Ile a helice, by Jules Verne

X— Changement de propriétaires

Le départ de Standard–Island est fixé au 2 février. La veille, leurs excursions achevées, les divers touristes sont rentrés à Milliard–City. L’affaire Pinchinat a produit un bruit énorme. Tout le Joyau du Pacifique eût pris fait et cause pour Son Altesse, tant le Quatuor Concertant jouit de la sympathie universelle. Le conseil des notables a donné son entière approbation à l’énergique conduite du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Les journaux l’ont vivement félicité. Donc Pinchinat est devenu l’homme du jour. Voyez-vous un alto terminant sa carrière artistique dans l’estomac d’un Fidgien! . . . Il convient volontiers que les indigènes de Viti–Levou n’ont pas absolument renoncé à leurs goûts anthropophagiques. Après tout, c’est si bon, la chair humaine, à les en croire, et ce diable de Pinchinat est si appétissant!

Standard–Island appareille dès l’aurore, et prend direction sur les Nouvelles-Hébrides. Ce détour va l’éloigner ainsi d’une dizaine de degrés, soit deux cents lieues vers l’ouest. On ne peut l’éviter, puisqu’il s’agit de déposer le capitaine Sarol et ses compagnons aux Nouvelles-Hébrides. Il n’y pas lieu de le regretter, d’ailleurs. Chacun est heureux de rendre service à ces braves gens — qui ont montré tant de courage dans la lutte contre les fauves. Et puis ils paraissent si satisfaits d’être rapatriés dans ces conditions, après cette longue absence! En outre, ce sera une occasion de visiter ce groupe que les Milliardais ne connaissent pas encore.

La navigation s’effectue avec une lenteur calculée. En effet, c’est dans les parages compris entre les Fidji et les Nouvelles-Hébrides, par cent soixante-dix degrés trente-cinq minutes de longitude est, et par dix-neuf degrés treize minutes de latitude sud, que le steamer, expédié de Marseille au compte des familles Tankerdon et Coverley, doit rejoindre Standard–Island.

Il va sans dire que le mariage de Walter et de miss Dy est plus que jamais l’objet des préoccupations universelles. Pourrait-on songer à autre chose? Calistus Munbar n’a pas une minute à lui. Il prépare, il combine les divers éléments d’une fête qui comptera dans les fastes de l’île à hélice. S’il maigrissait à la tâche, cela ne surprendrait personne.

Standard–Island ne marche qu’à la moyenne de vingt à vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures. Elle s’avance jusqu’en vue de Viti, dont les rives superbes sont bordées de forêts luxuriantes d’une sombre verdure. On emploie trois jours à se déplacer sur ces eaux tranquilles, depuis l’île Wanara jusqu’à l’île Ronde. La passe, à laquelle les cartes assignent ce dernier nom, offre une large voie au Joyau du Pacifique qui s’y engage en douceur. Nombre de baleines, troublées et affolées, donnent de la tête contre sa coque d’acier, qui frémit de ces coups. Que l’on se rassure, les tôles des compartiments sont solides, et il n’y a pas d’avaries à craindre.

Enfin, dans l’après-midi du 6, les derniers sommets des Fidji s’abaissent sous l’horizon. À ce moment, le commodore Simcoë vient d’abandonner le domaine polynésien pour le domaine mélanésien de l’océan Pacifique.

Pendant les trois jours qui suivent, Standard–Island continue à dériver vers l’ouest, après avoir atteint en latitude le dix-neuvième degré. Le 10 février, elle se trouve dans les parages où le steamer attendu d’Europe doit la rallier. Le point, reproduit sur les pancartes de Milliard–City, est connu de tous les habitants. Les vigies de l’observatoire sont en éveil. L’horizon est fouillé par des centaines de longues-vues, et, dès que le navire sera signalé . . . Toute la population est dans l’attente . . . N’est-ce pas comme le prologue de cette pièce si demandée du public, qui se terminera au dénouement par le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley? . . .

