Mistress Branican, by Jules Verne

xv

Épave vivante

Tandis que le Dolly–Hope poursuivait sa seconde campagne à travers la mer de Timor et l’achevait dans les conditions que l’on sait, Mrs. Branican, ses amis, les familles de l’équipage disparu, avaient passé par toutes les angoisses de l’attente. Que d’espérances s’étaient rattachées à ce morceau de bois recueilli par le Californian et qui appartenait sans conteste au Franklin! Le capitaine Ellis parviendrait-il à découvrir les débris du navire sur une des îles de cette mer ou sur quelque point du littoral australien? Retrouverait-il John Branican, Harry Felton, les douze matelots embarqués sous leurs ordres? Ramènerait-il enfin à San–Diégo un ou plusieurs des survivants de cette catastrophe?

Deux lettres du capitaine Ellis étaient arrivées depuis le départ du Dolly–Hope. La première faisait connaître l’inutile résultat de l’exploration parmi les passes du détroit de Torrès et jusqu’à l’extrémité de la mer d’Arafoura. La seconde apprenait que les îles Melville et Bathurst avaient été visitées, sans qu’on eût trouvé trace du Franklin. Ainsi Mrs. Branican était avisée que les recherches allaient être portées, en suivant la mer de Timor, jusqu’à la partie occidentale de l’Australie, au milieu des divers archipels qui confinent à la Terre de Tasman. Le Dolly–Hope reviendrait alors, après avoir fouillé les petites îles de la Sonde, et lorsqu’il aurait perdu tout espoir de recueillir un dernier indice.

À la suite de cette dernière lettre, les correspondances avaient été interrompues. Plusieurs mois s’écoulèrent, et maintenant on attendait d’un jour à l’autre que le Dolly–Hope fût signalé par les sémaphores de San–Diégo.

Cependant l’année 1882 avait pris fin, et, bien que Mrs. Branican n’eût plus reçu de nouvelles du capitaine Ellis, il n’y avait pas lieu d’en être surpris; les communications postales sont lentes et irrégulières à travers l’océan Pacifique. En fait, on n’avait aucune raison d’être inquiet sur le compte du Dolly–Hope, tout en étant impatient de le revoir.

Fin février, pourtant, M. William Andrew commençait à trouver que l’expédition du Dolly–Hope se prolongeait outre mesure. Chaque jour, un certain nombre de personnes se rendaient à la pointe Island, dans l’espoir que le navire serait aperçu au large. D’aussi loin qu’il se montrerait, et sans qu’il eût besoin d’envoyer son numéro, les marins de San–Diégo sauraient le reconnaître rien qu’à son allure — comme on reconnaît un Français d’un Allemand, et même un Anglais d’un Américain.

Le Dolly–Hope apparut enfin dans la matinée du 27 mars, à neuf milles au large, marchant à toute vapeur, sous une fraîche brise de nord-ouest. Avant une heure, il aurait franchi le goulet et pris son poste de mouillage à l’intérieur de la baie de San–Diégo.

Ce bruit s’étant répandu à travers la ville, la population se massa partie sur les quais, partie à la pointe Island et à la pointe Loma.

Mrs. Branican, M. William Andrew, joints à quelques amis, ayant hâte d’entrer en communication avec le Dolly–Hope, s’embarquèrent sur un remorqueur pour se porter au-devant de lui. La foule était dominée par on ne sait quelle inquiétude, et, lorsque le remorqueur rangea le dernier wharf pour sortir du port, il n’y eut pas un cri. Il semblait que si le capitaine Ellis eût réussi dans cette seconde campagne, la nouvelle en aurait déjà dû courir le monde entier.

Vingt minutes plus tard, Mrs. Branican, M. William Andrew et leurs compagnons accostaient le Dolly–Hope.

Encore quelques instants, et chacun connaissait le résultat de l’expédition. C’était à la limite ouest de la mer de Timor, sur l’île Browse, que s’était perdu le Franklin . . . C’était là qu’avaient trouvé refuge les survivants du naufrage . . . C’est là qu’ils étaient morts!

