Ile a helice, by Jules Verne

iv — Ultimatum britannique

Pendant cette dernière semaine de l’année, consacrée aux joies du Christmas, de nombreuses invitations sont envoyées pour des dîners, des soirées, des réceptions officielles. Un banquet, offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard–City, accepté par les notables bâbordais et tribordais, témoigne d’une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les Tankerdon et les Coverley se retrouvent à la même table. Le premier jour de l’an, il y aura échange de cartes entre l’hôtel de la Dix-neuvième Avenue et l’hôtel de la Quinzième. Walter Tankerdon reçoit même une invitation à l’un des concerts de Mrs Coverley. L’accueil que lui réserve la maîtresse de la maison paraît être de bon augure. Mais, de là à former des liens plus étroits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son emballement chronique, ne cesse de répéter à qui veut l’entendre:

«C’est fait, mes amis, c’est fait!»

Cependant, l’île à hélice continue sa paisible navigation, en se dirigeant vers l’archipel de Tonga–Tabou. Rien ne semblait même devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 décembre se manifeste un phénomène météorologique assez inattendu.

Entre deux et trois heures du matin, des détonations éloignées se font entendre. Les vigies ne s’en préoccupent pas plus qu’il ne convient. On ne peut supposer qu’il s’agisse là d’un combat naval, à moins que ce ne soit entre navires de ces républiques de l’Amérique méridionale, qui sont fréquemment aux prises. Après tout, pourquoi s’en inquiéterait-on à Standard–Island, île indépendante, en paix avec les puissances des deux mondes?

D’ailleurs, ces détonations, qui viennent des parages occidentaux du Pacifique, se prolongent jusqu’au jour, et, certainement, ne sauraient être confondues avec le grondement plein et régulier d’une artillerie lointaine.

Le commodore Simcoë, avisé par un de ses officiers, est venu observer l’horizon du haut de la tour de l’observatoire. Aucune lueur ne se montre à la surface du large segment de mer qui s’étend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne présente pas son aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu’au zénith. L’atmosphère paraît embrumée, bien que le temps soit beau, et le baromètre n’indique pas, par une baisse soudaine, quelque perturbation des courants de l’espace.

Au point du jour, les matineux de Milliard–City ont lieu d’éprouver une étrange surprise. Non seulement les détonations ne cessent d’éclater, mais l’air se mélange d’une brume rouge et noire, sorte de poussière impalpable, qui commence à tomber en pluie. On dirait une averse de molécules fuligineuses. En quelques instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont recouverts d’une substance où se combinent les couleurs de carmin, de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirâtres.

Tous les habitants sont dehors, — nous excepterons Athanase Dorémus, qui n’est jamais levé avant onze heures, après s’être couché la veille à huit. Il va de soi que le quatuor s’est jeté hors de son lit, et il s’est rendu à l’observatoire, où le commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau fonctionnaire royal, cherchent à reconnaître la nature du phénomène.

«Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matière rouge ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de Pomard ou de Château-Lafitte!

— Soiffard!» répond Sébastien Zorn.

Au vrai, quelle est la cause du phénomène? On a de nombreux exemples de ces pluies de poussières rouges composées de silice, d’albumine, d’oxyde de chrome et d’oxyde de fer. Au commencement du siècle, la Calabre, les Abruzzes furent inondées de ces averses où les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang, lorsque ce n’était, comme à Blancenberghe, en 1819, que du chlorure de cobalt. Il y a également des transports de ces molécules de suie ou de charbon, enlevées à des incendies lointains. N’a-t-on même pas vu tomber des pluies de soie, à Fernambouc en 1820, des pluies jaunes, à Orléans en 1829, et dans les Basses–Pyrénées en 1836, des pluies de pollen arraché aux sapins en fleurs?

Quelle origine attribuer à cette chute de poussières, mêlées de scories, dont l’espace semble chargé, et qui projette sur Standard–Island et sur la mer environnante ces grosses masses rougeâtres?

Le roi de Malécarlie émet l’opinion que ces matières doivent provenir de quelque volcan des îles de l’ouest. Ses collègues de l’observatoire se rangent à son opinion. On ramasse plusieurs poignées de ces scories dont la température est supérieure à celle de l’air ambiant, et que n’a pas refroidies leur passage à travers l’atmosphère. Une éruption de grande violence expliquerait les détonations irrégulières qui se font encore entendre. Or, ces parages sont semés de cratères, les uns en activité, les autres éteints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra-tellurique, sans parler de ceux qu’une poussée géologique relève parfois du fond de l’Océan, et dont la puissance de projection est souvent extraordinaire.