Standard–Island n’a donc plus qu’à demeurer stationnaire, à se maintenir contre les courants de ces mers resserrées entre les archipels. Le commodore Simcoë donne ses ordres en conséquence, et ses officiers en surveillent l’exécution.

«La situation est décidément des plus intéressantes!» dit ce jour-là Yvernès.

C’était pendant les deux heures de far niente que ses camarades et lui s’accordaient d’habitude après leur déjeuner de midi.

«Oui, répondit Frascolin, et nous n’aurons pas lieu de regretter cette campagne à bord de Standard–Island . . . quoi qu’en pense notre ami Zorn . . .

— Et son éternelle scie . . . scie majeure avec cinq dièzes! ajoute cet incurable Pinchinat.

— Oui . . . et surtout quand elle sera finie, cette campagne, réplique le violoncelliste, et lorsque nous aurons empoché le quatrième trimestre des appointements que nous aurons bien gagnés . . .

— Eh! fait Yvernès, en voilà trois que la Compagnie nous a réglés depuis notre départ, et j’approuve fort Frascolin, notre précieux comptable, d’avoir envoyé cette forte somme à la banque de New–York!»

En effet, le précieux comptable a cru sage de verser cet argent, par l’entremise des banquiers de Milliard–City, dans une des honorables caisses de l’Union. Ce n’était point défiance, mais uniquement parce qu’une caisse sédentaire paraît offrir plus de sécurité qu’une caisse flottante, au-dessus des cinq à six mille mètres de profondeur que mesure communément le Pacifique.

C’est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumées des cigares et des pipes, qu’Yvernès fut conduit à présenter l’observation suivante:

«Les fêtes du mariage promettent d’être splendides, mes amis. Notre surintendant n’épargne ni son imagination ni ses peines, c’est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de Milliard–City verseront des vins généreux, je n’en doute pas. Pourtant, savez-vous ce qui manquera à cette cérémonie? . . .

— Une cataracte d’or liquide coulant sur des rochers de diamants! s’écrie Pinchinat.

— Non, répond Yvernès, une cantate . . .

— Une cantate? . . . réplique Frascolin.

— Sans doute, dit Yvernès. On fera de la musique, nous jouerons nos morceaux les plus en vogue, appropriés à la circonstance . . . mais s’il n’y a pas de cantate, de chant nuptial, d’épithalame en l’honneur des mariés . . .

— Pourquoi non, Yvernès? dit Frascolin. Si tu veux te charger de faire rimer flamme avec âme et jours avec amours pendant une douzaine de vers de longueur inégale, Sébastien Zorn, qui a fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de mettre ta poésie en musique . . .

— Excellente idée! s’exclame Pinchinat. Ça te va-t-il, vieux bougon bougonnant? . . . Quelque chose de bien matrimonial, avec beaucoup de spiccatos, d’allégros, de molto agitatos, et une coda délirante . . . à cinq dollars la note . . .

— Non . . . pour rien . . . cette fois . . . répond Frascolin. Ce sera l’obole du Quatuor Concertant à ces nababissimes de Standard–Island.» C’est décidé, et le violoncelliste se déclare prêt à implorer les inspirations du dieu de la Musique, si le dieu de la Poésie verse les siennes dans le coeur d’Yvernès.

Et c’est de cette noble collaboration qu’allait sortir la Cantate des Cantates, à l’imitation du Cantique des Cantiques, en l’honneur des Tankerdon unis aux Coverley.

Dans l’après-midi du 10, le bruit se répand qu’un grand steamer est en vue, venant du nord-est. Sa nationalité n’a pu être reconnue, car il est encore distant d’une dizaine de milles, au moment où les brumes du crépuscule ont assombri la mer.

Ce steamer semblait forcer de vapeur, et on doit tenir pour certain qu’il se dirige vers Standard–Island. Très vraisemblablement, il ne veut accoster que le lendemain au lever du soleil.

La nouvelle produit un indescriptible effet. Toutes les imaginations féminines sont en émoi à la pensée des merveilles de bijouterie, de couture, de modes, d’objets d’art, apportées par ce navire transformé en une énorme corbeille de mariage . . . de la force de cinq à six cents chevaux!

