Mistress Branican, by Jules Verne

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À travers l’Australie méridionale

Le départ de la caravane s’effectua le 12 septembre, dès la première heure.

Le temps était beau, la chaleur modérée avec petite brise. Quelques légers nuages atténuaient l’ardeur des rayons solaires. Sous ce trente et unième parallèle, et à cette époque de l’année, la saison chaude commençait à s’établir franchement dans la zone du continent australien. Les explorateurs ne savent que trop combien ses excès sont redoutables, alors que ni pluie ni ombrage ne peuvent les tempérer sur les plaines du centre.

Il était à regretter que les circonstances n’eussent pas permis à Mrs. Branican d’entreprendre sa campagne cinq ou six mois plus tôt. Durant l’hiver, les épreuves d’un tel voyage auraient été plus supportables. Les froids — par suite desquels le thermomètre s’abaisse quelquefois jusqu’à la congélation de l’eau — sont moins à craindre que ces chaleurs, qui élèvent la colonne mercurielle au delà de quarante degrés à l’ombre. Antérieurement au mois de mai, les vapeurs se résolvent en averses abondantes, les creeks se revivifient, les puits se remplissent. On n’a plus à faire des journées de marche pour rechercher une eau saumâtre, sous un ciel dévorant. Le désert australien est moins clément aux caravanes que le Sahara africain: celui-ci offre sur celui-là l’avantage de posséder des oasis, on peut justement l’appeler: «le pays de la soif!»

Mais Mrs. Branican n’avait eu à choisir ni son lieu ni son heure. Elle partait parce qu’il fallait partir, elle braverait ces terribles éventualités du climat parce qu’il fallait les braver. Retrouver le capitaine John, l’arracher aux indigènes, cela ne demandait aucun retard, dût-elle succomber à la tâche comme avait succombé Harry Felton. Il est vrai, les privations qu’avait supportées cet infortuné n’étaient pas réservées à son expédition, organisée de manière à vaincre toutes les difficultés — autant du moins que cela serait matériellement et moralement possible.

On connaît la composition de la caravane, qui comptait quarante et une personnes depuis l’arrivée de Godfrey. Voici l’ordre adopté pendant la marche au nord de Farina–Town, au milieu des forêts et le long des creeks, où le cheminement ne présenterait aucun obstacle sérieux.

En tête, allaient les quinze Australiens, vêtus d’un pantalon et d’une casaque de coton rayé, coiffés d’un chapeau de paille, pieds nus, suivant leur habitude. Armés chacun d’un fusil et d’un revolver, la cartouchière à la ceinture, ils formaient l’avant-garde sous la direction d’un blanc, qui faisait fonction d’éclaireur.

Après eux, dans un buggy, attelé de deux chevaux, conduits par un cocher indigène, Mrs. Branican et la femme Harriett avaient pris place. Une capote, adaptée à la légère voiture et susceptible de se rabattre, leur permettrait de s’abriter en cas de pluie ou d’orage.

Dans un second buggy se trouvaient Zach Fren et Godfrey. Quelque ennui que le maître eût ressenti de l’arrivée du jeune novice, il ne devait pas tarder à l’avoir en grande amitié, en le voyant si affectionné pour Mrs. Branican.

Les quatre chariots à boeufs venaient ensuite, guidés par quatre bouviers, et la marche de la caravane devait être réglée sur le pas de ces animaux, dont l’introduction en Australie, de date assez récente, a fait des auxiliaires très précieux pour les transports et les travaux de culture.

Sur les flancs et à l’arrière de la petite troupe, se succédaient les hommes de Tom Marix, vêtus à la façon de leur chef, pantalon enfoncé dans les bottes, casaque de laine serrée à la taille, chapeau-casque d’étoffe blanche, portant en bandoulière un léger manteau de caoutchouc, et armés comme leurs compagnons de race indigène. Ces hommes, étant montés, devaient faire le service, soit pour choisir le lieu de la halte de midi ou du campement du soir, lorsque la seconde étape de la journée était près de finir.

