La Jangada, by Jules Verne

Chapitre Neuvième

Secondes Recherches

Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit Manoel à part et lui dit:

«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À recommencer aujourd’hui dans les mêmes conditions, nous ne serons peut-être pas plus heureux!

Il le faut cependant, répondit Manoel.

— Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu’il revienne à la surface du fleuve?

— Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l’eau, et non à la suite d’une mort violente, il faudrait compter de cinq à six jours. Mais, comme il n’a disparu qu’après avoir été frappé mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le faire reparaître?»

Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque explication.

Tout être humain qui tombe à l’eau, est apte à flotter, à la condition que l’équilibre puisse s’établir entre la densité de son corps et celle de la couche liquide. Il s’agit bien entendu d’une personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le nez hors de l’eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il n’en est pas ainsi. Le premier mouvement d’un homme qui se noie est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l’eau; il redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, n’étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité de poids qu’elles perdraient si elles étaient complètement immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une immersion complète. En effet, l’eau pénètre, par la bouche, dans les poumons, prend la place de l’air qui les remplissait, et le corps coule par le fond.

Dans le cas, au contraire, où l’homme qui tombe à l’eau est déjà mort, il est dans des conditions très différentes et plus favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé plus haut lui sont interdits, et s’il s’enfonce, comme le liquide n’a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu’il n’a pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.

Manoel avait donc raison d’établir une distinction entre le cas d’un homme encore vivant et le cas d’un homme déjà mort qui tombe à l’eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est nécessairement plus long que dans le second.

Quant à la réapparition d’un corps, après une immersion plus on moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension de ses tissus cellulaires; son volume s’augmente sans que son poids s’accroisse, et, moins pesant alors que l’eau qu’il déplace, il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de flottabilité.

«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu’il est tombé dans le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des circonstances que l’on ne peut prévoir, il ne peut reparaître avant trois jours.

— Nous n’avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles recherches, mais autrement.

— Que prétends-tu faire? demanda Manoel.

— Plonger moi-même jusqu’au fond du fleuve, répondit Benito. Chercher de mes yeux, chercher de mes mains . . .

— Plonger cent fois, mille fois! s’écria Manoel. Soit! Je pense comme toi qu’il faut aujourd’hui procéder par une recherche directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes d’exploration. Non! c’est insuffisant, ce serait inutile, et nous risquerions d’échouer une seconde fois!

— As-tu donc d’autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, qui dévorait son ami du regard.

—Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire providentielle, qui peut nous venir en aide!

— Parle donc! parle donc!

— Hier, en traversant Manao, j’ai vu que l’on travaillait à la réparation de l’un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces travaux sous-marins se faisaient au moyen d’un scaphandre. Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus favorables!

— Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit immédiatement Benito.

Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au bassin de Frias, et qu’ils attendraient là les deux jeunes gens.

Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à l’entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s’empressa de mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.

«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous aider?

Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.

— Mais qui revêtira le scaphandre?

— Moi, répondit Benito.

— Benito, toi! s’écria Manoel.

— Je le veux!»

Il eût été inutile d’insister. Une heure après, le radeau, portant la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait dérivé jusqu’au bas de la berge où l’attendaient les embarcations.

On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de descendre sous les eaux, d’y rester un certain temps, sans que le fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée d’une vitre. C’est dans cette boule qu’est enfermée la tête du plongeur, et elle peut s’y mouvoir à l’aise. À cette boule se rattachent deux tuyaux: l’un sert à la sortie de l’air expiré, qui est devenu impropre au jeu des poumons; l’autre est en communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, suivant ce qui est convenu entre lui et l’équipe.

Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger qu’autrefois. L’homme, plongé dans le milieu liquide, se fait assez facilement à cet excès de pression qu’il supporte. Si, dans l’espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l’avait fait observer Araujo, pas un de ces amphibies n’avait été signalé la veille, et l’on sait qu’ils recherchent de préférence les eaux noires des affluents de l’Amazone. D’ailleurs, au cas d’un danger quelconque, le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d’un timbre placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler rapidement à la surface.

Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte d’épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il fut affalé par le fond.

Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la jangada, sous les ordres d’Araujo, le poussaient lentement avec leurs longues gaffes dans la direction convenue.

Les deux pirogues, montées, l’une par Fragoso, l’autre par Manoel, plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de l’Amazone.

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