Ile a helice, by Jules Verne

ii — D’îles en îles

Si l’horizon de Standard–Island semble s’être rasséréné d’un côté, depuis que les rapports sont moins tendus entre les Tribordais et les Bâbordais, si cette amélioration est due au sentiment que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley éprouvent l’un pour l’autre, si, enfin, le gouverneur et le surintendant ont lieu de croire que l’avenir ne sera plus compromis par des divisions intestines, le Joyau du Pacifique n’en est pas moins menacé dans son existence, et il est difficile qu’il puisse échapper à la catastrophe préparée de longue main. À mesure que son déplacement s’effectue vers l’ouest, il s’approche des parages où sa destruction est certaine, et l’auteur de cette criminelle machination n’est autre que le capitaine Sarol.

En effet, ce n’est point une circonstance fortuite qui a conduit les Malais au groupe des Sandwich. Le ketch n’a relâché à Honolulu que pour y attendre l’arrivée de Standard–Island, à l’époque de sa visite annuelle. La suivre après son départ, naviguer dans ses eaux sans exciter les soupçons, s’y faire recueillir comme naufragés, les siens et lui, puisqu’ils ne peuvent y être admis comme passagers, et alors, sous prétexte d’un rapatriement, la diriger vers les Nouvelle-Hébrides, telle a bien été l’intention du capitaine Sarol.

On sait comment ce plan, dans sa première partie, a été mis à exécution. La collision du ketch était imaginaire. Aucun navire ne l’a abordé aux approches de l’Équateur. Ce sont les Malais qui ont eux-mêmes sabordé leur bâtiment, mais de manière qu’il pût se maintenir à flot jusqu’au moment où arriveraient les secours demandés par le canon de détresse et de manière aussi qu’il fût prêt à couler, lorsque l’embarcation de Tribord–Harbour aurait recueilli son équipage. Dès lors, la collision ne serait pas suspectée, on ne contesterait pas la qualité de naufragés à des marins dont le bâtiment viendrait de sombrer, et il y aurait nécessité de leur donner asile.

Il est vrai, peut-être le gouverneur ne voudrait-il pas les garder? Peut-être les règlements s’opposaient-ils à ce que des étrangers fussent autorisés à résider sur Standard–Island? Peut-être déciderait-on de les débarquer au plus prochain archipel? . . . C’était une chance à courir, et le capitaine Sarol l’a courue. Mais, après avis favorable de la Compagnie, résolution a été prise de conserver les naufragés du ketch et de les conduire en vue des Nouvelles-Hébrides.

Ainsi sont allées les choses. Depuis quatre mois déjà, le capitaine Sarol et ses dix Malais séjournent en pleine liberté sur l’île à hélice. Ils ont pu l’explorer dans toute son étendue, en pénétrer tous les secrets, et ils n’ont rien négligé à cet égard. Cela marche à leur gré. Un instant, ils ont dû craindre que l’itinéraire ne fût modifié par le conseil des notables, et combien ils ont été inquiets — même jusqu’à risquer de se rendre suspects! Heureusement pour leurs projets, l’itinéraire n’a subi aucun changement. Encore trois mois, Standard–Island arrivera dans les parages des Nouvelles-Hébrides, et là doit se produire une catastrophe qui n’aura jamais eu d’égale dans les sinistres maritimes.

Il est dangereux pour les navigateurs, cet archipel des Nouvelles-Hébrides, non seulement par les écueils dont sont semés ses abords, par les courants de foudre qui s’y propagent, mais aussi eu égard à la férocité native d’une partie de sa population. Depuis l’époque où Quiros le découvrit en 1706, après qu’il eut été exploré par Bougainville en 1768, et par Cook en 1773, il fut le théâtre de monstrueux massacres, et peut-être sa mauvaise réputation est-elle propre à justifier les craintes de Sébastien Zorn sur l’issue de cette campagne maritime de Standard–Island. Kanaques, Papous, Malais, s’y mélangent aux noirs Australiens, perfides, lâches, réfractaires à toute tentative de civilisation. Quelques îles de ce groupe sont de véritables nids à forbans, et les habitants n’y vivent que de pirateries.