Dans ces conditions, la caravane était en mesure de faire douze à treize milles par jour, sur un sol très cahoteux, parfois à travers d’épaisses forêts, où les chariots n’avanceraient qu’avec lenteur. Le soir venu, le soin d’organiser la couchée incombait à Tom Marix, qui en avait l’habitude. Puis, gens et bêtes se reposaient toute la nuit, et l’on repartait au lever du jour.

Le parcours entre Farina–Town et Alice–Spring — environ trois cent cinquante milles10 — n’offrant ni dangers graves ni grandes fatigues, exigerait probablement une trentaine de jours. La station où il y aurait lieu de reconstituer la caravane, en vue d’une exploration des déserts de l’ouest, ne serait donc pas atteinte avant le premier tiers du mois d’octobre.

10 Environ 700 kilomètres.

En quittant Farina–Town, l’expédition put suivre pendant un certain nombre de milles les travaux entrepris pour la prolongation du railway. Elle s’engagea dans l’ouest du groupe des Williouran–Ranges, en prenant une direction jalonnée déjà par les poteaux de l’Overland–Telegraf-Line.

Tout en cheminant, Mrs. Branican demandait à Tom Marix, qui chevauchait près de son buggy, quelques renseignements sur cette ligne télégraphique.

«C’est en 1870, mistress, répondit Tom Marix, seize ans après la déclaration d’indépendance de l’Australie méridionale, que les colons eurent la pensée de créer cette ligne, du sud jusqu’au nord du continent entre Port–Adélaïde et Port–Darwin. Les travaux furent conduits avec tant d’activité qu’ils étaient achevés au milieu de 1872.

— Mais n’avait-il pas fallu que le continent eût été exploré sur toute cette étendue? fit observer Mrs. Branican.

— En effet, mistress, répondit Tom Marix, et, dix ans auparavant, en 1860 et en 1861, Stuart, un de nos plus intrépides explorateurs, l’avait traversé en poussant de nombreuses reconnaissances à l’est et à l’ouest.

— Et quel a été le créateur de cette ligne? demanda Mrs. Branican.

— Un ingénieur aussi hardi qu’intelligent, M. Todd, le directeur des postes et télégraphes d’Adélaïde, un de nos concitoyens que l’Australie honore comme il le mérite.

— Est-ce qu’il a pu trouver ici le matériel que nécessitait une pareille oeuvre?

— Non, mistress, répondit Tom Marix, et il a dû faire venir d’Europe les isolateurs, les fils et même les poteaux de sa ligne. Actuellement, la colonie serait en mesure de fournir aux besoins de n’importe quelle entreprise industrielle.

— Est-ce que les indigènes ont laissé exécuter ces travaux sans les troubler?

— Au début, ils faisaient mieux ou plutôt pis que de les troubler, mistress Branican. Ils détruisaient le matériel, les fils pour se procurer du fer, les poteaux pour en fabriquer des haches. Aussi, sur un parcours de dix-huit cent cinquante milles11, y eut-il des rencontres incessantes avec les Australiens, bien qu’elles ne fussent point à leur avantage. Ils revenaient à la charge, et vraiment, je crois qu’il aurait fallu abandonner l’affaire, si M. Todd n’avait eu une véritable idée d’ingénieur et même une idée de génie. Après s’être emparé de quelques chefs de tribus, il leur fit appliquer, au moyen d’une forte pile, un certain nombre de secousses électriques dont ils furent à la fois si effrayés et si secoués que leurs camarades n’osèrent plus s’approcher des appareils. La ligne put alors être achevée, elle fonctionne maintenant d’une façon régulière.

11 Soit 3400 kilomètres.

— N’est-elle donc pas gardée par des agents? demanda Mrs. Branican.

— Par des agents, non, répondit Tom Marix, mais par des escouades de la police noire, comme nous disons dans le pays.

— Et cette police, est-ce qu’elle ne se porte jamais jusqu’aux régions du centre et de l’ouest?

— Jamais, ou du moins très rarement, mistress. Il y a tant de malfaiteurs, de bushrangers et autres à poursuivre dans les districts habités!

