Ile a helice, by Jules Verne

xi — Îles Marquises

Dans la matinée du 29 août, le Joyau du Pacifique donne à travers l’archipel des Marquises, entre 7° 55’ et 10° 30’ de latitude sud et 141° et 143°6’ de longitude à l’ouest du méridien de Paris. Il a franchi une distance de trois mille cinq cents kilomètres à partir du groupe des Sandwich.

Si ce groupe se nomme Mendana, c’est que l’Espagnol de ce nom découvrit en 1595 sa partie méridionale. S’il se nomme îles de la Révolution, c’est qu’il a été visité par le capitaine Marchand en 1791 dans sa partie du nord-ouest. S’il se nomme archipel de Nouka–Hiva, c’est qu’il doit cette appellation à la plus importante des îles qui le composent. Et pourtant, ne fût-ce que par justice, il aurait dû prendre aussi le nom de Cook, puisque le célèbre navigateur en a opéré la reconnaissance en 1774.

C’est ce que le commodore Simcoë fait observer à Frascolin, lequel trouve l’observation des plus logiques, ajoutant:

«On pourrait également l’appeler l’archipel Français, car nous sommes un peu en France aux Marquises.»

En effet, un Français a le droit de regarder ce groupe de onze îles ou îlots comme une escadre de son pays, mouillée dans les eaux du Pacifique. Les plus grandes sont les vaisseaux de première classe Nouka–Hiva et Hiva–Oa; les moyennes sont les croiseurs de divers rangs, Hiaou, Uapou, Uauka; les plus petites sont les avisos Motane, Fatou–Hiva, Taou–Ata, tandis que les îlots ou les attolons seraient de simples mouches d’escadre. Il est vrai, ces îles ne peuvent se déplacer comme le fait Standard–Island.

Ce fut le 1er mai 1842 que le commandant de la station navale du Pacifique, le contre-amiral Dupetit–Thouars, prit, au nom de la France, possession de cet archipel. Mille à deux mille lieues le séparent soit de la côte américaine, soit de la Nouvelle-Zélande, soit de l’Australie, soit de la Chine, des Moluques ou des Philippines. En ces conditions, l’acte du contre-amiral était-il à louer ou à blâmer? On le blâma dans l’opposition, on le loua dans le monde gouvernemental. Il n’en reste pas moins que la France dispose là d’un domaine insulaire, où nos bâtiments de grande pêche trouvent à s’abriter, à se ravitailler, et auquel le passage de Panama, s’il est jamais ouvert, attribuera une importance commerciale des plus réelles. Ce domaine devait être complété par la prise de possession ou déclaration de protectorat des îles Pomotou, des îles de la Société, qui en forment le prolongement naturel. Puisque l’influence britannique s’étend sur les parages du nord-ouest de cet immense océan, il est bon que l’influence française vienne la contre-balancer dans les parages du sud-est.

«Mais, demande Frascolin à son complaisant cicérone, est-ce que nous avons là des forces militaires de quelque valeur?

— Jusqu’en 1859, répond le commodore Simcoë, il y avait à Nouka–Hiva un détachement de soldats de marine. Depuis que ce détachement a été retiré, la garde du pavillon est confiée aux missionnaires, et ils ne le laisseraient pas amener sans le défendre.

— Et actuellement? . . .

— Vous ne trouverez plus à Taio–Haé qu’un résident, quelques gendarmes et soldats indigènes, sous les ordres d’un officier qui remplit aussi les fonctions de juge de paix . . .

— Pour les procès des naturels? . . .

— Des naturels et des colons.

— Il y a donc des colons à Nouka–Hiva? . . .

— Oui» . . . deux douzaines.

— Pas même de quoi former une symphonie, ni même une harmonie, et à peine une fanfare!»

Il est vrai, si l’archipel des Marquises, qui s’étend sur cent quatre-vingt-quinze milles de longueur et sur quarante-huit milles de largeur, couvre une aire de treize mille kilomètres superficiels, sa population ne comprend pas vingt-quatre mille indigènes. Cela fait donc un colon pour mille habitants.