On ne s’est pas trompé, et ce navire est bien à destination de Standard–Island. Aussi, dès le matin, a-t-il doublé la jetée de Tribord–Harbour, développant à sa corne le pavillon de la Standard–Island Company

Soudain, autre nouvelle que les téléphones transmettent à Milliard–City: le pavillon de ce bâtiment est en berne.

Qu’est-il arrivé? . . . Un malheur . . . un décès abord? . . . Ce serait là un fâcheux pronostic pour ce mariage qui doit assurer l’avenir de Standard–Island.

Mais voici bien autre chose. Le bateau en question n’est point celui qui est attendu et il n’arrive pas d’Europe. C’est précisément du littoral américain, de la baie Madeleine, qu’il vient. D’ailleurs, le steamer, chargé des richesses nuptiales, n’est pas en retard. La date du mariage est fixée au 27, on n’est encore qu’au 11 février, et il a le temps d’arriver.

Alors que prétend ce navire? . . . Quelle nouvelle apporte-t-il . . . Pourquoi ce pavillon en berne? . . . Pourquoi la Compagnie l’a-t-elle expédié jusqu’en ces parages des Nouvelles-Hébrides, où il savait rencontrer Standard–Island? . . .

Est-ce donc qu’elle avait à faire aux Milliardais quelque pressante communication d’une exceptionnelle gravité? . . .

Oui, et on ne doit pas tarder à l’apprendre.

À peine le steamer est-il à quai, qu’un passager en débarque.

C’est un des agents supérieurs de la Compagnie, qui se refuse à répondre aux questions des nombreux et impatients curieux, accourus sur le pier de Tribord–Harbour.

Un tram était prêt à partir, et, sans perdre un instant, l’agent saute dans l’un des cars.

Dix minutes après, arrivé à l’hôtel de ville, il demande une audience au gouverneur, «pour affaire urgente», — audience qui est aussitôt consentie.

Cyrus Bikerstaff reçoit cet agent dans son cabinet dont la porte est fermée.

Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que chacun des membres du conseil des trente notables est prévenu téléphoniquement d’avoir à se réunir d’urgence dans la salle des séances.

Entre temps, les imaginations vont grand train dans les ports comme dans la ville, et l’appréhension, succédant à la curiosité, est au comble.

À huit heures moins vingt, le conseil est assemblé sous la présidence du gouverneur, assisté de ses deux adjoints. L’agent fait alors la déclaration suivante:

«À la date du 23 janvier, la Standard–Island Company limited a été mise en état de faillite, et M. William T. Pomering a été nommé liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des intérêts de ladite Société.»

M. William T. Pomering, auquel sont dévolues ces fonctions, c’est l’agent en personne.

La nouvelle se répand, et la vérité est qu’elle ne provoque pas l’effet qu’elle eût produit en Europe. Que voulez-vous? Standard–Island, c’est «un morceau détaché de la grande partition des États-Unis d’Amérique», comme dit Pinchinat. Or, une faillite n’est point pour étonner des Américains, encore moins pour les prendre au dépourvu . . . N’est-ce pas une des phases naturelles aux affaires, un incident acceptable et accepté? . . . Les Milliardais envisagent donc le cas avec leur flegme habituel . . . La Compagnie a sombré . . . soit. Cela peut arriver aux sociétés financières les plus honorables . . . Son passif est-il considérable? . . . Très considérable, ainsi que le fait connaître le bilan établi par le liquidateur: cinq cent millions de dollars, ce qui fait deux milliards cinq cent millions de francs . . . Et qui a causé cette faillite? . . . Des spéculations, — insensées si l’on veut, puisqu’elles ont mal tourné, — mais qui auraient pu réussir . . . une immense affaire pour la fondation d’une ville nouvelle sur des terrains de l’Arkansas, lesquels se sont engloutis à la suite d’une dépression géologique que rien ne pouvait faire prévoir . . . Après tout, ce n’est pas la faute de la Compagnie, et, si les terrains s’enfoncent, on ne peut s’étonner que des actionnaires soient enfoncés du même coup . . . Quelque solide que paraisse l’Europe, cela pourra bien lui arriver un jour . . . Rien à craindre de ce genre, d’ailleurs, avec Standard–Island, et cela ne démontre-t-il pas victorieusement sa supériorité sur le domaine des continents ou des îles terrestres? . . .