— Mais comment l’idée n’est-elle pas venue de lancer cette police noire sur la trace des Indas, quand on a su que le capitaine Branican était leur prisonnier . . . et cela depuis quinze ans? . . .

— Vous oubliez, mistress, que nous ne le savons et que vous ne le savez vous-même que par Harry Felton, et il y a quelques semaines au plus!

— C’est juste, répondit Dolly, quelques semaines! . . .

— Je sais d’ailleurs, reprit Tom Marix, que la police noire a reçu ordre d’explorer les régions de la Terre de Tasman, qu’un fort détachement doit y être envoyé; mais je crains bien . . . »

Tom Marix, s’arrêta. Mrs. Branican ne s’était point aperçue de son hésitation.

C’est que, si décidé qu’il fût à remplir jusqu’au bout les fonctions qu’il avait acceptées, Tom Marix, on doit le dire, regardait comme très douteux le résultat de cette expédition. Il savait combien ces tribus nomades de l’Australie sont difficiles à saisir. Aussi, ne pouvait-il partager ni la foi ardente de Mrs. Branican, ni la conviction de Zach Fren, ni la confiance instinctive de Godfrey. Cependant, on le répète, il ferait son devoir.

Le 15 au soir, au détour des collines Deroy, la caravane vint camper à la bourgade de Boorloo. Au nord, on voyait poindre la cime du Mount–Attraction, au delà duquel s’étendent les Illusion–Plains. De ce rapprochement de noms, y a-t-il lieu de conclure que, si la montagne attire, la plaine est trompeuse? Quoi qu’il en soit, la cartographie australienne présente quelques-unes de ces désignations d’un sens à la fois physique et moral.

C’est à Boorloo que la ligne télégraphique se coude presque à angle droit en se dirigeant vers l’ouest. À une douzaine de milles, elle traverse le Cabanna-creek. Mais, ce qui est très simple pour des fils aériens tendus d’un poteau à l’autre, est plus difficile à une troupe de piétons et de cavaliers. Il fut nécessaire de chercher un passage guéable. Le jeune novice ne voulut point laisser à d’autres le soin de le découvrir. S’étant jeté résolument dans la rivière, rapide, tumultueuse, il trouva un haut-fond, qui permit aux chariots et aux voitures de se transporter sur la rive gauche, sans être mouillés au delà du heurtequin de leurs roues.

Le 17, la caravane vint camper sur les dernières ramifications du massif de ce mont North–West, qui se dresse à une dizaine de milles au sud.

Le pays étant habité, Mrs. Branican et ses compagnons reçurent le meilleur accueil dans une de ces vastes fermes, dont la superficie, mise en oeuvre, comprend plusieurs milliers d’acres12. L’élevage des moutons en troupeaux innombrables, la culture du blé établie sur de larges plaines sans arbres, d’importantes cultures de sorgho et de millet, de vastes jachères préparées pour les semences de la saison prochaine, des bois pratiquement aménagés, des plantations d’oliviers et autres essences spéciales à ces chaudes latitudes, plusieurs centaines d’animaux de labour et de trait, le personnel exigé par les soins de telles exploitations — personnel soumis à une discipline quasi militaire et dont les prescriptions réduisent l’homme presque à l’esclavage — voilà ce que sont ces domaines, qui constituent la fortune des provinces du continent australien. Si la caravane de Mrs. Branican n’eût été suffisamment approvisionnée au départ, elle aurait trouvé là de quoi satisfaire à tous ses besoins, grâce à la générosité des riches fermiers, des «freeselecters», propriétaires de ces stations agricoles.

Du reste, ces grands établissements industriels tendent à se multiplier. D’immenses étendues, que l’absence d’eau rendait improductives, vont être livrées à la culture. En effet, le sous-sol des territoires que la caravane traversait alors, à une douzaine de milles dans le sud-ouest du lac Eyre, était sillonné de nappes liquides, et les puits artésiens, nouvellement forés, débitaient jusqu’à trois cent mille gallons13 par jour.