Cette population marquisane est-elle destinée à s’accroître, alors qu’une nouvelle voie de communication aura été percée entre les deux Amériques? L’avenir le dira. Mais, en ce qui concerne la population de Standard–Island, le nombre de ses habitants s’est augmenté depuis quelques jours par le sauvetage des Malais du ketch, opéré dans la soirée du 5 août.

Ils sont dix, plus leur capitaine, — un homme à figure énergique, comme il a été dit. Âgé d’une quarantaine d’années, ce capitaine se nomme Sarol. Ses matelots sont de solides gaillards, de cette race originaire des îles extrêmes de la Malaisie occidentale. Trois mois avant, ce Sarol les avait conduits à Honolulu avec une cargaison de coprah. Lorsque Standard–Island y vint faire une relâche de dix jours, l’apparition de cette île artificielle ne laissa pas d’exciter leur surprise, ainsi qu’il arrivait dans tous les archipels. S’ils ne la visitèrent point, car cette autorisation ne s’obtenait que très difficilement, on n’a pas oublié que leur ketch prit souvent la mer, afin de l’observer de plus près, la contournant à une demi-encablure de son périmètre. La présence obstinée de ce navire n’avait pu exciter aucun soupçon, et son départ d’Honolulu, quelques heures après le commodore Simcoë, n’en excita pas davantage. D’ailleurs eût-il fallu s’inquiéter de ce bâtiment d’une centaine de tonneaux, monté par une dizaine d’hommes? Non, sans doute, et peut-être fut-ce un tort . . .

Lorsque le coup de canon attira l’attention de l’officier de Tribord–Harbour, le ketch ne se trouvait qu’à deux où trois milles. La chaloupe de sauvetage, s’étant portée à son secours, arriva à temps pour recueillir le capitaine et son équipage.

Ces Malais parlent couramment la langue anglaise, — ce qui ne saurait étonner de la part d’indigènes de l’Ouest–Pacifique, où, ainsi que nous l’avons mentionné, la prépondérance britannique est acquise sans conteste. On apprend donc à quel accident de mer ils ont dû de s’être trouvés en détresse. Et même, si la chaloupe avait tardé de quelques minutes, ces onze Malais eussent disparu dans les profondeurs de l’Océan.

Au dire de ces hommes, vingt-quatre heures avant, pendant la nuit du 4 au 5 août, le ketch avait été abordé par un steamer en grande marche. Bien qu’il eût ses feux de position, le capitaine Sarol n’avait pas été aperçu. La collision dut être si légère pour le steamer que celui-ci n’en ressentit rien, paraît-il, puisqu’il continua sa route, à moins toutefois, — fait qui malheureusement n’est pas rare, — qu’il eût préféré, en filant à toute vapeur, «se débarrasser de réclamations coûteuses et désagréables».

Mais ce choc, insignifiant pour un bâtiment de fort tonnage, dont la coque de fer est lancée avec une vitesse considérable, fut terrible pour le navire malais. Coupé à l’avant du mât de misaine, on ne s’expliquait guère qu’il n’eût pas coulé immédiatement. Il se maintint cependant à fleur d’eau, et les hommes restèrent accrochés aux pavois. Si la mer eût été mauvaise, pas un n’aurait pu résister aux lames balayant cette épave. Par bonne chance, le courant la dirigea vers l’est, et la rapprocha de Standard–Island.

Toutefois, lorsque le commodore interroge le capitaine Sarol, il manifeste son étonnement que le ketch, à demi-submergé, ait dérivé jusqu’en vue de Tribord–Harbour.

«Je ne le comprends pas non plus, répond le Malais. Il faut que votre île ait fait peu de route depuis vingt-quatre heures? . . .

