Mistress Branican, by Jules Verne

xiv

L’île Browse

L’espace compris entre la côte nord-ouest de l’Australie et la partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d’îles importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots. Ce qu’on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les qualifications de «banks», de «rocks», de «rifts» ou de «shoals» —— tels Lynher–Riff, Scotts–Riff, Seringapatam–Riff, Korallen–Riff, Courtier–Shoal, Rowley–Shoal, Hibernia–Shoal, Sahul–Bank, Echo–Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même possible qu’il reste à découvrir un certain nombre de ces inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d’eau. Aussi la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les bâtiments en venant de la mer des Indes.

Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants. L’excellente machine du Dolly–Hope n’avait point souffert depuis le départ de San–Diégo; ses chaudières fonctionnaient généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l’île de Java. Mais, en réalité, c’était la route du retour. Le capitaine Ellis ne prévoyait d’autres retards que ceux des relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites îles de la Sonde.

Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer. La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés dans la mâture, ils devaient signaler d’aussi loin que possible ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la surface des eaux.

Le 7 février, vers neuf heures du matin, l’un des matelots juchés sur les barres de misaine cria:

«Récif par bâbord devant!»

Comme ce récif n’était pas visible pour les hommes du pont, Zach Fren s’élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même la position indiquée.

Lorsqu’il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la hanche de bâbord.

En réalité, ce n’était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot disposé en dos d’âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une île d’une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le sens de sa largeur.

Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport au capitaine Ellis. Celui-ci donna l’ordre de lofer d’un quart, afin de se rapprocher du dit îlot.

À l’observation de midi, lorsqu’il eut pris hauteur et fait son point, le capitaine nota sur le livre de bord que le Dolly–Hope se trouvait par 14°07’ de latitude sud et 133°13’ de longitude est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le gisement d’une certaine île, désignée sous le nom d’île Browse par les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles environ du York–Sund de la côte australienne.

Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine Ellis résolut d’en suivre les contours, bien qu’il n’eût pas l’intention de s’y arrêter.

Une heure plus tard, l’île Browse n’était plus qu’à un mille par le travers du Dolly–Hope. La mer, un peu houleuse, brisait avec fracas et couvrait d’une poussière d’embruns un cap allongé vers le nord-est. On ne pouvait guère juger de l’étendue de l’île, parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se présentait sous l’apparence d’un plateau ondulé, dont aucune tumescence ne dominait la surface.

Cependant, comme il n’avait pas de temps à perdre, le capitaine Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien l’ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son attention, en disant:

«Capitaine, voyez donc . . . là-bas . . . Est-ce que ce n’est pas un mât qui se dresse sur ce cap?»

Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse taillée à pic.

«Un mât? . . . Non! . . . Il me semble que ce n’est qu’un tronc d’arbre», répondit le capitaine Ellis.

Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d’attention l’objet signalé par Zach Fren.

«C’est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître! . . . C’est un mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par le vent . . . Oui! . . . oui! . . . Ce doit être un signal! . . .

— Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver . . . dit le maître d’équipage.

— C’est mon avis», répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre de porter sur l’île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut immédiatement exécuté. Le Dolly–Hope commença à se rapprocher des récifs, qui faisaient ceinture à l’île sur environ trois cents pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent nettement à l’oeil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des bandes d’oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien des épaves d’un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque. Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé d’un bout-dehors de beaupré; mais, quant à cette étamine, dont la brise agitait les lambeaux, il était impossible d’en discerner la couleur.

«Il y a là des naufragés . . . s’écria Zach Fren.

— Ou il y en a eu! répondit le second.

— Il n’est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu’un bâtiment s’est mis au plein sur cette île.

— Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c’est que des naufragés y ont trouvé refuge, puisqu’ils ont dressé ce mât de signal, et peut-être ne l’ont-ils pas quittée, car il est rare que les navires à destination de l’Australie ou des Indes passent en vue de l’île Browse.

— Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter? demanda Zach Fren.

— Oui, maître, mais, jusqu’à présent, je n’ai aperçu aucun endroit où on pût l’accoster. Commençons donc par la contourner, avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de malheureux naufragés, il est impossible qu’ils ne nous aperçoivent pas et ne fassent pas des signaux . . .

— Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions? . . . demanda Zach Fren.

— Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable, répondit le capitaine Ellis. Si elle n’est pas habitée, cette île peut avoir conservé les indices d’un naufrage, et cela est d’un grand intérêt pour notre campagne.

— Et qui sait? . . . murmura Zach Fren.

— Qui sait? . . . Voulez-vous dire, maître, que le Franklin a pu se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à suivre? . . .

— Pourquoi non, capitaine? . . .

— Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une invraisemblance, et nous tenterons un débarquement!»

Ce projet, qui consistait à contourner l’île Browse, fut aussitôt mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des récifs, le Dolly–Hope ne tarda pas à doubler les diverses pointes que l’île projetait vers le nord. L’aspect du littoral ne variait pas — roches rangées comme si elles eussent cristallisé sous une forme presque identique, accores rudement battus de la houle, écueils couverts d’embruns, et qui rendaient l’atterrissage impraticable. En arrièreplan, quelques bouquets de cocotiers rabougris dominant un plateau rocailleux, où n’apparaissait aucune trace de culture. D’habitants, personne. D’habitations, néant. Pas une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De nombreuses bandes de mouettes, s’enfuyant d’une pointe à l’autre, animaient seules cette morne solitude.

Si ce n’était pas là l’île souhaitée des naufragés, où les besoins de l’existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge aux survivants d’un naufrage.

L’île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence: c’est ce qui fut constaté, lorsque le Dolly–Hope eut relevé ses contours du sud. En vain l’équipage cherchait-il à distinguer l’entrée d’un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à l’abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré qu’un débarquement ne pourrait s’effectuer qu’en employant les embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui leur permît d’atterrir.

Il était une heure après midi, lorsque le Dolly–Hope se trouva sous le vent de l’île. Comme la brise soufflait alors du nord-ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans imprudence, tant que l’aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut aussitôt décidé que le Dolly–Hope se tiendrait là, sinon à l’ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l’endroit où les hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que blanchissait la longue écume du ressac.

En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de coupure, évidée dans le massif de l’île, et par laquelle un ruisseau se déversait dans la mer.

Lorsqu’il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu’un débarquement pourrait s’effectuer au pied de cette coupure. La côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas.

Le capitaine Ellis commanda d’armer la chaloupe à vapeur qu’une demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s’y embarqua avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l’absence du capitaine, le second devait évoluer avec le Dolly–Hope dans cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui pourraient être faits.

À une heure et demie, l’embarcation déborda, se dirigea vers le rivage distant d’un bon mille, et s’engagea à travers la passe, tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l’espace de leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint s’échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là d’arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression. Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s’écoulait à la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau.

À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d’une trentaine de yards.

Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée de cette hauteur, l’île apparut dans toute son étendue.

Ce n’était, en réalité, qu’un massif ovale, ressemblant à une carapace de tortue, dont le promontoire aurait figuré la queue. Un peu de terre végétale recouvrait par endroits ce massif, qui n’était pas de formation madréporique, tels que les attolons de la Malaisie ou les groupes coralligènes du détroit de Torrès. Çà et là, des morceaux de verdure apparaissaient entre le granit; mais il y avait plus de mousses que d’herbes, plus de pierres que de racines, plus de broussailles que d’arbrisseaux. D’où sortait ce creek, dont le lit, visible sur une partie de son cours, sinuait à travers les pentes du plateau? S’alimentait-il à quelque source intérieure? C’est ce qu’il eût été malaisé de reconnaître, bien que la vue s’étendît jusqu’au mât de signal.

