Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation, by Richard Hakluyt

Voyage D’outremer et Retour de Jérusalem en France par la voie de terre, pendant le cours des années 1432 et 1433, par Bertrandon de la Brocquière, conseiller et premier écuyer tranchant de Philippe-le-bon, duc de Bourgogne; ouvrage extrait d’un Manuscript de la Bibliothèque Nationale, remis en Français Moderne, et publié par le citoyen Legrand d’Aussy.

Discours Prèliminaire.

Les relations de voyages publièes par nos Français remontent fort haut.

Des les commencemens du V’e siècle, Rutilius Claudius Numatianus en avoit donné une, qui ne nous est parvenue qu’incomplète, parce que apparemment la mort ne lui permit pas de l’achever. L’objet étoit son retour de Rome dans la Gaule, sa patrie. Mais, comme il n’avoit voyagé que par mer, il ne put voir et décrire que des ports et des cotes; et de là nécessairement a resulté pour son ouvrage, une monotonie, qu’un homme de génie auroit pu vaincre sans doute, mais qu’il étoit au dessus de ses forces de surmonter. D’ailleurs, il a voulu donner un poème: ce qui l’oblige à prendre le ton poétique, et à faire des descriptions poétiques, ou soi-disant telles. Enfin ce poème est en vers élégiaques. Or qui ne sait que cette sorte de versification, dont le propre est de couper la pensée de deux en deux vers et d’assujettir ces vers au retour continuel d’une chute uniforme, est peut être celle de toutes qui convieent le moins en genre descriptif? Quand l’imagination a beaucoup à peindre; quand sans cesse elle a besoin de tableaux brillans et variés, il lui faut, pour développer avantageusement toutes ses richesses, une grande liberté; et elle ne peut par conséquent s’accommoder d’une double entrave, dont l’effet infaillible seroit d’éteindre son feu.

Payen de religion, Rutilius a montré son aversion pour la religion chrétienne dans des vers où, confondant ensemble les chrétiens et les Juifs, il dit du mal des deux sectes.

C’est par une suite des mêmes sentimens qu’ayant vu, sur sa route, des moines dans lile Capraia, il fit contre le monachisme ces autres vers, que je citerai pour donner une idée de sa manière.

Processu pelagi jam se Capraria tollit;
Squalet lucifugis insula plena viris.
Ipsi se monachos, Graio cognomine, dicunt,
Quòd, soli, nullo vivere teste, volunt.
Munera fortunæ metuunt, dum damna verentur:
Quisquam sponte miser, ne miser esse queat.
Quænam perversi rabies tam crebra cerebri,
Dum mala formides, nec bona posse pati?

[Footnote: “He afterwards,” says Gibbon, “mentions a religious madman on the isle of Gorgona. For such profane remarks, Rutilius and his accomplices, are styled, by his commentator, Barthius, rabiosi canes diaboli.”]

Son ouvrage contient des détails précieux pour le géographe; il y en a même quelques uns pour l’antiquaire et l’historien: tels par exemple, que sa description d’un marais salant, et l’anecdote des livres Sibyllins brûlés à Rome par l’ordre de Stilicon.

[Footnote: The verses relating to Stilicho are very spirited and elegant. I will transcribe them.

Quo magis est facinus diri Stilichonis acerbum,
Proditor arcani qui fuit imperii,
Romano generi dum nititur esse superstes,
Crudelis summis miscuit ima furor.
Dumque timet, quicquid se fecerat ipse timeri,
Immisit Latiæ barbara tela neci.
Visceribus nudis armatum condidit hostem,
Illatæ cladis liberiore dolo.
Ipsa satellitibus pellitis Roma patebat,
Et captiva prius, quam caperetur, erat.
Nec tantum Geticis grassatus proditor armis:
Ante Sibyllinæ fata cremavit opis.
Odimus Althæam consumti funere torris:
Niseum crinem flere putantur aves:
At Stilicho æterni fatalia pignora regni;
Et plenas voluit præcipitare colus.
Omnia Tartarei cessent tormenta Neronis,
Consumat Stygias tristior umbra faces.
Hic immortalem, mortalem perculit ille:
Hic mundi matrem perculit, ille suam.

Claudian draws a very different portrait of Stilicho. Indeed, as Gibbon observes, “Stilicho, directly or indirectly, is the perpetual theme of Claudian.”]

Enfin on y remarque quelques beaux vers, et particulièrement celui-ci sur une ville ruinée.

Cernimus exemplis oppida posse mori.

Mais il pèche par la composition, Ses tableaux sont secs et froids; sa manière petite et mesquine. Du reste, point de génie, point d’imagination, et par conséquent, point d’invention ni de coloris. Voilà ce qu’il présente, ou au moins ce que j’ai cru y voir; et ce sont probablement ces défauts qui ont fait donner à son poeme le nom dégradant d’Itinéraire, sous lequel il est connu.

Nous en avons une traduction Française par le Franc de Pompignan. [Footnote: Mélanges de littér. de poés. et d’hist. par l’Acad. de Montauban. p.81.]

Vers 505, Arculfe, évôque Gaulois, étoit allé en pélerinage à Jérusalem. A son retour, il voulut en publier la relation; et il chargea de cette rédaction un abbé écossais, nommé Adaman, auquel il donna des notes tant manuscrites que de vive voix. La relation composée par Adaman, intitulée: De locis sanctis, est divisée en trois livres: a été imprimée par Gretser, puis, plus complète encore, par Mabillon. [Footnote: Acta ord. S. Bened. sec. 3.1.2 p. 502.]

Arculfe, aprés avoir visité la Terre Sainte, sétoit embarqué pour Alexandrie. D’Alexandrie, il avoit passé à l’île de Cypre, et de Cypre à Constantinople, d’où il étoit revenu en France. Un pareil voyage promet assurément beaucoup; et certes l’homme qui avoit à décrire la Palestine, l’Egypte et la capitale de l’Empire d’Orient pouvoit donner une relation intéressante. Mais pour l’exécution d’un projet aussi vaste il falloit une philosophie et des connoissance que son siècle étoit bien loin d’avoir. C’est un pélerinage, et non un voyage, que publie le prélat. Il ne nous fait connoitre ni les lois, ni les moeurs, ni les usages des peuples, ni ce qui concerne les lieux et la contrée qu’il parcourt, mais les reliques et les objets de dévotion qu’on y révéroit.

Ainsi dans son premier livre, qui traite de Jérusalem, il vous parlera de la colonne où Jésus fut flagellé, de la lance qui lui perça le coté, de son suaire, d’une pierre sur laquelle il pria et qui porte l’empreinte de ses genoux, d’une autre pierre sur laquelle il étoit quand il monta au ciel, et qui porte l’empreinte de ses pieds, d’un linge tissu par la Vierge et qui le représente: du figuier où se pendit Judas; enfin de la pierre sur laquelle expira saint Etienne, etc etc.

Dans son second livre, où il parcourt les divers lieux de la Palestine que visitoient les pélerins, il suit les mêmes erremens. A Jéricho, il cite la maison de la courtisane Raab; dans la vallée de Mambré, les tombeaux d’Adam, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Sara, de Rébecca, de Lia; à Nazareth, l’endroit où l’ange vint annoncer à Marie qu’elle seroit mère en restant vierge; à Bethléem, la pierre sur laquelle Jésus fut lavé à sa naissance; les tombeaux de Rachel, de David, de saint Jérôme, de trois des bergers qui vinrent à l’adoration, etc.

Le troisième livre enfin est consacré en grand partie à Constantinople; mais il n’y parle que de la vraie croix, de saint George, d’une image de la Vierge, qui, jettée par un Juif dans les plus dégoûtantes ordures, avoit été ramassée par un chretien et distilloit une huile miraculeuse.

