprit Kéraban, elle avait bien parfois, j’en conviens, quelques idées singulières, des caprices . . . des vapeurs! . . . Mais cela est inhérent au caractère des femmes, et, si l’on ne peut leur passer cela, mieux vaut n’en jamais prendre! C’est précisément ce que j’ai fait.

— Et vous avez fait sagement, répondit Van Mitten.

— Elle aime toujours passionnément les tulipes, en vraie Hollandaise qu’elle est? demanda Kéraban.

— Passionnément.

— Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid pour votre femme!

— Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j’éprouve à son égard!

— Vous dites? . . . s’écria Kéraban.

— Je dis, répondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-être jamais parlé de madame Van Mitten; mais, puisque vous m’en parlez, et puisque l’occasion s’en présente, je vais vous faire un aveu.

— Un aveu?

— Oui, ami Kéraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes présentement séparés!

— Séparés, s’écria Kéraban . . . d’un commun accord? . . .

— D’un commun accord!

— Et pour toujours? . . .

— Pour toujours!

— Contez-moi donc cela, à moins que l’émotion. . . .

— L’émotion? répondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je ressente de l’émotion?

— Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kéraban. En ma qualité de Turc, j’aime les histoires, et en ma qualité de célibataire, j’adore surtout les histoires de ménage!

— Eh bien, ami Kéraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eût conté les aventures d’un autre, depuis quelques années, la vie était devenue intolérable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes sur toutes choses, sur l’heure de se lever, sur l’heure de se coucher, sur l’heure des repas, sur ce qu’on mangerait, sur ce qu’on ne mangerait pas, sur ce qu’on boirait, sur ce qu’on ne boirait pas, sur le temps qu’il faisait, sur le temps qu’il allait faire, sur le temps qu’il avait fait, sur les meubles que l’on placerait ici ou que l’on placerait là, sur le feu qu’il fallait allumer dans une chambre plutôt que dans l’autre, sur la fenêtre qu’il convenait d’ouvrir, sur la porte qu’il convenait de fermer, sur les plantes que l’on planterait dans le jardin, sur celles qu’on arracherait, enfin. . . .

— Enfin, ça allait bien! dit Kéraban.

— Comme vous voyez, mais ça allait surtout en empirant, parce qu’au fond, je suis d’un caractère doux, d’un tempérament docile, et que je cédais sur tout pour n’avoir de querelle sur rien!

— C’était peut-être le plus sage! dit Ahmet.

— C’était, au contraire, le moins sage! répondit Kéraban, prêt à soutenir une discussion sur ce sujet.

— Je n’en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu’il en soit, dans notre dernière dispute, j’ai voulu résister. . . . J’ai résisté, oui, comme un véritable Kéraban!

— Par Allah! cela n’est pas possible! s’écria l’oncle d’Ahmet, qui se connaissait bien.

— Plus qu’un Kéraban, ajouta Van Mitten!

— Mahomet me protège! répondit Kéraban. Mais prétendre que vous êtes plus entêté que moi! . . .

— C’est évidemment improbable! répondit Ahmet, avec un accent de conviction qui alla jusqu’au coeur de son oncle.

— Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et. . . .

— Nous ne verrons rien! s’écria Kéraban.

— Veuillez m’entendre jusqu’au bout. C’était à propos de tulipes, cette discussion qui s’éleva entre madame Van Mitten et moi, de ces belles tulipes d’amateurs, de ces Genners, qui montent droit sur leur tige, et dont il y a plus de cent variétés. Je n’en avais pas qui me coûtassent moins de mille florins l’oignon!

— Huit mille piastres, dit Kéraban, habitué à tout chiffrer en monnaie turque.

— Oui, huit mille piastres environ! répondit le Hollandais. Or, ne voilà-t-il pas que madame Van Mitten s’avise, un jour, de faire arracher une Valentia pour la remplacer par un Oeil de Soleil! Cela passait les bornes! Je m’y oppose. . . . Elle s’entête! . . . Je veux la saisir. . . . Elle m’échappe! . . . Elle se précipite sur la Valentia . . . Elle l’arrache . . .

— Coût: huit mille piastres! dit Kéraban.

— Alors, reprit Van Mitten, je me jette à mon tour sur son Oeil de Soleil, que j’écrase!

— Coût: seize mille piastres! dit Kéraban.

— Elle tombe sur une seconde Valentia. . . . dit Van Mitten.

— Coût: vingt-quatre mille piastres! répondit Kéraban, comme s’il eût passé les écritures de son livre de caisse.

— Je lui réponds par un second Oeil de Soleil! . . .

— Coût: trente-deux mille piastres.

— Et alors la bataille s’engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten ne se possédait plus. Je reçois deux magnifiques «caïeux» du plus grand prix par la tête. . . .

— Coût: quarante-huit mille piastres!

— Elle en reçoit trois autres en pleine poitrine! . . .

— Coût: soixante-douze mille piastres!

— C’était une véritable pluie d’oignons de tulipes, comme on n’en a peut-être jamais vu! Cela a duré une demi-heure! Tout le jardin y a passé, puis la serre après le jardin! . . . Il ne restait plus rien de ma collection!

— Et, finalement, ça vous a coûté? . . . demanda Kéraban.

— Plus cher que si nous ne nous étions jetés que des injures à la tête, comme les économes héros d’Homère, soit environ vingt-cinq mille florins.

— Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit Kéraban.

— Mais je m’étais montré!

—Ça valait bien cela!

— Et là-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, après avoir donné des ordres pour réaliser ma part de fortune et la verser à la banque de Constantinople. Puis, j’ai fui Rotterdam avec mon fidèle Bruno, bien décidé à ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten l’aura quittée . . . pour un monde meilleur. . . .

— Où il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet.

— Eh bien, ami Kéraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup d’entêtements qui vous aient coûté deux cent mille piastres?

— Moi? répondit Kéraban, légèrement piqué par cette observation de son ami.

— Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part, j’en connais au moins un!

— Et lequel, s’il vous plaît? demanda le Hollandais.

— Mais cet entêtement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, à faire le tour de la mer Noire! Ça lui coûtera plus cher que votre averse de tulipes!

—Ça coûtera ce que ça coûtera! riposta le seigneur Kéraban, d’un ton sec. Mais je trouve que l’ami Van Mitten n’a pas payé sa liberté d’un trop haut prix! Voilà ce que c’est de n’avoir affaire qu’à une seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il permettait à ses adeptes d’en prendre autant qu’ils le pouvaient!

— Certes! répondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins difficiles à gouverner qu’une seule!

— Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Kéraban en manière de moralité, c’est pas de femme du tout!»

Sur cette observation, la conversation fut close.

La chaise arrivait alors à une maison de poste. On relaya, on courut toute la nuit. Le lendemain, à midi, les voyageurs, assez fatigués, mais sur les instances d’Ahmet, décidés à ne pas perdre une heure, après avoir passé par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient à la bourgade de Pérékop, au fond du golfe de ce nom, à l’amorce même de l’isthme qui rattache la Crimée à la Russie méridonale.

XIII

Dans Lequel on Traverse Obliquement l’Ancienne Tauride, et avec quel Attelage on en Sort.

La Crimée! cette Chersonèse taurique des anciens, un quadrilatère, ou plutôt un losange irrégulier, qui semble avoir été enlevé au plus enchanteur des rivages de l’Italie, une presqu’île dont M. Ferdinand de Lesseps ferait une île en deux coups de canif, un coin de terre qui fut l’objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l’empire d’Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement les Héracléens, six cents ans avant l’ère chrétienne, puis, Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les Tartares, les Génois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche dépendance de son empire, et que Catherine II rattacha définitivement à la Russie en 1791!

Comment cette contrée, bénie des dieux et disputée des mortels, eût-elle pu échapper à l’enlacement des légendes mythologiques? N’a-t-on pas voulu retrouver dans les marécages du Sivach des traces des gigantesques travaux de ce problématique peuple des Atlantes? Les poètes de l’antiquité n’ont-ils pas placé une entrée des Enfers près du cap Kerberian, dont les trois môles formaient le Cerbère aux trois têtes? Iphigénie, la fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, devenue prêtresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d’immoler à la chaste déesse son frère Oreste, jeté par les vents aux rivages du cap Parthenium?

Et maintenant, la Crimée, dans sa partie méridionale, qui vaut plus à elle seule que toutes les arides îles de l’archipel, avec ce Tchadir-Dagh, qui montre à quinze cents mètres d’altitude sa table où l’on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l’Olympe, ses amphithéâtres de forêts, dont le manteau de verdure s’étend jusqu’à la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cyprès, d’oliviers, d’arbres de Judée, d’amandiers, de cythises, ses cascades chantées par Pouschkine, n’est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de provinces, qui s’étendent de la mer Noire à la mer Arctique? N’est-ce pas sous ce climat vivifiant et tempéré, que les Russes du nord, aussi bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge contre les âpretés de l’hiver hyperboréen, les autres un abri contre les desséchantes brises de l’été? N’est-ce pas là, autour de ce cap Aïa, ce front de bélier, qui fait tête aux flots du Pont-Euxin, à l’extrême pointe sud de la Tauride, que se sont fondées ces colonies de châteaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au prince Woronsow, manoir féodal à l’extérieur, rêve d’une imagination orientale à l’intérieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck, au prince André Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, propriétés impériales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses torrents capricieux, ses jardins d’hiver, retraite favorite de l’impératrice de toutes les Russies?

Il semble, en outre, que l’esprit le plus curieux, le plus sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait à satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre — un vrai microcosme, dans lequel l’Europe et l’Asie se donnent rendez-vous. Là, sont réunis des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales avec mosquées et minarets, muezzins et derviches, des monastères du rite russe, des seraïs de khans, des thébaïdes où sont venues s’ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les quels rayonnent les pèlerinages, une montagne juive qui appartient à la tribu des Karaïtes, et une vallée de Josaphat, creusée comme une succursale de la célèbre vallée du Cédron, où des milliards de justiciables doivent se réunir au son des trompettes du jugement dernier.

Que de merveilles aurait eu à visiter Van Mitten! Que d’impressions à noter en ce pays où l’entraînait son étrange destinée! Mais son ami Kéraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d’ailleurs, connaissait toutes ces splendeurs de la Crimée, ne lui eût pas accordé une heure pour en prendre un aperçu sommaire.

«Peut-être, après tout, peut-être, se disait Van Mitten, me sera-t-il possible, en passant, de saisir une légère impression de cette antique Chersonèse, si justement vantée?»

Il ne devait point en être ainsi. La chaise allait se lancer par le plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans atteindre ni le centre ni la côte méridionale de l’ancienne Tauride.

En effet, l’itinéraire tel qu’il suit avait été arrêté en un conseil, où le Hollandais n’avait pas eu même voix consultative. Si, en traversant la Crimée, on économisait le tour de la mer d’Azof — qui eût allongé de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage circulaire — on gagnait encore une partie du parcours, en coupant droit de Pérékop sur la presqu’île de Kertsch. Puis, de l’autre côté du détroit d’Iénikalé, la presqu’île de Taman offrirait un passage régulier jusqu’au littoral caucasien.

La chaise roula donc sur l’étroit isthme, auquel la Crimée pend comme une magnifique orange à la branche d’un oranger. D’un côté, c’était la baie de Pérékop, de l’autre les marais de Sivach, plus connus sous le nom de mer Putride, vaste étang de deux milliards de mètres carrés, alimenté par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d’Azof, auxquelles la coupure de Ghénitché sert de canal.

En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n’a guère qu’un mètre de profondeur en moyenne, et dont le degré de salure est presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme c’est dans ces conditions que le sel cristallisé commence à se déposer naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l’une des plus productives salines du globe.

Mais il faut le dire, à longer ce Sivach, il n’y a rien de bien agréable pour l’odorat. L’atmosphère s’y mélange d’une certaine quantité d’acide sulfhydrique, et les poissons, qui pénètrent dans ce lac, y trouvent presque aussitôt la mort. Ce serait donc là comme un équivalent du lac Asphaltite de la Palestine.

C’est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend d’Alexandroff à Sébastopol. Aussi, le seigneur Kéraban put-il entendre avec horreur les sifflets assourdissants que lançaient, dans la nuit, les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride.

Le lendemain, 31 août, pendant la journée, le chemin se déroula au milieu d’une campagne verdoyante. C’étaient des bouquets d’oliviers, dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient frétiller comme une pluie de vif-argent, des cyprès d’un vert qui touchait au noir, des chênes magnifiques, des arbousiers de haute taille. Partout, sur les coteaux, s’étageaient des lignes de ceps, qui produisent, sans trop d’infériorité, quelques crus des vignobles de France.

Cependant, sous l’instigation d’Ahmet, grâce à ces poignées de roubles qu’il prodiguait, les chevaux étaient toujours prêts à s’atteler à la chaise, et les postillons, stimulés, coupaient par le plus court. Le soir, on avait dépassé la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus loin, on retrouvait les bords de la mer Putride.

En cet endroit, la curieuse lagune n’est séparée de la mer d’Azof que par une langue de sable peu élevée, faite d’un bourrelet de coquilles, dont la largeur moyenne peut être évaluée à un quart de lieue.

Cette langue s’appelle flèche d’Arabat. Elle s’étend depuis le village de ce nom, au sud, jusqu’à Ghénitché, au nord — en terre ferme — coupée seulement en cet endroit par une saignée de trois cents pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d’Azof, ainsi qu’il a été dit plus haut.

Avec le lever du jour, le seigneur Kéraban et ses compagnons furent entourés de vapeurs humides, épaisses, malsaines, qui se dissipèrent peu à peu sous l’action des rayons solaires.

La campagne était moins boisée, plus déserte aussi. On y voyait paître en liberté des dromadaires de grande taille — ce qui faisait de cette contrée comme une annexe du désert arabique. Les charrettes qui passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer, assourdissaient l’air en grinçant sur leurs essieux frottés de bitume. Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des villages, dans les fermes isolées, se retrouve encore la générosité de l’hospitalité tartare. Chacun peut y entrer, s’asseoir à la table du maître, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger à sa faim, boire à sa soif, et s’en aller avec un simple «merci» pour toute rétribution.

Il va sans dire que les voyageurs n’abusèrent jamais de la simplicité de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas à disparaître. Ils laissèrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques suffisantes de leur passage. Le soir, l’attelage, épuisé par une longue course, s’arrêtait à la bourgade d’Arabat, à l’extrémité sud de la flèche.

Là, sur le sable, s’élève une forteresse, au pied de laquelle les maisons sont bâties pêle-mêle. Partout des massifs de fenouil, qui sont de véritables réceptacles à couleuvres, et des champs de pastèques, dont la récolte est extrêmement abondante.

Il était neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une auberge d’assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c’était encore la meilleure de l’endroit. En ces régions perdues de la Chersonèse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile.

«Neveu Ahmet, dit le seigneur Kéraban, voilà plusieurs nuits et plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu’aux relais de poste. Or, je ne serais pas fâché de m’étendre quelques heures dans un lit, fut-ce même dans un lit d’auberge.

— Et moi, j’en serais enchanté, ajouta Van Mitten, en se redressant sur les reins.

— Quoi! perdre douze heures! s’écria Ahmet. Douze heures sur un voyage de six semaines!

— Veux-tu que nous entamions une discussion à ce sujet? demanda Kéraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien.

— Non, mon oncle, non! répondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin de repos. . . .

— Oui! j’en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et même Nizib, qui ne demandera pas mieux!

— Seigneur Kéraban, répondit Bruno, directement interpellé, je regarde cette idée comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout si un bon souper nous prépare à bien dormir!»

L’observation de Bruno venait très à propos. Les provisions de la chaise étaient presque épuisées. Ce qui en restait, dans les coffres, il importait de n’y point toucher, avant d’être arrivé à Kertsch, ville importante de la presqu’île de ce nom, où elles pourraient être abondamment renouvelées.

Malheureusement, si les lits de l’auberge d’Arabat étaient à peu près convenables, même pour des voyageurs de cette importance, l’office laissait à désirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui, n’importe à quelle époque de l’année, s’aventurent vers les extrêmes confins de la Tauride. Quelques marchands ou négociants sauniers, dont les chevaux ou les charrettes fréquentent la route de Kertsch à Pérékop, tels sont les principaux chalands de l’auberge d’Arabat, gens peu difficiles, sachant coucher à la dure et manger ce qui se rencontre.

Le seigneur Kéraban et ses compagnons durent donc se contenter d’un assez maigre menu, c’est à dire un plat de pilaw, qui est toujours le mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d’os de carcasse que de blancs d’ailes. En outre, ce volatile était si vieux, et, par suite, si dur, qu’il faillit résister à Kéraban lui-même; mais les solides molaires de l’entêté personnage eurent raison de sa coriacité, et, en cette circonstance, il ne céda pas plus que d’habitude.

A ce plat réglementaire succéda une véritable terrine de yaourtz ou lait caillé, qui arriva fort à propos pour faciliter la déglutition du pilaw; puis, apparurent des galettes assez appétissantes, connues sous le nom de katlamas dans le pays.

Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partagés, comme on voudra, que leurs maîtres. Certes, leurs mâchoires auraient eu raison du plus récalcitrant des poulets; mais ils n’eurent pas l’occasion de les exercer. Le pilaw fut remplacé sur leur table par une sorte de substance noirâtre, fumée comme une plaque de cheminée, après un long séjour au fond de l’âtre.

«Qu’est-ce que cela? demanda Bruno.

— Je ne saurais le dire, répliqua Nizib.

— Comment, vous qui êtes du pays? . . .

— Je ne suis pas du pays.

— A peu près, puisque vous êtes turc! répondit Bruno. Eh bien, mon camarade, goûtez un peu à cette semelle desséchée, et vous me direz ce qu’il faut en penser!»

Et Nizib, toujours docile, mordit à belles dents dans le morceau de ladite semelle.

«Eh bien? . . . demanda Bruno.

— Eh bien, ça n’est pas bon, certes! mais ça se laisse manger tout de même!

— Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu’on n’a pas autre chose à se mettre sous la dent!»

Et Bruno y goûta à son tour, en homme décidé, pour ne pas maigrir, à risquer le tout pour le tout.

En somme, cela pouvait passer, en l’aidant de quelques verres d’une sorte de bière alcoolisée — ce que firent les deux convives.

Mais, soudain, Nizib de s’écrier:

«Eh! Allah me vienne en aide!

— Qu’est-ce qui vous prend, Nizib?

— Si ce que j’ai mangé là était du porc? . . .

— Du porc! répliqua Bruno. Ah! c’est juste, Nizib! Un bon musulman comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n’avez plus qu’une chose à faire!

— Et laquelle?

— C’est de le digérer tout tranquillement, maintenant qu’il est mangé!»

Cela ne laissait pas d’inquiéter Nizib, très observateur des lois du Prophète, et, comme il se sentait la conscience profondément troublée, Bruno dut aller aux informations près du maître de l’auberge.

Nizib fut alors rassuré et put laisser sa digestion s’accomplir sans aucun remords. Ce n’était même pas de la viande, c’était du poisson, du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l’on fend en deux comme une morue, que l’on sèche au soleil, que l’on fume, en le suspendant au-dessus de l’âtre, que l’on mange cru ou à peu près, et dont il se fait une exportation considérable pour tout le littoral du port de Rostow, situé au fond de la pointe nord-est de la mer d’Azof.

Maîtres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de l’auberge d’Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins de la voiture; mais, enfin, ils n’étaient point soumis aux cahoteuses secousses d’une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu’ils trouvèrent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les remettre de leurs précédentes fatigues.

Le lendemain, 2 septembre, dès le soleil levant, Ahmet était sur pied, et s’occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des chevaux de relais. L’attelage de la veille, surmené par une étape, longue et dure, n’aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au moins vingt-quatre heures de repos.

Ahmet comptait amener la chaise toute attelée à l’auberge, de manière que son oncle et Van Mitten n’eussent plus qu’à y monter pour suivre le chemin de la presqu’île de Kertsch.

La maison de poste était bien là, à l’extrémité du village, avec son toit agrémenté de ces crosses de bois qui ressemblent à des manches de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n’y avait point apparence. L’écurie était vide et, même à prix d’or, le maître n’aurait pu en fournir.

Ahmet, très désappointé de ce contre-temps, revint donc à l’auberge. Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prêts à partir, attendaient que la chaise arrivât. Déjà même, l’un d’eux — il est inutile de le nommer — commençait à donner de visibles signes d’impatience.

«Eh bien, Ahmet, s’écria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous allions chercher la chaise au relais?

— Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! répondit Ahmet. Il n’y a plus un seul cheval!

— Pas de chevaux? . . . dit Kéraban.

— Et nous ne pourrons en avoir que demain!

— Que demain? . . .

— Oui! C’est vingt-quatre heures à perdre!

— Vingt-quatre heures à perdre! s’écria Kéraban, mais j’entends ne pas en perdre dix, pas même cinq, pas même une!

— Cependant, fit observer le Hollandais à son ami, qui se montait déjà, s’il n’y a pas de chevaux? . . .

— Il y en aura!» répondit le seigneur Kéraban. Et sur un signe, tous le suivirent.

Un quart d’heure plus tard, ils atteignaient le relais et s’arrêtaient devant la porte.

Le maître de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante attitude d’un homme qui sait parfaitement qu’on ne pourra l’obliger à donner ce qu’il n’a pas.

«Vous n’avez plus de chevaux? demanda Kéraban, d’un ton peu accommodant déjà.

— Je n’ai que ceux qui vous ont amenés hier soir, répondit le maître de poste, et ils ne peuvent marcher.

— Eh pourquoi, s’il vous plaît, n’avez-vous pas de chevaux frais dans vos écuries?

— Parce qu’ils ont été pris par un seigneur turc, qui se rend à Kertsch, d’où il doit gagner Poti, après avoir traversé le Caucase.

— Un seigneur turc, s’écria Kéraban! Un de ces Ottomans à la mode européenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu’on les rencontre sur les routes de la Crimée!

— Et quel est-il?

— Je sais qu’il se nomme le seigneur Saffar, voilà tout, répondit tranquillement le maître de poste.

— Eh bien, pourquoi vous êtes-vous permis de donner ce qui vous restait de chevaux à ce seigneur Saffar? demanda Kéraban, avec l’accent du plus parfait mépris.

— Parce que ce voyageur est arrivé au relais, hier matin, douze heures avant vous, et que les chevaux étant disponibles, je n’avais aucune raison pour les lui refuser.

— Il y en avait, au contraire! . . .

— Il y en avait? . . . répéta le maître de poste.

— Sans doute, puisque je devais arriver!»

Que peut-on répondre à des arguments de cette valeur? Van Mitten voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au maître de poste, après avoir regardé le seigneur Kéraban d’un air goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci l’arrêta, en disant:

«Peu importe, après tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut que nous partions à l’instant!

— A l’instant? . . . répondit le maître de poste. Je vous répète que je n’ai pas de chevaux.

— Trouvez-en!

— Il n’y en a pas à Arabat.

— Trouvez-en deux, trouvez-en un, répondit Kéraban, qui commençait à ne plus se posséder, trouvez-en la moitié d’un . . . mais trouvez-en!

— Cependant, s’il n’y en a pas? . . . crut devoir répéter doucement le conciliant Van Mitten.

— Il faut qu’il y en ait!

— Peut-être pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou mulets? demanda Ahmet au maître de poste.

— Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Kéraban. Nous nous en contenterons! — Je n’ai jamais vu ni mules ni mulets dans la province! répondit le maître de poste.

— Eh bien, il en voit un aujourd’hui, murmura Bruno à l’oreille de son maître, en désignant Kéraban, et un fameux!

— Des ânes alors? . . . dit Ahmet.

— Pas plus d’ânes que de mulets!

— Pas plus d’ânes! . . . s’écria le seigneur Kéraban. Ah ça! vous moquez-vous de moi, monsieur le maître de poste! Comment, pas d’ânes dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu’il soit? Pas de quoi relayer une voiture?»

Et l’obstiné personnage, en parlant ainsi, jetait des regards courroucés, à droite et à gauche, sur une douzaine d’indigènes, qui s’étaient assemblés à la porte du relais.

«Il serait capable de les faire atteler à sa chaise! dit Bruno.

Oui! . . . eux ou nous!» répondit Nizib, en homme qui connaissait bien son maître.

Cependant, puisqu’il n’y avait ni chevaux, ni mulets, ni ânes, il devenait évident qu’on ne pourrait partir. Donc, nécessité de se résigner à un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire entendre raison en présence de cette impossibilité absolue, lorsque le seigneur Kéraban de s’écrier:

«Cent roubles à qui me procurera un attelage!»

Un certain frémissement courut parmi les indigènes d’Arabat. L’un d’eux s’avança résolument.

«Seigneur Turc, dit-il, j’ai deux dromadaires à vendre!

— Je les achète!» répondit Kéraban.

Atteler des dromadaires à une chaise de poste, cela ne s’était jamais vu. Cela se vit cette fois.

En moins d’une heure le marché fut conclu, et pour un bon prix. Peu importait! Le seigneur Kéraban en eût payé le double. Les deux bêtes furent donc harnachées tant bien que mal, attelées aux brancards, et, sous la promesse d’un pourboire exceptionnel, leur ex-propriétaire, transformé en postillon, se campa en avant de la bosse de l’un de ces ruminants; puis, la chaise, au grand ébahissement de la population d’Arabat, mais à l’extrême satisfaction des voyageurs, descendit la route de Kertsch au trot allongé de son étrange attelage.

Le soir, on arrivait sans encombre au village d’Argin, à douze lieues d’Arabat.

Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du seigneur Saffar. Il fallut se résoudre à coucher à Argin, afin de donner quelque repos aux dromadaires.

Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mêmes conditions, franchissant dans la journée la distance qui sépare Argin du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit, le quittait dès l’aube, et, dans la soirée, après une étape de douze lieues, arrivait à Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes bêtes, mal dressées à ce genre de service.

En somme, le seigneur Kéraban et ses compagnons, partis depuis le 17 août, après dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois septièmes de leur voyage — trois cents lieues environ sur sept cents. Ils étaient donc dans une bonne moyenne, et, s’ils s’y maintenaient pendant vingt-six jours encore, jusqu’au 30 septembre courant, ils devaient avoir achevé le tour de la mer Noire dans les délais voulus.

«Et pourtant, répétait souvent Bruno à son maître, j’ai la pressentiment que cela finira mal!

— Pour mon ami Kéraban?

— Pour votre ami Kéraban . . . ou pour ceux qui l’accompagnent!

XIV

Dans Lequel Le Seigneur Kéraban se Montre plus Fort en Géographie que ne le Croyait son Neveu Ahmet.

La ville de Kertsch est située sur la presqu’île qui porte son nom, à l’extrémité orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur la côte nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s’élevait autrefois l’acropole, la domine majestueusement. C’est le mont Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains, qui faillit les chasser de l’Asie, ce général audacieux, ce polyglotte émérite, ce toxicologue légendaire, a justement sa place au front d’une cité qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C’est là que ce roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l’épée d’un soldat gaulois, après avoir vainement tenté d’empoisonner ce corps de fer, qu’il avait habitué aux poisons.

Tel fut le petit cours d’histoire que Van Mitten, pendant une demi-heure de halte, crut devoir faire à ses compagnons. Ce qui lui attira cette réponse de son ami Kéraban:

«Mithridate n’était qu’un maladroit!

— Et pourquoi? demanda Van Mitten.

— S’il voulait s’empoisonner sérieusement, il n’avait qu’a aller dîner à notre auberge d’Arabat!»

Là-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l’éloge de l’époux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laissées.

La chaise traversa la ville, avec son singulier équipage, pour la plus grande surprise d’une population hybride, composée de juifs en très grand nombre, de Tatars, de Grecs et même de Russes — en tout une douzaine de mille habitants.

Le premier soin d’Ahmet, en arrivant à l’Hôtel Constantin, fut de s’enquérir s’il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain matin. A son extrême satisfaction, ils ne manquaient point, cette fois, aux écuries de la maison de poste.

«Il est heureux, fit observer Kéraban, que le seigneur Saffar n’ait pas tout pris à ce relais!»

Mais le peu endurant oncle d’Ahmet n’en garda pas moins une vive rancune à l’égard de cet importun, qui se permettait de le devancer sur les routes et de lui prendre ses chevaux.

En tout cas, comme il n’avait plus l’emploi des dromadaires, il les revendit à un chef de caravane, qui partait pour le détroit d’Iénikalé; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu’on les eût achetés morts. De là, une perte assez sensible que le rancunier Kéraban porta, in petto, au passif du seigneur Saffar.

Il va sans dire que ce Saffar n’était point à Kertsch — ce qui lui évita sans doute une discussion des plus sérieuses avec son concurrent. Depuis deux jours, il avait quitté la ville, pour prendre le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu’il ne précéderait plus des voyageurs décidés à suivre la route du littoral.

Un bon souper à l’Hôtel Constantin, une bonne nuit dans des chambres assez confortables, firent oublier les ennuis passés aux maîtres aussi bien qu’aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressée par Ahmet à Odessa, put-elle dire que le voyage s’accomplissait régulièrement.

Comme le départ n’avait été décidé pour le lendemain, 5 septembre, qu’à dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en même temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois, Ahmet prêt à l’accompagner.

Tous deux s’en allèrent donc à travers les larges rues de Kertsch, bordées de trottoirs dallés, où fourmillaient des chiens vagabonds, qu’un bohémien, exécuteur patenté de ces basses oeuvres, est chargé d’assommer à coups de bâton. Mais, sans doute, le bourreau avait passé une partie de la nuit à boire, car Ahmet et le Hollandais eurent quelque peine à échapper aux crocs de ces dangereuses bêtes.

Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formée par un retour de la côte, qui se prolonge jusqu’aux rives du détroit, leur permit de se promener plus aisément. Là s’élèvent le palais du gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du manque d’eau, sont mouillés les navires, auxquels le port de Kertsch offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez commerçant, depuis la cession de la ville à la Russie en 1774, et on y trouve un vaste entrepôt de ce sel que fournissent les salines de Pérékop.

«Avons-nous le temps de monter là? dit Van Mitten, en désignant le mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec, enrichi des dépouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de Kertsch — temple qui a remplacé l’antique acropole.

— Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l’oncle Kéraban!

— Ni son neveu! répondit en souriant Van Mitten.

— Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne songe guère qu’à notre prochain retour à Scutari! — Vous me comprenez, monsieur Van Mitten?

— Oui . . ., je comprends, mon jeune ami, répondit le Hollandais, et pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas vous comprendre!»

Sur cette réflexion, trop justifiée par les épreuves du ménage de Rotterdam, tous deux commencèrent à gravir le mont Mithridate, ayant encore deux heures devant eux avant le départ.

De ce point élevé, une vue magnifique s’étend sur la baie de Kertsch. Dans le sud se dessine l’angle extrême de la presqu’île. Vers l’est s’arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de Taman, au delà du détroit d’Iénikalé. Le ciel, assez pur, permettait d’apercevoir alors les divers accidents de la contrée, et ces khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte jusqu’en ses moindres collines de corallites.

Lorsque Ahmet jugea que le moment était venu de regagner l’hôtel, il montra à Van Mitten un escalier monumental, orné de balustres, qui descend du mont Mithridate à la ville et aboutit à la place du marché. Un quart d’heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur Kéraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hôte, un Tatar des plus placides. Il était temps d’arriver, car il eût fini par se fâcher en ne trouvant point l’occasion de se mettre en colère.

La chaise était là, attelée de bons chevaux d’origine persane, dont il se fait un important commerce à Kertsch. Chacun reprit sa place, et on partit au galop d’un attelage qui ne fit point regretter le trot fatigant des dromadaires.

Ahmet n’était pas sans éprouver une certaine inquiétude en approchant du détroit. On se rappelle, en effet, ce qui s’était passé, lorsque l’itinéraire fut modifié à Kherson. Sur les instances de son neveu, le seigneur Kéraban avait consenti à ne point faire le tour de la mer d’Azof, afin de couper au plus court par la Crimée. Mais, ce faisant, il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point du parcours. Il se trompait, et Ahmet n’avait rien fait pour dissiper son erreur.

On peut être un très bon Turc, un excellent négociant en tabacs, et ne pas connaître à fond la géographie. L’oncle d’Ahmet devait probablement ignorer que l’écoulement de la mer d’Azof dans la mer Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmérien, qui porte le nom de détroit d’Iénikalé, et que, par conséquent, il lui faudrait forcément traverser ce détroit, entre la presqu’île de Kertsch et la presqu’île de Taman.

Or, le seigneur Kéraban avait pour la mer une répugnance que son neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu’il se trouverait en face de cette passe, si, à cause des courants ou du peu de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande largeur, qui peut être estimée à vingt milles? Et s’il refusait obstinément de s’y aventurer? Et s’il prétendait remonter toute la côte orientale de la Crimée pour suivre le littoral de la mer d’Azof jusqu’aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation de voyage! Que de temps perdu! Que d’intérêts compromis! Comment serait-on à Scutari pour la date du 30 septembre?

Voilà quelles réflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise roulait à travers la presqu’île. Avant deux heures, elle aurait atteint le détroit, et l’oncle saurait à quoi s’en tenir. Convenait-il, dès à présent, de le préparer à cette grave éventualité? Mais, alors, que d’adresse à déployer pour que la conversation ne dégénérât pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le seigneur Kéraban s’entêtait, rien ne le ferait démordre de son idée, et, bon gré, mal gré, il obligerait la chaise de poste à reprendre le chemin de Kertsch.

Ahmet ne savait donc à quel parti s’arrêter. S’il avouait sa ruse, il risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux, dût-il passer lui-même pour un ignorant, feindre la plus parfaite surprise, en trouvant un détroit là où l’on croyait trouver la terre ferme?

«Qu’Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.

Et il attendit avec résignation que le Dieu des musulmans voulût bien le tirer d’affaire.

La presqu’île de Kertsch est divisée par une longue tranchée, faite aux temps antiques, qu’on appelle le rempart d’Akos. La route, qui la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu’au lazaret; puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes vers le littoral.

L’attelage ne put donc marcher très rapidement pendant la matinée — ce qui permit à Van Mitten de prendre un aperçu plus complet de cette portion de la Chersonèse.

En somme, c’était la steppe russe, dans toute sa nudité. Quelques caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart d’Akos, campant avec tout le pittoresque d’une halte orientale. D’innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient l’aspect peu récréatif d’un immense cimetière. C’étaient autant de tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs profondeurs, et dont les richesses, vases étrusques, pierres de cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et les salles du musée de Kertsch.

Vers midi, apparut à l’horizon une grosse tour carrée, flanquée de quatre tourelles: c’était le fort qui s’élève au nord de la bourgade d’Iénikalé.

Dans le sud, à l’extrémité de la baie de Kertsch, se dessinait le cap Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le détroit s’ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la côte asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmérien.

Il est bien certain que ce détroit ressemblait à un bras de mer, à ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami Kéraban, regarda Ahmet d’un air très étonné.

Ahmet lui fit signe de se taire. Très heureusement, l’oncle sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de la mer d’Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus étroite mesure de cinq à six milles de large.

«Diable!» se dit Van Mitten.

Il était vraiment fâcheux que le seigneur Kéraban ne fût pas né quelque cent ans plus tard! Si son voyage s’était fait à cette époque, Ahmet n’aurait pas eu sujet d’être inquiet, comme il l’était en ce moment.

En effet, ce détroit tend à s’ensabler, et finira, avec l’agglomération des sables coquilliers, par ne plus être qu’un étroit chenal à courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiéger Azof, maintenant, les bâtiments de commerce sont forcés d’attendre que les eaux, refoulées par les vents du sud, leur donnent une profondeur de dix à douze pieds.

Mais on était en l’an 1882 et non en l’un 2000, et il fallait accepter les conditions hydrographiques telles qu’elles se présentaient.

Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent à Iénikalé, faisant partir d’assourdissantes volées d’outardes, remisées dans les grandes herbes. Elle s’arrêta à la principale auberge de la bourgade, et le seigneur Kéraban se réveilla.

«Nous sommes au relais? demanda-t-il.

— Oui! au relais d’Iénikalé,» répondit simplement Ahmet.

Tous mirent pied à terre et entrèrent dans l’auberge, pendant que la voiture regagnait la maison de poste. De là, elle devait se rendre au quai d’embarquement, où se trouve le bac, destiné au transport des voyageurs à pied, à cheval, en charrette, et même au passage des caravanes qui vont d’Europe en Asie ou d’Asie en Europe.

Iénikalé est une bourgade où se fait un lucratif commerce de sel, de caviar, de suif, de laine. Les pêcheries d’esturgeons et de turbots occupent une partie de sa population, qui est presque entièrement grecque. Les marins s’adonnent au petit cabotage du détroit et du littoral voisin sur de légères embarcations, gréées de deux voiles latines. Iénikalé se trouve dans une importante situation stratégique — ce qui explique pourquoi les Russes l’ont fortifiée, après l’avoir enlevée aux Turcs en 4771. C’est une des portes de la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sûreté: la clef d’Iénikalé, d’un côté, la clef de Taman, de l’autre.

Après une demi-heure de halte, le seigneur Kéraban donna à ses compagnons le signal du départ, et ils se dirigèrent vers le quai où les attendait le bac.

Tout d’abord, les regards de Kéraban se portèrent à droite, à gauche, et une exclamation lui échappa.

«Qu’avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point à l’aise.

— C’est une rivière, cela? dit Kéraban, en montrant le détroit.

— Une rivière, en effet! répondit Ahmet, qui crut devoir laisser son oncle dans l’erreur.

— Une rivière! . . . » s’écria Bruno.

Un signe de son maître lui fit comprendre qu’il devait ne pas insister sur ce point.

«Mais non! C’est un. . . . » dit Nizib.

Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno lui coupa la parole, au moment où il allait qualifier, comme elle le méritait, cette disposition hydrographique.

Cependant, le seigneur Kéraban regardait toujours cette rivière, qui lui barrait la route.

«Elle est large! dit-il.

— En effet . . . assez large . . . par suite de quelque crue, probablement! répondit Ahmet.

— Crue . . . due à la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer son jeune ami.

— La fonte des neiges . . . au mois de septembre? dit Kéraban, en se retournant vers le Hollandais.

— Sans doute . . . la fonte des neiges . . . des vieilles neiges . . . les neiges du Caucase! répondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce qu’il disait.

— Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivière? reprit Kéraban.

— En effet, mon oncle, il n’y en a plus! répondit Ahmet, en se faisant une longue-vue de ses deux mains à demi fermées, comme pour mieux apercevoir le prétendu pont de la prétendue rivière.

— Cependant, il devrait y avoir un pont . . . dit Van Mitten. Mon guide mentionne l’existence d’un pont. . . .

— Ah! votre guide mentionne l’existence d’un pont? . . . répliqua Kéraban, qui, fronçant les sourcils, regardait en face son ami Van Mitten.

— Oui . . . ce fameux pont . . . dit en balbutiant le Hollandais. . . . Vous savez bien . . . le Pont-Euxin . . . Pontus Axenos des anciens. . . .

— Tellement ancien, répliqua Kéraban, dont les paroles sifflaient entre ses lèvres à demi serrées, qu’il n’aura pu résister à la crue produite par la fonte des neiges . . . des vieilles neiges. . . .

— Du Caucase!» put ajouter Van Mitten, mais il était à bout d’imagination.

Ahmet se tenait un peu à l’écart. Il ne savait plus que répondre à son oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait évidemment mal tourné.

«Eh bien, mon neveu, dit Kéraban d’un ton sec, comment ferons-nous pour passer cette rivière, puisqu’il n’y a pas ou puisqu’il n’y a plus de pont? — Oh! nous trouverons bien un gué! dit négligemment Ahmet. Il y a si peu d’eau! . . .

— A peine de quoi se mouiller les talons! . . . ajouta le Hollandais, qui certainement aurait mieux fait de se taire.

— Eh bien, Van Mitten, s’écria Kéraban, retroussez votre pantalon, entrez dans cette rivière, et nous vous suivons!

— Mais . . . je. . . .

— Allons! . . . retroussez! . . . retroussez!»

Le fidèle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maître de cette mauvaise passe.

«C’est inutile, seigneur Kéraban, dit-il. Nous passerons sans nous mouiller les pieds. Il y a un bac.

— Ah! il y a un bac? répondit Kéraban. Il est vraiment heureux qu’on ait songé à installer un bac sur cette rivière . . . pour remplacer le pont emporté . . . ce fameux Pont-Euxin! . . . Pourquoi ne pas avoir dit plus tôt qu’il y avait un bac? — Et où est-il, ce bac?

— Le voici, mon oncle, répondit Ahmet, en montrant le bac amarré au quai. Notre voiture est déjà dedans!

— Vraiment! Notre voiture est déjà . . .?

— Oui! tout attelée!

— Tout attelée? — Et qui a donné l’ordre?

— Personne, mon oncle! répondit Ahmet. Le maître de poste l’y a conduite lui-même . . . comme il fait toujours. . . .

— Depuis qu’il n’y a plus de pont, n’est-ce pas?

— D’ailleurs, mon oncle, il n’y avait pas d’autre moyen de continuer notre voyage!

— Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait à revenir sur ses pas et à faire le tour de la mer d’Azof par le nord!

— Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du trente? Avez-vous donc oublié le trente? . . .

— Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien être de retour! Partons!»

Ahmet eut un instant d’émotion bien vive. Son oncle allait-il mettre à exécution ce projet insensé de revenir sur ses pas à travers la presqu’île? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et traverser le détroit d’Iénikalé?

Le seigneur Kéraban s’était dirigé vers le bac. Van Mitten, Ahmet, Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prétexte à la violente discussion qui menaçait d’éclater.

Kéraban, pendant une longue minute, s’arrêta sur le quai a regarder autour de lui.

Ses compagnons s’arrêtèrent.

Kéraban entra dans le bac.

Ses compagnons y entrèrent à sa suite.

Kéraban monta dans la chaise de poste.

Les autres y montèrent à sa suite.

Puis le bac fut démarré, il déborda, et le courant le porta vers la côte opposée.

Kéraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.

Les eaux étaient heureusement fort calmes, et les bateliers n’eurent aucune peine à diriger leur bac, tantôt au moyen de longues gaffes, tantôt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.

Cependant, il y eut un moment où l’on put craindre que quelque accident se produisit.

En effet, un léger courant, détourné par la flèche sud de la baie de Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d’atterrir à cette pointe, il fut menacé d’être entraîné jusqu’au fond de la baie. C’eût été cinq lieues à franchir au lieu d’une, et le seigneur Kéraban, dont l’impatience se manifestait visiblement, allait peut-être donner l’ordre de revenir en arrière.

Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l’embarquement, avait dit quelques mots — le mot rouble plusieurs fois répété — manoeuvrèrent si adroitement, qu’ils se rendirent maîtres du bac.

Aussi, une heure après avoir quitté le quai d’Iénikalé, voyageurs, chevaux et voiture accostaient-ils l’extrémité de cette flèche méridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaïa-Kossa.

La chaise débarqua sans difficulté, et les mariniers reçurent un nombre respectable de roubles.

Autrefois, la flèche formait deux îles et une presqu’île, c’est-à-dire qu’elle était coupée en deux endroits par un chenal, et il eût été impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblées maintenant. Aussi, l’attelage put-il enlever d’un trait les quatres verstes qui séparent la pointe de la bourgade de Taman.

Une heure après, il faisait son entrée dans cette bourgade, et le seigneur Kéraban se contentait de dire, en regardant son neveu:

«Décidément, les eaux de la mer d’Azof et les eaux de la mer Noire ne font pas trop mauvais ménage dans le détroit d’Iénikalé!»

Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivière du neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l’ami Van Mitten.

XV

Dans Lequel le Seigneur Kéraban, Ahmet, Van Mitten et Leurs Serviteurs Jouent le Rôle de Salamandres.

Taman n’est qu’une bourgade d’un aspect assez triste avec ses maisons peu confortables, ses chaumes décolorés par l’action du temps, son église de bois, dont le clocher est incessamment enveloppé dans un épais tournoiement de faucons.

La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.

Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle, est cosaque. De là, un contraste que le Hollandais ne put observer qu’au passage.

La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes, suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut assez pour que les voyageurs pussent reconnaître que c’était là un extraordinaire pays de chasse — tel qu’il ne s’en rencontre peut-être pas de pareil en aucun autre point du globe.

En effet, pélicans, cormorans, grèbes, sans compter des bandes d’outardes, se remisaient dans ces marécages en quantités vraiment incroyables.

«Je n’ai jamais tant vu de gibier d’eau! fit justement observer Van Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais! Pas un grain de plomb ne serait perdu!»

Cette observation du Hollandais n’amena aucune discussion. Le seigneur Kéraban n’était point chasseur, et, en vérité, Ahmet songeait à tout autre chose.

Il n’y eut un commencement de contestation qu’à propos d’une volée de canards que l’attelage fit partir, au moment où il laissait le littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.

«En voilà une compagnie! s’écria Van Mitten. Il y a même, là tout un régiment!

— Un régiment? Vous voulez dire une armée! répliqua Kéraban, qui haussa les épaules.

— Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien là cent mille canards!

— Cent mille canards! s’écria Kéraban. Si vous disiez deux cent mille?

— Oh! deux cent mille!

— Je dirais même trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore au-dessous de la vérité!

— Vous avez raison, ami Kéraban,» répondit prudemment le Hollandais, qui ne voulut pas exciter son compagnon à lui jeter un million de canards à la tête.

Mais, en somme, c’était lui qui disait vrai. Cent mille canards, c’est déjà une belle passée, mais il n’y en avait pas moins dans ce prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la baie en se développant devant le soleil.

Le temps était assez beau, la route suffisamment carrossable. L’attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se firent point attendre. Il n’y avait plus de seigneur Saffar, devançant les voyageurs sur le chemin de la presqu’île.

Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entière à courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse apparaissait confusément à l’horizon. Puisque la nuitée avait été complète à l’hôtel de Kertsch, c’était bien le moins que personne ne songeât à quitter la chaise avant trente-six heures.