— C’est la seule explication possible, réplique le commodore Simcoë. Il n’importe, après tout. On vous a sauvés, c’est l’essentiel.» Il était temps, d’ailleurs. Avant que la chaloupe se fût éloignée d’un quart de mille, le ketch avait coulé à pic.

Tel est le récit que le capitaine Sarol a fait d’abord à l’officier qui exécutait le sauvetage, puis au commodore Simcoë, puis au gouverneur Cyrus Bikerstaff, après qu’on eut donné tous les secours dont son équipage et lui paraissaient avoir le plus pressant besoin.

Se pose alors la question du rapatriement des naufragés. Ils faisaient voile vers les Nouvelles-Hébrides, lorsque la collision s’est produite. Standard–Island, qui descend au sud-est, ne peut modifier son itinéraire et obliquer vers l’ouest. Cyrus Bikerstaff offre donc aux naufragés de les débarquer à Nouka–Hiva, où ils attendront le passage d’un bâtiment de commerce en charge pour les Nouvelles-Hébrides.

Le capitaine et ses hommes se regardent. Ils semblent fort désolés. Cette proposition afflige ces pauvres gens, sans ressources, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient avec le ketch et sa cargaison. Attendre aux Marquises, c’est s’exposer à y demeurer un temps interminable, et comment y vivront-ils?

«Monsieur le gouverneur, dit le capitaine d’un ton suppliant, vous nous avez sauvés, et nous ne savons comment vous prouver notre reconnaissance . . . Et pourtant nous vous demandons encore d’assurer notre retour dans des conditions meilleures . . .

— Et de quelle manière? . . . répond Cyrus Bikerstaff.

— À Honolulu, on disait que Standard–Island, après s’être dirigée vers les parages du sud, devait visiter les Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, puis gagner l’ouest du Pacifique . . .

— Cela est vrai, dit le gouverneur, et très probablement elle s’avancera jusqu’aux îles Fidji avant de revenir à la baie Madeleine.

— Les Fidji, reprend le capitaine, c’est un archipel anglais, où nous trouverions aisément à nous faire rapatrier pour les Nouvelles-Hébrides, qui en sont peu éloignées . . . et si vous vouliez nous garder jusque-là . . .

— Je ne puis rien vous promettre à cet égard, répondit le gouverneur. Il nous est interdit d’accorder passage à des étrangers. Attendons notre arrivée à Nouka–Hiva. Je consulterai l’administration de Madeleine-bay par le câble, et, si elle consent, nous vous conduirons aux Fidji, d’où votre rapatriement sera en effet plus facile.»

Telle est la raison pour laquelle les Malais sont installés à bord de Standard–Island, lorsqu’elle se montre en vue des Marquises à la date du 29 août.

Cet archipel est situé sur le parcours des alizés. Même gisement pour les archipels des Pomotou et de la Société, auxquels ces vents assurent une température modérée sous un climat salubre.

C’est devant le groupe du nord-ouest que le commodore Simcoë se présente dès les premières heures de la matinée. Il a d’abord connaissance d’un attolon sablonneux que les cartes désignent sous le nom d’Îlot de corail, et contre lequel la mer, poussée par les courants, déferle avec une extrême violence.

Cet attolon laissé sur bâbord, les vigies ne tardent pas à signaler une première île, Fetouou, très accore, ceinte de falaises verticales de quatre cents mètres. Au delà, c’est Hiaou, haute de six cents mètres, d’un aspect aride de ce côté, tandis que de l’autre, fraîche et verdoyante, elle offre deux anses praticables aux petits bâtiments.

Frascolin, Yvernès, Pinchinat, abandonnant Sébastien Zorn à sa mauvaise humeur permanente, ont pris place sur la tour, en compagnie d’Ethel Simcoë et de plusieurs de ses officiers. On ne s’étonnera pas que ce nom d’Hiaou ait excité Son–Altesse à émettre quelques onomatopées bizarres.