Pendant bien des siècles, les relations d’outre mer ne continrent que les pieuses et grossières fables qu’imaginoient journellement les Orientaux pour accréditer certains lieux qu’ils tentoient. d’ériger en pélerinages, et pour soutirer ainsi à leur profit l’argent des pélerins. Ceux-ci adoptoient aveuglément tous les contes qu’on leur débitoit; et ils accomplissoient scrupuleusement toutes les stations qui leur étoient indiquées. A leur retour en Europe, c’étoitlà tout ce qu’ils avoient à raconter; mais cétoitlà aussi tout ce qu’on leur demandoit.

Cependant notre saint (car à sa mort il a été déclaré tel, ainsi que son rédacteur Adaman) a, dans son second livre, quelques phrases historiques sur Tyr et sur Damas. Il y parle également et avec plus de détails encore d’Alexandrie; et je trouve même sous ce dernier article deux faits qui m’ont paru dignes d’attention.

L’un concerne les crocodiles, qu’il répresente comme si multipliés dans la partie inférieure du Nil, que dès l’instant où un boeuf, un cheval, un âne, s’avançoient sur les bords du fleuve, ils étoient saisis par eux, entraînés sous les eaux, et dévorés; tandis qu’aujourd’hui, si l’on en croit le rapport unanime de nos voyageurs modernes, il n’existe plus de crocodiles que dans la haute Egypte; que c’est un prodige d’en voir descendre un jusqu’au Caire, et que du Caire à la mer on n’en voit pas un seul.

L’autre a rapport à cet île nommée Pharos, dans laquelle le Ptolémée-Philadelphe fit construire une tour dont les feux servoient de signal aux navigateurs, et qui porta également le nom de Phare. On sait que, postérieurement à Ptolémée, l’île fut jointe au continent par un mole qui, à chacune de ses deux, extrémités, avoit un pont; que Cléopatre acheva l’isthme, en détruisant les ponts et en faisant la digue pleine; enfin qu’aujourd’hui l’île entière tient à la terre ferme. Cependant notre prélat en parle comme si, de son temps, elle eût été île encore: “in dextera parte portûs parva insula habetur, in qua maxima turris est quam, in commune, Græci ac Latini, ex ipsius rei usu, Pharum vocitaverunt.” Il se trompe sans doute. Mais, probablement, à lépoque où il la vît, elle n’avoit que sa digue, encore: les atterrissemens immenses qui en ont fait une terre, en la joignant au continent, sont postérieurs à lui; et il n’aura pas cru qu’un môle fait de main d’homme empêchât une ile d’être ce que l’avoit faite la nature.

Au neuvième siècle, nous eûmes une autre sorte de Voyage par Hetton, moine et abbé de Richenou, puis évéque Bàle. Cet homme, habile dans les affaires, et employé comme tel par Charlemagne, avoit été en 811 envoyé par lui en ambassade à Constantinople. De retour en France, il y publia, sur sa mission, une relation, que jusqu’ici l’on n’a pas retrouvée, et que nous devons d’autant plus regretter qu’infailliblement elle nous fourniroit des détails curieux sur un Empire dont les rapports avec notre France etoient alors si multipliés et si actifs. Peut être au reste ne doit on pas la regarder comme tout-à-fait perdue; et il seroit possible qu’après être restée pendant plusieurs siècles ensevelie dans un manuscrit ignoré, le hasard l’amenât un jour sous les yeux de quelqu’un de nos savans, qui la donneroit au public.

C’est ce qui est arrivé pour celle d’un autre moine Français nommé Bernard; laquelle, publiée en 870, a été retrouvée par Mabillon et mise par lui au [Footnote: Ubi supra. p. 523.] jour. Ce n’est, comme celle d’Arculfe, qu’un voyage de Terre Sainte à la vérité beaucoup plus court que le sien, écrit avec moins de prétention, mais qui, à l’exception de quelques details personnels à l’auteur, ne contient de même qu’une sèche énumération des saints lieux: ce qui l’a fait de même intituler: De locis sanctis.

Cependant la route des deux pélerins fut différente. Arculfe étoit allé directment en Palestine, et de là il s’etoit embarqué une seconde fois pour voir Alexandrie. Bernard, au contraire, va d’abord débarquer à Alexandrie. Il remonte le Nil jusqu’à Babylone, redescend à Damiette, et, traversant le désert sur des chameaux, il se rend par Gaza en Terre Sainte.

Là, il fait, comme saint Arculfe, différens pélerinages, mais moins que lui cependant, soit que sa profession ne lui eût point permis les même dépenses, soit qu’il ait négligé de les mentionner tous.

Je remarquerai seulement que dans certaines églises on avoit imaginé, depuis l’évèque, de nouveaux miracles, et qu’elles en citoient dont il ne parle pas, et dont certainement il eût fait mention s’ils avoient eu lieu de son temps. Tel étoit celui de l’église de Sainte–Marie, où jamais il ne pleuvoit, disoit-on, quoiqu’elle fût sans toit. Tel celui auquel les Grecs ont donné tant de célébrité, et qui, tous les ans, la veille de Pâques, s’opéroit dans l’églisè du Saint-Sépulcre, ou un ange descendoit du ciel pour allumer les cierges: ce qui fournissoit aux chrétiens de la ville un feu nouveau, qui leur étoit communiqué par le patriarche, et qu’ils emportoient réligieusement chez eux.

Bernard rapporte, sur son passage du désert, une anecdote qui est à recueillir: c’est que, dans la traversée de cette immense mer de sable, des marchands païens et chrétiens avoient formé deux hospices, nommés l’un Albara, l’autre Albacara, où les voyageurs trouvoient à se pourvoir de tous les objets dont ils pouvoient avoir besoin pour leur route.

Enfin l’auteur nous fait connoitre un monument formé par Charlemagne dans Jérusalem en faveur de ceux qui parloient la langue Romane, et que les Français, et les gens de lettres spécialement, n’apprendront pas, sans beaucoup de plaisir, avoir existé.

Ce prince, la gloire de l’Occident, avoit, par ses conquêtes et ses grandes qualités, attiré l’attention d’un homme qui remplissoit également l’Orient de sa renommée: c’étoit le célèbre calife Haroun-al-Raschild. Haroun, empressé de témoigner à Charles l’estime et la considération qu’il lui portoit, lui portoit, lui avoit envoyé des ambassadeurs avec des présens magnifiques; et ces ambassadeurs, disent nos historiens, étoient même chargés de lui présenter, de la part de leur maître, les clés de Jérusalem.

Probablement Charles avoit profité de cette faveur pour établir dans la ville un hôpital ou hospice, destiné aux pélerins de ses états Français. Tel étoit l’esprit du temps. Ces sortes de voyages étant réputés l’action la plus sainte que put imaginer la dévotion, un prince qui les favorisoit croyoit bien mériter de la religion. Charlemagne d’ailleurs avoir le gout des pélerinages; et son historien Eginhard [Footnote: Vita Carol. Mag. Cap. 27.] remarque avec surprise que, malgré la prédilection qu’il portoit à celui de Saint–Pierre de Rome, il ne l’avoit fait pourtant que <i>quatre fois</i> dans sa vie.

Mais souvent le grand homme se montre grand encore jusqu’au sein des prejugés qui l’entourent. Charles avoit été en France le restaurateur des lettres; il y avoit rétabli l’orthographe, régénéré l’écriture, formé de belles bibliothèques: il voulut que son hospice de Jérusalem eût une bibliothèque aussi à l’usage des pélerins. L’établissement la possédoit encore tout entière, au temps de Bernard: “nobilissimam habens bibliothecam, studio Imperatoris;” et l’empereur y avoit même attaché, tant pour Pentretien du depôt et celui du lieu, que pour la nourriture des pélerins, douze manses situées dans la vallée de Josaphat, avec des terres, des vignes et un jardin.