De la crête du morne, le capitaine Ellis et ses hommes regardèrent en toutes directions. Aucune fumée ne se déroulait dans l’air, aucun être humain ne se montrait. Il s’ensuivait dès lors que, si l’île Browse avait été habitée — et nul doute à cela — il était peu probable qu’elle le fût actuellement.

«Triste abri pour des naufragés! dit alors le capitaine Ellis. Si leur séjour s’y est prolongé longtemps, je me demande comment ils ont pu y vivre!

— Oui . . . répondit Zach Fren, ce n’est qu’un plateau presque nu. Çà et là, un maigre bouquet d’arbres . . . C’est à peine si la roche y est recouverte de terre végétale . . . Mais enfin, il ne faut pas être difficile quand on a fait naufrage! . . . Un morceau de roche sous le pied, ça vaut toujours mieux qu’un trou avec de l’eau pardessus la tête!

— Au premier moment, oui! dit le capitaine Ellis, mais après! . . .

— D’ailleurs, fit observer Zach Fren, il est possible que les naufragés qui s’étaient réfugiés sur cette île aient été promptement recueillis par quelque bâtiment . . .

— Comme il est également possible, maître, qu’ils aient succombé aux privations . . .

— Et qui vous le fait penser, capitaine?

— C’est que, s’ils avaient pu quitter l’île d’une façon ou d’une autre, ils auraient pris la précaution d’abattre ce mât de signal. Il est à craindre que le dernier de ces malheureux ne soit mort avant d’avoir pu être secouru. Au surplus, dirigeons-nous vers ce mât. Peut-être trouverons-nous là quelque indice sur la nationalité du navire qui s’est perdu dans ces parages.»

Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots redescendirent les talus du morne, et marchèrent vers le promontoire qui se projetait dans la direction du nord. Mais, à peine avaient-ils avancé que l’un des hommes s’arrêtait, pour ramasser un objet que son pied venait de heurter.

«Tiens, qu’est-ce que cela? . . . dit-il.

— Donne!» répondit Zach Fren.

C’était une lame de coutelas, du genre de ceux que les marins portent à leur ceinture, engainé dans un fourreau de cuir. Brisée au ras du manche, tout ébréchée, cette lame avait été jetée sans doute comme étant hors d’usage.

«Eh bien, maître? . . . demanda le capitaine Ellis.

— Je cherche quelque marque qui indique la provenance de cette lame», répondit Zach Fren.

Il était à croire, en effet, qu’elle portait une marque de fabrication. Mais elle était tellement oxydée qu’il fallut d’abord en gratter l’épaisse rouille.

C’est ce que fit Zach Fren, et il put alors, non sans un peu de difficulté, déchiffrer ces mots gravés sur l’acier: Sheffield England.

Ainsi ce coutelas était d’origine anglaise. Mais, affirmer de là que les naufragés de l’île Browse étaient anglais, c’eût été se montrer trop affirmatif. Pourquoi cet ustensile n’aurait il pas appartenu à un matelot d’une nationalité différente, puisque les produits de la manufacture de Sheffield sont répandus dans le monde entier? Si l’on trouvait d’autres objets, cette hypothèse pourrait se changer en certitude.

Le capitaine Ellis et ses compagnons continuèrent à se diriger vers le promontoire. Sur ce sol, que ne sillonnait aucun sentier, la marche fut assez pénible. En admettant qu’il eût été foulé par le pied des hommes, cela remontait à une époque difficile à déterminer, puisque toute empreinte avait disparu sous l’herbe et les mousses.

Après un parcours de deux milles environ, le capitaine Ellis s’arrêta près d’un bouquet de cocotiers, de pauvre venue, et dont les noix, tombées il y avait longtemps, n’étaient plus que poussière et pourriture.