«Bien sûr, dit-il, c’est une colonie de chats qui habite cette île, avec un matou pour chef . . . »

Hiaou reste sur bâbord. On ne doit pas y relâcher, et l’on prend direction vers la principale île du groupe, dont le nom lui a été donné, et auquel va s’ajouter temporairement cette extraordinaire Standard–Island.

Le lendemain 30 août, dès l’aube, nos Parisiens sont revenus à leur poste. Les hauteurs de Nouka–Hiva avaient été visibles dans la soirée précédente. Par beau temps, les chaînes de montagne de cet archipel se montrent à une distance de dix-huit à vingt lieues, car l’altitude de certaines cimes dépasse douze cents mètres, se dessinant comme un dos gigantesque suivant la longueur de l’île.

«Vous remarquerez, dit le commodore Simcoë à ses hôtes, une disposition générale à tout cet archipel. Ses sommets sont d’une nudité au moins singulière sous cette zone, tandis que la végétation, qui prend naissance aux deux tiers des montagnes, pénètre au fond des ravins et des gorges, et se déploie magnifiquement jusqu’aux grèves blanches du littoral.

— Et pourtant, fait observer Frascolin, il semble que Nouka–Hiva se dérobe à cette règle générale, du moins en ce qui concerne la verdure des zones moyennes. Elle paraît stérile . . .

— Parce que nous l’accostons par le nord-ouest, répond le commodore Simcoë. Mais lorsque nous la contournerons au sud, vous serez surpris du contraste. Partout, des plaines verdoyantes, des forêts, des cascades de trois cents mètres . . .

— Eh! s’écrie Pinchinat, une masse d’eau qui tomberait du sommet de la tour Eiffel, cela mérite considération! . . . Le Niagara en serait jaloux . . .

— Point! riposte Frascolin. Il se rattrape sur la largeur, et sa chute se développe sur neuf cents mètres depuis la rive américaine jusqu’à la rive canadienne . . . Tu le sais bien, Pinchinat, puisque nous l’avons visité . . .

— C’est juste, et je fais mes excuses au Niagara!» répond Son Altesse. Ce jour-là, Standard–Island longe les côtes de l’île à un mille de distance. Toujours des talus arides montant jusqu’au plateau central de Tovii, des falaises rocheuses qui semblent ne présenter aucune coupure. Néanmoins, au dire du navigateur Brown, il y existait de bons mouillages, qui, en effet, ont été ultérieurement découverts. En somme, l’aspect de Nouka–Hiva, dont le nom évoque de si gracieux paysages, est assez morne. Mais, ainsi que l’ont justement relaté MM. V. Dumoulin et Desgraz, compagnons de Dumont d’Urville pendant son voyage au pôle sud et dans l’Océanie, «toutes les beautés naturelles sont confinées dans l’intérieur des baies, dans les sillons formés par les ramifications de la chaîne des monts qui s’élèvent au centre de l’île». Après avoir suivi ce littoral désert, au delà de l’angle aigu qu’il projette vers l’ouest, Standard–Island modifie légèrement sa direction en diminuant la vitesse des hélices de tribord, et vient doubler le cap Tchitchagoff, ainsi nommé par le navigateur russe Krusenstern. La côte se creuse alors en décrivant un arc allongé, au milieu duquel un étroit goulet donne accès au port de Taioa ou d’Akani, dont l’une des anses offre un abri sûr contre les plus redoutables tempêtes du Pacifique.

Le commodore Simcoë ne s’y arrête pas. Il y a au sud deux autres baies, celle d’Anna–Maria ou Taio–Haé au centre, et celle de Comptroller ou des Taïpis, au revers du cap Martin, pointe extrême du sud-est de l’île. C’est devant Taio–Haé que l’on doit faire une relâche d’une douzaine de jours.

À peu de distance du rivage de Nouka–Hiva, la sonde accuse de grandes profondeurs. Aux abords des baies, on peut encore mouiller par quarante ou cinquante brasses. Donc facilité de rallier de très près la baie de Taio–Haé, et c’est ce qui est fait dans l’après-midi du 31 août.