Le capitaine Sarol, Malais d’origine, appartient à ce type d’écumeurs, baleiniers, sandaliers, négriers, qui, ainsi que l’a observé le médecin de la marine Hagon lors de son voyage aux Nouvelles-Hébrides, infestent ces parages. Audacieux, entreprenant, habitué à courir les archipels suspects, très instruit en son métier, s’étant plus d’une fois chargé de diriger de sanglantes expéditions, ce Sarol n’en est pas à son coup d’essai, et ses hauts faits l’ont rendu célèbre sur cette portion de mer de l’Ouest–Pacifique.

Or, quelques mois avant, le capitaine Sarol et ses compagnons ayant pour complice la population sanguinaire de l’île Erromango, l’une des Nouvelles-Hébrides, ont préparé un coup qui leur permettra, s’il réussit, d’aller vivre en honnêtes gens partout où il leur plaira. Ils connaissent de réputation cette île à hélice qui, depuis l’année précédente, se déplace entre les deux tropiques. Ils savent quelles incalculables richesses renferme cette opulente Milliard–City. Mais, comme elle ne doit point s’aventurer si loin vers l’ouest, il s’agit de l’attirer en vue de cette sauvage Erromango, où tout est préparé pour en assurer la complète destruction.

D’autre part, bien que renforcés des naturels des îles voisines, ces Néo-Hébridais doivent compter avec leur infériorité numérique, étant donnée la population de Standard–Island, sans parler des moyens de défense dont elle dispose. Aussi n’est-il point question de l’attaquer en mer, comme un simple navire de commerce, ni de lui lancer une flotille de pirogues à l’abordage. Grâce aux sentiments d’humanité que les Malais auront su exploiter, sans éveiller aucun soupçon, Standard–Island ralliera les parages d’Erromango . . . Elle mouillera à quelques encablures . . . Des milliers d’indigènes l’envahiront par surprise . . . Ils la jetteront sur les roches . . . Elle s’y brisera . . . Elle sera livrée au pillage, aux massacres . . . En vérité, cette horrible machination a des chances de réussir. Pour prix de l’hospitalité qu’ils ont accordée au capitaine Sarol et à ses complices, les Milliardais marchent à une catastrophe suprême.

Le 9 décembre, le commodore Simcoë atteint le cent soixante et onzième méridien, à son intersection avec le quinzième parallèle. Entre ce méridien et le cent soixante-quinzième gît le groupe des Samoa, visité par Bougainville en 1768, par Lapérouse en 1787, par Edwards en 1791.

L’île Rose est d’abord relevée au nord-ouest, — île inhabitée qui ne mérite même pas l’honneur d’une visite.

Deux jours après, on a connaissance de l’île Manoua, flanquée des deux îlots d’Olosaga et d’Ofou. Son point culminant monte à sept cent soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu’elle compte environ deux mille habitants, ce n’est pas la plus intéressante l’archipel, et le gouverneur ne donne pas l’ordre d’y relâcher. Mieux vaut séjourner, pendant une quinzaine de jours, aux îles Tétuila, Upolu, Savaï, les plus belles de ce groupe, qui est beau entre tous. Manoua jouit pourtant d’une certaine célébrité dans les annales maritimes. En effet, c’est sur son littoral, à Ma–Oma, que périrent plusieurs des compagnons de Cook, au fond d’une baie à laquelle est restée le nom trop justifié de baie du Massacre.

Une vingtaine de lieues séparent Manoua de Tétuila, sa voisine. Standard–Island s’en approche pendant la nuit du 14 au 15 décembre. Ce soir-là, le quatuor, qui se promène aux environs de la batterie de l’Éperon, a «senti» cette Tétuila, bien qu’elle soit encore à une distance de plusieurs milles. L’air est embaumé des plus délicieux parfums.

«Ce n’est pas une île, s’écrie Pinchinat, c’est le magasin de Piver . . . c’est l’usine de Lubin . . . c’est une boutique de parfumeur à la mode . . .

— Si Ton Altesse n’y voit pas d’inconvénient, observe Yvernès, je préfère que tu la compares à une cassolette . . .

— Va pour une cassolette!» répond Pinchinat, qui ne veut point contrarier les envolées poétiques de son camarade.