Jusqu’alors, aucun autre objet n’avait été recueilli; mais, à quelques pas du bouquet d’arbres, sur la pente d’un léger vallonnement, il fut facile de reconnaître quelques traces de culture au milieu du fouillis clairsemé de broussailles. Ce qui en restait, c’étaient des ignames et des patates paraissant revenues à l’état sauvage. Une pioche gisait sous d’épaisses ronces, où l’un des matelots la découvrit par hasard. Il semblait bien qu’elle dût avoir été fabriquée en Amérique, d’après l’emmanchement de son fer, qui était profondément rongé par la rouille.

«Qu’en pensez-vous, capitaine Ellis? demanda le maître d’équipage.

— Je pense qu’il n’y a pas lieu, pour l’instant, de nous prononcer à ce sujet, répondit le capitaine Ellis.

— Alors poussons plus avant», répliqua Zach Fren, en faisant signe aux hommes de le suivre.

Ayant descendu les pentes du plateau, ils arrivèrent sur la bordure à laquelle se rattachait le promontoire du nord. En cet endroit, se creusait une étroite sinuosité, entaillant la crête, qui permettait de descendre sans trop de peine au niveau d’une petite grève sablonneuse. Cette grève, mesurant un acre environ, était encadrée de roches d’un beau ton roux que les coups du ressac balayaient sans relâche.

Sur ce sable étaient épars de nombreux objets, indiquant que des êtres humains avaient fait un séjour prolongé en ce point de l’île — morceaux de verre ou de faïence, débris de grès, chevilles de fer, boîtes de conserves dont la provenance américaine n’était pas douteuse cette fois; puis, d’autres ustensiles à l’usage de la marine, quelques fragments de chaînes, des anneaux rompus, des bouts de gréement en fer galvanisé, une patte de grappin, plusieurs réas de poulie, un organeau faussé, une bringuebale de pompe, des débris d’espars et de dromes, des plaques de tôle arrachées d’une pièce à eau, sur l’origine desquels des marins de la Californie ne pouvaient guère se tromper.

«Ce n’est point un navire anglais qui s’est mis au plein sur cette île, dit le capitaine Ellis, c’est un navire des États-Unis . . .

— Et l’on pourrait même affirmer qu’il a été construit dans un de nos ports du Pacifique!» répondit Zach Fren, dont l’opinion fut partagée par les deux matelots.

Toutefois, rien jusqu’ici ne permettait de croire que ce navire eût été le Franklin.

En tout cas, une question se posait: ce bâtiment, quel qu’il fût, avait-il donc sombré en mer, puisqu’on ne retrouvait ni les couples ni les bordages de sa coque? Était-ce à bord de ses embarcations que l’équipage avait pu se réfugier sur l’île Browse?

Non! et le capitaine Ellis acquit bientôt la preuve matérielle que le naufrage avait eu lieu sur ces récifs.

À une encablure environ de la grève, au milieu d’un amoncellement de roches aiguës et d’écueils à fleur d’eau, apparut ce lamentable enchevêtrement d’un bâtiment qui s’est jeté à la côte, alors que la mer est démontée, que les lames se précipitent avec la violence d’un mascaret, et qu’en un instant, bois ou fer, tout est démembré, démoli, dispersé, fracassé, emporté par le ressac jusque pardessus les écueils.

Le capitaine Ellis, Zach Fren, les deux matelots regardaient, non sans une émotion profonde, ce que les roches gardaient encore d’un tel désastre. De la coque de ce navire, il ne restait que des courbes déformées, des bordages déchiquetés et hérissés de chevilles rompues, des barreaux faussés, un morceau de safre du gouvernail, plusieurs virures du pont, mais rien de l’acastillage extérieur, rien de la mâture, soit qu’elle eût été coupée en mer, soit que, depuis l’échouage du bâtiment, on l’eût employée aux besoins de l’installation sur l’île. Il n’y avait pas une pièce de la membrure qui fût intacte, pas une pièce de la quille qui fût entière. Au milieu de ces rochers aux arêtes coupantes, disposés comme des chevaux de frise, on s’expliquait que ce navire eût été broyé à ce point que ses débris n’eussent pu être utilisés.