12 L’acre vaut 51 ares 29 centiares.

13 Environ 1 350 000 litres.

Le 18 septembre, Tom Marix établit le campement du soir à la pointe méridionale du South–Lake-Eyre, qui dépend du North–Lake-Eyre, d’une superficie considérable. On put apercevoir sur ses rives boisées une troupe de ces curieux échassiers, dont le «jabiru» est l’échantillon le plus remarquable, et quelques bandes de cygnes noirs, mêlés aux cormorans, aux pélicans et aux hérons blancs, gris ou bleus de plumage.

Curieuse disposition géographique, celle de ces lacs. Leur chapelet se déroule du sud au nord de l’Australie, le lac Torrens, dont le railway suit la courbe, le petit lac Eyre, le grand lac Eyre, les lacs Frome, Blanche, Amédée. Ce sont des nappes d’eau salée, antiques récipients naturels, où se seraient conservés les restes d’une mer intérieure.

En effet, les géologues sont portés à admettre que le continent australien fut autrefois divisé en deux îles, à une époque qui ne doit pas être extrêmement reculée. On avait observé déjà que la périphérie de ce continent, formé dans certaines conditions telluriques, tend à s’élever au-dessus du niveau de la mer, et il ne semble pas douteux, d’autre part, que le centre est soumis à un relèvement continu. L’ancien bassin se comblera donc avec le temps, et amènera la disparition de ces lacs, échelonnés entre les cent trentième et cent quarantième degrés de latitude.

De la pointe du South–Lake-Eyre jusqu’à la station d’Emerald–Spring, où elle arriva le 20 septembre au soir, la caravane franchit un espace de dix-sept milles environ à travers un pays couvert de forêts magnifiques, dont les arbres dressaient leur ramure à deux cents pieds de hauteur.

Si habituée que fût Dolly aux merveilles forestières de la Californie, entre autres à ses séquoias gigantesques, elle aurait pu admirer cette étonnante végétation, si sa pensée ne l’eût constamment emportée dans la direction du nord et de l’ouest, au milieu de ces arides déserts, où la dune sablonneuse nourrit à peine quelques maigres arbrisseaux. Elle ne voyait rien de ces fougères géantes, dont l’Australie possède les plus remarquables espèces, rien de ces énormes massifs d’eucalyptus, au feuillage éploré, groupés sur de légères ondulations de terrain.

Observation curieuse, la broussaille est absente du pied de ces arbres, le sol où ils vivent est nettoyé de ronces et d’épines, leurs basses branches ne se développent qu’à douze ou quinze pieds au-dessus des racines. Il n’y reste qu’une herbe jaune d’or, jamais desséchée. Ce sont les animaux qui ont détruit les jeunes pousses, ce sont les feux allumés par les squatters qui ont dévoré buissons et arbustes. Aussi, bien qu’il n’y ait point, à parler vrai, de routes frayées à travers ces vastes forêts, si différentes des forêts africaines où l’on marche six mois sans en trouver la fin, la circulation n’y est-elle point embarrassée. Les buggys et les chariots allaient pour ainsi dire à l’aise entre ces arbres largement espacés et sous le haut plafond de leur feuillage.

De plus, Tom Marix connaissait le pays, l’ayant maintes fois parcouru, lorsqu’il dirigeait la police provinciale d’Adélaïde. Mrs. Branican n’aurait pu se fier à un guide plus sûr, plus dévoué. Aucun chef d’escorte n’aurait joint tant de zèle à tant d’intelligence.

