Ile a helice, by Jules Verne

xi — Attaque et défense

Tel est le début de l’abominable complot préparé par le capitaine Sarol, auquel concourent les Malais recueillis avec lui sur Standard–Island, les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, les indigènes d’Erromango et îles voisines. Quel en sera le dénouement? On ne saurait le prévoir, étant données les conditions dans lesquelles se produit cette brusque et terrible agression.

Le groupe néo-hébridien ne comprend pas moins de cent cinquante îles, qui, sous la protection de l’Angleterre, forment une dépendance géographique de l’Australie. Toutefois, ici comme aux Salomon, situées dans le nord-ouest des mêmes parages, cette question du protectorat est une pomme de discorde entre la France et le Royaume–Uni. Et encore les États-Unis ne voient-ils pas d’un bon oeil l’établissement de colonies européennes au milieu d’un océan dont ils songent à revendiquer l’exclusive jouissance. En implantant son pavillon sur ces divers groupes, la Grande–Bretagne cherche à se créer une station de ravitaillement, qui lui serait indispensable dans le cas où les colonies australiennes échapperaient à l’autorité du Foreign–Office.

La population des Nouvelles-Hébrides se compose de nègres et de Malais, d’origine kanaque. Mais le caractère de ces indigènes, leur tempérament, leurs instincts, diffèrent suivant qu’ils appartiennent aux îles du nord ou aux îles du sud, — ce qui permet de partager cet archipel en deux groupes.

Dans le groupe septentrional, à l’île Santo, à la baie de Saint–Philippe, le type est plus relevé, de teint moins foncé, la chevelure moins crépue. Les hommes, trapus et forts, doux et pacifiques, ne se sont jamais attaqués aux comptoirs ni aux navires européens. Même observation en ce qui concerne l’île Vaté ou Sandwich, dont plusieurs bourgades sont florissantes, entre autres Port–Vila, capitale de l’archipel, — qui porte aussi le nom de Franceville — où nos colons utilisent les richesses d’un sol admirable, ses plantureux pâturages, ses champs propices à la culture, ses terrains favorables aux plantions de caféiers, de bananiers, de cocotiers et à la fructueuse industrie des «coprahmakers6». En ce groupe, les habitudes des indigènes se sont complètement modifiées depuis l’arrivée des Européens. Leur niveau moral et intellectuel s’est haussé. Grâce aux efforts des missionnaires, les scènes de cannibalisme, si fréquentes autrefois, ne se reproduisent plus. Par malheur, la race kanaque tend à disparaître, et il n’est que trop évident qu’elle finira par s’éteindre au détriment de ce groupe du nord, où elle s’est transformée au contact de la civilisation européenne.

6 Industrie qui utilise les noix de coco, lesquelles, après avoir été fendues et desséchées soit au soleil, soit au feu, fournissent cette pulpe désignée sous le nom de «coprah» qui entre dans la composition des savons de Marseille.

Mais ces regrets seraient très déplacés à propos des îles méridionales de l’archipel. Aussi n’est-ce pas sans raison que le capitaine Sarol a choisi le groupe du sud pour y organiser cette criminelle tentative contre Standard–Island. Sur ces îles, les indigènes, restés de véritables Papous, sont des êtres relégués au bas de l’échelle humaine, à Tanna comme à Erromango. De cette dernière surtout, un ancien sandalier a eu raison de dire au docteur Hayen: «Si cette île pouvait parler, elle raconterait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête!»

En effet, la race de ces Kanaques, d’origine inférieure, ne s’est, pas revivifiée avec le sang polynésien comme aux îles septentrionales. À Erromango, sur deux mille cinq cents habitants, les missionnaires anglicans, dont cinq ont été massacrés depuis 1839, n’en ont converti qu’une moitié au christianisme. L’autre est demeurée païenne.

D’ailleurs, convertis ou non, tous représentent encore ces indigènes féroces, qui méritent leur triste réputation, bien qu’ils soient de taille plus chétive, de constitution moins robuste que les naturels de l’île Santo ou de l’île Sandwich. De là, de sérieux dangers contre lesquels doivent se prémunir les touristes qui s’aventurent à travers ce groupe du sud.