Quoique notre historien dût être rassasie de pélerinages, il fit néanmoins encore, à son retour par l’Italie, celui de Rome: puis quand il fut rentré en France, celui du mont Saint–Michael.

Sur ce dernier, il observe que ce lieu, situé au milieu d’une grève des côtes de Normandie, est deux fois par jour, au temps du flux, baigné des eaux de la mer. Mais il ajoute que, le jour de la fête du saint l’accés du rocher et de la chapelle reste libre; que l’Océan y forme, comme fit la Mer rouge, au temps de Moise, deux grands murs, entre lesquels on peut passer à pied sec; et que ce miracle, que n’a lieu que ce jour-là, dure tout le jour.

Notre littérature nationale possédoit quatre voyages; un des cotes d’Isalie, un de Constantinople, deux de Terre–Sainte. Au treizième siècle, une cause fort étrange lui en procura deux de Tartarie.

Cette immense contrée dont les habitans, en divers temps et sous différens noms, ont peuplé, conquis, ou ravagé la très-grande partie de l’Europe et de l’Asie, se trouvoit pour ainsi dire tout entière en armes.

Fanatisés par les incroyables conquêtes d’un de leurs chefs, le fameux Gengis–Kan; persuadés que la terre entière devoit leur obéir, ces nomades belliqueux et féroces étoient venus, après avoir soumis la Chine, se précipiter sur le nord-est de l’Europe. Par tout où s’étoient portées leurs innombrables hordes, des royaumes avoient été ravagés; des nations entières exterminées ou trainées en esclavage; la Hongrie, la Pologne, la Bohème, les frontières de l’Autriche, dévastées d’une manière effroyable. Rien n’avoit pu arrêter ce débordement qui, s’il éprouvoit, vers quelque côte, une résistance, se jetoit ailleurs avec plus de fureur encore. Enfin la chrétienté fut frappée de terreur, et selon l’expression d’un de nos historiens, elle trembla jusqu’à l’Océan.

Dans cette consternation générale, Innocent IV voulut se montrer le père commun des fidèles. Ce tendre père se trouvoit à Lyon, ou il étoit venu tenir un concile pour excommunier le redoutable Frédéric II, qui trois fois déja l’avoit été vainement par d’autres papes. Là, en accablant l’empereur de toutes ses foudres, Innocent forme un projet dont l’idée seule annonce l’ivresse de la puissance; celui d’envoyer aux Tartares des lettres apostoliques, afin de les engager à poser les armes et à embrasser la religion chrétienne: “ut ab hominum strage desistement et fidei veritatem reciperent.” [Footnote: Vincent Bellovac. Spec histor. lib. xxxii. cap. 2.] Il charge de ses lettres un ambassadeur; et l’ambassadeur est un Frère-mineur nommé Jean du Plan de Carpin (Joannes de Plano Carpini,) qui le jour de Pâques, 1245, part avec un de ses camarades, et qui en chemin se donne un troisiéme compagnon, Polonois et appelé Benoit.

Soit que l’ordre de Saint–Dominique eût témoigné quelque déplaisir de voir un pareil honneur déféré exclusivement à l’ordre de Saint François; soit qu’Innocent craignit pour ses ambassadeurs les dangers d’un voyage aussi pénible; soit enfin par quelque motif que nous ignorons, il nomma une seconde ambassade, à laquelle il fit prendre une autre route, et qui fut composée uniquement de Frères-prêcheurs. Ceux-ci, au nombre de cinq, avoient pour chef un nommé Ascelin, et parmi eux étoit un frère Simon, de Saint–Quentin, dont j’aurai bientot occasion de parler. Ils étoient, comme les Frères-mineurs, porteurs de lettres apostoliques, et avoient auprès des Tartares la même mission, celle de déterminer ce peuple formidable à s’abstenir de toute guerre et à recevoir le baptême.

De Carpin cependant avoit, avec la sienne, reçu l’ordre particulier et secret d’examiner attentivement et de recueillir avec soin tout ce qui chez ce peuple lui paroitroit digne de remarque. Il le fit; et à son retour il publia une relation, qui est composée dans cet esprit, et qu’en conséquence il a intitulée Gesta Tartarorum. Effectivement il n’y emploie, en détails sur sa route et sur son voyage, qu’un seul chapitre. Les sept autres sont consacrés à décrire tout ce qui concerne les Tartares; sol, climat, moeurs, usages, conquêtes, manière de combattre, etc. Son ouvrage est imprimé dans la collection d’Hakluyt. J’en ai trouvé parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale (No. 2477, à la page 66) un exemplaire plus complet que celui de l’édition d’Hakluyt, et qui contient une assez longue préface de l’auteur, que cette édition n’a pas. Enfin, à l’époque où parut ce Voyage, Vincent de Beauvais l’avoit inséré en grande partie dans son Speculum historiale.

Ce frére Vincent, religieux dominicain, lecteur et prédicateur de saint Louis, avoit été invité par ce prince à entreprendre différens ouvrages, qu’en effet il mit au jour, et qui aujourd’hui forment une collection considérable. De ce nombre est une longue et lourde compilation historique, sous le titre de Speculum historiale, dans laquelle il a fait entrer et il a fondu, comme je viens de le dire, la relation de notre voyageur. Pour rendre celle-ciplus intéressante et plus complète, il y a joint, par une idée assez heureuse, certains détails particuliers que lui fournit son confrère Simon de Saint–Quentin, l’un des associés d’Ascelin dans la seconde ambassade. Ayant eu occasion de voir Simon à son retour de Tartarie, il apprit de lui beaucoup de choses qu’il a insérées en plusieurs endroits de son Miroir et spécialement dans le 32’e et dernier livre. Là, avec ce qu’avoit écrit et publié de Carpin, et ce que Simon lui raconta de vive voix, il a fait une relation mixte, qu’il a divisée en cinquante chapitres; et c’est celle que connoissent nos modernes. Bergeron en a donné une traduction dans son recueil des voyages faits pendant le douzième siècle et les trois suivans. Cependant il a cru devoir séparer ce qui concernoit de Carpin d’avec ce qui appartient à Simon, afin d’avoir des mémoires sur la seconde ambassade comme on en avoit sur la première. Il a donc détaché du récit de Vincent six chapitres attribués par lui à Simon; et il en a fait un article à part, qu’il a mis sous le nom d’Ascelin, chef de la seconde légation. C’est tout ce que nous savons de celle ci.

Quant au succès qu’eurent les deux ambassades, je me crois dispensé d’en parler. On devine sans peine ce qu’il dut être; et il en fut de même de deux autres que saint Louis, quoique par un autre motif, envoya peu après dans la même contrée.

Ce monarque se rendoit en 1248 à sa désastreuse expédition d’Egypte, et il venoit de relacher en Cypre avec sa flotte lorsqu’il reçut dans cette ile, le 12 Décembre, une députation des Tartares, dont les deux chefs portoient les noms de David et de Marc. Ces aventuriers se disoient délégués vers lui par leur prince, nouvellement converti à la foi chrétienne, et qu’ils appeloient Ercalthay. Ils assuroient encore que le grand Kan de Tartarie avoit également reçu le baptême, ainsi que les principaux officiers de sa cour et de son armée, et qu’il desiroit faire alliance avec le roi.

Quelque grossière que fut cette imposture, Louis ne put pas s’en défendre. Il résolut d’envoyer, au prince et au Kan convertis une ambassade pour les féliciter de leur bonheur et les engager à favoriser et à propager dans leurs états la religion chrétienne. L’ambassadeur qu’il nomma fut un Frère-prêcheur nommé André Longjumeau ou Longjumel, et il lui associa deux autres Dominicains, deux clercs, et deux officiers de sa maison.