Et, en vérité, on dirait qu’un courant d’effluves parfumés est apporté par la brise à la surface de ces eaux admirables. Ce sont les émanations de cette essence si pénétrante, à laquelle les Kanaques samoans ont donné le nom de «moussooi».

Au lever du soleil, Standard–Island longe Tétuila à six encablures de sa côte nord. On dirait d’une corbeille verdoyante, ou plutôt d’un étagement de forêts qui se développent jusqu’aux dernières cimes, dont la plus élevée dépasse dix-sept cents mètres. Quelques îlots la précèdent, entre autres celui d’Anuu. Des centaines de pirogues élégantes, montées par de vigoureux indigènes demi-nus, maniant leurs avirons sur la mesure à deux-quatre d’une chanson samoane, s’empressent de faire escorte. De cinquante à soixante rameurs, ce n’est pas un chiffre exagéré pour ces longues embarcations, d’une solidité qui leur permet de fréquenter la haute mer. Nos Parisiens comprennent alors pourquoi les premiers Européens donnèrent à ces îles le nom d’Archipel des Navigateurs. En somme, son véritable nom géographique est Hamoa ou préférablement Samoa.

Savaï, Upolu, Tétuila, échelonnées du nord-ouest au sud-est, Olosaga, Ofou, Manoua, réparties dans le sud-est, telles sont les principales îles de ce groupe d’origine volcanique. Sa superficie totale est de deux mille huit cents kilomètres carrés, et il renferme une population de trente-cinq mille six cents habitants. Il y a donc lieu de rabattre d’une moitié les recensements qui furent indiqués par les premiers explorateurs.

Observons que l’une quelconque de ces îles peut présenter des conditions climatériques aussi favorables que Standard–Island. La température s’y maintient entre vingt-six et trente-quatre degrés. Juillet et août sont les mois les plus froids, et les extrêmes chaleurs s’accusent en février. Par exemple, de décembre à avril, les Samoans sont noyés sous des pluies abondantes, et c’est aussi l’époque à laquelle se déchaînent bourrasques et tempêtes, si fécondes en sinistres.

Quant au commerce, entre les mains des Anglais d’abord, puis des Américains, puis des Allemands, il peut s’élever à dix-huit cent mille francs pour l’importation et à neuf cent mille francs pour l’exportation. Il trouve ses éléments dans certains produits agricoles, le coton dont la culture s’accroît chaque année, et le coprah, c’est-à-dire l’amande desséchée du coco.

Du reste, la population, qui est d’origine malayo-polynésienne, n’est mélangée que de trois centaines de blancs, et de quelques milliers de travailleurs recrutés dans les diverses îles de la Mélanésie. Depuis 1830, les missionnaires ont converti au christianisme les Samoans, qui gardent cependant certaines pratiques de leurs anciens rites religieux. La grande majorité des indigènes est protestante, grâce à l’influence allemande et anglaise. Néanmoins, le catholicisme y compte quelques milliers de néophytes, dont les Pères Maristes s’appliquent à augmenter le nombre, afin de combattre le prosélytisme anglo-saxon.

Standard–Island s’est arrêtée au sud de l’île Tétuila, à l’ouvert de la rade de Pago–Pago. Là est le véritable port de l’île, dont la capitale est Leone, située dans la partie centrale. Il n’y a, cette fois, aucune difficulté entre le gouverneur Cyrus Bikerstaff et les autorités samoanes. La libre pratique est accordée. Ce n’est pas Tétuila, c’est Upolu qu’habite le souverain de l’archipel, où sont établies les résidences anglaise, américaine et allemande. On ne procède donc pas à des réceptions officielles. Un certain nombre de Samoans profitent de la facilité qui leur est offerte pour visiter Milliard–City et «ses environs». Quant aux Milliardais, ils sont assurés que la population du groupe leur fera bon et cordial accueil.

Le port est au fond de la baie. L’abri qu’il offre contre les vents du large est excellent, et son accès facile. Les navires de guerre y viennent souvent en relâche.

