Ile a helice, by Jules Verne

xii — Trois semaines aux Pomotou

En vérité, le quatuor ferait preuve d’une révoltante ingratitude envers Calistus Munbar s’il ne lui était pas reconnaissant de l’avoir, même un peu traîtreusement, attiré sur Standard–Island. Qu’importe le moyen dont le surintendant s’est servi pour faire des artistes parisiens les hôtes fêtés, adulés et grassement rémunérés de Milliard–City! Sébastien Zorn ne cesse de bouder, car on ne changera jamais un hérisson aux piquants acérés en une chatte à la moelleuse fourrure. Mais Yvernès, Pinchinat, Frascolin lui-même, n’auraient pu rêver plus délicieuse existence. Une excursion, sans dangers ni fatigues, à travers ces admirables mers du Pacifique! Un climat qui se conserve toujours sain, presque toujours égal, grâce aux changements de parages! Et puis, n’ayant point à prendre parti dans la rivalité des deux camps, acceptés comme l’âme chantante de l’île à hélice, reçus chez la famille Tankerdon et les plus distinguées de la section bâbordaise, comme chez la famille Coverley et les plus notables de la section tribordaise, traités avec honneur par le gouverneur et ses adjoints à l’hôtel de ville, par le commodore Simcoë et ses officiers à l’observatoire, par le colonel Stewart et sa milice, prêtant leur concours aux fêtes du Temple comme aux cérémonies de Saint–Mary Church, trouvant des gens sympathiques dans les deux ports, dans les usines, parmi les fonctionnaires et les employés, nous le demandons à toute personne raisonnable, nos compatriotes peuvent-ils regretter le temps où ils couraient les cités de la république fédérale, et quel est l’homme qui serait assez ennemi de lui-même pour ne pas leur porter envie?

«Vous me baiserez les mains!» avait dit le surintendant dès leur première entrevue.

Et, s’ils ne l’avaient pas fait, s’ils ne le firent pas, c’est qu’il ne faut jamais baiser une main masculine.

Un jour, Athanase Dorémus, le plus fortuné des mortels s’il en fut, leur dit:

«Voilà près de deux ans que je suis à Standard–Island, et je regretterais qu’il n’y en eût pas soixante, si l’on m’assurait que dans soixante ans j’y serai encore . . .

— Vous n’êtes pas dégoûté, répond Pinchinat, avec vos prétentions à devenir centenaire!

— Eh! monsieur Pinchinat, soyez sûr que j’atteindrai la centaine! Pourquoi voulez-vous que l’on meure à Standard–Island? . . .

— Parce que l’on meurt partout . . .

— Pas ici, monsieur, pas plus qu’on ne meurt dans le paradis céleste!» Que répondre à cela? Cependant il y avait bien, de temps à autre, quelques gens malavisés qui passaient de vie à trépas, même sur cette île enchantée. Et alors les steamers emportaient leurs dépouilles jusqu’aux cimetières lointains de Madeleine-bay. Décidément, il est écrit qu’on ne saurait être complètement heureux en ce bas monde. Pourtant il existe toujours quelques points noirs à l’horizon. Il faut même le reconnaître, ces points noirs prennent peu à peu la forme de nuages fortement électrisés, qui pourront avant longtemps provoquer orages, rafales et bourrasques. Inquiétante, cette regrettable rivalité des Tankerdon et des Coverley, — rivalité qui approche de l’état aigu. Leurs partisans font cause commune avec eux. Est-ce que les deux sections seront un jour aux prises? Est-ce que Milliard–City est menacée de troubles, d’émeutes, de révolutions? Est-ce que l’administration aura le bras assez énergique, et le gouverneur Cyrus Bikerstaff la main assez ferme, pour maintenir la paix entre ces Capulets et ces Montaigus d’une île à hélice? . . . On ne sait trop. Tout est possible de la part de rivaux dont l’amour-propre paraît être sans limites.