Divers exemples qu’il convient de citer:

Il y a quelque cinquante ans, des actes de piraterie furent exercés contre le brick Aurore et durent être sévèrement réprimés par la France. En 1869, le missionnaire Gordon est tué à coups de casse-tête. En 1875, l’équipage d’un navire anglais, attaqué traîtreusement, est massacré, puis dévoré par les cannibales. En 1894, dans les archipels voisins de la Louisiade, à l’île Rossel, un négociant français et ses ouvriers, le capitaine d’un navire chinois et son équipage, périssent sous les coups de ces anthropophages. Enfin, le croiseur anglais Royalist est forcé d’entreprendre une campagne, afin de punir ces sauvages populations d’avoir massacré un grand nombre d’Européens. Et, quand on lui raconte cette histoire, Pinchinat, récemment échappé aux terribles molaires des Fidgiens, se garde maintenant de hausser les épaules.

Telle est la population chez laquelle le capitaine Sarol a recruté ses complices. Il leur a promis le pillage de cet opulent Joyau du Pacifique dont aucun habitant ne doit être épargné. De ces sauvages qui guettaient son apparition aux approches d’Erromango, il en est venu des îles voisines, séparées par d’étroits bras de mer — principalement de Tanna, qui n’est qu’à trente-cinq milles au sud. C’est elle qui a lancé les robustes naturels du district de Wanissi, farouches adorateurs du dieu Teapolo, et dont la nudité est presque complète, les indigènes de la Plage–Noire, de Sangalli, les plus, redoutables et les plus redoutés de l’archipel.

Mais, de ce que le groupe septentrional est relativement moins sauvage, il ne faut pas conclure qu’il n’a donné aucun contingent au capitaine Sarol. Au nord de l’île Sandwich, il y a l’île d’Api, avec ses dix-huit mille habitants, où l’on dévore les prisonniers, dont le tronc est réservé aux jeunes gens, les bras et les cuisses aux hommes faits, les intestins aux chiens et aux porcs. Il y a l’île de Paama, avec ses féroces tribus qui ne le cèdent point aux naturels d’Api. Il y a l’île de Mallicolo, avec ses Kanaques anthropophages. Il y a enfin l’île Aurora, l’une des plus mauvaises de l’archipel, dont aucun blanc ne fait sa résidence, et où, quelques années avant, avait été massacré l’équipage d’un côtre de nationalité française. C’est de ces diverses îles que sont venus des renforts au capitaine Sarol.

Dès que Standard–Island est apparue, dès qu’elle n’a plus été qu’à quelques encablures d’Erromango, le capitaine Sarol a envoyé le signal qu’attendaient les indigènes.

En quelques minutes, les roches à fleur d’eau ont livré passage à trois ou quatre mille sauvages.

Le danger est des plus graves, car ces Néo-Hébridiens, déchaînés sur la cité milliardaise, ne reculeront devant aucun attentat, aucune violence. Ils ont pour eux l’avantage de la surprise, et sont armés non seulement de longues zagaies à pointes d’os qui font de très dangereuses blessures, de flèches empoisonnées avec une sorte de venin végétal, mais aussi de ces fusils Snyders dont l’usage est répandu dans l’archipel.

Dès le début de cette affaire, préparée de longue main, puisque c’est ce Sarol qui marche à la tête des assaillants, il a fallu appeler la milice, les marins, les fonctionnaires, tous les hommes valides en état de combattre.

Cyrus Bikerstaff, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont gardé tout leur sang-froid. Le roi de Malécarlie a offert ses services, et s’il n’a plus la vigueur de la jeunesse, il en a du moins le courage. Les indigènes sont encore éloignés du côté de Bâbord-Harbour, où l’officier de port essaie d’organiser la résistance. Mais nul doute que les bandes ne tardent à se précipiter sur la ville.