«Tous? . . . dit Mrs. Branican.

— Tous!» répondit le capitaine Ellis.

La consternation était générale, lorsque le Dolly–Hope vint mouiller au milieu de la baie, son pavillon en berne, signe de deuil — le deuil des naufragés du Franklin. Le Dolly–Hope, parti de San–Diégo le 3 avril 1882, y revenait le 27 mars 1883. Sa campagne avait duré près de douze mois — campagne au cours de laquelle les dévouements ne fléchirent jamais. Mais elle n’avait eu d’autre résultat que de détruire jusqu’aux dernières espérances. Pendant les quelques instants que Mrs. Branican et M. William Andrew étaient restés à bord, le capitaine Ellis avait pu sommairement leur faire connaître les faits relatifs au naufrage du Franklin sur les récifs de l’île Browse. Bien qu’elle eût appris qu’il n’existait aucun doute à l’égard du capitaine John et de ses compagnons, Mrs. Branican n’avait rien perdu de son attitude habituelle. Pas une larme ne s’était échappée de ses yeux. Elle n’avait articulé aucune question. Puisque les débris du Franklin avaient été retrouvés sur cette île, puisqu’il ne restait plus un seul des naufragés qui s’y étaient réfugiés, qu’aurait-elle eu à demander de plus en ce moment? Le récit de l’expédition, on le lui communiquerait plus tard. Aussi, après avoir tendu la main au capitaine Ellis et à Zach Fren, elle était allée s’asseoir à l’arrière du Dolly–Hope, concentrée en elle-même et, malgré tant de preuves irréfragables, ne se résignant pas à désespérer encore, «ne se sentant pas veuve de John Branican»!

Aussitôt que le Dolly–Hope eut jeté l’ancre dans la baie, Dolly revenant sur l’avant de la dunette, pria M. William Andrew, le capitaine Ellis et Zach Fren, de vouloir bien se rendre le jour même à Prospect–House. Elle les attendrait dans l’après-midi, afin d’apprendre par le détail tout ce qui avait été tenté pendant cette exploration à travers le détroit de Torrès, la mer d’Arafoura et la mer de Timor.

Une embarcation mit à terre Mrs. Branican. La foule s’écarta respectueusement, tandis qu’elle traversait le quai, et elle se dirigea vers le haut quartier de San–Diégo.

Un peu avant trois heures, le même jour, M. William Andrew, le capitaine Ellis et le maître se présentèrent au chalet, où ils furent immédiatement reçus, puis introduits dans le salon du rez-dechaussée, où se trouvait Mrs. Branican.

Lorsqu’ils eurent pris place autour d’une table, sur laquelle était déployée une carte des mers de l’Australie septentrionale:

«Capitaine Ellis, dit Dolly, voulez-vous me faire le récit de votre campagne?»

Et alors, le capitaine Ellis parla comme s’il avait eu sous les yeux son livre de bord, n’omettant aucune particularité, n’oubliant aucun incident, s’adressant quelquefois à Zach Fren pour confirmer son dire. Il raconta même par le menu les explorations opérées dans le détroit de Torrès, dans la mer d’Arafoura, aux îles Melville et Bathurst, entre les archipels de la Terre de Tasman, bien que ce fût au moins inutile. Mais Mrs. Branican y prenait intérêt, écoutant en silence, et fixant sur le capitaine un regard que ses paupières ne voilèrent pas un seul instant.