L’essentiel, c’est d’agir. L’actif de la Compagnie se compose hic et nunc de la valeur de l’île à hélice, coque, usines, hôtels, maisons, campagne, flotille, — en un mot, tout ce que porte l’appareil flottant de l’ingénieur William Tersen, tout ce qui s’y rattache, et, en outre, les établissements de Madeleine-bay. Est-il à propos qu’une nouvelle Société se fonde pour l’acheter en bloc, à l’amiable ou aux enchères? . . . Oui . . . pas d’hésitation à cet égard, et le produit de cette vente sera appliqué à la liquidation des dettes de la Compagnie . . . Mais, en fondant cette Société nouvelle, serait-il nécessaire de recourir à des capitaux étrangers? . . . Est-ce que les Milliardais ne sont pas assez riches pour «se payer» Standard–Island rien qu’avec leurs propres ressources? . . . De simples locataires, n’est-il pas préférable qu’ils deviennent propriétaires de ce Joyau du Pacifique? . . . Leur administration ne vaudra-t-elle pas celle de la Compagnie écroulée? . . .

Ce qu’il y a de milliards dans le portefeuille des membres du conseil des notables, on le sait de reste. Aussi sont-ils d’avis qu’il convient d’acheter Standard–Island et sans retard. Le liquidateur a-t-il pouvoir de traiter? . . . Il l’a. D’ailleurs, si la Compagnie a quelque chance de trouver à bref délai les sommes indispensables à sa liquidation, c’est bien dans la poche des notables de Milliard–City, dont quelques-uns comptent déjà parmi ses plus forts actionnaires. À présent que la rivalité a cessé entre les deux principales familles et les deux sections de la ville, la chose ira toute seule. Chez les Anglo–Saxons des États-Unis, les affaires ne traînent pas. Aussi les fonds sont-ils faits séance tenante. De l’avis du conseil des notables, inutile de procéder par une souscription publique. Jem Tankerdon, Nat Coverley et quelques autres offrent quatre cent millions de dollars. Pas de discussion, d’ailleurs, sur ce prix . . . C’est à prendre ou à laisser . . . et le liquidateur prend.

Le conseil s’était réuni à huit heures treize dans la salle de l’hôtel de ville. Quand il se sépare, à neuf heures quarante-sept, la propriété de Standard–Island est passée entre les mains des deux «archirichissimes» Milliardais et de quelques autres de leurs amis sous la raison sociale Jem Tankerdon, Nat Coverley and Co.

De même que la nouvelle de la faillite de la Compagnie n’a, pour ainsi dire, apporté aucun trouble chez la population de l’île à hélice, de même la nouvelle de l’acquisition faite par les principaux notables n’a produit aucune émotion. On trouve cela chose très naturelle, et, eût-il fallu réunir une somme plus considérable, les fonds auraient été faits en un tour de main. C’est une profonde satisfaction pour ces Milliardais de sentir qu’ils sont chez eux, ou, au moins, qu’ils ne dépendent plus d’une Société étrangère. Aussi le Joyau du Pacifique, représenté par toutes ses classes, employés, agents, fonctionnaires, officiers, miliciens, marins, veut-il adresser des remerciements aux deux chefs de famille qui ont si bien compris l’intérêt général.

Ce jour-là, dans un meeting tenu au milieu du parc, une motion est faite à ce sujet et suivie d’une triple salve de hurrahs et de hips. Aussitôt nomination de délégués, et envoi d’une députation aux hôtels Coverley et Tankerdon.