Et, précisément, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie Standard–Island, est-ce que, quelques années auparavant, le piton Tufua n’a pas couvert une superficie de cent kilomètres de ses matières éruptives? Est-ce que, durant de longues heures, les détonations du volcan ne se propagèrent pas jusqu’à deux cents kilomètres de distance?

Et, au mois d’août de 1883, les éruptions du Krakatoa ne désolèrent-elles pas la partie des îles de Java et de Sumatra, voisines du détroit de la Sonde, détruisant des villages entiers, faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de terre, souillant le sol d’une boue compacte, soulevant les eaux en remous formidables, infectant l’atmosphère de vapeurs sulfureuses, mettant les navires en perdition? . . .

C’est à se demander, vraiment, si l’île à hélice n’est pas menacée d’un danger de ce genre . . .

Le commodore Simcoë ne laisse pas d’être assez inquiet, car la navigation menace de devenir très difficile. Après l’ordre qu’il donne de modérer sa vitesse, Standard–Island ne se déplace plus qu’avec une extrême lenteur.

Une certaine frayeur s’empare de la population milliardaise. Est-ce que les fâcheux pronostics de Sébastien Zorn touchant l’issue de la campagne seraient sur le point de se réaliser? . . .

Vers midi, l’obscurité est profonde. Les habitants ont quitté leurs maisons qui ne résisteraient pas, si la coque métallique se soulevait sous les forces plutoniennes. Péril non moins à craindre en cas où la mer passerait pardessus les armatures du littoral, et précipiterait ses trombes d’eau sur la campagne!

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se rendent à la batterie de l’Éperon, suivis d’une partie de la population. Des officiers sont envoyés aux deux ports, avec ordre de s’y tenir en permanence. Les mécaniciens sont prêts à faire évoluer l’île à hélice, s’il devient nécessaire de fuir dans une direction opposée. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus difficile à mesure que le ciel s’emplit d’épaisses ténèbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit guère à dix pas de soi. Il n’y a pas trace de lumière diffuse, tant la masse des cendres absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout à redouter, c’est que Standard–Island, surchargée par le poids des scories tombées à sa surface, ne parvienne pas à conserver sa ligne de flottaison au-dessus du niveau de l’Océan.

Elle n’est pas un navire que l’on puisse alléger en jetant les marchandises à la mer, en le débarrassant de son lest! . . . Que faire, si ce n’est d’attendre en se fiant à la solidité de l’appareil.

Le soir arrive, ou plutôt la nuit, et encore ne peut-on le constater que par l’heure des horloges. L’obscurité est complète. Sous l’averse des scories, il est impossible de maintenir en l’air les lunes électriques que l’on ramène au sol. Il va sans dire que l’éclairage des habitations et des rues, qui a fonctionné toute la journée, sera continué tant que se prolongera ce phénomène.

La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble cependant que les détonations sont moins fréquentes et aussi moins violentes. Les fureurs de l’éruption tendent à diminuer, et la pluie de cendres, emportée vers le sud par une assez forte brise, commence à s’apaiser.

Les Milliardais, un peu rassurés, se décident à réintégrer leurs habitations, avec l’espoir que le lendemain Standard–Island se retrouvera dans des conditions normales. Il n’y aura plus qu’à procéder à un complet et long nettoyage de l’île à hélice.

N’importe! quel triste premier jour de l’an pour le Joyau du Pacifique, et de combien peu s’en est fallu que Milliard–City ait eu le sort de Pompéi ou d’Herculanum! Bien qu’elle ne soit pas située au pied d’un Vésuve, sa navigation ne l’expose-t-elle pas à rencontrer nombre de ces volcans dont sont hérissées les régions sous-marines du Pacifique?

Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables restent en permanence à l’hôtel de ville. Les vigies de la tour guettent tout changement qui se produirait à l’horizon ou au zénith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l’île à hélice n’a cessé de marcher, mais à la vitesse de deux ou trois milles à l’heure seulement. Lorsque le jour reviendra — ou du moins dès que les ténèbres seront dissipées, — elle remettra le cap sur l’archipel des Tonga. Là, sans doute, on apprendra laquelle des îles de cette portion de l’océan a été le théâtre d’une telle éruption.

Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s’avance, que le phénomène tend à s’amoindrir.

Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un nouvel effroi chez les habitants de Milliard–City.

