Mistress Branican, by Jules Verne

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Indices et incidents

Ainsi que l’ont fait connaître les dernières lignes du journal de Mrs. Branican, le courage et la confiance étaient revenus au personnel de la caravane. Jamais la nourriture n’avait fait défaut, et elle était assurée pour plusieurs mois. L’eau seule avait manqué pendant quelques étapes; mais le puits, découvert par Godfrey, en avait fourni au delà des besoins, et l’on repartait délibérément.

Il est vrai, il s’agissait toujours d’affronter une chaleur accablante, de respirer un air embrasé à la surface de ces interminables plaines, sans arbres et sans ombre. Et ils sont bien peu nombreux, les voyageurs qui peuvent impunément supporter ces températures dévorantes, lorsqu’ils ne sont pas originaires du pays australien. Où l’indigène résiste, l’étranger succombe. Il faut être fait à ce climat meurtrier.

Toujours la région des dunes et des sables rouges avec leurs ondulations de longues rides symétriques. On dirait d’un sol incendié, dont la coloration intensive, accentuée par les rayons solaires, ne cesse de brûler les yeux. Le sol était chaud au point qu’il eût été impossible à des blancs d’y marcher pieds nus. Quant aux noirs, leur épiderme endurci le leur permettait impunément, et ils n’auraient pas dû voir là une occasion de se plaindre. Ils se plaignaient pourtant; leur mauvais vouloir se manifestait sans cesse d’une façon plus apparente. Si Tom Marix n’avait pas tenu à conserver son escorte au complet, pour le cas où il y aurait lieu de se défendre contre quelque tribu nomade, il eût assurément prié Mrs. Branican de congédier les Australiens engagés à son service.

Du reste, Tom Marix voyait s’accroître les difficultés inhérentes à une telle expédition, et, quand il se disait que ces fatigues étaient subies et ces dangers bravés en pure perte, il fallait qu’il fût bien maître de lui pour ne rien laisser paraître de ses pensées. Seul, Zach Fren l’avait deviné et lui en voulait de ce qu’il ne partageait pas sa confiance.

«Vraiment, Tom, lui dit-il un jour, je ne vous aurais pas cru homme à vous décourager!

— Me décourager? . . . Vous vous trompez, Zach, en ce sens du moins, que le courage ne me manquera pas pour accomplir ma mission jusqu’au bout. Ce n’est pas de traverser ces déserts que j’appréhende, c’est, après les avoir traversés, d’être contraints de revenir sur nos pas sans avoir réussi.

— Croyez-vous donc, Tom, que le capitaine John ait succombé depuis le départ de Harry Felton?

— Je n’en sais rien, Zach, et vous ne le savez pas davantage.

— Si, je le sais, comme je sais qu’un navire abat sur tribord quand on met sa barre à bâbord!

— Vous parlez là, Zach, comme parle Mrs. Branican ou Godfrey, et vous prenez vos espérances pour des certitudes. Je souhaite que vous ayez raison. Mais le capitaine John, s’il est vivant, est au pouvoir des Indas, et ces Indas où sont-ils?

— Ils sont où ils sont, Tom, et c’est là que la caravane ira, quand elle devrait bouliner pendant six mois encore. Que diable! lorsqu’on ne peut pas virer vent debout, on vire vent arrière, et on rattrape toujours sa route . . .

— Sur mer, oui, Zach, lorsqu’on sait vers quel port on se dirige. Mais, à travers ces territoires, sait-on où l’on va?

— Ce n’est pas en désespérant qu’on l’apprendra.

— Je ne désespère pas, Zach!

— Si, Tom, et, ce qui est plus grave, c’est que vous finirez par le laisser voir. Celui qui ne cache pas son inquiétude fait un mauvais capitaine et incite son équipage au mécontentement. Prenez garde à votre visage, Tom, non pour Mrs. Branican, que rien ne pourrait ébranler, mais pour les blancs de notre escorte! S’ils allaient faire cause commune avec les noirs . . .

— Je réponds d’eux comme de moi . . .

— Et comme moi, je réponds de vous, Tom! Aussi ne parlons pas d’amener notre pavillon tant que les mâts sont debout!