Parmi les premiers débarqués, ce jour-là, on ne s’étonnera pas de rencontrer Sébastien Zorn et ses trois camarades, accompagnés du surintendant qui veut être des leurs. Calistus Munbar est comme toujours de charmante et débordante humeur. Il a appris qu’une excursion jusqu’à Leone, dans des voitures attelées de chevaux néozélandais, est organisée entre trois ou quatre familles de notables. Or, puisque les Coverley et les Tankerdon doivent s’y trouver, peut-être se produira-t-il encore un certain rapprochement entre Walter et miss Dy, qui ne sera point pour lui déplaire.

Tout en se promenant avec le quatuor, il cause de ce grand événement; il s’anime, il s’emballe suivant son ordinaire.

«Mes amis, répète-t-il, nous sommes en plein opéra-comique . . . Avec un heureux incident, on arrive au dénouement de la pièce . . . Un cheval qui s’emporte . . . une voiture qui verse . . .

— Une attaque de brigands! . . . dit Yvernès.

— Un massacre général des excursionnistes! . . . ajoute Pinchinat.

— Et cela pourrait bien arriver! . . . gronde le violoncelliste d’une voix funèbre, comme s’il eût tiré de lugubres sons de sa quatrième corde.

— Non, mes amis, non! s’écrie Calistus Munbar. N’allons pas jusqu’au massacre! . . . Il n’en faut pas tant! . . . Rien qu’un accident acceptable, dans lequel Walter Tankerdon serait assez heureux pour sauver la vie de miss Dy Coverley . . .

— Et là-dessus, un peu de musique de Boïeldieu ou d’Auber! dit Pinchinat, en faisant de sa main fermée le geste de tourner la manivelle d’un orgue.

— Ainsi, monsieur Munbar, répond Frascolin, vous tenez toujours à ce mariage? . . .

— Si j’y tiens, mon cher Frascolin! J’en rêve nuit et jour! . . . J’en perds ma bonne humeur! (Il n’y paraissait guère) . . . J’en maigris . . . (Cela ne se voyait pas davantage). J’en mourrai, s’il ne se fait . . .

— Il se fera, monsieur le surintendant, réplique Yvernès, en donnant à sa voix une sonorité prophétique, car Dieu ne voudrait pas la mort de Votre Excellence . . .

— Il y perdrait!» répond Calistus Munbar. Et tous se dirigent vers un cabaret indigène, où ils boivent à la santé des futurs époux quelques verres d’eau de coco en mangeant de savoureuses bananes. Un vrai régal pour les yeux de nos Parisiens, cette population samoane, répandue le long des rues de Pago–Pago, à travers les massifs qui entourent le port. Les hommes sont d’une taille au-dessus de la moyenne, le teint d’un brun jaunâtre, la tête arrondie, la poitrine puissante, les membres solidement musclés, la physionomie douce et joviale. Peut-être montrent-ils trop de tatouages sur les bras, le torse, même sur leurs cuisses que recouvre imparfaitement une sorte de jupe d’herbes ou de feuillage. Quant à leur chevelure, elle est noire, dit-on, lisse ou ondulée, suivant le goût du dandysme indigène. Mais, sous la couche de chaux blanche dont ils l’enduisent, elle forme perruque.

«Des sauvages Louis XV! fait observer Pinchinat. Il ne leur manque que l’habit, l’épée, la culotte, les bas, les souliers à talons rouges, le chapeau à plumes et la tabatière pour figurer aux petits levers de Versailles!»

Quant aux Samoanes, femmes ou jeunes filles, aussi rudimentairement vêtues que les hommes, tatouées aux mains et à la poitrine, la tête enguirlandée de gardénias, le cou orné de colliers d’hibiscus rouge, elles justifient l’admiration dont débordent les récits des premiers navigateurs — du moins tant qu’elles sont jeunes. Très réservées, d’ailleurs, d’une pruderie un peu affectée, gracieuses et souriantes, elles enchantent le quatuor, en lui souhaitant le «kalofa», c’est-à-dire le bonjour, prononcé d’une voix douce et mélodieuse.