David et Marc, pour lui en imposer davantage, affectèrent de se montrer fervens chrétiens. Ils assistèrent avec lui fort dévotieusment aux offices de Noel; mais ils lui firent entendre que ce seroit une chose fort agréable au Kan d’avoir une tente en écarlate. C’étoit-là que vouloient en venir les deux fripons. Et en effet le roi en commanda une magnifique, sur laquelle il fit broder l’Annonciation, la Passion, et les autres mystères du christianisme. A ce présent il en ajouta, un autre, celui de tout ce qui étoit nécessaire, soit en ornemens soit en vases et argenterie pour une chapelle. Enfin il donna des reliques et du bois de la vraie croix: c’est-à-dire ce que, dans son opinion, il estimoit plus que tout au monde. Mais une observation que je ne dois point omettre ici, parce qu’elle indique l’esprit de cette cour Romaine qui se croyoit faite pour commander à tous les souverains: c’est que le légat que lé pape avoit placé dans l’armée du roi pour l’y représenter et ordonner en son nom, écrivit, par la voie des ambassadeurs, aux deux souverains Tartares, et que dans sa lettre il leur annonçoit qu’il les adoptoit et les réconnoissoit enfans de l’église. Il en fut pour ses prétentions et les avances de sa lettre, ainsi que le roi, pour sa tente, pour sa chappelle et ses reliques. Longjumeau, arrivé en Tartarie, eut beau chercher le prince Ercalthay et ce grand Kan baptisé avec sa cour; il revint comme il étoit parti. Cependant il devoit avoir, sur cette contrée, quelques renseignemens. Déja il y avoit voyagé, disoit-on; et même quand David parut devant lui en Cypre, il prétendit le reconnoitre, comme l’ayant vu chez les Tartares.

Ces circonstances nous ont été transmises par les historiens du temps. Pour lui, il n’a rien laissé sur sa mission. On diroit qu’il en a eu honte.

Louis avoit été assez grossiérement dupé pour partager un peu ce sentiment, ou pour en tirer au moins une leçon de prudence. Et néanmoins très-peu d’années après il se laissa tromper encore: c’étoit en 1253; et il se trouvoit alors en Asie.

Quoique au sortir de sa prison d’Egypte tout lui fit une loi de retourner en France, où il avoit tant de plaies à fermer et tant de larmes à tarir, une devotion mal éclairée l’avoit conduit en Palestine. Là, sans songer ni à ses sujets ni à ses devoirs de roi, non seulement il venoit de perdre deux années, presque uniquement occupé de pélerinages; mais malgré l’épuisement des finances de son royaume, il avoit dépensé des sommes très-considérables à relever et à fortifier quelques bicoques que les chrétiens de ces contrées y possédoient encore.

Pendant ce temps, le bruit courut qu’un prince Tartare nommé Sartach avoit embrassé le christianisme. Le baptême d’un prince infidèle étoit pour Louis une de ces béatitudes au charme desquelles il ne savoit pas résister. Il résolut d’envoyer une ambassade à Sartach pour le féliciter, comme il en avoit envoyé une à Ercalthay. Sa première avoit été confiée à des Frères-prêcheurs; il nomma, pour celle-ci, des Franciscains, et pour chef frère Guillaume Rubruquis. Déja Innocent avoit de même donné successivement une des deux siennes à l’un des deux autres. Suivre cet exemple étoit pour Louis une grande jouissance. Il avoit pour l’un et pour l’autre une si tendre affection, que tout son voeu, disoit-il, eut été de pouvoir se partager en deux, afin de donner à chacun des deux une moitié de luimême.

Rubruquis, rendu près de Sartach, put s’y convaincre sans peine combien étoient fabuleux les contes que de temps en temps les chrétiens orientaux faisoient courir sur ces prétendues conversions de princes Tartares. Pour ne pas perdre tout-à-fait le fruit de son voyage il sollicita près de ce chef la permission de prêcher l’évangile dans ses états. Sartach répondit qu’il n’osoit prendre sur lui une chose aussi extraordinaire; et il envoya le convertisseur à son père Baathu, qui le renvoya au grand Kan.

Pour se présenter devant celui-ci, Rubruquis et ses deux camarades se revêtirent chacun d’une chape d’église. L’un d’eux portoit une croix et un missel, l’autre un encensoir, lui une bible et un psautier et il s’avance ainsi entre eux deux en chantant des cantiques. Ce spectacle, que d’après sès préjugés monastiques, il croyoit imposant, et qui n’étoit que burlesque, ne produisit rien, pas même la risée du Tartare; et peu content sans doute d’un voyage très-inutile il revint en rendre compte au roi.

Louis n’étoit plus en Syrie. La mort de Blanche sa mère l’avoit rappelé enfin en France, d’où il n’auroit jamais du sortir, et où néanmoins il ne se rendit qu’après une année de retard encore. Rubruquis s’apprêtoit à l’y suivre quand il reçut de son provincial une défense de partir, avec ordre de se rendre au couvent de Saint–Jean d’Acre, et là d’écrire au roi pour l’instruire de sa mission. Il obéit. Il envoya au monarque une relation, que le temps nous a conservée, et qui, comme la précédente, se trouve traduite dans Bergeron; mais c’est à la contrariété despotique d’un supérieur dur et jaloux que nous la devons. Peut-être que si le voyageur avoit obtenu permission de venir à la cour, il n’eut rien ecrit.

Ainsi des quatre ambassadeurs monastiques envoyés en Tartarie tant par Innocent que par le roi, il n’y a que les deux Franciscains de Carpin et Rubruquis, qui aient laissé dés mémoires; et ces ouvrages, quoiqu’ils se ressentent de leur siècle et particulièrement de la profession de ceux qui les composèrent, sont cependant précieux pour nous par les détails intéressans qu’ils contiennent sur une contrée lointaine dont alors on connoissoit à peine le nom, et avec laquelle nous n’avons depuis cette époque conservé aucun rapport.

On y admirera sur tout le courage de Rubruquis, qui ne craint pas de déclarer assez ouvertement au roi que David étoit un imposteur qui l’avoit trompé. Mais Louis avoit le fanatisme du prosélytisme et des conversions; et c’est-là chez certains esprits une maladie incurable.

Dupé deux fois, il le fut encore par la suite pour un roi de Tunis qu’on lui avoit représenté comme disposé à se faire baptiser. Ce baptême fut long-temps sa chimère. Il regardoit comme le plus beau jour de sa vie celui où il seroit le parrain de ce prince. Il eut consenti volontiers, disoit-il, à passer le reste de sa vie dans les cachots d’Afrique, si à ce prix il eut pu le voir chrétien. Et ce fut pour être le parrain d’un infidèle qu’il alla sur les côtes de Tunis perdre une seconde flotte et une seconde armée, déshonorer une seconde fois les armes Françaises qu’avoit tant illustrées la journée de Bovines, enfin perir de la peste au milieu de son camp pestiféré, et mériter ainsi, par les malheurs multipliés de la France, d’être qualifié martyr et saint.

Quant à Bergeron, il n’est personne qui ne convienne qu’en publiant sa traduction il a rendu aux lettres et aux sciences un vrai service, et je suis bien loin assurément de vouloir en déprécier le mérite. Cependant je suis convaincu qu’elle en auroit d’avantage encore s’il ne se fut point permis, pour les différens morceaux qu’il y a fait entrer, une traduction trop libre, et surtout s’il s’y fut interdit de nombreux retranchemens qui à la vérité nous épargnent l’ennui de certains détails peu faits pour plaire, mais qui aussi nous privent de l’inestimable avantage d’apprécier l’auteur et son siècle. Lui-même, dans la notice préliminaire d’un des voyages qu’il a imprimés, il dit l’avoir tiré d’un Latin assez grossier où il étoit écrit selon le temps, pour le faire voir en notre angue avec un peu plus d’élégance et de clarté. [Footnote: Tome I. p. 160, à la suite du Voyage de Rubruquis.] Dé-là il est arrivé qu’en promettant de nous donner des relations du treizième et du quatorzième siéecle [sic — KTH], il nous en donne de modernes, qui toutes ont la même physionomie à peu près, tandis que chacune devroit avoir la sienne propre.