Lorsque le récit fut arrivé aux épisodes de l’île Browse, il dut relater heure par heure, minute par minute, tout ce qui s’était passé depuis que le Dolly–Hope avait aperçu le mât de signal dressé sur le promontoire. Mrs. Branican, toujours immobile, avec un léger tremblement des mains, revoyait en son imagination ces divers incidents comme s’ils eussent été reproduits devant ses yeux: le débarquement du capitaine Ellis et de ses hommes à l’embouchure du creek, l’ascension du morne, la lame de coutelas ramassée sur le sol, les traces de culture, la pioche abandonnée, la grève où s’étaient accumulés les débris du naufrage, les restes informes du Franklin parmi cet amoncellement de roches, où il n’avait pu être jeté que par la plus violente des tempêtes, la grotte que les survivants avaient habitée, la découverte des quatre tombes, le squelette du dernier de ces malheureux, au pied du mât de signal, près de la cloche d’alarme . . . À ce moment, Dolly se releva, comme si elle eût entendu les sons de cette cloche au milieu des solitudes de Prospect–House . . .

Le capitaine Ellis, tirant de sa poche un médaillon, terni par l’humidité, le lui présenta.

C’était le portrait de Dolly — un médaillon photographique à demi effacé qu’elle avait remis à John au départ du Franklin, et que des recherches subséquentes avaient fait retrouver dans un coin obscur de la grotte.

Et, si ce médaillon témoignait que le capitaine John était au nombre des cinq naufragés ayant trouvé refuge sur l’île, n’en fallait-il pas conclure qu’il était de ceux qui avaient succombé aux longues misères du dénuement et de l’abandon? . . .

La carte des mers australiennes était déployée sur la table — cette carte devant laquelle, pendant sept ans, Dolly avait tant de fois évoqué le souvenir de John. Elle demanda au capitaine de lui montrer l’île Browse, ce point à peine perceptible, perdu dans les parages que battent les typhons de l’océan Indien.

«Et, en y arrivant quelques années plus tôt, ajouta le capitaine Ellis, peut-être eût-on trouvé encore vivants . . . John . . . ses compagnons . . .

— Oui, peut-être, murmura M. William Andrew, et c’était là qu’il eût fallu conduire le Dolly–Hope à sa première campagne! . . . Mais qui aurait jamais pensé que le Franklin fût allé se perdre sur une île de l’océan Indien? . . .

— On ne le pouvait pas, répondit le capitaine Ellis, d’après la route qu’il devait suivre, et qu’il a effectivement suivie, puisque le Franklin a été vu au sud de l’île Célèbes! . . . Le capitaine John, n’étant plus maître de son bâtiment, aura été entraîné à travers les détroits de la Sonde dans la mer de Timor et poussé jusqu’à l’île Browse?

— Oui, et il n’est pas douteux que les choses se soient passées ainsi! répondit Zach Fren.

— Capitaine Ellis, dit alors Mrs. Branican, en cherchant le Franklin dans les mers de la Malaisie, vous avez agi comme vous deviez agir . . . Mais c’est à l’île Browse qu’il aurait fallu aller d’abord! . . . Oui! . . . c’était là!»

Puis, prenant part à la conversation, et voulant en quelque sorte appuyer sur des chiffres certains sa ténacité à conserver une dernière lueur d’espoir:

«À bord du Franklin, dit-elle, il y avait le capitaine John, le second, Harry Felton, et douze matelots. Vous avez retrouvé sur l’île les restes des quatre hommes, qui avaient été enterrés, et le dernier mort au pied du mât de signal. Que pensez-vous que soient devenus les neuf autres?

— Nous l’ignorons, répondit le capitaine Ellis.

— Je le sais, reprit Mrs. Branican, en insistant, mais je vous demande: Que pensez-vous qu’ils aient pu devenir?

— Peut-être ont-ils péri pendant que le Franklin se fracassait sur les récifs de l’île.

— Vous admettez donc qu’ils n’ont été que cinq à survivre au naufrage? . . .

— C’est malheureusement l’explication la plus plausible! ajouta M. William Andrew.

— Ce n’est pas mon avis, répondit Mrs. Branican. Pourquoi John, Felton et les douze hommes de l’équipage n’auraient-ils pas atteint l’île Browse sains et saufs? . . . Pourquoi neuf d’entre eux ne seraient-ils pas parvenus à la quitter? . . .