Une excursion, ou plutôt un pèlerinage que nos touristes ont voulu faire, et qu’ils ont exécuté le lendemain, leur a procuré l’occasion de traverser l’île d’un littoral à l’autre. Une voiture du pays les conduit sur la côte opposée, à la baie de França, dont le nom rappelle un souvenir de la France. Là, sur un monument de corail blanc, inauguré en 1884, se détache une plaque de bronze qui porte en lettres gravées les noms inoubliables du commandant de Langle, du naturaliste Lamanon et de neuf matelots, — les compagnons de Lapérouse, — massacrés à cette place le 11 décembre 1787.

Sébastien Zorn et ses camarades sont revenus à Pago–Pago par l’intérieur de l’île. Quels admirables massifs d’arbres, enlacés de lianes, des cocotiers, des bananiers sauvages, nombre d’essences indigènes propres à l’ébénisterie! Sur la campagne s’étalent des champs de taros, de cannes à sucre, de caféiers, de cotonniers, de canneliers. Partout, des orangers, des goyaviers, des manguiers, des avocatiers, et aussi des plantes grimpantes, orchidées et fougères arborescentes. Une flore étonnamment riche sort de ce sol fertile, que féconde un climat humide et chaud. Pour la faune samoane, réduite à quelques oiseaux, à quelques reptiles à peu près inoffensifs, elle ne compte parmi les mammifères indigènes qu’un petit rat, seul représentant de la famille des rongeurs.

Quatre jours après, le 18 décembre, Standard–Island quitte Tétuila, sans que se soit produit l’»accident providentiel», tant désiré du surintendant. Mais il est visible que les rapports des deux familles ennemies continuent à se détendre.

C’est à peine si une douzaine de lieues séparent Tétuila d’Upolu. Dans la matinée du lendemain, le commodore Simcoë range successivement, à un quart de mille, les trois îlots Nun-tua, Samusu, Salafuta, qui défendent cette île comme autant de forts détachés. Il manoeuvre avec grande habileté, et, dans l’après-midi, vient prendre son poste de relâche devant Apia.

Upolu est la plus importante île de l’archipel avec ses seize mille habitants. C’est là que l’Allemagne, l’Amérique et l’Angleterre ont établi leurs résidents, réunis en une sorte de conseil pour la protection des intérêts de leurs nationaux. Le souverain du groupe, lui, «règne» au milieu de sa cour de Malinuu, à l’extrémité est de la pointe Apia.

L’aspect d’Upolu est le même que celui de Tétuila; un entassement de montagnes, dominé par le pic du mont de la Mission, qui constitue l’échine de l’île suivant sa longueur. Ces anciens volcans éteints sont actuellement couverts de forêts épaisses qui les enveloppent jusqu’à leur cratère. Du pied de ces montagnes, des plaines et des champs se relient à la bande alluvionnaire du littoral, où la végétation s’abandonne à toute la luxuriante fantaisie des tropiques.

Le lendemain, le gouverneur Cyrus Bikerstaff, ses deux adjoints, quelques notabilités, se font débarquer au port d’Apia. Il s’agit de faire une visite officielle aux résidents d’Allemagne, d’Angleterre et des États-Unis d’Amérique, cette sorte de municipalité composite, entre les mains de laquelle se concentrent les services administratifs de l’archipel.

Tandis que Cyrus Bikerstaff et sa suite se rendent chez ces résidents, Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès et Pinchinat, qui ont pris terre avec eux, occupent leurs loisirs à parcourir la ville.

Et, de prime abord, ils sont frappés du contraste que présentent les maisons européennes où les marchands tiennent boutique, et les cases de l’ancien village kanaque, où les indigènes ont obstinément gardé leur domicile. Ces habitations sont confortables, salubres, charmantes en un mot. Disséminées sur les bords de la rivière Apia, leurs basses toitures s’abritent sous l’élégant parasol des palmiers.

Le port ne manque pas d’animation. C’est le plus fréquenté du groupe, et la Société commerciale de Hambourg y entretient une flotille, qui est destinée au cabotage entre les Samoa et les îles environnantes.

Cependant, si l’influence de cette triplice anglaise, américaine et allemande est prépondérante en cet archipel, la France est représentée par des missionnaires catholiques dont l’honorabilité, le dévouement et le zèle la tiennent en bon renom parmi la population samoane. Une véritable satisfaction, une profonde émotion même saisit nos artistes, quand ils aperçoivent la petite église de la Mission, qui n’a point la sévérité puritaine des chapelles protestantes, et, un peu au delà, sur la colline, une maison d’école, dont le pavillon tricolore couronne le faîte.