Dès qu’on est en vue du port, des détonations retentissent sur la droite, et une fumée tourbillonnante s’élève au-dessus des falaises de l’est.

«Hé! dit Pinchinat, voici que l’on tire le canon pour fêter notre arrivée . . .

— Non, répond le commodore Simcoë. Ni les Taïs ni les Happas, les deux principales tribus de l’île, ne possèdent une artillerie capable de rendre même de simples saluts. Ce que vous entendez, c’est le bruit de la mer qui s’engouffre dans les profondeurs d’une caverne à mi-rivage du cap Martin, et cette fumée n’est que l’embrun des lames rejetées au dehors.

— Je le regrette, répond Son Altesse, car un coup de canon, c’est un coup de chapeau.»

L’île de Nouka–Hiva possède plusieurs noms, — on pourrait dire plusieurs noms de baptême — dus aux divers parrains qui l’ont successivement baptisée: île Fédérale par Ingraham, île Beaux par Marchand, île Sir Henry Martin par Hergert, île Adam par Roberts, île Madison par Porter. Elle mesure dix-sept milles de l’est à l’ouest, et dix milles du nord au sud, soit une circonférence de cinquante-quatre milles environ. Son climat est salubre. Sa température égale celle des zones intertropicales, avec le tempérament qu’apportent les vents alizés.

Sur ce mouillage, Standard–Island n’aura jamais à redouter les formidables coups de vent et les cataractes pluviales, car elle n’y doit relâcher que d’avril à octobre, alors que dominent les vents secs d’est à sud-est, ceux que les indigènes nomment tuatuka. C’est en octobre qu’on subit la plus forte chaleur, en novembre et décembre la plus forte sécheresse. Après quoi, d’avril à octobre, les courants aériens règnent depuis l’est jusqu’au nord-est.

Quant à la population de l’archipel des Marquises, il a fallu revenir des exagérations des premiers découvreurs, qui l’ont estimée à cent mille habitants.

Élisée Reclus, s’appuyant sur des documents sérieux, ne l’évalue pas à six mille âmes pour tout le groupe, et c’est Nouka–Hiva qui en compte la plus grande part. Si, du temps de Dumont d’Urville, le nombre des Nouka–Hiviens a pu s’élever à huit mille habitants, divisés en Taïs, Happas, Taionas et Taïpis, ce nombre n’a cessé de décroître. D’où résulte ce dépeuplement? des exterminations d’indigènes par les guerres, de l’enlèvement des individus mâles pour les plantations péruviennes, de l’abus des liqueurs fortes, et enfin, pourquoi ne pas l’avouer? de tous les maux qu’apporté la conquête, même lorsque les conquérants appartiennent aux races civilisées.

Au cours de cette semaine de relâche, les Milliardais font de nombreuses visites à Nouka–Hiva. Les principaux Européens les leur rendent, grâce à l’autorisation du gouverneur, qui leur a donné libre accès à Standard–Island.

De leur côté, Sébastien Zorn et ses camarades entreprennent de longues excursions, dont l’agrément les paie amplement de leurs fatigues.

La baie de Taio–Haé décrit un cercle, coupé par son étroit goulet, dans lequel Standard–Island n’eût pas trouvé place, d’autant moins que cette baie est sectionnée par deux plages de sable. Ces plages sont séparées par une sorte de morne aux rudes escarpements, où se dressent encore les restes d’un fort construit par Porter en 1812. C’était à l’époque où ce marin faisait la conquête de l’île, alors que le camp américain occupait la plage de l’est, — prise de possession qui ne fut pas ratifiée par le gouvernement fédéral.