Elle est reçue avec bonne grâce, et elle emporte l’assurance que rien ne sera changé aux règlements, usages et coutumes de Standard–Island. L’administration restera ce qu’elle est! Tous les fonctionnaires seront conservés dans leurs fonctions, tous les employés dans leurs emplois.

Et comment eût-il pu en être autrement? . . .

Donc il résulte de ceci, que le commodore Ethel Simcoë demeure chargé des services maritimes, ayant la haute direction des déplacements de Standard–Island, conformément aux itinéraires arrêtés en conseil des notables. De même pour le commandement des milices que garde le colonel Stewart. De même pour les services de l’observatoire qui ne sont pas modifiés, et le roi de Malécarlie n’est point menacé dans sa situation d’astronome. Enfin personne n’est destitué de la place qu’il occupe, ni dans les deux ports, ni dans les fabriques d’énergie électrique, ni dans l’administration municipale. On ne remercie même pas Athanase Dorémus de ses inutiles fonctions, bien que les élèves s’obstinent à ne point fréquenter le cours de danse, de maintien et de grâces.

Il va de soi que rien n’est changé au traité passé avec le Quatuor Concertant, lequel, jusqu’à la fin de la campagne, continuera à toucher les invraisemblables émoluments qui lui ont été attribués par son engagement.

«Ces gens-la sont extraordinaires! dit Frascolin, lorsqu’il apprend que l’affaire est réglée à la satisfaction commune.

— Cela tient à ce qu’ils ont le milliard coulant! répond Pinchinat.

— Peut-être aurions-nous pu profiter de ce changement de propriétaires pour résilier notre traité . . . fait observer Sébastien Zorn, qui ne veut pas démordre de ses absurdes préventions contre Standard–Island.

— Résilier! s’écrie Son Altesse. Eh bien! fais seulement mine d’essayer!» Et, de sa main gauche dont les doigts s’ouvrent et se ferment comme s’il démanchait sur la quatrième corde, il menace le violoncelliste de lui envoyer un de ces coups de poing qui réalisent une vitesse de huit mètres cinquante à la seconde. Cependant une modification va être apportée dans la situation du gouverneur. Cyrus Bikerstaff, étant le représentant direct de la Standard–Island Company, croit devoir résigner ses fonctions. En somme, cette détermination paraît logique en l’état actuel des choses. Aussi la démission est-elle acceptée, mais dans des termes les plus honorables pour le gouverneur. Quant à ses deux adjoints, Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt, à demi ruinés par la faillite de la Compagnie, dont ils étaient gros actionnaires, ils ont l’intention de quitter l’île à hélice par un des prochains steamers.

Toutefois, Cyrus Bikerstaff accepte de rester à la tête de l’administration municipale jusqu’à la fin de la campagne.

Ainsi s’est accomplie sans bruit, sans discussions, sans troubles, sans rivalités, cette importante transformation financière du domaine de Standard–Island. Et l’affaire s’est si sagement, si rapidement opérée, que dès ce jour-là le liquidateur a pu se rembarquer, emportant les signatures des principaux acquéreurs, avec la garantie du conseil des notables.

Quant à ce personnage, si prodigieusement considérable, qui a nom Calistus Munbar, surintendant des beaux-arts et des plaisirs de l’incomparable Joyau du Pacifique, il est simplement confirmé dans ses attributions, émoluments, bénéfices, et, en vérité, aurait-on jamais pu trouver un successeur à cet homme irremplaçable?

«Allons! fait observer Frascolin, tout est au mieux, l’avenir de Standard–Island est assuré, elle n’a plus rien à craindre . . .

— Nous verrons!» murmure le têtu violoncelliste. Voilà dans quelles conditions va maintenant s’accomplir le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Les deux familles seront unies par ces intérêts pécuniaires qui, en Amérique comme ailleurs, forment les plus solides liens sociaux. Quelle assurance de prospérité pour les citoyens de Standard–Island. Depuis qu’elle appartient aux principaux Milliardais, il semble qu’elle soit plus indépendante qu’elle ne l’était, plus maîtresse de ses destinées! Auparavant, une amarre la rattachait à cette baie Madeleine des États-Unis, et cette amarre, elle vient de la rompre!