Ordre est donné tout d’abord de fermer les portes de l’enceinte de Milliard–City, où la population s’était rendue presque tout entière pour les fêtes du mariage. Que la campagne et le parc soient ravagés, il faut s’y attendre. Que les deux ports et les fabriques d’énergie électrique soient dévastés, on doit le craindre. Que les batteries de l’Éperon et de la Poupe soient détruites, on ne peut l’empêcher. Le plus grand malheur serait que l’artillerie du Standard–Island se tournât contre la ville, et il n’est pas impossible que les Malais sachent la manoeuvrer . . .

Avant tout, sur la proposition du roi de Malécarlie, on fait rentrer dans l’hôtel de ville la plupart des femmes et des enfants.

Ce vaste hôtel municipal est plongé dans une profonde obscurité, comme l’île entière, car les appareils électriques ont cessé de fonctionner, les mécaniciens ayant dû fuir les assaillants.

Cependant, par les soins du commodore Simcoë, les armes qui étaient déposées à l’hôtel de ville sont distribuées aux miliciens et aux marins, et les munitions ne leur feront pas défaut. Après avoir laissé miss Dy avec Mrs Tankerdon et Coverley, Walter est venu se joindre au groupe dans lequel se tiennent Jem Tankerdon, Nat Coverley, Calistus Munbar, Pinchinat, Yvernès, Frascolin et Sébastien Zorn.

«Allons . . . il paraît que cela devait finir de cette façon! . . . murmure le violoncelliste.

— Mais ce n’est pas fini! s’écrie le surintendant. Non! ce n’est pas fini, et ce n’est pas notre chère Standard–Island qui succombera devant une poignée de Kanaques!»

Bien parlé, Calistus Munbar! Et l’on comprend que la colère te dévore, à la pensée que ces coquins de Néo-Hébridiens ont interrompu une fête si bien ordonnée! Oui, il faut espérer qu’on les repoussera . . . Par malheur, s’ils ne sont pas supérieurs en nombre, ils ont l’avantage de l’offensive.

Pourtant les détonations continuent d’éclater au loin, dans la direction des deux ports. Le capitaine Sarol a commencé par interrompre le fonctionnement des hélices, afin que Standard–Island ne puisse s’éloigner d’Erromango, où se trouve sa base d’opération.

Le gouverneur, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, réunis en comité de défense, ont d’abord songé à faire une sortie. Non, c’eût été sacrifier nombre de ces défenseurs dont on a tant besoin. Il n’y a pas plus de merci à espérer de ces sauvages indigènes, que de ces fauves qui, quinze jours auparavant, ont envahi Standard–Island. En outre, ne tenteront-ils pas de la faire échouer sur les roches d’Erromango pour la livrer ensuite au pillage? . . .

Une heure après, les assaillants sont arrivés devant les grilles de Milliard–City. Ils essaient de les abattre, elles résistent. Ils tentent de les franchir, on les défend à coups de fusil.

Puisque Milliard–City n’a pu être surprise dès le début, il devient difficile de forcer l’enceinte au milieu de cette profonde obscurité. Aussi le capitaine Sarol ramène-t-il les indigènes vers le parc et la campagne, où il attendra le jour.

Entre quatre et cinq heures du matin, les premières blancheurs nuancent l’horizon de l’est. Les miliciens et les marins, sous les ordres du commodore Simcoë et du colonel Stewart, laissant la moitié d’entre eux à l’hôtel de ville, vont se masser dans le square de l’observatoire, avec la pensée que le capitaine Sarol voudrait forcer les grilles de ce côté. Or, comme aucun secours ne peut venir du dehors, il faut à tout prix empêcher les indigènes de pénétrer dans la ville.

Le quatuor a suivi les défenseurs que leurs officiers entraînent vers l’extrémité de la Unième Avenue.

«Avoir échappé aux cannibales des Fidji, s’écrie Pinchinat, et être obligé de défendre ses propres côtelettes contre les cannibales des Nouvelles Hébrides! . . .

— Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable! répond Yvernès.

— Et je résisterai jusqu’à mon dernier morceau, comme le héros de Labiche!» ajoute Yvernès. Sébastien Zorn, lui, reste silencieux. On sait ce qu’il pense de cette aventure, ce qui ne l’empêchera pas de faire son devoir.