Cependant, vers le soir, à l’heure du souper, les voyageurs s’arrêtèrent devant un des relais, qui était en même temps une auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du littoral caucasien, et si l’on trouverait aisément a s’y nourrir. Donc, c’était prudence que d’économiser les provisions faites à Kertsch.

L’auberge était médiocre, mais les vivres n’y manquaient pas. A ce sujet, il n’y eut point à se plaindre.

Seulement, détail caractéristique, l’hôtelier, soit défiance naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et à mesure de la consommation.

Ainsi, lorsqu’il apporta du pain:

«C’est dix kopeks» dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre qui vaut quatre centimes.]

Et Ahmet dut donner dix kopeks.

Et, lorsque les oeufs furent servis:

«C’est quatre-vingts kopeks!»

Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandés.

Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le sel, tant!

Et Ahmet de s’exécuter.

Il n’y eut pas jusqu’à la nappe, jusqu’aux serviettes, jusqu’aux bancs qu’il fallut régler séparément et d’avance, même les couteaux, les verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.

On le comprend, cela ne pouvait tarder à agacer le seigneur Kéraban, si bien qu’il finit par acheter en bloc les divers ustensiles nécessaires à son souper, mais non sans de vives objurgations, que l’hôtelier reçut, d’ailleurs, avec une impassibilité qui eût fait honneur à Van Mitten.

Puis, le repas acheté, Kéraban retrocéda ces objets, qui lui furent repris avec cinquante pour cent de perte.

«Il est encore heureux qu’il ne vous fasse pas payer la digestion! dit-il. Quel homme! Il serait digne d’être ministre des finances de l’empire ottoman! En voilà un qui saurait taxer chaque coup de rames des caïques du Bosphore!»

Mais, on avait assez convenablement soupe, c’était l’important, ainsi que le fit observer Bruno, et l’on partit, lorsque la nuit était déjà faite — une nuit sombre et sans lune.

C’est une impression toute particulière, mais qui n’est pas sans charme, que de se sentir emporté au trot soutenu d’un attelage, au milieu d’une obscurité profonde, à travers un pays inconnu, où les villages sont très éloignés les uns des autres, les rares fermes disséminées dans la steppe à de grandes distances. Le grelot des chevaux, le cadencement irrégulier de leurs sabots sur le sol, le grincement des roues à la surface des terrains sablonneux, leur choc aux ornières de chemins fréquemment ravinés par les pluies, les claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se perdent dans l’ombre, lorsque la route est plane, ou s’accrochent vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs, dressés sur les remblais de la chaussée, tout cela constitue un ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit, ces visions, à travers une demi-somnolence, qui leur prête un éclat quelque peu fantastique.

Le seigneur Kéraban et ses compagnons ne pouvaient échapper à ce sentiment, dont l’intensité est par instant très grande. A travers les vitres antérieures du coupé, les yeux à demi fermés, ils regardaient les grandes ombres de l’attelage, ombres capricieuses, démesurées, mouvantes, qui se développaient en avant sur la route vaguement éclairée.

Il devait être environ onze heures du soir, quand un bruit singulier les tira de leur rêverie. C’était une sorte de sifflement, comparable à celui que produit l’eau de Seltz en s’échappant de la bouteille, mais décuplé. On eût dit plutôt que quelque chaudière laissait échapper sa vapeur comprimée par son tuyau de vidange.

L’attelage s’était arrêté. Le postillon éprouvait de la peine à maîtriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir à quoi s’en tenir, baissa rapidement les vitres et se pencha au dehors.

«Qu’y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D’où vient ce bruit?

— Ce sont les volcans de boue, répondit le postillon.

— Des volcans de boue? s’écria Kéraban. Qui a jamais entendu parler de volcans de boue? En vérité, c’est une plaisante route que tu nous as fait prendre là, neveu Ahmet!

Seigneur Kéraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de descendre, dit alors le postillon.

— Descendre! descendre!

— Oui! . . . Je vous engage à suivre la chaise à pied, pendant que nous traverserons cette région, car je ne suis pas maître de mes chevaux, et ils pourraient s’emporter.

— Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.

— Ce sont cinq ou six verstes à faire, ajouta le postillon, peut être huit, mais pas plus!

— Vous décidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.

— Descendons, ami Kéraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue? . . . Il faut voir ce que cela peut être!»

Le seigneur Kéraban se décida, non sans protester. Tous mirent pied à terre; puis, marchant derrière la chaise qui n’avançait qu’au pas, ils la suivirent à la lueur des lanternes.

La nuit était extrêmement sombre. Si le Hollandais espérait voir, si peu que ce fût, des phénomènes naturels signalés par le postillon, il se trompait; mais, quant à ces sifflements singuliers qui emplissaient parfois l’air d’une rumeur assourdissante, il eût été difficile de ne pas les entendre, à moins d’être sourd.

En somme, s’il avait fait jour, voici ce qu’on aurait vu: une steppe boursouflée, sur une grande étendue, de petits cônes d’éruption, semblables à ces fourmilières énormes qui se rencontrent en certaines parties de l’Afrique équatoriale. De ces cônes s’échappent des sources gazeuses et bitumineuses, effectivement désignées sous le nom de «volcans de boue», bien que l’action volcanique n’intervienne en aucune façon dans la production du phénomène. C’est uniquement un mélange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de pétrole même, qui, sous la poussée du gaz hydrogène carboné, parfois phosphoré, s’échappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s’élèvent peu à peu, se découronnent pour laisser fuir la matière éruptive, et s’affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu’île se sont vidés dans un espace de temps plus ou moins long.

Le gaz hydrogène, qui se produit dans ces conditions, est dû à la décomposition lente mais permanente du pétrole, mélangé à ces diverses substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renfermé, finissent par se briser sous l’action des eaux, eaux de pluie ou eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors, l’épanchement se fait, ainsi qu’on l’a très bien dit, à la manière d’une bouteille emplie d’un liquide mousseux, que l’élasticité du gaz vide complètement.

Ces cônes de déjections s’ouvrent en grand nombre à la surface de la presqu’île de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains semblables de la presqu’île de Kertsch, mais non dans le voisinage de la route suivie par la chaise de poste — ce qui explique pourquoi les voyageurs n’en avaient rien aperçu.

Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachées de vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le postillon leur avait tant bien que mal expliqué la nature. Ils en étaient si rapprochés parfois, qu’ils recevaient en plein visage ces souffles de gaz, d’une odeur caractéristique, comme s’ils se fussent échappés du gazomètre d’une usine.

«Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la présence du gaz d’éclairage, voilà un chemin qui n’est pas sans danger! Pourvu qu’il ne se produise pas quelque explosion.

— Mais vous avez raison, répondit Ahmet. Il faudrait, par précaution, éteindre . . . »

L’observation que faisait Ahmet, le postillon, habitué à traverser cette région, se l’était faite aussi, sans doute, car les lanternes de la chaise s’éteignirent soudain.

«Attention à ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s’adressant à Bruno et à Nizib.

— Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons point à sauter!

— Comment, s’écria Kéraban, voilà maintenant qu’il n’est pas permis de fumer ici?

— Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non . . ., pendant quelques verstes du moins!

— Pas même une cigarette? ajouta l’entêté, qui roulait déjà entre ses doigts une bonne pincée de tombéki avec l’adresse d’un vieux fumeur.

— Plus tard, ami Kéraban, plus tard . . . dans notre intérêt à tous! dit Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu’au milieu d’une poudrière.

— Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d’Azof!»

Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité.

Il importait donc de ne marcher qu’avec une extrême précaution, afin d’éviter les chutes. La route, ravinée par places, n’était pas sûre au pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l’est. Heureusement, à travers cette atmosphère embrumée, il n’y avait pas un souffle de vent. Aussi, les vapeurs s’élevaient-elles droit dans l’air, au lieu de se rabattre sur les voyageurs — ce qui les eût fort incommodés.

On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide, on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas Danube.

Un quart d’heure encore, et la région des cônes d’éruption serait certainement franchie.

Tout à coup, une vive lueur se produisit sur le côté gauche de la route. Un des cônes venait de s’allumer et projetait une flamme intense. La steppe en fut éclairée dans le rayon d’une verste.

«On fume donc!» s’écria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses compagnons et recula précipitamment.

Personne ne fumait.

Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les claquements de son fouet s’y joignirent. Il ne pouvait plus maîtriser son attelage. Les chevaux épouvantés s’emportèrent, la chaise fut entraînée avec une extrême vitesse.

Tous s’étaient arrêtés. La steppe présentait, au milieu de cette nuit sombre, un aspect terrifiant.

En effet, les flammes, développées par le cône, venaient de se communiquer aux cônes voisins. Ils faisaient explosion les uns après les autres, éclatant avec violence, comme les batteries d’un feu d’artifice, dont les jets de feu s’entre-croisent.

Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet éclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont le gaz brûlait au milieu des déjections de matières liquides, les uns avec la lueur sinistre du pétrole, les autres diversement colorés par la présence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.

En même temps, des grondements sourds couraient à travers les marnes du sol. La terre allait-elle donc s’entr’ouvrir et se changer en un cratère sous la poussée d’un trop-plein de matières éruptives?

Il y avait là un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kéraban et ses compagnons s’étaient écartés les uns des autres, afin de diminuer les chances d’un engloutissement commun. Mais il ne fallait pas s’arrêter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien éclairée, semblait être praticable. Tout en sinuant au milieu des cônes, elle traversait cette steppe en feu.

«En avant! en avant!» criait Ahmet.

On ne lui répondait pas, mais on lui obéissait. Chacun s’élançait dans la direction de la chaise de poste, qu’on ne pouvait plus apercevoir. Au delà de l’horizon, il semblait que l’obscurité de la nuit se refaisait sur cette partie de la steppe. . . . Là était donc la limite de cette région des cônes qu’il fallait dépasser.

Tout à coup, une plus vive explosion éclata sur la route même. Un jet de feu avait jailli d’une énorme loupe, qui venait de boursoufler le sol en un instant.

Kéraban fut renversé, et on put l’apercevoir se débattant à travers la flamme. C’en était fait de lui, s’il ne parvenait pas à se relever . . .

D’un bond, Ahmet se précipita au secours de son oncle. Il le saisit, avant que les gaz enflammés n’eussent pu l’atteindre. Il l’entraîna à demi suffoqué par les émanations de l’hydrogène.

«Mon oncle! . . . mon oncle!» s’écriait-il.

Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, après l’avoir porté sur le bord d’un talus, essayèrent de rendre un peu d’air à ses poumons.

Enfin, un «brum! brum!» vigoureux et de bon augure se fit entendre. La poitrine du solide Kéraban commença à s’abaisser et à se soulever par intervalles précipités, en chassant les gaz délétères qui l’emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, à la vie, et ses premières paroles furent celles-ci:

«Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu’il ne valait pas mieux faire le tour de la mer d’Azof?

— Vous avez raison, mon oncle!

— Comme toujours, mon neveu, comme toujours!»

Le seigneur Kéraban avait à peine achevé sa phrase, qu’une profonde obscurité remplaçait l’intense lueur dont s’était illuminée toute la steppe. Les cônes s’étaient éteints subitement et simultanément. On eût dit que la main d’un machiniste venait de fermer le compteur d’un théâtre. Tout redevint noir, et d’autant plus noir que les yeux conservaient encore sur leur rétine l’impression de cette violente lumière, dont la source s’était instantanément tarie.

Que s’était-il donc passé? Pourquoi ces cônes avaient-ils pris feu, puisque aucune lumière n’avait été approchée de leur cratère?

En voici l’explication probable: sous l’influence d’un gaz qui brûle de lui-même au contact de l’air, il s’était produit un phénomène identique à celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz, c’est l’hydrogène phosphoré, dû à la présence de produits phosphatés, provenant des cadavres d’animaux marins enfouis dans ces couches marneuses. Il s’enflamme et communique le feu à l’hydrogène carboné, qui n’est autre chose que le gaz d’éclairage. Donc, à tout instant, sous l’influence peut-être de certaines conditions climatériques, ces phénomènes d’ignition spontanée peuvent se produire, sans que rien les puisse faire prévoir.

A ce point de vue, les routes des presqu’îles de Kertsch et de Taman présentent donc des dangers sérieux, auxquels il est difficile de parer, puisqu’ils peuvent être subits.

Le seigneur Kéraban n’avait donc pas tort, quand il disait que n’importe quelle autre route eût été préférable à celle que les impatiences d’Ahmet lui avaient fait suivre.

Mais enfin, tous avaient échappé au péril — l’oncle et le neveu, un peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans même avoir eu la plus légère brûlure.

A trois verstes de là, le postillon, maître de ses chevaux, s’était arrêté. Aussitôt les flammes éteintes, il levait rallumé les lanternes de la chaise, et, guidés par cette lueur, les voyageurs purent la rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.

Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s’acheva tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un émouvant souvenir de ce spectacle. Il n’eût pas été plus émerveillé, si les hasards de sa vie l’eussent conduit dans ces régions de la Nouvelle-Zélande, au moment où s’enflamment les sources étagées sur l’amphithéâtre de ses collines éruptives.

Le lendemain, 6 septembre, à dix-huit lieues de Taman, la chaise, après avoir contourné la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade d’Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s’arrêtait à la bourgade de Rajewskaja, sur la limite de la région caucasienne.

XVI

Ou il est Question de l’Excellence des Tabacs de la Perse et de l’Asie Mineure.

Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se dessine à peu près de l’ouest à l’est, sur une longueur de trois cent cinquante kilomètres. Au nord s’étendent le pays des Cosaques du Don, le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d’Élisabethpol, d’Érivan, plus les provinces de la Mingrélie, de l’Iméréthie, de l’Abkasie, du Gouriel. A l’ouest du Caucase, c’est la mer Noire; à l’est, c’est la mer Caspienne.

Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se nomme aussi la Transcaucasie, et n’a d’autres frontières que celles de la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où, suivant la Bible, l’arche de Noé vint atterrir après le déluge.

Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne, tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks, des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de race turque, des Kurdes et des Cosaques.

S’il faut en croire les savants les plus compétents en pareille matière, c’est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique, que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd’hui l’Asie et l’Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne».

Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek à quatre mille huit cents — altitude du mont Blanc — de l’Elbrouz à cinq mille six cents mètres.

La première de ces routes, d’une double importance stratégique et commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire; la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend.

Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban, d’accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi bon s’engager dans le dédale du groupe caucasien, s’exposer à des difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s’ouvre jusqu’au port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral est de la mer Noire.

Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de Tiflis à Poti, qu’il eût été possible d’utiliser successivement, puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes; mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu’il fut question des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse.

Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l’indestructible chaise, à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes, quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se lança sur la route du littoral.

Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité. Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire, pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était d’accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son aise, recueillir des impressions plus durables, n’être point tenu d’arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten. C’était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu’aurait-il pu vouloir de plus?

Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s’aventurer dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques observations. Le Hollandais, après l’avoir écouté, lui demanda de conclure.

«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni trêve, le long de cette mer Noire?

— Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.

— Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité bon voyage!

— Et rester ici? . . .

— Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons, aussi bien là qu’à Constantinople, à l’abri des revendications de madame Van. . . .

— Ne prononce pas ce nom, Bruno!

— Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être désagréable! Mais, c’est à elle, en somme, que nous devons d’être embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de poste, risquer de s’embourber dans les marécages ou de se rôtir dans des provinces en combustion, franchement, c’est trop, c’est beaucoup trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le seigneur Kéraban — vous n’aurez pas le dessus! — mais de le laisser partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d’y retourner!

— Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.

— Ce serait prudent, répliqua Bruno.

— Tu te trouves donc bien à plaindre?

— Très à plaindre, et d’ailleurs, je ne sais si vous vous en apercevez, mais je commence à maigrir!

— Pas trop, Bruno, pas trop!

— Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j’arriverai bientôt à l’état de squelette!

— T’es-tu pesé, Bruno?

— J’ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n’ai trouvé qu’un pèse-lettre. . . .

— Et cela n’a pu suffire? . . . répondit en riant Van Mitten.

— Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela suffira pour peser votre serviteur! — Voyons! laissons-nous le seigneur Kéraban continuer sa route?»

Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave homme d’un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée de désobliger son ami Kéraban, en l’abandonnant, lui eût été si désagréable qu’il refusa de se rendre.

«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité. . . .

— Un invité, s’écria Bruno, un invité qu’on oblige à faire sept cents lieues au lieu d’une!

— N’importe!

— Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au bout de nos misères, et j’ai comme un pressentiment que vous, plus que nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!»

Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L’avenir devait l’apprendre. Quoi qu’il en soit, à prévenir son maître, il avait rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n’avait plus qu’à le suivre.

Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la mer Noire. Si elle s’en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n’est jamais que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte, viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A l’horizon, dans l’est, se dessine, comme une arête à dents inégales qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse.

A une heure de l’après-midi, on commença à contourner la petite baie de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit lieues plus loin, le village de Gélendschik.

Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres.

Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de maisons, pas plus importants quelquefois qu’un village ou un hameau, le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les caboteurs de la côte.

Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d’un aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d’une forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s’échappent en gazouillant de champs d’azélias, que la seule nature a semés sur ces terrains fertiles.

Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants, composés d’un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d’eau, au gré des chefs. On sait que ces Kalmouks sont d’origine mongole. Ils étaient fort nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de l’administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué une forte émigration vers l’Asie.

Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette très ample, et un bonnet carré qu’entoure une bande d’étoffe, fourrée de peau de mouton. Pour les femmes, c’est à peu de chose près le même habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d’où sortent des tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux enfants, ils vont presque nus, et, l’hiver, pour se réchauffer, ils se blottissent dans l’âtre de la kibitka et dorment sous la cendre chaude.

Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits, alertes, vivant d’un peu de bouillie de farine cuite à l’eau avec des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a l’excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l’un, tout au moins, les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d’envie à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement pour le seigneur Kéraban, ils s’en tinrent là. Les chevaux purent donc arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie pour le piquet d’un campement kalmouk.

La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et le littoral; mais, au delà, cette route s’élargissait sensiblement et devenait plus aisément praticable.

A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au bruit du ressac d’une côte battue par les mauvais temps d’équinoxe, on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain, à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha.

Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage s’accomplissait sans accidents — ce qui lui agréait fort, mais sans incidents — ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de fixer le souvenir!

A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage.

«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi longuement que le comportentles circonstances.

— Oui, dînons, répondit Van Mitten.

— Et dînons bien, si c’est possible! murmura Bruno, en regardant son ventre amaigri.

— Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un peu de l’imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami Ahmet nous permettra de respirer? . . .

— Jusqu’à l’arrivée des chevaux, répondit Ahmet.

Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!

— Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce qu’il y a à l’office!»

C’était une assez médiocre auberge, que l’auberge de Ducha, bâtie sur le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement des contreforts du voisinage.

Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres de glaise, abritées sous l’ombrage de beaux arbres, logent une population, sinon aisée, du moins au-dessus de l’indigence.

Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale. Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les chasses qu’ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l’état chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers émérites.

Ces indigènes sont d’une belle race, reconnaissable à son élégance, à la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré, il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu’une épaisse barbe recouvre jusqu’aux pommettes.

Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s’assirent a la table de l’auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été pris au doukhan voisin, sorte d’échoppe où le charcutier, le boucher, l’épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de maïs piqués de languettes d’un fromage de buffle, qui portent le nom de gatschapouri, l’inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d’une bière épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les Russes font une incroyable consommation.

Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l’auberge d’une petite bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et, l’appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait l’ordinaire de leurs provisions de voyage.

Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales. Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin de presser l’arrivée de l’attelage, bien décidé à décupler, s’il le fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des postillons.

En l’attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent s’établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière baignait en grondant les pilotis moussus.

C’était ou jamais l’occasion de s’abandonner aux douceurs de ce farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux donnent le nom de kief.

En outre, le fonctionnement des narghilés s’imposait de lui-même, comme complément d’un repas si digne d’être convenablement digéré. Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés aux fumeurs, qui s’accordaient si bien sur les douceurs de ce passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.

Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki d’origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s’en tint à son ordinaire, qui était du latakié de l’Asie Mineure.

Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s’étendirent sur un banc, l’un près de l’autre; le long serpenteau, entouré de fil d’or et terminé par un bouquin d’ambre de la Baltique, trouva place entre les lèvres des deux amis.

Bientôt l’atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui n’arrivait à la bouche qu’après avoir été délicatement rafraîchie par l’eau limpide du narghilé.

Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur faisaient un édredon aérien.

«Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban, et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie intime avec son narghilé!

— Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n’en est que plus agréable!

— Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal avisé, comme toujours, en frappant le tabac d’un impôt qui en a décuplé le prix! C’est grâce à cette sotte idée que l’usage du narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour!

— Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban!

— Quant à moi, ami Van Mitten, j’ai pour le tabac une telle prédilection, que j’aimerais mieux mourir que d’y renoncer. Oui! mourir! Et si j’avais vécu au temps d’Amurat IV, ce despote qui voulut en proscrire l’usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres!

— Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup.

— Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n’aspirez pas si vite! Vous n’avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me faites l’effet d’un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher!

— Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui, pour rien au monde, n’aurait pas voulu troubler si douce quiétude par les éclats d’une discussion.

— Toujours raison, ami Van Mitten!

— Mais ce qui m’étonne, en vérité, ami Kéraban, c’est que nous, des négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre propre marchandise!

— Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu sur l’oeil.

— Mais parce que, s’il est vrai que les pâtissiers sont généralement dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu’ils confisent, il me semble qu’un marchand de tabac devrait avoir horreur de. . . .

— Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je vous prie!

— Laquelle?

— Avez-vous jamais entendu dire qu’un marchand de vin ait fait fi des boissons qu’il débite?

— Non, certes!

— Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c’est exactement la même chose.

— Soit! répondit le Hollandais. L’explication que vous donnez là me paraît excellente!

— Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce sujet. . . .

— Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van Mitten.

— Si!

— Non, je vous assure!

— Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive sur mon goût pour le tabac. . . .

— Croyez-bien. . . .

— Mais si . . . mais si! répondit Kéraban, en s’animant. . . . Je sais comprendre les insinuations. . . .

— Il n’y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi — peut-être sous l’influence du bon dîner qu’il venait de faire — commençait à s’impatienter de cette insistance.

— Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une observation!

— Faites donc!

— Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C’est un manque de goût indigne d’un fumeur qui se respecte!

— Mais il me semble que j’en ai bien le droit, répondit Van Mitten, puisque je préfère le tabac de l’Asie Mineure. . . .

— L’Asie Mineure! Vraiment! L’Asie Mineure est loin de valoir la Perse, quand il s’agit de tabac à fumer!

— Cela dépend!

— Le tombéki, même lorsqu’il a subi un double lavage, possède encore des propriétés actives, infiniment supérieures à celles du latakié!

— Je le crois bien! s’écria le Hollandais. Des propriétés trop actives, qui sont dues à la présence de la belladone!

— La belladone, en proportions convenables, ne peut qu’accroître les qualités du tabac! . . .

— Pour les gens qui veulent tout doucement s’empoisonner! répartit Van Mitten.

— Ce n’est point un poison!

— C’en est un, et des plus énergiques!

— Est-ce que j’en suis mort! s’écria Kéraban, qui, dans l’intérêt de sa cause, avala sa bouffée tout entière!

— Non, mais vous en mourrez!

— Eh bien, même à l’heure de ma mort, répéta Kéraban, dont la voix prit une intensité inquiétante, je soutiendrais encore que le tombéki est préférable à ce foin desséché qu’on appelle du latakié!

— Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle erreur! dit Van Mitten, qui s’emballait à son tour.

— Elle passera, cependant!

— Et vous osez dire cela à un homme, qui, pendant vingt ans, a acheté des tabacs!

— Et vous osez soutenir le contraire à un homme qui, pendant trente ans, en a vendu!

— Vingt ans!

— Trente ans!»

Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs s’étaient redressés au même instant. Mais, pendant qu’ils gesticulaient avec vivacité, les bouquins s’échappèrent de leurs lèvres, les tuyaux tombèrent sur le sol. Aussitôt, tous deux de les ramasser, en continuant de se disputer, au point d’en arriver aux personnalités les plus désagréables.

«Décidément, Van Mitten, dit Kéraban, vous êtes bien le plus fieffé têtu que je connaisse!

— Après vous, Kéraban, après vous!

— Moi?

— Vous! s’écria le Hollandais, qui ne se maîtrisait plus. Mais regardez donc la fumée du latakié, qui s’échappe de mes lèvres!

— Et vous, riposta Kéraban, la fumée du tombéki, que je rejette comme un nuage odorant!»

Et tous deux tiraient sur leurs bouts d’ambre à en perdre haleine! Et tous deux s’envoyaient cette fumée au visage!

«Mais sentez donc, disait l’un, l’odeur de mon tabac!

— Sentez donc, répétait l’autre, l’odeur du mien! — Je vous forcerai bien d’avouer, dit enfin Van Mitten, qu’en fait de tabac, vous n’y connaissez rien!

— Et vous, répliqua Kéraban, que vous êtes au-dessous du dernier des fumeurs!»

Tous deux parlèrent si haut alors, sous l’impression de la colère, qu’on les entendait du dehors Très certainement, ils en étaient arrivés à ce point que de grosses injures allaient éclater entre eux, comme des obus sur un champ de bataille. . . .

Mais, à ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirés par le bruit, le suivaient. Tous trois s’arrêtèrent sur le seuil de la gloriette.

«Tiens! s’écria Ahmet, en éclatant de rire, mon oncle Kéraban qui fume le narghilé de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le narghilé de mon oncle Kéraban!»

Et Nizib et Bruno de faire chorus.

En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s’étaient trompés et avaient pris le tuyau l’un de l’autre, ce qui faisait que, sans s’en apercevoir, et tout en continuant à proclamer les qualités supérieures de leurs tabacs de prédilection, Kéraban fumait du latakié, pendant que Van Mitten fumait du tombéki!

En vérité, ils ne purent s’empêcher de rire, et, finalement, ils se donnèrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune discussion, même sur un sujet aussi grave, ne pouvait altérer l’amitié.

«Les chevaux sont à la chaise, dit alors Ahmet. Nous n’avons plus qu’à partir!

— Partons donc!» répondit Kéraban.

Van Mitten et lui remirent à Bruno et à Nizib les deux narghilés, qui avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent bientôt repris place dans leur voiture de voyage.

Mais en y montant, Kéraban ne put s’empêcher de dire tout bas à son ami:

«Puisque vous y avez goûté, Van Mitten, avouez maintenant que le tombéki est bien supérieur au latakié!

— J’aime mieux l’avouer! répondit le Hollandais, qui s’en voulait d’avoir osé tenir tête à son ami.

— Merci, ami Van Mitten, répondit Kéraban, ému par tant de condescendance, voila un aveu que je n’oublierai jamais!»

Et tous deux cimentèrent par une vigoureuse poignée de main un nouveau pacte d’amitié qui ne devait jamais se rompre.

Cependant, la chaise, emportée au galop de son attelage, roulait avec rapidité sur la route du littoral.

A huit heures du soir, la frontière de l’Abkasie était atteinte, et les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, où ils dormirent jusqu’au lendemain matin.

XVII

Dans Lequel il Arrive une Aventure des Plus Graves, Qui Termine la Première Partie de Cette Histoire.

L’Abkasie est une province à part, au milieu de la région caucasienne, dans laquelle le régime civil n’a pas encore été introduit et qui ne relève que du régime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve Ingour, dont les eaux forment la lisière de la Mingrélie, l’une des principales divisions du gouvernement de Koutaïs.

C’est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le système qui la régit n’est pas fait pour mettre ses richesses en valeur. C’est à peine si ses habitants commencent à devenir propriétaires d’un sol qui appartenait tout entier aux princes régnants, descendant d’une dynastie persane. Aussi l’indigène y est-il encore à demi sauvage, ayant à peine la notion du temps, sans langue écrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent comprendre — un patois si pauvre même, qu’il manque de mots pour exprimer les idées les plus élémentaires.

Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste de cette contrée avec les districts plus avancés en civilisation qu’il venait de traverser.

A la gauche de la route, développement de champs de maïs, rarement de champs de blé, des chèvres et des moutons, très surveillés et gardés, des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberté dans les pâturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des noyers, des chênes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de buis et de houx, tel est l’aspect de cette province de l’Abkasie. Ainsi que l’a justement fait observer une intrépide voyageuse, madame Caria Serena, «si l’on compare entre elles ces trois provinces limitrophes l’une de l’autre, la Mingrélie, le Samourzakan, l’Abkasie, on peut dire que leur civilisation respective est au même degré d’avancement que la culture des monts qui les environnent: la Mingrélie, qui, socialement, marche en tête, a des hauteurs boisées et mises en valeur; le Samourzakan, déjà plus arriéré, présente un relief à moitié sauvage; l’Abkasie, enfin, demeurée presque à l’état primitif, n’a qu’un écheveau de montagnes incultes, que n’a pas encore touché la main de l’homme. C’est donc l’Abkasie qui, de tous les districts caucasiens, sera le plus tard entré en jouissance des bienfaits de la liberté individuelle.»

La première halte que firent les voyageurs après avoir franchi la frontière, fut à la bourgade de Gagri, joli village, avec une charmante église de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant de cellier, un fort, qui est en même temps un hôpital militaire, un torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d’un côté, de l’autre, toute une campagne fruitière, plantée de grands accacias, semée de bosquets de roses odorantes. Au loin, mais à moins de cinquante verstes, se développe la chaîne limitrophe entre l’Abkasie et la Circassie, dont les habitants, défaits par les Russes, après la sanglante campagne de 1859, ont abandonné ce beau littoral.

La chaise, arrivée là, à neuf heures du soir, y passa la nuit. Le seigneur Kéraban et ses compagnons reposèrent dans un des doukhans de la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.

A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de rechange. Là, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l’église où résidèrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet édifice, avec sa coupole de briques, autrefois coiffée de cuivre, l’agencement de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses murailles, sa façade ombragée par des ormes séculaires, mérite d’être compté parmi les plus curieux monuments de la période byzantine au sixième siècle.

Puis, dans la même journée, ce furent les petites bourgades de Goudouati et de Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de repos à la bourgade Soukhoum-Kalé, bâtie sur une large baie foraine, qui s’étend dans le sud jusqu’au cap Kodor.

Soukhoum-Kalé est le principal port de l’Abkasie; mais la dernière guerre du Caucase a en partie détruit la ville, où se pressait une population hybride de Grecs, d’Arméniens, de Turcs, de Russes, encore plus que d’Abkases. Maintenant, l’élément militaire y domine, et les steamers d’Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux casernes, construites près de l’ancienne forteresse, qui fut élevée au seizième siècle, sous le règne d’Amurah, époque de la domination ottomane.

Un repas, d’un menu très géorgien, composé d’une soupe aigre au bouillon de poule, d’un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait acide au safran — repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié par deux Turcs et un Hollandais — précéda le départ, à neuf heures du matin.

Après avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie dans l’ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le Kodor à vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite d’énormes futaies, que l’on pouvait comparer à de véritables forêts vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on n’a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals — un coin de l’Amérique tropicale, jeté sur le littoral de la mer Noire. Mais déjà la hache des exploitants se promène à travers ces forêts que tant de siècles ont respectées, et ces beaux arbres disparaîtront avant peu pour les besoins de l’industrie, charpentes de maisons ou charpentes de navires.

Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours d’eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mérite d’être visité, mais, faute de temps, ne put l’être en cette circonstance, Gajida et Anaklifa, furent dépassés dans cette journée — une des plus longues par les heures employées à courir, une des plus rapides par l’espace qui fut dévoré au galop de l’attelage. Mais aussi, le soir, vers onze heures, les voyageurs arrivaient à la frontière de l’Abkasie, ils franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus loin, ils s’arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la Mingrélie, l’une des provinces du gouvernement de Koutaïs.

Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au sommeil. Cependant, si fatigué qu’il fut, Van Mitten se leva de grand matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son départ. Mais il trouva Ahmet levé aussi tôt que lui, tandis que le seigneur Kéraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la principale auberge.

«Déjà hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait sortir! Est-ce que mon jeune ami a l’intention de m’accompagner dans ma promenade matinale?

— En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il pas que je m’occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne tarderons pas à franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas aisé de se ravitailler dans les déserts du Lazistan et de l’Anatolie! Vous voyez donc bien que je n’ai pas un instant à perdre!

— Mais, cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de quelques heures? . . .

— Cela fait, monsieur Van Mitten, j’aurai à visiter notre chaise de poste, à m’entendre avec un charron pour qu’il en resserre les écrous, qu’il graisse les essieux, qu’il voie si le frein n’a pas joué, et qu’il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J’entends donc remettre la chaise en parfait état, et je compte bien qu’elle finira avec nous cet étonnant voyage!

— Bien! Mais cela fait? . . . répéta Van Mitten.

— Cela fait, j’aurai à m’occuper du relais, et j’irai à la maison de poste pour régler tout cela!

— Très bien! Mais cela fait? . . . dit encore Van Mitten, qui ne démordait pas de son idée.

— Cela fait, répondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous partirons! Donc, je vous laisse.

— Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de vous adresser une question.

— Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.

— Vous savez, sans doute, ce que c’est que cette curieuse province de Mingrélie?

— A peu près.

— C’est la contrée, arrosée par le poétique Phase, dont les paillettes d’or venaient jadis s’accrocher aux degrés de marbre des palais élevés sur ses bords?

— En effet.

— Ici s’étend cette légendaire Colchide, où Jason et ses Argonautes, aidés de la magicienne Médée, vinrent conquérir la précieuse toison, que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux qui vomissaient des flammes fantastiques!

— Je ne dis pas non.

— Enfin, c’est ici, dans ces montagnes, qui se pressent à l’horizon, sur ce rocher de Khomli, dominant la cité moderne de Koutaïs, que Prométhée, fils de Japet et de Clymène, après avoir audacieusement ravi le feu du ciel, fut enchaîné par ordre de Jupiter, et c’est là qu’un vautour lui ronge éternellement le coeur!

— Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le répète, je suis pressé! Où voulez-vous en venir?

— A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le plus aimable: c’est que quelques jours passés dans cette partie de la Mingrélie et jusque dans le Koutaïs pourraient être bien employés au profit de ce voyage, et que. . . .

— Ainsi, répondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps à Redout-Kalé?

— Oh! quatre ou cinq jours suffiraient. . . .

— Proposeriez-vous cela à mon oncle Kéraban? demanda Ahmet non sans quelque malice.

— Moi! . . . jamais, mon jeune ami! répondit le Hollandais. Ce serait matière à discussion, et depuis la regrettable scène des narghilés, il ne m’arrivera plus, je vous l’assure, d’entamer une discussion quelconque avec cet excellent homme!

— Et vous ferez sagement!

— Mais, en ce moment, ce n’est point au terrible Kéraban que je m’adresse, c’est à mon jeune ami Ahmet.

— C’est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, en lui prenant la main. Ce n’est point à votre jeune ami que vous parlez en ce moment!

— Et à qui donc? . . .

— Au fiancé d’Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le fiancé d’Amasia n’a pas une heure à perdre!

Là-dessus, Ahmet se sauva pour s’occuper des préparatifs du départ. Van Mitten, tout dépité, n’eut que la ressource de faire une promenade peu instructive dans la bourgade du Redout-Kalé en compagnie du fidèle mais décourageant Bruno.

A midi, tous les voyageurs étaient prêts à partir. La chaise, examinée avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de longues étapes dans d’excellentes conditions. La caisse aux provisions remplie, plus rien à craindre sous ce rapport, pendant un nombre considérable de verstes ou plutôt d’agatchs, puisque les provinces de la Turquie asiatique allaient être traversées pendant cette seconde partie de l’itinéraire; mais Ahmet, en homme avisé, ne pouvait que s’applaudir d’avoir pourvu à toutes les éventualités de l’alimentation et de la locomotion.

Le seigneur Kéraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrême, le parcours s’accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment où il apparaîtrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorités ottomanes et les décréteurs de taxes injustes, il serait oiseux d’y insister.

Enfin, Redout-Kalé n’étant plus qu’à quatre-vingt-dix verstes environ de la frontière turque, avant vingt-quatre heures, le plus entêté des Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. Là, enfin, il serait chez lui.

«En route, mon neveu, et qu’Allah continue à nous protéger! s’écria-t-il d’un ton de bonne humeur.

— En route, mon oncle!» répondit Ahmet. Et tous deux prirent place dans le coupé, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain, d’apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle Prométhée expiait sa tentative sacrilège!

On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d’un vigoureux attelage.

Une heure après, la chaise passait cette frontière du Gouriel, qui est annexé à la Mingrélie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port assez important de la mer Noire, qu’une voie ferrée rattache à Tiflis, la capitale de la Géorgie.

La route remontait un peu à l’intérieur d’une campagne fertile. Çà et là, des villages, où les maisons ne sont point groupées, mais éparses au milieu des champs de maïs. Rien de singulier comme l’aspect de ces constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressée, comme un ouvrage de vannier. Van Mitten n’oublia pas de mentionner cette particularité sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n’étaient point ces insignifiants détails qu’il s’attendait à noter pendant son passage à travers l’ancienne Colchide! Enfin, peut-être serait-il plus heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti, qui n’est autre que le célèbre Phase de l’antiquité, et, s’il faut en croire quelques savants géographes, l’un des quatre cours d’eau de l’Éden!

Une heure plus tard, les voyageurs s’arrêtaient devant la ligne du railway de Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée, une verste au-dessous de la station de Sakario. Là s’ouvrait un passage à niveau qu’il fallait nécessairement franchir, si l’on voulait, en abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du fleuve.

Les chevaux vinrent donc s’arrêter devant la barrière du railway, qui était fermée.

Les glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui se passait devant eux.

Le postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point tout d’abord.

Kéraban mit la tête à la portière.

«Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s’écria-t-il, va encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle fermée aux voitures?

— Sans doute parce qu’un train va bientôt passer! fit simplement observer Van Mitten.

— Pourquoi viendrait-il un train?» répliqua Kéraban.

Le postillon continuait d’appeler, sans résultat. Personne ne paraissait à la porte de la maisonnette du gardien.

«Qu’Allah lui torde le cou! s’écria Kéraban. S’il ne vient pas, je saurai bien ouvrir moi-même! . . .

— Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se préparait à descendre.

— Du calme? . . .

— Oui! voici ce gardien!»

En effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait tranquillement vers l’attelage.

«Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kéraban d’un ton sec.

— Vous le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n’arrivera pas avant dix minutes.

— Ouvrez votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement! Nous sommes pressés!

— Je vais vous ouvrir,» répondit le garde.

Et, ce disant, il alla d’abord repousser la barrière placée de l’autre côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle l’attelage s’était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui n’a pour les exigences des voyageurs qu’une indifférence parfaite.

Le seigneur Kéraban bouillait déjà d’impatience.

Enfin, le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s’engagea à travers la voie.

À ce moment, à l’opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur turc, monté sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui lui faisaient escorte, se disposait à franchir le passage à niveau.

C’était évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq ans environ, sa taille élevée se dégageait avec cette noblesse particulière aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux qui ne s’animaient qu’au feu de la passion, front d’un ton mat, barbe noire, dont les volutes s’étageaient jusqu’à mi-poitrine, bouche ornée de dents très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme, la physionomie d’un homme impérieux, puissant par sa situation et sa fortune, habitué à la réalisation de tous ses désirs, à l’accomplissement de toutes ses volontés, et que la résistance eût poussé aux plus grands excès. Il y avait encore du sauvage dans cette nature, où le type turc confinait au type arabe.

Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu’Européens. Sans doute, sous son cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche personnage qu’il était.

Au moment où l’attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe des cavaliers l’atteignait aussi. Comme l’étroitesse des barrières ne permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il fallait bien que l’un ou l’autre reculât.

L’attelage s’était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient autant; mais il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d’humeur à céder passage au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait amener quelque complication.

«Rangez-vous! cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient tête à ceux de l’attelage.

— Rangez-vous vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait décidé à ne pas faire un pas en arrière.

— Je suis arrivé le premier!

— Eh bien, vous passerez le second!

— Je ne céderai pas!

— Ni moi!»

Montée sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez mauvaise tournure.

«Mon oncle! . . . dit Ahmet, que nous importe. . . .

— Mon neveu, il importe beaucoup!

— Mon ami! . . . dit Van Mitten.

— Laissez-moi tranquille!» répondit Kéraban d’un ton qui cloua le Hollandais dans son coin.

Cependant, le garde-barrière, intervenant, s’écriait:

«Hâtez-vous! bâtez-vous! . . . Le train de Poti ne peut tarder à arriver! . . . Hâtez-vous!»

Mais le seigneur Kéraban ne l’écoutait guère! Après avoir ouvert la portière de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d’Ahmet et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du cabriolet.

Le seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval par la bride:

«Voulez-vous me livrer passage? s’écria-t-il, avec une violence qu’il ne pouvait plus contenir.

— Jamais!

— Nous allons bien voir!

— Voir? . . .

— Vous ne connaissez pas le seigneur Kéraban!

— Ni vous le seigneur Saffar?»

En effet, c’était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti, après une rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional.

Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les chevaux du relais de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la colère de Kéraban! Céder à cet homme contre lequel il avait tant pesté déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait écraser sous les pieds de son cheval.

«Ah! c’est vous le seigneur Saffar? s’écria-t-il. Eh bien, arrière, le seigneur Saffar!

— En avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte de forcer le passage.

Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se préparaient à lui venir en aide.

«Mais passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc! . . . Voici le train!»

Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait encore un coude du railway.

«Arrière! cria Kéraban.

— Arrière!» cria Saffar.

En ce moment, les hennissements de la locomotive s’accentuèrent. Le gardien, éperdu, agitait son drapeau, afin d’arrêter le train. . . . Il était trop tard. . . . Le train débouchait de la courbe. . . .

Le seigneur Saffar, voyant qu’il n’avait plus le temps de franchir la voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s’étaient jetés de côté. Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l’entraîner précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le poussait tout entier hors de la barrière.

A ce moment même, le train passait avec la rapidité d’un express. Mais en passant, il heurta l’arrière-train de la chaise, qui n’avait pu être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle.

Le seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire; mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement, sans même l’honorer d’un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du fleuve.

«Le lâche! le misérable! . . . s’écriait Kéraban, que retenait son ami Van Mitten, si jamais je le rencontre!

— Oui, mais en attendant, nous n’avons plus de chaise de poste! répondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetés hors de la voie.

— Soit! mon neveu, soit! mais je n’en ai pas moins passé, et passé le premier!»

Cela, c’était du Kéraban tout pur.

En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie de surveiller les routes, s’approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui était arrivé à la barrière du railway.

Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de lui mettre la main au collet. De là, protestation dudit Kéraban, intervention inutile de son neveu et de son ami, résistance plus violente du plus têtu des hommes, qui, après une contravention aux règlements de police des chemins de fer, menaçait d’empirer sa situation par une rébellion aux ordres de l’autorité.

On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu’avec des gendarmes. On ne leur résiste pas davantage. Quoiqu’il fit, le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant qu’Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur chaise brisée.

«Nous voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais.

— Et mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par l’abandonner!»

Vingt minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait devant eux. Ils regardèrent. . . .

A la fenêtre d’un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du seigneur Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non moins parce qu’il avait été arrêté que parce que, pour la première fois de sa vie, ces féroces Cosaques l’obligeaient à voyager en chemin de fer!

Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation. Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul entêtement l’avait conduit, et ne pas compromettre le retour à Scutari par un retard qui pouvait peut-être se prolonger.

Laissant donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire usage, Ahmet et ses compagnons louèrent une charrette, le postillon y attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela était possible, ils s’élancèrent sur la route de Poti.

C’étaient six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures.

Ahmet et Van Mitten, dès qu’ils eurent atteint la bourgade, se dirigèrent vers la maison de police, afin d’y réclamer l’infortuné Kéraban et lui faire rendre la liberté.

Là, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans une certaine mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que sur l’éventualité de nouveaux retards.

Le seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la contravention d’abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait été remis entre les mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière.

Il s’agissait donc de l’y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de se procurer un moyen de transport.

Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s’informer de ce qu’il était devenu.

Le seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s’embarquer sur le steamer qui fait escale aux diverses échelles de l’Asie Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage, et il ne vit plus à l’horizon que la dernière traînée de vapeur du bâtiment qui l’emportait vers Trébizonde.

Deuxième Partie

I

Dans Lequel on Retrouve le Seigneur Kéraban, Furieux d’Avoir Voyagé en Chemin de Fer.

On s’en souvient sans doute, Van Mitten, désolé de n’avoir pu visiter les ruines de l’ancienne Colchide, avait manifesté l’intention de se dédommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins euphonique de Rion, se jette maintenant à Poti dont il forme le petit port sur le littoral de la mer Noire.

En vérité le digne Hollandais dût régulièrement rabattre encore de ses espérances! Il s’agissait bien vraiment de s’élancer sur les traces de Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux célèbres où cet audacieux fils d’Eson alla conquérir la Toison d’Or! Non! ce qu’il convenait de faire au plus vite, c’était de quitter Poli, de se lancer sur les traces du seigneur Kéraban, et de le rejoindre à la frontière turco-russe.

De là, nouvelle déception pour Van Mitten. Il était déjà cinq heures du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, où s’élèvent les ruines d’une ancienne forteresse, les maisons bâties sur pilotis, dans lesquelles s’abrite une population de six à sept mille âmes, les larges rues, bordées de fossés, d’où s’échappe un incessant concert de grenouilles, et le port, assez fréquenté, que domine un phare de premier ordre.

Van Mitten ne put se consoler d’avoir si peu de temps à lui qu’en se faisant cette réflexion: c’est qu’à fuir si vite une telle bourgade, située au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne risquerait point d’y gagner quelque fièvre pernicieuse — ce qui est fort à redouter dans les environs malsains de ce littoral.