À présent, tout à la fête!

Est-il nécessaire d’insister sur la joie des parties en cause, d’exprimer ce qui est inexprimable, de peindre le bonheur qui rayonne autour d’elles? Les deux fiancés ne se quittent plus. Ce qui a paru être un mariage de convenance pour Walter Tankerdon et miss Dy Coverley est réellement un mariage de coeur. Tous deux s’aiment d’une affection dans laquelle l’intérêt n’entre pour rien, que l’on veuille bien le croire. Le jeune homme et la jeune fille possèdent ces qualités qui doivent leur assurer la plus heureuse des existences. C’est une âme d’or, ce Walter, et soyez convaincus que l’âme de miss Dy est faite du même métal, — au figuré s’entend, et non dans le sens matériel qu’autoriseraient leurs millions. Ils sont créés l’un pour l’autre, et jamais cette phrase, tant soit peu banale, n’a eu un sens plus strict. Ils comptent les jours, ils comptent les heures qui les séparent de cette date si désirée du 27 février. Ils ne regrettent qu’une chose, c’est que Standard–Island ne se dirige pas vers le cent quatre-vingtième degré de longitude, car, venant de l’ouest à présent, elle devrait effacer vingt-quatre heures de son calendrier. Le bonheur des futurs serait avancé d’un jour. Non! c’est en vue des Nouvelles-Hébrides que la cérémonie doit s’accomplir, et force est de se résigner.

Observons, d’ailleurs, que le navire, chargé de toutes ces merveilles de l’Europe, le «navire-corbeille» n’est pas encore arrivé. Par exemple, voilà un luxe de choses dont les deux fiancés se passeraient volontiers, et qu’ont-ils besoin de ces magnificences quasi-royales? Ils se donnent mutuellement leur amour, et leur en faut-il davantage?

Mais les familles, mais les amis, mais la population de Standard–Island, désirent que cette cérémonie soit entourée d’un éclat extraordinaire. Aussi les lunettes sont-elles obstinément braquées vers l’horizon de l’est. Jem Tankerdon et Nat Coverley ont même promis une forte prime à quiconque signalera le premier ce steamer que son propulseur ne poussera jamais assez vite au gré de l’impatience publique.

Entre temps, le programme de la fête est élaboré avec soin. Il comprend les jeux, les réceptions, la double cérémonie au temple protestant et à la cathédrale catholique, la soirée de gala à l’hôtel municipal, le festival dans le parc. Calistus Munbar a l’oeil à tout, il se prodigue, il se dépense, on peut bien dire qu’il se ruine au point de vue de la santé. Que voulez-vous! Son tempérament l’entraîne, on ne l’arrêterait pas plus qu’un train lancé à toute vitesse.

Quant à la cantate, elle est prête. Yvernès le poète et Sébastien Zorn le musicien se sont montrés dignes l’un de l’autre. Cette cantate sera chantée par les masses chorales d’une société orphéonique, qui s’est fondée tout exprès. L’effet en sera très grand, lorsqu’elle retentira dans le square de l’observatoire, électriquement éclairé à la nuit tombante. Puis viendra la comparution des jeunes époux devant l’officier de l’état civil, et le mariage religieux se célébrera à minuit, au milieu des féeriques embrasements de Milliard–City.

Enfin, le navire attendu est signalé au large. C’est une des vigies de Tribord–Harbour qui gagne la prime, laquelle se chiffre par un nombre respectable de dollars.

Il est neuf heures du matin, le 19 février, lorsque ce steamer double la jetée du port, et le débarquement commence aussitôt.