Or, depuis la scène qui s’est produite au passage de la Ligne, les deux Milliardaires sont ennemis déclarés. Leurs amis les soutiennent de part et d’autre. Tout rapport a cessé entre les deux sections. Du plus loin qu’on s’aperçoit, on s’évite, et si l’on se rencontre, quel échange de gestes menaçants, de regards farouches! Le bruit s’est même répandu que l’ancien commerçant de Chicago et quelques Bâbordais allaient fonder une maison de commerce, qu’ils demandaient à la Compagnie l’autorisation de créer une vaste usine, qu’ils y importeraient cent mille porcs, et qu’ils les abattraient, les saleraient et iraient les vendre dans les divers archipels du Pacifique . . .

Après cela, on croira volontiers que l’hôtel Tankerdon et l’hôtel Coverley sont deux poudrières. Il suffirait d’une étincelle pour les faire sauter, Standard–Island avec. Or, ne point oublier qu’il s’agit d’un appareil flottant au-dessus des plus profonds abîmes. Il est vrai, cette explosion ne pourrait être que «toute morale», s’il est permis de s’exprimer ainsi; mais elle risquerait d’avoir pour conséquence que les notables prendraient sans doute le parti de s’expatrier. Voilà une détermination qui compromettrait l’avenir et, très probablement, la situation financière de la Standard–Island Company!

Tout cela est gros de complications menaçantes, sinon de catastrophes matérielles. Et qui sait même si ces dernières ne sont pas à redouter? . . .

En effet, peut-être les autorités, moins endormies dans une sécurité trompeuse, auraient-elles dû surveiller de près le capitaine Sarol et ses Malais, si hospitalièrement accueillis à la suite de leur naufrage! Non pas que ces gens s’abandonnent à des propos suspects, étant peu loquaces, vivant à l’écart, se tenant en dehors de toutes relations, jouissant d’un bien-être qu’ils regretteront dans leurs sauvages Nouvelles-Hébrides! Y a-t-il donc lieu de les soupçonner? Oui et non. Toutefois un observateur plus éveillé constaterait qu’ils ne cessent de parcourir Standard–Island, qu’ils étudient sans cesse Milliard–City, la disposition de ses avenues, l’emplacement de ses palais et de ses hôtels, comme s’ils cherchaient à en lever un plan exact. On les rencontre à travers le parc et la campagne. Ils se rendent fréquemment soit à Bâbord-Harbour, soit à Tribord–Harbour, observant les arrivées et les départs des navires. On les voit, en de longues promenades, explorer le littoral, où les douaniers sont, jour et nuit, de faction, et visiter les batteries disposées à l’avant et à l’arrière de l’île. Après tout, quoi de plus naturel? Ces Malais désoeuvrés peuvent-ils mieux employer le temps qu’en excursions, et y a-t-il lieu de voir là quelque démarche suspecte?

Cependant le commodore Simcoë gagne peu à peu vers le sud-ouest sous petite allure. Yvernès, comme si son être se fût transformé depuis qu’il est devenu un mouvant insulaire, s’abandonne au charme de cette navigation. Pinchinat et Frascolin le subissent aussi. Que de délicieuses heures passées au casino, en attendant les concerts de quinzaine et les soirées où on se les dispute à prix d’or! Chaque matin, grâce aux journaux de Milliard–City, approvisionnés de nouvelles fraîches par les câbles, et de faits divers datant de quelques jours par les steamers en service régulier, ils sont au courant de tout ce qui intéresse dans les deux continents, au quadruple point de vue mondain, scientifique, artiste, politique. Et, à ce dernier point de vue, il faut reconnaître que la presse anglaise de toute nuance ne cesse de récriminer contre l’existence de cette île ambulante, qui a pris le Pacifique pour théâtre de ses excursions. Mais, de telles récriminations, on les dédaigne à Standard–Island comme à la baie Madeleine.

N’oublions pas de mentionner que, depuis quelques semaines déjà, Sébastien Zorn et ses camarades ont pu lire, sous la rubrique des informations de l’étranger, que leur disparition a été signalée par les feuilles américaines. Le célèbre Quatuor Concertant, si fêté dans les États de l’Union, si attendu de ceux qui n’ont pas encore eu le bonheur de le posséder, ne pouvait avoir disparu, sans que cette disparition ne fît une grosse affaire. San–Diégo ne les a pas vus au jour indiqué, et San–Diégo a jeté le cri d’alarme. On s’est informé, et de l’enquête a résulté cette constatation, c’est que les artistes français étaient en cours de navigation à bord de l’île à hélice, après un enlèvement opéré sur le littoral de la Basse–Californie. Somme toute, comme ils n’ont pas réclamé contre cet enlèvement, il n’y a point eu échange de notes diplomatiques entre la Compagnie et la République fédérale. Quand il plaira au quatuor de reparaître sur le théâtre de ses succès, il sera le bien venu.