Dès les premières clartés, des coups de feu sont échangés à travers les grilles du square. Défense courageuse dans l’enceinte de observatoire. Il y a des victimes de part et d’autre. Du côté des Milliardais, Jem Tankerdon est blessé à l’épaule — légèrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de Malécarlie, bravant les balles des snyders, cherche à viser le capitaine Sarol, lequel ne s’épargne pas au milieu des indigènes.

En vérité, ils sont trop, ces assaillants! Tout ce qu’Erromango, Tanna et les îles voisines ont pu fournir de combattants, s’acharne contre Milliard–City. Une circonstance heureuse, pourtant, — et le commodore Simcoë a pu le constater, — c’est que Standard–Island, au lieu d’être drossée vers la côte d’Erromango, remonte sous l’influence d’un léger courant, et se dirige vers le groupe septentrional, bien qu’il eût mieux valu porter au large.

Néanmoins le temps s’écoule, les indigènes redoublent leurs efforts, et, malgré leur courageuse résistance, les défenseurs ne pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont arrachées. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le commodore Simcoë est forcé de se rabattre vers l’hôtel de ville, où il faudra se défendre comme dans une forteresse.

Tout en reculant, les miliciens et les marins cèdent pied à pied. Peut-être, maintenant qu’ils ont forcé l’enceinte de la ville, les Néo-Hébridiens, entraînés par l’instinct du pillage, vont-ils se disperser à travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux Milliardais de reprendre quelque avantage . . .

Vain espoir! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indigènes se jeter hors de la Unième Avenue. C’est par là qu’ils atteindront l’hôtel de ville, où ils réduiront les derniers efforts des assiégés. Lorsque le capitaine Sarol en sera maître, la victoire sera définitive. L’heure du pillage et du massacre aura sonné.

«Décidément . . . ils sont trop!» répète Frascolin, dont une zagaie vient d’effleurer le bras.

Et les flèches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul s’accentue.

Vers deux heures, les défenseurs ont été refoulés jusqu’au square de l’hôtel de ville. De morts, on en compte déjà une cinquantaine des deux parts, — de blessés, le double ou le triple. Avant que le palais municipal ait été envahi par les indigènes, on s’y précipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les enfants à chercher un refuge dans les appartements intérieurs, où ils seront à l’abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, Jem Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins se postent aux fenêtres, et le feu recommence avec une nouvelle violence.

«Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C’est notre dernière chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver!»

L’assaut est aussitôt donné par ordre du capitaine Sarol, qui se croit sûr du succès, bien que la tâche soit rude. En effet, les portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans artillerie. Les indigènes les attaquent à coups de hache, sous le feu des fenêtres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux. Mais cela n’est point pour arrêter leur chef, et, pourtant, s’il était tué, peut-être sa mort changerait-elle la face des choses . . .

Deux heures se passent. L’hôtel de ville résiste toujours. Si les balles déciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel Stewart, cherchent-ils à démonter le capitaine Sarol. Tandis que nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu’il soit invulnérable.

Et ce n’est pas lui, au milieu d’une fusillade plus nourrie que jamais, que la balle d’un snyders est venue frapper sur le balcon central. C’est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles étouffées, le sang lui remonte à la gorge. On l’emporte dans l’arrièresalon, où il ne tarde pas à rendre le dernier soupir. Ainsi a succombé celui qui fut le premier gouverneur de Standard–Island, administrateur habile, coeur honnête et grand.

L’assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes vont céder sous la hache des indigènes. Comment empêcher l’envahissement de cette dernière forteresse de Standard–Island? Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu’elle renferme, d’un massacre général?

Le roi de Malécarlie, Ethel Simcoë, le colonel Stewart, discutent alors s’il ne conviendrait pas de fuir par les derrières du palais. Mais où chercher refuge? . . . À la batterie de la Poupe? . . . Mais pourra-t-on l’atteindre? . . . À l’un des ports? . . . Mais les indigènes n’en sont-ils pas maîtres? . . . Et les blessés, déjà nombreux, se résoudra-t-on à les abandonner? . . .

En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature à modifier la situation.