«Cherchons, dit le capitaine Ellis, et peut-être trouverons-nous un nom, une lettre, une marque, qui permette de reconnaître la nationalité de ce bâtiment . . .

— Oui! et fasse Dieu que ce ne soit point le Franklin qui ait été réduit à un pareil état!» répondit Zach Fren.

Mais existait-il cet indice que réclamait le capitaine? En admettant même que le ressac eût respecté un morceau du tableau d’arrière ou des pavois de l’avant, sur lequel s’inscrit ordinairement le nom des navires, est-ce que les intempéries du ciel, les embruns de la mer, ne devaient pas l’avoir effacé?

D’ailleurs, rien ne se rencontra ni des pavois ni du tableau. Les recherches demeurèrent infructueuses, et, si quelques-uns des objets ramassés sur la grève étaient de fabrication américaine, on ne pouvait affirmer qu’ils eussent appartenu au Franklin.

Mais, en admettant que des naufragés eussent trouvé refuge sur l’île Browse — et le mât de signal, dressé à l’extrémité du promontoire, le prouvait péremptoirement — et que, pendant un temps dont on ne pouvait évaluer la durée, ils eussent vécu sur cette île, ils avaient certainement dû chercher abri au fond d’une grotte, probablement dans le voisinage de la grève, afin de pouvoir utiliser les débris accumulés entre les roches.

L’un des matelots ne tarda pas à découvrir la grotte, qui avait été occupée par les survivants du naufrage. Elle était creusée dans une énorme masse granitique, à l’angle formé par le plateau et la grève.

Le capitaine Ellis et Zach Fren se hâtèrent de rejoindre le matelot qui les appelait. Peut-être cette grotte renfermait-elle le secret du sinistre? . . . Peut-être révélerait-elle le nom du bâtiment? . . .

On ne pouvait y pénétrer que par une étroite ouverture très surbaissée, près de laquelle se voyaient les cendres d’un foyer extérieur, dont la fumée avait noirci la paroi rocheuse.

À l’intérieur, haute d’environ dix pieds sur vingt de profondeur et quinze de large, cette grotte était suffisante pour servir de logement à une douzaine de personnes. Pour tout mobilier, une litière d’herbes sèches, recouverte d’une voile en lambeaux, un banc fabriqué avec des morceaux de bordage, deux escabeaux de même nature, une table boiteuse qui provenait du navire — probablement la table du carré. En fait d’ustensiles, quelques assiettes et quelques plats en fer battu, trois fourchettes, deux cuillers, un couteau, trois gobelets de métal, le tout mangé de rouille. Dans un coin, un baril, placé sur champ, qui devait servir à la provision d’eau fournie par le creek. Sur la table, une lampe de bord, bossuée et oxydée, qui était hors d’usage. Çà et là, divers objets de cuisine, plusieurs vêtements en loques, jetés sur la litière d’herbes.

«Les malheureux! s’écria Zach Fren, à quel dénuement ils ont été réduits pendant leur séjour sur cette île!

— Ils n’avaient à peu près rien sauvé du matériel de leur bâtiment, répondit le capitaine Ellis, et cela démontre avec quelle violence il s’est mis à la côte! Tout ayant été brisé, tout! comment ces pauvres gens ont-ils pourvu à leur nourriture? . . . Sans doute un peu de graines qu’ils auront semées, de la viande salée, des conserves dont ils auront vidé jusqu’à la dernière boîte! . . . Mais quelle existence, et ce qu’ils ont dû souffrir!»

Oui! et, en y ajoutant les ressources que leur procurait la pêche, c’est bien ainsi que ces naufragés avaient dû subvenir à leurs besoins. Quant à dire s’ils étaient encore sur l’île, il semblait que cette question était résolue négativement. Du reste, s’ils avaient succombé, il était probable que l’on trouverait les restes de celui qui était mort le dernier . . . Cependant, de minutieuses recherches, faites à l’intérieur et en dehors de la grotte, ne donnèrent aucun résultat.