Mais en outre, pour le seconder, Tom Marix trouvait un auxiliaire jeune, actif, résolu, dans ce jeune novice qui s’était à tel point attaché à la personne de Dolly, et il s’émerveillait de ce qu’il sentait d’ardeur chez ce garçon de quatorze ans. Godfrey parlait de se lancer seul, en cas de besoin, au milieu des régions de l’intérieur. Si quelques traces du capitaine John étaient découvertes, il serait difficile, impossible même de le retenir dans le rang. Tout en lui, son enthousiasme lorsqu’il s’entretenait du capitaine, son assiduité à consulter les cartes de l’Australie centrale, à prendre des notes, à se renseigner dans les haltes au lieu de se livrer au repos après la longueur et la fatigue des étapes, tout dénotait dans cette âme passionnée une effervescence que rien ne pouvait tempérer. Très robuste pour son âge, endurci déjà aux rudes épreuves de la vie de marin, il devançait le plus souvent la caravane, il s’éloignait hors de vue. Restait-il à sa place, ce n’était que sur l’ordre formel de Dolly. Ni Zach Fren, ni Tom Marix, bien que Godfrey leur témoignât grande amitié, n’auraient pu obtenir ce qu’elle obtenait d’un regard. Aussi s’abandonnant à ses sentiments instinctifs en présence de cet enfant, portrait physique et moral de John, elle éprouvait pour lui une affection de mère. Si Godfrey n’était pas son fils, s’il ne l’était pas suivant les lois de la nature, il le serait par les lois de l’adoption, du moins. Godfrey ne la quittait plus. John partagerait l’affection qu’elle ressentait pour cet enfant.

Un jour, après une absence qui s’était prolongée et l’avait conduit à quelques milles en avant de la caravane:

«Mon enfant, lui dit-elle, je veux que tu me fasses la promesse de ne jamais t’écarter sans mon consentement. Lorsque je te vois partir je suis inquiète jusqu’à ton retour. Tu nous laisses pendant des heures sans nouvelles . . .

— Mistress Dolly, répondit le jeune novice, il faut bien que je recueille des renseignements . . . On avait signalé une tribu d’indigènes nomades, qui campait sur le Warmer-creek . . . J’ai voulu voir le chef de cette tribu . . . l’interroger . . .

— Et qu’a-t-il dit? . . . demanda Dolly.

— Il avait entendu parler d’un homme blanc, qui venait de l’ouest en se dirigeant vers les districts du Queensland.

— Quel était cet homme? . . .

— J’ai fini par comprendre qu’il s’agissait de Harry Felton et non du capitaine Branican. Nous le retrouverons, pourtant . . . oui! nous le retrouverons! . . . Ah! mistress Dolly, je l’aime comme je vous aime, vous qui êtes pour moi une mère!

— Une mère! murmura Mrs. Branican.

— Mais je vous connais, tandis que lui, le capitaine John, je ne l’ai jamais vu! . . . Et, sans cette photographie que vous m’avez donnée . . . que je porte toujours sur moi . . . ce portrait à qui je parle . . . qui semble me répondre . . .

— Tu le connaîtras un jour, mon enfant, répondit Dolly, et il t’aimera autant que je t’aime!»

Le 24 septembre, après avoir campé à Strangway–Spring, au delà du Warmer-creek, l’expédition vint faire halte à William–Spring, quarante-deux milles au nord de la station d’Emerald. On voit, par cette qualification de «spring» — mot qui signifie «sources», donnée aux diverses stations — que le réseau liquide est assez important à la surface de ces territoires sillonnés par la ligne télégraphique. Déjà, cependant, la saison chaude était suffisamment avancée pour que ces sources fussent sur le point de se tarir, et il n’était pas difficile de trouver des gués pour les attelages lorsqu’il s’agissait de faire passer quelque creek.

On pouvait observer, d’ailleurs, que la puissante végétation ne tendait pas à s’amoindrir encore. Si les villages ne se rencontraient qu’à de plus longs intervalles, les établissements agricoles se succédaient d’étape en étape. Des haies d’acacias épineux, entremêlées de quelques églantiers à fleurs odorantes, dont l’air était embaumé, leur formaient des enclos impénétrables. Quant aux forêts, moins épaisses, les arbres d’Europe, le chêne, le platane, le saule, le peuplier, le tamarinier, s’y raréfiaient au profit des eucalyptus et surtout de ces gommiers qui sont nommés «spotted-gums» par les Australiens.

«Quels diables d’arbres est-ce là? s’écria Zach Fren la première fois qu’il aperçut une cinquantaine de ces gommiers réunis en massif. On dirait que leur tronc est peinturluré de toutes les couleurs de l’arc-enciel.

