La Jangada, by Jules Verne

Chapitre Cinquième

L’amazone

«Le plus grand fleuve du monde entier5!» disait le lendemain Benito à Manoel Valdez.

5 L’affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de nouvelles découvertes n’avaient pas été faites encore, ne peut plus être tenue pour exacte aujourd’hui. Le Nil et le Missouri–Mississipi, d’après les derniers relèvements, paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de l’Amazone.

Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces molécules liquides qui, parties de l’énorme chaîne des Andes, allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l’océan Atlantique.

«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d’eau le plus considérable! répondit Manoel.

— Tellement considérable, ajouta Benito, qu’il la dessale à une grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de la côte, fait encore dériver les navires!

— Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de trente degrés en latitude!

— Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas moins de vingt-cinq degrés!

— Un bassin! s’écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette vaste plaine à travers laquelle court l’Amazone, cette savane qui s’étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la déclivité, sans une montagne pour en délimiter l’horizon!

— Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents, venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l’Europe ne sont que de simples ruisseaux!

— Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots, fixes ou en dérive, forment une sorte d’archipel et font à elles seules la monnaie d’un royaume!

— Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des lacs, comme on n’en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la Lombardie, l’Écosse et le Canada réunis!

— Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas dans l’océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de mètres cubes d’eau à l’heure!

— Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques, et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud–Amérique, comme si, en vérité, c’était l’océan Pacifique lui-même qui, par son canal, se déversait tout entier dans l’Atlantique!

— Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île, Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de tour! . . .

— Et dont l’Océan ne parvient à refouler les eaux qu’en soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une «pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la brise!

— Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu’à cinq mille kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!

— Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers tout le nord de l’Amérique, passant de la Magdalena à l’Ortequaza, de l’Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à l’Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable fût complet!

— Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique qui soit au monde!»

Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de l’incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Nouvelle–Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise, française, hollandaise et brésilienne!

Que de peuples, que de races, dont l’origine se perd dans les lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations. Nombres d’États réclament l’honneur de leur donner naissance! L’Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l’Équateur, la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité.

Aujourd’hui, cependant, il paraît hors de doute que l’Amazone naît au Pérou, dans le district d’Huaraco, intendance de Tarma, et qu’il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième et douzième degrés de latitude sud.

À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des montagnes de Titicaca, incomberait l’obligation de prouver que le véritable Amazone est l’Ucayali, qui se forme de la jonction du Paro et de l’Apurimac; mais cette opinion doit être désormais repoussée.

À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s’élève vers le nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se dirige franchement vers l’est qu’après avoir reçu un important tributaire, le Pante. Il s’appelle Marañon sur les territoires colombien et péruvien, jusqu’à la frontière brésilienne, ou plutôt Maranhao, car Marañon n’est autre chose que le nom portugais francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio Negro vient s’absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de Manao à la mer, c’est l’Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû aux Espagnols, à ces descendants de l’aventureux Orellana, dont les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu’il existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio Nhamunda, l’un des affluents moyens du grand fleuve.

Dès le principe, on peut déjà prévoir que l’Amazone deviendra un magnifique cours d’eau. Pas de barrages ni d’obstacles d’aucune sorte depuis sa source jusqu’à l’endroit où son cours, un peu rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux. Les chutes ne commencent à briser son courant qu’au point où il oblique vers l’est, pendant qu’il traverse le chaînon intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu’à sa source. Quoi qu’il en soit, ainsi que l’a fait observer Humboldt, il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours.

Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C’est le Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c’est le Chachapuyas, venu du sud-est. C’est, à gauche, le Marona et le Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s’y perd près de la Mission de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré qu’envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s’y jette à deux mille huit cents milles de l’Atlantique, et dont les bateaux peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux cents milles pour s’enfoncer jusqu’au coeur du Pérou. À droite enfin, près des Missions de San–Joachim-d’Omaguas, après avoir promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l’endroit où se termine le bassin supérieur de l’Amazone, grande artère grossie de nombreux cours d’eau qu’épanche le lac Chucuito dans le nord-est d’Arica.

Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d’Iquitos. En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de l’Amazone.

Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d’ajouter encore une qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le Livingstone, cet ancien Congo–Zaire-Loualaba. C’est que, quoi qu’aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l’Amazone coule à travers toute une partie salubre de l’Amérique méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents généraux de l’ouest. Ce n’est point une vallée encaissée dans de hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine, mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques peuvent librement parcourir.

Le professeur Agassiz s’élève avec raison contre cette prétendue insalubrité du climat d’un pays destiné, sans doute, à devenir le centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne s’échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et même des plus délicieux».

Aussi l’abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu constater que, si la température ne s’abaisse pas au-dessous de vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s’élève presque jamais au-dessus de trente-trois — ce qui donne, pour toute l’année, une moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés seulement.

Après de telles constatations, il est donc permis d’affirmer que le bassin de l’Amazone n’a rien des chaleurs torrides des contrées de l’Asie et de l’Afrique, traversées par les mêmes parallèles.

La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible aux larges brises que lui envoie l’océan Atlantique.

Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles l’incontestable droit de se dire les plus salubres d’un pays qui est déjà l’un des plus beaux de la terre.

Et qu’on ne croie pas que le système hydrographique de l’Amazone ne soit pas connu!

Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l’un des frères Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve en 1540, s’aventurait sans guide à travers ces régions, et, après dix-huit mois d’une navigation dont il a fait un récit merveilleux, il atteignait son embouchure.

En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l’Amazone jusqu’au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.

En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l’arc du méridien à l’Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des Odonais, s’embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu’à son confluent avec le Marafion, atteignait l’embouchure du Napo, le 31 juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite de Jupiter — ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de fixer exactement la longitude et la latitude de ce point — visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des résultats considérables: non seulement le cours de l’Amazone était établi d’une façon scientifique, mais il paraissait presque certain qu’il communiquait avec l’Orénoque.

Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon jusqu’au rio Napo.

Eh bien, depuis cette époque l’Amazone n’a pas cessé d’être visité en lui-même et dans tous ses principaux affluents.

En 1827 Lister–Maw, en 1834 et 1835 l’Anglais Smyth, en 1844 le lieutenant français commandant la Boulonnaise, le Brésilien Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à 1866, en 1867 l’ingénieur brésilien Franz Keller–Linzenger, et enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve, remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des principaux tributaires.

Mais le fait le plus considérable à l’honneur du gouvernement brésilien est celui-ci:

Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de l’Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et, afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil traita avec les pays limitrophes pour l’exploitation de toutes les voies fluviales dans le bassin de l’Amazone.

Aujourd’hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement installés, qui correspondent directement avec Liverpool, desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu’à Manao; d’autres remontent jusqu’à Iquitos; d’autres enfin, par le Tapajoz, le Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu’au coeur du Pérou et de la Bolivie.

On s’imagine aisément l’essor que prendra un jour le commerce dans tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.

Mais, à cette médaille de l’avenir, il y a un revers. Les progrès ne s’accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races indigènes.

Oui, sur le Haut–Amazone, bien des races d’Indiens ont déjà disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le Putumayo, si l’on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas l’ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit nombre, dans les forêts du Japura!

Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n’y a plus que quelques familles nomades d’Indiens à l’embouchure du Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le Coari, déserté. Peu d’Indiens Muras sur les rives du Purus. Des anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et d’indigènes, là où l’on a dénombré jusqu’à vingt-quatre nations différentes.

C’est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant les conquérants du Far–West s’effacent les Indiens du Nord–Amérique. Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la colonisation française.

Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de communication, si multipliés aujourd’hui, n’existaient pas, et le voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois, surtout dans les conditions où il allait se faire.

De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds:

«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court!

— Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque Minha ne doit être ma femme qu’au terme du voyage!»

http://ebooks.adelaide.edu.au/v/verne/jules/jangada/chapter5.html

Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24