Ils se dirigent de ce côté, et quelques minutes après ils sont reçus dans l’établissement français. Les Maristes font aux «falanis», — ainsi les Samoans appellent-ils les étrangers — un patriotique accueil. Là résident trois Pères, affectés au service de la Mission, qui en compte encore deux autres à Savaï, et un certain nombre de religieuses installées sur les îles.

Quel plaisir de causer avec le supérieur, d’un âge avancé déjà, qui habite les Samoa depuis nombre d’années! Il est si heureux de recevoir des compatriotes — et qui plus est — des artistes de son pays! La conversation est coupée de rafraîchissantes boissons dont la Mission possède la recette.

«Et, d’abord, dit le vieillard, ne pensez pas, mes chers fils, que les îles de notre archipel soient sauvages. Ce n’est pas ici que vous trouverez de ces indigènes qui pratiquent le cannibalisme . . .

— Nous n’en avons guère rencontré jusqu’alors, fait observer Frascolin . . .

— À notre grand regret! ajoute Pinchinat.

— Comment . . . à votre regret? . . .

— Excusez, mon Père, cet aveu d’un curieux Parisien! C’est par amour de la couleur locale!

— Oh! fait Sébastien Zorn, nous ne sommes pas au bout de notre campagne, et peut-être en verrons-nous plus que nous ne le voudrons, de ces anthropophages réclamés par notre camarade . . .

— Cela est possible, répond le supérieur. Aux approches des groupes de l’ouest, aux Nouvelles-Hébrides, aux Salomons, les navigateurs ne doivent s’aventurer qu’avec une extrême prudence. Mais aux Taïti, aux Marquises, aux îles de la Société comme aux Samoa, la civilisation a fait des progrès remarquables. Je sais bien que les massacres des compagnons de Lapérouse ont valu aux Samoans la réputation de naturels féroces, voués aux pratiques du cannibalisme. Mais combien changés depuis, grâce à l’influence de la religion du Christ! Les indigènes de ce temps sont des gens policés, jouissant d’un gouvernement à l’européenne, avec deux chambres à l’européenne, et des révolutions . . .

— À l’européenne? . . . observe Yvernès.

— Comme vous le dites, mon cher fils, les Samoa ne sont pas exemptes de dissensions politiques!

— On le sait à Standard–Island, répond Pinchinat, car que ne sait-on pas, mon Père, en cette île bénie des dieux! Nous croyions même tomber ici au milieu d’une guerre dynastique entre deux familles royales . . .

— En effet, mes amis, il y a eu lutte entre le roi Tupua, qui descend des anciens souverains de l’archipel, que nous soutenons de toute notre influence, et le roi Malietoa, l’homme des Anglais et des Allemands. Bien du sang a été versé, surtout dans la grande bataille de décembre 1887. Ces rois se sont vus successivement proclamés, détrônés, et, finalement, Malietoa a été déclaré souverain par les trois puissances, en conformité des dispositions stipulées par la cour de Berlin . . . Berlin!»

Et le vieux missionnaire ne peut retenir un mouvement convulsif, tandis que ce nom s’échappe de ses lèvres.

«Voyez-vous, dit-il, jusqu’ici l’influence des Allemands a été dominante aux Samoa. Les neuf dixièmes des terres cultivées sont entre leurs mains. Aux environs d’Apia, à Suluafata, ils ont obtenu du gouvernement une concession très importante, à proximité d’un port qui pourra servir au ravitaillement de leurs navires de guerre. Les armes à tir rapide ont été introduites par eux . . . Mais tout cela prendra peut-être fin quelque jour . . .

— Au profit de la France? . . . demande Frascolin.

— Non . . . au profit du Royaume–Uni!

— Oh! fait Yvernès, Angleterre ou Allemagne . . .

— Non, mon cher enfant, répond le supérieur, il faut y voir une notable différence . . .

— Mais le roi Malietoa? . . . répond Yvernès.