On comprend que les deux violons et l’alto ont imposé silence au violoncelle, lequel n’eût pas été fâché d’être cause d’une déclaration de guerre, qui eût mis aux prises le nouveau continent et le Joyau du Pacifique!

D’ailleurs, nos instrumentistes ont plusieurs fois écrit en France depuis leur embarquement forcé. Leurs familles, rassurées, leur adressent de fréquentes lettres, et la correspondance s’opère aussi régulièrement que par les services postaux entre Paris et New–York.

Un matin, — le 17 septembre, — Frascolin, installé dans la bibliothèque du casino, éprouve le très naturel désir de consulter la carte de cet archipel des Pomotou, vers lequel il se dirige. Des qu’il a ouvert l’atlas, dès que son oeil s’est porté sur ces parages de l’océan Pacifique:

«Mille chanterelles! s’écrie-t-il, en monologuant, comment Ethel Simcoë fera-t-il pour se débrouiller dans ce chaos? . . . Jamais il ne trouvera passage à travers cet amas d’îlots et d’îles! . . . Il y en a des centaines! . . . Un véritable tas de cailloux au milieu d’une mare! . . . Il touchera, il s’échouera, il accrochera sa machine à cette pointe, il la crèvera sur cette autre! . . . Nous finirons par demeurer à l’état sédentaire dans ce groupe plus fourmillant que notre Morbihan de la Bretagne!»

Il a raison, le raisonnable Frascolin. Le Morbihan ne compte que trois cent soixante-cinq îles, — autant que de jours dans l’année, — et, sur cet archipel des Pomotou, on ne serait pas gêné d’en relever le double. Il est vrai, la mer qui les baigne est circonscrite par une ceinture de récifs coralligènes, dont la circonférence n’est pas inférieure à six cent cinquante lieues, suivant Élisée Reclus.

Néanmoins, en observant la carte de ce groupe, il est permis de s’étonner qu’un navire, et a fortiori un appareil marin tel que Standard–Island, ose s’aventurer à travers cet archipel. Compris entre les dix-septième et vingt-huitième parallèles sud, entre les cent trente-quatrième et cent quarante-septième méridiens ouest, il se compose d’un millier d’îles et d’îlots, — on a dit sept cents au juger — depuis Mata–Hiva jusqu’à Pitcairn.

Il n’est donc pas surprenant que ce groupe ait reçu diverses qualifications: entre autres, celles d’archipel Dangereux ou de mer Mauvaise. Grâce à la prodigalité géographique dont l’océan Pacifique a le privilège, il s’appelle aussi îles Basses, îles Tuamotou, ce qui signifie «îles éloignées», îles Méridionales, îles de la Nuit, Terres mystérieuses. Quant au nom de Pomotou ou Pamautou, qui signifie îles Soumises, une députation de l’archipel, réunie en 1850 à Papaeté la capitale de Taïti, a protesté contre cette dénomination. Mais, quoique le gouvernement français, déférant en 1852 à cette protestation, ait choisi, entre tous ces noms, celui de Tuamotou, mieux vaut garder, en ce récit, l’appellation plus connue de Pomotou.

Cependant, si dangereuse que puisse être cette navigation, le commodore Simcoë n’hésite pas. Il a une telle habitude de ces mers, que l’on peut s’en fier à lui. Il manoeuvre son île comme un canot. Il la fait virer sur place. On dirait qu’il la conduit à la godille. Frascolin peut être rassuré pour Standard–Island: les pointes de Pomotou n’effleureront même pas sa carène d’acier.