Le recueil de Bergeron, bon pour son temps, ne l’est plus pour le notre. Composé d’ouvrages qui contiennent beaucoup d’erreurs, nous y voudrions des notes critiques, des discussions historiques, des observations savantes; et peut-être seroit-ce aujourd’hui une entreprise utile et qui ne pourroit manquer d’être accueillie très-favorablement du public, que celle d’une édition nouvelle des voyages anciens, faite ainsi, surtout si l’on y joignoit, autant qu’il seroit possible, le texte original avec la traduction. Mais cette traduction, il faudrait qu’elle fut très-scrupuleusement fidèle. Il faudroit avant tout s’y interdire tout retranchement, ou au moins en prévenir et y présenter en extrait ce qu’on croiroit indispensable de retrancher. Ce n’est point l’agrément que s’attend de trouver dans de pareils ouvrages celui qui entreprend la lecture; c’est l’instruction. Dès le moment où vous les dénaturerez, où vous voudrez leur donner une tournure moderne et ètre lu des jeunes gens et des femmes, tout est manqué. Avez-vous des voyages, quels qu’ils soient, de tel ou tel siècle? Voilà ce que je vous demande, et ce que vous devez me faire connoitre.

Si parmi ceux de nos gens de lettres qui avec des connoissances en histoire et en géographie réunissent du courage et le talent des recherches, il s’en trouvoit quelqu’un que ce travail n’effrayât pas, je là préviens que, pour ce qui concerne le Speculum hîstoriale, il en existe à la Bibliothéque nationale quatre exemplaires manuscrits, sous les numéros 4898, 4900, 490l, et 4902.

Les deux Voyageurs du quatorzième siècle qui ont publié des relations ne sont point nés Français; mais tous deux écrivirent primitivement dans notre langue: ils nous appartiennent à titre d’auteurs, et sous ce rapport je dois en parler. L’un est Hayton l’Arménien; l’autre, l’Anglais Mandeville.

Hayton, roi d’Arménie; avoit été dépouillé de ses états par les Sarrasins. Il imagina d’aller solliciter les secours des Tartares, qui en effet prirent les armes pour lui et le rétablirent. Ses négociations et son voyage lui parurent mériter d’être transmis à la postérité, et il dressa des mémoires qu’en mourant il laissa entre les mains d’Hayton son neveu, seigneur de Courchi.

Celui-ci, après avoir pris une part très-active tant aux affaires d’Arménie qu’aux guerres qu’elle eut à soutenir encore, vint se faire Prémontré en Cypre, où il apprit la langue Française, qui portée là par les Lusignans, y étoit devenue la langue de la cour et celle de tout ce qui n’étoit pas peuple.

De Cypre, le moine Hayton ayant passé à Poitiers, voulut y faire connoitre les mémoires de son oncle, ainsi que les événemens dans lesquels lui-même avoit été, ou acteur, ou témoin. Il intitula ce travail Histoire d’Orient, et en confia la publication à un autre moine nommé de Faucon, auquel il le dicta de mémoire en Français. L’ouvrage eut un tel succès que, pour en faire jouir les peuples auxquels notre langue étoit étrangère, Clement V. chargea le même de Faucon de le traduire en Latin. Celui-ci fit paroitre en 1307, sa version, dont j’ai trouvé parmi le les manuscrits de la Bibliothèque nationale trois exemplaires sous les numéros 7514, 7515 — A, et 6041. (Page 180) à la fin du numéro 7515, on lit cette note de l’éditeur, qui donne la preuve de ce que je viens de dire du livre.

“Explicit liber Historiarum Parcium [Partium] Orientis, à religioso, viro fratre Haytono, ordinis beati Augustini, domino Churchi, consanguineo regis Armeniæ, compilato [compilatus] ex mandato summi pontificis domini Clementis papæ quinti, in civitate pictaviensi regni Franchiæ: quem ego Nicolaus Falconi, primò scripsi in galico ydiomate, sicut idem frater H. michi [mihi] ore suo dictabat, absque nota sive aliquo [Footnote: L’exemplaire no. 5514 ajoute a verbo ad verbum.] exemplari. Et de gallico transtuli in latinum; anno domini M°CCC°. septimo, mense Augusti.”

Bergeron a publié l’histoire d’Hayton. Mais, au lieu donner le texte Français original, au ou moins la version Latine de l’éditeur, il n’a donné qu’une version Française de ce Latin: de sorte que nous n’avons ainsi qu’une traduction de traduction.

Pour ce qui regarde Mandeville, il nous dit que ce voyageur composa son ouvrage dans les trois langues, Anglaise, Française et Latine. C’est une erreur. J’en ai en ce moment sous les yeux un exemplaire manuscrit de la Bibliothèque nationale, no. 10024 [Footnote: Il y en a dans la même bibliothèque un autre exemplaire noté 7972; mais celui-ci, mutilé, incomplet, trèsdifficile à lire, par la blancheur de son encre, ne peut guères avoir de valeur qu’en le collationant avec l’autre.] écrit en 1477 ainsi que le porte une note finale du copiste. Or, dans celui-ci je lis ces mots:

Je eusse mis cest livre en latin, pour plus briefment délivrez (pour aller plus vite, pour abréger le travail). Mais pour ce que plusieurs ayment et endendent mîeulx romans [le français] que latin, l’ai-ge [je l’ai] mis en Romans, affin que chascun l’entende, et que les seigneurs et les chevaliers et aultres nobles hommes qui ne scèvent point de latin, ou petit [peu] qui ont esté oultre-mer, saichent se je dy voir [vrai], ou non.

D’ailleurs, au temps de Mandeville, c’étoit la langue Française qu’on parloit en Angleterre. Cette langue y avoit été portée par Guillaume-le-Conquérant. On ne pouvoit enseigner qu’elle dans les écoles. Toutes les sentences des Tribunaux, tous les actes civils devoient être en Français; et quand Mandeville écrivoit en Français, il écrivoit dans sa langue. S’il se fût servi de la Latine, c’eût été pour être lu chez les nations qui ne connoissoient pas la nôtre.

A la vérité, son Français se ressent du sol. Il a beaucoup d’anglicismes et de locutions vicieuses; et la raison n’en est pas difficile à deviner. On sait que plus un ruisseau s’éloigne de sa source, et plus ses eaux doivent s’altérer. Mais c’est là, selon moi, le moindre défaut de l’auteur. Sans goût, sans jugement, sans critique, non seulement il admet indistinctement tous les contes et toutes les fables qu’il entend dire; mais il en forge lui-même à chaque instant.

A l’entendre il s’embarqua l’an 1332, jour de Saint–Michel; il voyagea pendant trente-cinq ans, et parcourut une grande partie dé l’Asie et de l’Afrique. Eh bien, ayez comme moi le courage de le lire; et si vous lui accordez d’avoir vu peut-être Constantinople, la Palestine et l’Egypte (ce que moi je me garderois bien de garantir), à coup sûr au moin vous resterez convaincu que jamais i, ne mit le pied dans tous ces pays dont il parle à l’aveugle; Arabie, Tartarie, Inde, Ethiopie, etc. etc.