— Et comment, mistress Branican? répondit vivement le capitaine Ellis.

— Mais en s’embarquant sur une chaloupe construite avec les débris de leur navire . . .

— Mistress Branican, reprit le capitaine Ellis, Zach Fren vous l’affirmera aussi bien que moi, dans l’état où étaient ces débris, il nous a paru que c’était impossible!

— Mais . . . un de leurs canots . . .

— Les canots du Franklin, en admettant qu’ils n’eussent pas été brisés, n’auraient pu s’aventurer dans une traversée jusqu’à la côte australienne ou aux îles de la Sonde.

— Et, d’ailleurs, fit observer M. William Andrew, si neuf des naufragés ont pu quitter l’île, pourquoi les cinq autres y seraient-ils restés?

— J’ajoute, reprit le capitaine Ellis, que, s’ils ont eu une embarcation quelconque à leur disposition, ceux qui sont partis ont péri en mer, ou ils ont été victimes des indigènes australiens, puisqu’ils n’ont jamais reparu!»

Alors Mrs. Branican, sans laisser voir aucun signe de faiblesse, s’adressant au maître:

«Zach Fren, dit-elle, vous pensez de tout cela ce qu’en pense le capitaine Ellis?

— Je pense . . . répondit Zach Fren en secouant la tête, je pense que, si les choses ont pu être ainsi . . . il est très possible qu’elles aient pu être autrement!

— Aussi, répondit Mrs. Branican, mon avis est-il que nous n’avons pas de certitude absolue sur ce que sont devenus les neuf hommes dont on n’a pas retrouvé les restes sur l’île. Quant à vous et à votre équipage, capitaine Ellis, vous avez fait tout ce qu’on pouvait demander au plus intrépide dévouement.

— J’aurais voulu mieux réussir, mistress Branican!

— Nous allons nous retirer, ma chère Dolly, dit M. William Andrew, estimant que cet entretien avait assez duré.

— Oui, mon ami, répondit Mrs. Branican. J’ai besoin d’être seule . . . Mais, toutes les fois que le capitaine Ellis voudra venir à Prospect–House, je serai heureuse de reparler avec lui de John, de ses compagnons . . .

— Je serai toujours à votre disposition, mistress Branican, répondit le capitaine.

— Et vous aussi, Zach Fren, ajouta Mrs. Branican, n’oubliez pas que ma maison est la vôtre.

— La mienne? . . . répondit le maître. Mais que deviendra le Dolly–Hope? . . .

— Le Dolly–Hope? dit Mrs. Branican, comme si cette demande lui eut paru inutile.

— Votre avis n’est-il pas, ma chère Dolly, fit observer M. William Andrew, que, s’il se présente une occasion de le vendre . . .

— Le vendre, répondit vivement Mrs. Branican, le vendre? . . . Non, monsieur Andrew, jamais!»

Mrs. Branican et Zach Fren avaient échangé un regard; tous deux s’étaient compris.

À partir de ce jour, Dolly vécut très retirée à Prospect–House, où elle avait ordonné de transporter les quelques objets recueillis sur l’île Browse, les ustensiles dont s’étaient servis les naufragés, la lampe de bord, le morceau de toile cloué en tête du mât de signal, la cloche du Franklin, etc.

Quant au Dolly–Hope, après avoir été reconduit au fond du port et désarmé, il fut confié à la garde de Zach Fren. Les hommes de l’équipage, généreusement récompensés, avaient désormais leur existence à l’abri du besoin. Mais, si jamais le Dolly–Hope devait reprendre la mer pour une nouvelle expédition, on pouvait compter sur eux.

Toutefois Zach Fren ne laissait pas de venir fréquemment à Prospect–House. Mrs. Branican se plaisait à le voir, à causer avec lui, à reprendre par le détail les divers incidents de sa dernière campagne. D’ailleurs, une même manière d’envisager les choses les rapprochait chaque jour davantage l’un de l’autre. Ils ne croyaient pas que le dernier mot eût été dit sur la catastrophe du Franklin, et Dolly répétait au maître:

«Zach Fren, ni John ni ses huit compagnons ne sont morts!