Standard–Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup s’est propagé à travers les compartiments de sa coque. Il est vrai, la secousse n’a pas eu assez de force pour provoquer l’ébranlement des habitations ou le détraquement des machines. Les hélices ne se sont pas arrêtées dans leur mouvement propulsif. Néanmoins, à n’en pas douter, il y a eu collision à l’avant.

Que s’est-il passé? . . . Standard–Island a-t-elle heurté quelque haut-fond? . . . Non, puisqu’elle continue à se déplacer . . . A-t-elle donc donné contre un écueil? . . . Au milieu de cette obscurité si profonde, s’est-il produit un abordage avec un navire croisant sa route et qui n’a pu apercevoir ses feux? . . . De cette collision est-il résulté de graves avaries, sinon de nature à compromettre sa sécurité, du moins à nécessiter d’importantes réparations à la prochaine relâche? . . .

Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se transportent, non sans peine en foulant cette épaisse couche de scories et de cendres, à la batterie de l’Éperon.

Là, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement dû à une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de l’ouest à l’est, a été heurté par l’éperon de Standard–Island. Que ce choc ait été sans gravité pour l’île à hélice, peut-être n’en a-t-il pas été de même pour le steamer? . . . On n’a entrevu sa masse qu’au moment de l’abordage . . . Des cris se sont fait entendre, mais n’ont duré que quelques instants . . . Le chef du poste et ses hommes, accourus à la pointe de la batterie, n’ont plus rien vu ni rien entendu . . . Le bâtiment a-t-il sombré sur place? . . . Cette hypothèse n’est, par malheur, que trop admissible.

Quant à Standard–Island, on constate que cette collision ne lui a occasionné aucun dommage sérieux. Sa masse est telle qu’il lui suffirait, même à petite vitesse, de frôler un bâtiment, si puissant qu’il soit, fût-ce un cuirassé de premier rang, pour que celui-ci fût menacé de se perdre corps et biens. C’est là ce qui est arrivé, sans doute.

Quant à la nationalité de ce navire, le chef du poste croit avoir entendu des ordres jetés d’une voix rude, — un de ces rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise. Il ne saurait cependant l’affirmer d’une façon formelle.

Cas très grave et qui peut avoir des conséquences non moins graves. Que dira le Royaume–Uni? . . . Un bâtiment anglais, c’est un morceau de l’Angleterre, et l’on sait que la Grande–Bretagne ne se laisse pas impunément amputer . . . À quelles réclamations et responsabilités Standard–Island ne doit-elle pas s’attendre? . . .

Ainsi débute la nouvelle année. Ce jour-là, jusqu’à dix heures du matin, le commodore Simcoë n’est point en mesure d’entreprendre des recherches au large. L’espace est encore encrassé de vapeurs, bien que le vent qui fraîchit commence à dissiper la pluie de cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l’horizon.

Dans quel état se trouvent Milliard–City, le parc, la campagne, les fabriques, les ports! Quel travail de nettoyage! Après tout, cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et d’argent. Ni l’un ni l’autre ne manquent.

On va au plus pressé. Tout d’abord, les ingénieurs gagnent la batterie de l’Éperon, sur le côté du littoral où s’est produit l’abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque d’acier n’a pas plus souffert que le coin qui s’enfonce dans le morceau de bois, — en l’espèce, le navire abordé.

Au large, ni débris ni épaves. Du haut de la tour de l’observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard–Island ne se soit pas déplacée de deux milles.

Il convient de prolonger les investigations au nom de l’humanité.

Le gouverneur confère avec le commodore Simcoë. Ordre est donné aux mécaniciens de stopper les machines, et aux embarcations électriques des deux ports de prendre la mer.

Les recherches, qui s’étendent sur un rayon de cinq à six milles, ne donnent aucun résultat. Cela n’est que trop certain, le bâtiment, crevé dans ses oeuvres vives, a dû sombrer, sans laisser trace de sa disparition.

Le commodore Simcoë fait alors reprendre la vitesse réglementaire. À midi, l’observation indique que Standard–Island se trouve à cent cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa.

Entre temps, les vigies sont chargées de veiller avec un soin extrême.

Vers cinq heures du soir, on signale d’épaisses fumées qui se déroulent vers le sud-est. Ces fumées sont-elles dues aux dernières poussées du volcan, dont l’éruption a si profondément troublé ces parages? Ce n’est guère présumable, car les cartes n’indiquent ni île ni îlot à proximité. Un nouveau cratère est-il donc sorti du fond océanien? . . .