Au moins, si les fictions qu’il imagine offroient ou quelque agrément ou quelque intérêt! s’il ne faisoit qu’user du droit de mentir, dont se sont mis depuis si long-temps en possession la plupart des voyageurs! Mais chez lui ce sont des erreurs géographiques si grossières, des fables si sottes, des descriptions de peuples et dé contrées imaginaires si ridicules, enfin des âneries si révoltantes, qu’en vérité on ne sait quel nom lui donner. Il en coûteroit d’avoir à traiter de charlatan un écrivain. Que seroit-ce donc si on avoit à la qualifier de hâbleur effronté? Cependant comment désigner le voyageur qui nous cite des géans de trente pieds de long; des arbres dont les fruits se changent en oiseaux qu’on mange; d’autres arbes qui tous les jours sortent de terre et s’en élèvent depuis le lever du soleil jusqu’à midi, et qui depuis midi jusqu’au soir y rentrent en entier; un val périlleux, dont il avoit près la fiction dans nos vieux romans de chevalerie, val ou il dit avoir éprouvé de telles aventures qu’infalliblement il y auroit péri si précédemment il n’auoit reçeu Corpus Domini (s’il n’avoit communié); un fleuve qui sort du paradis terrestre et qui, au lieu d’eau, roule des pierres précieuses; ce paradis qui, dit-il, est au commencement de la terre et placé si haut qu’il touche de près la lune; enfin mille autres impostures ou sottisses de même espèce, qui dénotent non l’erreur de la bêtise et de la crédulité, mais le mensonge de la réflexion et de la fraude?

Je regarde même comme tels, ces trente-cinq ans qu’il dit avoir employés à parcourir le monde sans avoir songé à revenir dans sa patrie que quand enfin la goute vint le tourmenter.

Quoiqu’il en existe trois éditions imprimées, l’une en 1487 chez Jean Cres, l’autre en 1517 chez Regnault, la troisième en 1542 chez Canterel, on ne le connoît guère que par le court extrait qu’en a publié Bergeron. Et en effet cet éditeur l’avoit trouvé si invraisemblable et si fabuleux qu’il l’a réduit à douze pages quoique dans notre manuscrit il en contienne cent soixante et dix-huit.

Dans le quinzième siècle, nous eûmes deux autres voyages en Terre–Sainte: l’un que je publie aujourd’hui; l’autre, par un carme nommé Huen, imprimé en 1487, et dont je ne dirai rien ici, parce qu’il est posterieur à l’autre.

La même raison m’empêchera de parler d’un ouvrage mis au jour par Mamerot, chantre et chanoine de Troyes. D’ailleurs celui-ci, intitulé passages faiz oultre-mer par les roys de France et autres princes et seigneurs François contre les Turcqs et autres Sarrasins et Mores oultre-marins, n’est point, à proprement parler, un voyage, mais une compilation historique des différentes craisades qui ont eu lieu en France, et que l’auteur, d’après la fausse Chronique de Turpin et nos romans de chevalerie, fait commencer à Charlemagne. La Bibliothèque nationale possède de celui-ci un magnifique exemplaire, orné d’un grand nombre de belles miniatures et tableaux.

Je viens à l’ouvrage de la Brocquière; mais celui-ci demande quelque explication.

Seconde Partie.

La folie des Croisades, comme tous les genres d’ivresse, n’avoit eu en France qu’une certaine durée, ou, pour parler plus exactement, de même que certaines fièvres, elle s’étoit calmée après quelques accès. Et assurément la croisade de Louis-le-Jeune, les deux de saint Louis plus désastreuses encore, avoient attiré sur le royaume assez de honte et de malheurs pour y croire ce fanatisme éteient à jamais.

Cependent la superstition cherchoit de temps à le rallumer. Souvent, en confession et dans certains cas de pénitence publique, le clergé imposoit pour satisfaction un pélerinage à Jérusalem, ou un temps fixe de croisade. Plusieurs fois même les papes employèrent tous les ressorts de leur politique et l’ascendant de leur autorité pour renouer chez les princes chrétiens quelqu’une de ces ligues saintes, où leur ambition avoit tant à gagner sans rien risquer que des indulgences.

Philippe-le-Bel, par hypocrisie de zèle et de religion, affecta un moment de vouloir en former une nouvelle pour la France. Philippe-de-Valois, le prince le moins propre à une enterprise si difficile et qui exigeoit tant de talens, parut s’en occuper pendant quelques années. Il reçut une ambassade du roi d’Arménie, entama des négociations avec la cour de Rome, ordonna même des préparatifs dans le port de Marseille. Enfin dans l’intervalle de ces mouvemens, l’an 1332, un dominicain nommé Brochard (surnommé l’Allemand, du nom de son pays), lui présenta deux ouvrages Latins composés à dessein sûr cet objet.

L’un, dans lequel il lui faisoit connoître la contrée qui alloit être le but de la conquête, étoit une description de la Terre–Sainte; et comme il avoit demeuré vingt-quatre ans dans cette contrée en qualité de missionnaire et de prédicateur, peu de gens pouvoient alléguer autant de droits que lui pour en parler.

L’autre, devisé en deux livres, par commémoration des deux épées dont il est mention dans l’Evangile, sous-divisé en douze chapitres à l’honneur des douze apôtres, traitoit des différentes routes entre lesquelles l’armée avoit à choisir, des précautions de détail à prendre pour le succès de l’entreprise, enfin des moyens de diriger et d’assurer l’expédition.

Quant à celui-ci, dont les matières concernent entièrement la marine et l’art militaire, on est surpris de voir l’auteur l’avoir entrepris, lui qui n’étoit qu’un simple religieux. Mais qui ne sait que, dans les siècles d’ignorance, quiconque est moins ignorant que ses contemporains, s’arroge le droit d’écrire sur tout? D’ailleurs, parmi les conseils que Brochard donnoit au roi et à ses généraux, son expérience pouvoit lui en avoir suggéré quelquesuns d’utiles. Et après tout, puisque dans la classe des nobles auxquels il eut appartenu de traiter ces objets, il ne se trouvoit personne peut-être qui put offrir et les mêmes connoissances locales que lui et un talent égal pour les écrire, pourquoi n’auroit-il pas hasardé ce qu’ils ne pouvoient faire?

Quoiqu’il en soit du motif et de son excuse, il paroît que l’ouvrage fit sur le roi et sur son conseil une impression favorable. On voit au moins, par la continuation de la Chronique de Nangis, que le monarque envoya <i>in terram Turcorum</i> Jean de Cépoy et l’évêque de Beauvais avec quelque peu d’infanterie <i>ad explorandos portus et passus, ad faciendos aliquas munationes et præparationes victualium pro passagio Terre Sanctæ</i>; et que la petite troupe, après avoir remporté quelques avantages aussi considérables que le permettoient ses foibles forces, revint en France l’an 1335. [Footnote: Spicil. t. II. p. 764.]

Au reste tout ce fracas d’armemens, de préparatifs et de menaces dont le royaume retentit pendant quelques années, s’évanouit en un vain bruit. Je ne doute point que, dans les commencemens, le roi ne fut de bonne foi. Sa vanité s’étoit laissée éblouir par un projet brillant qui alloit fixer sur lui les yeux de l’Asie et de l’Europe; et les esprits médiocres ne savent point résister à la séduction de pareilles chimères. Mais bientôt, comme les caractères foibles, fatigué des difficultés, il chercha des prétextes pour se mettre à l’écart; et dans ce dessein il demanda au pape des titres et de l’argent, que celui-ci n’accorda pas. Alors on ne parla plus de l’expédition; et tout ce qu’elle produisit fut d’attirer la colère et la vengeance des Turcs sur ce roi d’Arménie, qui étoit venu en France solliciter contre eux une ligue et des secours.

Au siècle suivant, la même fanfaronnade eut lieu à la cour de Bourgogne, quoique avec un début plus sérieux en apparence.