— Eh bien, le roi Malietoa fut une autre fois renversé, et savez-vous quel est le prétendant qui aurait eu alors le plus de chances à lui succéder? . . . Un Anglais, l’un des personnages les plus considérables de l’archipel, un simple romancier . . .

— Un romancier? . . . — Oui . . . Robert Lewis Stevenson, l’auteur de l’Île au trésor et des Nuits arabes.

— Voilà donc où peut mener la littérature! s’écrie Yvernès.

— Quel exemple à suivre pour nos romanciers de France! réplique Pinchinat. Hein! Zola Ier, ayant été souverain des Samoans . . . reconnu par le gouvernement britannique, assis sur le trône des Tupua et des Malietoa, et sa dynastie succédant à la dynastie des souverains indigènes! . . . Quel rêve!»

La conversation prend fin, après que le supérieur a donné divers détails sur les moeurs des Samoans. Il ajoute que, si la majorité appartient à la religion protestante wesleyenne, il semble bien que le catholicisme fait chaque jour plus de progrès. L’église de la Mission est déjà trop petite pour les offices, et l’école exige un agrandissement prochain. Il s’en montre très heureux, et ses hôtes s’en réjouissent avec lui.

La relâche de Standard–Island à l’île Upolu s’est prolongée pendant trois jours. Les missionnaires sont venus rendre aux artistes français la visite qu’ils en avaient reçue. On les a promenés à travers Milliard–City, et ils ont été émerveillés. Et pourquoi ne pas dire que, dans la salle du casino, le Quatuor Concertant a fait entendre au Père et à ses collègues quelques morceaux de son répertoire? Il en a pleuré d’attendrissement, le bon vieillard, car il adore la musique classique, et, à son grand regret, ce n’est pas dans les festivals d’Upolu qu’il a jamais eu l’occasion de l’entendre.

La veille du départ, Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, accompagnés cette fois du professeur de grâce et de maintien, viennent prendre congé des missionnaires maristes. Il y a, de part et d’autre, des adieux touchants, — ces adieux de gens qui ne se sont vus que pendant quelques jours et qui ne se reverront jamais. Le vieillard les bénit en les embrassant, et ils se retirent profondément émus.

Le lendemain, 23 décembre, le commodore Simcoë appareille dès l’aube et Standard–Island se meut au milieu d’un cortège de pirogues, qui doivent l’escorter jusqu’à l’île voisine de Savaï.

Cette île n’est séparée d’Upolu que par un détroit de sept à huit lieues. Mais, le port d’Apia étant situé sur la côte septentrionale, il est nécessaire de longer cette côte pendant toute la journée avant d’atteindre le détroit.

D’après l’itinéraire arrêté par le gouverneur, il ne s’agit pas de faire le tour de Savaï, mais d’évoluer entre elle et Upolu, afin de se rabattre, par le sud-ouest, sur l’archipel des Tonga. Il suit de là que Standard–Island ne marche qu’à une vitesse très modérée, ne voulant pas s’engager, pendant la nuit, à travers cette passe que flanquent les deux petites îles d’Apolinia et de Manono.

Le lendemain, au lever du jour, le commodore Simcoë manoeuvre entre ces deux îlots, dont l’un, Apolinia, ne compte guère que deux cent cinquante habitants, et l’autre, Manono, un millier. Ces indigènes ont la réputation justifiée d’être les plus braves comme les plus honnêtes Samoans de l’archipel.

De cet endroit, on peut admirer Savaï dans toute sa splendeur. Elle est protégée par d’inébranlables falaises de granit contre les attaques d’une mer que les ouragans, les tornades, les cyclones de la période hivernale, rendent formidable. Cette Savaï est couverte d’une épaisse forêt que domine un ancien volcan, haut de douze cents mètres, meublée de villages étincelants sous le dôme des palmiers gigantesques, arrosée de cascades tumultueuses, trouée de profondes cavernes d’où s’échappent en violents échos les coups de mer de son littoral.

Et, si l’on en croit les légendes, cette île fut l’unique berceau des races polynésiennes, dont ses onze mille habitants ont conservé le type le plus pur. Elle s’appelait alors Savaïki, le fameux Éden des divinités mahories.

Standard–Island s’en éloigne lentement et perd de vue ses derniers sommets dans la soirée du 24 décembre.

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