— Qui en parle, Zach, si ce n’est Len Burker? . . .

— Oh! celui-là, Tom, si j’étais le commandant, il y a longtemps qu’il serait à fond de cale, avec un boulet à chaque pied! Mais, qu’il y fasse attention, car je ne le perds pas de vue!»

Zach Fren avait raison de surveiller Len Burker. Si le désarroi se mettait dans l’expédition, ce serait à lui qu’on le devrait. Ces noirs, sur lesquels Tom Marix croyait pouvoir compter, il les excitait au désordre. C’était là une des causes qui risquaient d’empêcher le succès de la campagne. Mais n’eût-elle pas existé, que Tom Marix ne conservait guère d’illusion sur la possibilité de rencontrer les Indas et de délivrer le capitaine John.

Cependant, bien que la caravane n’allât pas tout à fait à l’aventure, en se dirigeant vers les environs de la Fitz–Roy, il se pouvait qu’une circonstance eût obligé les Indas à quitter la Terre de Tasman; peut-être des éventualités de guerre. Il est rare que la paix règne entre tribus, qui peuvent compter de deux cent cinquante à trois cents âmes. Il y a des haines invétérées, des rivalités qui exigent du sang, et elles s’exercent avec d’autant plus de passion que, chez ces cannibales, la guerre, c’est la chasse. À vrai dire, l’ennemi n’est pas seulement l’ennemi, il est le gibier, et le vainqueur mange le vaincu. De là des luttes, des poursuites, des déplacements, qui entraînent parfois les indigènes à de grandes distances. Il y aurait donc eu intérêt à savoir si les Indas n’avaient pas abandonné leurs territoires, et on ne le saurait qu’en s’emparant d’un Australien venu du nord-ouest.

C’est à cela que tendaient les efforts de Tom Marix, assidûment secondé par Godfrey, qui, malgré les recommandations et même les injonctions de Mrs. Branican, se laissait souvent emporter à une distance de plusieurs milles. Quand il n’allait pas à la recherche de quelque puits, il se lançait à la recherche de quelque indigène, mais, jusqu’alors sans résultat. La contrée était déserte. Et, en vérité, quel être humain, de telle rustique nature fût-il, aurait pu y subvenir aux plus strictes nécessités de l’existence? S’y aventurer aux abords de la ligne télégraphique, cela se pouvait faire à la rigueur, et encore voit-on à quelles épreuves on était exposé.

Enfin, le 9 mars, vers neuf heures et demie du matin, on entendit un cri retentir à courte distance — un cri formé de ces deux mots: coo-eeh!

«Il y a des indigènes dans les environs, dit Tom Marix.

— Des indigènes? . . . demanda Dolly.

— Oui, mistress, c’est leur façon de s’appeler.

— Tâchons de les rejoindre», répondit Zach Fren. La caravane avança d’une centaine de pas, et Godfrey signala deux noirs entre les dunes. S’emparer de leurs personnes ne devait pas être facile, car les Australiens fuient les blancs du plus loin qu’ils les entrevoient. Ceux-ci cherchaient à se dissimuler derrière une haute dune rougeâtre, entre des touffes de spinifex. Mais les gens de l’escorte parvinrent à les cerner, et ils furent amenés devant Mrs. Branican. L’un était âgé d’une cinquantaine d’années; l’autre, son fils, d’environ vingt ans. Tous deux se rendaient à la station du lac Woods, qui appartient au service du réseau télégraphique. Divers présents en étoffes, et principalement quelques livres de tabac, les eurent bientôt amadoués, et ils se montrèrent disposés à répondre aux questions qui leur furent faites par Tom Marix — réponses que celui-ci traduisait immédiatement pour Mrs. Branican, Godfrey, Zach Fren et leurs compagnons. Les Australiens avaient d’abord dit où ils allaient — ce qui n’intéressait que médiocrement. Mais Tom Marix leur demanda d’où ils venaient, ce qui méritait une sérieuse attention.

«Nous venons de par là . . . loin . . . très loin, répondit le père en montrant le nord-ouest.

— De la côte? . . .

— Non . . . de l’intérieur.

— De la Terre de Tasman?

— Oui . . . de la rivière Fitz–Roy.»