— Ce que vous appelez une couche de peinture, maître Zach, répondit Tom Marix, c’est une couleur naturelle. L’écorce de ces arbres se nuance suivant que la végétation avance ou retarde. En voici qui sont blancs, d’autres roses, d’autres rouges. Tenez! regardez ceux-là, dont le tronc est rayé de bandes bleues ou tacheté de plaques jaunes . . .

— Encore une drôlerie de plus à joindre à celles qui distinguent votre continent, Tom Marix.

— Drôlerie si vous voulez, mais croyez bien, Zach, que vous faites un compliment à mes compatriotes en leur répétant que leur pays ne ressemble à aucun autre. Et il ne sera parfait . . .

— Que lorsqu’il n’y restera plus un seul indigène; c’est entendu!» répliqua Zach Fren.

Ce qu’il y avait à remarquer également, c’est que, malgré l’insuffisant ombrage de ces arbres, les oiseaux les recherchaient en grand nombre. C’étaient quelques pies, quelques perruches, des cacatoès d’une blancheur éclatante, des ocelots rieurs, qui, suivant l’observation de M. D. Charnay, mériteraient mieux le nom d’»oiseaux sangloteurs»; puis des «tandalas» à la gorge rouge, dont le caquet est intarissable; des écureuils volants, entre autres le «polatouche» que les chasseurs attirent en imitant le cri des oiseaux nocturnes; des oiseaux de paradis et spécialement ce «rifle-bird» au plumage de velours, qui passe pour le plus beau spécimen de l’ornithologie australienne; enfin, à la surface des lagunes ou des fonds marécageux, des couples de grues et de ces oiseaux-lotus, auxquels la conformation de leurs pattes permet de courir à la surface des feuilles du nénuphar.

D’autre part, les lièvres abondaient, et on ne se faisait pas faute de les abattre, sans parler des perdrix et des canards — ce qui permettait à Tom Marix d’économiser sur les réserves de l’expédition. Ce gibier était tout bonnement grillé ou rôti au feu du campement. Parfois aussi, on déterrait les oeufs d’iguane, qui sont excellents, et meilleurs que l’iguane même, dont les noirs de l’escorte se délectaient volontiers.

Quant aux creeks, ils fournissaient encore des perches, quelques brochets à long museau, nombre de ces muges si alertes qu’elles sautent pardessus la tête du pêcheur, et surtout des anguilles par myriades. Entre temps, il fallait prendre garde aux crocodiles, qui ne laissent pas d’être très dangereux dans leur milieu aquatique. De tout ceci, il résulte que lignes ou filets sont des engins dont le voyageur en Australie doit se munir, conformément à l’expresse recommandation du colonel Warburton.

Le 29, au matin la caravane quitta la station de Umbum et s’engagea sur un sol montueux, très rude aux piétons. Quarante-huit heures après, à l’ouest des Denison–Ranges, elle atteignait la station de The–Peak, récemment établie pour les besoins du service télégraphique. Ainsi que l’apprit Mrs. Branican, grâce à un récit détaillé que Tom Marix lui fit des voyages de Stuart, c’était de ce point que l’explorateur était remonté vers le nord, en parcourant ces territoires presque inconnus avant lui.

À partir de cette station, sur un espace de soixante milles environ, la caravane eut un avant-goût des fatigues que lui réservait la traversée du désert australien. Il fallut cheminer sur un sol très aride jusqu’aux bords de la Macumba-river, puis, au delà, franchir un espace à peu près égal et non moins pénible à la marche jusqu’à la station de Lady Charlotte.

Sur ces vastes plaines ondulées, variées çà et là par quelques bouquets d’arbres au feuillage décoloré, le gibier, si toutefois cette qualification est exacte, ne faisait pas défaut. Là sautaient des kangourous d’une petite espèce, des «wallabis», qui s’enfuyaient par bonds énormes. Là couraient des opossums de cette variété des bandicoutes et des dyasures, qui nichent — c’est le mot — à la cime des gommiers. Puis, on apercevait quelques couples de casoars, au regard provocant et fier comme celui de l’aigle, mais qui ont cet avantage, sur le roi des oiseaux, de fournir une chair grasse et nourrissante, presque identique à la chair du boeuf. Les arbres, c’étaient des «bungas-bungas», sorte d’araucarias, qui, dans les régions méridionales centrales de l’Australie, atteignent une hauteur de deux cent cinquante pieds. Ces pins, ici de taille plus modeste, produisent une grosse amande assez nutritive, dont les Australiens font un usage habituel.

