Mistress Branican, by Jules Verne

xii

Encore un an

Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de l’expédition ne lui permettaient guère d’espérer que cette tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l’arrivée de la dernière, ne conservait-elle que peu d’espoir au sujet des recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des Moluques.

Dès qu’elle apprit que le Dolly–Hope était au large de San–Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous deux se firent conduire à bord.

L’attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que la seconde période de la campagne n’avait pas eu meilleure chance que la première.

Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s’avança vers ces hommes, si durement éprouvés par les fatigues d’un pareil voyage, et, d’une voix ferme:

«Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie, mes amis! . . . Vous avez fait tout ce que je devais attendre de votre dévouement! Vous n’avez pas réussi, et peut-être désespérez-vous de jamais réussir? . . . Je ne désespère pas, moi! . . . Non! je ne désespère pas de revoir John et ses compagnons du Franklin! . . . Mon espoir est en Dieu . . . Dieu le réalisera!»

Ces paroles, empreintes d’une extraordinaire assurance, affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s’abandonner, que sa conviction aurait dû se communiquer à tous les coeurs. Mais, si on l’écouta avec le respect que commandait son attitude, il n’était personne qui mit en doute la perte définitive du Franklin et de son équipage.

Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s’en rapporter à cette pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa nature? Tandis que l’homme ne s’attache qu’à l’observation directe des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que la femme a parfois une plus juste prévision de l’avenir, grâce à ses qualités intuitives. C’est une sorte d’instinct génial qui la guide, et lui donne une certaine prescience des choses . . . Qui sait si Mrs. Branican n’aurait pas un jour raison contre l’opinion générale?

M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré du Dolly–Hope, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie, déployées sur la table, permettaient de suivre la route du steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les renseignements recueillis dans les principaux ports et les villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable.

Puis, en terminant:

«Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis, d’appeler plus particulièrement votre attention sur ceci: le Franklin a été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de San–Diégo, et, depuis ce jour, il n’a été rencontré nulle part. Donc, puisqu’il n’est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute que la catastrophe s’est produite dans la mer de Java. Comment? Il n’y a que deux suppositions. La première, c’est que le Franklin a sombré sous voiles ou qu’il a péri dans une collision, sans qu’il en soit resté aucune trace. La seconde, c’est qu’il s’est brisé sur des écueils ou qu’il a été détruit par les pirates malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d’en retrouver quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n’avons pu relever la preuve matérielle de la destruction du Franklin

La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c’est qu’il était plus logique de se ranger à l’un des cas de la première hypothèse — celui qui attribuait la perte du Franklin au déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d’une collision, comme il est assez rare que l’un des deux navires abordés ne continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait été connu tôt ou tard. Il n’y avait donc plus aucun espoir à garder.

C’est là ce qu’avait compris M. William Andrew, et il baissait tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne cessait de l’interroger.

«Eh bien, non! dit-elle, non! . . . Le Franklin n’a pas sombré! . . . Non! . . . John et son équipage n’ont point péri! . . . »

Et, l’entretien continuant sur l’instance de Dolly, il fallut que le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant, discutant, ne cédant rien.

Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis, celui-ci lui demanda s’il entrait dans ses intentions que le Dolly–Hope fût désarmé.

«Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret que votre équipage et vous eussiez l’intention de débarquer. Peut-on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à entreprendre une nouvelle campagne? Si donc vous consentiez à garder le commandement du Dolly–Hope . . .

— Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais j’appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut avoir besoin de mes services . . .

— Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la disposition de Dolly, puisqu’elle le désire.

— Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous ne quitterons pas le Dolly–Hope . . .

— Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de veiller à ce qu’il soit toujours en état de reprendre la mer!»

En donnant son consentement, l’armateur n’avait eu d’autre pensée que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui ne doutaient pas qu’elle renoncerait à une seconde campagne, après les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il finirait du moins par y détruire tout reste d’espoir.

Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le Dolly–Hope ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent à figurer sur les rôles d’équipage, à toucher leurs gages, comme s’ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d’ailleurs d’importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque ces travaux eurent pris fin, le Dolly–Hope embarqua ses vivres, fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au premier ordre.

Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect–House, où, sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n’était admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double malheur qui l’avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à cette époque — l’âge où les premières lueurs de la raison éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat n’était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui s’était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu’elle aurait voulu connaître et qui n’était pas encore de retour à San–Francisco. Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes avaient donné des nouvelles du Californian, et sans doute, l’année 1881 ne finirait pas avant qu’il ne fût rentré à son port d’attache. Dès qu’il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait Zach Fren près d’elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance en assurant son avenir.

D’ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles éprouvées par la perte du Franklin. C’était uniquement pour visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire oeuvre de charité envers elles qu’elle quittait Prospect–House et descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se manifestait sous toutes les formes, s’inquiétant des besoins moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi dans les premiers mois de cette année qu’elle consulta M. William Andrew sur un projet qu’elle avait hâte de mettre à exécution.

Il s’agissait de la fondation d’un hospice, destiné à recueillir les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère, et dont elle voulait doter San–Diégo.

«Monsieur Andrew, dit-elle à l’armateur, c’est en souvenir de notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n’en doute pas, m’approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi pourrions-nous faire de notre fortune?»

M. William Andrew, n’ayant aucune objection à exprimer, se mit à la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que nécessitait la création d’un établissement de ce genre. Cent cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d’abord pour l’acquisition d’un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer annuellement les divers services.

Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n’y eut pas lieu de bâtir. On fit l’acquisition d’un vaste édifice, situé en bon air, sur les pentes de San–Diégo, du côté de Old–Town. Un habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination, et sut l’aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine d’enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et instruire. Entouré d’un vaste jardin, couvert de beaux ombrages, arrosé d’eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux questions d’hygiène, les systèmes réclamés par l’expérience.

Le 19 mai, cet hospice — qui reçut le nom de Wat–House — fut inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la cérémonie cependant, elle n’avait pas voulu quitter son chalet. Mais, dès qu’un certain nombre d’enfants eurent été recueillis à Wat–House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu’à douze ans dans l’hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à lire, à écrire, on s’occupait de leur donner une éducation morale et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à s’embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière —— sans doute en souvenir du capitaine John.

À la fin de 1881, aucune nouvelle relative au Franklin n’était parvenue à San–Diégo ni ailleurs. Bien que des primes considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le plus léger indice, il n’avait pas été possible de lancer le Dolly–Hope dans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être 1882 le lui donnerait-il? . . .

Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu’étaient-ils devenus? En quel endroit s’était réfugié Len Burker afin d’échapper aux poursuites ordonnées contre lui? La police fédérale ayant fini par abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû renoncer à savoir ce que Jane était devenue.

Et, cependant, c’était là une cause de sincère affliction pour elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée parente. Elle s’étonnait de n’avoir jamais reçu aucune lettre de Jane — lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la recherche du Franklin, et que cette expédition n’avait donné aucun résultat? C’était inadmissible. Est-ce que les journaux des deux mondes n’avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n’en eussent pas eu connaissance? Ils devaient même avoir appris que Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward Starter, et qu’elle était en situation de leur venir en aide! Et pourtant, ni l’un ni l’autre n’avaient essayé d’entrer en correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement très précaire.

Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l’on pouvait croire que l’année 1882 n’apporterait aucune modification à cet état de choses, lorsqu’un fait se produisit, qui parut de nature à jeter quelque lumière sur la catastrophe du Franklin.

Le 27 mars, le steamer Californian, sur lequel était embarqué le matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San–Francisco, après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers d’Europe.

Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d’équipage à bord du Californian, en l’invitant à partir immédiatement pour se rendre auprès d’elle à San–Diégo.

Comme Zach Fren avait précisément l’intention de revenir dans sa ville natale afin d’y prendre quelques mois de repos, il répondit que, dès qu’il pourrait débarquer, il se rendrait à San–Diégo, où sa première visite serait pour Prospect–House. C’était l’affaire de quelques jours.

Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le retentissement serait immense dans les États de la Confédération, si elle se confirmait.

On disait que le Californian avait recueilli une épave, qui, vraisemblablement, provenait du Franklin . . . Un journal de San–Francisco ajoutait que le Californian avait rencontré cette épave au nord de l’Australie, dans les parages compris entre la mer de Timor et la mer d’Arafoura, au large de l’île Melville, à l’ouest du détroit de Torrès.