C’était précisément vers cette rivière, on le sait, que se dirigeait la caravane.

«De quelle tribu êtes-vous? dit Tom Marix.

— De la tribu des Goursis.

— Est-ce que ce sont des nomades? . . . »

L’indigène ne parut pas comprendre ce que voulait dire le chef de l’escorte.

«Est-ce une tribu qui va d’un campement à l’autre, reprit Tom Marix, une tribu qui n’habite pas un village? . . .

— Elle habite le village de Goursi, répondit le fils, qui semblait être assez intelligent.

— Et ce village est-il près de la Fitz–Roy? . . .

— Oui, à dix grandes journées de l’endroit où elle va se jeter à la mer.»

C’est dans le Golfe du Roi que se déverse la Fitz–Roy river, et c’était là, précisément, que la deuxième campagne du Dolly–Hope avait pris fin en 1883. Les dix journées, indiquées par le jeune homme, démontraient que le village de Goursi devait être situé à une centaine de milles du littoral.

C’est ce qui fut relevé par Godfrey sur la carte à grands points de l’Australie occidentale — carte qui portait le tracé de la rivière Fitz–Roy pendant un parcours de deux cent cinquante milles, depuis son origine au milieu des régions vagues de la Terre de Tasman.

«Connaissez-vous la tribu des Indas?» demanda alors Tom Marix aux indigènes.

Les regards du père et du fils parurent s’enflammer, lorsque ce nom fut prononcé devant eux.

«Évidemment, ce sont deux tribus ennemies, ces Indas et ces Goursis, deux tribus qui sont en guerre, fit observer Tom Marix, en s’adressant à Mrs. Branican.

— C’est vraisemblable, répondit Dolly, et, très probablement, ces Goursis savent où se trouvent actuellement les Indas. Interrogez-les à ce sujet, Tom Marix, et tâchez d’obtenir une réponse aussi précise que possible. De cette réponse dépend peut-être le succès de nos recherches.»

Tom Marix posa la question, et le plus âgé des indigènes affirma, sans hésiter, que la tribu des Indas occupait alors le haut cours de la Fitz–Roy.

«À quelle distance se trouvent-ils du village de Goursi? demanda Tom Marix.

— À vingt journées en se dirigeant vers le soleil levant», répondit le jeune garçon.

Cette distance, reportée sur la carte, mettait le campement des Indas à deux cent quatre-vingts milles environ de l’endroit alors atteint par la caravane. Quant à ces renseignements, ils concordaient avec ceux qui avaient été précédemment donnés par Harry Felton.

«Votre tribu, reprit Tom Marix, est-elle souvent en guerre avec la tribu des Indas?

— Toujours!» répondit le fils.

Et son accent, son geste, indiquaient la violence de ces haines de cannibales.

«Et nous les poursuivrons, ajouta le père, dont les mâchoires claquaient de désirs sensuels, et ils seront battus, lorsque le chef blanc ne sera plus là pour leur donner ses conseils.»

On imagine quelle fut l’émotion de Mrs. Branican et de ses compagnons, dès que Tom Marix eut traduit cette réponse. Ce chef blanc depuis tant d’années prisonnier des Indas, pouvait-on douter que ce ne fût le capitaine John?

Et, sur les instances de Dolly, Tom Marix pressa de questions les deux indigènes. Ils ne purent fournir que des informations très indécises sur ce chef blanc. Ce qu’ils affirmèrent, toutefois, c’est que, trois mois auparavant, lors de la dernière lutte entre les Goursis et les Indas, il était encore au pouvoir de ces derniers.

«Et sans lui, s’écria le jeune Australien, les Indas ne seraient plus que des femmes!»

Qu’il y eût là exagération de la part de ces indigènes, peu importait. On savait d’eux tout ce que l’on voulait en savoir. John Branican et les Indas se trouvaient à moins de trois cents milles dans la direction du nord-ouest . . . Il fallait les rejoindre sur les bords de la Fitz–Roy.

Au moment où le campement allait être levé, Jos Meritt retint un instant les deux hommes que Mrs. Branican venait de congédier avec de nouveaux présents. Et alors l’Anglais pria Tom Marix de leur adresser une question relativement aux chapeaux de cérémonie que portaient les chefs de la tribu des Goursis et les chefs de la tribu des Indas.