L’an 1432, cent ans après la publication des deux ouvrages de Brochard, plusieurs grands seigneurs des états de Bourgogne et officiers du duc Philippe-le-Bon font le pélerinage de la Terre–Sainte. Parmi eux est son premier écuyer tranchant nommé la Brocquière. Celui-ci, après plusieurs courses dévotes dans le pays, revient malade à Jérusalem, et pendant sa convalescence il y forme le hardi projet de retourner en France par la voie de terre. C’étoit s’engager à traverser toute la partie occidentale d’Asie, toute l’Europe orientale; et toujours, excepté sur la fin du vovage, à travers la domination musulmane. L’exécution de cette entreprise, qui aujourd’hui même ne seroit point sans difficultés, passoit alors pour impossible. En vain ses camarades essaient de l’en détourner: il s’y obstine; il part, et, après avoir surmonté tous les obstacles, il revient, dans le cours de l’année 1433, se présenter au duc sous le costume Sarrasin, qu’il avoit été obligé de prendre, et avec le cheval qui seul avoit fourni à cette étonnante traite.

Une si extraordinaire aventure ne pouvoit manquer de produire à la cour un grand effet. Le duc voulut que le voyageur en rédigeat par écrit la relation. Celui-ci obéit; mais son ouvrage ne parut que quelques années après, et même postérieurement à l’année 1438, puisque cette époque y est mentionnée, comme on le verra ci-dessous.

Il n’étoit guère possible que le duc eut journellement sous les yeux son écuyer tranchant sans avoir quelquefois envie de le questionner sur celte terre des Mécréans; et il ne pouvoit guère l’entendre, sur-tout à table, sans que sa tête ne s’échauffat, et ne format aussi des chimères de croisade et de conquête.

Ce qui me fait présumer qu’il avoit demandé à la Brocquière des renseignemens de ce genre, c’est que celui-ci a inséré dans sa relation un long morceau sur la force militaire des Turcs, sur les moyens de les combattre vigoureusement, et, quoiqu’avec une armée médiocre mais bien conduite et bien organisée, de pénétrer sans risques jusqu’à Jérusalem. Assurément un épisode aussi étendu et d’un résultat aussi important est à remarquer dans un ouvrage présenté au duc et composé, par ses ordres; et l’on conviendra qu’il n’a guère pu y être placé sans un dessein formel et une intention particulière.

En effet on vit de temps en temps Philippe annoncer sur cet objet de grands desseins; mais plus occupé de plaisirs que de gloire, ainsi que le prouven les quinze batards connus qu’il a laissés, toute sa forfanterie s’évaporoit en paroles. Enfin cependant un moment arriva ou la chrétienté, alarmée des conquêtes rapides du jeune et formidable Mahomet II. et de l’armement terrible qu’il préparoit contre Constantinople, crut qu’il n’y avoit plus de digue à lui opposer qu’une ligue générale.

Le duc, qui, par l’étendue et la population de ses états, étoit plus puissant que beaucoup de rois, pouvoit jouer dans la coalition un rôle important. Il affecta de se montrer en scène un des premiers; et pour le faire avec éclat, il donna dans Lille en 1453 une fête splendide et pompeuse, ou plutôt un grand spectacle à machines, fort bizarre dans son ensemble, fort disparate dans la multitude de ses parties, mais le plus étonnant de ceux de ce genre que nous ait transmis l’histoire. Ce spectacle dont j’ai donné ailleurs la description, [Footnote: Hist. de la vie privée des Français, t. III, p. 324.] et qui absorba en pur faste des sommes considérables qu’il eut été facile dans les circonstances d’employer beaucoup mieux, se termina par quelques voeux d’armes tant de la part du duc que de celle de plusieurs seigneurs de sa cour: et c’est tout ce qui en résulta. Au reste il eut lieu en février, et Mahomet prit Constantinople en Mai.

La nouvelle de ce désastre, les massacres horribles qui avoieni accompagné la conquête, les suites incalculables qu’elle pouvon avoir sur le sort de la chrétienté, y répendirent la consternation. Le duc alors crut qu’il devoit enfin se prononcer autrement que par des propos et des fêtes. Il annonça une croisade, leva en conséquence de grosses sommes sur ses sujets, forma même une armée et s’avança en Allemagne. Mais tout-à-coup ce lion fougueux s’arrêta. Une incommodité qui lui survint fort à propos lui servit de prétexte et d’excuse; et il revint dans ses états.

Néanmoins il affecta de continuer à parler croisades comme auparavant. Il chargea même un de ses sujets, Joseph Miélot, chanoine de Lille, de lui traduire en Français les deux traités de Brochard dont j’ai parlé ce-dessus. Enfin, quand le Pape Pie II. convoqua dans Mantoue en 1459, une assemblée de princes chrétiens pour former une ligue contre Mahomet, il ne manqua pas d’y envoyer ses ambassadeurs, à la tête desquels étoît le duc de Clèves.

Mielot finit son travail en 1455, et le court préambule qu’il à mis en tête l’annonce. Les deux traductions se trouvent dans un de ces manuscrits que la Bibliothèque nationale a reçus récemment de la Belgique. Elles sont, pour l’écriture, de la même main que le voyage de la Brocquière; mais quoique des trois ouvragés celui-ci ait du paroître avant les deux autres, tout trois cependant, soit par economie de reliure, soit par analogie de matières, ont été réunis ensemble; et ils forment ainsi un gros volume in-folio, numéroté 514, relié en bois avec basane rouge, et intitulé au dos, Avis directif de Brochard.

Ce manuscrit, auquel son écriture, sa conservation, ses miniatures, et le beaux choix de son vélin donnent déjà beaucoup de prix, me paroît en acquérir d’avantage encore sous un autre aspect, en ce qu’il est composé, selon moi, des traités originaux présentés par leurs auteurs à Philippe-le-Bon, ou de l’exemplaire, commandé par lui à l’un de ses copistes sur l’autographe des auteurs, pour être placé dans sa bibliothèque.

Je crois voir la preuve de cette assertion non seulement dans la beauté du manuscrit, et dans l’écusson du prince, qui s’y trouve armorié en quatre endroits, et deux foix avec sa devise <i>Aultre n’aray</i>; mais encore dans la vignette d’un des deux frontispices, ainsi que dans la miniature de l’autre.

Cette vignette, qui est en tête du volume, représente Miélot à genoux, faisant l’offrande de son livre au duc, lequel est assis et entouré de plusieurs courtisans, dont trois portent, comme lui, le collier de la Toison.

Dans la miniature qui précède le Voyage, on voit la Brocquière faire de la même manière son offrande. Il est en costume Sarrasin, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, et il a auprès de lui son cheval, dont j’ai parlé.

Quant à ce duc Philippe qu’on surnomma le Bon, ce n’est point ici le lieu d’examiner s’il mérita bien véritablement ce titre glorieux, et si l’histoire n’auroit pas à lui faire des reproches de plus d’un genre. Mais, comme littérateur, je ne puis m’empêcher de remarquer ici, à l’honneur de sa mémoire, que les lettres au moins lui doivent de la reconnoissance; que c’est un des princes qui, depuis Charlemagne jusqu’à François I’er, ait le plus fait pour elles; qu’au quinzième siècle il fut dans les deux Bourgognes, et dans la Belgique sur-tout, ce qu’au quatorzième Charles V. avoit été en France; que comme Charles, il se créa une bibliothèque, ordonna des traductions et des compositions d’ouvrages, encouragea les savans, les dessinateurs, les copistes habile; enfin qu’il rendit peut-être aux sciences plus de services réels que Charles, parce qu’il fut moins superstitieux.

Je donnerai, dans l’Histoire de la littérature Française, à laquelle je travaille, des détails sur ces différens faits. J’en ai trouvé des preuves multipliées dans les manuscrits, qui de la Belgique ont passé à la Bibliothèque nationale, ou, pour parler plus exactement, dans les manuscrits de la bibliothèque de Bruxelles, qui faisoient une des portions les plus considérables de cet envoi.