— Les huit? . . . je ne sais pas, répondait invariablement le maître. Mais, pour sûr, le capitaine John est vivant!

— Oui! . . . vivant! . . . Et où l’aller chercher, Zach Fren? . . . Où est-il, mon pauvre John?

— Il est où il est, et bien certainement quelque part, mistress Branican! . . . Et si nous n’y allons pas, nous recevrons de ses nouvelles! . . . Je ne dis pas que ce sera par la poste avec lettre affranchie . . . mais nous en recevrons! . . .

— John est vivant, Zach Fren!

— Sans cela, mistress Branican, est-ce que j’aurais jamais pu vous sauver? . . . Est-ce que Dieu l’aurait permis? . . . Non . . . Cela aurait été trop mal de sa part!»

Et Zach Fren, avec sa façon de dire les choses, Mrs. Branican, avec l’obstination qu’elle y apportait, s’entendaient pour garder un espoir que ni M. William Andrew, ni le capitaine Ellis, ni personne de leurs amis, ne pouvaient plus conserver.

Durant l’année 1883, il ne survint aucun incident de nature à ramener l’attention publique sur l’affaire du Franklin. Le capitaine Ellis, pourvu d’un commandement pour le compte de la maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l’oeuvre de Wat–House pour les enfants abandonnés.

Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s’occupant de leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme considérable affectée à l’entretien de Wat–House permettait de les rendre heureux autant que peuvent l’être des enfants sans père ni mère. Lorsqu’ils étaient arrivés à l’âge où l’on entre en apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de commerce et les chantiers de San–Diégo, où elle continuait de veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins purent même s’embarquer sous le commandement d’honnêtes capitaines dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi d’un bon métier pour leur âge mûr et d’une retraite pour leurs vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l’hospice de Wat–House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui font honneur à la population de San–Diégo et autres ports de la Californie.

En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d’être la bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la porte de Prospect–House. Avec les revenus considérables de sa fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle concourait à toutes ces bonnes oeuvres, dont les familles des matelots du Franklin avaient la plus importante part. Et, de ces absents, n’espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un jour?

C’était l’unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel avait été le sort des naufragés dont on n’avait point retrouvé trace sur l’île Browse? . . . Pourquoi ne l’auraient-ils pas quittée sur une embarcation construite par eux, quoi qu’en eût dit le capitaine Ellis? . . . Il est vrai, tant d’années s’étaient écoulées déjà, que c’était folie d’espérer encore!

La nuit surtout, au sein d’un sommeil agité par d’étranges rêves, Dolly voyait et revoyait John lui apparaître . . . Il avait été sauvé du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines . . . Le navire qui le rapatriait était au large . . . John était de retour à San–Diégo . . . Et, ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’est que ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité telle que Dolly s’y attachait comme à des réalités.

Et c’est bien à cela aussi que s’obstinait Zach Fren. À l’en croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son cerveau comme des gournables dans la membrure d’un navire! Lui aussi se répétait qu’on n’avait retrouvé que cinq naufragés sur quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l’île Browse, qu’on errait en affirmant qu’il eût été impossible de construire une embarcation avec les débris du Franklin. Il est vrai, on ignorait ce qu’ils étaient devenus depuis si longtemps? Mais Zach Fren n’y voulait pas songer, et ce n’était pas sans effroi que M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions. N’y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé? . . . Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à ce sujet, celui-ci s’entêtait dans ses idées et répondait:

«Je n’en démordrai pas plus qu’une maîtresse ancre, quand ses pattes sont solides et que la tenue est bonne!»