Non, et il est manifeste que les fumées se rapprochent de Standard–Island.

Une heure après, trois bâtiments, marchant de conserve, gagnent rapidement en forçant de vapeur.

Une demi-heure plus tard, on reconnaît que ce sont des navires de guerre. À une heure de là, on ne peut avoir aucun doute sur leur nationalité. C’est la division de l’escadre britannique qui, cinq semaines auparavant, s’est refusée à saluer les couleurs de Standard–Island.

À la nuit tombante, ces navires ne sont pas à quatre milles de la batterie de l’Éperon. Vont-ils passer au large et poursuivre leur route? Ce n’est pas probable, et en relevant leurs feux de positions, il y a lieu de reconnaître qu’ils demeurent stationnaires.

«Ces bâtiments ont sans doute l’intention de communiquer avec nous, dit le commodore Simcoë au gouverneur.

— Attendons,» réplique Cyrus Bikerstaff. Mais de quelle façon le gouverneur répondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci vient réclamer à propos du récent abordage? Il est possible, en effet, que tel soit son dessein, et peut-être l’équipage du navire abordé a-t-il été recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses chaloupes? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu’on saura de quoi il s’agit.

On le sait, le lendemain, dès la première heure.

Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mât d’artimon du croiseur de tête, qui se tient sous petite vapeur à deux milles de Bâbord-Harbour. Une embarcation en déborde et se dirige vers le port.

Un quart d’heure après, le commodore Simcoë reçoit cette dépêche.

«Le capitaine Turner, du croiseur l’Herald, chef d’état-major de l’amiral sir Edward Collinson, demande à être conduit immédiatement près du gouverneur de Standard–Island.»

Cyrus Bikerstaff, prévenu, autorise l’officier du port à laisser le débarquement s’effectuer et répond qu’il attend le capitaine Turner à l’hôtel de ville.

Dix minutes après, un car, mis à la disposition du chef d’état-major qui est accompagné d’un lieutenant de vaisseau, dépose ces deux personnages devant le palais municipal.

Le gouverneur les reçoit aussitôt dans le salon attenant à son cabinet.

Les salutations d’usage sont alors échangées — très raides de part et d’autre.

Puis, posément, en ponctuant ses paroles, comme s’il récitait un morceau de littérature courante, le capitaine Turner s’exprime ainsi, rien qu’en une seule et interminable phrase:

«J’ai l’honneur de porter à la connaissance de Son Excellence le gouverneur de Standard–Island, en ce moment par cent soixante-dix-sept degrés et treize minutes à l’est du méridien de Greenwich, et par seize degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, que, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, le steamer Glen, du port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, chargé de blé, d’indigo, de riz, de vins, cargaison de considérable valeur, a été abordé par Standard–Island, appartenant à Standard–Island Company limited, dont le siège social est à Madeleine-bay, Basse–Californie, États-Unis d’Amérique, bien que ce steamer eût ses feux réglementaires, feu blanc au mât de misaine, feux de position vert à tribord et rouge à bâbord, et que, s’étant dégagé après la collision, il a été rencontré le lendemain à trente-cinq milles du théâtre de la catastrophe, prêt à couler bas par suite d’une voie d’eau dans sa hanche de bâbord, et qu’il a effectivement sombré, après avoir pu heureusement mettre son capitaine, ses officiers et son équipage à bord du Herald, croiseur de première classe de Sa Majesté Britannique naviguant sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel dénonce le fait à Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en lui demandant de reconnaître la responsabilité de la Standard–Island Company limited, sous la garantie des habitants de ladite Standard–Island envers les armateurs du dit Glen, dont la valeur en coque, machines et cargaison s’élève à la somme de douze cent mille livres sterling3, soit six millions de dollars, laquelle somme devra être versée entre les mains dudit amiral sir Edward Collinson, faute de quoi il sera procédé même par la force contre ladite Standard–Island.»

3 30 millions de francs.

Rien qu’une phrase de trois cent sept mots, coupée de virgules, sans un seul point! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne laisse place à aucune échappatoire! Oui ou non, le gouverneur se résout-il à admettre la réclamation faite par sir Edward Collinson et accepte-t-il son dire touchant: 1° la responsabilité encourue par la Compagnie; 2° la valeur estimative de douze cent mille livres, attribuée au steamer Glen de Glasgow?