Dans l’après-midi du 19, les vigies de l’observatoire ont signalé les premiers émergements du groupe à une douzaine de milles. En effet, ces îles sont extrêmement basses. Si quelques-unes dépassent le niveau de la mer d’une quarantaine de mètres, soixante-quatorze ne sortent que d’une demi-toise, et seraient noyées deux fois par vingt-quatre heures, si les marées n’étaient pas à peu près nulles. Les autres ne sont que des attols, entourés de brisants, des bancs coralligènes d’une aridité absolue, de simples récifs, régulièrement orientés dans le même sens que l’archipel.

C’est par l’est que Standard–Island attaque le groupe, afin de rallier l’île Anaa que Fakarava a remplacée comme capitale, depuis qu’Anaa a été en partie détruite par le terrible cyclone de 1878, — lequel fit périr un grand nombre de ses habitants, et porta ses ravages jusqu’à l’île de Kaukura.

C’est d’abord Vahitahi, qui est relevée à trois milles au large. Les précautions les plus minutieuses sont prises dans ces parages, les plus dangereux de l’archipel, à cause des courants et de l’extension des récifs vers l’est. Vahitahi n’est qu’un amoncellement de corail, flanqué de trois îlots boisés, dont celui du nord est occupé par le principal village.

Le lendemain, on aperçoit l’île d’Akiti, avec ses récifs tapissés de prionia, de pourpier, d’une herbe rampante à teinte jaunâtre, de bourrache velue. Elle diffère des autres en ce qu’elle ne possède pas de lagon intérieur. Si elle est visible d’une assez grande distance, c’est que sa hauteur au-dessus du niveau océanique est supérieure à la moyenne.

Le jour suivant, autre île un peu plus importante, Amanu, dont le lagon est en communication avec la mer par deux passes de la côte nord-ouest.

Tandis que la population milliardaise ne demande qu’à se promener indolemment au milieu de cet archipel qu’elle a visité l’année précédente, se contentant d’admirer ses merveilles au passage, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, se seraient fort accommodés de quelques relâches, pendant lesquelles ils auraient pu explorer ces îles dues au travail des polypiers, c’est-à-dire artificielles . . . comme Standard–Island . . .

«Seulement, fait observer le commodore Simcoë, la nôtre a la faculté de se déplacer . . .

— Elle l’a trop, réplique Pinchinat, puisqu’elle ne s’arrête nulle part!

— Elle s’arrêtera aux îles Hao, Anaa, Fakarava, et vous aurez, messieurs, tout le loisir de les parcourir.»

Interrogé sur le mode de formation de ces îles, Ethel Simcoë se range à la théorie la plus généralement admise; c’est que, dans cette partie du Pacifique, le fond sous-marin a dû graduellement s’abaisser d’une trentaine de mètres. Les zoophytes, les polypes, ont trouvé, sur les sommets immergés, une base assez solide pour établir leurs constructions de corail. Peu à peu, ces constructions se sont étagées, grâce au travail de ces infusoires, qui ne sauraient fonctionner à une profondeur plus considérable. Elles ont monté à la surface, elles ont formé cet archipel, dont les îles peuvent se classer en barrières, franges et attelions ou plutôt attol, — nom indien de celles qui sont pourvues de lagons intérieurs. Puis des débris, rejetés par les lames, ont formé un humus. Des graines ont été apportées par les vents; la végétation est apparue sur ces anneaux coralligènes. La marge calcaire s’est revêtue d’herbes et de plantes, hérissée d’arbustes et d’arbres, sous l’influence d’un climat intertropical.

«Et qui sait? dit Yvernès, dans un élan de prophétique enthousiasme, qui sait si le continent, qui fut englouti sous les eaux du Pacifique, ne reparaîtra pas un jour à sa surface, reconstruit par ces myriades d’animalcules microscopiques? Et alors, sur ces parages actuellement sillonnés par les voiliers et les steamers, fileront à toute vapeur des trains express qui relieront l’ancien et le nouveau monde . . .

— Démanche . . . démanche, mon vieil Isaïe!» réplique cet irrespectueux de Pinchinat.