«Cela me porterait à croire, fit observer Zach Fren, que ces naufragés ont pu être rapatriés? . . .

— Et comment? répondit le capitaine Ellis. Est-ce qu’ils auraient été en état de construire, avec les débris de leur bâtiment, une embarcation assez grande pour tenir la mer? . . .

— Non, capitaine, et ils n’avaient pas même de quoi construire un canot. Je croirais plus volontiers que leurs signaux auront été aperçus de quelque navire . . .

— Et moi, je ne puis accepter ce fait, maître.

— Et pourquoi, capitaine?

— Parce que, si un navire les eût recueillis, cette nouvelle se fût répandue dans le monde entier, à moins que ce navire n’eût ultérieurement péri corps et biens — ce qui n’est guère croyable. J’écarte donc l’hypothèse que les naufragés de l’île Browse aient été sauvés dans ces conditions.

— Soit! dit Zach Fren, qui ne se rendait pas aisément. Mais, s’il leur était impossible de construire une chaloupe, rien ne prouve que toutes les embarcations du bord eussent péri dans le naufrage, et en ce cas . . .

— Eh bien, même en ce cas, répondit le capitaine Ellis, puisqu’on n’a point entendu dire qu’un équipage disparu ait été recueilli, depuis quelques années, dans les parages de l’Australie occidentale, je penserais que l’embarcation a dû sombrer pendant cette traversée de plusieurs centaines de milles entre l’île Browse et la côte australienne!»

Il eût été difficile de répondre à ce raisonnement. Zach Fren le comprit bien; mais, ne voulant pas renoncer à savoir ce qu’étaient devenus les naufragés:

«Maintenant, capitaine, demanda-t-il, je pense que votre intention est de visiter les autres parties de l’île?

— Oui . . . par acquit de conscience, répondit le capitaine Ellis. Et d’abord, allons abattre ce mât de signal, afin que des navires ne se dérangent pas de leur route, puisqu’il n’y a plus un homme à sauver ici!»

Le capitaine, Zach Fren et les deux matelots, après être sortis de la grotte, explorèrent une dernière fois la grève. Puis, ayant remonté par la coupure sur le plateau, ils se dirigèrent vers l’extrémité du promontoire.

Ils eurent à contourner une profonde excavation, sorte d’étang pierreux dans lequel s’amassaient les eaux pluviales, et reprirent ensuite leur première direction.

Soudain le capitaine Ellis s’arrêta.

En cet endroit, le sol présentait quatre renflements, parallèles les uns aux autres. Probablement, cette disposition n’aurait pas attiré l’attention, si de petites croix de bois, à demi pourries, n’eussent signalé ces renflements. C’étaient des tombes. Là était le cimetière des naufragés.

«Enfin, s’écria le capitaine Ellis, peut-être allons-nous pouvoir apprendre? . . . »

Ce n’était point manquer de ce respect dû aux morts que de fouiller ces tombes, d’en exhumer les corps qu’elles renfermaient, de reconnaître l’état dans lequel ils étaient réduits, de chercher là un indice réel de leur nationalité.

Les deux matelots se mirent à l’oeuvre, et, creusant la terre avec leurs couteaux, ils la rejetèrent de chaque côté. Mais nombre d’années déjà s’étaient écoulées depuis que ces cadavres avaient été ensevelis à cette place, car le sol ne renfermait que des ossements. Le capitaine Ellis les fit alors recouvrir, et les croix furent replacées sur les tombes.

Il s’en fallait beaucoup que les questions relatives à ce naufrage fussent résolues. Si quatre créatures humaines avaient été ensevelies en cet endroit, qu’était devenu celui qui leur avait rendu les derniers devoirs? Et lui-même, lorsque la mort l’avait frappé à son tour, où était-il tombé, et ne retrouverait-on pas son squelette abandonné sur un autre point de l’île?