En fait de ville, sur la plage opposée, nos Parisiens ne trouvent qu’un modeste village, les habitations marquisanes étant, pour la plupart, dispersées sous les arbres. Mais quelles admirables vallées y aboutissent, — entre autres celle de Taio–Haé, dont les Nouka–Hiviens ont surtout fait choix pour y établir leurs demeures! C’est un plaisir de s’engager à travers ces massifs de cocotiers, de bananiers, de casuarinas, de goyaviers, d’arbres à pain, d’hibiscus et de tant d’autres essences, emplies d’une sève débordante. Les touristes sont hospitalièrement accueillis dans ces cases. Là où ils auraient peut-être été dévorés un siècle plus tôt, ils purent apprécier ces galettes faites de bananes et de la pâte du mei, l’arbre à pain, cette fécule jaunâtre du taro, douce lorsqu’elle est fraîche, aigrelette lorsqu’elle est rassise, les racines comestibles du tacca. Quant au haua, espèce de grande raie qui se mange crue, et aux filets de requin, d’autant plus estimés que la pourriture les gagne, ils refusèrent positivement d’y mettre la dent.

Athanase Dorémus les accompagne quelquefois dans leurs promenades. L’année précédente, ce bonhomme a visité cet archipel et leur sert de guide. Peut-être n’est-il très fort ni en histoire naturelle ni en botanique, peut-être confond-il le superbe spondias cytherea, dont les fruits ressemblent à la pomme, avec le pandanus odoratissimus, qui justifie cette épithète superlative, avec le casuarina dont le bois a la dureté du fer, avec l’hibiscus dont l’écorce fournit des vêtements aux indigènes, avec le papayer, avec le gardénia florida? Il est vrai, le quatuor n’a pas besoin de recourir à sa science un peu suspecte, quand la flore marquisane leur présente de magnifiques fougères, de superbes polypodes, ses rosiers de Chine aux fleurs rouges et blanches, ses graminées, ses solanées, entre autres le tabac, ses labiées à grappes violettes, qui forment la parure recherchée des jeunes Nouka–Hiviennes, ses ricins hauts d’une dizaine de pieds, ses dracénas, ses cannes à sucre, ses orangers, ses citronniers, dont l’importation assez récente réussit à merveille dans ces terres imprégnées des chaleurs estivales et arrosées des multiples rios descendus des montagnes.

Et, un matin, lorsque le quatuor s’est élevé au delà du village des Taïs, en côtoyant un torrent, jusqu’au sommet de la chaîne, lorsque, sous ses pieds, devant ses yeux, se développent les vallées des Taïs, des Taïpis et des Happas, un cri d’admiration lui échappe! S’il avait eu ses instruments, il n’aurait pas résisté au désir de répondre par l’exécution d’un chef-d’oeuvre lyrique au spectacle de ces chefs-d’oeuvre de la nature! Sans doute, les exécutants n’eussent été entendus que de quelques couples d’oiseaux! Mais elle est si jolie la colombe kurukuru qui vole à ces hauteurs, si charmante, la petite salangane, et il balaie l’espace d’une aile si capricieuse, le phaéton, hôte habituel de ces gorges nouka-hiviennes!

D’ailleurs, nul reptile venimeux à redouter au plus profond de ces forêts. On ne fait attention ni aux boas, longs de deux pieds à peine, aussi inoffensifs qu’une couleuvre, ni aux simques dont la queue d’azur se confond avec les fleurs.

Les indigènes offrent un type remarquable. On retrouve en eux le caractère asiatique, — ce qui leur assigne une origine très différente des autres peuplades océaniennes. Ils sont de taille moyenne, académiquement proportionnés, très musculeux, larges de poitrine. Ils ont les extrémités fines, la figure ovale, le front élevé, les yeux noirs à longs cils, le nez aquilin, les dents blanches et régulières, le teint ni rouge ni noir, bistré comme celui des Arabes, une physionomie empreinte à la fois de gaîté et de douceur.

Le tatouage a presque entièrement disparu, — ce tatouage qui s’obtenait non par entailles à la peau, mais par piqûres, saupoudrées du charbon de l’aleurite triloba. Il est maintenant remplacé par la cotonnade des missionnaires.

«Très beaux, ces hommes, dit Yvernès, moins peut-être qu’à l’époque où ils étaient simplement vêtus de leurs pagnes, coiffés de leurs cheveux, brandissant l’arc et les flèches!»