Ainsi que l’avait dit le commodore Simcoë, Standard–Island vient s’arrêter le 23 septembre, devant l’île Hao qu’elle a pu approcher d’assez près par ces grands fonds. Ses embarcations y conduisent quelques visiteurs à travers la passe qui, à droite, s’abrite sous un rideau de cocotiers. Il faut faire cinq milles pour atteindre le principal village, situé sur une colline. Ce village ne compte guère que deux à trois cents habitants, pour la plupart pêcheurs de nacre, employés comme tels par des maisons taïtiennes. Là abondent ces pandanus et ces myrtes mikimikis, qui furent les premiers arbres d’un sol, où poussent maintenant la canne à sucre, l’ananas, le taro, le prionia, le tabac, et surtout le cocotier, dont les immenses palmeraies de l’archipel contiennent plus de quarante mille.

On peut dire que cet arbre «providentiel» réussit presque sans culture. Sa noix sert à l’alimentation habituelle des indigènes, étant bien supérieure en substances nutritives aux fruits du pandanus. Avec elle, ils engraissent leurs porcs, leurs volailles, et aussi leurs chiens, dont les côtelettes et les filets sont particulièrement goûtés. Et puis, la noix de coco donne encore une huile précieuse, quand, râpée, réduite en pulpe, séchée au soleil, elle est soumise à la pression d’une mécanique assez rudimentaire. Les navires emportent des cargaisons de ces coprahs sur le continent, où les usines les traitent d’une façon plus fructueuse.

Ce n’est pas à Hao qu’il faut juger de la population pomotouane. Les indigènes y sont trop peu nombreux. Mais, où le quatuor a pu l’observer avec quelque avantage, c’est à l’île d’Anaa, devant laquelle Standard–Island arrive le matin du 27 septembre.

Anaa n’a montré que d’une courte distance ses massifs boisés d’un superbe aspect. L’une des plus grandes de l’archipel, elle compte dix-huit milles de longueur sur neuf de largeur mesurés à sa base madréporique.

On a dit qu’en 1878, un cyclone avait ravagé cette île, ce qui a nécessité le transport de la capitale de l’archipel à Fakarava. Cela est vrai, bien que, sous ce climat si puissant de la zone tropicale, il était présumable que la dévastation se réparerait en quelques années. En effet, redevenue aussi vivante qu’autrefois, Anaa possède actuellement quinze cents habitants. Cependant elle est inférieure à Fakarava, sa rivale, pour une raison qui a son importance, c’est que la communication entre la mer et le lagon ne peut se faire que par un étroit chenal, sillonné de remous de l’intérieur à l’extérieur, dus à la surélévation des eaux. À Fakarava, au contraire, le lagon est desservi par deux larges passes au nord et au sud. Toutefois, nonobstant que le principal marché d’huile de coco ait été transporté dans cette dernière île, Anaa, plus pittoresque, attire toujours la préférence des visiteurs.

Dès que Standard–Island a pris son poste de relâche dans d’excellentes conditions, nombre de Milliardais se font transporter à terre. Sébastien Zorn et ses camarades sont des premiers, le violoncelliste ayant accepté de prendre part à l’excursion.

Tout d’abord, ils se rendent au village de Tuahora, après avoir étudié dans quelles conditions s’était formée cette île, — formation commune à toutes celles de l’archipel. Ici, la marge calcaire, la largeur de l’anneau, si l’on veut, est de quatre à cinq mètres, très accore du côté de la mer, en pente douce du côté du lagon dont la circonférence comprend environ cent milles comme à Rairoa et à Fakarava. Sur cet anneau sont massés des milliers de cocotiers, principale pour ne pas dire unique richesse de l’île, et dont les frondaisons abritent les huttes indigènes.

Le village de Tuahora est traversé par une route sablonneuse, éclatante de blancheur. Le résident français de l’archipel n’y demeure plus depuis qu’Anaa a été déchue de son rôle de capitale. Mais l’habitation est toujours là, protégée par une modeste enceinte. Sur la caserne de la petite garnison, confiée à la garde d’un sergent de marine, flotte le drapeau tricolore.