Le roi de Malécarlie s’est avancé sur le balcon, sans prendre garde aux balles et flèches qui pleuvent autour de lui. Il épaule son fusil, il vise le capitaine Sarol, à l’instant où l’une des portes va livrer passage aux assaillants . . .

Le capitaine Sarol tombe raide.

Les Malais, arrêtés par cette mort, reculent en emportant le cadavre de leur chef, et la masse des indigènes se rejette vers les grilles du square.

Presque en même temps, des cris retentissent dans le haut de la Unième Avenue, où la fusillade éclate avec une nouvelle intensité.

Que se passe-t-il donc? . . . Est-ce que l’avantage est revenu aux défenseurs des ports et des batteries? . . . Est-ce qu’ils sont accourus vers la ville . . . Est-ce qu’ils tentent de prendre les indigènes à revers, malgré leur petit nombre? . . .

«La fusillade redouble du côté de l’observatoire? . . . dit le colonel Stewart.

— Quelque renfort qui arrive à ces coquins! répond le commodore Simcoë.

— Je ne le pense pas, observe le roi de Malécarlie, car ces coups de feu ne s’expliqueraient pas . . .

— Oui! . . . il y a du nouveau, s’écrie Pinchinat, et du nouveau à notre avantage . . .

— Regardez . . . regardez! réplique Calistus Munbar. Voici tous ces gueux qui commencent à décamper . . .

— Allons, mes amis, dit le roi de Malécarlie, chassons ces misérables de la ville . . . En avant! . . . » Officiers, miliciens, marins, tous descendent au rez-dechaussée et se précipitent par la grande porte . . . Le square est abandonné de la foule des sauvages qui s’enfuient, les uns le long de la Unième Avenue, les autres à travers les rues avoisinantes.

Quelle est au juste la cause de ce changement si rapide et si inattendu? . . . Faut-il l’attribuer à la disparition du capitaine Sarol . . . au défaut de direction qui s’en est suivi? . . . Est-il inadmissible que les assaillants, si supérieurs en force, aient été découragés à ce point par la mort de leur chef, et au moment où l’hôtel de ville allait être envahi? . . .

Entraînés par le commodore Simcoë et le colonel Stewart, environ deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades, descendent la Unième Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se retournent même pas pour-leur lancer une dernière balle ou une dernière flèche, et jettent snyders, arcs, zagaies.

«En avant! . . . en avant! . . . » crie le commodore Simcoë d’une voix éclatante. Cependant, aux abords de l’observatoire, les coups de feu redoublent . . . Il est certain qu’on s’y bat avec un effroyable acharnement . . . Un secours est-il donc arrivé à Standard–Island? . . . Mais quel secours . . . et d’où aurait-il pu venir? . . . Quoi qu’il en soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie à une incompréhensible panique. Sont-ils donc attaqués par des renforts venus de Bâbord-Harbour? . . . Oui . . . un millier de Néo-Hébridiens a envahi Standard–Island, sous la direction des colons français de l’île Sandwich! Qu’on ne s’étonne pas si le quatuor fut salué dans sa langue nationale, lorsqu’il rencontra ses courageux compatriotes! Voici dans quelles circonstances s’est effectuée cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse. Pendant la nuit précédente et depuis le lever du jour, Standard–Island n’avait cessé de dériver vers cette île Sandwich, où, on ne l’a point oublié, résidait une colonie française en voie de prospérité. Or, dès que les colons eurent vent de l’attaque opérée par le capitaine Sarol, ils résolurent, avec l’aide du millier d’indigènes soumis à leur influence, de venir au secours de l’île à hélice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l’île Sandwich ne pouvaient suffire . . . Que l’on juge de la joie de ces honnêtes colons, lorsque, dans la matinée, Standard–Island, poussée par le courant, arriva à la hauteur de l’île Sandwich. Aussitôt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des indigènes — à la nage pour la plupart, — et tous de débarquer à Bâbord-Harbour . . . En un instant, les hommes des batteries de l’Éperon et de la Poupe, ceux qui étaient restés dans les ports, purent se joindre à eux. À travers la campagne, à travers le parc, ils se portèrent vers Milliard–City, et, grâce à cette diversion, l’hôtel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, déjà ébranlés par la mort du capitaine Sarol. Deux heures après, les bandes néo-hébridiennes, traquées de toutes parts, n’ont plus cherché leur salut qu’en se précipitant dans la mer, afin ce gagner l’île Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coulé sous les balles de la milice.