Cette observation est présentée pendant une excursion à la baie Comptroller, en compagnie du gouverneur. Cyrus Bikerstaff a désiré conduire ses hôtes à cette baie, divisée en plusieurs ports, comme l’est La Valette, et, sans doute, entre les mains des Anglais, Nouka–Hiva serait devenue une Malte de l’océan Pacifique. En cette région s’est concentrée la peuplade des Happas, entre les gorges d’une campagne fertile, avec une petite rivière alimentée par une cascade retentissante. Là fut le principal théâtre de la lutte de l’Américain Porter contre les indigènes.

L’observation d’Yvernès demandait une réponse, et le gouverneur la fait en disant:

«Peut-être avez-vous raison, monsieur Yvernès. Les Marquisans avaient plus grand air avec le pagne, le maro et le paréo aux couleurs éclatantes, le ahu bun, sorte d’écharpe volante, et le tiputa, sorte de poncho mexicain. Il est certain que le costume moderne ne leur sied guère! Que voulez-vous? Décence est conséquence de civilisation! En même temps que nos missionnaires s’appliquent à instruire les indigènes, ils les encouragent à se vêtir d’une façon moins rudimentaire.

— N’ont-ils pas raison, commodore?

— Au point de vue des convenances, oui! Au point de vue hygiénique, non! Depuis qu’ils sont habillés plus décemment, les Nouka–Hiviens et autres insulaires ont, n’en doutez pas, perdu de leur vigueur native, et aussi de leur gaîté naturelle. Ils s’ennuient, et leur santé en a souffert. Ils ignoraient autrefois les bronchites, les pneumonies, la phtisie . . .

— Et depuis qu’ils ne vont plus tout nus, ils s’enrhument . . . s’écrie Pinchinat.

— Comme vous dites! Il y a là une sérieuse cause de dépérissement pour la race.

— D’où je conclus, reprend son Altesse, qu’Adam et Ève n’ont éternué que le jour où ils ont porté robes et pantalons, après avoir été chassés du Paradis terrestre, — ce qui nous a valu, à nous, leurs enfants dégénérés et responsables, des fluxions de poitrine!

— Monsieur le gouverneur, interroge Yvernès, il nous a semblé que les femmes étaient moins belles que les hommes dans cet archipel . . .

— Ainsi que dans les autres, répond Cyrus Bikerstaff, et ici, cependant, vous voyez le type le plus accompli des Océaniennes. N’est-ce pas, d’ailleurs, une loi de nature commune aux races qui se rapprochent de l’état sauvage? N’en est-il pas ainsi du règne animal, où la faune, au point de vue de la beauté physique, nous montre presque invariablement les mâles supérieurs aux femelles?

— Eh! s’écrie Pinchinat, il faut venir aux antipodes pour faire de pareilles observations, et voilà ce que nos jolies Parisiennes ne voudront jamais admettre!»

Il n’existe que deux classes dans la population de Nouka–Hiva, et elles sont soumises à la loi du tabou. Cette loi fut inventée par les forts contre les faibles, par les riches contre les pauvres, afin de sauvegarder leurs privilèges et leurs biens. Le tabou a le blanc pour couleur, et aux objets taboués, lieu sacré, monument funéraire, maisons de chefs, les petites gens n’ont pas le droit de toucher. De là, une classe tabouée, à laquelle appartiennent les prêtres, les sorciers ou touas, les akarkis ou chefs civils, et une classe non tabouée, où sont relégués la plupart des femmes ainsi que le bas peuple. En outre, non seulement il n’est pas permis de porter la main sur un objet protégé par le tabou, mais il est même interdit d’y porter ses regards.

«Et cette règle, ajoute Cyrus Bikerstaff, est si sévère aux Marquises, comme aux Pomotou, comme aux îles de la Société, que je ne vous conseillerais pas, messieurs, de jamais l’enfreindre.