Il y a lieu d’accorder quelque éloge aux maisons de Tuahora. Ce ne sont plus des huttes, ce sont des cases confortables et salubres, suffisamment meublées, posées pour la plupart sur des assises de corail. Les feuilles du pandanus leur ont fourni la toiture, le bois de ce précieux arbre a été employé pour les portes et les fenêtres. Ça et là les entourent des jardins potagers, que la main de l’indigène a remplis de terre végétale, et dont l’aspect est véritablement enchanteur.

Ces naturels, d’ailleurs, s’ils sont d’un type moins remarquable avec leur teint plus noir, s’ils ont la physionomie moins expressive, le caractère moins aimable que ceux des îles Marquises, offrent encore de beaux spécimens de cette population de l’Océanie équatoriale. En outre, travailleurs intelligents et laborieux, peut-être opposeront-ils plus de résistance à la dégénérescence physique qui menace l’indigénat du Pacifique.

Leur principale industrie, ainsi que Frascolin put le constater, c’est la fabrication de l’huile de coco. De là cette quantité considérable de cocotiers plantés dans les palmeraies de l’archipel. Ces arbres se reproduisent aussi facilement que les excroissances coralligènes à la surface des attol. Mais ils ont un ennemi, et les excursionnistes parisiens l’ont bien reconnu, un jour qu’ils s’étaient étendus sur la grève du lac intérieur, dont les vertes eaux contrastent avec l’azur de la mer environnante.

À un certain moment, voici que leur attention d’abord, leur horreur ensuite, est provoquée par un bruit de reptation entre les herbes.

Qu’aperçoivent-ils? . . . Un crustacé de grosseur monstrueuse.

Leur premier mouvement est de se lever, leur second de regarder l’animal.

«La vilaine bête! s’écrie Yvernès.

— C’est un crabe!» répond Frascolin. Un crabe, en effet, — ce crabe qui est appelé birgo par les indigènes, et dont il y a grand nombre sur ces îles. Ses pattes de devant forment deux solides tenailles ou cisailles, avec lesquelles il parvient à ouvrir les noix, dont il fait sa nourriture préférée. Ces birgos vivent au fond de sortes de terriers, profondément creusés entre les racines, où ils entassent des fibres de cocos en guise de litière. Pendant la nuit plus particulièrement, ils vont à la recherche des noix tombées, et même ils grimpent au tronc et aux branches du cocotier afin d’en abattre les fruits. Il faut que le crabe en question ait été pris d’une faim de loup, comme le dit Pinchinat, pour avoir quitté en plein midi sa sombre retraite. On laisse faire l’animal, car l’opération promet d’être extrêmement curieuse. Il avise une grosse noix au milieu des broussailles; il en déchire peu à peu les fibres avec ses pinces; puis, lorsque la noix est à nu, il attaque la dure écorce, la frappant, la martelant au même endroit. Ouverture faite, le birgo retire la substance intérieure en employant ses pinces de derrière dont l’extrémité est fort amincie.

Il est certain, observe Yvernès, que la nature a créé ce birgo pour ouvrir des noix de coco . . .

— Et qu’elle a créé la noix de coco pour nourrir le birgo, ajoute Frascolin.

— Eh bien, si nous contrariions les intentions de la nature, en empêchant ce crabe de manger cette noix, et cette noix d’être mangée par ce crabe? . . . propose Pinchinat.

— Je demande qu’on ne le dérange pas, dit Yvernès. Ne donnons pas, même à un birgo, une mauvaise idée des Parisiens en voyage!»

On y consent, et le crabe, qui a sans doute jeté un regard courroucé sur Son Altesse, adresse un regard de reconnaissance au premier violon du Quatuor Concertant.

Après soixante heures de relâche devant Anaa, Standard–Island suit la direction du nord. Elle pénètre à travers le fouillis des îlots et des îles, dont le commodore Simcoë descend le chenal avec une parfaite sûreté de main. Il va de soi que, dans ces conditions, Milliard–City est un peu abandonnée de ses habitants au profit du littoral, et plus particulièrement de la partie qui avoisine la batterie de l’Éperon. Toujours des îles en vue, ou plutôt de ces corbeilles verdoyantes qui semblent flotter à la surface des eaux. On dirait d’un marché aux fleurs sur un des canaux de la Hollande. De nombreuses pirogues louvoient aux approches des deux ports; mais il ne leur est pas permis d’y entrer, les agents ayant reçu des ordres formels à cet égard. Nombre de femmes indigènes viennent à la nage, lorsque l’île mouvante range à courte distance les falaises madréporiques. Si elles n’accompagnent pas les hommes dans leurs canots, c’est que, ces embarcations sont tabouées pour le beau sexe pomotouan, et qu’il lui est interdit d’y prendre place.