Cyrus Bikerstaff répond par les arguments d’usage en matière de collision:

Le temps était très obscur en raison d’une éruption volcanique qui avait dû se produire dans les parages de l’ouest. Si le Glen avait ses feux, Standard–Island avait les siens. De part et d’autre, il était impossible de les apercevoir. On se trouve donc dans le cas de force majeure. Or, d’après les règlements maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne peut y avoir matière ni à réclamation ni à responsabilité.

Réponse du capitaine Turner:

Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas où il s’agirait de deux bâtiments naviguant dans des conditions ordinaires. Si le Glen remplissait ces conditions, il est manifeste que Standard–Island ne les remplit pas, qu’elle ne saurait être assimilée à un navire, qu’elle constitue un danger permanent en mouvant son énorme masse à travers les routes maritimes, qu’elle équivaut à une île, à un îlot, à un écueil qui se déplacerait sans que son gisement pût être porté d’une façon définitive sur les cartes, que l’Angleterre a toujours protesté contre cet obstacle impossible à fixer par des relèvements hydrographiques, et que Standard–Island doit toujours être tenue pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature, etc., etc.

Il est évident que les arguments du capitaine Turner ne manquent pas d’une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la justesse. Mais il ne saurait de lui-même prendre une décision. La cause sera portée devant qui de droit, et il ne peut que donner acte à l’amiral sir Edward Collinson de sa réclamation. Très heureusement, il n’y a pas eu mort d’hommes . . .

«Très heureusement, répond le capitaine Turner, mais il y a eu mort de navire, et des millions ont été engloutis par la faute de Standard–Island. Le gouverneur consent-il dores et déjà à verser entre les mains de l’amiral sir Edward Collinson la somme représentant la valeur attribuée au Glen et à sa cargaison?»

Comment le gouverneur consentirait-il à faire ce versement? . . . Après tout, Standard–Island offre des garanties suffisantes . . . Elle est là pour répondre des dommages encourus, si les tribunaux jugent qu’elle soit responsable, après expertise, tant sur les causes de l’accident que sur l’importance de la perte causée.

«C’est le dernier mot de Votre Excellence? . . . demande le capitaine Turner.

— C’est mon dernier mot, répond Cyrus Bikerstaff, car je n’ai pas qualité pour engager la responsabilité de la Compagnie.»

Nouveaux saluts plus raides encore, échangés entre le gouverneur et le capitaine anglais. Départ de celui-ci par le car, qui le ramène à Bâbord-Harbour, et retour à l’Herald par la chaloupe à vapeur, qui le transporte à bord du croiseur.

Lorsque la réponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des notables, elle reçoit son approbation pleine et entière, et, après le conseil, celle de toute la population de Standard–Island. On ne peut se soumettre à l’insolente et impérieuse mise en demeure des représentants de Sa Majesté Britannique.

Ceci bien établi, le commodore Simcoë donne des ordres pour que l’île à hélice reprenne sa route à toute vitesse.

Or, si la division de l’amiral Collinson s’entête, sera-t-il possible d’échapper à ses poursuites? Ses bâtiments n’ont-ils pas une marche très supérieure? Et s’il appuie sa réclamation de quelques obus à la mélinite, sera-t-il possible de résister? Sans doute, les batteries de l’île sont capables de répondre aux Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont armés. Mais le champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste . . . Que deviendront les femmes, les enfants, dans l’impossibilité de trouver un abri? . . . Tous les coups porteront, tandis que les batteries de l’Éperon et de la Poupe perdront au moins cinquante pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile! . . .

Il faut donc attendre ce que va décider l’amiral sir Edward Collinson.

On n’attend pas longtemps.

À neuf heures quarante-cinq, un premier coup à blanc part de la tourelle centrale du Herald en même temps que le pavillon du Royaume–Uni monte en tête de mât. Sous la présidence du gouverneur et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle des séances à l’hôtel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat Coverley sont du même avis. Ces Américains, en gens pratiques, ne songent point à essayer d’une résistance qui pourrait entraîner la perte corps et biens de Standard–Island. Un second coup de canon retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirigé de manière à tomber à une demi-encablure en mer, où il éclate avec une formidable violence, en soulevant d’énormes masses d’eau. Sur l’ordre du gouverneur, le commodore Simcoë fait amener le pavillon qui a été hissé en réponse à celui du Herald. Le capitaine Turner revient à Bâbord-Harbour. Là, il reçoit des valeurs, signées de Cyrus Bikerstaff et endossées par les principaux notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures plus tard, les dernières fumées de la division s’effacent dans l’est, et Standard–Island continue sa marche vers l’archipel des Tonga.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24