Pendant que le Hollandais s’abandonnait à ces réflexions de toutes sortes, Ahmet cherchait à remplacer la chaise de poste, qui eût encore rendu de si longs services sans l’inqualifiable imprudence de son propriétaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou d’occasion, dans cette petite ville de Poti, il n’y fallait certainement pas compter. Une «perecladnaïa», une «araba» russes, cela pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Kéraban était là pour payer le prix de l’acquisition quel qu’il fût. Mais ces divers véhicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins primitives, dépourvues de tout confort, et elles n’ont rien de commun avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu’on y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d’une chaise de poste. Aussi que de retards à craindre avant d’avoir achevé ce parcours! Cependant, il convient d’observer qu’Ahmet n’eut pas même lieu d’être embarrassé sur le choix du véhicule. Ni voitures, ni charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de rejoindre au plus tôt son oncle, pour empêcher que son entêtement ne l’engageât encore en quelque déplorable affaire. Il se décida donc à faire à cheval ce trajet d’une vingtaine de lieues, entre Poti et la frontière turco-russe. Il était bon cavalier, cela va de soi, et Nizib l’avait souvent accompagné dans ses promenades. Van Mitten consulté par lui n’était point sans avoir reçu quelques principes d’équitation, et il répondit, sinon de l’habileté fort improbable de Bruno, du moins de son obéissance à le suivre dans ces conditions.

Il fut donc décidé que le départ s’effectuerait le lendemain matin, afin d’atteindre la frontière le soir même.

Cela fait, Ahmet écrivit une longue lettre à l’adresse du banquier Sélim, lettre qui naturellement commençait par ces mots: «Chère Amasia» Il lui racontait toutes les péripéties du voyage, quel incident venait de se produire à Poti, pourquoi il avait été séparé de son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour ne serait en rien retardé par cette aventure, qu’il saurait bien faire marcher bêtes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se trouver avec son père et Nedjeb à la villa de Scutari pour la date fixée, et même un peu avant, de manière à ne point manquer au rendez-vous.

Cette lettre, à laquelle se mêlaient les plus tendres compliments pour la jeune fille, le paquebot, qui fait un service régulier de Poti à Odessa, devait l’emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit heures, elle serait arrivée à destination, ouverte, lue jusqu’entre les lignes, et peut-être pressée sur un coeur dont Ahmet croyait bien entendre les battements à l’autre bout de la mer Noire. Le fait est que les deux fiancés se trouvaient alors au plus loin l’un de l’autre, c’est-à-dire aux deux extrémités du grand axe d’une ellipse dont l’intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet à suivre la courbe!

Et tandis qu’il écrivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia, que faisait Van Mitten?

Van Mitten, après avoir dîné à l’hôtel, se promenait en curieux dans les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais du port et dès jetées, dont la construction s’achevait alors. Mais il était seul. Bruno, cette fois, ne l’avait point accompagné.

Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprès de son maître, quitte à lui faire de respectueuses mais justes observations sur les complications du présent et les menaces de l’avenir?

C’est que Bruno avait eu une idée. S’il n’y avait à Poti ni berline ni chaise de poste, il s’y trouverait peut-être une balance. Or, pour ce Hollandais amaigri, c’était là ou jamais l’occasion de se peser, de constater le chiffre de son poids actuel comparé au chiffre de son poids primitif.

Bruno avait donc quitté l’hôtel, ayant eu soin d’emporter, sans en rien dire, le guide de son maître, qui devait lui donner en livres bataves l’évaluation des mesures russes dont il ne connaissait pas la valeur.

Sur les quais d’un port où la douane exerce son office, il y a toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux desquelles un homme peut se peser à l’aise.

Bruno ne fut donc point embarrassé à ce sujet. Moyennant quelques kopeks, les préposés se prêtèrent à sa fantaisie. On mit un poids respectable sur un des plateaux d’une balance, et Bruno, non sans quelque secrète inquiétude, monta sur l’autre. A son grand déplaisir, le plateau qui supportait le poids, resta adhérent au sol. Bruno, quelque effort qu’il fit pour s’alourdir — peut-être croyait-il qu’il y réussirait en se gonflant — ne parvint même pas à l’enlever.

«Diable! dit-il, voilà ce que je craignais!»

Un poids un peu moins fort fut posé sur le plateau à la place du premier. . . . Le plateau ne bougea pas davantage.

«Est-il possible!» s’écria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer au coeur.

En ce moment, son regard s’arrêta sur une bonne figure, toute empreinte de bienveillance à son égard.

«Mon maître!» s’écria-t-il.

C’était Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient de conduire sur le quai, précisément à l’endroit où les préposés opéraient pour le compte de son serviteur.

«Mon maître, répéta Bruno, vous ici?

— Moi-même, répondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en train de. . . .

— De me peser . . . oui!

— Le résultat de cette operation, c’est que je ne sais pas s’il existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pèse à l’heure qu’il est.»

Et Bruno fit cette réponse avec une si douloureuse expression de physionomie que le reproche alla jusqu’au coeur de Van Mitten.

«Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri à ce point, mon pauvre Bruno?

— Vous allez en juger, mon maître.»

En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un troisième poids très inférieur aux deux autres.

Cette fois, Bruno le souleva peu a peu — ce qui mit les deux plateaux en équilibre sur une même ligne horizontale.

«Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids?

— Oui! quel est ce poids?» répondit Van Mitten. Cela faisait tout juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de moins.

Aussitôt Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se reporter à la table de comparaison entre les diverses mesures des deux pays.

«Eh bien, mon maître? demanda Bruno, en proie à une curiosité mêlée d’une certaine angoisse, que vaut le pound russe?

— Environ seize ponds et demi de Hollande, répondit Van Mitten, après un petit calcul mental.

— Ce qui fait? . . .

— Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent cinquante et une livres.»

Bruno poussa un cri de désespoir, et, s’élançant hors du plateau de la balance, dont l’autre plateau vint brusquement frapper le sol, il tomba sur un banc, à demi-pâmé.

«Cent cinquante et une livres.» répétait-il, comme s’il eût perdu là près d’un neuvième de sa vie.

En effet, à son départ, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds, ou cent soixante-huit livres, n’en pesait plus que soixante-quinze et demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d’un voyage qui avait été relativement facile, sans véritables privations ni grandes fatigues. Et maintenant que le mal avait commencé, où s’arrêterait-il? Que deviendrait ce ventre que Bruno s’était fabriqué lui-même, qu’il avait mis près de vingt ans à arrondir, grâce à l’observation d’une hygiène bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable moyenne, dans laquelle il s’était maintenu jusqu’alors — surtout à présent que, faute d’une chaise de poste, à travers des contrées sans ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage allait s’accomplir dans des conditions nouvelles!

Voilà ce que se demanda l’anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors, il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d’éventualités terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno méconnaissable, réduit à l’état de squelette ambulant!

Aussi son parti fut-il pris sans l’ombre d’une hésitation. Il se releva, il entraina le Hollandais, qui n’aurait pas eu la force de lui résister, et, s’arrêtant sur le quai, au moment de rentrer à l’hôtel:

«Mon maître, dit-il, il y a des bornes à tout, même à la sottise humaine! Nous n’irons pas plus loin!»

Van Mitten reçut cette déclaration avec ce calme accoutumé, dont rien ne pouvait le faire se départir.

«Comment, Bruno, dit-il, c’est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que tu me proposes de nous fixer?

— Non, mon maître, non! Je vous propose tout simplement de laisser le seigneur Kéraban revenir comme il lui conviendra à Constantinople, pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque pas d’y maigrir davantage — ce qui m’arriverait infailliblement, si je continuais à voyager dans ces conditions.

— Ce parti est peut-être sage à ton point de vue, Bruno, répondit Van Mitten, mais au mien, c’est autre chose. Abandonner mon ami Kéraban lorsque les trois quarts du parcours sont déjà faits, cela mérite quelque réflexion!

— Le seigneur Kéraban n’est point votre ami, répondit Bruno. Il est l’ami du seigneur Kéraban, voilà tout. D’ailleurs, il n’est et ne peut être le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d’embonpoint pour la satisfaction de ses caprices d’amour-propre! Les trois quarts du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrième quart me paraît offrir bien d’autres difficultés à travers un pays à demi sauvage! Qu’il ne vous soit encore rien survenu de personnellement désagréable, à vous, mon maître, d’accord; mais, je vous le répète, si vous vous obstinez, prenez garde! . . . Il vous arrivera malheur!»

L’insistance de Bruno à lui prophétiser quelque grave complication dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser Van Mitten. Ces conseils d’un fidèle serviteur étaient bien pour l’influencer quelque peu. En effet, ce voyage au delà de la frontière russe, à travers les régions peu fréquentées du pachalik de Trébizonde et de l’Anatolie septentrionale, qui échappent presque entièrement à l’autorité du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que l’on regardât à deux fois avant de l’entreprendre. Aussi, étant donné son caractère un peu faible, Van Mitten se sentit-il ébranlé, et Bruno ne fut pas sans s’en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il fit valoir maint argument à l’appui de sa cause, il montra ses habits flottant à la ceinture autour d’un ventre qui s’en allait de jour en jour. Insinuant, persuasif, éloquent même, sous l’empire d’une conviction profonde, il amena enfin son maître à partager ses idées sur la nécessité de séparer son sort du sort de son ami Kéraban.

Van Mitten réfléchissait. Il écoutait avec attention, hochant la tête aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevée, il n’était plus retenu que par la crainte d’avoir une discussion à ce sujet avec son incorrigible compagnon de voyage.

«Eh bien, repartit Bruno, qui avait réponse à tout, les circonstances sont favorables. Puisque le seigneur Kéraban n’est plus là, brûlons la politesse au seigneur Kéraban, et laissons son neveu Ahmet aller le rejoindre à la frontière.»

Van Mitten secoua la tête négativement.

«A cela, il n’y a qu’un empêchement, dit-il.

— Lequel? demanda Bruno.

— C’est que j’ai quitté Constantinople, à peu près sans argent, et que maintenant, ma bourse est vide!

— Ne pouvez-vous, mon maître, faire venir une somme suffisante de la banque de Constantinople?

— Non, Bruno, c’est impossible! Le dépôt de ce que je possède à Rotterdam ne peut pas être déjà fait. . . .

— En sorte que pour avoir l’argent nécessaire à notre retour? . . . demanda Bruno.

— Il faut de toute nécessité que je m’adresse à mon ami Kéraban!» répondit Van Mitten.

Voilà qui n’était pas pour rassurer Bruno. Si son maître revoyait le seigneur Kéraban, s’il lui faisait part de son projet, il y aurait discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment faire? S’adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile! Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir à Van Mitten les moyens d’abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer.

Enfin, voici ce qui fut décidé entre le maître et le serviteur, après un long débat. On quitterait Poti en compagnie d’Ahmet, on irait rejoindre le seigneur Kéraban à la frontière turco-russe. Là, Van Mitten, sous prétexte de santé, en prévision des fatigues à venir, déclarerait qu’il lui serait impossible de continuer un pareil voyage. Dans ces conditions, son ami Kéraban ne pourrait pas insister, et ne se refuserait pas à lui donner l’argent nécessaire pour qu’il pût revenir par mer à Constantinople.

«N’importe! pensa Bruno, une conversation à ce sujet entre mon maître et le seigneur Kéraban, cela ne laisse pas d’être grave.»

Tous deux revinrent à l’hôtel, où les attendait Ahmet. Ils ne lui dirent rien de leurs projets que celui-ci eût sans doute combattus. On soupa, on dormit. Van Mitten rêva que Kéraban le hachait menu comme chair à pâté. On se réveilla de grand matin, et l’on trouva à la porte quatre chevaux prêts à «dévorer l’espace».

Une chose curieuse à voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu’il fut mis en demeure d’enfourcher sa monture. Nouveaux griefs à porter au compte du seigneur Kéraban. Mais il n’y avait pas d’autre moyen de voyager. Bruno dut donc obéir. Heureusement, son cheval était un vieux bidet, incapable de s’emballer, et dont il serait facile d’avoir raison. Les deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n’étaient pas non plus pour les inquiéter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon cavalier, il ne devait avoir d’autre souci que de modérer sa vitesse, afin de ne point distancer ses compagnons de route.

On quitta Poti à cinq heures du matin. A huit heures, un premier déjeuner était pris dans le bourg de Nikolaja, après une traite de vingt verstes, un second déjeuner à Kintryachi, quinze verstes plus loin, vers onze heures — et, vers deux heures après midi, Ahmet, après une nouvelle étape de vingt autres verstes, faisait halte à Batoum, dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient à l’empire moscovite.

Ce port était autrefois un port turc, très heureusement situé à l’embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est fâcheux que la Turquie l’ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d’un bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de bâtiments, même des navires d’un fort tirant d’eau. Quant à la ville, c’est simplement un important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale. Mais la main de la Russie s’allonge démesurément sur les régions transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard les dernières limites du Lazistan.

Là, Ahmet n’était donc pas encore chez lui, comme il y eût été quelques années auparavant. Il lui fallut dépasser Günièh, à l’embouchure du Tchorock, et, à vingt verstes de Batoum, la bourgade de Makrialos, pour atteindre la frontière, dix verstes plus loin.

En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l’oeil peu paternel d’un détachement de Cosaques, les deux pieds posés sur la limite du sol ottoman, dans un état de fureur plus facile à comprendre qu’à décrire.

C’était le seigneur Kéraban. Il était six heures du soir, et depuis le minuit de la veille — instant précis où il avait été rendu à la liberté en dehors du territoire russe — le seigneur Kéraban ne décolérait pas.

Une assez pauvre cabane, bâtie au flanc de la route, misérablement habitée, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres, lui avait servi d’abri ou plutôt de refuge.

Une demi-verste avant d’y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperçu, l’un son oncle, l’autre son ami, avaient pressé leurs chevaux, et ils mirent pied à terre à quelques pas de lui.

Le seigneur Kéraban, allant, venant, gesticulant, se parlant à lui-même ou plutôt se disputant avec lui-même, puisque personne n’était là pour lui tenir tête, ne semblait pas avoir aperçu ses compagnons.

«Mon oncle! s’écria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle!

— Mon ami!» ajouta Van Mitten. Kéraban leur saisit la main à tous deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisière de la route:

«En chemin de fer! s’écria-t-il. Ces misérables m’ont forcé à monter en chemin de fer! . . . Moi! . . . moi!»

Bien évidemment, d’avoir été réduit à ce mode de locomotion, indigne d’un vrai Turc, c’était ce qui excitait chez le seigneur Kéraban la plus violente irritation! Non! il ne pouvait digérer cela! Sa rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent personnage et ce qui en était suivi, le bris de sa chaise de poste, l’embarras où il allait se trouver pour continuer son voyage, il oubliait tout devant cette énormité: avoir été en chemin de fer! Lui, un vieux croyant!

«Oui! c’est indigne! répondit Ahmet, qui pensa que c’était ou jamais le cas de ne pas contrarier son oncle.

— Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, après tout, ami Kéraban, il ne vous est rien arrivé de grave. . . .

— Ah! prenez garde à vos paroles, monsieur Van Mitten! s’écria Kéraban. Rien de grave, dites-vous?»

Un signe d’Ahmet au Hollandais lui indiqua qu’il faisait fausse route. Son vieil ami venait de le traiter de: «Monsieur Van Mitten» et continuait de l’interpeller de la sorte:

«Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles: rien de grave?

— Ami Kéraban, j’entends qu’aucun de ces accidents habituels aux chemins de fer, ni déraillement, ni tamponnement, ni collision. . . .

— Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir déraillé! s’écria Kéraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir déraillé, avoir perdu bras, jambes et tête, entendez-vous, que de survivre à pareille honte!

— Croyez bien, ami Kéraban! . . . reprit Van Mitten, qui ne savait comment pallier ses imprudentes paroles.

— Il ne s’agit pas de ce que je puis croire! répondit Kéraban en marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! . . . Il s’agit de la façon dont vous envisagez ce qui vient d’arriver à l’homme qui, depuis trente ans, se croyait votre ami.»

Ahmet voulut détourner une conversation dont le plus clair résultat eût été d’empirer les choses.

«Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l’affirmer, vous avez mal compris monsieur Van Mitten. . . .

— Vraiment!

— Ou plutôt monsieur Van Mitten s’est mal exprimé! Tout comme moi, il ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits Cosaques vous ont infligé!»

Heureusement, tout cela était dit en turc, et les «maudits Cosaques» n’y pouvaient rien comprendre.

«Mais, en somme, mon oncle, c’est à un autre qu’il faut faire remonter la cause de tout cela! C’est un autre qui est responsable de ce qui vous est arrivé! C’est l’impudent personnage qui a fait obstacle à votre passage au railway de Poti! C’est ce Saffar! . . .

— Oui! ce Saffar! s’écria Kéraban, très opportunément lancé par son neveu sur cette nouvelle piste.

— Mille fois oui, ce Saffar! se hâta d’ajouter Van Mitten. C’est là ce que je voulais dire, ami Kéraban!

— L’infâme Saffar! dit Kéraban.

— L’infâme Saffar!» répéta Van Mitten en se mettant au diapason de son interlocuteur.

Il aurait même voulu employer un qualificatif plus énergique encore, mais il n’en trouva pas.

«Si nous le rencontrons jamais! . . . dit Ahmet.

— Et ne pouvoir retourner à Poti! s’écria Kéraban, pour lui faire payer son insolence, le provoquer, lui arracher l’âme du corps, le livrer à la main du bourreau! . . .

— Le faire empaler!. . . . » crut devoir ajouter Van Mitten, qui se faisait féroce pour reconquérir une amitié compromise.

Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un serrement de main de son ami Kéraban.

«Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se mettre à la recherche de ce Saffar!

— Et pourquoi, mon neveu?

— Ce personnage n’est plus à Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes arrivés, il venait de s’embarquer sur le paquebot qui fait le service du littoral de l’Asie Mineure.

— Le littoral de l’Asie Mineure! s’écria Kéraban, Mais notre itinéraire ne suit-il pas ce littoral?

— En effet, mon oncle!

— Eh bien! si l’infâme Saffar, répondit Kéraban, se rencontre sur mon chemin, Vallah-billah tielah! Malheur à lui!»

Après avoir prononcé cette formule qui est le «serment de Dieu», le seigneur Kéraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.

Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait aux voyageurs? De suivre la route à cheval, cela ne pouvait sérieusement se proposer au seigneur Kéraban. Sa corpulence s’y opposait. S’il eût souffert du cheval, le cheval aurait encore plus souffert de lui. Il fut donc convenu que l’on se rendrait à Choppa, la bourgade la plus rapprochée. Ce n’était que quelques verstes à faire, et Kéraban les ferait à pied — Bruno aussi, car il était tellement moulu qu’il n’aurait pu réenfourcher sa monture.

«Et cette demande d’argent dont vous devez parler? . . . dit-il à son maître qu’il avait tiré à part.

— A Choppa!» répondit Van Mitten.

Et il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où il devrait toucher cette question délicate.

Quelques instants après, les voyageurs descendaient la route dont la pente côtoie les rivages du Lazistan.

Une dernière fois, le seigneur Kéraban se retourna pour montrer le poing aux Cosaques, qui l’avaient si désobligeamment embarqué — lui! — dans un wagon de chemin de fer, et, au détour de la côte, il perdit de vue la frontière de l’empire moscovite.

II

Dans Lequel Van Mitten se Décide a Céder aux Obsessions de Bruno, et ce qui s’Ensuit.

«Un singulier pays! écrivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent à la terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre et tricotent la laine.»

Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commençait la seconde partie de l’itinéraire.

C’est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontière caucasienne, cette portion de l’Arménie turque, comprise entre les vallées du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu de voyageurs, depuis le Français Th. Deyrolles, se sont aventurés à travers ces districts du pachalik de Trébizonde, entre ces montagnes de moyenne altitude, dont l’écheveau s’embrouille confusément jusqu’au lac de Van, et enserre la capitale de l’Arménie, celle Erzeroum, chef-lieu d’un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants.

Et cependant, ce pays a vu s’accomplir de grands faits historiques. En quittant ces plateaux où les deux branches de l’Euphrate prennent leur source, Xénophon et ses Dix Mille, reculant devant les armées d’Artaxerce Mnémon, arrivèrent sur le bord du Phase. Ce Phase n’est point le Rion qui se jette à Poti: c’est le Kour, descendu de la région caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan à travers lequel le seigneur Kéraban et ses compagnons allaient maintenant s’engager.

Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations précieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les érudits de la Hollande! Et pourquoi n’aurait-il pas retrouvé l’endroit précis ou Xénophon, général, historien, philosophe, livra bataille aux Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont Chenium, d’où les Grecs saluèrent de leurs acclamations les flots si désirés du Pont-Euxin?

Mais Van Mitten n’avait ni le temps de voir ni le loisir d’étudier, ou plutôt on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir à la charge, de relancer son maître, afin que celui-ci empruntât au seigneur Kéraban ce qu’il fallait pour se séparer de lui.

«A Choppa!» répondait invariablement Van Mitten.

On se dirigea donc vers Choppa. Mais là, trouverait-on un moyen de locomotion, un véhicule quelconque, pour remplacer la confortable chaise, brisée au railway de Poti?

C’était une assez grave complication. Il y avait encore près de deux cent cinquante lieues à faire, et dix-sept jours seulement jusqu’à cette date du 30 courant. Or, c’était à cette date que le seigneur Kéraban devait être de retour! C’était à cette date qu’Ahmet comptait retrouver à la villa de Scutari la jeune Amasia qui l’y attendrait pour la célébration du mariage! On comprend donc que l’oncle et le neveu fussent non moins impatients l’un que l’autre. De là, un très sérieux embarras sur la manière dont s’accomplirait cette seconde moitié du voyage.

De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans ces petites bourgades perdues de l’Asie Mineure, il n’y fallait point compter.

Force serait de s’accommoder de l’un des véhicules du pays, et cet appareil de locomotion ne pourrait être que des plus rudimentaires.

Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral, le seigneur Kéraban à pied, Bruno traînant par la bride son cheval et celui de son maître qui préférait marcher à côté de son ami; Nizib, monté et tenant la tête de la petite caravane. Quant à Ahmet, il avait pris les devants, afin de préparer les logements à Choppa, et faire l’acquisition d’un véhicule, de manière à repartir au soleil levant.

La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Kéraban couvait intérieurement sa colère, qui se manifestait par ces mots souvent répétés: «Cosaques, railway, wagon, Saffar!» Lui, Van Mitten, guettait l’occasion de s’ouvrir à qui de droit de ses projets de séparation; mais il n’osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l’état où était son ami qui se fût enlevé au moindre mot.

On arriva à Choppa à neuf heures du soir. Cette étape, faite à pied, exigeait le repos de toute une nuit. L’auberge était médiocre; mais, la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures consécutives, tandis qu’Ahmet, le soir même, se mettait en campagne pour trouver un moyen de transport.

Le lendemain, 14 septembre, à sept heures, une araba était tout attelée devant la porte de l’auberge.

Ah! qu’il y avait lieu de regretter l’antique chaise de poste, remplacée par une sorte de charrette grossière, montée sur deux roues, dans laquelle trois personnes pouvaient à peine trouver place! Deux chevaux à ses brancards, ce n’était pas trop pour enlever cette lourde machine. Très heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l’araba d’une bâche imperméable, tendue sur des cercles de bois, de manière à tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s’en contenter en attendant mieux; mais il n’était pas probable que l’on pût se rendre à Trébizonde en plus confortable et plus rapide équipage.

On le comprendra aisément: à la vue de cette araba, Van Mitten, si philosophe qu’il fût, et Bruno, absolument éreinté, ne purent dissimuler une certaine grimace qu’un simple regard du seigneur Kéraban dissipa en un instant.

«Voilà tout ce que j’ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant l’araba.

— Et c’est tout ce qu’il nous faut! répondit Kéraban, qui, pour rien au monde, n’eût voulu laisser voir l’ombre d’un regret à l’endroit de son excellente chaise de poste.

— Oui . . . reprit Ahmet, avec une bonne litière de paille dans cette araba. . . .

— Nous serons comme des princes, mon neveu!

— Des princes de théâtre! murmura Bruno.

— Hein? fit Kéraban.

— D’ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu’à cent soixante agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trébizonde, et là, j’y compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur équipage.

— Je répète que celui-ci suffira!» dit Kéraban, en observant, sous son sourcil froncé, s’il surprendrait au visage de ses compagnons l’apparence d’une contradiction.

Mais tous, écrasés par ce formidable regard s’étaient fait une figure impassible.

Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno devaient prendre place dans l’araba, dont l’un des chevaux serait monté par le postillon, chargé du soin de relayer après chaque étape; Ahmet et Nizib, très habitués aux fatigues de l’équitation, suivraient à cheval. On espérait ainsi ne point éprouver trop de retard jusqu’à Trébizonde. Là, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de terminer ce voyage le plus confortablement possible.

Le seigneur Kéraban donna donc le signal du départ, après que l’araba eut été munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux narghilés, heureusement sauvés de la collision, et qui furent mis à la disposition de leurs propriétaires. D’ailleurs, les bourgades de cette partie du littoral sont assez rapprochées les unes des autres. Il est même rare que plus de quatre à cinq lieues les séparent. On pourrait donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que l’impatient Ahmet consentit à accorder quelques heures de repos et surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment approvisionnés.

«En route!» répéta Ahmet après son oncle, qui avait déjà pris place dans l’araba.

En ce moment, Bruno s’approcha de Van Mitten, et d’un ton grave, presque impérieux:

«Mon maître, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au seigneur Kéraban?

— Je n’ai pas encore trouvé l’occasion, répondit évasivement Van Mitten. D’ailleurs, il ne me paraît pas très bien disposé. . . .

— Ainsi, nous allons monter là-dedans? reprit Bruno en désignant l’araba d’un geste de profond dédain!

— Oui. . . . provisoirement!

— Mais quand vous déciderez-vous à faire cette demande d’argent de laquelle dépend notre liberté?

— A la prochaine bourgade, répondit Van Mitten.

— A la prochaine bourgade? . . .

— Oui! à Archawa!»

Bruno hocha la tête en signe de désapprobation et s’installa derrière son maître au fond de l’araba. La lourde charrette partit d’un assez bon trot sur les pentes de la route.

Le temps laissait à désirer. Des nuages, d’apparence orageuse, s’amoncelaient dans l’ouest. On sentait, au delà de l’horizon, certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la côte, battue de plein fouet par les courants atmosphériques venus du large, ne devait pas être facile à suivre; mais on ne commande pas au temps, et les fatalistes fidèles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre comme il vient. Toutefois, il était à craindre que la mer Noire ne continuât pas à justifier longtemps son nom grec de Pontus Euxinus, le «bien hospitalier», mais plutôt son nom turc de Kara Dequitz, qui est de moins bon augure.

Fort heureusement, ce n’était point la partie élevée et montagneuse du Lazistan que coupait l’itinéraire adopté. Là, les routes manquent absolument, et il faut s’aventurer à travers des forêts que la hache du bûcheron n’a point encore aménagées. Le passage de l’araba y eût été à peu près impossible. Mais la côte est plus praticable, et le chemin n’y fait jamais défaut d’une bourgade à l’autre. Il circule au milieu des arbres fruitiers, sous l’ombrage des noyers, des châtaigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes, enguirlandés par les inextricables sarments de la vigne sauvage.

Toutefois, si cette lisière du Lazistan offre un passage assez facile aux voyageurs, elle n’est pas saine dans ses parties basses. Là s’étendent des marécages pestilentiels; là règne le typhus à l’état endémique, depuis le mois d’août jusqu’au mois de mai. Par bonheur pour le seigneur Kéraban et les siens, on était en septembre, et leur santé ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies, non! Or, si on ne se guérit pas toujours, on peut toujours se reposer. Et lorsque le plus entêté des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons ne pouvaient rien avoir à lui répondre.

L’araba s’arrêta à la bourgade d’Archawa, vers neuf heures du matin. On se mit en mesure d’en repartir une heure après, sans que Van Mitten eût trouvé le joint pour toucher un mot de ses fameux projets d’emprunt à son ami Kéraban.

De là, cette demande de Bruno:

«Eh bien, mon maître, est-ce fait? . . .

— Non, Bruno, pas encore.

— Mais il serait temps de. . . .

— A la prochaine bourgade!

— A la prochaine bourgade? . . .

— Oui, à Witse.»

Et Bruno, qui, au point de vue pécuniaire, dépendait de son maître comme son maître dépendait du seigneur Kéraban, reprit place dans l’araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur.

«Qu’a-t-il donc, ce garçon? demanda Kéraban.

— Rien, se hâta de répondre Van Mitten, pour détourner la conversation. Un peu fatigué, peut-être!

— Lui! répliqua Kéraban. Il a une mine superbe! Je trouve même qu’il engraisse!

— Moi! s’écria Bruno, touché au vif.

— Oui! il a des dispositions à devenir un beau et bon Turc, de majestueuse corpulence!»

Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait éclater à ce compliment, si inopportunément envoyé, et Bruno se tut.

Cependant, l’araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui provoquaient de violentes secousses à l’intérieur, lesquelles se traduisaientpar des contusions plus désagréables que douloureuses, il n’y aurait rien eu à dire.

La route n’était pas déserte. Quelques Lazes la parcouraient, descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eût été moins préoccupé de son «interpellation», il aurait pu noter sur ses tablettes les différences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes. Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulées autour de la tête en manière de coiffure, remplace la calotte géorgienne. Sur la poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint, élégants et souples, s’écartèlent les deux cartouchières disposées comme les tuyaux d’une flûte de Pan. Un fusil court de canon, un poignard à large lame, fiché dans une ceinture bordée de cuivre, constituent leur armement habituel.

Quelques âniers suivaient aussi la route et transportaient aux villages maritimes les productions en fruits de toutes les espèces, qui se récoltent dans la zone moyenne.

En somme, si le temps eût été plus sûr, le ciel moins menaçant, les voyageurs n’auraient point eu trop à se plaindre du voyage, même fait dans ces conditions.

A onze heures du matin, ils arrivèrent à Witse sur l’ancien Pyxites, dont le nom grec «buis» est suffisamment justifié par l’abondance de ce végétal aux environs. Là, on déjeuna sommairement — trop sommairement, paraît-il, au gré du seigneur Kéraban — qui, cette fois, laissa échapper un grognement de mauvaise humeur.

Van Mitten ne trouva donc pas encore là l’occasion favorable pour lui toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir, lorsque Bruno, le tirant à part, lui dit:

«Eh bien, mon maître?

— Eh bien, Bruno, à la bourgade prochaine.

— Comment?

— Oui! à Artachen!»

Et Bruno, outre d’une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond de l’araba, tandis que son maître jetait un coup d’oeil ému à ce romantique paysage, où se retrouvait toute la propreté hollandaise unie au pittoresque italien.

Il en fut d’Artachen comme de Witse et d’Archawa. On y relaya à trois heures du soir; on en repartit à quatre; mais, sur une sérieuse mise en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son maître s’engagea à faire sa demande, avant d’arriver à la bourgade d’Atina, où il avait été convenu que l’on passerait la nuit. Il y avait cinq lieues à enlever pour atteindre cette bourgade — ce qui porterait à une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette journée. En vérité, ce n’était pas mal pour une simple charrette; mais la pluie, qui menaçait de tomber, allait la retarder, sans doute, en rendant la route peu praticable.

Ahmet ne voyait pas sans inquiétude la période du mauvais temps s’accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au large. L’atmosphère alourdie rendait la respiration difficile. Très certainement, dans la nuit ou le soir, un orage éclaterait en mer. Après les premiers coups de foudre, l’espace, profondément troublé par les décharges électriques, serait balayé à coups de bourrasque, et la bourrasque ne se déchaînerait pas sans que les vapeurs ne se résolussent en pluie.

Or, trois voyageurs, c’était tout ce que pouvait contenir l’araba. Ni Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui, d’ailleurs, ne résisterait peut-être pas aux assauts de la tourmente. Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait urgence à gagner la prochaine bourgade.

Deux ou trois fois, le seigneur Kéraban passa la tête hors de la bâche et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.

«Du mauvais temps? fit-il.

— Oui, mon oncle, répondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais avant que l’orage n’éclate!

— Dès que la pluie commencera à tomber, reprit Kéraban, tu nous rejoindras dans la charrette.

— Et qui me cédera sa place?

— Bruno! Ce brave garçon prendra ton cheval. . . .

— Certainement,» ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise grâce à refuser . . . pour son fidèle serviteur.

Mais que l’on tienne pour certain qu’il ne le regarda pas en faisant cette réponse. Il ne l’aurait pas osé. Bruno devait se tenir à quatre pour ne point faire explosion. Son maître le sentait bien. «Le mieux est de nous dépêcher, reprit Ahmet. Si la tempête se déchaîne, les toiles de l’araba seront traversées en un instant, et la place n’y sera plus tenable.

— Presse ton attelage, dit Kéraban au postillon, et ne lui épargne pas les coups de fouet!»

Et, de fait, le postillon, qui n’avait pas moins hâte que ses voyageurs d’arriver à Atina, ne les épargnait guère. Mais les pauvres bêtes, accablées par la lourdeur de l’air, ne pouvaient se maintenir au trot sur une route que le macadam n’avait pas encore nivelée.

Combien le seigneur Kéraban et les siens durent envier le «tchapar», dont l’équipage croisa leur araba vers les sept heures du soir! C’était le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte à Téhéran les dépêches de l’Europe. Il n’emploie que douze jours pour se rendre de Trébizonde à la capitale de la Perse, avec les deux ou trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptiès qui l’escortent. Mais, aux relais, on lui doit la préférence sur tous autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant à Atina, de n’y plus trouver que des chevaux épuisés.

Par bonheur, cette pensée ne vint point au seigneur Kéraban. Il aurait eu là une occasion toute naturelle d’exhaler de nouvelles plaintes, et en eût profité, sans doute!

Peut-être, d’ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui fut enfin fournie par Van Mitten.

Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites à Bruno, se hasarda enfin à s’exécuter, mais en y mettant toute l’adresse possible. Le mauvais temps qui menaçait lui parut être un excellent exorde pour entrer en matière.

«Ami Kéraban, dit-il tout d’abord, du ton d’un homme qui ne veut point donner de conseil, mais qui en demande plutôt, que pensez-vous de cet état de l’atmosphère?

— Ce que j’en pense? . . .

— Oui! . . . Vous le savez, nous touchons à l’équinoxe d’automne, et il est à craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorisé pendant la seconde partie que pendant la première!

— Eh bien, nous serons moins favorisés, voilà tout! répondit Kéraban d’une voix sèche. Je n’ai pas le pouvoir de modifier à mon gré les conditions atmosphériques! Je ne commande pas aux éléments, que je sache, Van Mitten!

— Non . . . évidemment, répliqua le Hollandais, que ce début n’encourageait guère. Ce n’est pas ce que je veux dire, mon digne ami!

— Que voulez-vous dire, alors?

— Qu’après tout, ce n’est peut-être là qu’une apparence d’orage ou tout au plus un orage qui passera. . . .

— Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins longtemps, . . . comme les discussions, mais ils passent, . . . et le beau temps leur succède . . . naturellement!

— A moins, fit observer Van Mitten, que l’atmosphère ne soit si profondément troublée! . . . Si ce n’était pas la période de l’équinoxe. . . .

— Quand on est dans l’équinoxe, répondit Kéraban, il faut bien se résigner à y être! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans l’équinoxe! . . . On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?

— Non! . . . Je vous assure. . . . Vous reprocher . . . moi, ami Kéraban,» répondit Van Mitten.

L’affaire s’engageait mal, c’était trop évident. Peut-être, s’il n’avait eu derrière lui Bruno, dont il entendait les sourdes incitations, peut-être Van Mitten eût-il abandonné cette conversation dangereuse, quitte à la reprendre plus tard. Mais il n’y avait plus moyen de reculer — d’autant moins que Kéraban, l’interpellant, d’une façon directe, cette fois, lui dit en fronçant le sourcil:

«Qu’avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une arrière-pensée?

— Moi?

— Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n’aime pas les gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!

— Moi! vous faire mauvaise mine?

— Avez-vous quelque chose à me reprocher? Si je vous ai invité à dîner à Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas à Scutari? Est-ce ma faute, si ma chaise a été brisée sur ce maudit chemin de fer?»

Oh! oui! c’était sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se garda bien de le lui reprocher!

«Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n’avons plus qu’une araba pour tout véhicule? Voyons! parlez!»

Van Mitten, troublé, ne savait déjà plus que répondre. Il se borna donc à demander à son peu endurant compagnon s’il comptait rester soit à Atina, soit même à Trébizonde, au cas où le mauvais temps rendrait le voyage trop difficile.

«Difficile ne veut pas dire impossible, n’est-ce pas? répondit Kéraban, et comme j’entends être arrivé à Scutari pour la fin du mois, nous continuerons notre route, quand bien même tous les éléments seraient conjurés contre nous!»

Van Mitten fit appel alors à tout son courage, et formula, non sans une évidente hésitation dans la voix, sa fameuse proposition.

«Eh bien, ami Kéraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission . . . oui . . . la permission de rester à Atina.

— Vous me demandez la permission de rester à Atina? . . . répondit Kéraban en scandant chaque syllabe.

— Oui . . . la permission . . . l’autorisation, . . . car je ne voudrais rien faire sans votre aveu . . . de . . . de. . . .

— De nous séparer, n’est-ce pas?

— Oh! temporairement . . . très temporairement! . . . se hâta d’ajouter Van Mitten. Nous sommes bien fatigués, Bruno et moi! Nous préférerions revenir par mer à Constantinople . . . oui! . . . par mer. . . .

— Par mer?

— Oui . . . ami Kéraban. . . . Oh! je sais que vous n’aimez pas la mer! . . . Je ne dis pas cela pour vous contrarier! . . . Je comprends très bien que l’idée de faire une traversée quelconque vous soit désagréable! . . . Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez à suivre la route du littoral! . . . Mais la fatigue commence à me rendre ce déplacement trop pénible . . . et . . . à le bien regarder, Bruno maigrit! . . .

— Ah! . . . Bruno maigrit! dit Kéraban, sans même se retourner vers l’infortuné serviteur, qui, d’une main fébrile, montrait ses vêtements flottant sur son corps émacié.

— C’est pourquoi, ami Kéraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne pas trop nous en vouloir, si nous restons à la bourgade d’Atina, d’où nous gagnerons l’Europe dans des conditions plus acceptables! . . . Je vous le répète, nous vous retrouverons à Constantinople . . . ou plutôt à Scutari, oui . . . à Scutari, et ce n’est pas moi qui me ferai attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!»

Van Mitten avait dit tout ce qu’il voulait dire. Il attendait la réponse du seigneur Kéraban. Serait-ce un simple acquiescement à une demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise à partie dans un éclat de colère?

Le Hollandais courbait la tête, sans oser lever les yeux sur son terrible compagnon.

«Van Mitten, répondit Kéraban d’un ton plus calme qu’on n’aurait pu l’espérer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre proposition ait lieu de m’étonner, et qu’elle soit même de nature à provoquer. . . .

— Ami Kéraban! . . . s’écria Van Mitten, qui sur ce mot, crut à quelque violence imminente.

— Laissez-moi achever, je vous prie! dit Kéraban. Vous devez bien penser que je ne puis voir cette séparation sans un réel chagrin! J’ajoute même que je ne me serais pas attendu à cela de la part d’un correspondant, lié à moi par trente ans d’affaires. . . .

— Kéraban! fit Van Mitten.

— Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s’écria Kéraban, qui ne put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, après tout, Van Mitten, vous êtes libre! Vous n’êtes ni mon parent ni mon serviteur! Vous n’êtes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, même de briser les liens d’une vieille amitié!

— Kéraban! . . . mon cher Kéraban! . . . répondit Van Mitten, très ému de ce reproche.

— Vous resterez donc à Atina, s’il vous plaît de rester à Atina, ou même à Trébizonde, s’il vous plaît de rester à Trébizonde!»

Et là-dessus, le seigneur Kéraban s’accota dans son coin, comme un homme qui n’a plus auprès de lui que des indifférents, des étrangers, dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage.

En somme, si Bruno était enchanté de la tournure qu’avaient prise les choses, Van Mitten ne laissait pas d’être très chagriné d’avoir causé cette peine à son ami. Mais enfin, son projet avait réussi, et, bien que l’idée lui en vînt peut-être, il ne pensa pas qu’il y eût lieu de retirer sa proposition. D’ailleurs, Bruno était là.

Restait alors la question d’argent, l’emprunt à contracter pour être en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d’achever le voyage dans d’autres conditions. Cela ne pouvait faire difficulté. L’importante part qui revenait à Van Mitten dans sa maison de Rotterdam, allait être prochainement versée à la banque de Constantinople, et le seigneur Kéraban n’aurait qu’à se rembourser de la somme prêtée au moyen du chèque que lui donnerait le Hollandais.

«Ami Kéraban? dit Van Mitten, après quelques minutes d’un silence qui ne fut interrompu par personne.

— Qu’y a-t-il encore, monsieur? demanda Kéraban, comme s’il eût répondu à quelque importun.

— En arrivant à Atina! . . . reprit Van Mitten, que ce mot de «monsieur» avait frappé au coeur.

— Eh bien, en arrivant à Atina, répondit Kéraban, nous nous séparerons! . . . C’est convenu!

— Oui, sans doute . . . Kéraban!»

En vérité, il n’osa pas dire: mon ami Kéraban!

«Oui . . . sans doute. . . . Aussi je vous prierai de me laisser quelque argent. . . .

— De l’argent! Quel argent? . . .

— Une petite somme . . . dont vous vous rembourserez . . . à la Banque de Constantinople. . . .

— Une petite somme?

— Vous savez que je suis parti presque sans argent . . . et, comme vous vous étiez généreusement chargé des frais de ce voyage. . . .

— Ces frais ne regardent que moi!

— Soit! . . . Je ne veux pas discuter. . . .

— Je ne vous aurais pas laissé dépenser une seule livre, répondit Kéraban, non pas même une!

— Je vous en suis fort reconnaissant, répondit Van Mitten, mais aujourd’hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai obligé de. . . .

— Je n’ai point d’argent à vous prêter, répondit sèchement Kéraban, et il ne me reste, à moi, que ce qu’il faut pour achever ce voyage!

— Cependant . . . vous me donnerez bien? . . .

— Rien, vous dis-je!

— Comment? . . . fit Bruno.

— Bruno se permet de parler, je crois! . . . dit Kéraban d’un ton plein de menaces.

— Sans doute, répliqua Bruno.

— Tais-toi, Bruno,» dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette intervention de son serviteur pût envenimer le débat.

Bruno se tut.

«Mon cher Kéraban, reprit Van Mitten, il ne s’agit, après tout, que d’une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques jours à Trébizonde. . . .

— Minime ou non, monsieur, dit Kéraban, n’attendez absolument rien de moi!

— Mille piastres suffiraient! . . .

— Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Kéraban, qui commençait à se mettre en colère.

— Quoi! rien?

— Rien!

— Mais alors. . . .

— Alors, vous n’avez qu’à continuer ce voyage avec nous, monsieur Van Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant à vous laisser une piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener à votre convenance . . . jamais!

— Jamais? . . .

— Jamais!»

La manière dont ce «jamais» fut prononcé était bien pour faire comprendre à Van Mitten et même à Bruno, que la résolution de l’entêté était irrévocable. Quand il avait dit non, c’était dix fois non!

Van Mitten fut-il particulièrement blessé de ce refus de Kéraban, autrefois son correspondant et naguère son ami, il serait difficile de l’expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d’un Hollandais, flegmatique et réservé, renferme de mystères. Quant à Bruno, il était outré! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces conditions, et peut-être dans de pires encore? Il lui faudrait poursuivre cette route absurde, cet itinéraire insensé, en charrette, à cheval, à pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d’un têtu d’Osmanli, devant lequel tremblait son maître! Il lui faudrait perdre enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur Kéraban, en dépit des contrariétés et des fatigues, continuerait à se maintenir dans une rotondité majestueuse!

Oui! Mais qu’y faire? Aussi Bruno, n’ayant pas d’autre ressource que de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea à rester seul, à abandonner Van Mitten à toutes les conséquences d’une pareille tyrannie. Mais la question d’argent se dressait devant lui, comme elle s’était dressée devant son maître, lequel n’avait pas seulement de quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre!

Pendant ces discussions, l’araba marchait péniblement. Le ciel, horriblement lourd, semblait s’abaisser sur la mer. Les sourds mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au delà de l’horizon, le vent soufflait déjà en tempête.

Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres bêtes ne marchaient plus qu’avec peine. Ahmet les excitait de son côté, tant il avait hâte d’arriver à la bourgade d’Atina; mais, qu’il y fût devancé par l’orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute.

Le seigneur Kéraban, les yeux fermés, ne disait pas un mot. Ce silence pesait à Van Mitten, qui eût préféré quelque bonne bourrade de son ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de maugréements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce serait terrible!

Enfin, Van Mitten n’y tint plus, et, se penchant à l’oreille de Kéraban, de manière que Bruno ne put l’entendre:

«Ami Kéraban? dit-il.

— Qu’y a-t-il? demanda Kéraban.

— Comment ai-je pu céder à cette idée de vous quitter, ne fût-ce qu’un instant? reprit Van Mitten.

— Oui! comment?

— En vérité, je ne le comprends pas!

— Ni moi!» répondit Kéraban.

Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Kéraban, qui accueillit ce repentir par une généreuse pression, dont les doigts du Hollandais devaient porter longtemps la marque.

Il était alors neuf heures du soir. La nuit se faisait très sombre. L’orage venait d’éclater avec une extrême violence. L’horizon s’embrasa de grands éclairs blancs, bien qu’on ne put entendre encore les éclats de la foudre. La bourrasque devint bientôt si forte, que, plusieurs fois, on put craindre que l’araba ne fût renversée sur la route. Les chevaux, épuisés, épouvantés, s’arrêtaient à chaque instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que bien difficilement à les maintenir.

Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans abri, sur cette falaise battue par les vents d’ouest. Il s’en fallait encore d’une demi-heure avant que la bourgade ne pût être atteinte.

Ahmet, très inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu’au tournant de la côte une vive lueur apparut à une portée de fusil. C’était le feu du phare d’Atina, élevé sur la falaise, en avant de la bourgade, et qui projetait une lumière assez intense au milieu de l’obscurité.