Le 4 octobre, Standard–Island s’arrête devant Fakarava, à l’ouvert de la passe du sud. Avant que les embarcations débordent pour transporter les visiteurs, le résident français s’est présenté à Tribord–Harbour, d’où le gouverneur a donné l’ordre de le conduire à l’hôtel municipal.

L’entrevue est très cordiale. Cyrus Bikerstaff a sa figure officielle, — celle qui lui sert dans les cérémonies de ce genre. Le résident, un vieil officier de l’infanterie de marine, n’est pas en reste avec lui. Impossible d’imaginer rien de plus grave, de plus digne, de plus convenable, de plus «en bois» de part et d’autre.

La réception terminée, le résident est autorisé à parcourir Milliard–City, dont Calistus Munbar est chargé de lui faire les honneurs. En leur qualité de Français, les Parisiens et Athanase Dorémus ont voulu se joindre au surintendant. Et c’est une joie pour ce brave homme de se retrouver avec des compatriotes.

Le lendemain, le gouverneur va à Fakarava rendre au vieil officier sa visite, et tous les deux reprennent leur figure de la veille. Le quatuor, descendu à terre, se dirige vers la résidence. C’est une très simple habitation, occupée par une garnison de douze anciens marins, au mât de laquelle se déploie le pavillon de la France.

Bien que Fakarava soit devenue la capitale de l’archipel, on l’a dit, elle ne vaut point sa rivale Anaa. Le principal village n’est pas aussi pittoresque sous la verdure des arbres, et d’ailleurs, les habitants y sont moins sédentaires. En outre de la fabrication de l’huile de coco, dont le centre est à Fakarava, ils se livrent à la pêche des huîtres perlières. Le commerce de la nacre qu’ils retirent de cette exploitation, les oblige à fréquenter l’île voisine de Toau, spécialement outillée pour cette industrie. Hardis plongeurs, ces indigènes n’hésitent pas à descendre jusqu’à des profondeurs de vingt et trente mètres, habitués qu’ils sont à supporter de telles pressions sans en être incommodés, et à garder leur respiration plus d’une minute.

Quelques-uns de ces pêcheurs ont été autorisés à offrir les produits de leur pêche, nacre ou perles, aux notables de Milliard–City. Certes, ce ne sont point les bijoux qui manquent aux opulentes dames de la ville. Mais, ces productions naturelles à l’état brut, on ne trouve pas à se les procurer facilement, et, l’occasion se présentant, les pêcheurs sont dévalisés à des prix invraisemblables. Du moment que Mrs Tankerdon achète une perle de grande valeur, il est tout indiqué que Mrs Coverley suive son exemple. Par bonheur, il n’y eut pas lieu de surenchérir sur un objet unique, car on ne sait où les surenchères se fussent arrêtées. D’autres familles prennent à coeur d’imiter leurs amis, et, ce jour-là, comme on dit en langage maritime, les Fakaraviens firent «une bonne marée».

Après une dizaine de jours, le 13 octobre, le Joyau du Pacifique appareille dès les premières heures. En quittant la capitale des Pomotou, elle atteint la limite occidentale de l’archipel. De l’invraisemblable encombrement d’îles et d’îlots, de récifs et d’attol, le commodore Simcoë n’a plus à se préoccuper. Il est sorti, sans un accroc, de ces parages de la mer Mauvaise. Au large s’étend cette portion du Pacifique qui, sur un espace de quatre degrés, sépare le groupe des Pomotou du groupe de la Société. C’est en mettant le cap au sud-ouest que Standard–Island, mue par les dix millions de chevaux de ses machines, se dirige vers l’île si poétiquement célébrée par Bougainville, l’enchanteresse Tahiti.

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Last updated Tuesday, March 4, 2014 at 18:24