Dès que cette nouvelle fut arrivée à San–Diégo, M. William Andrew et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche, accoururent à Prospect–House.

Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction absolue:

«Après l’épave, on retrouvera le Franklin, dit-elle, et après le Franklin, on retrouvera John et ses compagnons?»

En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait son importance.

C’était la première fois, en somme, qu’un débris du navire perdu venait d’être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette chaîne qui reliait le présent au passé.

Immédiatement, elle fit apporter une carte de l’Océanie. Puis, M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question d’une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette résolution fût prise séance tenante.

«Ainsi le Franklin n’aurait pas fait route sur Singapore en traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d’abord observer M. William Andrew.

— Mais cela est improbable . . . cela est impossible! répondit le capitaine Ellis.

— Cependant, reprit l’armateur, s’il avait suivi cet itinéraire, comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer d’Arafoura, au nord de l’île Melville?

— Je ne puis l’expliquer, je ne puis le comprendre, monsieur Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c’est que le Franklin a été vu à son passage au sud-ouest de l’île Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s’il a pris ce détroit, c’est évidemment parce qu’il est venu par le nord et non par l’est. Il n’a donc pu s’engager à travers le détroit de Torrès!»

Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à l’opinion du capitaine Ellis.

Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à admettre la perte de John et de ses compagnons. Non! elle n’y croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas matériellement fournie!

«Soit! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis, que le Franklin a dû traverser la mer de Java, en faisant route sur Singapore . . .

— En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c’est entre Singapore et l’île Célèbes que le naufrage a pu se produire.

— Soit, vous disje. Mais comment l’épave a-t-elle dérivé jusqu’aux parages de l’Australie, si le Franklin s’est brisé sur quelque écueil de la mer de Java?

— Cela ne peut se comprendre que d’une façon, répondit le capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à travers le détroit de la Sonde ou l’un des autres détroits qui séparent ces îles des mers de Timor et d’Arafoura.

— Les courants portent-ils de ce côté? . . .

— Oui, monsieur Andrew, j’ajouterai même que si le Franklin était désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé dans l’un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les récifs au nord du littoral australien.

— En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c’est la seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été rencontrée au large de l’île Melville, six ans après le naufrage, c’est qu’elle s’est récemment détachée des écueils sur lesquels s’est fracassé le Franklin

Cette explication, très sérieuse, pas un marin n’aurait accepté de la combattre.

Mrs. Branican, dont les regards ne s’étaient point distraits de la carte déployée devant elle, dit alors:

«Puisque le Franklin a été vraisemblablement jeté sur la côte de l’Australie, et puisque les survivants du naufrage n’ont pas reparu, c’est qu’ils sont prisonniers d’une peuplade indigène . . .

— Cela, Dolly, cela n’est pas impossible . . . et pourtant . . . » répondit M. William Andrew.

Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le capitaine Ellis crut devoir dire:

«Il reste à savoir si l’épave repêchée par le Californian appartient réellement au Franklin.

— En doutez-vous? demanda Dolly.

— Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l’armateur, car j’ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée . . .

— Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que le Dolly–Hope se tienne prêt à reprendre la mer.»

Trois jours après cet entretien, le maître d’équipage Zach Fren, qui venait d’arriver à San–Diégo, se présentait au chalet de Prospect–House.

Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d’allure résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit d’aller.

L’accueil qu’il reçut de Mrs. Branican fut empreint d’un tel sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop comment répondre.

«Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers épanchements de son coeur, c’est vous . . . vous qui m’avez sauvé la vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant . . . Que puis-je pour vous?»

Le maître se défendit d’avoir fait plus que son devoir! . . . Un matelot qui n’agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un matelot . . . ce ne serait qu’un mercenaire! . . . Son seul regret, c’était de n’avoir pu rendre à sa mère son petit bébé! . . . Mais enfin il ne méritait rien pour cela . . . Il remerciait Mrs. Branican de ses bonnes intentions à son égard . . . Si elle le permettait, il retournerait la voir, tant qu’il serait à terre . . .