Plusieurs années s’écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans que le capitaine John Branican et les hommes du Franklin avaient quitté le port de San–Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux étaient toujours animés du même feu qu’autrefois. Il ne semblait pas qu’elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales, rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle n’attendait qu’une occasion pour donner de nouvelles preuves.

Que ne pouvait-elle, à l’exemple de lady Franklin, organiser expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour retrouver les traces de John et de ses compagnons? Mais où les aller chercher? . . . L’opinion générale n’était-elle pas que ce drame maritime avait eut le même dénouement que l’expédition de l’illustre amiral anglais? . . . Les marins du Franklin n’avaient-ils pas succombé dans les parages de l’île Browse, comme les marins de l’Erebus et du Terror avaient péri au milieu des glaces des mers arctiques? . . .

Pendant ces longues années, qui n’avaient apporté aucun éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican n’avait pas cessé de s’enquérir de ce qui concernait Len et Jane Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune lettre n’était parvenue à San–Diégo. Tout portait à croire que Len Burker avait quitté l’Amérique, et était allé s’établir sous un nom d’emprunt en quelque pays éloigné. C’était pour Mrs. Branican un très vif chagrin ajouté à tant d’autres. Cette malheureuse femme qu’elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à l’avoir près d’elle! . . . Jane eût été une compagne dévouée . . . Mais elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l’était le capitaine John!

Les six premiers mois de l’année 1890 avaient pris fin, lorsqu’un journal de San–Diégo reproduisit, dans son numéro du 26 juillet, une nouvelle dont l’effet devait être et fut immense, on peut dire, dans les deux continents.

Cette nouvelle était donnée d’après le récit d’un journal australien, le Morning–Herald de Sydney, et voici en quels termes:

«On se souvient que les dernières recherches faites, il y a sept ans, par le Dolly–Hope, dans le but de retrouver les survivants du Franklin, n’ont pas abouti. On devait croire que les naufragés avaient tous succombé, soit avant d’avoir atteint l’île Browse, soit après l’avoir quittée.

«Or, la question est loin d’être résolue.

«En effet, l’un des officiers du Franklin vient d’arriver à Sydney. C’est Harry Felton, le second du capitaine John Branican. Rencontré sur les bords du Parru, un des affluents du Darling, presque sur la limite de la Nouvelle–Galles du Sud et du Queensland, il a été ramené à Sydney. Mais son état de faiblesse est tel qu’on n’a pu tirer aucun renseignement de lui, et il est à craindre que la mort l’emporte d’un jour à l’autre.

«Avis de cette communication est donné aux intéressés dans la catastrophe du Franklin

Le 27 juillet, dès que M. William Andrew eut connaissance de cette note, qui arriva par le télégraphe à San–Diégo, il se rendit à Prospect–House, où Zach Fren se trouvait en ce moment.

Mrs. Branican fut aussitôt mise au courant, et sa seule réponse fut celle-ci:

«Je pars pour Sydney.

— Pour Sydney? . . . dit M. William Andrew.

— Oui . . . » répondit Dolly.

Et se retournant vers le maître:

«M’accompagnerez-vous, Zach Fren?

— Partout où vous irez, mistress Branican.

— Le Dolly–Hope est-il en état de prendre la mer?

— Non, répondit M. William Andrew, et il faudrait trois semaines pour l’armer . . .

— Avant trois semaines, il faut que je sois à Sydney! dit Mrs. Branican. Y a-t-il un paquebot en partance pour l’Australie? . . .

— L’Orégon quittera San–Francisco cette nuit même.

— Zach Fren et moi, nous serons ce soir à San Francisco.

— Ma chère Dolly, dit M. William Andrew, que Dieu vous réunisse à votre John! . . .

— Il nous réunira!» répondit Mrs. Branican.

Ce soir-là, vers onze heures, un train spécial, qui avait été organisé sur sa demande, déposait Mrs. Branican et Zach Fren dans la capitale de la Californie.

À une heure du matin, l’Orégon quittait San–Francisco à destination de Sydney.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24