En vérité, tandis qu’il attendait leur réponse, Jos Meritt était non moins ému que l’avait été Dolly pendant l’interrogatoire des indigènes.

Il eut lieu d’être satisfait, le digne collectionneur, et les «Bien . . . Oh! . . . Très bien!» éclatèrent entre ses lèvres, quand il apprit que les chapeaux de fabrication étrangère n’étaient point rares parmi les peuplades du nord-ouest. Dans les grandes cérémonies, les chapeaux coiffaient habituellement la tête des principaux chefs australiens.

«Vous comprenez, mistress Branican, fit observer Jos Meritt, retrouver le capitaine John, c’est très bien! . . . Mais, de mettre la main sur le trésor historique que je poursuis à travers les cinq parties du monde, c’est encore mieux . . .

— Évidemment!» répondit Mrs. Branican.

Et n’était-elle pas faite aux monomanies de son bizarre compagnon de voyage.

«Vous avez entendu, Gîn-Ghi? ajouta Jos Meritt, en se tournant vers son serviteur.

— J’ai entendu, mon maître Jos, répondit le Chinois. Et quand nous aurons trouvé ce chapeau . . .

— Nous reviendrons en Angleterre, nous rentrerons à Liverpool, et là, Gîn-Ghi, élégamment coiffé d’une calotte noire, vêtu d’une robe de soie rouge, drapé d’un macoual en soie jaune, vous n’aurez plus d’autre fonction que de montrer ma collection aux amateurs. Êtes-vous satisfait? . . .

— Comme la fleur haïtang, qui va s’épanouir sous la brise, lorsque le lapin de Jade est descendu vers l’Occident», répondit le poétique Gîn-Ghi.

Toutefois, il secouait la tête d’un air aussi peu convaincu de son bonheur à venir que si son maître lui eût affirmé qu’il serait nommé mandarin à sept boutons.

Len Burker avait assisté à la conversation de Tom Marix et des deux indigènes dont il comprenait le langage, mais sans y prendre part. Pas une question relative au capitaine John n’était venue de lui. Il écoutait attentivement, notant dans sa mémoire les détails qui se rapportaient à la situation actuelle des Indas. Il regardait sur la carte l’endroit que la tribu occupait probablement alors vers le cours supérieur de la rivière Fitz–Roy. Il calculait la distance que la caravane aurait à parcourir pour s’y transporter, et le temps qu’elle emploierait à traverser ces régions de la Terre de Tasman.

En réalité ce serait l’affaire de quelques semaines, si aucun obstacle ne surgissait, que les moyens de locomotion ne fissent pas défaut, que les fatigues de la route, les souffrances dues à l’ardeur de la température, fussent heureusement surmontées. Aussi Len Burker, sentant que la précision de ces renseignements allait redonner du courage à tous, en éprouvait-il une rage sourde. Quoi! la délivrance du capitaine John s’accomplirait, et, grâce à la rançon qu’elle apportait, Dolly parviendrait à l’arracher aux mains des Indas?

Tandis que Len Burker réfléchissait à cet enchaînement d’éventualités, Jane voyait son front s’obscurcir, ses yeux s’injecter, sa physionomie réfléchir les détestables pensées qui l’agitaient. Elle en fut épouvantée, elle eut le pressentiment d’une catastrophe prochaine, et, au moment où les regards de son mari se fixèrent sur les siens, elle se sentit défaillir . . .

La malheureuse femme avait compris ce qui se passait dans l’âme de cet homme, capable de tous les crimes pour s’assurer la fortune de Mrs. Branican.

En effet, Len Burker se disait que si John et Dolly se rejoignaient, c’était l’écroulement de tout son avenir. Ce serait tôt ou tard la reconnaissance de la situation de Godfrey vis-à-vis d’eux. Ce secret finirait par échapper à sa femme, à moins qu’il ne la mît dans l’impossibilité de parler, et, pourtant, l’existence de Jane lui était nécessaire pour que la fortune lui arrivât par elle, après la mort de Mrs. Branican.