Inutile de donner par le détail la nomenclature des articles, bijoux, robes, modes, objets d’art, qui composent cette cargaison nuptiale. Il suffît de savoir que l’exposition qui en est faite dans les vastes salons de l’hôtel Coverley, obtient un succès sans précédent. Toute la population de Milliard–City a voulu défiler devant ces merveilles. Que nombre de ces personnages invraisemblablement riches puissent se procurer ces magnifiques produits en y mettant le prix, soit. Mais il faut aussi compter avec le goût, le sens artiste, qui ont présidé à leur choix, et l’on ne saurait trop les admirer. Au surplus, les étrangères curieuses de connaître la nomenclature des dits articles pourront se reporter aux numéros du Starboard–Chronicle et du New–Herald des 21 et 22 février. Si elles ne sont pas satisfaites, c’est que la satisfaction absolue n’est pas de ce monde.

«Fichtre! dit simplement Yvernès, quand il est sorti des salons de l’hôtel de la Quinzième Avenue en compagnie de ses trois camarades.

— Fichtre! me paraît une expression juste entre toutes, fait observer Pinchinat. C’est à vous donner envie d’épouser miss Dy Coverley sans dot . . . rien que pour elle-même!»

Quant aux jeunes fiancés, la vérité est qu’ils n’ont accordé qu’une vague attention à ce stock des chefs-d’oeuvre de l’art et de la mode.

Cependant, depuis l’arrivée du steamer, Standard–Island a repris la direction de l’ouest afin de rallier les Nouvelles-Hébrides. Si on est en vue de l’une des îles du groupe avant la date du 27, le capitaine Sarol débarquera avec ses compagnons, et Standard–Island commencera sa campagne de retour.

Ce qui va faciliter cette navigation, dans ces parages de l’Ouest–Pacifique, c’est qu’ils sont très familiers au capitaine malais. Sur la demande du commodore Simcoë, qui a réclamé ses services, il se tient en permanence à la tour de l’observatoire. Dès que les premières hauteurs apparaîtront, rien ne sera plus aisé que d’approcher l’île Erromango, l’une des plus orientales du groupe, — ce qui permettra d’éviter les nombreux écueils des Nouvelles-Hébrides.

Est-ce hasard, ou le capitaine Sarol, désireux d’assister aux fêtes du mariage, s’est-il appliqué à ne manoeuvrer qu’avec une certaine lenteur, mais les premières îles ne sont signalées que dans la matinée du 27 février, — précisément le jour fixé pour la cérémonie nuptiale.

Peu importe, du reste. Le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley n’en sera pas moins heureux pour avoir été célébré en vue des Nouvelles-Hébrides, et, si cela doit causer tant de plaisir à ces braves Malais, — ils ne le dissimulent point, — libre à eux de prendre part aux fêtes de Standard–Island. Rencontré d’abord quelques îlots du large, et, après les avoir dépassés sur les indications très précises du capitaine Sarol, l’île à hélice se dirige vers Erromango, en laissant au sud les hauteurs de l’île Tanna. En ces parages, Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ne sont pas éloignés, — trois cents milles au plus, — des possessions françaises de cette partie du Pacifique, les îles Loyalty et la Nouvelle–Calédonie, ce pénitentiaire qui est situé aux antipodes de la France. Erromango est très boisée à l’intérieur, accidentée de multiples collines, au pied desquelles s’étendent de larges plateaux cultivables. Le commodore Simcoë s’arrête à un mille de la baie de Cook de la côte orientale. Il n’eût pas été prudent de s’approcher davantage, car les bandes corralligènes s’avancent à fleur d’eau jusqu’à un demi-mille en mer. Du reste, l’intention du gouverneur Cyrus Bikerstaff n’est point de stationner devant cette île, ni de relâcher en aucune autre de l’archipel. Après les fêtes, les Malais débarqueront, et Standard–Island remontera vers l’Équateur pour revenir à la baie Madeleine.