Ahmet eut la pensée de demander, pour la nuit, l’hospitalité aux gardiens, qui devaient être à leur poste.

Il frappa à la porte de la maisonnette, construite au pied du phare.

Quelques instants de plus, le seigneur Kéraban et ses compagnons n’auraient pu résister aux coups de la tempête.

III

Dans Lequel Bruno Joue a son Camarade Nizib un Tour que le Lecteur Voudra Bien lui Pardonner.

Une grossière maison de bois, divisée en deux chambres avec fenêtres ouvertes sur la mer, un pylône, fait de poutrelles, supportant un appareil catoptrique, c’est-à-dire une lanterne à réflecteurs, et dominant le toit d’une soixantaine de pieds, tel était le phare d’Atina et ses dépendances. Donc rien de plus rudimentaire.

Mais, tel qu’il était, ce feu rendait de grands services à la navigation, au milieu de ces parages. Son établissement ne datait que de quelques années. Aussi, avant que les difficiles passes du petit port d’Atina qui s’ouvre plus à l’ouest fussent éclairées, que de navires s’étaient mis à la côte au fond de ce cul-de-sac du continent asiatique! Sous la poussée des brises du nord et de l’ouest, un steamer a de la peine à se relever, malgré les efforts de sa machine — à plus forte raison, un bâtiment à voiles, qui ne peut lutter qu’en biaisant contre le vent.

Deux gardiens demeuraient à poste fixe dans la maisonnette de bois, disposée au pied du phare; une première chambre leur servait de salle commune; une seconde contenait les deux couchettes qu’ils n’occupaient jamais ensemble, l’un d’eux étant de garde chaque nuit, aussi bien pour l’entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque quelque navire s’aventurait sans pilote dans les passes d’Atina.

Aux coups qui furent frappés du dehors, la porte de la maisonnette s’ouvrit. Le seigneur Kéraban, sous la violente poussée de l’ouragan — ouragan lui-même! — entra précipitamment, suivi d’Ahmet, de Van Mitten, de Bruno et de Nizib.

«Que demandez-vous? dit l’un des gardiens, que son compagnon, réveillé par le bruit, rejoignit presque aussitôt.

— L’hospitalité pour la nuit? répondit Ahmet.

— L’hospitalité? reprit le gardien. Si ce n’est qu’un abri qu’il vous faut, la maison est ouverte.

— Un abri, pour attendre le jour, répondit Kéraban, et de quoi apaiser notre faim.

— Soit, dit le gardien, mais vous auriez été mieux dans quelque auberge du bourg d’Atina.

— A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten.

— A une demi-lieue-environ du phare et en arrière des falaises, répondit le gardien.

— Une demi-lieue à faire par ce temps horrible! s’écria Kéraban. Non, mes braves gens, non! . . . Voici des bancs sur lesquels nous pourrons passer la nuit! . . . Si notre araba et nos chevaux peuvent s’abriter derrière votre maisonnette, c’est tout ce qu’il nous faudra! . . . Demain, dès qu’il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu’Allah nous vienne en aide pour y trouver quelque véhicule plus convenable. . . .

— Plus rapide, surtout! . . . ajouta Ahmet.

— Et moins rude! . . . murmura Bruno entre ses dents.

— . . . que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! . . . répliqua le seigneur Kéraban, qui jeta un regard sévère au rancunier serviteur de Van Mitten.

— Seigneur, reprit le gardien, je vous répète que notre demeure est à votre service. Bien des voyageurs y ont déjà cherché asile contre le mauvais temps et se sont contentés. . . .

— De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mêmes!» répondit Kéraban.

Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se féliciter d’avoir trouvé un tel refuge, si peu confortable qu’il fût, à entendre le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.

Mais, dormir, c’est bien, à la condition que le sommeil soit précédé d’un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit l’observation, en rappelant que les réserves de l’araba étaient absolument épuisées.

«Au fait, demanda Kéraban, qu’avez-vous à nous offrir, mes braves gens, . . . en payant, bien entendu?

— Bon ou mauvais, répondit un des gardiens, il y a ce qu’il y a, et toutes les piastres du trésor impérial ne vous feraient pas trouver autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare!

— Ce sera suffisant! répondit Ahmet.

— Oui! . . . s’il y en a assez! . . . murmura Bruno, dont les dents s’allongeaient sous la surexcitation d’une véritable fringale.

— Passez dans l’autre chambre, répondit le gardien. Ce qui est sur la table est à votre disposition!

— Et Bruno nous servira, répondit Kéraban, tandis que Nizib ira aider le postillon à remiser le moins mal possible, à l’abri du vent, notre araba et son équipage!»

Sur un signe de son maître, Nizib sortit aussitôt, afin de tout disposer pour le mieux.

En même temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un foyer de bois flambant, près d’une petite table. Là, dans des plats grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les voyageurs affamés firent honneur. Bruno, les regardant manger si avidement, semblait même penser qu’ils leur en faisaient trop.

«Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van Mitten, après un quart d’heure d’un travail de mastication que le serviteur du digne Hollandais trouva interminable.

— Non certes, répondit le seigneur Kéraban, il n’y a pas de raison pour qu’ils meurent de faim plus que leurs maîtres!

— Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.

— Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! . . . ajouta Kéraban! . . . Ah! ces Cosaques! . . . on en pendrait cent. . . .

— Oh! fit Van Mitten.

— Mille . . . dix mille . . . cent mille . . . ajouta Kéraban en secouant son ami d’une main vigoureuse, qu’il en resterait trop encore! . . . Mais la nuit s’avance! . . . Allons dormir!

— Oui, cela vaut mieux!» répondit Van Mitten, qui, par ce «oh!» intempestif, avait failli provoquer le massacre d’une grande partie des tribus nomades de l’Empire moscovite.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la première chambre, au moment où Nizib y rejoignait Bruno pour souper avec lui. Là, s’enveloppant de leur manteau, étendus sur les bancs, tous trois cherchèrent à tromper dans le sommeil les longues heures d’une nuit de tempête. Mais il leur serait bien difficile, sans doute, de dormir dans ces conditions.

Cependant, Bruno et Nizib, attablés l’un devant l’autre, se préparaient à achever consciencieusement ce qui restait dans les plats et au fond des brocs — Bruno, toujours très dominateur avec Nizib, Nizib, toujours très déférent vis-à-vis de Bruno.

«Nizib, dit Bruno, à mon avis, lorsque les maîtres ont soupé, c’est le droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur en laisser.

— Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d’un air approbateur.

— Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n’ai rien pris!

— Il n’y paraît pas!

— Il n’y paraît pas! . . . Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j’ai encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vêtements devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi?

— C’est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi! j’engraisse plutôt à ce régime-là!

— Ah! tu engraisses! . . . murmura Bruno, qui regarda son camarade de travers.

— Voyons un peu ce qu’il y a dans ce plat, dit Nizib.

— Hum! fit Bruno, il n’y reste pas grand chose . . . et, quand il y en a à peine pour un, à coup sûr il n’y en a pas pour deux!

— En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l’on trouve, monsieur Bruno!

— Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets d’engraisser! . . . toi!»

Et ramenant à lui l’assiette de Nizib: «Eh! que diable vous êtes-vous donc servi là? dit-il.

— Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup à un reste de mouton, répondit Nizib, qui replaça l’assiette devant lui.

— Du mouton? . . . s’écria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! . . . Je crois que vous faites erreur!

— Nous verrons bien, dit Nizib, en portant à sa bouche un morceau qu’il venait de piquer avec sa fourchette.

— Non! . . . non! . . . répliqua Bruno, en l’arrêtant de la main. Ne vous pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne soit de la chair d’un certain animal immonde — immonde pour un Turc, s’entend, et non pour un chrétien!

— Vous croyez, monsieur Bruno?

— Permettez-moi de m’en assurer, Nizib.»

Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par Nizib; puis, sous prétexte d’y goûter, il le fit entièrement disparaître en quelques bouchées.

«Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquiétude.

— Eh bien, répondit Bruno, je ne me trompais pas! . . . C’est du porc! . . . Horreur! Vous alliez manger du porc!

— Du porc? s’écria Nizib. C’est défendu. . . .

— Absolument.

— Pourtant, il m’avait semblé. . . .

— Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter à un homme qui doit s’y connaître mieux que vous!

— Alors, monsieur Bruno? . . .

— Alors, à votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage de chèvre.

— C’est maigre! répondit Nizib.

— Oui . . . mais il a l’air excellent!»

Et Bruno plaça le fromage devant son camarade. Nizib commença à manger, non sans faire la grimace, tandis que l’autre achevait à grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifié par lui de porc.

«A votre santé, Nizib, dit-il, en se servant un plein gobelet du contenu d’un broc posé sur la table.

— Quelle est cette boisson? demanda Nizib.

— Hum! . . . fit Bruno . . . il me semble. . . .

— Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre.

— Qu’il y a un peu d’eau-de-vie là-dedans. . . . répondit Bruno, et un bon musulman ne peut se permettre. . . .

— Je ne puis cependant manger sans boire!

— Sans boire? . . . non! . . . et voici dans ce broc une eau fraîche, dont il faudra vous contenter, Nizib! Êtes-vous heureux, vous autres Turcs, d’être habitués à cette boisson si salutaire!»

Et, pendant que buvait Nizib:

«Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garçon . . . engraisse! . . . »

Mais voilà que Nizib, en tournant la tête, aperçut un autre plat déposé sur la cheminée, et dans lequel il restait encore un morceau de viande d’appétissante mine.

«Ah! s’écria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus sérieusement, cette fois!. . . .

— Oui . . . cette fois, Nizib, répondit Bruno, et nous allons partager en bons camarades! . . . Vraiment, cela me faisait de la peine de vous voir réduit à ce fromage de chèvre!

— Ceci doit être du mouton, monsieur Bruno!

— Je le crois, Nizib.»

Et Bruno, attirant le plat devant lui, commença à découper le morceau que Nizib dévorait du regard.

«Eh bien! dit-il.

— Oui . . . du mouton . . . répondit Bruno, ce doit-être du mouton! . . . Du reste, nous avons rencontré tant de troupeaux de ces intéressants quadrupèdes sur notre route! . . . C’est à croire, vraiment, qu’il n’y a que des moutons dans le pays!

— Eh bien? . . . dit Nizib en tendant son assiette.

— Attendez, . . . Nizib, . . . attendez! . . . Dans votre intérêt, il vaut mieux que je m’assure . . . Vous comprenez, ici . . . à quelques lieues seulement de la frontière . . . c’est presque encore de la cuisine russe . . . Et les Russes . . . il faut s’en défier!

— Je vous répète, monsieur Bruno, que, cette fois, il n’y a pas d’erreur possible!

— Non . . . répondit Bruno qui venait de goûter au nouveau plat, c’est bien du mouton, et cependant. . . .

— Hein? . . . fit Nizib.

— On dirait. . . . répondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux qu’il avait mis sur son assiette.

— Pas si vite, monsieur Bruno!

— Hum! . . . Si c’est du mouton . . . il a un singulier goût!

— Ah! . . . je saurai bien! . . . s’écria Nizib, qui, en dépit de son calme, commençait à se monter.

— Prenez garde, Nizib, prenez garde!»

Et ce disant, Bruno faisait précipitamment disparaître les dernières bouchées de viande.

«A la fin, monsieur Bruno!. . . .

— Oui, Nizib, . . . à la fin . . . je suis fixé! . . . Vous aviez absolument raison, cette fois!

— C’était du mouton?

— Du vrai mouton!

— Que vous avez dévoré!. . . .

— Dévoré, Nizib? . . . Ah! voilà un mot que je ne saurais admettre! . . . Dévoré? . . . Non! . . . J’y ai goûté seulement!

— Et j’ai fait là un joli souper! répliqua Nizib d’un ton piteux. Il me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part, et ne point tout manger, pour vous assurer que c’était. . . .

— Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m’oblige. . . .

— Dites votre estomac!

— A le reconnaître! . . . Après tout, il n’y a pas lieu pour vous de le regretter, Nizib!

— Mais si, monsieur Bruno, mais si!

— Non! . . . Vous n’auriez pu en manger!

— Et pourquoi?

— Parce que ce mouton était piqué de lard, Nizib, vous entendez bien . . . piqué de lard, . . . et que le lard n’est point orthodoxe!»

Là-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a bien soupé; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du très déconfit Nizib.

Le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten, étendus sur les bancs de bois, n’avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempête, d’ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois gémissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fût menacé d’une dislocation complète. Le vent ébranlait la porte et les volets des fenêtres, comme s’ils eussent été frappés de quelque bélier formidable. Il fallut les étayer solidement. Mais aux secousses du pylone, encastré dans la muraille, on se rendait compte de ce que pouvaient être, à cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de la bourrasque. Le phare résisterait-il à cet assaut, le feu continuerait-il à éclairer les passes d’Atina, où la mer devait être démontée, il y avait doute à cela, un doute plein d’éventualités des plus graves. Il était alors onze heures et demie du soir.

«Il n’est pas possible de dormir ici! dit Kéraban, qui se leva et parcourut à petits pas la salle commune.

— Non, répondit Ahmet, et si la fureur de l’ouragan augmente encore, il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu’il est bon de nous tenir prêts à tout événement!

— Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?» demanda Kéraban.

Et il alla secouer son ami.

«Je sommeillais, répondit Van Mitten.

— Voilà ce que peuvent les natures placides! Là où personne ne saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le moment de sommeiller!

— Je n’ai jamais vu pareille nuit! dit l’un des gardiens. Le vent bat en côte, et qui sait si demain les roches d’Atina ne seront pas couvertes d’épaves!

— Est-ce qu’il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.

— Non . . . répondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil. Lorsque je suis monté au haut du phare pour l’allumer, je n’ai rien aperçu au large. C’est heureux, car les parages d’Atina sont mauvais, et même avec ce feu qui les éclaire jusqu’à cinq milles du petit port, il est difficile de les accoster.»

En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte à l’intérieur de la chambre comme si elle venait de voler en éclats.

Mais le seigneur Kéraban s’était jeté sur cette porte, il l’avait repoussée, il avait lutté contre la bourrasque, et il parvint à la refermer avec l’aide du gardien.

«Quelle entêtée! s’écria-t-il, mais j’ai été plus têtu qu’elle!

— La terrible tempête! s’écria Ahmet.

— Terrible, en effet, répondit Van Mitten, une tempête presque comparable à celles qui se jettent sur nos côtes de la Hollande, après avoir traversé l’Atlantique!

— Oh! fit Kéraban, presque comparable!

— Songez donc, ami Kéraban! Ce sont des tempêtes qui nous viennent d’Amérique à travers tout l’Océan!

— Est-ce que les colères de l’Océan, Van Mitten, peuvent se comparer à celles de la mer Noire?

— Ami Kéraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en vérité. . . .

— En vérité, vous cherchez à le faire! répondit Kéraban, qui n’avait pas lieu d’être de très bonne humour.

— Non! . . . je dis seulement. . . .

— Vous dites?. . . .

— Je dis qu’auprès de l’Océan, auprès de l’Atlantique, la mer Noire, à proprement parler, n’est qu’un lac!

— Un lac! . . . s’écria Kéraban on redressant la tête. Par Allah! il me semble que vous avez dit un lac!

— Un vaste lac, si vous voulez! . . . répondit Van Mitten qui cherchait à adoucir ses expressions, un immense lac . . . mais un lac!

— Pourquoi pas un étang?

— Je n’ai point dit un étang!

— Pourquoi pas une mare?

— Je n’ai point dit une mare!

— Pourquoi pas une cuvette?

— Je n’ai point dit une cuvette!

— Non! . . . Van Mitten, mais vous l’avez pensé!

— Je vous assure. . . .

— Eh bien, soit! . . . une cuvette! . . . Mais, que quelque cataclysme vienne à jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande s’y noiera tout entière! . . . Cuvette!»

Et sur ce mot qu’il répétait en le mâchonnant, le seigneur Kéraban se mit à arpenter la chambre.

«Je suis pourtant bien sûr de n’avoir point dit cuvette! murmurait Van Mitten, absolument décontenancé.

— Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s’adressant à Ahmet, que cette expression ne m’est pas même venue à la pensée! . . . L’Atlantique.

— Soit, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, mais ce n’est ni le lieu ni l’heure de discuter là-dessus!

— Cuvette! . . . » répétait entre ses dents l’entêté personnage.

Et il s’arrêtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui n’osait plus prendre la défense de la Hollande, dont le seigneur Kéraban menaçait d’engloutir le territoire sous les flots du Pont-Euxin.

Pendant une heure encore, l’intensité de la tourmente ne fit que s’accroître. Les gardiens, très inquiets, sortaient de temps en temps par l’arrière de la maisonnette pour surveiller le pylône de bois à l’extrémité duquel oscillait la lanterne. Leurs hôtes, rompus par la fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient vainement à se reposer dans quelques instants de sommeil.

Tout à coup, vers deux heures du matin, maîtres et domestiques furent violemment secoués de leur torpeur. Les fenêtres, dont les auvents avaient été arrachés, venaient de voler en éclats.

En même temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se faisait entendre au large.

IV

Dans Lequel Tout se Passe au Milieu des Éclats de la Foudre et de la Fulguration des Éclairs

Tous s’étaient levés, se précipitaient aux fenêtres, regardaient la mer, dont les lames, pulvérisées par le vent, assaillaient d’une pluie violente la maison du phare. L’obscurité était profonde, et il n’eût pas été possible de rien voir, même à quelques pas, si, par intervalles, de grands éclairs fauves n’eussent illuminé l’horizon.

Ce fut dans un de ces éclairs qu’Ahmet signala un point mouvant, qui apparaissait et disparaissait au large.

«Est-ce un navire? s’écria-t-il.

— Et si c’est un navire, est-ce lui qui a tiré ce coup de canon? ajouta Kéraban.

— Je monte à la galerie du phare, dit l’un des gardiens, en se dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accès à l’échelle intérieure dans l’angle de la salle.

— Je vous accompagne,» répondit Ahmet.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le second gardien, malgré la bourrasque, malgré les embruns, demeuraient à la baie des fenêtres brisées.

Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit, la plate-forme qui servait de base au pylône. De là, dans l’entre-deux des poutrelles, reliées par des croisillons, formant l’ensemble du bâtis, se déroulait un escalier à jour, dont la soixantième marche s’adaptait à la partie supérieure du phare, supportant l’appareil éclairant.

La tourmente était si violente que cette ascension ne pouvait qu’être extrêmement difficile. Les solides montants du pylône oscillaient sur leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement collé au garde-fou de l’escalier qu’il devait craindre de ne plus pouvoir s’en arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait à franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non moins embarrassé que lui, il put atteindre la galerie supérieure. De là, quel émouvant spectacle! Une mer démontée se brisant en lames monstrueuses contre les roches, des embruns s’éparpillant comme une averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d’eau se heurtant au large, et dont les arêtes trouvaient encore assez de lumière diffuse dans l’atmosphère pour se dessiner en crêtes blanchâtres, un ciel noir, chargé de nuages bas, chassant avec une incomparable vitesse et découvrant parfois, dans leurs intervalles, d’autres amas de vapeurs plus élevés, plus denses, d’où s’échappaient quelques-uns de ces longs éclairs livides, illuminations silencieuses et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.

Ahmet et le gardien s’étaient accrochés à l’appui de la galerie supérieure. Placés à droite et à gauche de la plate-forme, ils regardaient, cherchant soit le point mobile déjà entrevu, soit la lueur d’un coup de canon qui en eût marqué la place.

D’ailleurs, ils ne parlaient point, ils n’auraient pu s’entendre, mais sous leurs yeux se développait un assez large secteur de vue. La lumière de la lanterne, emprisonnée dans le réflecteur qui lui faisait écran, ne pouvait les éblouir, et en avant d’eux, elle projetait son faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.

Toutefois, n’était-il pas à craindre que cette lanterne ne vint brusquement à s’éteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait jusqu’à la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son éclat. En même temps, des oiseaux de mer, affolés par la tempête, venaient se précipiter sur l’appareil, semblables à d’énormes insectes attirés par une lampe, et ils se brisaient la tête contre le grillage en fer qui le protégeait. C’étaient autant de cris assourdissants ajoutés à tous les fracas de la tourmente. Le déchaînement de l’air était si violent alors, que la partie supérieure du pylône subissait des oscillations d’une amplitude effrayante. Que l’on n’en soit pas surpris: parfois, les tours en maçonnerie des phares européens en éprouvent de telles que les poids de leurs horloges s’embrouillent et ne fonctionnent plus. A plus forte raison, ces grands bâtis de bois, dont la charpente ne peut avoir la rigidité d’une construction en pierre. Là, à cette place, le seigneur Kéraban, que les lames du Bosphore suffisaient à rendre malade, eût certainement ressenti tous les effets d’un véritable mal de mer.

Ahmet et le gardien, cherchaient à retrouver au milieu d’une éclaircie le point mobile qu’ils avaient déjà entrevu. Mais, ou ce point avait disparu, ou les éclairs ne mettaient plus en lumière l’endroit qu’il occupait. Si c’était un navire, rien d’impossible à ce qu’il eût sombré sous les coups de l’ouragan.

Soudain, la main d’Ahmet s’étendit vers l’horizon. Son regard ne pouvait le tromper. Un effrayant météore venait de se dresser à la surface de la mer jusqu’à la surface des nuages.

Deux colonnes, de forme vésiculaire, gazeuses par le haut, liquides par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animées d’un mouvement giratoire d’une extrême vitesse, présentant une vaste concavité au vent qui s’y engouffrait, se déplaçaient en faisant tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on entendait un sifflement aigu d’une telle intensité qu’il devait se propagera une grande distance. De rapides éclairs en zigzags sillonnaient l’énorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait dans la nue.

C’étaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d’être effrayé à l’apparition de ces phénomènes, dont la véritable cause n’est pas encore bien déterminée.

Tout à coup, à peu de distance de l’une des trombes, retentit une sourde détonation, que venait de précéder un vif éclat de lumière.

«Un coup de canon, cette fois!» s’écria Ahmet, en tendant la main dans la direction observée.

Le gardien avait aussitôt concentré sur ce point toute la puissance de son regard.

«Oui! . . . Là . . . là?. . . . » fit-il.

Et dans l’illumination d’un vaste éclair, Ahmet venait d’apercevoir un bâtiment de médiocre tonnage, qui luttait contre la tempête.

C’était une tartane, désemparée, sa grande antenne en lambeaux. Sans aucun moyen de pouvoir résister, elle dérivait irrésistiblement vers la côte. Avec des roches sous le vent, avec la proximité de ces deux trombes qui se dirigeaient vers elle, il était impossible qu’elle put échapper à sa perte. Engloutie ou mise en pièces, ce ne devait plus être que l’affaire de quelques instants.

Et cependant, elle résistait, cette tartane. Peut-être, si elle échappait à l’attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en côte, même à sec de toile, peut-être saurait-elle donner dans le chenal, dont le feu du phare lui marquait la direction? C’était une dernière chance.

Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des météores, qui menaçait de l’attirer dans son tourbillon. De là, ces coups de canon, non de détresse, mais de défense. Il fallait rompre cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y réussit, mais d’une façon incomplète. Un boulet traversa la trombe vers le tiers de sa hauteur, les deux segments se séparèrent, flottant dans l’espace comme deux tronçons de quelque fantastique animal; puis, ils se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant l’air et l’eau sur leur passage.

Il était alors trois heures du matin. La tartane dérivait toujours vers l’extrémité du chenal.

A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ébranla le pylône jusqu’à sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu’il ne fût déraciné du sol. Les poutrelles craquées menaçaient d’échapper aux entretoises qui les reliaient à l’ensemble du bâtis. Il fallut redescendre au plus vite et chercher un abri dans la maison.

C’est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine, tant l’escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y réussirent cependant et reparurent sur les premières marches, qui donnaient accès à l’intérieur de la salle.

«Eh bien? demanda Kéraban.

— C’est un navire, répondit Ahmet.

— En perdition?. . . .

— Oui, répondit le gardien, à moins qu’il ne donne directement dans le chenal d’Atina!

— Mais le peut-il?. . . .

— Il le peut si son capitaine connaît ce chenal, et tant que le feu lui indiquera sa direction!

— On ne peut rien pour le guider . . . pour lui porter secours? demanda Kéraban.

— Rien!»

Soudain, un immense éclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de tonnerre éclata aussitôt. Kéraban et les siens furent comme paralysés par la commotion électrique. C’était miracle qu’ils n’eussent point été foudroyés à cette place, sinon directement, du moins par un choc en retour.

Au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde masse s’abattit sur le toit qui s’effondra, et l’ouragan, se précipitant par cette large ouverture, saccagea l’intérieur de la salle, dont les murs de bois s’affaissèrent sur le sol.

Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s’y trouvaient n’avait été blessé. Le toit, arraché, avait pour ainsi dire glissé vers la droite, tandis qu’ils étaient groupés dans l’angle à gauche près de la porte.

«Au dehors! au dehors!» cria l’un des gardiens en s’élançant sur les roches de la grève.

Tous l’imitèrent, et là, ils reconnurent à quelle cause était due cette catastrophe.

Le phare, foudroyé par une décharge électrique, s’était rompu à la base. Par suite, effondrement de la partie supérieure du pylône, qui, dans sa chute, avait défoncé le toit. Puis, en un instant, l’ouragan venait d’achever la démolition de la maisonnette.

Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de refuge! Si la tartane échappait à l’engloutissement dont la menaçaient les trombes, rien ne pourrait l’empêcher de se mettre au plein sur les récifs.

On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes d’air et d’eau tourbillonnaient autour d’elle. A peine une demi-encablure la séparait-elle d’une énorme roche, qui émergeait à cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C’était évidemment là que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr.

Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences de l’air déchaîné, qui les couvrait d’embruns où le sable se mêlait à l’eau de mer.

Quelques pêcheurs du port d’Atina étaient accourus — peut-être pour se disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons ne l’entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu’on fit tout pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c’était, dans la mesure du possible, que l’on indiquât à l’équipage de la tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l’y porter en évitant les écueils de droite et de gauche?

«Des torches! . . . des torches!. . . . » s’écria Kéraban.

Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien que mal, le feu éteint du phare.

Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de l’ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu’aux falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux des tempêtes.

La coque du petit bâtiment s’élevait parfois à une hauteur prodigieuse et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s’il eût eu pour fond quelque roche sous-marine.

«Les malheureux! s’écriait Kéraban. Mes amis . . . ne peut-on rien pour les sauver?

— Rien! répondirent les pêcheurs.

— Rien! . . . Rien! . . . Eh bien, mille piastres! . . . dix mille piastres! . . . cent mille . . . à qui leur portera secours!»

Mais les généreuses offres ne pouvaient être acceptées! Impossible de se jeter au milieu de cette mer furieuse pour établir un va-et-vient entre la tartane et la pointe extrême de la passe! Peut-être, avec un de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, eût-on pu jeter une communication; mais ces engins manquaient et le petit port d’Atina ne possédait même pas un canot de sauvetage.

«Nous ne pouvons pourtant pas les laisser périr!» répétait Kéraban, qui ne se contenait plus à la vue de ce spectacle.

Ahmet et tous ses compagnons, épouvantés comme lui, comme lui étaient réduits à l’impuissance.

Tout à coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il lui sembla que son nom — oui! son nom! — avait été jeté au milieu du fracas des lames et du vent.

Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut répété, et, distinctement, il entendit:

«Ahmet . . . à moi! . . . Ahmet!»

Qui donc pouvait l’appeler ainsi? Sous le coup d’un irrésistible pressentiment, son coeur battit à se rompre! . . . Cette tartane, il lui sembla qu’il la reconnaissait . . . qu’il l’avait déjà, vue! . . . Où? . . . N’était-ce pas à Odessa, devant la villa du banquier Sélim, le jour même de son départ?

«Ahmet! . . . Ahmet! . . . »

Ce nom retentit encore.

Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s’étaient rapprochés du jeune homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s’il eût été pétrifié.

«Ton nom! . . . C’est ton nom? répétait Kéraban.

— Oui! . . . oui! . . . disait-il . . . mon nom!»

Soudain, un éclair dont la durée dépassa deux secondes — il se propagea d’un horizon à l’autre — embrasa tout l’espace. Au milieu de cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si elle eût été dessinée en blanc par quelque effluence électrique. Son grand mât venait d’être frappé d’un coup de foudre et brûlait comme une torche au souffle de la rafale.

A l’arrière de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlacées l’une à l’autre, et de leurs lèvres s’échappa encore ce cri:

«Ahmet! . . . Ahmet!

— Elle! . . . C’est elle! . . . Amasia! . . . s’écria le jeune homme en bondissant sur une des roches.

— Ahmet! . . . Ahmet!» s’écria Kéraban à son tour. El il se précipita vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s’il le fallait.

«Ahmet! . . . Ahmet!»

Ce nom fut, une dernière fois encore, jeté à travers l’espace. Il n’y avait plus de doute possible.

«Amasia! . . . Amasia! . . . » s’écria Ahmet.

Et se lançant dans l’écume du ressac, il disparut.

A ce moment, une des trombes venait d’atteindre la tartane par l’avant; puis elle l’entraînait dans son tourbillon, elle la jetait sur les récifs de gauche, vers la roche même, à l’endroit où elle émergeait près de la pointe nord-ouest. Là, le petit bâtiment se broya avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s’abîma en un clin d’oeil, et le météore, rompu lui aussi, à ce choc de recueil, s’évanouit en éclatant comme une bombe gigantesque, rendant à la mer sa base liquide, et à la nue les vapeurs qui formaient son tournoyant panache.

On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le courageux sauveteur qui s’était précipité au secours des deux jeunes filles!

Kéraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en aide . . . Ses compagnons durent lutter avec lui pour l’empêcher de courir à une perte certaine.

Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet à la lueur des éclairs continus qui illuminaient l’espace. Avec une vigueur surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses bras l’une des naufragées! . . . L’autre, accrochée à son vêtement, remontait avec lui! . . . Mais, sauf elles, personne n’avait reparu . . . Sans doute, tout l’équipage de la tartane, qui s’était jeté à la mer au moment où l’assaillait la trombe, avait péri, et toutes deux étaient les seules survivantes de ce naufrage.

Ahmet, lorsqu’il se fut mis hors de la portée des lames, s’arrêta un instant, et regarda l’intervalle qui le séparait de la pointe de la passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait d’une énorme vague, qui laissait à peine quelques pouces d’eau sur le sable, il s’élança avec son fardeau, suivi de l’autre jeune fille, vers les rochers de la grève qu’il atteignit heureusement.

Une minute après, Ahmet était au milieu de ses compagnons. Là, il tombait, brisé par l’émotion et la fatigue, après avoir remis entre leurs bras celle qu’il venait de sauver.

«Amasia! . . . Amasia!» s’écria Kéraban.

Oui! C’était bien Amasia . . . Amasia qu’il avait laissée à Odessa, la fille de son ami Sélim! C’était bien elle qui se trouvait à bord de cette tartane, elle qui venait de se perdre, à trois cents lieues de là, à l’autre extrémité de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa suivante! Que s’était-il donc passé! . . . Mais Amasia ni la jeune Zingare n’auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu connaissance.

Le seigneur Kéraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que l’un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet était revenu à lui, mais éperdu, comme un homme à qui le sentiment de la réalité échappe encore. Puis, tous se dirigèrent vers la bourgade d’Atina, où l’un des pêcheurs leur donna asile dans sa cabane.

Amasia et Nedjeb furent déposées devant l’âtre, où flambait un bon feu de sarments.

Ahmet, penché sur la jeune fille, lui soutenait la tête! Il l’appelait . . . il lui parlait!

«Amasia! . . . ma chère Amasia! . . . Elle ne m’entend plus! . . . Elle ne me répond pas! . . . Ah! si elle est morte, je mourrai!

— Non! . . . elle n’est pas morte, s’écria Kéraban. Elle respire! . . . Ahmet! . . . Elle est vivante!. . . . »

En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le corps d’Amasia,

«Ma maîtresse . . . ma bien aimée maîtresse! . . . disait-elle . . . Oui! . . . elle vit! . . . Ses yeux se rouvrent!»

Et, en effet, les paupières de la jeune fille venaient de se soulever un instant.

«Amasia! . . . Amasia! s’écria Ahmet.

— Ahmet . . . mon cher Ahmet!» répondit la jeune fille.

Kéraban les pressait tous les deux sur sa poitrine.

«Mais quelle était cette tartane? . . . demanda Ahmet.

— Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre départ d’Odessa! répondit Nedjeb.

— La Guïdare, capitaine Yarhud?

— Oui! . . . C’est lui qui nous a enlevées toutes deux!

— Mais pour qui agissait-il?

— Nous l’ignorons!

— Et où allait cette tartane?

— Nous l’ignorons aussi, Ahmet. répondit Amasia . . . Mais vous êtes là . . . J’ai tout oublié!. . . .

— Je n’oublierai pas, moi!» s’écria le seigneur Kéraban.

Et si, à ce moment, il se fût retourné, il eût aperçu un homme, qui l’épiait à la porte de la cabane, s’enfuir rapidement.

C’était Yarhud, seul survivant de son équipage. Presque aussitôt, sans avoir été vu, il disparaissait dans une direction opposée au bourg d’Atina.

Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par une fatalité inconcevable, Ahmet s’était trouvé sur le lieu du naufrage de la Guïdare, au moment où Amasia allait périr!

Après avoir dépassé les dernières maisons de la bourgade, Yarhud s’arrêta au détour de la route.

«Le chemin est long d’Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien mettre a exécution les ordres du seigneur Saffar!»

V

De Quoi l’on Cause et ce que l’on Voit sur la Route d’Atina a Trébizonde.

S’ils étaient heureux de s’être retrouvés ainsi, ces deux fiancés, s’ils remercièrent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit Ahmet à l’endroit même où la tempête allait jeter cette tartane, s’ils éprouvèrent une de ces émotions, mêlées de joie et d’épouvanté, dont l’impression est ineffaçable, il est inutile d’y insister.

Mais, on le conçoit, ce qui s’était passé depuis leur départ d’Odessa, Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kéraban, avaient une telle hâte de l’apprendre, qu’Amasia, aidée de Nedjeb, ne put tarder à en faire le récit dans tous ses détails.

Il va sans dire que des vêtements de rechange avaient été procurés aux deux jeunes filles, qu’Ahmet lui-même s’était vêtu d’un costume du pays, et que tous, maîtres et serviteurs, assis sur des escabeaux devant la flamme pétillante du foyer, n’avaient plus aucun souci de la tourmente qui déchaînait au dehors ses dernières violences.

Avec quelle émotion tous apprirent ce qui s’était passé à la villa Sélim, peu d’heures après que le seigneur Kéraban les eut entraînés sur les routes de la Chersonèse! Non! Ce n’était point pour vendre à la jeune fille des étoffes précieuses que Yarhud avait jeté l’ancre dans la petite baie, au pied même de l’habitation du banquier Sélim, c’était pour opérer un odieux rapt, et tout donnait à penser que l’affaire avait été préparée de longue main.

Les deux jeunes filles enlevées, la tartane avait immédiatement pris la mer. Mais ce que ni l’une ni l’autre ne put dire, ce qu’elles ignoraient encore, c’est que Sélim eût entendu leurs cris, c’est que ce malheureux père fût arrivé au moment où la Guïdare doublait les dernières roches de la petite baie, c’est que Sélim eût été atteint d’un coup de feu, tiré du pont de la tartane, et qu’il fût tombé — mort peut-être! — sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de ses gens à la poursuite des ravisseurs.

Quant à l’existence qui fut faite à bord aux deux jeunes filles, Amasia n’eut que peu de choses à dire à ce sujet. Le capitaine et son équipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des égards évidemment dus à quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du petit bâtiment leur avait été réservée. Elles y prenaient leurs repas, elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois qu’elles le désiraient; mais elles se sentaient surveillées de près, pour le cas où, dans un moment de désespoir, elles eussent voulu se soustraire par la mort au sort qui les attendait.

Ahmet écoutait ce récit le coeur serré. Il se demandait si, dans cet enlèvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec l’intention d’aller revendre ses prisonnières sur les marchés de l’Asie Mineure — odieux trafic qui n’est pas rare, en effet! — ou si c’était pour le compte de quelque riche seigneur de l’Anatolie que le crime avait été commis.

A cela, et bien que la question leur eût été directement posée, ni Amasia ni Nedjeb ne purent répondre. Toutes les fois que, dans leur désespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrogé là-dessus Yarhud, celui-ci s’était toujours refusé à s’expliquer. Elles ne savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane, ni — ce qu’Ahmet eût désiré surtout apprendre — où devait les conduire la Guïdare.

Quant à la traversée, elle avait d’abord été bonne, mais lente, à cause des calmes qui s’étaient maintenus pendant une période de plusieurs jours. Il n’avait été que trop visible combien ces retards contrariaient le capitaine, peu enclin à dissimuler son impatience. Les deux jeunes filles en avaient donc conclu — Ahmet et le seigneur Kéraban furent de cette opinion — que Yarhud s’était engagé à arriver dans un délai convenu . . . mais où? . . . Cela, on l’ignorait, bien qu’il fut certain que c’était en quelque port de l’Asie Mineure que la Guïdare devait être attendue.

Enfin, les calmes cessèrent, et la tartane put reprendre sa marche vers l’est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents; plusieurs fois, elle croisa, soit des navires à voiles, bâtiments de guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de leurs itinéraires réguliers cette immense aire da la mer Noire; mais alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnières à redescendre dans leur chambre, dans la crainte qu’elles ne fissent quelque signal de détresse qui aurait pu être aperçu.

Le temps devint peu à peu menaçant, puis mauvais, puis détestable. Deux jours avant le naufrage de la Guïdare, une violente tempête se déclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, à la colère du capitaine, qu’il était forcé de modifier sa route, et que la tourmente le poussait là où il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportées par cette tempête, puisqu’elle les éloignait du but que la Guïdare voulait atteindre.

«Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son récit, en pensant au sort qui m’était destiné, en me voyant séparée de vous, entraînée là où vous ne m’auriez jamais revue, ma résolution était bien prise! . . . Nedjeb le savait! . . . Elle n’aurait pu m’empêcher de l’accomplir! . . . Et avant que la tartane n’eût atteint ce rivage maudit . . . je me serais précipitée dans les flots! . . . Mais la tempête est venue! . . . Ce qui devait nous perdre nous a sauvées! . . . Mon Ahmet, vous m’êtes apparu au milieu des lames furieuses! . . . Non! . . . jamais je n’oublierai. . . .

— Chère Amasia . . ., répondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez sauvée . . . et sauvée par moi! . . . Mais, si je n’avais précédé mon oncle, c’était lui qui se jetait à votre secours!

— Par Mahomet, je le crois bien! s’écria Kéraban.

— Et dire qu’un seigneur si entêté a si bon coeur! ne put s’empêcher de murmurer Nedjeb.

— Ah! cette petite qui me relance! riposta Kéraban. Et pourtant, mes amis, avouez que mon entêtement a quelquefois du bon!

— Quelquefois? demanda Van Mitten, très incrédule à ce sujet. Je voudrais bien savoir. . . .

— Sans doute, ami Van Mitten! Si j’avais cédé aux fantaisies d’Ahmet, si nous avions pris les railways de la Crimée et du Caucase, au lieu de suivre la côte, Ahmet se serait-il trouvé là, au moment du naufrage, pour sauver sa fiancée?

— Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kéraban, si vous ne l’aviez forcé à quitter Odessa, sans doute aussi l’enlèvement ne se fût pas accompli et. . . .

— Ah! c’est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez discuter à ce sujet?

— Non! . . . non! . . . répondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une discussion présentée de la sorte, le Hollandais n’aurait pas le dessus. Il est un peu tard, d’ailleurs, pour raisonner et déraisonner sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos. . . .

— Afin de repartir demain! dit Kéraban.

— Demain, mon oncle, demain? . . . répondit Ahmet. Et ne faut-il pas qu’Amasia et Nedjeb. . . .

— Oh! je suis forte, Ahmet, et demain. . . .

— Ah! mon neveu, s’écria Kéraban, voilà que tu n’es plus si pressé, maintenant que ma petite Amasia est près de toi! . . . Et cependant, la fin du mois approche . . . la date fatale . . . et il y a là un intérêt qu’il ne faut pas négliger . . . et tu permettras à un vieux négociant d’être plus pratique que toi! . . . Donc, que chacun dorme de son mieux, et demain, lorsque nous aurons trouvé quelque moyen de transport, nous nous remettrons en route!»

On s’installa donc du mieux qu’il fut possible dans la maison du pêcheur, et aussi bien, à coup sur, que le seigneur Kéraban et ses compagnons l’eussent été dans une des auberges d’Atina. Tous, après tant d’émotions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures, Van Mitten rêvant qu’il discutait encore avec son intraitable ami, celui-ci rêvant qu’il se trouvait face à face avec le seigneur Saffar, sur lequel il appelait toutes les malédictions d’Allah et de son prophète.

Seul, Ahmet ne put fermer l’oeil un instant. De savoir dans quel but Amasia avait été enlevée par Yarhud, cela l’inquiétait, non plus pour le passé, mais pour l’avenir. Il se demandait si tout danger avait disparu avec le naufrage de la Guïdare. Certes, il avait lieu de croire que pas un des hommes de l’équipage n’avait survécu à la catastrophe, et il ignorait que le capitaine en fût sorti sain et sauf. Mais cette catastrophe serait bientôt connue dans ces parages. Celui pour le compte duquel agissait Yarhud — quelque riche seigneur, sans doute, peut-être quelque pacha des provinces de l’Anatolie — on serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trébizonde et Scutari, à travers cette province, presque déserte, traversée par l’itinéraire, les périls ne pourraient-ils être accumulés, les pièges tendus, les embûches préparées?

Ahmet prit donc la résolution de veiller avec le plus grand soin. Il ne se séparerait plus d’Amasia; il prendrait la direction de la petite caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sûr, qui pourrait le diriger par les plus courtes voies du littoral.

En même temps, Ahmet résolut de mettre le banquier Sélim, le père d’Amasia, au courant de ce qui s’était passé depuis l’enlèvement de sa fille. Il importait, avant tout, que Sélim apprît qu’Amasia était sauvée, et qu’il eût soin de se trouver à Scutari pour l’époque convenue, c’est-à-dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre, expédiée d’Atina ou de Trébizonde, eût mis trop de temps à parvenir à Odessa. Aussi, Ahmet se décida-t-il, sans en rien dire à son oncle — que le mot télégramme eût fait bondir — à envoyer une dépêche à Sélim par le fil de Trébizonde. Il se promit aussi de lui marquer que tout danger n’était pas écarté, peut-être, et que Sélim ne devait pas hésiter à se porter au-devant de la petite caravane.

Le lendemain, dès qu’Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit connaître ses projets, en partie du moins, sans insister à propos des périls qu’elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu’une chose en tout cela: c’est que son père allait être rassuré et dans le plus bref délai. Aussi avait-elle hâte d’être arrivée à Trébizonde, d’où serait expédié ce télégramme à l’insu de l’oncle Kéraban.

Après quelques heures de sommeil, tous étaient sur pied, Kéraban plus impatient que jamais, Van Mitten résigné à tous les caprices de son ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vêtements trop larges et ne répondant plus à son maître que par des monosyllabes.

Tout d’abord, Ahmet avait fouillé Atina, bourgadesans importance, qui — son nom l’indique — fut jadis l’«Athènes» du Pont-Euxin. Aussi y voit-on encore quelques colonnes d’ordre dorique, restes d’un temple de Pallas. Mais si ces ruines intéressèrent Van Mitten, elles laissèrent fort indifférent Ahmet. Combien il eût préféré trouver quelque véhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise à la frontière turco-russe! Mais il fallut en revenir à l’araba, qui fut spécialement réservée aux deux jeunes filles. De là, nécessité de se procurer d’autres montures, chevaux, ânes, mules ou mulets, afin que maîtres et serviteurs pussent atteindre Trébizonde.

Ah! que de regrets éprouva le seigneur Kéraban en songeant à sa chaise de poste brisée au railway de Poti! Et que de récriminations, avec invectives et menaces, il envoya à l’adresse de ce hautain Saffar, selon lui responsable de tout le mal!

Quant à Amasia et à Nedjeb, rien ne pouvait leur être plus agréable que de voyager en araba! Oui! c’était du nouveau, de l’imprévu! Elles ne l’eussent pas changée, cette charrette, pour le plus beau carrosse du Padischah! Comme elles seraient à l’aise sous la bâche imperméable, sur une fraîche litière qu’il était facile de renouveler à chaque relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place près d’elles au seigneur Kéraban, au jeune Ahmet, à M. Van Mitten! Et puis ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! . . . Enfin, c’était charmant!

Il va sans dire que des réflexions de ce genre venaient de cette folle de Nedjeb, si portée à ne prendre les événements que par leurs bons côtés. Quant à Amasia, comment eût-elle eu la pensée de se plaindre, après tant d’épreuves, puisqu’Ahmet était près d’elle, puisque ce voyage allait s’achever dans des conditions si différentes et dans un délai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! . . . Scutari!

«Je suis certaine, répétait Nedjeb, qu’en se dressant sur la pointe des pieds, on pourrait déjà l’apercevoir!»

En réalité, il n’y avait dans la petite troupe que deux hommes à se plaindre: le seigneur Kéraban, qui, faute d’un véhicule plus rapide, craignait quelque retard, et Bruno, qu’une étape de trente-cinq lieues — trente-cinq lieues à dos de mule! — séparait encore de Trébizonde.

Là, par exemple, ainsi que le lui répétait Nizib, on se procurerait certainement un moyen de transport plus approprié aux chemins des longues plaines de l’Anatolie.

Donc, ce jour-là, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite bourgade d’Atina, vers onze heures du matin. La tempête avait été si violente que cette violence s’était faite aux dépens de sa durée. Aussi, un calme presque complet régnait-il dans l’atmosphère. Les nuages, reportés vers les hautes couches de l’air, se reposaient, presque immobiles, encore tout lacérés des coups de l’ouragan. Par intervalles, le soleil lançait quelques rayons qui animaient le paysage. Seule, la mer, sourdement agitée, venait battre avec fracas la base rocheuse des falaises.