Maintenant, Standard–Island n’a plus rien à craindre: elle est sauvée du pillage, du massacre, de l’anéantissement.

Il semble bien que l’issue de cette terrible affaire aurait dû donner lieu à des manifestations de joie publique et d’actions de grâce . . . Non! Oh! ces Américains toujours étonnants! On dirait que le résultat final ne les a pas surpris . . . qu’ils l’avaient prévu . . . Et pourtant, à quoi a-t-il tenu que la tentative du capitaine Sarol n’aboutît à une épouvantable catastrophe!

Toutefois, il est permis de croire que les principaux propriétaires de Standard–Island durent se féliciter in petto d’avoir pu conserver une propriété de deux milliards, et cela, au moment où le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley allait en assurer l’avenir.

Mentionnons que les deux fiancés, lorsqu’ils se sont revus, sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Personne, d’ailleurs, ne s’est avisé de voir là un manque aux convenances. Est-ce qu’ils n’auraient pas dû être mariés depuis vingt-quatre heures? . . .

Par exemple, où il ne faut pas chercher un exemple de cette réserve ultra-américaine, c’est dans l’accueil que nos artistes parisiens font aux colons français de l’île Sandwich. Quel échange de poignées de main! Quelles félicitations le Quatuor Concertant reçoit de ses compatriotes! Si les balles ont daigné les épargner, ils n’en ont pas moins fait crânement leur devoir, ces deux violons, cet alto et ce violoncelle! Quant à l’excellent Athanase Dorémus, qui est tranquillement resté dans la salle du casino, il attendait un élève, lequel s’obstine à ne jamais venir . . . et qui pourrait le lui reprocher? . . .

Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee qu’il soit, sa joie a été délirante. Que voulez-vous? Dans ses veines coule le sang de l’illustre Barnum, et on admettra volontiers que le descendant d’un tel ancêtre ne soit pas sui compos, comme ses concitoyens du Nord–Amérique!

Après l’issue de l’affaire, le roi de Malécarlie, accompagné de la reine, a regagné son habitation de la Trente-septième Avenue, où le conseil des notables lui portera les remerciements que méritent son courage et son dévouement à la cause commune.

Donc Standard–Island est saine et sauve. Son salut lui a coûté cher, — Cyrus Bikerstaff tué au plus fort de l’action, une soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou les flèches, à peu près autant parmi ces fonctionnaires, ces employés, ces marchands, qui se sont si bravement battus. À ce deuil public, la population s’associera tout entière, et le Joyau du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir.

Du reste, avec la rapidité d’exécution qui leur est propre, ces Milliardais vont promptement remettre les choses en état. Après une relâche de quelques jours à l’île Sandwich, toute trace de cette sanglante lutte aura disparu.

En attendant, il y a accord complet sur la question des pouvoirs militaires, qui sont conservés au commodore Simcoë. De ce chef, nulle difficulté, nulle compétition. Ni M. Jem Tankerdon ni M. Nat Coverley n’émettent aucune prétention à ce sujet. Plus tard, l’élection réglera l’importante question du nouveau gouverneur de Standard–Island.

Le lendemain, une imposante cérémonie appelle la population sur les quais de Tribord–Harbour. Les cadavres des Malais et des indigènes ont été jetés à la mer, il ne doit pas en être ainsi des citoyens morts pour la défense de l’île à hélice. Leurs corps, pieusement recueillis, conduits au temple et à la cathédrale, y reçoivent de justes honneurs. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff, comme les plus humbles, sont l’objet de la même prière et de la même douleur.

Puis ce funèbre chargement est confié à l’un des rapides steamers de Standard–Island, et le navire part pour Madeleine-bay, emportant ces précieuses dépouilles vers une terre chrétienne.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24