Donc, il fallait séparer Jane de Dolly, puis, dans le but de faire disparaître John Branican, devancer la caravane chez les Indas.

Avec un homme sans conscience et résolu tel que Len Burker, ce plan n’était que trop réalisable, et, d’ailleurs, les circonstances ne devaient pas tarder à lui venir en aide.

Ce jour-là, à quatre heures du soir, Tom Marix donna le signal du départ, et l’expédition se remit en marche dans l’ordre habituel. On oubliait les fatigues passées. Dolly avait communiqué à ses compagnons l’énergie qui l’animait. On approchait du but . . . Le succès paraissait hors de doute . . . Les noirs de l’escorte semblaient eux-mêmes se soumettre plus volontiers, et, peut-être, Tom Marix aurait-il pu compter sur leur concours jusqu’au terme de l’expédition, si Len Burker n’eût été là pour leur souffler l’esprit de trahison et de révolte.

La caravane, enlevée d’un bon pas, avait à peu près repris l’itinéraire du colonel Warburton. Cependant la chaleur s’était accrue, et les nuits étaient étouffantes. Sur cette plaine sans un seul bouquet d’arbres on ne trouvait d’ombre qu’à l’abri des hautes dunes, et encore cette ombre était-elle très réduite par la presque verticalité des rayons solaires.

Et pourtant, sous cette latitude plus basse que celle du Tropique, c’est-à-dire en pleine zone torride, ce n’était pas des excès du climat australien que les hommes avaient le plus à souffrir. La bien autrement grave question de l’eau se représentait chaque jour. Il fallait aller chercher des puits à de grandes distances, et cela dérangeait l’itinéraire, qui s’allongeait de nombreux détours. Le plus souvent, c’était Godfrey, toujours prêt, Tom Marix, toujours infatigable, qui se dévouaient. Mrs. Branican ne les voyait pas s’éloigner sans un serrement de coeur. Mais il n’y avait plus rien à espérer des orages, qui sont d’une rareté extrême à cette époque de l’année. Sur le ciel, rasséréné d’un horizon à l’autre, on ne voyait pas un lambeau de nuage. L’eau ne pouvait venir que du sol.

Lorsque Tom Marix et Godfrey avaient découvert un puits, c’était vers ce point qu’on se dirigeait. On reprenait l’étape, on pressait le pas des bêtes, on se hâtait sous cet aiguillon de la soif, et que trouvait-on le plus souvent? . . . Un liquide bourbeux, au fond d’une cavité où fourmillaient les rats. Si les noirs et les blancs de l’escorte n’hésitaient pas à s’en abreuver, Dolly, Jane, Godfrey, Zach Fren, Len Burker, avaient la prudence d’attendre que Tom Marix eût fait déblayer le puits, rejeter la couche souillée de sa surface, creuser les sables pour en extraire une eau moins impure. Ils se désaltéraient alors. On remplissait ensuite les tonnelets qui devaient suffire jusqu’au puits prochain.

Tel fut le voyage pendant une huitaine de jours — du 10 au 17 mars — sans autre incident, mais avec un accroissement de fatigues qui ne pouvait plus se prolonger. L’état des deux malades ne s’améliorait point, au contraire, et il y avait lieu de craindre une issue fatale. Privé de cinq chameaux, Tom Marix était embarrassé pour faire face aux nécessités du transport.

Le chef de l’escorte commençait à être extrêmement inquiet. Mrs. Branican ne l’était pas moins, bien qu’elle n’en laissât rien paraître. La première en marche, la dernière à la halte, elle donnait l’exemple du plus extraordinaire courage, uni à une confiance que rien n’aurait pu ébranler.

Et à quels sacrifices n’eût-elle pas consenti pour éviter ces retards incessants, pour abréger cet interminable voyage!

Un jour, elle demanda à Tom Marix pourquoi il ne ralliait pas directement le haut cours de la rivière Fitz–Roy, où les renseignements des indigènes plaçaient le dernier campement des Indas.

«J’y ai songé, répondit Tom Marix, mais c’est toujours la question de l’eau qui me retient et me préoccupe, mistress Branican. En allant vers Joanna–Spring, nous ne pouvons manquer de rencontrer un certain nombre de ces puits que le colonel Warburton a signalés.