C’étaient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kéraban et ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible, de manière à pouvoir franchir, avant le soir, la frontière du pachalik de Trébizonde. Ces routes n’étaient point désertes. Il y passait des caravanes, où les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles étaient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches même qu’ils portaient au cou, en même temps que l’oeil s’amusait aux couleurs violentes et variées de leurs pompons et de leurstresses agrémentées de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y retournaient.

Le littoral n’était pas plus désert que les routes. Toute une population de pêcheurs et chasseurs s’y était donné rendez-vous. Les pêcheurs, à la tombée de la nuit, avec leur barque dont l’arrière s’éclaire d’une résine enflammée, y prennent, par quantités considérables, cette espèce d’anchois, le «khamsi», dont il se fait une consommation prodigieuse sur toute la côte anatolienne, et jusque dans les provinces de l’Arménie centrale. Quant aux chasseurs, ils n’ont rien à envier aux pêcheurs de khamsi pour l’abondance du gibier qu’ils recherchent de préférence. Des milliers d’oiseaux de mer de l’espèce des grèbes, des «koukarinas», pullulent sur les rivages de cette portion de l’Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille qu’ils fournissent des peaux fort recherchées, dont le prix assez élevé compense le déplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce que coûte la poudre employée à leur donner la chasse.

Vers trois heures après midi, la petite caravane fit halte à la bourgade de Mapavra, à l’embouchure de la rivière de ce nom, dont les eaux claires se mélangent au huileux liquide d’un courant de pétrole qui descend des sources voisines. A cette heure, il était un peu trop tôt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut du moins l’avis de Bruno, et l’avis de Bruno l’emporta, non sans raison. S’il y eut abondance de khamsi sur la table de l’auberge où le seigneur Kéraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire. C’est là, d’ailleurs, le mets préféré dans ces pachaliks de l’Asie Mineure. On servit ces anchois salés ou frais au goût des amateurs, mais il y eut aussi quelques plats plus sérieux, auxquels on fit bon accueil. Et puis, il régnait tant de gaieté parmi ces convives, tant de bonne humour! N’est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes choses en ce monde?

«Eh bien! Van Mitten, disait Kéraban, regrettez-vous encore l’entêtement — entêtement légitime — de votre ami et correspondant, qui vous a forcé de le suivre en un pareil voyage?

— Non, Kéraban, non! répondait Van Mitten, et je le recommencerai, quand il vous plaira!

— Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia, que penses-tu de ce méchant oncle, qui t’avait enlevé ton Ahmet?

— Qu’il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes! répondit la jeune fille.

— Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble même que le seigneur Kéraban ne s’entête plus autant qu’autrefois!

— Bon! voilà cette folle qui se moque de moi! s’écria Kéraban en riant d’un bon rire.

— Mois non, seigneur, mais non!

— Mais si, petite! . . . Bah! tu as raison! . . . Je ne discute plus! . . . Je ne m’entête plus! . . . L’ami Van Mitten, lui-même, ne parviendrait plus à me provoquer!

— Oh! . . . il faudrait voir cela! . . . répondit le Hollandais, en hochant la tête d’un air peu convaincu.

— C’est tout, vu Van Mitten!

— Si l’on vous mettait sur certains chapitres?

— Vous vous trompez bien! Je jure. . . .

— Ne jurez pas!

— Mais si! . . . Je jurerai! . . . répondit Kéraban, qui commençait à s’animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas?

— Parce que c’est souvent chose difficile a tenir un serment!

— Moins difficile à tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car il est certain qu’en ce moment et pour le plaisir de me contredire. . . .

— Moi, ami Kéraban?

— Vous! . . . et quand je vous répète que je suis résolu à ne plus jamais m’entêter sur rien, je vous prie de ne point vous entêter, vous, à me soutenir le contraire!

— Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort, cette fois!

— Absolument tort! . . . dit Amasia en souriant.

— Tout à fait tort!» ajouta Nedjeb.

Et le digne Hollandais, voyant la majorité s’élever contre lui, jugea bon de se taire.

Au fond, malgré tout ce qui était arrivé, malgré les leçons qu’il avait reçues et plus particulièrement dans ce voyage, si imprudemment commencé, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kéraban était-il aussi corrigé qu’il voulait le prétendre? on le verrait bien; mais, en vérité, tous étaient certainement de l’avis de Van Mitten! Que les bosses de l’entêtement fussent maintenant réduites sur cette tête de têtu, il était quelque peu permis d’en douter!

«En route! dit Kéraban, lorsque le repas fut achevé. Voilà un dîner qui n’a point été mauvais, mais j’en sais un meilleur!

— Et lequel? demanda Van Mitten.

— Celui qui nous attend à Scutari!»

On repartit vers quatre heures, et à huit heures du soir, on arrivait, sans mésaventure, à la petite bourgade de Rize, toute semée d’écueils au delà de ses grèves.

Là, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu confortable — si peu même que les deux jeunes filles préférèrent demeurer sous la bâche de leur araba. L’important était que les chevaux et les mules pussent trouver à se refaire de leurs fatigues. Heureusement, la paille et l’orge ne manquaient point aux râteliers. Le seigneur Kéraban et les siens n’eurent à leur disposition qu’une litière, mais sèche et fraîche, et ils surent s’en contenter. La nuit prochaine, ne devaient-ils pas la passer à Trébizonde, et avec tout le confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le meilleur de ses hôtels?

Quant à Ahmet, que la couche fût bonne ou mauvaise, peu lui importait. Sous l’obsession de certaines idées il n’aurait pu dormir. Il craignait toujours pour la sûreté de la jeune fille, et se disait que tout péril n’avait peut-être pas cessé avec le naufrage de la Guïdare. Il veilla donc, bien armé, aux abords du khan.

Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre.

En effet, Yarhud, pendant cette journée, n’avait point perdu de vue la petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manière à ne jamais se laisser voir, étant connu d’Ahmet aussi bien que des deux jeunes filles. Puis, il épiait, il combinait des plans pour ressaisir la proie qui lui était échappée — et, à tout hasard, il avait écrit à Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait été convenu à l’entrevue de Constantinopple, devait être depuis quelque temps à Trébizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d’arriver à cette ville, au caravansérail de Rissar, que Yarhud lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la tartane ni de ses conséquences si funestes.

Donc, Ahmet n’avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put même s’approcher assez près du khan pour s’assurer que les jeunes filles dormaient dans leur araba. Très heureusement pour lui, il s’aperçut à temps qu’Ahmet faisait bonne garde, et il parvint à s’éloigner sans avoir été vu.

Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrières de la caravane, le capitaine maltais se jeta vers l’ouest, sur la route de Trébizonde. Il lui importaitde devancer le seigneur Kéraban et ses compagnons. Avant leur arrivée dans cette ville, il voulait avoir conféré avec Scarpante. Aussi, faisant faire un détour au cheval qu’il montait depuis son départ d’Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le caravansérail de Rissar.

Allah est grand, soit! mais, en vérité, il aurait dû faire plus grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre à cet équipage de coquins, disparu dans le naufrage de la Guïdare! Le lendemain, 16 septembre, dès l’aube, tout le monde était sur pied, de belle humeur — sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il perdrait encore avant son arrivée à Scutari.

«Ma petite Amasia, dit le seigneur Kéraban en se frottant les mains, viens que je t’embrasse!

— Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me permettez de vous donner déjà ce nom?

— Si je te le permets, ma chère fille! Tu peux même m’appeler ton père. Est-ce qu’Ahmet n’est pas mon fils?

— Il l’est tellement, oncle Kéraban, dit Ahmet, qu’il vient vous donner un ordre, comme c’est le droit d’un fils envers son père!

— Et quel ordre?

— Celui de partir à l’instant. Les chevaux sont prêts, et il faut que ce soir nous soyons à Trébizonde.

— Et nous y serons, s’écria Kéraban, et nous en repartirons le lendemain au soleil levant! — Eh bien! ami Van Mitten, il était donc écrit que vous verriez un jour Trébizonde!

— Oui! Trébizonde! . . . Quel magnifique nom de ville! répondit le Hollandais, Trébizonde et sa colline, où les Dix Mille célébrèrent des jeux et des combats gymniques sous la présidence de Dracontius, si j’en crois mon guide, qui me paraît fort bien rédigé! En vérité, ami Kéraban, il ne me déplaît point de voir Trébizonde!

— Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu’il vous restera de fameux souvenirs!

— Ils auraient pu être plus complets!

— En somme, vous n’aurez pas eu lieu de vous plaindre!

— Ce n’est pas fini! . . . » murmura Bruno à l’oreille de son maître, comme un mauvais augure chargé de rappeler aux humains l’instabilité des choses humaines!

La caravane quitta le khan à sept heures du matin. Le temps s’améliorait de plus en plus, avec un beau ciel, mêlé de quelques brumes matinales que le soleil allait dissiper.

A midi, on s’arrêtait à la petite bourgade d’Of, sur l’Ophis des anciens, où se retrouve l’origine des grandes familles de la Grèce. On y déjeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que portait l’araba et qui touchaient à leur fin.

Au surplus, l’aubergiste n’avait guère la tête à lui, et, de s’occuper de ses clients, ce n’était point ce qui l’inquiétait alors. Non! sa femme était gravement malade, à ce brave homme, et il n’y avait point de médecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trébizonde, c’eût été bien cher pour un pauvre hôtelier!

Il s’ensuivit donc que le seigneur Kéraban, aidé en cela par son ami Van Mitten, crut devoir faire l’office de «hakim» ou docteur, et prescrivit quelques drogues très simples, qu’il serait facile de trouver à Trébizonde.

«Qu’Allah vous protège, seigneur! répondit le regardant époux de l’hôtelière, mais, ces drogues, qu’est-ce qu’elles pourront bien me coûter?

— Une vingtaine de piastres, répondit Kéraban.

— Une vingtaine de piastres! s’écria l’hôtelier. Eh! pour ce prix là, j’aurais de quoi m’acheter une autre femme!»

Et il s’en alla, non sans remercier ses hôtes de leurs bons conseils, dont il entendait bien ne point profiter.

«Voilà un mari pratique! dit Kéraban. Vous auriez dû vous marier dans ce pays-ci, ami Van Mitten!

— Peut-être!» répondit le Hollandais.

A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dîner à la bourgade de Surmenèh. Ils en repartaient à six, dans l’intention d’atteindre Trébizonde avant la fin du crépuscule. Mais il y eut quelque retard: une des roues de l’araba vint à se rompre à deux lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc d’aller passer la nuit dans un caravansérail, élevé sur la route — caravansérail bien connu des voyageurs qui fréquentent cette partie de l’Asie Mineure.

VI

Ou il est Questions de Nouveaux Personnages que le Seigneur Kéraban Va Rencontrer au Caravansérail de Rissar.

Le caravansérail de Rissar, comme toutes les constructions de ce genre, est parfaitement approprié au service des voyageurs qui y font halte avant d’entrer à Trébizonde. Son chef, son gardien — ainsi qu’on voudra l’appeler — un certain Turc, nommé Kidros, fin matois, plus rusé que ne le sont d’ordinaire les gens de sa race, le gérait avec grand soin. Il cherchait à contenter ses hôtes de passage, pour le plus grand avantage de ses intérêts qu’il entendait à merveille. Il était toujours de leurs avis — même lorsqu’il s’agissait de régler des notes qu’il avait préalablement enflées, de manière à pouvoir les ramener à un total très rémunérateur encore, et cela par pure condescendance pour de si honorables voyageurs.

Voici en quoi consistait le caravansérail de Rissar. Une vaste cour fermée de quatre murs, avec large porte s’ouvrant sur la campagne. De chaque côté de cette porte, deux poivrières, ornées du pavillon turc, du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas où les routes n’eussent pas été sûres. Dans l’épaisseur de ces murs, un certain nombre de portes, donnant accès aux chambres isolées où les voyageurs venaient passer la nuit, car il était rare qu’elles fussent occupées pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores, jetant un peu d’ombre sur le sol sablé, auquel le soleil de midi n’épargnait point ses rayons. Au centre, un puits à fleur de terre, desservi par le chapelet sans fin d’une noria, dont les godets pouvaient se vider dans une sorte d’auge qui formait un bassin semi-circulaire. Au dehors, une rangée de box, abrités sous des hangars, où les chevaux trouvaient nourriture et litière en quantité suffisante. En arrière, des piquets auxquels on attachait mules et dromadaires, moins accoutumés que les chevaux au confortable d’une écurie.

Ce soir-la, le caravansérail, sans être entièrement occupé, comptait un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trébizonde, les autres en route pour les provinces de l’Est, Arménie, Perse ou Kurdistan. Une vingtaine de chambres étaient retenues, et leurs hôtes, pour la plupart, y prenaient déjà leur repos.

Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour. Ils causaient avec vivacité et n’interrompaient leur conversation que pour aller au dehors jeter un regard impatient.

Ces deux hommes, vêtus de costumes très simples, de manière à ne point attirer l’attention des passants ou des voyageurs, étaient le seigneur Saffar et son intendant Scarpante.

«Je vous le répète, seigneur Saffar, disait ce dernier, c’est ici le caravansérail de Rissar! C’est ici et aujourd’hui même que la lettre de Yarhud nous donne rendez-vous!

— Le chien! s’écria Saffar. Comment se fait-il qu’il ne soit pas encore arrivé?

— Il ne peut tarder maintenant?

— Et pourquoi cette idée d’amener ici la jeune Amasia, au lieu de la conduire directement à Trébizonde?»

Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la Guïdare et quelles en avaient été les conséquences.

«La lettre que Yarhud m’a adressée, reprit Scarpante, venait du port d’Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enlevée, et se borne à me prier de venir ce soir au caravansérail de Rissar.

— Et il n’est pas encore là! s’écria le seigneur Saffar, en faisant deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu’il prenne garde de lasser ma patience! J’ai le pressentiment que quelque catastrophe. . . .

— Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a été très mauvais sur la mer Noire! Il est probable que la tartane n’aura pu atteindre Trébizonde, et, sans doute, rejetée jusqu’au port d’Atina. . . .

— Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d’abord pu réussir, lorsqu’il a tenté d’enlever la jeune fille, à Odessa?

— Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, répondit Scarpante, c’est aussi un habile homme!

— Et l’habileté ne suffit pas toujours!» répondit d’une voix calme le capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur le seuil du caravansérail.

Le seigneur Saffar et Scarpante s’étaient aussitôt retournés, et l’intendant de s’écrier:

«Yarhud!

— Enfin, te voilà! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en marchant vers lui.

— Oui, seigneur Saffar, répondit le capitaine qui s’inclina respectueusement, oui! . . . me voilà . . . enfin!

— Et la fille du banquier Sélim? demanda Saffar. Est-ce que tu n’as pu réussir à Odessa?. . . .

— La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été enlevée par moi, il y a environ six semaines, peu après le départ de son fiancé Ahmet, forcé de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J’ai immédiatement fait voile pour Trébizonde; mais, avec ces temps d’équinoxe, ma tartane a été repoussée dans l’est, et, malgré tous mes efforts, elle est venue faire côte sur les roches d’Atina, où a péri tout mon équipage.

— Tout ton équipage! . . . s’écria Scarpante.

— Oui!

— Et Amasia? . . . demanda vivement Saffar, que la perte de la Guïdare semblait peu toucher.

— Elle est sauvée, répondit Yarhud, sauvée avec la jeune suivante que j’avais dû enlever en même temps qu’elle!

— Mais si elle est sauvée . . . demanda Scarpante.

— Où est-elle? s’écria Saffar.

— Seigneur, répondit le capitaine maltais, la fatalité est contre moi, ou plutôt contre vous!

— Mais parle donc répliqua Saffar, dont toute l’attitude était pleine de menaces.

— La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été sauvée par son fiancé Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d’amener sur le théâtre du naufrage!

— Sauvée . . . par lui? . . . s’écria Scarpante.

— Et, en ce moment? . . . demanda Saffar.

— En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d’Ahmet, de l’oncle d’Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se dirige vers Trébizonde. De là, tous doivent gagner Scutari pour la célébration du mariage, qui doit être faite avant la fin de ce mois!

— Maladroit! s’écria le seigneur Saffar. Avoirlaissé échapper Amasia au lieu de la sauver toi-même!

— Je l’eusse fait au péril de ma vie, seigneur Saffar, répondit Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais, à Trébizonde, si cet Ahmet ne se fût trouvé là au moment où sombrait la Guïdare!

— Ah! tu es indigne des missions qu’on te confie! répliqua Saffar, qui ne put retenir un violent mouvement de colère.

— Veuillez m’écouter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un peu de calme, vous voudrez bien reconnaître que Yarhud a fait tout ce qu’il pouvait faire!

— Tout! répondit le capitaine maltais.

— Tout n’est pas assez, répondit Saffar, lorsqu’il s’agit d’accomplir un de mes ordres!

— Ce qui est passé est passé, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais voyons le présent et examinons quelles chances il nous offre. La fille du banquier Sélim pouvait ne pas avoir été enlevée a Odessa . . . elle l’a été! Elle pouvait périr dans ce naufrage de la Guïdare . . . elle est vivante! Elle pouvait être déjà la femme de cet Ahmet . . . elle ne l’est pas encore! . . . Donc, rien n’est perdu!

— Non! . . . rien! . . . répondit Yarhud. Après le naufrage, j’ai suivi, j’ai épié Ahmet et ses compagnons depuis leur départ d’Atina! Ils voyagent sans défiance, et le chemin est long encore, à travers toute l’Anatolie, depuis Trébizonde jusqu’aux rives du Bosphore! Or, ni la jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle était la destination de la Guïdare! De plus, personne ne connaît ni le seigneur Saffar, ni Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque piège, et. . . .

— Scarpante, répondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la faut! Si la fatalité s’est mise contre moi, je saurai lutter contre elle! Il ne sera pas dit que l’un de mes désirs n’aura pas été satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! répondit Scarpante. Oui! entre Trébizonde et Scutari, au milieu de ces régions désertes, il serait possible . . . facile même . . . d’entrainer cette caravane . . . peut-être en lui donnant un guide qui saura l’égarer, puis, de la faire attaquer par une troupe d’hommes à votre solde! . . . Mais c’est là agir par la force, et si la ruse pouvait réussir, mieux vaudrait la ruse!

— Et comment l’employer? demanda Saffar.

— Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s’adressant au capitaine maltais, tu dis qu’Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, à petites marche vers Trébizonde?

— Oui, Scarpante, répondit Yarhud, et j’ajoute qu’ils passeront certainement cette nuit au caravansérail de Rissar.

— Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque empêchement, quelque mauvaise affaire . . . qui les retiendrait . . . qui séparerait la jeune Amasia de son fiancé?

— J’aurais plus de confiance dans la force! répondit brutalement Saffar.

— Soit, dit Scarpante, et nous l’emploierons si la ruse est impuissante! Mais laissez-moi attendre ici . . . observer. . . .

— Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de l’intendant, nous ne sommes plus seuls!»

En effet, deux hommes venaient d’entrer dans la cour. L’un était Kidros, le gardien du caravansérail, l’autre, un personnage important — à l’entendre du moins — et qu’il convient de présenter au lecteur.

Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent à l’écart dans un coin obscur de la cour. De là, ils pouvaient écouter à leur aise, et d’autant plus facilement que le personnage en question ne se gênait guère pour parler d’une voix à la fois haute et hautaine.

C’était un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar.

Cette région montagneuse de l’Asie, qui comprend l’ancienne Assyrie et l’ancienne Médie, est appelée Kurdistan dans la géographie moderne. Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant qu’elle confine à la Perse ou à la Turquie. Le Kurdistan turc, qui forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu’une partie de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille habitants, et parmi eux — nombre moins considérable — ce seigneur Yanar, arrivé depuis la veille au caravansérail de Rissar, avec sa soeur, la noble Saraboul.

Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitté Mossoul depuis deux mois et voyageaient pour leur agrément. Ils se rendaient tous deux à Trébizonde, où ils comptaient faire un séjour de quelques semaines. La noble Saraboul — on l’appelait ainsi dans son pachalik natal — à l’âge de trente à trente-deux ans, était déjà veuve de trois seigneurs Kurdes. Ces divers époux n’avaient pu consacrer au bonheur de leur épouse qu’une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort agréable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation d’une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrième mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile à réaliser, pour peu qu’on la connût, bien qu’elle fût riche et de bonne origine car, par l’impétuosité de ses manières, la violence d’un tempérament kurde, elle était de nature à effrayer n’importe quel prétendant à sa main, s’il s’en présentait. Son frère Yanar, qui s’était constitué son protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseillé de voyager — le hasard est si grand en voyage! Et voilà pourquoi ces deux personnages, échappés de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de Trébizonde.

Le seigneur Yanar était un homme de quarante-cinq ans, de haute taille, l’air peu endurant, la physionomie farouche — un de ces matamores qui sont venus au monde en fronçant les sourcils. Avec son nez aquilin, ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite, sa tête rasée, ses énormes moustaches, il se rapprochait plus du type arménien que du type turc. Coiffé d’un haut bonnet de feutre enroulé d’une pièce de soie d’un rouge éclatant, vêtu d’une robe à manches ouvertes sous une veste brodée d’or et d’un large pantalon qui lui tombait jusqu’à la cheville, chaussé de bottines de cuir passementé, à tiges plissées, la taille ceinte d’un châle de laine auquel s’accrochait toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait vraiment l’air terrible. Aussi maître Kidros ne lui parlait-il qu’avec une extrême déférence, dans l’attitude d’un homme qui serait obligé de faire des grâces devant la bouche d’un canon chargé à mitraille.

«Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous répète que le juge va arriver ici, ce soir-même, et que, demain matin, dès l’aube, il procédera à son enquête.

— Maître Kidros, répondit Yanar, vous êtes le maître de ce caravansérail, et qu’Allah vous étrangle, si vous ne tenez pas la main à ce que les voyageurs soient en sûreté ici!

— Certes, seigneur Yanar, certes!

— Eh bien, la nuit dernière, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont pénétré . . . ont eu l’audace de pénétrer dans la chambre de ma soeur, la noble Saraboul!»

El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la cour à droite.

«Les coquins! cria Kidros.

— Et nous ne quitterons pas le caravansérail, reprit Yanar, qu’ils n’aient été découverts, arrêtés, jugés et pendus!»

Y avait-il eu véritablement tentative de vol pendant la nuit précédente, c’est ce dont maître Kidros ne paraissait pas être absolument convaincu. Ce qui était certain, c’est que la veuve inconsolée, réveillée pour un motif ou pour un autre, avait quitté sa chambre, effarée, poussant de grands cris, appelant son frère, que tout le caravansérail avait été mis en révolution, et que les malfaiteurs, en admettant qu’il y en eût, s’étaient échappés sans laisser de trace.

Quoi qu’il en fût, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette conversation, se demanda immédiatement quel parti il y aurait à tirer de l’aventure.

«Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant pour mieux donner à ce mot toute son importance, nous sommes des Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et nous n’admettrons jamais qu’un dommage quelconque ait pu être causé à des Kurdes, sans qu’une juste réparation n’en soit obtenue par justice!

— Mais seigneur, quel dommage? osa dire maître Kidros, en reculant de quelques pas, par prudence.

— Quel dommage? s’écria Yanar.

— Oui . . . seigneur! . . . Sans doute, des malfaiteurs ont tenté de s’introduire, la nuit dernière, dans la chambre de votre noble soeur, mais enfin ils n’ont rien dérobé. . . .

— Rien! . . . répondit le seigneur Yanar, rien . . . en effet, mais grâce au courage de ma soeur, grâce à son énergie! N’est-elle pas aussi habile à manier un pistolet qu’un yatagan?

— Aussi, reprit maître Kidros, ces malfaiteurs, quels qu’ils soient, ont-ils pris la fuite!

— Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante Saraboul en eut exterminé deux sur deux, quatre sur quatre! C’est pourquoi, cette nuit encore, elle restera armée comme je le suis moi-même, et malheur à quiconque oserait s’approcher de sa chambre!

— Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maître Kidros, qu’il n’y a plus rien a craindre, et que ces voleurs — si ce sont des voleurs — ne se hasarderont plus à. . . .

— Comment! si ce sont des voleurs! s’écria le seigneur Yanar d’une voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu’ils soient, ces bandits?

— Peut-être . . . quelques présomptueux . . . quelques fous! . . . répondit Kidros, qui cherchait à défendre l’honorabilité de son établissement. Oui! . . . pourquoi pas . . . quelque amoureux attiré . . . entraîné . . . par les charmes de la noble Saraboul!. . . .

— Par Mahomet, répondit le seigneur Yanar, en portant la main à sa panoplie, il ferait beau voir! L’honneur d’une Kurde serait en jeu? On aurait voulu attenter a l’honneur d’une Kurde! . . . Alors ce ne serait plus assez de l’arrestation, de l’emprisonnement, du pal! . . . Le plus épouvantable des supplices ne suffirait pas . . . à moins que l’audacieux n’eût une position et une fortune qui lui permissent de réparer sa faute!

— De grâce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, répondit maître Kidros, et prenez patience! L’enquête nous fera connaître l’auteur ou les auteurs de cet attentat. Je vous le répète, le juge a été mandé. J’ai été moi-même le chercher à Trébizonde, et, quand je lui ai raconté l’affaire, il m’a assuré qu’il avait un moyen à lui — un moyen sûr — de découvrir les malfaiteurs, quels qu’ils fussent!

— Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d’un ton passablement ironique.

— Je l’ignore, répondit maître Kidros, mais le juge affirme que ce moyen est infaillible!

— Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire dans ma chambre, mais je veillerai . . . je veillerai en armes!»

Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre, voisine de celle qu’occupait sa soeur. Là, il s’arrêta une dernière fois sur le seuil, et, tendant un bras menaçant vers la cour du caravansérail:

«On ne plaisante pas avec l’honneur d’une Kurde!» s’écria-t-il d’une voix formidable.

Puis il disparut.

Maître Kidros poussa un long soupir de soulagement.

«Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais quant aux voleurs, s’il y en a jamais eu, mieux vaut qu’ils aient décampé!»

Pendant ce temps, Scarpante s’entretenait à voix basse avec le seigneur Saffar et Yarhud.

«Oui, leur disait-il, grâce à cette affaire, il y a peut-être quelque coup à tenter!

— Tu prétends? . . . demanda Saffar.

— Je prétends susciter ici même, à cet Ahmet, quelque désagréable aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours à Trébizonde et même le séparer de sa fiancée!

— Soit, mais si la ruse échoue. . . .

— La force alors,» répondit Scarpante.

En ce moment, maître Kidros aperçut Saffar, Scarpante et Yarhud qu’il n’avait pas encore vus. Il s’avança vers eux, et, du ton le plus aimable:

«Vous demandez, seigneurs? . . . dit-il.

— Des voyageurs, qui doivent arriver d’un instant à l’autre pour passer la nuit au caravansérail,» répondit Scarpante.

A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors — le bruit d’une caravane, dont les chevaux ou les mulets s’arrêtaient à la porte extérieure.

«Les voici, sans doute?» dit maître Kidros.

Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller à la rencontre des nouveaux arrivants.

«En effet, reprit-il, en s’arrêtant sur la porte, voici des voyageurs qui arrivent à cheval! Quelques riches personnages, sans doute, à en juger sur leur mine! . . . C’est bien le moins que j’aille au-devant d’eux leur offrir mes services!»

Et il sortit.

Mais, en même temps que lui, Scarpante s’était avancé jusqu’à l’entrée da la cour, puis, regardant au dehors;

«Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en s’adressant au capitaine maltais.

— Ce sont eus! répondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n’être point reconnu.

— Eux? s’écria le seigneur Saffar, en s’avançant à son tour, mais sans sortir de la cour du caravansérail.

— Oui! . . . répondit Yarhud, voilà bien Ahmet, sa fiancée, sa suivante . . . les deux serviteurs. . . .

— Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a Yarhud de se cacher.

— Et déjà vous pouvez entendre la voix du seigneur Kéraban? reprit le capitaine maltais.

— Kéraban?. . . . » s’écria vivement Saffar. Et il se précipita vers la porte.

«Mais qu’avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, très surpris, et pourquoi ce nom de Kéraban vous cause-t-il une telle émotion?

— Lui! . . . C’est bien lui! . . . répondit Saffar. C’est ce voyageur, avec lequel je me suis déjà rencontré au railway du Caucase, . . . qui a voulu me tenir tête et empêcher mes chevaux de passer!

— Il vous connaît?

— Oui . . . et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite de cette querelle . . . de l’arrêter. . . .

— Eh! cela n’arrêterait pas son neveu! répondit Scarpante.

— Je saurais bien me débarrasser du neveu comme de l’oncle!

— Non! . . . non! . . . pas de querelle! . . . pas de bruit! . . . répondit Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kéraban ne puisse pas soupçonner votre présence ici! Qu’il ne sache pas que c’est pour votre compte que Yarhud a enlevé la fille du banquier Sélim! . . . Ce serait risquer de tout perdre!

— Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse, Scarpante! Mais réussis!

— Je réussirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez à Trébizonde, ce soir même. . . .

— J’y retournerai.

— Toi aussi, Yarhud, quitte à l’instant le caravansérail! reprit Scarpante. On te connaît, et il ne faut pas que l’on te reconnaisse!

— Les voilà! dit Yarhud.

— Laissez-moi! . . . laissez-moi seul! . . . s’écria Scarpante en repoussant le capitaine de la Guïdare.

— Mais comment disparaître sans être vu de cesgens-là? demanda Saffar.

— Par ici!» répondit Scarpante, en ouvrant une porte, percée dans le mur de gauche, et qui donnait accès sur la campagne.

Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitôt.

«Il était temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l’oeil et l’oreille ouverts!»

VII

Dans Lequel le Juge de Trébizond Procède a son Enquête d’une Façon Assez Ingénieuse.

En effet, le seigneur Kéraban et ses compagnons, après avoir laissé l’araba et leurs montures aux écuries extérieures, venaient d’entrer dans le caravansérail. Maître Kidros les accompagnait, ne leur ménageant point ses salamaleks les plus empressés, et il déposa dans un coin sa lanterne allumée, qui ne projetait qu’une assez faible clarté à l’intérieur de la cour.

«Oui, seigneur, répétait Kidros en se courbant, entrez! . . . Veuillez entrer! . . . C’est bien ici le caravansérail de Rissar.

— Et nous ne sommes qu’à deux lieues de Trébizonde? demanda le seigneur Kéraban.

— A deux lieues, au plus!

— Bien! Que l’on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain au point du jour.»

Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, où elle s’assit avec Nedjeb:

«Voilà! dit-il d’un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a retrouvé cette petite, il ne s’occupe plus que d’elle, et c’est moi qui suis obligé de préparer nos étapes!

— C’est bien naturel, seigneur Kéraban! A quoi servirait d’être oncle? répondit Nedjeb.

— Il ne faut pas m’en vouloir! dit Ahmet en souriant.

— Ni à moi, ajouta la jeune fille!

— Eh! je n’en veux à personne! . . . pas même à ce brave Van Mitten, qui a pourtant eu l’idée . . . oui! . . . l’impardonnable idée de songer à m’abandonner en route!

— Oh! ne parlons plus de cela, répliqua Van Mitten, ni maintenant, ni jamais!

— Par Mahomet! s’écria le seigneur Kéraban, pourquoi n’en plus parler? . . . Une bonne petite discussion là-dessus . . . ou même sur tout autre sujet . . . cela vous fouetterait le sang!

— Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la résolution de ne plus discuter.

— C’est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l’on m’y reprend jamais, quand bien même j’aurais cent fois raison!. . . .

— Nous verrons bien! murmura Nedjeb.

— D’ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu’il y a de mieux à faire, je crois, c’est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures!

— Si toutefois l’on peut dormir ici? murmura Bruno, d’assez mauvaise humeur comme toujours.

— Vous avez des chambres à nous donner pour la nuit? demanda Kéraban à maître Kidros.

— Oui, seigneur, répondit maître Kidros, et tout autant qu’il vous en faudra.

— Bien! . . . très bien! . . . s’écria Kéraban. Demain nous serons à Trébizonde, puis, dans une dizaine de jours, à Scutari . . . où nous ferons un bon dîner . . . le dîner auquel je vous ai invité, ami Van Mitten!

— Vous nous devez bien cela, ami Kéraban!

— Un dîner . . . à Scutari? . . . dit Bruno à l’oreille de son maître. Oui! . . . si nous y arrivons jamais!

— Allons, Bruno, répliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable! . . . ne fût-ce que pour l’honneur de notre Hollande!

— Eh! je lui ressemble, à notre Hollande! répondit Bruno en se tâtant sous ses vêtements trop larges. Comme elle, je suis tout en côtes!»

Scarpante, à l’écart, écoutait les propos qui s’échangeaient entre les voyageurs, et épiait le moment où, dans son intérêt, il lui conviendrait d’intervenir.

«Eh bien, demanda Kéraban, quelle est la chambre destinée à ces deux jeunes filles?

— Celle-ci, répondit maître Kidros en indiquant une porte qui s’ouvrait, dans le mur, à gauche.

— Alors, bonsoir, ma petite Amasia, répondit Kéraban, et qu’Allah te donne d’agréables rêves!

— Comme à vous, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille. A demain, cher Ahmet!

— A demain, chère Amasia, répondit le jeune homme, après avoir pressé Amasia sur son coeur.

— Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia.

— Je vous suis, chère maîtresse, répondit Nedjeb, mais je sais bien de qui nous serons à parler dans une heure encore!»

Les deux jeunes filles entrèrent dans la chambre par la porte que maître Kidros leur tenait ouverte.

«Et, maintenant, où coucheront ces deux braves garçons? demanda Kéraban, en montrant Bruno et Nizib.

— Dans une chambre extérieure, où je vais les conduire,» répondit maître Kidros.

Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe à Nizib et à Bruno de le suivre — à quoi les deux «braves garçons», éreintés par une longue journée de marche, obéirent, sans se faire prier, après avoir souhaité le bonsoir à leurs maîtres.

«Voici ou jamais le moment d’agir!» se dit Scarpante.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de Kidros, se promenaient dans la cour du caravansérail. L’oncle était d’une charmante humeur. Tout allait au gré de ses désirs. Il arriverait dans les délais voulus sur les rives du Bosphore. Il se réjouissait déjà à la mine que feraient les autorités ottomanes en le voyant apparaître! Pour Ahmet, le retour à Scutari, c’était la célébration tant souhaitée de son mariage! Pour Van Mitten, le retour . . . eh bien, c’était le retour!

«Ah ça! est-ce qu’on nous oublie? . . . Et notre chambre,?» dit bientôt le seigneur Kéraban.

En se retournant, il aperçut Scarpante, qui s’était avancé lentement près de lui.

«Vous demandez la chambre destinée au seigneur Kéraban et à ses compagnons? dit-il en s’inclinant, comme s’il eût été un des domestiques du caravansérail.

— Oui!

— La voici.»

Et Scarpante montra, à droite, la porte qui s’ouvrait sur un couloir où se trouvait la chambre occupée par la voyageuse kurde, près de celle où veillait le seigneur Yanar.

«Venez, mes amis, venez!» répondit Kéraban en poussant vivement la porte que lui indiquait Scarpante.

Tous trois entrèrent dans le couloir, mais avant qu’ils n’eussent eu le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris, quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, à laquelle se mêla bientôt une voix d’homme!

Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien à ce qui se passait, s’étaient repliés vivement dans la cour du caravansérail.

Aussitôt les diverses portes s’ouvraient de toutes parts. Des voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de cette demi-obscurité, on voyait se dessiner la silhouette du farouche Yanar. Et, enfin, une femme se précipitait hors du couloir dans lequel le seigneur Kéraban et les siens s’étaient si imprudemment introduits!

«Au vol! . . . à l’attentat! . . . au meurtre!» criait cette femme.

C’était la noble Saraboul, grande, forte, à la démarche énergique, à l’oeil vif, au teint coloré, à la chevelure noire, aux lèvres impérieuses qui laissaient voir des dents inquiétantes — en un mot, le seigneur Yanar en femme.

Évidemment, à toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa chambre, au moment où des intrus en avaient forcé la porte, car elle n’avait encore rien ôté de ses vêtements de jour, un «mintan» de drap avec broderies d’or aux manches et au corsage, une «entari» en soie éclatante semée de fusées jaunes et serrée à la taille par un châle où ne manquaient ni le pistolet damasquiné, ni le yatagan dans son fourreau de maroquin vert; sur la tête, un fez évasé, ceint de mouchoirs à couleurs voyantes, d’où pendait un long «puskul» comme le gland d’une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans lesquelles se perdait le bas du «chalwar», ce pantalon des femmes de l’Orient. Quelques voyageurs ont prétendu que la femme kurde, ainsi vêtue, ressemble à une guêpe! Soit!

La noble Saraboul n’était point faite pour démentir cette comparaison, et cette guêpe-là devait posséder un aiguillon redoutable!

«Quelle femme! dit à mi-voix Van Mitten.

— Et quel homme!» répondit le seigneur Kéraban, en montrant le frère Yanar.

Et alors celui ci de s’écrier:

«Encore un nouvel attentat! Qu’on arrête tout le monde!

— Tenons-nous bien, murmura Ahmet à l’oreille de son oncle, car je crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage!

— Bah! personne ne nous a vus, répondit Kéraban, et Mahomet lui-même ne nous reconnaîtrait pas!

— Qu’y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d’accourir près de son fiancé.

— Rien! chère Amasia, répondit Ahmet, rien!»

En ce moment, maître Kidros apparut sur le seuil de la grande porte, au fond de la cour, et s’écria:

«Oui! vous arrivez à propos, monsieur le juge!» En effet, le juge, mandé à Trébizonde, venait d’arriver au caravansérail, où il devait passer la nuit, afin de procéder le lendemain à l’enquête réclamée par le couple kurde. Il était suivi de son greffier et s’arrêta sur le seuil.

«Comment, dit-il, ces coquins auraient recommencé leur tentative de la nuit dernière?

— Il paraît, monsieur le juge, répondit maître Kidros.

— Que les portes du caravansérail soient fermées, dit le magistrat d’une voix grave. Défense à qui que ce soit de sortir sans ma permission!»

Ces ordres furent aussitôt exécutés, et tous les voyageurs passèrent à l’état de prisonniers, auxquels le caravansérail allait servir momentanément de prison.

«Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre ces malfaiteurs, qui n’ont pas craint, pour la seconde fois, de s’attaquer à une femme sans défense. . . .

— Non seulement à une femme, mais à une Kurde!» ajouta le seigneur Yanar avec un geste menaçant.

Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scène sans en rien perdre.

Le juge — une figure finaude, s’il en fut, avec deux yeux en trous de vrille, un nez pointu, une bouche serrée, qui disparaissait dans les flocons de sa barbe — cherchait à dévisager les personnes enfermées dans le caravansérail, ce qui ne laissait pas d’être assez difficile, avec le peu de clarté que répandait l’unique lanterne déposée dans un coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s’adressant à la noble voyageuse:

«Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernière, des malfaiteurs ont tenté de s’introduire dans votre chambre?

— Je l’affirme!

— Et qu’ils viennent de recommencer leur criminelle tentative?

— Eux ou d’autres!

— Il n’y a qu’un instant?

— Il n’y a qu’un instant!

— Les reconnaîtriez-vous?

— Non! . . . Ma chambre était sombre, cette cour aussi, et je n’ai pu voir leur visage!

—Étaient-ils nombreux?

— Je l’ignore!

— Nous le saurons, ma soeur, s’écria le seigneur Yanar, nous le saurons, et malheur à ces coquins!»

En ce moment, le seigneur Kéraban répétait à l’oreille de Van Mitten:

«Il n’y a rien à craindre! Personne ne nous a vus!

— Heureusement, répondit le Hollandais, incomplètement rassuré sur les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes, l’affaire serait mauvaise pour nous!»

Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel parti prendre, au grand déplaisir des plaignants.

«Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine, la justice restera-t-elle désarmée entre vos mains? . . . Ne sommes-nous pas des sujets du Sultan, qui ont droit à sa protection? . . . Une femme de ma sorte aurait été victime d’un pareil attentat, et les coupables, qui n’ont pu s’enfuir, échapperaient au châtiment?

— Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit très justement observer le seigneur Kéraban.

— Superbe . . . mais effrayante! répondit Van Mitten.

— Que décidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar.

— Qu’on apporte des flambeaux, des torches! s’écria la noble Saraboul! . . . Alors je verrai . . . je chercherai . . . je reconnaîtrai peut-être les malfaiteurs qui ont osé. . . .

— C’est inutile, répondit le juge. Je me charge, moi, de découvrir le ou les coupables!

— Sans lumière?. . . .

— Sans lumière»

Et, sur cette réponse, le juge fit un signe à son greffier, qui sortit par la porte du fond, après avoir fait un geste affirmatif.

Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s’empêcher de dire tout bas à son ami Kéraban:

«Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas très rassuré sur l’issue de cette affaire!

— Eh, par Allah! vous avez toujours peur!» répondit Kéraban.

Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un sentiment de curiosité bien naturelle.

«Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prétendez, au milieu de cette obscurité, reconnaître. . . .

— Moi? . . . non! . . . répondit le juge. Aussi vais-je charger de ce soin un intelligent animal, qui m’est plus d’une fois et très adroitement venu en aide dans mes enquêtes.

— Un animal? s’écria la voyageuse.

— Oui . . . une chèvre . . . une fine et maligne bête, qui, elle, saura bien dénoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit y être, puisque personne n’a pu quitter la cour du caravansérail, depuis l’instant où a été commis l’attentat.

— Il est fou, ce juge!» murmura le seigneur Kéraban.

A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chèvre qu’il amena au milieu de la cour.

C’était un gentil animal, de l’espèce de ces égagres, dont les intestins contiennent quelquefois une concrétion pierreuse, le bézoard qui est si estimé en Orient pour ses prétendues qualités hygiéniques. Cette chèvre, avec son museau délié, sa barbiche frisotante, son regard intelligent, en un mot avec sa «physionomie spirituelle», semblait être digne de ce rôle de devineresse que son maître l’appelait à jouer. On rencontre, par grandes quantités, des troupeaux de ces égagres, répandus dans toute l’Asie Mineure, l’Anatolie, l’Arménie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur vue, de leur ouïe, de leur odorat et leur étonnante agilité.

Cette chèvre — dont le juge prisait si fort la sagacité — était de taille moyenne, blanchâtre au ventre, à la poitrine, au cou, mais noire au front, au menton et sur la ligne médiane du dos. Elle s’était gracieusement couchée sur le sable, et, d’un air malin, en remuant ses petites cornes, elle regardait «la société».

«Quelle jolie bête! s’écria Nedjeb.

— Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia.

— Quelque sorcellerie, sans doute, répondit Ahmet, et à laquelle ces ignorants vont se laisser prendre!»

«C’était bien aussi l’opinion du seigneur Kéraban qui ne se gênait point de hausser les épaules, tandis que Van Mitten regardait ces préparatifs d’un air quelque peu inquiet.

«Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c’est à cette chèvre que vous allez demander de reconnaître les coupables?

— A elle-même, répondit le juge.

— Et elle répondra?. . . .

— Elle répondra!

— De quelle façon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement disposé à admettre, en sa qualité de Kurde, tout ce qui présentait quelque apparence de superstition.

— Rien n’est plus simple, répondit le juge.

Chacun des voyageurs présents va venir, l’un après l’autre, passer la main sur le dos de cette chèvre et, dès qu’elle sentira la main du coupable, cette fine bête le désignera aussitôt par un bêlement.

— Ce bonhomme-là est tout simplement un sorcier de foire! murmura Kéraban.

— Mais, juge, jamais . . . fit observer la noble Saraboul, jamais un simple animal. . . .

— Vous allez bien le voir!

— Et pourquoi pas? . . . répondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je ne puisse être accusé de cet attentat, je vais donner l’exemple et commencer l’épreuve.»

Ce disant, Yanar, allant près de la chèvre qui restait immobile, lui passa la main sur le dos depuis le cou jusqu’à la queue.

La chèvre resta muette.

«Aux autres,» dit le juge.

Et, successivement, les voyageurs, rassemblés dans la cour du caravansérail, imitèrent le seigneur Yanar, et caressèrent le dos de l’animal; mais ils n’étaient pas coupables, sans doute, puisque la chèvre ne fit entendre aucun bêlement accusateur.

VIII

Qui Finit d’une Manière Très Inattendue, Surtout Pour l’Ami Van Mitten.

Pendant la durée de celle épreuve, le seigneur Kéraban avait pris à part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de dialogue qui s’échangeait entre eux — dialogue dans lequel l’incorrigible personnage, oubliant ses bonnes résolutions de ne plus s’entêter à rien, allait encore imposer à autrui sa manière de voir et sa manière de faire.

«Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me paraît être tout simplement le dernier des imbéciles!

— Pourquoi? demanda le Hollandais.

— Parce que rien n’empêche le coupable ou les coupables — nous, par exemple — de faire semblant de caresser cette chèvre, en lui passant la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il dû agir en pleine lumière, afin d’empêcher toute supercherie! . . . Mais dans l’ombre, c’est absurde!

— En effet, dit Van Mitten. . . .

— Ainsi vais-je faire, reprit Kéraban, et je vous engage fort à suivre mon exemple.

— Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu’on lui caresse ou qu’on ne lui caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne bêlera pas plus pour les innocents que pour les coupables!

—Évidemment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez simple pour opérer de la sorte, je prétends être moins simple que lui, et je ne toucherai pas à sa bête! . . . Et je vous prie même de faire comme moi!

— Mais, mon oncle?. . . .

— Ah! pas de discussion là-dessus, répondit Kéraban, qui commençait à s’échauffer.

— Cependant . . . dit le Hollandais.

— Van Mitten, si vous étiez assez naïf pour frotter le dos de cette chèvre je ne vous le pardonnerais pas!

— Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous désobliger, ami Kéraban! . . . Peu importe, d’ailleurs, puisque, dans l’ombre, on ne nous verra pas!»

La plupart des voyageurs avaient alors achevé de subir l’épreuve, et la chèvre n’avait encore accusé personne.

«A notre tour, Bruno, dit Nizib.

— Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s’en rapporter à cette bête!» répondit Bruno.

Et, l’un après l’autre, ils allèrent caresser le dos de la chèvre, qui ne bêla pas plus pour eux que pour les voyageurs précédents.

«Mais il ne dit rien, votre animal! s’écria la noble Saraboul, en interpellant le juge.

— Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C’est qu’il ne ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes!

— Patience! répondit le juge en secouant la tête d’un air malin, si la chèvre n’a pas bêlé, c’est que le coupable ne l’a pas touchée encore.

— Diable! il n’y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquiétude.

— A notre tour, dit Ahmet.

— Oui! . . . à moi d’abord!» répondit Kéraban. Et, en passant devant son ami et son neveu:

«N’y touchez pas, surtout!» répéta-t-il à voix basse.

Puis, étendant la main au-dessus de la chèvre, il feignit de lui caresser lentement le dos, mais sans frôler un seul de ses poils.

La chèvre ne bêla pas.

«Voilà qui est rassurant!» dit Ahmet.

Et, suivant l’exemple de son oncle, à peine sa main effleura-t-elle le dos de la chèvre.

La chèvre ne bêla pas.

C’était au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait tenter l’épreuve ordonnée par le juge. 11 s’avança donc vers l’animal, qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point déplaire à son ami Kéraban, il se contenta de promener doucement sa main au-dessus du dos de la chèvre.

La chèvre ne bêla pas.

Il y eut un «oh!» de surprise, et un «ah!» de satisfaction dans toute l’assistance.

«Décidément, votre chèvre n’est qu’une brute! . . . s’écria Yanar d’une voix de tonnerre.

— Elle n’a pas reconnu le coupable, s’écria à son tour la noble Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n’a pu sortir de cette cour!

— Hein! fit Kéraban, ce juge, avec sa bête si maligne, est-il assez ridicule, Van Mitten?

— En effet! répondit Van Mitten, absolument rassuré maintenant sur l’issue de l’épreuve.

— Pauvre petite chèvre, dit Nedjeb à sa maîtresse, est-ce qu’on va lui faire du mal, puisqu’elle n’a rien dit?»

Chacun regardait alors le juge, dont l’oeil, tout émerillonné de malice, brillait dans l’ombre comme une escarboucle.

«Et maintenant, monsieur le juge, dit Kéraban d’un ton quelque peu sarcastique, maintenant que votre enquête est terminée, rien ne s’oppose, je pense, à ce que nous nous retirions dans nos chambres. . . . — Cela ne sera pas! s’écria la voyageuse irritée. Non! cela ne sera pas! Un crime a été commis. . . .

— Eh! madame la Kurde! répliqua Kéraban, non sans aigreur, vous n’avez pas la prétention d’empêcher d’honnêtes gens d’aller dormir, quand ils en ont envie!

— Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc! . . . s’écria le seigneur Yanar.

— Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde.» riposta le seigneur Kéraban.

Scarpante, pensant que le coup tenté par lui était manqué, puisque les coupables n’avaient point été reconnus, ne vit pas sans une certaine satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kéraban et le seigneur Yanar. De là, surgirait peut-être une complication de nature à servir ses projets.

Et, en effet, la dispute s’accentuait, entre ces deux personnages. Kéraban se fût plutôt laissé arrêter, condamner, que de n’avoir pas le dernier mot. Ahmet, lui-même, allait intervenir pour soutenir son oncle, lorsque le juge dit simplement:

«Rangez-vous tous, et qu’on apporte des lumières!»

Maître Kidros, à qui s’adressait cet ordre, s’empressa de le faire exécuter. Un instant après, quatre serviteurs du caravansérail entraient avec des torches, et la cour s’éclairait vivement.

«Que chacun lève la main droite!» dit le juge.

Sur cette injonction, toutes les mains droites furent levées.

Toutes étaient noires à la paume et aux doigts, toutes — excepté celles du seigneur Kéraban, d’Ahmet et de Van Mitten.

Et aussitôt le juge les désignant tous trois:

«Les malfaiteurs. . . . les voilà! dit-il.

— Hein! fit-Kéraban.

— Nous? . . ., s’écria le Hollandais, sans rien comprendre à cette affirmation inattendue.

— Oui! . . . eux! reprit le juge! Qu’ils aient craint ou non d’être dénoncés par la chèvre, peu importe! Ce qui est certain, c’est que se sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui était enduit d’une couche de suie, ils n’ont fait que passer leur main au-dessus et se sont accusés eux-mêmes!»

Un murmure flatteur — très flatteur pour l’ingéniosité du juge — s’éleva aussitôt, tandis que le seigneur Kéraban et ses compagnons, fort désappointés, baissaient la tête.

«Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont osé la nuit dernière. . . .

— Eh! la nuit dernière, s’écria Ahmet, nous étions à dix lieues du caravansérail de Rissar!

— Qui le prouve? . . . répliqua le juge. En tout cas, il n’y a qu’un instant, c’est vous qui avez tenté de vous introduire dans la chambre de cette noble voyageuse!

— Eh bien, oui, s’écria Kéraban, furieux de s’être si maladroitement laissé prendre à ce piège, oui! . . . c’est nous qui sommes entrés dans ce couloir! Mais ce n’est qu’une erreur de notre part . . . ou plutôt une erreur de l’un des serviteurs du caravansérail!

— Vraiment! répondit ironiquement le seigneur Yanar.

— Sans doute! On nous avait indiqué la chambre de cette dame comme étant la nôtre!. . . .

— A d’autres! dit le juge.

— Allons, pincés, se dit Bruno à part lui, l’oncle, le neveu, et mon maître avec!»

Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kéraban était absolument décontenancé, et il le fut bien davantage, lorsque le juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui:

«Qu’on les mène en prison!

— Oui! . . . en prison!» répéta le seigneur Yanar. Et tous ces voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansérail, de s’écrier:

«En prison! . . . En prison!»

En somme, à voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne pouvait que s’applaudir de ce qu’il avait fait. Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c’était, à la fois, le voyage interrompu, un retard apporté à la célébration du mariage, c’était surtout la séparation immédiate d’Amasia et de son fiancé, la possibilité d’agir dans des conditions meilleures et de reprendre la tentative qui venait d’échouer avec le capitaine maltais.

Ahmet, songeant aux conséquences de cette aventure, à la pensée d’être séparé d’Amasia, fut pris d’un sentiment de mauvaise humeur contre son oncle. N’était-ce pas le seigneur Kéraban, qui, par une obstination nouvelle, les avait jetés dans cet embarras? Ne les avait-il pas empêchés, ne leur avait-il pas positivement défendu de caresser cette chèvre, et cela pour faire pièce à ce bonhomme de juge, qui, au bout du compte, s’était montré plus fin qu’eux? A qui la faute, s’ils venaient de tomber dans ce piège tendu à leur simplicité, et s’ils étaient menacés d’aller en prison, au moins pour quelques jours? Aussi, de son côté, le seigneur Kéraban enrageait-il sourdement, en pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage, s’il voulait arriver à Scutari dans les délais déterminés. Encore un entêtement aussi inutile qu’absurde qui pouvait coûter toute une fortune à son neveu!

Quant à Van Mitten, il regardait à droite, à gauche, se balançant d’une jambe sur l’autre, très embarrassé de sa personne, osant à peine lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui répéter ces paroles de mauvais augure:

«Ne vous avais-je pas prévenu, monsieur, que tôt ou tard il vous arriverait malheur!»

Et, adressant à son ami Kéraban ce simple reproche, en somme bien mérité:

«Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empêchés dépasser la main sur le dos de cet inoffensif animal!»

Pour la première fois de sa vie, le seigneur Kéraban resta sans pouvoir répondre.

Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d’énergie, et Scarpante — cela va de soi — ne se gênait guère pour crier plus haut que les autres.

«Oui, en prison, ces malfaiteurs! répéta le vindicatif Yanar, tout disposé à prêter main-forte à l’autorité, s’il le fallait. Qu’on les mène en prison! . . . En prison, tous les trois!. . . .

— Oui! . . . tous les trois . . . à moins que l’un d’eux ne s’accuse! répondit la noble Saraboul, qui n’aurait pas voulu que deux innocents payassent pour un coupable.

— C’est de toute équité! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a tenté de s’introduire dans cette chambre?»

Il y eut un moment d’indécision dans l’esprit des trois accusés, mais il ne fut pas de longue durée.

Le seigneur Kéraban avait demandé au juge la permission de s’entretenir un instant avec ses deux compagnons — ce qui lui fut accordé; puis, prenant à part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui n’admettait pas de réplique:

«Mes amis, leur dit-il, il n’y a véritablement qu’une chose à faire! Il faut que l’un de nous prenne à son compte toute cette sotte aventure, qui n’a rien de grave!»

Ici, le Hollandais commença, comme par préssentissement, a dresser l’oreille.

«Or, reprit Kéraban, le choix ne peut être douteux. La présence d’Ahmet, dans un très court délai, est nécessaire à Scutari pour la célébration de son mariage!

— Oui, mon oncle, oui! répondit Ahmet.

— La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l’assister en ma qualité de tuteur!

— Hein? . . . fit Van Mitten.

— Donc, ami Mitten, reprit Kéraban, il n’y a pas d’objection possible, je crois! II faut vousdévouer!

— Moi . . . que? . . .

— Il faut vous accuser! . . . Que risquez-vous? . . . Quelques jours de prison? . . . Bagatelle! . . . Nous saurons bien vous tirer de là!

— Mais . . . répondit Van Mitten, auquel il semblait qu’on disposait un peu bien sans façon de sa personne.

— Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! . . . Au nom d’Amasia, je vous en supplie! . . . Voulez-vous que tout son avenir soit perdu, que, faute d’arriver en temps voulu à Scutari. . . .

— Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait entendu ce colloque.

— Quoi . . . vous voudriez? . . . répétait Van Mitten.

— Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait là, encore une nouvelle sottise qu’ils vont faire commettre à mon maître!

— Monsieur Van Mitten! . . . reprit Ahmet.

— Voyons . . . un bon mouvement!» dit Kéraban en lui serrant la main à la briser.

Cependant, les cris: «en prison! en prison!» devenaient de plus en plus pressants.

Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni à qui entendre. Il disait oui de la tête, puis, il disait non.

Au moment où les gens du caravansérail s’avançaient pour saisir les trois coupables sur un geste du juge:

«Arrêtez! dit Van Mitten, d’une voix qui n’avait rien de bien convaincu. Arrêtez! . . . Je crois bien que c’est moi qui ai. . . .

— Bon! fit Bruno, cela y est!

— Coup manqué! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent mouvraient de dépit.

— C’est vous? . . . demanda le juge au Hollandais.

— Moi! . . . oui . . . moi!

— Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille à l’oreille du digne homme.

— Oh! oui!» ajouta Nedjeb.

Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette intelligente femme observait, non sans intérêt, celui qui avait eu l’audace de s’attaquer à elle.

«Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c’est vous qui avez osé pénétrer dans la chambre de cette noble Kurde!

— Oui! . . . répondit Van Mitten.

— Vous n’avez pourtant pas l’air d’un voleur!

— Un voleur! . . . Moi! . . . un négociant! Moi! un Hollandais . . . de Rotterdam! Ah! mais non! . . . s’écria Van Mitten, qui, devant cette accusation, ne put retenir un cri d’indignation bien naturel.

— Mais alors . . . dit Yanar.

— Alors . . . dit Saraboul, alors . . . c’est donc mon honneur que vous avez tenté de compromettre?

— L’honneur d’une Kurde! s’écria le seigneur Yanar, en portant la main à son yatagan.

— Vraiment, il n’est pas mal, ce Hollandais! répétait la noble voyageuse, en minaudant quelque peu.

— Eh bien, tout votre sang ne suffira pas à payer un pareil outrage! reprit Yanar.

— Mon frère . . . mon frère!

— Si vous vous refusez à réparer le tort. . . .

— Hein! fit Ahmet.

— Vous épouserez ma soeur, ou sinon. . . .

— Par Allah! se dit Kéraban, voilà bien une autre complication, maintenant!

— Epouser? . . . moi! . . . épouser! . . . répétait Van Mitten, en levant les bras au ciel.

— Vous réfusez? s’écria le seigneur Yanar.

— Si je refuse! . . . Si je refuse! . . . répondit Van Mitten, au comble de l’épouvante. Mais je suis déjà . . . »

Van Mitten n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Le seigneur Kéraban venait de lui saisir le bras.

«Pas un mot de plus! . . . lui dit-il. Consentez! . . . Il le faut! . . . Pas d’hésitation!

— Moi consentir? Moi . . . déjà marié? . . . moi, répliqua Van Mitten, moi, bigame!

— En Turquie . . . bigame, trigame . . . quadrugame! . . . C’est parfaitement permis! . . . Donc, dites oui!

— Mais?. . . .

— Epousez, Van Mitten, épousez! . . . De cette manière, vous n’aurez pas même à faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous ensemble! Puis, une fois à Scutari, vous prendrez par le plus court, et bonsoir à la nouvelle madame Van Mitten!

— Pour le coup, ami Kéraban, vous me demandez là une chose impossible! répondit le Hollandais.

— Il le faut, ou tout est perdu!»

En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras droit, lui disait:

«Il le faut?

— Il le faut! répéta Saraboul, qui vint à son tour le saisir par le bras gauche.

— Puisqu’il le faut! répondit Van Mitten, que ses jambes n’avaient plus la force de soutenir.

— Quoi! mon maître, vous allez encore céder là-dessus? dit Bruno en s’approchant.

— Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d’une si faible voix qu’on put à peine l’entendre.

— Allons, droit! s’écria le seigneur Yanar, en relevant d’un coup sec son futur beau-frère.

— Et ferme! répéta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son futur époux.

— Ainsi que doit être le beau-frère. . . .

— Et le mari d’une Kurde!»

Van Mitten s’était redressé vivement sous cette double poussée; mais sa tête ne cessait de ballotter, comme si elle en eût été à demi détachée de ses épaules.

«Une Kurde! . . . murmurait-il . . . Moi . . . citoyen de Rotterdam . . . épouser une Kurde!

— Ne craignez rien! . . . Mariage pour rire! lui dit bas à l’oreille le seigneur Kéraban.

— Il ne faut jamais rire avec ces choses-là!» répondit Van Mitten d’un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque peine à ne point éclater.

Nedjeb, montrant à sa maîtresse la figure épanouie de la voyageuse, lui disait tout bas:

«Je me trompe bien, si ce n’est pas là une veuve qui courait à la recherche d’un autre mari!

— Pauvre monsieur Van Mitten! répondit Amasia.

— J’aurais mieux aimé huit mois de prison, dit Bruno en hochant la tête, que huit jours de ce mariage-là!»

Cependant, le seigneur Yanar s’était retourné vers l’assistance et disait à voix haute:

«Demain, à Trébizonde, nous célébrerons en grande pompe les fiançailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!»

Sur ce mot «fiançailles», le seigneur Kéraban, ses compagnons, et surtout Van Mitten, s’étaient dits que cette aventure serait moins grave qu’on ne pouvait le craindre!

Mais il faut faire observer ici que, d’après les usages du Kurdistan, ce sont les fiançailles qui forment l’indissoluble noeud du mariage. On pourrait comparer cette cérémonie au mariage civil de certains peuples européens, et celle qui la suit au mariage religieux, par laquelle s’achève l’union des époux. Au Kurdistan, après les fiançailles, le mari n’est encore, il est vrai, qu’un fiancé, mais c’est un fiancé absolument lié à celle qu’il a choisie — ou à celle qui l’a choisi, comme dans le présent cas.

C’est ce qui fut bien et dûment expliqué à Van Mitten par le seigneur Yanar, qui finit en disant:

«Donc, fiancé à Trébizonde!

— Et mari à Mossoul!» ajouta tendrement la noble Kurde.

Et à part, Scarpante, au moment où il quittait le caravansérail dont la porte venait d’être ouverte, prononçait ces paroles grosses de menaces pour l’avenir:

«La ruse a échoué! . . . À la force, maintenant!»

Puis, il disparaissait, sans avoir été remarqué ni du seigneur Kéraban ni d’aucun des siens.

«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait Ahmet, en voyant la mine toute déconfite du Hollandais.

— Bon! répondit Kéraban, il faut en rire! Fiançailles nulles! Dans dix jours, il n’en sera plus question! Cela ne compte pas!

— Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d’être fiancé pendant dix jours à cette impérieuse Kurde, cela compte!»

Cinq minutes après, la cour du caravansérail de Rissar était vide. Chacun de ses hôtes avait regagné sa chambre pour y passer la nuit. Mais Van Mitten allait être gardé à vue par son terrible beau-frère, et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui venait de se dénouer sur le dos de l’infortuné Hollandais!

IX

Dans Lequel Van Mitten, en se Fiançant a la Noble Saraboul, a l’Honneur de Devenir Beau-Frère du Seigneur Yanar.

Une ville qui date de l’an du monde 4790, qui doit sa fondation aux habitants d’une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate, qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et redevint païenne jusqu’au sixième siècle, qui fut délivrée par Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l’Empire de Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans — celle ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l’histoire du monde. On ne s’étonnera donc pas que, pendant toute la première partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de visiter une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre, choisie pour cadre à leurs merveilleuses aventures.

Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout souci. Il n’avait qu’à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui contournait l’antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé— provisoirement du moins, pour quelques jours seulement — mais fiancé à cette noble Kurde qui le tenait en laisse, il n’était plus d’humeur à pouvoir apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde.

Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs, firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie au milieu d’une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours d’eau capricieux — paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de l’Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire.

Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d’Erzeroum, cette importante capitale de l’Arménie, est maintenant en communication directe avec la Perse, au moyen d’une route que le gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum — ce qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur commerciale.

Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur une colline. L’une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne comprend pas moins d’une quarantaine de mosquées, dont les minarets émergent de massifs d’orangers, d’oliviers et autres arbres d’un aspect enchanteur. L’autre, c’est la ville chrétienne, la plus commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis, d’étoffes, de bijoux, d’armes, de monnaies anciennes, de pierres précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en communication directe avec les principaux points de la mer Noire.

Dans cette ville s’agite ou végète — suivant les divers éléments dont elle se compose — une population de quarante mille habitants, Turcs, Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de l’Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être célébrées en l’honneur de Mahomet.

Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement convenable pour les vingt-quatre heures qu’elle devait passer a Trébizonde, car l’intention formelle du seigneur Kéraban était bien d’en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n’y avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du mois.

Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d’un véritable quartier de caravansérails, de khans, d’auberges, déjà encombrés de voyageurs, près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais l’hôtel était assez confortable pour qu’ils pussent y prendre ce jour et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l’oncle d’Ahmet n’eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre l’hôtelier.

Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point de leur voyage, croyaient en avoir fini — sinon avec les fatigues, du moins avec les dangers de toutes sortes — un complot se tramait contre eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.

C’était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s’abaissent doucement vers la mer, qu’une heure auparavant était arrivé l’intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar.

Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l’attendaient; là, tout d’abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s’était passé pendant la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient été sauvés d’un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce qu’était ce projet, l’avenir le fera connaître, mais on peut dire qu’il eut, ce jour même, un commencement d’exécution: en effet, le seigneur Sallar et Yarhud, sans s’inquiéter des fêtes qui allaient être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l’ouest la route de l’Anatolie qui mène à l’embouchure du Bosphore.

Scarpante, lui, restait à la ville. N’étant connu ni du seigneur Kéraban, ni d’Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l’important rôle qui devait désormais substituer la force à la ruse.

Aussi, Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du Giaour-Meïdan. Ce n’était pas, pour avoir, un instant et dans l’ombre, au caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à son neveu, qu’il pouvait craindre d’être reconnu. Aussi lui fut-il facile d’épier leurs pas et démarches on toute sécurité.

C’est dans ces conditions qu’il vit Ahmet, peu de temps après son arrivée à Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues assez misérablement entretenues qui y aboutissent. Là, sandals, caboteurs, mahones barques de toutes sortes, étaient au sec, après avoir débarqué leurs cargaisons de fidèles, tandis que les navires de commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.

Un hammal venait d’indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et Scarpante put s’assurer que le fiancé d’Amasia expédiait un assez long télégramme à l’adresse du banquier Sélim, à Odessa.

«Buh! se dit-il, voilà une dépêche qui n’arrivera jamais à son destinataire! Sélim a été mortellement frappé d’une balle que lui a envoyée Yarhud, et cela n’est pas pour nous inquiéter!»

Et, de fait, Scarpante ne s’en inquiéta pas autrement.

Puis, Ahmet revint à l’hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en compagnie de Nedjeb, qui l’attendait, non sans quelque impatience, et la jeune fille put être certaine qu’avant quelques heures, on serait rassuré sur son sort à la villa Sélim.

«Une lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet, et, d’ailleurs, je crains toujours. . . . »

Ahmet s’était interrompu sur ce mot.

«Vous craignez, mon cher Ahmet? . . . Que voulez-vous dire? demanda Amasia, un peu surprise.

— Rien, chère Amasia, répondit Ahmet, rien!. . . .

J’ai voulu rappeler à votre père qu’il eût soin de se trouver à Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les démarches nécessaires pour que notre mariage n’éprouve aucun retard!»

La vérité est qu’Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives d’enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui s’était passé après le naufrage de la Guïdare, marquait au banquier Sélim que tout danger n’était peut-être pas écarté encore; mais, ne voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions — appréhensions vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.

Amasia remercia Ahmet du soin qu’il avait pris de rassurer son père par dépêche — dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique, les malédictions de l’oncle Kéraban.

Et, pendant ce temps, que devenait l’ami Van Mitten?

L’ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l’heureux fiancé de la noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!

Comment eût-il pu résister? D’une part, Kéraban lui répétait qu’il fallait consommer le sacrifice jusqu’au bout, ou bien le juge pourrait les renvoyer tous les trois en prison — ce qui compromettrait irréparablement l’issue de ce voyage; que ce mariage, s’il était valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était fait: il préférait n’être «game» nulle part.

D’un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de lâcher leur proie. Il n’était donc que prudent de les satisfaire, sauf à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore — ce qui les empêcherait d’exercer leurs prétendus droits de beau-frère et d’épouse.

Aussi Van Mitten n’entendait-il point résister et s’abandonna-t-il au cour des événements.

Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c’est qu’avant d’aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa soeur les accompagneraient jusqu’à Scutari, qu’ils assisteraient à l’union d’Amasia et d’Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays de ses ancêtres.

Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n’avait que ce qu’il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme. Mais, on doit l’avouer aussi, il fut pris d’un fou rire — fou rire que purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes filles — lorsque l’on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des fiançailles allait s’accomplir, affublé du costume de ce pays extravagant.

«Quoi! vous, Van Mitten, s’écria Kéraban, c’est bien vous, ainsi vêtu à l’orientale?

— C’est moi, ami Kéraban.

— En Kurde?

— En Kurde!

— Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que vous y serez habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos habits étriqués d’Europe!

— Vous êtes bien bon, ami Kéraban.

— Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c’est aujourd’hui jour de carnaval et que ce n’est qu’un déguisement pour un mariage en l’air!

— Ce n’est pas le déguisement qui m’inquiète le plus, répondit Van Mitten.

— Et qu’est-ce donc?

— C’est le mariage!

— Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiançailles ne vous engagent en rien, puisque vous êtes déjà marié à Rotterdam, quand vous lui donnerez congé en bonne forme, je veux être là, Van Mitten! En vérité! il ne peut pas être permis d’épouser les gens malgré eux! C’est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!»

Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter la situation. Le mieux, au total, était de la prendre par son côté risible, puisqu’elle prêtait à rire, et de s’y résigner, puisqu’elle sauvegardait les intérêts de tous.

D’ailleurs, ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se reconnaître. Le seigneur Yanar et sa soeur n’aimaient décidément pas à laisser languir les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle était toute prête, cette potence du mariage, à laquelle ils prétendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans le Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement négligées. Non! le beau-frère veillait à tout avec un soin particulier, et, dans cette grande cité, les éléments ne manquaient point, qui devaient donner à ce mariage toute la solennité possible.

En effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un devoir d’assister leur noble compatriote en cette occasion qui s’offrait à elle, et pour la quatrième fois, de se consacrer au bonheur d’un époux. Il y eut donc, du côté de la fiancée, tout un clan d’invités à la cérémonie, tandis que Kéraban, Ahmet, leurs compagnons, s’empressaient de figurer à côté du fiancé. Encore faut-il bien comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue, ne se trouva jamais seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées au moment où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser jusqu’à lui et répéter d’un voix sinistre:

«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout ceci!

— Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d’un ton résigné. En tout cas, si c’est une sottise, elle tire mes amis d’embarras, et les suites n’en seront point graves!

— Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c’est se marier, et. . . . »

Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase véritablement comminatoire!

Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de grande mine vinrent chercher le futur qu’ils ne devaient plus quitter jusqu’à la fin de la cérémonie.

Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant cette opération, il n’y eût pas même à critiquer la tenue des deux conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d’une certaine inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d’enchaîner un homme du nord de l’Europe à une femme du nord de l’Asie! Quelle gloire, en effet, d’avoir allié la Hollande au Kurdistan.

La fiancée était superbe dans son costume de mariage — un costume qu’évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard — bonne précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont «mitan» de drap d’or, dont les manches et le corsage disparaissaient sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes, d’où se développait jusqu’à mi-corps un long «puskul» orné de dentelles d’oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d’or, tombant sur le front jusqu’aux sourcils, et ces pendants d’oreilles formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes supportant un petit croissant d’or, et les agrafes de ceinture en vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces «guerdanliks» composés d’une suite d’agates serties en griffes, gravées chacune du nom d’un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne s’était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette circonstance, elles auraient dû être recouvertes d’un tapis de pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin Porphyrogénète!

Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui, était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d’un vieux croyant resté fidèle au vêtement oriental.

Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau do mousseline chargé d’applications de cotonnade, ce large pantalon de satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées, ergotées et treillissées d’or sous les mille plis de leur tige, cette robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu’à terre, et ce fez, orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable indiquait le rang qu’allait bientôt occuper au Kurdistan l’époux de la noble Saraboul?

Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui, faits sur mesure, n’auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en damas à double tranchant, pistolets à crosse d’argent gravés comme un collier d’idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de scie avec poignée noire ornée d’un quadrillé en argent et pommeau à rondelle, et enfin une arme d’hast en acier avec reliefs en méplat gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des anciensfauchards!

Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu’un jour tu aurais été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno:

«Bah! c’est pour rire!»

Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus convenablement du monde. Si ce n’est que le fiancé fut trouvé un peu froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur, tout alla bien.

A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions d’officiers ministériels, qui eussent réclamé l’honneur d’enregistrer un pareil contrat — d’autant plus que cela n’allait pas sans quelque profit; — mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la sagacité dans l’affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs époux.

Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite, au milieu d’un immense concours de populaire, se transportèrent à la ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine, et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là, retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme, que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la sonorité se rapproche d’un simple cliquetis métallique et que dominait la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour cette circonstance. Puis, l’iman dit une simple prière, et Van Mitten fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban à la noble Saraboul — non sans une certaine arrière-pensée — lorsqu’il lui adressa ses meilleurs compliments.

Plus tard, le mariage devait s’achever au Kurdistan, où de nouvelles fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à se conformer aux coutumes kurdes — ou, du moins, il devrait essayer de s’y conformer. En effet, lorsque l’épouse arrive devant la maison conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l’entoure de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu’à la chambre qu’elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur, car il ne faut point qu’elle semble entrer de son plein gré dans une demeure étrangère. Lorsqu’il en serait à cet heureux moment, Van Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays. Mais heureusement, il en était encore loin.

Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de l’ascension du Prophète, cet eilet-ul-my’râdy, qui a lieu ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse, une ordonnance du chef des imans du pachalik l’avait fixée à cette date.

Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles s’empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de tous les points de l’Asie musulmane.

La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux, pour passer les quelques heures de la soirée, que d’assister en grand apparat à ce merveilleux spectacle?

Merveilleux, en effet, et comment ne l’eût-il pas été dans ce pays de l’Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités dans l’autre! Ce qu’allait être cette fête donnée en l’honneur du Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en employant tous les tons de la palette, qu’à la plume de le décrire, même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus grands poètes du monde!

«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l’esprit en Europe, la pompe chez les Ottomans!»

Et ce fut réellement au milieu d’une pompe incomparable que se déroulèrent les péripéties d’une poétique affabulation, à laquelle les plus gracieuses filles de l’Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs danses et l’enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu’à sa mort, arrivée en l’an dixième de l’Hégire — six cent trente-deux ans après l’ère nouvelle — ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis dans le vague des espaces, en attendant l’arrivée du Prophète. Ce jour-là, il apparaissait à cheval sur «el-borak», l’hippogryphe qui l’attendait à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau miraculeux, quittant la terre, montait à travers les cieux et restait suspendu entre le zénith et le nadir, au milieu des splendeurs du paradis de l’Islam. Tous se réveillaient alors pour rendre hommage au Prophète; la période de l’éternel bonheur promis aux croyants, commençait enfin, et Mahomet s’élevait dans une apothéose éblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la forme de houris innombrables, gravitaient autour du front resplendissant d’Allah!

En un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l’un des poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux, lorsqu’il dit, à propos de ces physionomies extatiques des derviches, emportés dans leurs rondes si étrangement rhythmées:

«Que voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts d’émeraudes à fruits de rubis, les montagnes d’ambre et de myrrhe, les kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!»

X

Pendant Lequel les Héros de cette Histoire ne Perdent ni un Jour ni une Heure.

Le lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite caravane sortait par l’une des portes de l’enceinte fortifiée et jetait un dernier adieu à la poétique Trébizonde.

Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les chemins du littoral sous la direction d’un guide, dont le seigneur Kéraban avait volontiers accepté les services.

Ce guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion septentrionale de l’Anatolie: c’était un de ces nomades connus dans le pays sous le nom de «loupeurs».

On désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant métier de courir les forêts de cette partie de l’Anatolie et de l’Asie Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres poussent des loupes ou excroissances naturelles, d’une remarquable dureté, dont le bois, par cela même qu’il se prête à toutes les exigences de l’outil d’ébéniste, est particulièrement recherché.

Ce loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde pour se rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses services. Il avait paru intelligent, très pratique de ces routes, dont il connaissait parfaitement les enchevêtrements multiples. Aussi, après des réponses très nettes aux questions posées par le seigneur Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix, qui devait être doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze jours — dernier délai fixé pour la célébration du mariage d’Amasia et d’Ahmet.

Ahmet, après avoir interrogé ce guide et bien qu’il y eût, dans sa figure froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne prévient guère en faveur des gens, ne jugea pas qu’il y eût lieu de ne point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d’ailleurs, qu’un homme connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie, rien de plus rassurant au point de vue d’un voyage qui devait s’exécuter dans les plus grandes conditions de célérité.

Le loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu’on lui promit de doubler son salaire sous condition d’arriver à Scutari dans les délais voulus:

«Le seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il, et puisqu’il me propose double prix pour payer mes services, moi, je m’engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n’est pas de retour à sa villa de Scutari.

— Par Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu’il rapporta ce propos à son neveu.

— Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu’il soit, mon oncle, n’oublions pas qu’il ne faut pas s’aventurer imprudemment sur ces routes de l’Anatolie!

— Ah! toujours tes craintes!

— Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l’abri de toute éventualité, que lorsque nous serons à Scutari. . . .

— Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main d’Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la femme du plus défiant des neveux. . . .

— Et la nièce du. . . .

— Du meilleur des oncles» s’écria Kéraban, qui termina sa phrase par un bel éclat de rire.

Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux «talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux, même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui lui permettrait d’achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika, dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec Bruno, faisant office de valet de pied.

Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l’autre par le guide, qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste, tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant.

Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s’étaient munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient d’ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide lui assurât qu’il n’y avait rien à craindre sur ces routes, avait voulu se précautionner contre toute agression.

En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de chaque nuit, il n’y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc, à moins d’accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire devait s’achever dans les délais voulus. Le pays qui s’étend depuis Trébizonde jusqu’à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C’est au delà que commence l’Anatolie proprement dite, l’ancienne Bythinie, devenue l’un des plus vastes pachaliks de la Turquie d’Asie, qui comprend la partie ouest de l’ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.

La petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde, arrivait à neuf heures à Platana, après une étape de cinq lieues.

Platana, c’est l’ancienne Hermouassa. Pour l’atteindre, il faut traverser une sorte de vallée, où poussent l’orge, le blé, le maïs, où se développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d’admirer les produits de cette solanée d’Asie, dont les feuilles, scellées sans aucune préparation, deviennent d’un jaune d’or. Très probablement, son correspondant et ami Van Mitten n’eût pas contenu davantage les élans de son admiration, s’il ne lui avait été défendu de rien admirer en dehors de la noble Saraboul.

Dans toute cette contrée s’élèvent de beaux arbres, des abiès, des pins, des hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages. Bruno, non sans un certain sentiment d’envie, put observer aussi que les indigènes de ce pays, même en bas âge, avaient déjà de gros ventres — ce qui était bien humiliant pour un Hollandais réduit à l’état de squelette.

A midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la gauche les premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les chemins se croisaient, allant vers Trébizonde ou en revenant, des paysans vêtus d’étoffes de grosse laine brune, coiffés du fez ou du bonnet de peau de mouton, accompagnés de leurs femmes, qui s’enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées, bien apparentes sur leurs jupons de laine rouge.

Tout ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse retraite des Dix Mille. Mais l’infortuné Van Mitten le traversait sous le regard menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son guide! Aussi avait-il donné l’ordre à Bruno de le consulter pour lui et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à tout autre chose qu’aux exploits du général grec, et voilà pourquoi, en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n’était pas d’un fidèle serviteur.

Le soir, après une journée d’une vingtaine de lieues, la caravane s’arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l’attiédissement du lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu’une longue route avait mis en appétit. D’ailleurs, le mouton, sous toutes ses formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s’en régaler, sans craindre d’enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui chicaner sa part du souper.

Cette petite bourgade, qui n’est méme qu’un simple village, fut quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe et son port étroit, où peuvent s’abriter seulement trois ou quatre bâtiments de commerce d’un médiocre tirant d’eau. Puis, toujours sous la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines, on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq lieues.

Kérésoum est bâtie au pied d’une colline, dans un double escarpement de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s’arrêtèrent pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque avec les ruines de son château qui dominent l’entrée du port.

Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l’objet d’un important commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik, et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait historique: c’est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en Europe.

Saraboul n’avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut prendre qu’un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière personne, faisait bien le plus triste Kurde qu’on pût imaginer. Et cependant, son ami Kéraban, sans qu’on put deviner s’il plaisantait ou non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son nouveau costume — ce qui faisait hausser les épaules à Bruno.

«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement, cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet, il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles qu’en porte le seigneur Yanar!

— Je n’ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.

— Vous n’avez pas de moustaches? s’écria Saraboul.

— Il n’a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus dédaigneux.

— A peine, du moins, noble Saraboul!

— Eh bien, vous en aurez, reprit l’impérieuse Kurde, et je me charge, moi, de vous les faire pousser!

— Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le récompensant d’un bon regard.

— Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.

Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l’amorce d’une voie romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l’Anatolie aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le temps, laissait en arrière le village d’Aptar, puis, vers midi, la bourgade d’Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes, qui s’étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers, oliviers d’une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs, grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la vigne, d’une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays tempérés, enguirlande les arbres jusqu’à leurs plus hautes cimes. Et cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers, viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses, narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées, clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu’à des tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les instincts de l’amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir de sa première union! Il est vrai, l’existence de l’autre madame Van Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce!

Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane à travers les ruines de l’antique ville de Polemonium, vers la bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d’un bon sommeil pendant toute la nuit.

Ahmet, l’esprit toujours en éveil, n’avait jusque-là rien surpris de suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d’être franchies depuis Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n’avait paru menacer le seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa nature, s’était toujours tiré d’affaire, pendant les cheminements et les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu’il ne pouvait maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser voir.

Le 21, dès l’aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la droite le port d’Ounièh et ses chantiers de construction, à l’embouchure de l’ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers d’immenses plaines de chanvre jusqu’aux bouches du Tcherchenbèb, où la légende a placé une tribu d’Amazones, de manière à contourner des caps et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans l’après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne, servit de lieu de halte pour la nuit.

Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment profond à l’embouchure de l’Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est assez actif et expédie jusqu’à Constantinople des cargaisons de melons d’eau qui, sous le nom d’arbouses, croissent abondamment dans les environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer.

Dans l’état d’amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier, et il refusa d’en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître.

«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de l’Egypte, et là, s’il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic avantageux de sa personne!

— Et de quelle façon? . . . demandait Bruno.

— En se vendant comme momie!»

Si ces propos déplaisaient à l’infortuné serviteur, s’il souhaitait au seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second mariage de son maître, cela va de soi.

«Mais vous verrez qu’il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il, et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»

Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu’il voyait ses projets s’accomplir dans les meilleures conditions de temps et de sécurité.

Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n’arrêtèrent les attelages, si ce n’est le temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant, le seigneur Kéraban eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques heures, Bafira ou Bafra, située un peu en arrière, où se fait un grand commerce de ces tabacs, dont les «tays» ou paquets, ficelés entre de longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d’une dizaine de lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue encore.

Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope, sur la frontière de l’Anatolie proprement dite.

Encore une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur son isthme, l’antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents bois des montagnes d’Aio-Antonio, qui s’élèvent aux environs. Elle possède un château enfermé dans une double enceinte, mais ne compte que cinq cents maisons au plus et à peine cinq à six mille âmes.

Ah! pourquoi Van Mitten n’était-il pas né deux à trois mille ans plus tôt! Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie milésienne, qui mérita d’être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui finit par être cédée à Mahomet II «parce qu’elle plaisait beaucoup à ce Commandeur des Croyants!» Mais il était trop tard pour en retrouver toutes les splendeurs écroulées, dont il ne reste plus que des fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles. Il faut d’ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de Sinope, fille d’Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite en cet endroit, cette fois, c’était la nymphe qui enlevait l’objet de sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.

Cent vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait au seigneur Kéraban sept jours seulement pour les faire. S’il n’était pas en retard, il n’était point en avance non plus. Il convenait donc de ne pas perdre un instant.

Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait Istifan, à midi, la bourgade d’Apana, et le soir, après une journée de quinze lieues, elle s’arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue par tous les vents, est peu sûre pour les bâtiments de commerce.

Ahmet proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien quelque surcroît de fatigue. Le seigneur Kéraban accepta donc la proposition de son neveu. Personne ne réclama — pas même Bruno. D’ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hâte d’être arrivés sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais pour s’enfuir aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait horreur!

Le guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à partir dès qu’on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n’était pas pour l’embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct au milieu de forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître sur des chemins qui suivaient la côte.

On partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et brillante, qui s’éleva dans l’est sur un horizon de mer, peu après le coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble Saraboul, Yanar et Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se laissèrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent à une bonne allure.

Ils ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d’oiseaux de mer, dont les cris assourdissants remplissaient l’espace. Le matin, ils dépassaient Timlé, sans qu’aucun incident eût troublé leur voyage; puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour toute la nuit à Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de repos, après une traite de plus de soixante lieues, enlevées en trente-six heures.

Peut-être Van Mitten — car il faut toujours en revenir à cet excellent homme, préalablement nourri des lectures de son guide — peut-être Van Mitten, s’il eût été libre de ses actes, si le temps et l’argent ne lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port d’Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n’oserait contester la valeur archéologique.

Personne n’ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des capitaines d’Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux mêmes du port qu’elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten, si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac historique! Mais on l’a dit, le temps et l’argent lui faisaient défaut, et, sans confier à personne — pas même à la noble Saraboul — le sujet de sa rêverie, il s’en tint à ses regrets d’archéologue.

Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois, qui n’est plus aujourd’hui qu’un assez misérable village, où se fabriquent quelques jouets d’enfants, était quittée dès l’aube. Trois ou quatre lieues plus loin, c’était la bourgade de Bartan dont on dépassait les limites, puis, dans l’après-midi, celle de Filias, puis, à la tombée du soir, celle d’Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade d’Éregli.

On s’y reposa jusqu’au petit jour. En somme, c’était peu, car les chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement fatigués par les exigences d’une si longue traite, qui ne leur avait laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire — quatre jours seulement — les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière journée, fallait-il la déduire, puisqu’elle devait être employée d’une toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le seigneur Kéraban et ses compagnons n’apparaissaient pas sur les rives du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n’y avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le départ, qui s’effectua au lever du soleil.

Éregli, c’est l’ancienne Héraclée, grêcque d’origine. Ce fut autrefois une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville, qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains, après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur, devenir une simple bourgade, morte à l’industrie, morte au commerce.

L’heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d’une curiosité à satisfaire. N’y a-t-il pas, tout près d’Héraclée, cette presqu’île d’Achérusia, où s’ouvrait, dans une caverne mythologique, une des entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c’est par cette ouverture qu’Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de son coeur. Et d’ailleurs, ce Cerbère, n’en retrouvait-il pas la fidèle image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le seigneur kurde n’avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et, quand il la redressait d’un air farouche, il semblait que ses dents, apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne!

Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l’endroit même où, seize siècles avant, fut tué l’empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la nuit, et l’on tint conseil sur la question de modifier quelque peu l’itinéraire, afin d’arriver à Scutari dans les quarante-huit heures, c’est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le retour.

XI

Dans Lequel le Seigneur Kéraban se Range a l’Avis du Guide, un Peu Contre l’Opinion de son Neveu Ahmet.

Voici, en effet, une proposition qui avait été faite par le guide, et dont l’opportunité méritait d’être prise en considération.

Quelle distance séparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari? Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la franchir? Quarante-huit heures. C’était peu, si les attelages se refusaient à marcher pendant la nuit.

Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosités de la côte allongent sensiblement, en se jetant à travers cet angle extrême de l’Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait abréger l’itinéraire d’une bonne douzaine de lieues.

«Voici donc, seigneur Kéraban, le projet que je vous propose, dit le guide de ce ton froid qui le caractérisait, et j’ajouterai que je vous engagevivement à l’accepter.

— Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sûres que celles de l’intérieur? demanda Kéraban.

— Il n’y a pas plus de dangers à redouter à l’intérieur que sur les côtes, répondit le guide.

— Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de prendre? reprit Kéraban.

— Je les ai parcourus vingt fois, répliqua le guide, lorsque j’exploitais ces forêts de l’Anatolie.

— Il me semble qu’il n’y a pas à hésiter, dit Kéraban, et qu’une douzaine de lieues à économiser sur ce qui nous reste à faire, cela vaut la peine qu’on modifie sa route.»

Ahmet écoutait sans rien dire.

«Qu’en penses-tu, Ahmet?» demanda le seigneur Kéraban en interpellant son neveu.

Ahmet ne répondit pas. Il avait certainement des préventions contre ce guide — préventions qui, il faut bien l’avouer, s’étaient accrues, non sans raison, à mesure qu’on se rapprochait du but.

En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences inexplicables, pendant lesquelles il devançait la caravane, le soin qu’il prenait de se tenir toujours à l’écart, aux heures de halte, sous prétexte de préparer les campements, des regards singuliers, suspects même, jetés sur Amasia, une surveillance qui semblait plus spécialement porter sur la jeune fille, tout cela n’était pas pour rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepté à Trébizonde sans que l’on sût trop ni qui il était, ni d’où il venait. Mais son oncle Kéraban n’était point homme à partager ses craintes, et il eût été difficile de lui faire admettre pour réel ce qui n’était encore qu’à l’état de pressentiment.

«Eh bien, Ahmet? redemanda Kéraban, avant de prendre un parti sur la nouvelle proposition du guide, j’attends la réponse! Que penses-tu de cet itinéraire?

— Je pense, mon oncle, que, jusqu’ici, nous nous sommes bien trouvés de suivre les bords de la mer Noire, et qu’il y aurait peut-être imprudence à les abandonner.

— Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connaît parfaitement ces routes de l’intérieur qu’il nous propose de suivre? D’ailleurs, l’économie de temps en vaut la peine!

— Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages, regagner aisément. . . .

— Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne! s’écria Kéraban. Mais si, maintenant, elle était à nous attendre à Scutari, tu serais le premier à presser notre marche!

— C’est possible, mon oncle!

— Eh bien, moi, qui prends en mains tes intérêts, Ahmet, je pense que plus tôt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours à la merci d’un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en changeant notre itinéraire, il n’y a pas a hésiter!

— Soit, mon oncle, répondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne discuterai pas à ce sujet. . . .

— Ce n’est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te manquent, mon neveu, et que j’aurais trop beau jeu à te battre.»

Ahmet ne répondit pas. En tout cas, le guide put être convaincu que le jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrière-pensée, cette modification proposée par lui. Leurs regards se croisèrent un instant à peine; mais cela leur suffit «à se tâter», comme on dit en langage d’escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais «en garde» qu’Ahmet résolut de se tenir. Pour lui, le guide était un ennemi, n’attendant que l’occasion de l’attaquer traîtreusement.

Du reste, la détermination d’abréger le voyage ne pouvait que plaire à des voyageurs qui n’avaient guère chômé depuis Trébizonde. Van Mitten et Bruno avaient hâte d’être à Scutari pour liquider une situation pénible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au Kurdistan avec leur beau-frère et fiancé sur les paquebots du littoral, Amasia pour être enfin, unie à Ahmet, et Nedjeb pour assister aux fêtes de ce mariage!

La proposition fut donc bien accueillie. On résolut de se reposer pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et longue étape pendant la journée suivante.

Toutefois il y eut quelques précautions à prendre, qui furent indiquées par le guide. Il importait, en effet, de se munir de provisions pour vingt-quatre heures, car la région à traverser manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni doukhans, ni auberges sur la route. Donc, nécessité de s’approvisionner de manière à suffire à tous les besoins.

On put heureusement se procurer ce qui était nécessaire, au cap Kerpe, en le payant d’un bon prix, et même faire acquisition d’un âne pour porter ce surcroît de charge.