Le capitaine Ellis ne l’espérait pas.

«Ne parviendrons-nous pas, s’écria-t-il, à connaître le nom du navire qui s’est perdu sur l’île Browse! . . . Rentrerons-nous à San–Diégo, sans avoir découvert les débris du Franklin, sans savoir ce que sont devenus John Branican et son équipage? . . .

— Pourquoi ce navire ne serait-il pas le Franklin? dit un des matelots.

— Et pourquoi serait-ce lui?» répondit Zach Fren.

Rien, en effet, ne permettait d’affirmer que c’était le Franklin dont les débris couvraient les récifs de l’île Browse, et il semblait que cette seconde expédition du Dolly–Hope ne devait pas réussir mieux que la première. Le capitaine Ellis était resté silencieux, les regards baissés vers ce sol, où de pauvres naufragés n’avaient trouvé qu’avec la fin de leur vie la fin de leurs misères! Étaient-ce des compatriotes, des Américains comme lui? . . . Étaient-ce ceux que le Dolly–Hope était venu chercher? . . .

«Au mât de signal!» dit-il.

Zach Fren et ses hommes l’accompagnèrent, pendant qu’il suivait la longue pente rocailleuse, par laquelle le promontoire se raccordait au massif de l’île.

Le demi-mille qui les séparait du mât, vingt minutes furent employées à le franchir, car le sol était encombré de ronces et de pierres.

Lorsque le capitaine Ellis et ses compagnons eurent fait halte près du mât, ils virent qu’il était profondément engagé par le pied dans une excavation rocheuse — ce qui expliquait qu’il eût pu résister à de longues et rudes tourmentes. Ainsi que cela avait été déjà reconnu à l’aide de la lunette, ce mât — un bout-dehors de beaupré — provenait des débris du navire.

Quant au chiffon, cloué à sa pointe, ce n’était qu’un morceau de toile à voile, effiloché par les brises, sans aucun indice de nationalité.

Sur l’ordre du capitaine Ellis, les deux matelots se préparaient à abattre le mât, lorsque Zach Fren s’écria:

«Capitaine . . . là . . . voyez! . . .

— Cette cloche!»

Sur un bâti assez solide encore, il y avait une cloche, dont la poignée de métal était rongée de rouille. Ainsi les naufragés ne s’étaient pas contentés de dresser ce mât de signal et d’y attacher ce pavillon. Ils avaient transporté en cet endroit la cloche du bord, espérant qu’elle pourrait être entendue d’un bâtiment qui passerait en vue de l’île . . . Mais cette cloche ne portait-elle pas le nom du navire auquel elle appartenait, suivant l’usage à peu près commun à toutes les marines? Le capitaine Ellis se dirigeait vers le bâti, lorsqu’il s’arrêta. Au pied de ce bâti gisaient les restes d’un squelette, ou, pour mieux dire, un amas d’ossements tombés sur le sol, auxquels n’adhéraient plus que quelques haillons. Ils étaient donc au nombre de cinq les survivants qui avaient trouvé refuge sur l’île Browse. Quatre étaient morts, et le cinquième était resté seul . . . Puis, un jour, il avait quitté la grotte, il s’était traîné jusqu’à l’extrémité du promontoire, il avait sonné cette cloche, pour se faire entendre d’un navire au large . . . et il était tombé à cette place pour ne plus se relever . . . Après avoir donné ordre aux deux matelots de creuser une tombe pour y enfermer ces ossements, le capitaine Ellis fit signe à Zach Fren de le suivre pour examiner la cloche . . .

Sur le bronze, il y avait ce nom et ce chiffre, gravés en creux, très lisibles encore:

FRANKLIN 1875

http://ebooks.adelaide.edu.au/v/verne/jules/mistress_branican/chapter14.html

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