— Est-ce qu’il ne s’en trouve pas sur les territoires du nord? demanda Dolly.

— Peut-être, mais je n’en ai pas la certitude, dit Tom Marix. Et d’ailleurs, il faut admettre la possibilité que ces puits soient desséchés maintenant, tandis qu’en continuant notre marche vers l’ouest, nous sommes assurés d’atteindre la rivière d’Okaover, où le colonel Warburton a fait halte. Or, cette rivière, c’est de l’eau courante, et nous aurons toute facilité d’y refaire notre provision avant de gagner la vallée de la Fitz–Roy.

— Soit, Tom Marix, répondit Mrs. Branican; puisqu’il le faut, dirigeons-nous sur Joanna–Spring.»

C’est ce qui fut fait, et les fatigues de cette partie du voyage dépassèrent toutes celles que la caravane avait supportées jusqu’alors. Quoiqu’on fût déjà au troisième mois de la saison d’été, la température conservait une moyenne intolérable de quarante degrés centigrades à l’ombre, et, par ce mot, il faut entendre l’ombre de la nuit. En effet, on aurait vainement cherché un nuage dans les hautes zones du ciel, un arbre à la surface de cette plaine. Le cheminement s’opérait au milieu d’une atmosphère suffocante. Les puits ne contenaient pas l’eau nécessaire aux besoins du personnel. On faisait à peine une dizaine de milles par étape. Les piétons se traînaient. Les soins que Dolly, assistée de Jane et de la femme Harriett, bien affaiblies elles-mêmes, donnaient aux deux malades, ne parvenaient pas à les soulager. Il aurait fallu s’arrêter, camper dans quelque village, prendre un repos de longue durée, attendre que la température fût devenue plus clémente . . . Et rien de tout cela n’était possible.

Dans l’après-midi du 17 mars, on perdit encore deux chameaux de bât, et précisément l’un de ceux qui transportaient les objets d’échange, destinés aux Indas. Tom Marix dut faire passer leur charge sur des chameaux de selle — ce qui nécessita de démonter deux autres blancs de l’escorte. Ces braves gens ne se plaignirent pas et acceptèrent sans mot dire ce surcroît de souffrance. Quelle différence avec les noirs, qui réclamaient sans cesse, et causaient à Tom Marix les plus sérieux ennuis! N’était-il pas à craindre que, un jour ou l’autre, ces noirs ne fussent tentés d’abandonner la caravane, probablement après quelque scène de pillage? . . .

Enfin, dans la soirée du 19 mars, près d’un puits dont l’eau était enfouie à six pieds sous les sables, la caravane s’arrêta à cinq milles environ de Joanna–Spring. Il n’y avait pas eu moyen d’allonger l’étape au-delà.

Le temps était d’une lourdeur extraordinaire. L’air brûlait les poumons, comme s’il se fût échappé d’une fournaise. Le ciel, très pur, d’un bleu cru, tel qu’il apparaît dans certaines régions méditerranéennes au moment d’un déchaînement de mistral, offrait un aspect étrange et menaçant.

Tom Marix regardait cet état de l’atmosphère d’un air d’anxiété qui n’échappa point à Zach Fren.

«Vous flairez quelque chose, lui dit le maître, et quelque chose qui ne vous va pas? . . .

— Oui, Zach, répondit Tom Marix. Je m’attends à un coup de simoun, dans le genre de ceux qui ravagent les déserts de l’Afrique.

— Et bien . . . du vent . . . ce serait de l’eau, sans doute? fit observer Zach Fren.

— Non point, Zach, ce serait une sécheresse plus effroyable encore, et ce vent-là, dans le centre de l’Australie, on ne sait pas ce dont il est capable!»

Cette observation, venant d’un homme si expérimenté, était de nature à causer une profonde inquiétude à Mrs. Branican et ses compagnons.