Il faut le dire, le seigneur Kéraban avait un faible pour les ânes — sympathie de têtu à têtu, sans doute — et celui qu’il acheta au cap Kerpe lui plut tout particulièrement.

C’était un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la charge d’un cheval, soit environ quatre-vingt-dix «oks», ou plus de cent kilogrammes — un de ces ânes comme on en rencontre par milliers dans ces régions de l’Anatolie, où ils transportent des céréales jusqu’aux divers ports de la côte.

Ce frétillant et alerte baudet avait les narines fendues artificiellement, ce qui permettait de le débarrasser avec plus de facilité des mouches qui s’introduisaient dans son nez. Cela lui donnait un air tout réjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut mérité d’être nommé «l’âne qui rit» Bien différent de ces pauvres petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables bêtes «aux oreilles flasques, à l’échiné maigre et saigneuse», il devait probablement être aussi entêté que le seigneur Kéraban, et Bruno se dit que celui-ci avait peut-être trouvé là son maître.

Quant aux provisions, quartier de mouton que l’on ferait cuire sur place, «bourgboul», sorte de pain fabriqué avec du froment préalablement séché au four et additionné de beurre, c’était tout ce qu’il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette à deux roues, à laquelle fut attelé l’âne, devait suffire à les transporter.

Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le monde était sur pied. Les chevaux furent aussitôt attelés aux talikas, dans lesquelles chacun prit sa place accoutumée. Ahmet et le guide, enfourchant leur monture, se mirent en tête de la caravane que précédait l’âne, et l’on se mit en route. Une heure après, la vaste étendue de la mer Noire avait disparu derrière les hautes falaises. C’était une région légèrement accidentée, qui se développait devant les pas des voyageurs.

La journée ne fut pas trop pénible, bien que la viabilité des routes laissât à désirer — ce qui permit au seigneur Kéraban de reprendre la litanie de ses lamentations contre l’incurie des autorités ottomanes.

«On voit bien, répétait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne Constantinople!

— Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le seigneur Yanar.

— Je le crois volontiers, répondit Kéraban, et mon ami Van Mitten n’aura pas même à regretter la Hollande sous ce rapport!

— Sous aucun rapport» répliqua vertement la noble Kurde, dont, à chaque occasion, le caractère impérieux se montrait dans toute sa splendeur.

Van Mitten eût volontiers donné au diable son ami Kéraban, qui semblait vraiment prendre quelque plaisir à le taquiner! Mais, en somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvré sa liberté pleine et entière, et il lui passa ses plaisanteries.

Le soir, la caravane s’arrêta auprès d’un village délabré, un amas de huttes, à peine faites pour abriter des bêtes de somme. Là, végétaient quelques centaines de pauvres gens, vivant d’un peu de laitage, de viandes de mauvaise qualité, d’un pain où il entrait plus de son que de farine. Une odeur nauséabonde emplissait l’atmosphère: c’était celle que dégage en brûlant le «tezek», sorte de tourbe artificielle, composée de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mêmes des huttes.

Il était heureux que, d’après les conseils du guide, la question des vivres eût été préalablement réglée. On n’eût rien trouvé dans ce misérable village, dont les habitants auraient été plus près de demander l’aumône que de la faire.

La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, où gisaient quelques bottes de paille fraîche. Ahmet veilla avec plus de circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la nuit, le guide quitta le village et s’aventura à quelques centaines de pas en avant.

Ahmet le suivit, sans être vu, et ne rentra au campement qu’au moment où le guide y rentrait lui-même.

Qu’était donc allé faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner. Il s’était assuré que le guide n’avait communiqué avec personne. Pas un être vivant ne s’était approché de lui! Pas un cri éloigné n’avait été jeté à travers le calme de la nuit! Pas un signal n’avait été fait en un point quelconque de la plaine!

«Pas un signal? . . . se dit Ahmet, lorsqu’il eut repris sa place sous le hangar. Mais n’était-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a paru un instant au ras de l’horizon dans l’ouest?»

Et alors un fait, dont il n’avait pas d’abord tenu compte, se représenta obstinément à l’esprit d’Ahmet. Il se rappela très nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un exhaussement du sol, un feu avait brillé au loin, puis jeté trois éclats distincts à de courts intervalles, avant de disparaître. Or, ce feu, Ahmet l’avait tout d’abord pris pour un feu de pâtre? Maintenant, dans le silence de la solitude, sous l’impression particulière que donne cette torpeur qui n’est pas du sommeil, il réfléchissait, il le revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui allait au delà d’un simple pressentiment.

«Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c’est évident! Il agit dans l’intérêt de quelque personnage puissant. . . . »

Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette trahison devait se rattacher à l’enlèvement d’Amasia. Arrachée aux mains de ceux qui avaient commis le rapt d’Odessa, était-elle menacée de nouveaux périls, et maintenant, à quelques journées de marche de Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet passa le reste de la nuit dans une extrême inquiétude. Quel parti prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, démasquer la trahison de ce guide — trahison qui, dans sa pensée, ne faisait plus aucun doute — ou attendre, pour le confondre et le punir, qu’il y eût eu quelque commencement d’exécution?

Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se décida alors à patienter pendant cette journée encore, afin de mieux pénétrer les intentions du guide. Bien résolu à ne plus le perdre de vue un instant, il ne le laisserait pas s’éloigner pendant les marches ni à l’heure des haltes. D’ailleurs, ses compagnons et lui étaient bien armés, et, si le salut d’Amasia n’eût été en jeu, il n’aurait pas craint de résister à n’importe quelle agression.

Ahmet était redevenu maître de lui-même. Son visage ne fit rien paraître de ce qu’il éprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni même à ceux d’Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son âme — pas même à ceux du guide, qui, de son côté, ne cessait de l’observer avec une certaine obstination.

La seule résolution que prit Ahmet fut de faire part à son oncle Kéraban des nouvelles inquiétudes qu’il avait conçues, et cela, dès que l’occasion s’en présenterait, dût-il, à cet égard, engager et soutenir la plus orageuse des discussions.

Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misérable village. S’il ne se produisait ni trahison ni erreur, cette journée devait être la dernière de ce voyage entrepris pour une satisfaction d’amour, propre par le plus entêté des Osmanlis. En tout cas, elle fut très pénible. Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser cette partie montagneuse, qui devait appartenir au système orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort à regretter d’avoir accepté une modification de l’itinéraire primitif. Plusieurs fois, il fallut mettre pied à terre pour alléger les voitures. Amasia et Nedjeb montrèrent beaucoup d’énergie pendant ces rudes passages. La noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant à Van Mitten, le fiancé de son choix, toujours un peu affaissé depuis le départ de Trébizonde, il dut marcher au doigt et à la baguette.

Du reste, il n’y eut aucune hésitation sur la direction à prendre. Évidemment, le guide n’ignorait rien des détours de cette contrée. Il la connaissait à fond, suivant Kéraban. Il la connaissait trop, suivant Ahmet. De là, des compliments de l’oncle, que le neveu ne pouvait accepter pour l’homme dont il suspectait la conduite. Il faut ajouter, d’ailleurs, que, pendant cette journée, celui-ci ne quitta pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tête de la petite caravane.

Les choses semblaient donc aller tout naturellement, à part les difficultés inhérentes à l’état des routes, à leur raideur, lorsqu’elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de leur sol, lorsqu’on les traversait en quelques endroits ravinés par les dernières pluies. Cependant, les chevaux s’en tirèrent, et, comme ce devait être leur dernière étape, on put leur demander un peu plus d’efforts que d’habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se reposer.

Il n’était pas jusqu’au petit âne, qui ne portât allègrement sa charge. Aussi, le seigneur Kéraban l’avait-il pris en amitié.

«Par Allah! il me plaît, cet animal, répétait-il, et, pour mieux narguer les autorités ottomanes, j’ai bonne envie d’arriver, perché sur son dos, aux rives du Bosphore.»

On en conviendra, c’était là une idée — une idée à la Kéraban! — mais personne ne la discuta, afin que son auteur ne fût point tenté de la mettre à exécution.

Vers neuf heures du soir, après une journée véritablement fatigante, la petite troupe s’arrêta, et, sur le conseil du guide, on s’occupa d’organiser le campement.

«A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari? demanda Ahmet.

— A cinq ou six lieues encore, répondit le guide.

— Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En quelques heures, nous pourrions être arrivés. . . .

— Seigneur Ahmet, répondit le guide, je ne me soucie pas de m’aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, où je risquerais de m’égarer! Demain, au contraire, avec les premières lueurs du jour, je n’aurai rien à craindre, et, avant midi, nous serons arrivés au terme du voyage.

— Cet homme a raison, dit le seigneur Kéraban. Il ne faut pas compromettre la partie par tant de hâte! Campons ici, mon neveu, prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant dix heures, nous aurons salué les eaux du Bosphore!»

Tous, sauf Ahmet, furent de l’avis du seigneur Kéraban, On se disposa donc à camper dans les meilleures conditions possibles pour cette dernière nuit de voyage.

Du reste, l’endroit avait été bien choisi par le guide. C’était un assez étroit défilé, creusé entre des montagnes qui ne sont plus, à proprement parler, que des collines en cette partie de l’Anatolie occidentale. On donnait à cette passe le nom de gorges de Nérissa. Au fond, de hautes roches se reliaient aux premières assises d’un massif, dont les gradins semi-circulaires s’étageaient sur la gauche. A droite, s’ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe tout entière pouvait trouver un abri — ce qui fut constaté après examen de ladite caxerne.

Si le lieu était convenable pour une halte de voyageurs, il ne l’était pas moins pour les attelages, aussi désireux do nourriture que de repos. A quelques centaines de pas de là, en dehors de la sinueuse gorge, s’étendait une prairie, où ne manquaient ni l’eau ni l’herbe. C’est là que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait être préposé à leur garde, suivant son habitude pendant les haltes nocturnes.

Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l’accompagna, afin de reconnaître les lieux et s’assurer que, de ce côté, il n’y avait aucun danger à craindre.

En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans l’ouest quelques collines longuement ondulées, était absolument déserte. A sa tombée, la nuit était calme, et la lune, qui devait se lever vers onze heures, allait bientôt l’emplir d’une suffisante clarté. Quelques étoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne traversait l’atmosphère, pas un bruit ne se faisait entendre à travers l’espace. Ahmet observa avec la plus extrême attention l’horizon sur tout son périmètre. Quelque feu, ce soir-là, allait-il apparaître encore à la crête des collines environnantes? Quelque signal serait-il fait que le guide viendrait plus tard surprendre?. . . . Aucun feu ne se montra sur la lisière de la prairie. Aucun signal ne fut envoyé du lointain de la plaine.

Ahmet recommanda à Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas où quelque éventualité se produirait avant que les attelages n’eussent pu être ramenés au campement. Puis, en toute hâte, il reprit le chemin des gorges de Nérissa.

XII

Dans Lequel il est Rapporté Quelques Propos Échangés entre la Noble Saraboul et son Nouveau Fiancé.

Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernières dispositions, pour souper d’abord, pour dormir ensuite, avaient été convenablement prises. La chambre à coucher, ou plutôt le dortoir commun, c’était la caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, où chacun pourrait se blottir à son gré et même à son aise. La salle à manger, c’était cette partie plane du campement, sur laquelle des roches éboulées, des fragments de pierre, pouvaient servir de sièges et de tables.

Quelques provisions avaient été tirées de la charrette traînée par le petit âne — lequel comptait au nombre des convives, ayant été spécialement invité par son ami le seigneur Kéraban. Un peu de fourrage, dont on avait fait une bonne récolte, lui assurait une suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction.

«Soupons, s’écria Kéraban d’un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons et buvons à notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave âne aura à traîner jusqu’à Scutari.» Il va sans dire que, pour ce repas en plein air, au milieu de ce campement éclairé de quelques torches résineuses, chacun s’était placé à sa guise. Au fond, le seigneur Kéraban trônait sur une roche, véritable fauteuil d’honneur de cette réunion épulatoire. Amasia et Nedjeb, l’une près de l’autre, comme deux amies — il n’y avait plus ni maîtresse ni servante — assises sur de plus modestes pierres, avaient réservé une place à Ahmet, qui ne tarda pas à les rejoindre.

Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu’il était flanqué, à droite de l’inévitable Yanar, à gauche de l’inséparable Saraboul, et, tous les trois, ils s’étaient attablés devant un gros fragment de roc, que les soupirs du nouveau fiancé auraient dû attendrir.

Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kéraban était de belle humeur, comme quelqu’un à qui tout réussit, mais, suivant son habitude, sa joie s’épanchait en propos plaisants, lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il était ainsi fait, que l’aventure matrimoniale arrivée à ce pauvre homme — par dévouement pour lui et les siens — ne cessait guère d’exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette histoire aurait pris fin et Van Mitten n’entendrait plus parler ni du frère ni de la soeur kurdes! De là, une sorte de raison que Kéraban se donnait à lui-même pour ne point se gêner à l’égard de son compagnon de voyage.

«Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n’est-ce pas? dit-il en se frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! . . . De bons amis vous font cortège! . . . Une aimable femme, qui s’est heureusement rencontrée sur votre route, vous accompagne! . . . Allah n’aurait pu faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l’un de ses plus fidèles croyants.»

Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres, mais sans répondre.

«Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.

— Non! . . . Je parle . . . je parle en dedans!

— A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit vivement le bras.

— A vous, chère Saraboul, . . . à vous» répondît sans conviction l’interloqué Van Mitten.

Puis, se levant:

«Ouf» fit-il.

Le seigneur Yanar et sa soeur, s’étant redressés au même moment, le suivaient dans toutes ses allées et venues.

«Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que quelques heures à Scutari?

— Si je le veux?. . . .

— N’êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta l’insinuante personne.

— Oui! murmura Bruno, il est son maître . . . comme on est le maître d’un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge!

— Heureusement, se disait Van Mitten, demain . . . à Scutari . . . rupture et abandon! . . . Mais quelle scène en perspective.»

Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et, n’osant le plaindre à haute voix, elle s’en ouvrait quelquefois à son fidèle serviteur:

«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où l’amené son dévouement pour nous!

— Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré de faiblesse.

— Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un cour bon et généreux!

— Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n’ai cessé de lui répéter qu’il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours, de cette Kurde endiablée! Jamais je n’aurais pu imaginer cela . . . non! jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison de la seconde.»

Cependant, le Hollandais s’était assis à une autre place, toujours flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit.

«Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le régardait entre les deux yeux.

— Je n’ai pas faim!

— Vraiment, vous n’avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au Kurdistan on a toujours faim . . . même après les repas!

— Ah! au Kurdistan? . . . répondit Van Mitten en avalant les morceaux doubles — par obéissance.

— Et buvez! ajouta la noble Saraboul.

— Mais, je bois . . . je bois vos paroles!» Et il n’osa pas ajouter:

«Seulement, je ne sais pas si c’est bon pour l’estomac!

— Buvez, puisqu’on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.

— Je n’ai pas soif!

— Au Kurdistan, on a toujours soif . . . même après les repas.»

Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le guide.

Cet homme, assis à l’écart, prenait sa part du repas, mais il ne pouvait dissimuler quelques mouvements d’impatience. Du moins, Ahmet crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux, cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue! Peut-être même le guide aurait-il voulu s’éloigner pour quelque secrète machination; mais il n’osait, en présence d’Ahmet, dont il connaissait les défiances.

«Allons, mes amis, s’écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière étape! N’est-il pas vrai, ma petite Amasia?

— Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D’ailleurs, je suis forte, et s’il fallait recommencer ce voyage?. . . .

— Tu le recommencerais?. . . .

— Pour vous suivre.

— Surtout après avoir fait une certaine halte a Scutari! s’écria Kéraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en a fait une à Trébizonde!

— Et, par-dessus le marché, il me plaisante!» murmurait Van Mitten.

Il enrageait, au fond, mais n’osait répondre en présence de la trop nerveuse Saraboul.

«Ah! reprit Kéraban, le mariage d’Ahmet et d’Amasia, ce ne sera peut-être pas si beau que les fiançailles de notre ami Van Mitten et de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fête au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur moi! Je veux que tout Scutari soit convié à la noce, et que nos amis de Constantinople emplissent les jardins de la villa!

— Il ne nous en faut pas tant! répondit la jeune fille.

— Oui! . . . oui! . . . chère maîtresse! s’écria Nedjeb.

— Et si je le veux, moi! . . . si je le veux! . . . ajouta le seigneur Kéraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier?

— Oh! seigneur Kéraban!

— Eh bien, reprit l’oncle en levant son verre, au bonheur de ces jeunes gens qui méritent si bien d’être heureux!

— Au seigneur Ahmet! . . . A la jeune Amasia! . . . répétèrent d’une commune voix tous ces convives en belle humeur.

— Et à l’union, ajouta Kéraban, oui! . . . à l’union du Kurdistan et de la Hollande!»

Sur cette «santé», portée d’une voix joyeuse, devant toutes ces mains tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gré mal gré, dut s’incliner en manière de remerciement et boire à son propre bonheur.

Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, était achevé. Encore quelques heures de repos, et l’on pourrait terminer ce voyage sans trop de fatigues.

«Allons dormir jusqu’au jour, dit Kéraban. Lorsque le moment en sera venu, je charge notre guide de nous éveiller tous!

— Soit, seigneur Kéraban, répondit cet homme, mais n’est-il pas plus à propos que j’aille remplacer votre serviteur Nizib à la garde des attelages?

— Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien où il est et je préfère que vous restiez ici! . . . Nous veillerons ensemble!

— Veiller? . . . reprit le guide, en dissimulant mal la contrariété qu’il éprouvait. Il n’y a pas le moindre danger à craindre dans cette région extrême de l’Anatolie!

— C’est possible, répondit Ahmet, mais un excès de prudence ne peut nuire! . . . Je me charge, moi, de remplacer Nizib à la garde des chevaux! Donc, restez!

— Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, répondit le guide. Disposons donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir plus à l’aise.

— Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l’agrément de monsieur Van Mitten.

— Va, Bruno, va!» répondit le Hollandais.

Le guide et Bruno entrèrent dans la caverne, emportant les couvertures de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie. Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s’étaient point montrés difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait les trouver aussi accommodants, sans doute.

Pendant que s’achevaient les derniers préparatifs, Amasia s’était rapprochée d’Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait:

«Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans reposer?

— Oui, répondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses inquiétudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers?

— Enfin, ce sera pour la dernière fois?

— La dernière! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les fatigues de ce voyage!

— Demain! . . . répéta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune homme, dont le regard répondit au sien, ce demain qui semblait ne devoir jamais arriver. . . .

— Et qui maintenant va durer toujours! répondit Ahmet.

— Toujours!» murmura la jeune fille.

La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiancé, et, lui montrant Amasia et Ahmet:

«Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux! dit-elle en soupirant.

— Qui? . . . répondit le Hollandais, dont les pensées étaient loin de suivre un cours aussi tendre.

— Qui? . . . répliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancés! . . . En vérité, je vous trouve singulièrement contenu!

— Vous savez, répondit Van Mitten, les Hollandais! . . . La Hollande est un pays de digues! . . . Il y a des digues partout!

— Il n’y a pas de digues au Kurdistan! s’écria la noble Saraboul, blessée de tant de froideur.

— Non! il n’y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le bras de son beau-frère, qui faillit être écrasé dans cet étau vivant.

— Heureusement, ne put s’empêcher de dire Kéraban, il sera libéré demain, notre ami Van Mitten.»

Puis, se retournant vers ses compagnons: «Eh bien, la chambre doit être prête! . . . Une chambre d’amis, où il y a place pour tout le monde! . . . Voilà bientôt onze heures! . . . Déjà la lune se lève! . . . Allons dormir!

— Viens, Nedjeb, dit Amasia à la jeune Zingare.

— Je vous suis, chère maîtresse.

— Bonsoir, Ahmet!

— A demain, chère Amasia, à demain! répondit Ahmet en conduisant la jeune fille jusqu’à l’entrée de la caverne.

— Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d’un ton qui n’avait rien de bien engageant.

— Certainement, répondit le Hollandais. Toutefois, si cela était nécessaire, je pourrais tenir compagnie à mon jeune ami Ahmet!

— Vous dites? . . . s’écria l’impérieuse Kurde.

— Il dit? . . . répéta le seigneur Yanar.

— Je dis . . . répondit Van Mitten . . . je dis, chère Saraboul, que mon devoir m’oblige à veiller sur vous . . . et que. . . .

— Soit! . . . Vous veillerez . . . mais là!»

Et elle lui montra d’une main la caverne, tandis que Yanar le poussait par l’épaule, en disant:

«Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur Van Mitten?

— Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? . . . Et laquelle, s’il vous plaît?

— C’est qu’en épousant ma soeur, vous avez épousé un volcan.»

Sous l’impulsion donnée par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le seuil de la caverne, où sa fiancée venait de le précéder, et dans laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar.

Au moment où Kéraban allait y pénétrer à son tour, Ahmet le retint en disant:

«Mon oncle, un mot!

— Rien qu’un seul, Ahmet! répondit Kéraban. Je suis fatigué et j’ai besoin de dormir.

— Soit, mais je vous prie de m’entendre!

— Qu’as-tu à me dire?

— Savez-vous où nous sommes ici?

— Oui . . . dans le défilé des gorges de Nérissa!

— A quelle distance de Scutari?

— Cinq ou six lieues à peine!

— Qui vous l’a dit?

— Mais . . . c’est notre guide!

— Et vous avez confiance en cet homme?

— Pourquoi m’en défierais-je?

— Parce que cet homme, que j’observe depuis quelques jours, a des allures de plus en plus suspectes! répondit Ahmet, Le connaissez-vous, mon oncle? Non! A Trébizonde, il est venu s’offrir pour vous conduire jusqu’au Bosphore! Vous avez accepté ses services, sans même savoir qui il était! Nous sommes partis sous sa direction. . . .

— Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouvé qu’il connaissait ces chemins de l’Anatolie, ce me semble!

— Incontestablement, mon oncle!

— Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kéraban, dont le front commença à se plisser avec une persistance quelque peu inquiétante.

— Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune intention de vous être désagréable! . . . Mais, que voulez-vous, je ne suis pas tranquille, et j’ai peur pour tous ceux que j’aime!»

L’émotion d’Ahmet était si visible, pendant qu’il parlait ainsi, que son oncle ne put l’entendre sans en être profondément remué.

«Voyons, Ahmet, mon enfant, qu’as-tu? reprit-il. Pourquoi ces craintes, au moment où toutes nos épreuves vont finir! Je veux bien convenir avec toi, . . . mais avec toi seulement! . . . que j’ai fait un coup de tête en entreprenant ce voyage insensé!

J’avouerai même que, sans mon entêtement à te faire quitter Odessa, l’enlèvement d’Amasia ne se serait probablement point accompli! . . . Oui! tout cela, c’est ma faute! . . . Mais enfin, nous voici au tonne de ce voyage! . . . Ton mariage n’aura pas même été retardé d’un jour! . . . Demain, nous serons à Scutari . . . et demain. . . .

— Et si, demain, nous n’étions pas à Scutari, mon oncle? Si nous en étions beaucoup plus éloignés que ne le dit ce guide? S’il nous avait égarés à dessein, après avoir conseillé d’abandonner les routes du littoral? Enfin, si cet homme était un traître?

— Un traître? . . . s’écria Kéraban.

— Oui, reprit Ahmet, et si ce traître servait les intérêts de ceux qui ont fait enlever Amasia?

— Par Allah! mon neveu, d’où peut te venir cette idée, et sur quoi repose-t-elle? Sur de simples pressentiments?

— Non! sur des faits, mon oncle! Écoutez-moi! Depuis quelques jours, cet homme nous a souvent quittés pendant les haltes, sous prétexte d’aller reconnaître la route! . . . A plusieurs reprises, il s’est éloigné, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas être vu! . . . La nuit dernière, il a abandonné pendant une heure le campement! . . . Je l’ai suivi, en me cachant, et j’affirmerais . . . j’affirme même qu’un signal de feu lui a été envoyé d’un point de l’horizon . . . un signal qu’il attendait!

— En effet, cela est grave, Ahmet! répondit Kéraban. Mais pourquoi rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont amené l’enlèvement d’Amasia sur la Guïdare?

— Eh! mon oncle, cette tartane, où allait-elle? Etait-ce à ce petit port d’Atina, où elle s’est perdue. Non évidemment! . . . Ne savons-nous pas qu’elle a été rejetée par la tempête hors de sa route? . . . Eh bien, à mon avis, sa destination était Trébizonde, où s’approvisionnent trop souvent les harems de ces nababs de l’Anatolie! . . . Là, on a pu facilement apprendre que la jeune fille enlevée avait été sauvée du naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dépêcher ce guide pour conduire notre petite caravane à quelque guet-apens!

— Oui! . . . Ahmet! . . . répondit Kéraban, en effet! . . . Tu pourrais avoir raison! . . . Il est possible qu’un danger nous menace! . . . Tu as veillé . . . tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi!

— Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!. . . .

Je suis bien armé, et, à la première alerte. . . .

— Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kéraban. Il ne sera pas dit que la folie d’un têtu de mon espèce aura pu amener quelque nouvelle catastrophe!

— Non, ne vous fatiguez pas inutilement! . . . Le guide, sur mon ordre, doit passer la nuit dans la caverne! . . . Rentrez!

— Je ne rentrerai pas!

— Mon oncle. . . .

— A la fin, vas-tu me contrarier là-dessus! répliqua Kéraban. Ah! prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m’a tenu tête!

— Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble!

— Oui! une veillée sous les armes, et malheur à qui s’approchera de notre campement»

Le seigneur Kéraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachés sur l’étroite passe, écoutant les moindres bruits qui auraient pu se propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidèle garde à l’entrée de la caverne.

Deux heures se passèrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de suspect ne s’était produit, qui fût de nature à justifier les soupçons du seigneur Kéraban et de son neveu, Ils pouvaient donc espérer que la nuit s’écoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin, des cris, de véritables cris d’épouvanté, retentirent à l’extrémité de la passe.

Aussitôt Kéraban et Ahmet sautèrent sur leurs armes, qui avaient été déposées au pied d’une roche, et, cette fois, peu confiant dans la justesse de ses pistolets, l’oncle avait pris un fusil.

Au même instant, Nizib, accourant tout essoufflé, apparaissait à l’entrée du défilé.

«Ah! mon maître!

— Qu’y a-t-il, Nizib?

— Mon maître . . . là-bas . . . là-bas!. . . .

— Là-bas? . . . dit Ahmet.

— Les chevaux!

— Nos chevaux?. . . .

— Oui!

— Mais parle donc, stupide animal! s’écria Kéraban, qui secoua rudement le pauvre garçon. Nos chevaux?. . . .

— Volés!

— Volés?

— Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetés dans le pâturage . . . pour s’en emparer. . . .

— Ils se sont emparés de nos chevaux! s’écria Ahmet, et ils les ont entraînés, dis-tu?

— Oui!

— Sur la route . . . de ce côté? . . . reprit Ahmet en indiquant la direction de l’ouest.

— De ce côté!

— Il faut courir . . . courir après ces bandits . . . les rejoindre! . . . s’écria Kéraban.

— Restez, mon oncle! répondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos chevaux, c’est impossible! . . . Ce qu’il faut, avant tout, c’est mettre notre campement en état de défense!

— Ah! . . . mon maître! . . . dit soudain Nizib à mi-voix. Voyez! . . . Voyez! . . . Là! . . . là!. . . . »

Et de la main, il montrait l’arête d’une haute roche, qui se dressait à gauche.

XIII

Dans Lequel, Après avoir Tenu Tête a son Âne, le Seigneur Kéraban Tient Tête a son Plus Mortel Ennemi.

Le seigneur Kéraban et Ahmet s’étaient retournés. Ils regardaient dans la direction indiquée par Nizib. Ce qu’ils virent les fit aussitôt reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus.

Sur l’arête supérieure de cette roche, à l’opposé de la caverne, rampait un homme, qui essayait d’en atteindre l’angle extrême — sans doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là, à penser qu’un accord secret existait entre le guide et cet homme, c’était naturellement indiqué.

En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure que le péril était imminent, qu’une agression se préparait dans l’ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale.

Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir jusqu’à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup partait, et l’homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais n’eût-ce pas été donner l’éveil et compromettre une situation déjà grave.

«Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l’arme braquée vers le sommet de la roche.

— Mais, Ahmet. . . .

— Non . . . pas de détonation qui puisse devenir un signal d’attaque! Et, quant à cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir pour le compte de qui ces misérables agissent!

— Mais comment s’en emparer?

— Laissez-moi faire,» répondit Ahmet.

Et il disparut vers la gauche, de manière à contourner la roche, afin de la gravir à revers.

Pendant ce temps, Kéraban et Nizib se tenaient prêts a intervenir, le cas échéant.

L’espion, couché sur le ventre, avait alors atteint l’angle extrême de la roche. Sa tête en dépassait seule l’arête. A la brillante clarté de la lune, il cherchait à voir l’entrée de la caverne.

Une demi-minute après, Ahmet apparaissait sur le plateau supérieur, et, rampant à son tour avec une extrême précaution, il s’avançait vers l’espion, qui ne pouvait l’apercevoir.

Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur ses gardes et lui révéler le danger qui le menaçait.

A ce moment même, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde inquiétude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point qu’elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menacé, à la merci d’un coup de fusil ou d’un coup de poignard!

A peine Kéraban eût-il aperçu la jeune fille qu’il lui fit signe de s’arrêter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tête, elle aperçut Ahmet, au moment où celui-ci se redressait vers la roche. Un cri d’épouvanté lui échappa.

A ce cri, l’espion s’était retourné rapidement, puis redressé, et, voyant Ahmet à demi-courbe encore, il se jeta sur lui.

Amasia, clouée sur place par la terreur, eut cependant encore la force de crier:

«Ahmet! . . . Ahmet!. . . . »

L’espion, un couteau à la main, allait frapper son adversaire; mais Kéraban, épaulant son fusil, tira.

L’espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son poignard et roula jusqu’à terre.

Un instant après, Amasia était dans les bras d’Ahmet qui, se laissant glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre.

Cependant, tous les hôtes de la caverne venaient d’en sortir au bruit de la détonation — tous, sauf le guide.

Le seigneur Kéraban, brandissant son arme, s’écriait:

«Par Allah! voilà un maître coup de feu!

— Encore des dangers! murmura Bruno.

— Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l’énergique Saraboul en saisissant le bras de son fiancé.

— Il ne vous quittera pas, ma sur.» répondit résolument le seigneur Yanar.

Cependant, Ahmet s’était approché du corps de l’espion.

«Cet homme est mort, dit-il, et il nous l’aurait fallu vivant.»

Nedjeb l’avait rejoint, et, aussitôt de s’écrier:

«Mais . . . cet homme . . . c’est. . . . »

Amasia venait de s’approcher à son tour:

«Oui! . . . C’est lui! . . . C’est Yarhud! dit-elle. C’est le capitaine de la Guïdare!

— Yarhud? s’écria Kéraban.

— Ah! j’avais donc raison! dit Ahmet.

— Oui! . . . reprit Amasia. C’est bien cet homme qui nous a enlevées de la maison de mon père!

— Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C’est lui qui est venu à la villa nous offrir ses marchandises, quelques instants avant mon départ! . . . Mais il ne peut être seul! . . . Toute une bande de malfaiteurs est sur nos traces! . . . Et pour nous mettre dans l’impossibilité de continuer notre route, ils viennent d’enlever nos chevaux!

— Nos chevaux enlevés! s’écria Saraboul.

— Rien de tout cela ne nous serait arrivé, si nous avions repris la route du Kurdistan,» ajouta le seigneur Yanar.

Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme responsable de toutes ces complications.

«Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda Kéraban.

— S’il était vivant, nous saurions bien lui arracher son secret! s’écria Ahmet.

— Peut-être a-t-il sur lui quelque papier . . . dit Amasia.

— Oui! . . . Il faut fouiller ce cadavre.» répondit Kéraban.

Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait une lanterne allumée qu’il venait de prendre dans la caverne.

«Une lettre! . . . Voici une lettre!» dit Ahmet, en retirant sa main de la poche du capitaine maltais.

Cette lettre était adressée à un certain Scarpante.

«Lis donc! . . . lis donc, Ahmet!» s’écria Kéraban, qui ne pouvait plus maîtriser son impatience!

Et Ahmet, après avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit:

«Les chevaux de la caravane une fois enlevés, lorsque Kéraban et ses compagnons seront endormis dans la caverne où les aura conduits Scarpante. . . . »

— Scarpante! s’écria Kéraban. . . . C’est donc le nom de notre guide, le nom de ce traître?

— Oui! . . . Je ne m’étais pas trompé sur son compte» dit Ahmet. . . .

Puis, continuant:

«Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se jetteront dans les gorges de Nérissa.»

— Et cela est signé? . . . demanda Kéraban.

— Cela est signé . . . Saffar!

— Saffar! . . . Saffar! . . . Serait-ce donc?. . . .

— Oui! répondit Ahmet, c’est évidemment cet insolent personnage que nous avons rencontré au railway de Poti, et qui, quelques heures après, s’embarquait pour Trébizonde! . . . Oui! c’est ce Saffar qui a fait enlever Amasia et qui veut à tout prix la reprendre!

— Ah! seigneur Saffar! . . . s’écria Kéraban, en levant son poing fermé qu’il laissa retomber sur une tête imaginaire, si je me trouve jamais face à face avec toi!

— Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, où est-il?»

Bruno s’était précipité dans la caverne et en ressortait presque aussitôt en disant:

«Disparu . . . par quelque autre issue, sans doute.»

C’était, en effet, ce qui était arrivé. Scarpante, sa trahison découverte, venait de s’échapper par le fond de la caverne.

Ainsi, cette criminelle machination était maintenant connue dans tous ses détails! C’était bien l’intendant du seigneur Saffar, qui s’était offert comme guide! C’était bien ce Scarpante, qui avait conduit la petite caravane, d’abord par les routes de la côte, ensuite à travers ces montagneuses régions de l’Anatolie! C’était bien Yarhud dont les signaux avaient été aperçus par Ahmet pendant la nuit précédente, et c’était bien le capitaine de la Guïdare, qui venait, en se glissant dans l’ombre, apporter à Scarpante les derniers ordres de Saffar!

Mais la vigilance et surtout la perspicacité d’Ahmet avaient déjoué toute cette manoeuvre. Le traître démasqué, les desseins criminels de son maître étaient connus. Le nom de l’auteur de l’enlèvement d’Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c’était précisément ce Saffar que le seigneur Kéraban menaçait de ses plus terribles représailles.

Mais, si le guet-apens dans lequel avait été attirée la petite caravane était découvert, le péril n’en était pas moins grand puisqu’elle pouvait être attaquée d’un instant à l’autre.

Aussi Ahmet, avec son caractère résolu, prit-il rapidement le seul parti qu’il y eût à prendre.

«Mes amis, dit-il, il faut quitter à l’instant ces gorges de Nérissa. Si l’on nous attaquait dans cet étroit défilé, dominé par de hautes roches, nous n’en sortirions pas vivants!

— Partons! répondit Kéraban. — Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar, que vos armes soient prêtes à tout événement!

— Comptez sur nous, seigneur Kéraban, répondit Yanar, et vous verrez ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!

— Certes! répondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan dans un mouvement magnifique. Je n’oublierai pas que j’ai maintenant un fiancé à défendre!»

Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d’entendre l’intrépide femme parler ainsi. Mais, à son tour, il saisit un revolver, bien décidé à faire son devoir.

Tous allaient donc remonter le défilé, de manière à gagner les plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette réflexion, en homme que la question des repas tient toujours en éveil.

«Mais cet âne, on ne peut le laisser ici!

— En effet, répondit Ahmet. Peut-être Scarpante nous a-t-il égarés dans cette portion reculée de l’Anatolie! Peut-être sommes-nous plus éloignés de Scutari que nous ne le pensons! . . . Et dans cette charrette sont les seules provisions qui nous restent!»

Toutes ces hypothèses étaient fort plausibles. On devait craindre, maintenant, que cette intervention d’un traître n’eût compromis l’arrivée du seigneur Kéraban et des siens sur les rives du Bosphore, en les éloignant de leur but.

Mais, ce n’était pas l’instant de raisonner sur tout cela: il fallait agir sans perdre un instant.

«Eh bien, dit Kéraban, il nous suivra, cet âne, et pourquoi ne nous suivrait-il pas?»

Et, ce disant, il alla prendre l’animal par sa longe, puis, il essaya de le tirer a lui.

«Allons!» dit-il.

L’âne ne bougea pas.

«Viendras-tu de bon gré?» reprit Kéraban, en lui donnant une forte secousse.

L’âne, qui, sans doute, était fort têtu de sa nature, ne bougea pas davantage.

«Pousse-le, Nizib!» dit Kéraban.

Nizib, aidé de Bruno, essaya de pousser l’âne par derrière . . . L’âne recula plutôt qu’il n’avança,

«Ah! tu t’entêtes! s’écria Kéraban, qui commençait à se fâcher sérieusement.

— Bon! murmura Bruno, têtu contre têtu!

— Tu me résistes . . . à moi? reprit Kéraban.

— Votre maître a trouvé le sien! dit Bruno à Nizib, en prenant soin de n’être point entendu.

— Cela m’étonnerait.» répondit Nizib sur le même ton.

Cependant, Ahmet répétait avec impatience:

«Mais il faut partir! . . . Nous ne pouvons tarder d’une minute . . . quitte à abandonner cet âne!

— Moi! . . . lui céder! . . . jamais!» s’écria Kéraban.

Et, prenant la tête du baudet par les oreilles, puis, les secouant comme s’il eût voulu les arracher:

«Marcheras-tu?» s’écria-t-il. L’âne ne bougea pas.

«Ah! tu ne veux pas m’obéir! . . . dit Kéraban. Eh bien, je saurai t’y forcer quand même.»

Et voilà Kéraban courant à l’entrée de la caverne, et y ramassant quelques poignées d’herbe sèche, dont il fit une petite botte qu’il présenta à l’âne. Celui-ci fit un pas en avant.

«Ah! ah! s’écria Kéraban, il faut cela pour te décidera marcher! . . . Eh bien, par Mahomet, tu marcheras!»

Un instant après, cette petite botte d’herbe était attachée à l’extrémité des brancards de la charrette, mais a une distance suffisante pour que l’âne, même en allongeant la tête, ne put l’atteindre. Il arriva donc ceci: c’est que l’animal, sollicité par cet appât qui allait toujours se déplacer en avant de lui, se décida à marcher dans la direction de la passe.

«Très ingénieux! dit Van Mitten.

— Eh bien, imitez-le!» s’écria la noble Saraboul, en l’entraînant à la suite de la charrette.

Elle aussi, c’était un appât qui se déplaçait, mais un appât que Van Mitten, en cela bien différent de l’âne, redoutait surtout d’atteindre!

Tous, suivant la même direction, en troupe serrée, eurent bientôt abandonné le campement, où la position n’eût pas été tenable.

«Ainsi, Ahmet, dit Kéraban, à ton avis, ce Saffar, c’est bien le même insolent personnage qui, par pur entêtement, a fait écraser ma chaise de poste au railway de Poti?

— Oui, mon oncle, mais c’est, avant tout, le misérable qui a fait enlever Amasia, et c’est à moi qu’il appartient!

— Part à deux, neveu Ahmet, part à deux, répondit Kéraban, et qu’Allah nous vienne en aide!»

A peine le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils remonté le défilé d’une cinquantaine de pas, que le sommet des roches se couronnait d’assaillants. Des cris étaient jetés dans l’air, des coups de feu éclataient de toutes parts.

«En arrière! En arrière!» cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde jusqu’à la lisière du campement.

Il était trop tard pour abandonner les gorges de Nérissa, trop tard pour aller chercher sur les plateaux supérieurs une meilleure position défensive. Les hommes à la solde de Saffar, au nombre d’une douzaine, venaient d’attaquer. Leur chef les excitait à cette criminelle agression, et, dans la situation qu’ils occupaient, tout l’avantage était pour eux.

Le sort du seigneur Kéraban et de ses compagnons était donc absolument à leur merci.

«A nous! à nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.

— Les femmes au milieu.» répondit Kéraban.

Amasia, Saraboul, Nedjeb, formèrent aussitôt un groupe, autour duquel Kéraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger. Ils étaient six hommes pour résister à la troupe de Saffar — un contre deux — avec le désavantage de la position.

Presque aussitôt, ces bandits, en poussant d’horribles vociférations, firent irruption par la passe et roulèrent, comme une avalanche, au milieu du campement.

«Mes amis, cria Ahmet, défendons-nous jusqu’à la mort!»

Le combat s’engagea aussitôt. Tout d’abord, Nizib et Bruno avaient été touchés légèrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttèrent, et non moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet répondit aux détonations des assaillants.

Il était évident, d’ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s’emparer d’Amasia, de la prendre vivante, et qu’ils cherchèrent à combattre plutôt à l’arme blanche, afin de ne point avoir à regretter quelque maladroit coup de feu qui eût frappé la jeune fille.

Aussi, dans les premiers instants, malgré la supériorité de leur nombre, l’avantage ne fut-il point à eux, et plusieurs tombèrent-ils très grièvement blessés.

Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables, apparurent sur le théâtre de la lutte.

C’étaient Saffar et Scarpante.

«Ah! le misérable! s’écria Kéraban. C’est bien lui! C’est bien l’homme du railway!»

Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y réussir, étant obligé de faire face à ceux qui l’attaquaient.

Ahmet et les siens, cependant, résistaient intrépidement. Tous n’avaient qu’une pensée: à tout prix sauver Amasia, à tout prix l’empêcher de retomber entre les mains de Saffar.

Mais, malgré tant de dévouement et de courage, il leur fallut bientôt céder devant le nombre. Aussi peu à peu, Kéraban et ses compagnons commencèrent-ils à plier, à se désunir, puis à s’acculer aux roches du défilé. Déjà le désarroi se mettait parmi eux.

Saffar s’en aperçut.

«A lui, Scarpante, à toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.

— Oui! Seigneur Saffar, répondit Scarpante, et cette fois elle ne vous échappera plus.»

Profitant du désordre, Scarpante parvint à se jeter sur Amasia qu’il saisit et il s’efforça d’entraîner hors du campement.

«Amasia! . . . Amasia!. . . . » cria Ahmet.

Il voulut se précipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa la route; il fut obligé de s’arrêter pour leur faire face.

Yanar essaya alors d’arracher la jeune fille aux étreintes de Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l’enlevant entre ses bras, fit quelques pas vers le défilé.

Mais Kéraban venait d’ajuster Scarpante, et le traître tombait mortellement atteint, après avoir lâché la jeune fille, qui tenta vainement de rejoindre Ahmet.

«Scarpante! . . . mort! . . . Vengeons-le! s’écria le chef de ces bandits, vengeons-le!»

Tous se jetèrent alors sur Kéraban et les siens avec un acharnement auquel il n’était plus possible de résister. Pressés de toutes parts, ceux-ci pouvaient à peine faire usage de leurs armes.

«Amasia! . . . Amasia! . . . décria Ahmet, en essayant de venir au secours de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu’il entraînait hors du campement.

— Courage! . . . Courage!. . . . » ne cessait de crier Kéraban.

Mais il sentait bien que les siens et lui, accablés par le nombre, étaient perdus!

En ce moment, un coup de feu, tiré du haut des roches, fit rouler l’un des assaillants sur le sol. D’autres détonations lui succédèrent aussitôt.

Quelques-uns des bandits tombèrent encore, et leur chute jeta l’épouvante parmi leurs compagnons.

Saffar s’était arrêté un instant, cherchant à se rendre compte de cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au seigneur Kéraban?

Mais déjà Amasia avait pu se dégager des bras de Saffar, déconcerté par cette subite attaque.

«Mon père! . . . Mon père! . . . criait la jeune fille.

C’était Sélim, en effet, Sélim, suivi d’une vingtaine d’hommes, bien armés, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment même où elle allait être écrasée.

«Sauve qui peut!» s’écria le chef des bandits, en donnant l’exemple de la fuite.

Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la caverne, dont une seconde issue, on le sait, s’ouvrait au dehors.

«Lâches! s’écria Saffar en se voyant ainsi abandonné. Eh bien, on ne l’aura pas vivante.»

Et il se précipita sur Amasia, au moment où Ahmet s’élançait sur lui.

Saffar déchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver: il le manqua. Mais Kéraban, qui n’avait rien perdu de son sang-froid, ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit à la gorge, et le frappa d’un coup de poignard au coeur.

Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernières convulsions, ne put même pas entendre son adversaire s’écrier:

«Voilà pour t’apprendre à faire écraser ma voiture!»

Le seigneur Kéraban et ses compagnons étaient sauvés. A peine les uns ou les autres avaient-ils reçu quelques légères blessures. Et cependant, tous s’étaient bien comportés — tous — Bruno et Nizib, dont le courage ne s’était point démenti; le seigneur Yanar, qui avait vaillamment lutté; Van Mitten, qui s’était distingué dans la mêlée, et l’énergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort de l’action.

Toutefois, sans l’arrivée inexplicable de Sélim, c’en eût été fait d’Amasia et de ses défenseurs. Tous eussent péri, car ils étaient décidés à se faire tuer pour elle.

«Mon père! . . . mon père! . . . s’écria la jeune fille en se jetant dans les bras de Sélim.

— Mon vieil ami, dit Kéraban, vous . . . vous . . . ici?

— Oui! . . . Moi! répondit Sélim.

— Comment le hasard vous a-t-il amené? . . . demanda Ahmet.

— Ce n’est point un hasard! répondit Sélim, et, depuis longtemps déjà, je me serais mis à la recherche de ma fille, si, au moment où ce capitaine l’enlevait de la villa, je n’eusse été blessé. . . .

— Blessé, mon père?

— Oui! . . . Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois, retenu par cette blessure, je n’ai pu quitter Odessa! Mais, il y a quelques jours, une dépêche d’Ahmet. . . .

— Une dépêche? s’écria Kéraban, que ce mot malsonnant mit soudain en éveil.

— Oui . . . une dépêche . . . datée de Trébizonde!

— Ah! c’était une. . . .