— Tu entends, mon brave Zorn! dit Frascolin. Veille à tes mains, veille à tes yeux!» Le violoncelliste se contente de hausser les épaules, en homme que ces choses n’intéressent aucunement. Le 5 septembre, Standard–Island a quitté le mouillage de Taïo-Haé. Elle laisse dans l’est l’île de Houa–Houna (Kahuga), la plus orientale du premier groupe, dont on n’aperçoit que les lointaines hauteurs verdoyantes, et à laquelle les plages font défaut, son périmètre n’étant formé que de falaises coupées à pic. Il va sans dire qu’en passant le long de ces îles, Standard–Island a soin de modérer son allure, car une telle masse, lancée à toute vitesse, produirait une sorte de raz de marée qui jetterait les embarcations à la côte et inonderait le littoral. On se tient à quelques encablures seulement de Uapou, d’un aspect remarquable, car elle est hérissée d’aiguilles basaltiques. Deux anses, nommées, l’une, baie Possession, et l’autre, baie de Bon–Accueil, indiquent qu’elles ont eu un Français pour parrain. C’est là, en effet, que le capitaine Marchand arbora le drapeau de la France. Au delà, Ethel Simcoë, s’engageant à travers les parages du second groupe, se dirige vers Hiva–Oa, l’île Dominica suivant l’appellation espagnole. La plus vaste de l’archipel, d’origine volcanique, elle mesure une périphérie de cinquante-six milles. On peut observer très distinctement ses falaises, taillées dans une roche noirâtre, et les cascades qui se précipitent des collines centrales, revêtues d’une végétation puissante. Un détroit de trois milles sépare cette île de Taou–Ata. Comme Standard–Island n’aurait pu trouver assez de large pour y passer, elle doit contourner Taou–Ata par l’ouest, où la baie Madre de Dios, — baie Résolution, de Cook, — reçut les premiers navires européens. Cette île gagnerait à être moins rapprochée de sa rivale Hiva–Oa. Peut-être alors, la guerre étant plus difficile de l’une à l’autre, les peuplades ne pourraient prendre contact et se décimer avec l’entrain qu’elles y apportent encore. Après avoir relevé à l’est le gisement de Motane, stérile, sans abri, sans habitants, le commodore Simcoë prend direction vers Fatou–Hiva, ancienne île de Cook. Ce n’est, à vrai dire, qu’un énorme rocher, où pullulent les oiseaux de la zone tropicale, une sorte de pain de sucre mesurant trois milles de circonférence!

Tel est le dernier îlot du sud-est que les Milliardais perdent de vue dans l’après-midi du 9 septembre. Afin de se conformer à son itinéraire, Standard–Island met le cap au sud-ouest, pour rallier l’archipel des Pomotou dont elle doit traverser la partie médiane.

Le temps est toujours favorable, ce mois de septembre correspondant au mois de mars de l’hémisphère boréal.

Dans la matinée du 11 septembre, la chaloupe de Bâbord-Harbour a recueilli une des bouées flottantes, à laquelle se rattache un des câbles de la baie Madeleine. Le bout de ce fil de cuivre, dont une couche de gutta assure le complet isolement, est raccordé aux appareils de l’observatoire, et la communication téléphonique s’établit avec la côte américaine.

L’administration de Standard–Island Company est consultée sur la question des naufragés du ketch malais. Autorisait-elle le gouverneur à leur accorder passage jusqu’aux parages des Fidji, où leur rapatriement pourrait s’opérer dans des conditions plus rapides et moins coûteuses?

La réponse est favorable. Standard–Island a même la permission de se porter vers l’ouest jusqu’aux Nouvelles-Hébrides, afin d’y débarquer les naufragés, si les notables de Milliard–City n’y voient pas d’inconvénient.

Cyrus Bikerstaff informe de cette décision le capitaine Sarol, et celui-ci prie le gouverneur de transmettre ses remerciements aux administrateurs de la baie Madeleine.

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