Les précautions furent donc prises en vue d’un «coup de temps», pour employer une expression familière aux marins. Il était neuf heures du soir. Les tentes n’avaient point été dressées — ce qui était inutile par ces nuits brûlantes — au milieu des dunes sablonneuses de la plaine. Après avoir apaisé sa soif à l’eau des tonnelets, chacun prit sa part de vivres que Tom Marix venait de faire distribuer. C’est à peine si l’on songeait à satisfaire sa faim. Ce qu’il aurait fallu, c’était de l’air frais; l’estomac souffrait moins que les organes de la respiration. Quelques heures de sommeil auraient fait plus de bien à ces pauvres gens que quelques bouchées de nourriture. Mais était-il loisible de dormir au milieu d’une atmosphère si étouffante qu’on eût pu la croire raréfiée!

Jusqu’à minuit, il ne se produisit rien d’anormal. Tom Marix, Zach Fren et Godfrey veillaient tour à tour. Tantôt l’un, tantôt l’autre se relevait, afin d’observer l’horizon vers le nord. Cet horizon était d’une clarté et même d’une pureté sinistre. La lune, couchée en même temps que le soleil, avait disparu derrière les dunes de l’ouest. Des centaines d’étoiles brillaient autour de la Croix du Sud qui étincelle au pôle antarctique du globe.

Un peu avant trois heures, cette illumination du firmament s’effaça. Une soudaine obscurité enveloppa la plaine d’un horizon à l’autre.

«Alerte! . . . Alerte! . . . cria Tom Marix.

— Qu’y a-t-il?» demanda Mrs. Branican, qui s’était brusquement relevée.

Auprès d’elle, Jane et la femme Harriett, Godfrey et Zach Fren, cherchaient à se reconnaître à travers cette obscurité. Les bêtes, étendues sur le sol, redressaient leurs têtes, s’effaraient en poussant des cris rauques d’épouvante.

«Mais qu’y a-t-il? . . . redemanda Mrs. Branican.

— Le simoun!» répondit Tom Marix.

Et ce furent les dernières paroles qui purent être entendues. L’espace s’était empli d’un tel tumulte, que l’oreille ne parvenait pas plus à y percevoir un son que les yeux à saisir une lueur au milieu de ces ténèbres.

C’était bien le simoun, ainsi que l’avait dit Tom Marix, un de ces ouragans subits, qui bouleversent les déserts australiens sur de vastes étendues. Un nuage énorme s’était levé du sud, et s’abattait sur la plaine — nuage formé non seulement de sable, mais des cendres arrachées à ces terrains calcinés par la chaleur.

Autour du campement, les dunes, se mouvant comme fait la houle de mer, déferlaient, non en embruns liquides, mais en poussière impalpable. Cela aveuglait, assourdissait, étouffait. On eût dit que la plaine allait se niveler sous cette rafale, déchaînée au ras du sol. Si les tentes eussent été dressées, il n’en serait pas resté un lambeau.

Tous sentaient l’irrésistible torrent d’air et de sable passer sur eux comme le cinglement d’une mitraille. Godfrey tenait Dolly à deux mains, ne voulant pas être séparé d’elle, si ce formidable assaut balayait la caravane vers le nord.

C’est bien ce qui arriva, en effet, et aucune résistance n’eût été possible.

Pendant cette tourmente d’une heure — une heure qui suffit à changer l’aspect de la contrée, en déplaçant les dunes, en modifiant le niveau général du sol — Mrs. Branican et ses compagnons, y compris les deux malades de l’escorte, furent traînés sur un espace de quatre à cinq milles, se relevant pour retomber, roulés parfois comme des brins de paille au milieu d’un tourbillon. Ils ne pouvaient ni se voir ni s’entendre, et risquaient de ne plus se retrouver. Et c’est ainsi qu’ils atteignirent les environs de Joanna–Spring, près des rives de l’Okaover-creek, au moment où, dégagé des dernières brumailles, le jour se refaisait sous les rayons du soleil levant.

Tous étaient-ils présents à l’appel? . . . Tous? . . . Non.

Mrs. Branican, la femme Harriett, Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, Zach Fren, Tom Marix, les blancs restés à leur poste, étaient là, et avec eux quatre chameaux de selle. Mais les noirs avaient disparu! . . . Disparus aussi les vingt autres chameaux — ceux qui portaient les vivres et ceux qui portaient la rançon du capitaine John! . . .

Et, lorsque Dolly appela Jane, Jane ne répondit pas.

Len et Jane Burker n’étaient plus là.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24