— Sans doute, mon oncle, répondit Ahmet, qui sauta au cou de Kéraban, et pour la première fois qu’il m’arrive d’envoyer un télégramme à votre insu, avouez que j’ai bien fait!

— Oui . . . mal bien fait! répondit Kéraban en hochant la tête, mais que je ne t’y reprenne plus, mon neveu!

— Alors, reprit Sélim, apprenant par cette dépêche que tout péril n’était peut être pas écarté pour votre petite caravane, j’ai réuni ces braves serviteurs, je suis arrivé à Scutari, je me suis lancé sur la route du littoral. . . .

— Et par Allah! ami Sélim, st’écria Kéraban, vous êtes arrivé à temps! . . . Sans vous, nous étions perdus! . . . Et cependant, on se battait bien dans notre petite troupe!

— Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montré qu’elle savait, au besoin, faire le coup de feu!

— Quelle femme!» murmura Van Mitten.

En ce moment, les nouvelles lueurs de l’aube commençaient à blanchir l’horizon. Quelques nuages, immobilisés au zénith, se nuançaient des premiers rayons du jour.

«Mais où sommes-nous, ami Sélim, demanda le seigneur Kéraban, et comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette région où un traître avait entraîné notre caravane. . . .

— Et loin de notre route? ajouta Ahmet.

— Mais non mes amis, mais non! répondit Sélim. Vous êtes bien sur le chemin de Scutari, à quelques lieues seulement de la mer!

— Hein? . . . fit Kéraban.

— Les rives du Bosphore sont là! ajouta Sélim en tendant sa main vers le nord-ouest.

— Les rives du Bosphore?» s’écria Ahmet.

Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau supérieur qui s’étendait au-dessus des gorges de Nérissa.

« Voyez . . . voyez!. . . . » dit Sélim.

En effet, un phénomène se produisait, en ce moment — phénomène naturel qui, par un simple effet de réfraction, faisait apparaître au loin les parages tant désirés. A mesure que se faisait le jour, un mirage relevait peu à peu les objets situés au-dessous de l’horizon. On eût dit que les collines, qui s’arrondissaient à la lisière de la plaine, s’enfonçaient dans le sol comme une ferme de décor.

«La mer! . . . C’est la mer!» s’écria Ahmet!

Et tous de répéter avec lui:

«La mer! . . . La mer!»

Et, bien que ce ne fut qu’un effet de mirage, la mer n’en était pas moins là, à quelques lieues à peine.

«La mer! . . . La mer! . . . ne cessait de répéter le seigneur Kéraban. Mais, si ce n’est pas le Bosphore, si ce n’est pas Scutari, nous sommes au dernier jour du mois, et. . . .

— C’est le Bosphore! . . . C’est Scutari! . . . » s’écria Ahmet.

Le phénomène venait de s’accentuer, et, maintenant, toute la silhouette d’une ville, bâtie en amphithéâtre, se découpait sur les derniers plans de l’horizon.

«Par Allah! c’est Scutari! répéta Kéraban. Voilà son panorama qui domine le détroit! . . . Voilà la mosquée de Buyuk Djami!»

Et, en effet, c’était bien Scutari, que Sélim venait de quitter trois heures auparavant.

«En route, en route!» s’écria Kéraban.

Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnaît la grandeur de Dieu:

«Ilah il Allah!» ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.

Un instant après, la petite caravane s’élançait vers la route qui longe la rive gauche du détroit. Quatre heures après, à cette date du 30 septembre — dernier jour fixé pour la célébration du mariage d’Amasia et d’Ahmet — le seigneur Kéraban, ses compagnons et son âne, après avoir achevé ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du Bosphore.

XIV

Dans Lequel Van Mitten Essaie de Faire Comprendre la Situation a la Noble Saraboul.

C’était en un des plus heureux sites qui se puisse rêver, à mi-côte de la colline sur laquelle se développe Scutari, que s’élevait la villa du seigneur Kéraban.

Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l’ancienne Chrysopolis, ses mosquées aux toits d’or, tout le bariolage de ses quartiers où se presse une population de cinquante mille habitants, son débarcadère flottant sur les eaux du détroit, l’immense rideau des cyprès de son cimetière — ce champ de repos préféré des riches Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une légende, ne soit prise pendant que les fidèles seront à la prière — puis, à une lieue de là, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet à la vue de s’étendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomédie, le canal de Constantinople, rien ne peut donner une idée de ce splendide panorama, unique au monde, sur lequel s’ouvraient les fenêtres de la villa du riche négociant.

A cet extérieur, à ces jardins en terrasse, aux beaux arbres, platanes, hêtres et cyprès qui les ombragent, répondait dignement l’intérieur de l’habitation. Vraiment, il eût été dommage de s’en défaire pour n’avoir point à payer quotidiennement les quelques paras auxquels étaient maintenant taxés les caïques du Bosphore!

Il était alors midi. Depuis trois heures environ, le maître de céans et ses hôtes étaient installés dans cette splendide villa. Après avoir refait leur toilette, ils s’y reposaient des fatigues et des émotions de ce voyage, Kéraban, tout fier de son succès, se moquant du Muchir et de ses impôts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des fiancés qui vont devenir époux; Nedjeb, un perpétuel éclat de rire; Bruno, satisfait en se disant qu’il rengraissait déjà, mais inquiet pour son maître; Nizib, toujours calme, même dans les grandes circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu’on pût savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi impérieuse qu’elle eût pu l’être dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez préoccupé de l’issue de cette aventure.

Si Bruno constatait déjà une certaine amélioration dans son embonpoint, ce n’était pas sans raison. Il y avait eu un déjeuner aussi abondant que magnifique. Ce n’était pas le fameux dîner auquel le seigneur Kéraban avait invité son ami Van Mitten, six semaines auparavant; mais, pour être devenu un déjeuner, il n’en avait pas été moins superbe. Et maintenant, tous les convives, réunis dans le plus charmant salon de la villa, dont les larges baies s’ouvraient, sur le Bosphore, achevaient, dans une conversation animée, de se congratuler les uns les autres.

«Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kéraban, qui allait, venait, serrant la main à ses hôtes, c’était un dîner auquel je vous avais invité, mais il ne faut pas m’en vouloir si l’heure nous a obligés à. . . .

— Je ne me plains pas, ami Kéraban, répondit le Hollandais. Votre cuisinier a bien fait les choses!

— Oui, très bonne cuisine, en vérité, très bonne cuisine! ajouta le seigneur Yanar, qui avait mangé plus qu’il ne convient, même à un Kurde de grand appétit.

— On ne ferait pas mieux au Kurdistan, répondit Saraboul, et si jamais, seigneur Kéraban, vous venez à Mossoul nous rendre visite. . . .

— Comment donc? s’écria Kéraban, mais j’irai, belle Saraboul, j’irai vous voir, vous et mon ami Van Mitten!

— Et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, . . . pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l’aimable femme en se retournant vers son fiancé.

— Près de vous, noble Saraboul! . . . » crut devoir répondre Van Mitten, qui ne parvint pas à finir sa phrase.

Puis, pendant que l’aimable Kurde se dirigeait du côté des fenêtres du salon, qui s’ouvraient sur le Bosphore:

«Le moment est venu, je crois, dit-il à Kéraban, de lui apprendre que ce mariage est nul!

— Aussi nul, Van Mitten, que s’il n’avait jamais été fait!

— Vous m’aiderez bien un peu, Kéraban, dans cette tâche . . . qui ne laisse pas d’être scabreuse!

— Hum! . . . ami Van Mitten, répondit Kéraban, ce sont là de ces choses intimes . . . qu’on ne doit traiter qu’en tête-à-tête!

— Diable!» fit le Hollandais.

Et il alla s’asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait être le meilleur mode d’opérer.

«Digne Van Mitten, dit alors Kéraban à son neveu, quelle scène avec sa Kurdistane!

— Il ne faut pourtant pas oublier, répondit Ahmet, que c’est pour nous qu’il a poussé le dévouement jusqu’à l’épouser!

— Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il était marié, au moment où, sous peine de prison, on l’a obligé à contracter ce nouveau mariage, et, pour un Occidental, c’est un cas de nullité absolue! Donc, il n’a rien à craindre . . . rien!

— Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup en pleine poitrine, quel bondissement de panthère trompée! . . . Et le beau-frère Yanar, quelle explosion de poudrière!

— Par Mahomet! répondit Kéraban, nous leur ferons entendre raison! Après tout, Van Mitten n’était coupable de quoi que ce soit, et, au caravansérail de Rissar, l’honneur de la noble Saraboul n’a jamais, de son fait, couru l’ombre d’un danger!

— Jamais, oncle Kéraban, et il est clair que cette tendre veuve cherchait à se remarier à tout prix!

— Sans doute, Ahmet. Aussi n’a-t-elle pas hésité à mettre la main sur ce bon Van Mitten!

— Une main de fer, oncle Kéraban!

— D’acier! répliqua Kéraban.

— Mais enfin, mon oncle, s’il s’agit tout à l’heure de défaire ce faux mariage. . . .

— Il s’agit aussi d’en faire un vrai, n’est-ce pas? répondit Kéraban, en tournant et retournant ses mains l’une sur l’autre comme s’il les eût savonnées.

— Oui . . . le mien! dit Ahmet.

— Le nôtre! ajouta la jeune fille, qui venait des’approcher. Nous l’avons bien mérité?

— Bien mérité, dit Sélim.

— Oui, ma petite Amasia, répondit Kéraban, mérité dix fois, cent fois, mille fois! Ah! chère enfant! quand je songe que, par ma faute, par mon entêtement, tu as failli. . . .

— Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet.

— Non, jamais, oncle Kéraban! dit la jeune fille en lui fermant la bouche de sa petite main.

— Aussi, reprit Kéraban, j’ai fait voeu . . . Oui! . . . j’ai fait voeu . . . de ne plus m’entêter à quoi que ce soit!

— Je voudrais voir cela pour y croire! s’écria Nedjeb en partant d’un bel éclat de rire.

— Hein? . . . Qu’a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb?

— Oh! rien, seigneur Kéraban!

— Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m’entêter . . . si ce n’est à vous aimer tous les deux!

— Quand le seigneur Kéraban renoncera à être le plus têtu des hommes! . . . murmura Bruno.

— C’est qu’il n’aura plus de tête! répondit Nizib.

— Et encore!» ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten.

Cependant, la noble Kurde s’était rapprochée de son fiancé, qui restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tâche d’autant plus difficile qu’à lui seul incombait le soin de l’exécuter.

«Qu’avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous trouve l’air soucieux!

— En effet, beau-frère! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous là? Vous ne nous avez pas amenés à Scutari pour n’y rien voir, j’imagine! Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques jours le Kurdistan!»

A ce nom redouté, le Hollandais tressauta comme s’il eût reçu la secousse d’une pile électrique.

«Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l’obligeant à se lever.

— A vos ordres . . . belle Saraboul! . . . Je suis entièrement à vos ordres!» répondit Van Mitten.

Et, mentalement, il se disait et se redisait.

«Comment lui apprendre?. . . . »

A ce moment, la jeune Zingare, après avoir ouvert une des grandes baies du salon, qu’une riche tenture abritait des rayons du soleil, s’écriait joyeusement:

«Voyez! . . . Voyez! . . . Scutari est en grande animation!. . . . ce sera très intéressant de s’y promener aujourd’hui!»

Les hôtes de la villa s’étaient avancés près des fenêtres.

«En effet, dit Kéraban, le Bosphore est couvert d’embarcations pavoisées! Sur les places et dans les rues, j’aperçois des acrobates, des jongleurs!. . . .

On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un spectacle!

— Oui, dit Sélim, la ville est en fête!

— J’espère bien que cela ne nous empêchera pas de célébrer notre mariage? dit Ahmet.

— Non, certes! répondit le seigneur Kéraban. Nous allons avoir à Scutari le pendant de ces fêtes de Trébizonde, qui semblaient avoir été données en l’honneur de notre ami Van Mitten!

— Il me plaisantera jusqu’au bout! murmura le Hollandais. Mais c’est dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir!

— Mes amis, dit alors Sélim, occupons-nous immédiatement de notre grande affaire! C’est le dernier jour, aujourd’hui. . . .

— Et ne l’oublions pas! répondit Kéraban.

— Je vais chez le juge de Scutari, reprit Sélim, afin de faire préparer le contrat.

— Nous vous y rejoindrons! répondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que votre présence est indispensable. . . .

— Presque autant que la tienne! s’écria Kéraban, en accentuant sa réponse d’un bon gros rire.

— Oui, mon oncle . . . plus indispensable encore, si vous le voulez bien . . . en votre qualité de tuteur!

— Eh bien, dit Sélim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de Scutari!»

Et il sortit du salon, au moment où Ahmet ajoutait, en s’adressant à la jeune fille:

«Puis, après la signature chez le juge, chère Amasia, une visite à l’iman, qui nous dira sa meilleure prière . . . puis. . . .

— Puis . . . nous serons mariés! s’écria Nedjeb, comme s’il se fût agi d’elle.

— Cher Ahmet!» murmura la jeune fille.

Cependant, la noble Saraboul s’était une seconde fois rapprochée de Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s’asseoir dans un autre coin du salon.

«En attendant cette cérémonie, lui dit-elle, pourquoi ne descendrions-nous pas jusqu’au Bosphore?

— Le Bosphore? . . . répondit Van Mitten, l’air hébété. Vous parlez du Bosphore?

— Oui! . . . le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous ne comprenez pas!

— Si . . . si! . . . Je suis prêt, répondit Van Mitten en se relevant sous la main puissante de son beau-frère. Oui . . . le Bosphore! . . . Mais, auparavant, je désirerais . . . je voudrais. . . .

— Vous voudriez? répéta Saraboul.

— Je serais heureux d’avoir un entretien . . . particulier . . . avec vous . . . belle Saraboul!

— Un entretien particulier?

— Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar.

— Non . . . restez, mon frère, répondit Saraboul, qui dévisageait son fiancé, restez! . . . J’ai comme un pressentiment que votre présence ne sera pas inutile!

— Par Mahomet, comment va-t-il s’en tirer? murmura Kéraban à l’oreille de son neveu.

— Ce sera dur! dit Ahmet.

— Aussi, ne nous éloignons pas, afin de soutenir, au besoin, les opérations de Van Mitten!

— Pour sûr, il va être mis en pièces!» murmura Bruno.

Le seigneur Kéraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se dirigèrent vers la porte, afin de laisser la place libre aux combattants.

«Courage, Van Mitten! dit Kéraban, qui serra la main de son ami en passant près de lui. Je ne m’éloigne pas, je vais me tenir dans la pièce à côté et veillerai sur vous.

— Courage, mon maître, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan!»

Un instant après, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar, étaient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de l’index, se disait dans un a parte mélancolique:

«Si je sais de quelle façon commencer!»

Saraboul alla franchement à lui:

«Qu’avez-vous à nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d’un ton suffisamment contenu pour permettre à une discussion de commencer sans trop d’éclat.

— Allons! Parlez! dit plus durement Yanar.

— Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se dérober sous lui.

— Ce que l’on peut dire assis, on peut le dire debout! répliqua Saraboul. Nous vous écoutons!»

Van Mitten, faisant appel à tout son courage, débuta par cette phrase dont les mots semblent combinés tout exprès pour les gens embarrassés:

«Belle Saraboul, soyez certaine que . . . tout d’abord . . . et bien malgré moi . . . je regrette. . . .

— Vous regrettez? . . . répondit l’impérieuse femme. Qu’est-ce que vous regrettez? . . . Serait-ce votre mariage? Il n’est, après tout, qu’une légitime réparation. . . .

— Oh’ réparation! . . . réparation! . . . se risqua à dire, mais à mi-voix, l’hésitant Van Mitten.

— Et moi aussi, je regrette . . . répliqua ironiquement Saraboul, oui certes!

— Ah! vous regrettez?. . . .

— Je regrette que l’audacieux, qui s’est introduit dans ma chambre au caravansérail de Rissar, n’ait été ni le seigneur Ahmet!. . . . »

Elle devait dire vrai, la veuve consolable, et ses regrets se comprendront de reste!

«Ni même le seigneur Kéraban! ajouta-t-elle. Au moins, c’eût été un homme que j’aurais épousé. . . .

— Bien parlé, ma soeur! s’écria le seigneur Yanar.

— Au lieu d’un. . . .

— Encore mieux parlé, ma soeur, quoique vous n’ayez pas cru devoir achever votre pensée!

— Permettez . . . dit Van Mitten, blessé d’une observation qui l’attaquait directement dans sa personne.

— Qui aurait jamais pu croire, ajouta Saraboul, que l’auteur de cet attentat eût été un Hollandais conservé dans la glace!

— Ah! à la fin, je m’insurge! s’écria Van Mitten, absolument froissé d’être assimilé à une conserve. Et, d’abord, madame Saraboul, il n’y a pas eu attentat!

— Vraiment? dit Yanar.

— Non, reprit Van Mitten, mais une erreur! Nous nous sommes, ou plutôt, sur un faux et peut-être perfide renseignement, je me suis trompé de chambre!

— En vérité! fit Saraboul.

— Un simple malentendu qu’il m’a fallu, sous peine de prison, réparer par un mariage . . . hâtif!

— Hâtif ou non! . . . répliqua Saraboul, vous n’en êtes pas moins marié . . . marié avec moi! Et, croyez-le bien, monsieur, ce qui a été commencé à Trébizonde, s’achèvera au Kurdistan!

— Oui! . . . Parlons-en du Kurdistan! . . . répondit Van Mitten, qui commençait à se monter.

— Et, comme je m’aperçois que la société de vos amis vous rend peu aimable à mon égard, aujourd’hui même nous quitterons Scutari, et nous partirons pour Mossoul, où je saurai bien vous infuser un peu de sang kurde dans les veines!

— Je proteste! s’écria Van Mitten.

— Encore un mot, et nous partons à l’instant!

— Vous partirez, madame Saraboul! répondit Van Mitten, dont la voix prit une inflexion légèrement ironique. Vous partirez, si cela vous convient, et personne ne songera à vous retenir! . . . Mais, moi, je ne partirai pas!

— Vous ne partirez pas? s’écria Saraboul, outrée de cette résistance inattendue d’un mouton en face de deux tigres.

— Non!

— Et vous avez la prétention de nous résister? demanda le seigneur Yanar, en se croisant les bras.

— J’ai cette prétention!

— A moi . . . et à elle, une Kurde!

— Fut-elle dix fois plus Kurde encore!

— Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en marchant vers son fiancé, savez-vous bien quelle femme je suis . . . et quelle femme j’ai été! . . . Savez-vous bien qu’à quinze ans, j’étais déjà veuve!

— Oui . . . déjà! . . . répéta Yanar, et quand on a pris cette habitude de bonne heure. . . .

— Soit, madame! répondit Van Mitten. Mais savez-vous, à votre tour, ce que je vous défie de devenir jamais, malgré l’habitude que vous en pouvez avoir?

— C’est?. . . .

— C’est de devenir veuve de moi!

— Monsieur Van Mitten, s’écria Yanar en portant la main à son yatagan, il suffirait pour cela d’un coup. . . . .

— C’est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne ferait pas de madame Saraboul une veuve . . . par cette excellente raison que je n’ai jamais pu être son mari!

— Hein?

— Et que notre mariage même serait nul!

— Nul?

— Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d’être veuve de ses premiers époux, je n’ai pas celui d’être veuf de ma première femme!

— Marié! . . . Il était marié! . . . s’écria la noble Kurde, mise hors d’elle-même par ce foudroyant aveu.

— Oui! . . . répondit Van Mitten, maintenant emballé dans la discussion, oui, marié! Et ce n’est que pour sauver mes amis, pour les empêcher d’être arrêtés au caravansérail de Rissar, que je me suis sacrifié!

— Sacrifié! . . . répliqua Saraboul, qui répéta ce mot en se laissant tomber sur un divan.

— Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van Mitten, puisque la première madame Van Mitten n’est pas plus morte que je ne suis veuf . . . et qu’elle m’attend en Hollande!»

La fausse épouse outragée s’était relevée, et, se retournant vers le seigneur Yanar:

«Vous l’entendez, mon frère! dit-elle.

— Je l’entends!

— Votre soeur vient d’être jouée!

— Outragée!

— Et ce traître est encore vivant?. . . .

— Il n’a plus que quelques instants à vivre!

— Mais ils sont enragés! s’écria Van Mitten, véritablement inquiet de l’attitude menaçante du couple kurde.

— Je vous vengerai, ma soeur! s’écria le seigneur Yanar, qui, la main haute, marcha vers le Hollandais.

— Je me vengerai moi-môme!» Et, ce disant, la noble Saraboul se précipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent heureusement entendus du dehors.

XV

Ou l’On Verra le Seigneur Kéraban Plus Têtu Encore qu’il ne l’a Jamais Été.

La porte du salon s’ouvrit aussitôt. Le seigneur Kéraban, Ahmet, Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil.

Kéraban eut vite fait de dégager Van Mitten.

«Eh, madame! dit Ahmet, on n’étrangle pas ainsi les gens . . . pour un malentendu!

— Diable! murmura Bruno, il était temps d’arriver!

— Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui éprouvait un sentiment de sincère commisération pour son compagnon de voyage.

— Ce n’est décidément pas la femme qu’il lui faut!» ajouta Nedjeb en secouant la tête.

Cependant, Van Mitten reprenait peu à peu ses esprits.

«Cela a été dur? dit Kéraban.

— Un peu plus, j’y passais!» répondît Van Mitten. En ce moment, la noble Saraboul revint sur le seigneur Kéraban, et, le prenant directement à parti:

«Et c’est vous qui vous êtes prêté, dit-elle, à cette. . . .

— Mystification, répondit Kéraban d’un ton aimable. C’est le mot propre . . . mystification!

— Je me vengerai! . . . Il y a des juges à Constantinople!. . . .

— Belle Saraboul, répondit le seigneur Kéraban, n’accusez que vous-même! Vous vouliez bien, pour un prétendu attentat, nous faire arrêter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s’en tire comme on peut! Nous nous en sommes tirés par un prétendu mariage et nous avions droit à cette revanche, assurément!»

A cette réponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un divan, en proie à une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le secret, même au Kurdistan.

Nedjeb et Amasia s’empressèrent à la secourir.

«Je m’en vais! . . . Je m’en-vais! . . . criait-elle au plus fort de sa crise.

Bon voyage!» répondit Bruno.

Mais voici qu’à ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte.

«Qu’y a-t-il? demanda Kéraban.

— C’est une dépêche qu’on vient d’apporter du comptoir de Galata, répondit Nizib.

— Pour qui? demanda Kéraban.

— Pour monsieur Van Mitten, mon maître. Elle vient d’arriver aujourd’hui même.

— Donnez!» dit Van Mitten.

Il prit la dépêche, l’ouvrit, et en regarda la signature.

«C’est de mon premier commis de Rotterdam!» dit-il.

Puis, lisant les premiers mots: «Madame Van Mitten . . . depuis cinq semaines . . . décédée. . . . »

La dépêche froissée dans sa main, Van Mitten demeura anéanti, et, pourquoi le cacher? ses yeux s’étaient subitement remplis de larmes.

Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser subitement, comme un diable à ressort.

«Cinq semaines! s’écria-t-elle, à la fois heureuse et ravie. Il a dit cinq semaines!

L’imprudent! murmura Ahmet, qu’avait-il besoin de crier cette date et en ce moment!

— Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je vous faisais l’honneur de me fiancer à vous. . . .

— Mahomet l’étrangle! s’écria Kéraban, peut-être un peu plus haut qu’il ne voulait.

— Vous étiez veuf, seigneur mon époux! dit Saraboul avec l’accent du triomphe.

— Absolument veuf, seigneur mon beau-frère! ajouta Yanar.

— Et notre mariage est valable!»

A son tour, Van Mitten, écrasé par la logique de cet argument, s’était laissé tomber sur le divan.

«Le pauvre homme, dit Ahmet à son oncle, il n’a plus qu’à se jeter dans le Bosphore!

— Bon! répondit Kéraban, elle s’y jetterait après lui et serait capable de le sauver . . . par vengeance!»

La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, était bien sa propriété.

«Levez-vous! dit-elle.

— Oui, chère Saraboul, répondit Van Mitten en baissant la tête. . . . Me voici prêt!

— Et suivez-nous! ajouta Yanar.

— Oui, cher beau-frère! répondit Van Mitten, absolument mâté et démâté. Prêt à vous suivre . . . où vous voudrez!

— A Constantinople, où nous nous embarquerons sur le premier paquebot! répondit Saraboul.

— Pour?. . . .

— Pour le Kurdistan! répondit Yanar.

— Le Kur? . . . Tu m’accompagneras, Bruno! . . . On y mange bien! . . . Ce sera, pour toi, une véritable compensation!»

Bruno ne put que faire un signe de tête affirmatif.

Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenèrent l’infortuné Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son fidèle domestique le suivait en murmurant:

«Lui avais-je assez prédit qu’il lui arriverait malheur!»

Les compagnons de Van Mitten et Kéraban lui-même étaient restés anéantis, muets, devant ce coup de foudre.

«Le voilà marié! dit Amasia.

— Par dévouement pour nous! répondit Àhmet.

— Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb.

— Il n’aura plus qu’une ressource au Kurdistan, dit Kéraban le plus sérieusement du monde.

— Ce sera, mon oncle?

— Ce sera, pour qu’elles se neutralisent, d’en épouser une douzaine de pareilles!»

En ce moment, la porte s’ouvrit, et Sélim parut, la figure inquiète, la respiration haletante, comme s’il eût couru à perdre haleine.

«Mon père, qu’avez-vous? demanda Amasia.

— Qu’est-il arrivé? s’écria Ahmet.

— Eh bien, mes amis, il est impossible de célébrer le mariage d’Amasia et d’Ahmet. . . .

— Vous dites?

— A Scutari, du moins! reprit Sélim.

— A Scutari?

— Il ne peut se faire qu’à Constantinople!

— A Constantinople? . . . répondit Kéraban, qui ne put s’empêcher de dresser l’oreille. Et pourquoi?

— Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer le contrat!

— Il refuse? . . . dit Ahmet.

— Oui! . . . sous ce prétexte que le domicile de Kéraban, et, par conséquent, celui d’Ahmet, n’est point à Scutari, mais à Constantinople!

— A Constantinople? répéta Kéraban, dont les soucils commencèrent à se froncer.

— Or, reprit Sélim, c’est aujourd’hui le dernier jour assigné au mariage de ma fille pour qu’elle puisse entrer en possession de la fortune qui lui a été léguée! Il faut donc, sans perdre un instant, nous rendre chez le juge qui recevra le contrat à Constantinople!

— Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte.

— Partons! ajouta Amasia qui le suivait déjà.

— Seigneur Kéraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous accompagner?» demanda la jeune fille.

Le seigneur Kéraban était immobile et silencieux.

«Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant.

— Vous ne venez pas? dit Sélim.

— Faut-il donc que j’emploie la force? ajouta Amasia, qui prit doucement le bras de Kéraban.

— J’ai fait préparer un caïque, dit Sélim, et nous n’avons qu’à traverser le Bosphore!

— Le Bosphore?» s’écria Kéraban.

Puis, d’un ton sec:

«Un instant! dit-il, Sélim, est-ce que cette taxe de dix paras par tête est toujours exigée de ceux qui traversent le Bosphore?

— Oui, sans doute, ami Kéraban, dit Sélim. Mais, maintenant que vous avez joué ce bon tour aux autorités ottomanes, d’être allé de Constantinople à Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez pas. . . .

— Je refuserai! répondit nettement Kéraban.

— Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Sélim

— Soit! . . . Je ne passerai pas!

— Et notre mariage . . . s’écria Ahmet, notre mariage qui doit être fait aujourd’hui même?

— Vous vous marierez sans moi!

— C’est impossible! Vous êtes mon tuteur, oncle Kéraban, et, vous le savez bien, votre présence est indispensable!

— Eh bien, Ahmet, attends que j’aie fait établir mon domicile à Scutari . . . et tu te marieras à Scutari!»

Toutes ces réponses étaient envoyées d’un ton cassant, qui devait laisser peu d’espoir aux contradicteurs de l’entêté personnage.

«Ami Kéraban, reprit Sélim, c’est aujourd’hui le dernier jour . . . vous entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir à ma fille, sera perdue, si. . . . »

Kéraban fit un signe de tête négatif, lequel fut accompagné d’un geste plus négatif encore.

«Mon oncle, s’écria Ahmet, vous ne voudrez pas. . . .

— Si l’on veut m’obliger à payer dix paras, répondit Keraban, jamais, non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutôt refaire le tour de la mer Noire pour revenir à Constantinople!»

Et en vérité, le têtu eût été homme à recommencer!

«Mon oncle, reprit Ahmet, c’est mal ce que vous faites là! . . . Cet entêtement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire, ne peut s’expliquer d’un homme tel que vous! . . . Vous allez causer le malheur de ceux qui n’ont jamais eu pour vous que la plus vive amitié! . . . C’est mal!

— Ahmet, fais attention à tes paroles! répondit Keraban d’un ton sourd, qui indiquait une colère prête à éclater.

— Non, mon oncle, non! . . . Mon coeur déborde, et rien ne m’empêchera de parler! . . . C’est . . . c’est d’un mauvais homme!

— Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de votre oncle! . . . Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de compter vous échappe . . . renoncez à ce mariage!

— Que je renonce à vous, répondit Ahmet en pressant la jeune fille sur son coeur! Jamais! . . . Non! . . . Jamais! . . . Venez! . . . Quittons cette ville pour n’y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi pouvoir payer dix paras pour passer à Constantinople!»

Et Ahmet, dans un mouvement dont il n’était plus maître, entraîna la jeune fille vers la porte.

«Kéraban? . . . dit Sélim, qui voulut tenter, une dernière fois, de faire revenir son ami sur sa détermination.

— Laissez-moi, Sélim, laissez-moi!

— Hélas! partons, mon père!» dit Amasia, jetant sur Kéraban un regard humide de larmes qu’elle retenait à grand’peine.

Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand celui-ci s’arrêta.

«Une dernière fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous accompagner à Constantinople, chez le juge, où votre présence est indispensable pour notre mariage?

— Ce que je refuse, répondit Kéraban, dont le pied frappa le parquet à le défoncer, c’est de jamais me soumettre à payer cette taxe!

— Kéraban! dit Sélim.

— Non! par Allah! Non!

— Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre entêtement nous coûtera une fortune! . . . Vous aurez ruiné celle qui doit être votre nièce! . . . Soit! . . . Ce n’est pas la fortune que je regrette! . . . Mais vous aurez apporté un retard à notre bonheur! . . . Nous ne nous reverrons plus!»

Et le jeune homme, entraînant Amasia, suivi de Sélim, de Nedjeb, de Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants après, tous s’embarquaient dans un caïque pour revenir à Constantinople.

Le seigneur Kéraban, resté seul, allait et venait en proie à la plus extrême agitation.

«Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de moi! . . . Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! . . . Non! . . . Plutôt ne jamais remettre le pied à Constantinople! . . . Je vendrai ma maison de Galata! . . . Je cesserai les affaires! . . . Je donnerai toute ma fortune à Ahmet pour remplacer celle qu’Amasia aura perdue! . . . Il sera riche . . . et moi . . . je serai pauvre . . . mais non! je ne céderai pas! . . . Je ne céderai pas!»

Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se déchaînait avec plus de violence.

«Céder! . . . payer! . . . répétait-il. Moi . . . Kéraban! . . . Arriver devant le chef de police qui m’a défié . . . qui m’a vu partir . . . qui m’attend au retour . . . qui me narguerait à la face de tous en me réclamant cet odieux impôt! . . . Jamais!»

Il était visible que le seigneur Kéraban se débattait contre sa conscience, et qu’il sentait bien que les conséquences de cet entêtement, absurde au fond, retomberaient sur d’autres que lui!

«Oui! . . . reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? . . . Il est parti désolé et furieux de mon entêtement! . . . Je le conçois! . . . Il est fier! . . . Il refusera tout de moi maintenant! . . . Voyons! . . . Je suis un honnête homme! . . . Vais-je par une stupide résolution empêcher le bonheur de ces enfants? . . . Ah! que Mahomet étrangle le Divan tout entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau régime!»

Le seigneur Kéraban arpentait son salon d’un pas fébrile. Il repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque objet fragile à briser pour soulager sa fureur, et bientôt deux potiches volèrent en éclats. Puis, il en revenait toujours là:

«Amasia . . . Ahmet . . . non! . . . Je ne puis pas être la cause de leur malheur . . . et cela, pour une question d’amour-propre! . . . Retarder ce mariage . . ., c’est l’empêcher, peut-être! . . . Mais . . . céder! . . . céder! . . . moi! . . . Ah! qu’Allah me vienne en aide!»

Et, sur cette dernière invocation, le soigneur Kéraban, emporté par une de ces colères qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni par paroles, s’élança hors du salon.

XVI

Ou il est Démontré une Fois de Plus qu’il n’y a Rien de Tel que le Hasard Pour Arranger les Choses.

Si Scutari était en fête, si, sur les quais, depuis le port jusqu’au delà du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n’était pas moins considérable de l’autre côté du détroit, à Constantinople, sur les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu’aux casernes de la place de Top’hané. Aussi bien les eaux douces d’Europe, qui forment le port de la Corne-d’Or, que les eaux amères du Bosphore, disparaissaient sous la flottille de caïques, d’embarcations pavoisées, de chaloupes à vapeur, chargées de Turcs, d’Albanais, de Grecs, d’Européens ou d’Asiatiques, qui faisaient un incessant va-et-vient entre les rives des deux continents. Très certainement, ce devait être un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui pouvait attirer un tel concours de populaire.

Donc, lorsque Ahmet et Sélim, Amasia et Nedjeb, après avoir payé la nouvelle taxe, débarquèrent à l’échelle de Top’hané, se trouvèrent-ils transportés dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils étaient peu d’humeur à prendre part.

Mais, puisque le spectacle, quel qu’il fût, avait eu le privilège d’attirer une telle foule, il était naturel que le seigneur Van Mitten — il l’était bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa fiancée, la noble Saraboul, et son beau-frère, le seigneur Yanar, suivis de l’obéissant Bruno, fussent au nombre des curieux.

Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de voyage. Était-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou n’était-il pas plutôt promené par elle? Ce dernier cas paraît infiniment plus probable.

Quoi qu’il en fût, au moment où Ahmet les rencontra, Saraboul disait à son fiancé:

«Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des fêtes encore plus belles au Kurdistan!»

Et Van Mitten répondait d’un ton résigné:

«Je suis tout disposé à le croire, belle Saraboul.»

Ce qui lui valut de Yanar cette très sèche réponse:

«Et vous faites bien.»

Cependant, quelques cris — on eût même dit des cris qui dénotaient une certaine impatience — se faisaient entendre parfois dans cette foule; mais Ahmet et Amasia n’y prêtaient guère attention.

«Non, chère Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et cependant je ne l’aurais jamais cru capable de pousser l’entêtement jusqu’à une telle dureté de coeur!

— Alors, dit Nedjeb, tant qu’il faudra payer cet impôt, il ne reviendra jamais à Constantinople?

— Lui? . . . jamais! répondit Ahmet.

— Si je regrette cette fortune que le seigneur Kéraban va nous faire perdre, dit Amasia, ce n’est pas pour moi, c’est pour vous, mon cher Ahmet, pour vous seul!

— Oublions tout cela . . . répondit Ahmet, et, pour le mieux oublier, pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j’avais vu un père jusqu’ici, nous quitterons Constantinople pour retourner à Odessa!

— Ah! ce Kéraban! s’écria Sélim qui était outré. Il serait digne du dernier supplice!

— Oui, répondit Nedjeb, comme, par exemple, d’être le mari de cette Kurde! Pourquoi n’est-ce pas lui qui l’a épousée?»

Il va sans dire que Saraboul, tout entière au fiancé qu’elle venait de reconquérir, n’entendit pas cette désobligeante réflexion de Nedjeb, ni la réponse de Sélim, disant:

«Lui? . . . il aurait fini par la dompter . . . comme, à force d’entêtement, il dompterait des bêtes féroces!

— Peut-être bien! murmura mélancoliquement Bruno. Mais, en attendant, c’est mon pauvre maître qui est entré dans la cage!»

Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu’un fort médiocre intérêt à tout ce qui se passait sur les quais de Péra et de la Corne-d’Or. Dans la disposition d’esprit où ils se trouvaient, cela les intéressait peu, et c’est à peine s’ils entendirent un Turc dire à un autre Turc:

«Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore . . . d’une façon. . . .

— Oui, répondit l’autre en riant, d’une façon que n’ont point prévue les collecteurs chargés de percevoir la nouvelle taxe des caïques!»

Mais, si Ahmet ne chercha même pas à se rendre compte de ce que se disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien répondre, quand il s’entendit interpeller directement par ces mots:

«Eh! voilà le seigneur Ahmet!»

C’était le chef de police — celui-là même dont le défi avait lancé le seigneur Kéraban dans ce voyage autour de la mer Noire — qui lui adressait la parole.

«Ah! c’est vous, monsieur? répondit Ahmet.

— Oui . . . et tous nos compliments, en vérité! Je viens d’apprendre que le seigneur Kéraban a réussi à tenir sa promesse! Il vient d’arriver à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore!

— En effet! répliqua Ahmet d’un ton assez sec.

— C’est héroïque! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura coûté quelques milliers de livres!

— Comme vous dites!

— Eh! le voilà bien avancé, le seigneur Kéraban! répondit ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu qu’il persiste encore dans son entêtement, il sera forcé de reprendre le même chemin pour revenir à Constantinople!

— Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux qu’il fut contre son oncle, n’était pas d’humeur à écouter, sans y répondre, les moqueuses observations du chef de police.

— Bah! il finira par céder, reprit celui-ci, et il traversera le Bosphore! . . . Mais les préposés guettent les caïques et l’attendent au débarquement! . . . Et, à moins qu’il ne passe à la nage . . . ou en volant. . . .

— Pourquoi pas, si cela lui convient?. . . . » répliqua très sèchement Ahmet.

En ce moment, un vif mouvement de curiosité agita la foule. Un murmure plus accentué se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les têtes étaient en l’air.

«Le voilà! . . . Storchi! . . . Storchi!»

Des cris retentirent bientôt de toutes parts.

Ahmet et Amasia, Sélim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno et Nizib se trouvaient alors à l’angle que fait le quai de la Corne-d’Or, près de l’échelle de Top’hané, et ils purent voir quel émouvant spectacle était offert à la curiosité publique.

Du côté de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ à six cents pieds de la rive, s’élève une tour qui est improprement appelée Tour de Léandre. En effet, c’est l’Hellespont, c’est-à-dire le détroit actuel des Dardanelles, que ce célèbre nageur traversa entre Sestos et Abydos pour aller rejoindre Héro, la charmante prétresse de Vénus — exploit qui fut renouvelé, il y a quelque soixante ans, par lord Byron, fier comme peut l’être un Anglais d’avoir franchi en une heure dix minutes les douze cents mètres qui séparent les deux rives.

Est-ce que ce haut fait allait être renouvelé, à travers le Bosphore, par quelque amateur, jaloux du héros mythologique et de l’auteur du Corsaire? Non.

Une longue corde était tendue entre les rives de Scutari et la tour de Léandre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi — ce qui signifie Tour de la Vierge. De là, cette corde, après avoir repris un point d’appui solide, traversait tout le détroit sur une longueur de treize cents mètres, et venait se rattacher à un pylône de bois, dressé à l’angle du quai de Galata et de la place de Top’hané.

Or, c’était sur cette corde qu’un célèbre acrobate, le fameux Storchi — un émule du non moins fameux Blondin — allait tenter de franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi le Niagara, eût absolument risqué sa vie dans une chute de près de cent cinquante pieds au milieu des irrésistibles rapides de la rivière, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d’accident, devait en être quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans grand mal.

Mais, de même que Blondin avait accompli sa traversée du Niagara en portant un très confiant ami sur ses épaules, de même Storchi allait suivre cette route aérienne avec un de ses confrères en gymnastique. Seulement, s’il ne le portait pas sur son dos, il allait le véhiculer dans une brouette, dont la roue, creusée en gorge à sa jante, devait mordre plus solidement tout le long de la corde tendue.

On en conviendra, c’était là un curieux spectacle: treize cents mètres au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice à plus d’une chute!

Cependant, Storchi avait paru sur la première partie de la corde, qui réunissait la rive asiatique à la Tour de la Vierge. Il poussait son compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents, au phare placé au sommet de Keuz-Koulessi.

De nombreux hurrahs saluèrent ce premier succès.

On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si fortement qu’on l’eût tendue, se courbait en son milieu presque à toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrère, s’avançant d’un pied sûr, et conservant son équilibre avec une imperturbable adresse. C’était vraiment superbe!

Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficultés devinrent plus grandes, car il s’agissait alors de remonter la pente pour arriver au sommet du pylône. Mais les muscles de l’acrobate étaient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, où se tenait son compagnon immobile, impassible, aussi exposé et aussi brave que lui, à coup sûr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de nature à compromettre la stabilité du véhicule.

Enfin, un concert d’admiration et un cri de soulagement éclatèrent!

Storchi était arrivé, sain et sauf, à la partie supérieure du pylône, et il en descendait, ainsi que son confrère, par une échelle qui aboutissait à l’angle du quai, où Ahmet et les siens se trouvaient placés.

L’audacieuse entreprise avait donc pleinement réussi, mais, on en conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait bien droit à la moitié des bravos que l’Asie, en leur honneur, envoyait à l’Europe.

Mais, quel cri fut alors poussé par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en croire ses yeux? Ce compagnon du célèbre acrobate, après avoir sérré la main de Storchi, s’était arrêté devant lui et le regardait en souriant.

«Kéraban, mon oncle Kéraban!. . . . » s’écria Ahmet, pendant que les deux jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Sélim, Bruno, tous se pressaient à ses côtés.

C’était le seigneur Kéraban en personne!

«Moi-même, mes amis, répondit-il avec l’accent du triomphe, moi-même qui ai trouvé ce bravo gymnaste prêt à partir, moi qui ai pris la place de son compagnon, moi qui ai passé le Bosphore! . . . non! . . . par-dessus le Bosphore, pour venir signer à ton contrat, neveu Ahmet!

— Ah! seigneur Kéraban! . . . mon oncle! s’écriait Amasia. Je savais bien que vous ne nous abandonneriez pas!

— C’est bien, cela! répétait Nedjeb en battant des mains.

— Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans toute la Hollande!

— C’est mon avis! répondit assez sèchement Saraboul.

— Oui! j’ai passé, et sans payer, reprit Kéraban en s’adressant cette fois au chef de police, oui! sans payer . . ., si ce n’est deux mille piastres que m’a coûté ma place dans la brouette et les huit cent mille dépensées pendant le voyage!

— Tous mes compliments,» répondit le chef de police, qui n’avait pas autre chose à faire qu’à s’incliner devant un entêtement pareil.

Les cris d’acclamation retentirent alors de toutes parts en l’honneur du seigneur Kéraban, pendant que ce bienfaisant têtu embrassait de bon coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet.

Mais il n’était point homme à perdre son temps — même dans l’enivrement du triomphe.

«Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il.

— Oui, mon oncle, chez le juge, répondit Ahmet. Ah! vous êtes bien le meilleur des hommes!

— Et, quoi que vous en disiez, répliqua le seigneur Kéraban, pas entêté du tout . . . à moins qu’on ne me contrarie!»

Il est inutile d’insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-même, dans l’après-midi, le juge recevait le contrat, puis, l’iman disait une prière à la mosquée, puis, on rentrait à la maison de Galata, et, avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonné, Ahmet était marié, bien marié, à sa chère Amasia, à la richissime fille du banquier Sélim.

Le soir même, Van Mitten, anéanti, se préparait à partir pour le Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frère, et de la noble Saraboul, dont une dernière cérémonie, en ce pays lointain, allait faire définitivement sa femme.

Au moment des adieux, en présence d’Ahmet, d’Amasia, de Nedjeb, de Bruno, il ne put s’empêcher de dire avec un doux reproche à son ami:

«Quand je pense, Kéraban, que c’est pour n’avoir pas voulu vous contrarier que me voilà marié . . . marié une seconde fois!

— Mon pauvre Van Mitten, répondit le seigneur Kéraban, si ce mariage devient autre chose qu’un rêve, je ne me le pardonnerai jamais!

— Un rêve! . . . reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l’air d’un rêve! Ah! sans cette dépêche!. . . . »

Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la dépêche froissée, et il la parcourait machinalement.

— Oui! . . . Cette dépêche . . . Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, décédée . . . à rejoindre. . . .

— Décédée à rejoindre? . . . s’écria Kéraban. Qu’est-ce que cela signifie?» Puis, lui arrachant la dépêche des mains, il lisait:

«Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, décidée à rejoindre son mari, est parté pour Constantinople.»

Décidée! . . . pas décédée!

— Il n’est pas veuf!»

Ces mots s’échappaient de toutes les bouches, pendant que Kéraban s’écriait, non sans raison cette fois:

«Encore une erreur de ce stupide télégraphe! . . . Il n’en fait jamais d’autres!

— Non! pas veuf! . . . pas veuf! . . . répétait Van Mitten, et trop heureux de revenir à ma première femme . . . par peur de la seconde!»

Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s’était passé, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se rendre. Van Mitten était marié, et, le jour même, il retrouvait sa première, son unique femme, qui lui apportait, en guise de réconciliation, un magnifique oignon de Valentia.

«Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l’inconsolable veuve, mieux que. . . .

— Que ce glacon de Hollande! . . . répondit la noble Saraboul, et ce ne sera pas difficile!»

Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable qu’une généreuse indemnité de déplacement, offerte par le riche ami de Van Mitten contribua à leur rendre moins pénible leur retour en ce pays lointain.

Mais enfin, le seigneur Kéraban ne pouvait avoir toujours une corde tendue de Constantinople à Scutari pour passer le Bosphore. Renonça-t-il donc à le jamais traverser?

Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter ce droit sur les caïques. L’offre fut acceptée. Cela lui coûta gros sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les étrangers ne manquent jamais de rendre maintenant visite à Kéraban-le-Têtu, comme à l’une des plus étonnantes curiosités de la capitale de l’Empire Ottoman.

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