«Depuis bien des années, Zach Fren, j’attends votre arrivée, répondit Mrs. Branican, et j’espère que vous serez près de moi, le jour où le capitaine John reparaîtra . . .

— Le jour où le capitaine John reparaîtra! . . .

— Zach Fren, pouvez-vous penser . . .

— Que le capitaine John a péri? . . . Ah! cela, non, par exemple! répliqua le maître.

— Oui! . . . vous avez l’espoir . . .

— Plus que l’espoir, mistress Branican . . . une belle et bonne certitude! . . . Est-ce qu’un capitaine tel que le capitaine John, cela se perd à la façon d’un béret dans un coup de vent! . . . Allons donc! . . . Voilà ce qui ne s’est jamais vu! . . . »

Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d’une foi absolue, fit palpiter le coeur de Mrs. Branican. Elle ne serait plus seule à croire que John serait retrouvé . . . Un autre partageait sa conviction . . . et cet autre, c’était celui à qui elle-même devait la vie . . . Elle voulait voir là comme une indication de la Providence.

«Merci, Zach Fren, dit-elle, merci! . . . Vous ne savez pas le bien que vous me faites! . . . Répétez-moi . . . répétez-moi que le capitaine John a survécu à ce naufrage . . .

— Mais oui! . . . mais oui! mistress Branican. Et la preuve qu’il a survécu, c’est qu’on le retrouvera un jour ou l’autre! . . . Et si ce n’est pas là une preuve . . . »

Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances dans lesquelles l’épave avait été repêchée par le Californian. Enfin Mrs. Branican lui dit:

«Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de nouvelles recherches.

— Bien . . . et elles réussiront cette fois . . . et j’en serai, si vous le permettez, mistress!

— Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis? . . .

— De grand coeur!

— Merci, Zach Fren! . . . Je me figure que, vous à bord du Dolly–Hope, ce serait une chance de plus . . .

— Je le crois, mistress Branican! répondit le maître, en clignant de l’oeil . . . Oui! . . . je le crois . . . et suis prêt à partir . . . »

Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme celle d’un ami. Son imagination l’entraînait, l’égarait peut-être. Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où d’autres avaient échoué.

Cependant, ainsi que l’avait fait observer le capitaine Ellis — et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet — il fallait obtenir cette certitude que l’épave rapportée par le Californian avait appartenu au Franklin.

Expédiée, ainsi qu’il a été dit, sur la demande de M. William Andrew, cette épave arriva à San–Diégo par chemin de fer, et fut aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à l’examen de l’ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la construction du Franklin.

Le débris, rencontré par l’équipage du Californian au large de l’île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un morceau d’étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois avait été très détérioré, non par un long séjour dans l’eau, mais parce qu’il avait été exposé aux intempéries de l’air. De là cette conclusion qu’il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre lesquels s’était brisé le navire, puis qu’il s’en était détaché pour une cause quelconque — probablement sous l’action d’un courant — et qu’il allait en dérive depuis plusieurs mois ou plusieurs semaines, lorsqu’il avait été aperçu par les matelots du Californian. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine John? . . . Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre du Franklin.

C’est, en effet, ce qui fut établi à San–Diégo. À cet égard, il n’y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck, employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du chantier. On releva même la trace d’une armature en fer, qui reliait la guibre à l’extrémité de l’étrave, et les restes d’une couche de peinture rouge, à filet d’or, sur le rinceau dessiné à l’avant.

Ainsi, l’épave rapportée par le Californian appartenait sans conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans le bassin de la Malaisie.

Ce point acquis, il y avait lieu d’admettre l’explication donnée par le capitaine Ellis: puisque le Franklin avait été signalé dans la mer de Java, au sud-ouest de l’île Célèbes, il fallait nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la mer de Timor ou la mer d’Arafoura, pour aller se perdre contre les accores de la côte australienne.

L’envoi d’un bâtiment, qui aurait pour mission d’explorer le bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de l’Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et des Moluques? Il y avait lieu de l’espérer.

Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d’y prendre part personnellement, en s’embarquant sur le Dolly–Hope. Mais M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach Fren, parvinrent à l’en dissuader, non sans peine. Une navigation de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être compromise par la présence d’une femme à bord.

Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d’équipage du Dolly–Hope, et le capitaine Ellis prit ses dernières dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24