Tom Marix avait eu soin de prévenir ses compagnons de la rencontre possible de ces ours, qui élisent domicile dans le tronc creux des gommiers. C’est même ce qui arriva; mais ces plantigrades, désignés sous le nom de «potorous», n’étaient guère plus à craindre que des marsupiaux à longues griffes.

Quant aux indigènes, la caravane en avait à peine rencontré jusqu’alors. En effet, c’est au nord, à l’est et à l’ouest de l’Overland–Telegraf-Line, que les tribus vont de campements en campements.

En traversant ces contrées, de plus en plus arides, Tom Marix eut lieu de mettre à profit un instinct très particulier des boeufs attelés aux chariots. Cet instinct, qui semble s’être développé dans la race depuis son introduction sur le continent australien, permet à ces animaux de se diriger vers les creeks, où ils pourront satisfaire leur soif. Il est rare qu’ils se trompent, et le personnel n’a qu’à les suivre. En outre, leur instinct est fort apprécié en des circonstances qui se présentent quelquefois.

En effet, dans la matinée du 7 octobre, les boeufs du chariot de tête s’arrêtèrent brusquement. Ils furent aussitôt imités par les autres attelages. Les conducteurs eurent beau les stimuler de leur aiguillon, ils ne parvinrent pas à les décider à avancer d’un pas.

Tom Marix, aussitôt prévenu, se rendit près du buggy de Mrs. Branican.

«Je sais ce que c’est, mistress, dit-il. Si nous n’avons pas encore rencontré des indigènes sur notre route, nous croisons en ce moment un sentier qu’ils ont l’habitude de suivre, et, comme nos boeufs ont flairé leurs traces, ils refusent d’aller au delà.

— Quelle est la raison de cette répugnance? demanda Dolly.

— La raison, on ne la connaît pas au juste, répondit Tom Marix, mais le fait n’en est pas moins indiscutable. Ce que je croirais volontiers, c’est que les premiers boeufs importés en Australie, fort maltraités par les indigènes, ont dû garder le souvenir de ces mauvais traitements, et que ce souvenir s’est transmis de génération en génération . . . »

Que cette singularité de l’atavisme, indiquée par le chef de l’escorte, fût ou non la raison de leur défiance, on ne put absolument pas résoudre les boeufs à continuer leur marche en avant. Il fallut les dételer, les retourner de tête en queue, puis, à coups de fouet et d’aiguillon, les contraindre à faire une vingtaine de pas à reculons. De la sorte, ils enjambèrent le sentier contaminé par le passage des indigènes, et, lorsqu’ils eurent été remis sous le joug, les chariots reprirent la direction du nord.

Lorsque la caravane atteignit les bords de la rivière Macumba, chacun eut amplement de quoi se désaltérer. Il est vrai, l’étiage avait déjà décru de moitié par suite des chaleurs qui étaient fortes. Mais là où il n’y a pas assez d’eau pour faire flotter un squiff, il en reste plus qu’il est nécessaire au désaltèrement d’une quarantaine de personnes et d’une vingtaine de bêtes.

Le 6, l’expédition passait le creek Hamilton sur les pierres à demi noyées qui encombraient son lit; le 8, elle laissait dans l’est le mont Hammersley; le 10, dans la matinée, elle faisait halte à la station de Lady Charlotte, après avoir franchi trois cent vingt milles depuis le départ de Farina–Town.

Mrs. Branican se trouvait alors sur la limite qui sépare l’Australie méridionale de la Terre Alexandra, nommée aussi Northern–Territory. C’est ce territoire qui fut reconnu par l’explorateur Stuart en 1860, lorsqu’il remonta le cent trente et unième méridien jusqu’au vingt et unième degré de latitude.

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