Il est une heure après midi, lorsque Standard–Island demeure stationnaire. Par ordre des autorités, tout le monde a sa liberté, fonctionnaires et employés, marins et miliciens, à l’exception des douaniers de garde dans les postes du littoral que rien ne doit distraire de leur surveillance. Inutile de dire que le temps est magnifique, rafraîchi par la brise de mer. Suivant l’expression consacrée, «le soleil s’est mis de la partie». «Positivement, ce disque orgueilleux paraît être aux ordres de ces rentiers! s’écrie Pinchinat. Ils lui enjoindraient, comme autrefois Josué, de prolonger le jour, qu’il leur obéirait! . . . O puissance de l’or!» Il n’y a pas lieu d’insister sur les divers numéros du programme à sensation, tel que l’a rédigé le surintendant des plaisirs de Milliard City. Dès trois heures, tous les habitants, ceux de la campagne comme ceux de la ville et des ports, affluent dans le parc, le long des rives de la Serpentine. Les notables se mêlent familièrement au populaire. Les jeux sont suivis avec un entrain, auquel l’appât des prix à gagner n’est pas étranger peut-être. Des bals sont organisés en plein air. Le plus brillant est donné dans l’une des grandes salles du casino, où les jeunes gens, les jeunes femmes, les jeunes filles, font assaut de grâce et d’animation. Yvernès et Pinchinat prennent part à ces danses, et ne le cèdent à personne, quand il s’agit d’être le cavalier des plus jolies milliardaises. Jamais Son Altesse n’a été si aimable, jamais elle n’a eu tant d’esprit, jamais elle n’a eu un tel succès. Qu’on ne s’étonne donc pas si, au moment où l’une de ses danseuses lui dit après une valse tourbillonnante: «Ah! monsieur, je suis en eau!» il a osé répondre: «En eau de Vals, miss, en eau de Vals!» Frascolin, qui l’écoute, rougit jusqu’aux oreilles, et Yvernès, qui l’entend, se demande si les foudres du ciel ne vont pas éclater sur la tête du coupable! Ajoutons que les familles Tankerdon et Coverley sont au complet, et les gracieuses soeurs de la jeune fille se montrent très heureuses de son bonheur. Miss Dy se promène au bras de Walter, — ce qui ne saurait blesser les convenances, lorsqu’il s’agit de citoyens originaires de la libre Amérique. On applaudit ce groupe sympathique, on l’acclame, on lui offre des fleurs, on lui décerne des compliments qu’il reçoit en montrant une parfaite affabilité.

Et pendant les heures qui se succèdent, les rafraîchissements servis à profusion ne laissent pas d’entretenir la belle humeur du public.

Le soir venu, le parc resplendit des feux électriques que les lunes d’aluminium versent à torrents. Le soleil a sagement fait de disparaître sous l’horizon! N’aurait-il pas été humilié devant ces effluences artificielles, qui rendent la nuit aussi claire que le jour.

La cantate est chantée entre neuf et dix heures, — avec quel succès, il ne sied ni au poète ni au compositeur d’en convenir. Et peut-être même, à ce moment, le violoncelliste a-t-il senti se dissoudre ses injustes préventions contre le Joyau du Pacifique . . .

Onze heures sonnant, un long cortège processionnal se dirige vers l’hôtel de ville. Walter Tankerdon et miss Dy Coverley marchent au milieu de leurs familles. Toute la population les accompagne en remontant la Unième Avenue.

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff se tient dans le grand salon de l’hôtel municipal. Le plus beau de tous les mariages qu’il lui aura été donné de célébrer pendant sa carrière administrative, va s’accomplir . . .

Soudain des cris éclatent vers l’extrême quartier de la section bâbordaise.

Le cortège s’arrête à mi-avenue.

Presque aussitôt, avec ces cris qui redoublent, de lointaines détonations se font entendre.

Un instant après, quelques douaniers, — plusieurs blessés, — se précipitent hors du square de l’hôtel de ville.

L’anxiété est au comble. À travers la foule se propage cette épouvante irraisonnée qui naît d’un danger inconnu . . .

Cyrus Bikerstaff paraît sur le perron de l’hôtel, suivi du commodore Simcoë, du colonel Stewart et des notables qui sont venus les rejoindre.

Aux questions qui leur sont faites, les douaniers répondent que Standard–Island vient d’être envahie par une bande de Néo-Hébridiens, — trois ou quatre mille, — et le capitaine Sarol est à leur tête.

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