Cette bibliothèque, pour sa partie Française, qui est spécialement confiée à ma surveillance, et qu’à ce titre j’ai parcourue presque en entier, étoit composée de plusieurs fonds particuliers, dont les principaux sont:

1°. Un certain nombre de manuscrits qui précédemment avoient formé la bibliothèque de Charles V, celle de Charles VI, celle de Jean, duc de Berri, frère de Charles V, et qui pendant les troubles du royaume sous Charles VI, et dans les commencemens du règne de son fils, furent pillés et enlevés par les ducs de Bourgogne. Ceux de Jean sont reconnoissables à sa signature, apposée par lui à la dernière page du volume et quelquefois en plusieurs autres endroits. On reconnoit ceux de deux rois à l’écu de France blasonné qu’on y a peint, à leurs épitres dédicatoires, à leurs vignettes, qui représentent l’offrande du livre fait au monarque, et le monarque revêtu du manteau royal. Il en est d’autres, provenus de ces deux dépots, sur l’enlèvement desquels je ne puis alléguer des preuves aussi authentiques, parce que dans le nombre il s’en trouvoit beaucoup qui n’étoient point ornés de miniatures, ou qui n’avoient point été offerts au roi, et qui par conséquent ne peuvent offrir les mêmes signalemens que les premiers; mais j’aurois, pour avancer que ceux-là ont été pris également, tant de probabilités, tant de conjectures vraisemblables, qu’elles équivalent pour moi à une preuve positive.

2°. Les manuscrits qui appartinrent légitimement aux ducs de Bourgogne, c’est-à-dire qui furent, ou acquis par eux, ou dédiés et présentés à eux, ou commandés par eux, soit comme ouvrages, soit comme simples copies. Dans la classe des dédiés, le très-grand nombre l’a été à Philippe-le-Bon; dans celle des faits par ordre, presque tous furent ordonnés par lui: et c’est là qu’on voit, comme je l’ai dit plus haut, l’obligation qui lui ont les lettres et tout ce qu’il fit pour elles.

3°. Les manuscrits qui, après avoir appartenu à des particuliers, ou à de grands seigneurs des estats de Bourgogne, ont passé en différens temps et d’une manière quelconque dans la bibliothèque de Bruxelles. Parmi ceux-ci l’on doit distinguer specialenient ceux de Charles de Croy, comte de Chimay, parrain de Charles–Quint, chevalier de la toison, fait en 1486 prince de Chimay par Maximilien. Les siens sont assez nombreux, et ils portent pour signe distinctif ses armoiries et sa signature, apposé par lui-même.

De tout ceci il résulte, quant au mérite de la collection Française de Bruxelles, qu’elle ne doit guère offrir que des manuscrits modernes. J’en ai effectivement peu vu qui soient précieux par leur ancienneté, leur rareté, la nature de l’ouvrage; mais beaucoup sont curieux par leur écriture, leur conservation, et spécialement par leurs miniatures; et ces miniatures seront un objet intéressant pour les personnes qui, comme moi, entreprendont l’histoire des arts dans les bas siècles. Elles leur prouveront qu’en Belgique l’état florissant de certaines manufactures y avôit fort avancé l’art de la peinture et du dessin. Mais je reviens aux trois traités de notre volume.

Je ne dirai qu’un mot sur la description de la Palestine par Brochard, parce que l’original Latin ayant, été imprimé elle est connue, et que Miélot, dans le préambule de sa traduction, assure, ce dont je me suis convaincu, n’y avoir adjousté rien de sien. Brochard, de son côté, proteste de son exactitude. Non seulement il a demeuré vingt-quatre ans dans le pays, mais il l’a traversé dans son double diamètre du nord au sud, depuis le pied de Liban jusqu’à Bersabée; et du couchant au levant, depuis la Mediterranée jusqu’à la mer Morte. Enfin il ne décrit rien qu’il n’ait, pour me servir des termes de son traducteur, veu corporellement, lui, estant en iceulx lieux.

La traduction commence au folio 76 de notre volume, et elle porte pour titre: Le livre de la description de la Terre–Saincte, fait en l’onneur et loenge de Dieu, et completé jadis, l’an M.III’e.XXXII, par frère Brochard, l’Aleman, de l’ordre des Preescheurs.

Son second ouvrage étant inédit, j’en parlerai plus au long, mais uniquement d’après la traduction de Miélot.

Le volume est composé de deux parties, et porte pour titre, Advis directif (conseils de marche et de direction) pour faire le passage d’oultremer.

On a pour ce passage, dit Brochard, deux voies différentes, la terre et la mer; et il conseille au roi de les employer toutes les deux à la fois, la première pour l’armée, la seconde pour le transport des vivres, tentes, machines, et munitions de guerre, ainsi que pour les personnes qui sont accoutumées à la mer.

Celle-ci exigera dix à douze galères, qu’on pourra, par des négociations et des arrangemens, obtenir des Génois et des Vénitiens. Les derniers possèdent Candie, Négrepont et autres îles, terres, ou places importantes. Les Génois ont Péra, près de Constantinople, et Caffa, dans la Tartarie. D’ailleurs les deux nations connoissent bien les vents et les mers d’Asie, de même que la langue, les îles, côtes et ports du pays.

Si l’on choisit la voie de mer, on aura le choix de s’embarquer, soit à Aigues–Mortes soit à Marseille ou à Nice: puis on relâchera en Cypre, comme fit Saint Louis. Mais la mer et le séjour des vaisseaux ont de nombreux inconvéniens, et il en résulte de fâcheuses maladies pour les hommes et pour les chevaux. D’ailleurs on dépend des vents: sans cesse on est réduit à craindre les tempêtes et le changement de climat. Souvent même, lorsqu’on ne comptoit faire qu’une relâche, on se voit forcé de séjourner. Ajoutez à ces dangers les vins de Cypre, qui de’leur nature sont trop ardents. Si vous y mettez de l’eau, ils perdent toute leur saveur; si vous n’en mettez point, ils attaquent le cerveau et brûlent les entrailles. Quand Saint Louis hiverna dans l’île, l’armée y éprouva tous ces inconvéniens. Il y mourut deux cens et cinquante, que contes, que barons, que chevaliers, des plus noble qu’il eust en son ost.

Il est un autre passage composé de mer et de terre, et celui-ci offre deux routes; l’une, par l’Afrique, l’autre par l’Italie.

La voie d’Afrique est extrêmement difficile, à raison des châteaux fortifiés qu’on y rencontrera, du manque de vivres auquel on sera exposé, de la traversée des déserts et de l’Egypte qu’il faudra franchir. Le chemin d’ailleurs est immense par sa longueur. Si l’on part du détroit de Gibraltar, on aura, pour arriver à deux petites journées de Jérusalem, 2500 milles à parcourir; si l’on part de Tunis, on en aura 2400. Conclusion: la voie d’Afrique est impracticable, il faut y renoncer.

Celle d’Italie présente trois chemins divers. L’un par Aquilée, par l’Istrie, la Dalmatie, le royaume de Rassie (Servie) et Thessalonique (Salonique), la plus grande cité de Macédoine, laquelle n’est qu’à huit petites journées de Constantinople. C’est la route que suivoient les Romains quand ils alloient porter la guerre en Orient. Ces contrées sont fertiles; mais le pays est habité de gens non obeïssans à l’église de Rome. Et quant est de leur vaillance et hardiesse à résister, je n’en fais nulle mention, néant plus que de femmes.

Le second est par la Pouille. On s’embarqueroit à Brandis (Brindes), pour débarquer à Duras (Durazzo) qui est à monseigneur le prince de Tarente. Puis on avanceroit par l’Albanie, par Blaque et Thessalonique.

La troisième traverse également la Pouille: mais il passe par Ydronte (Otrante), Curpho (Corfou) qui est à mondit seigneur de Tarente, Desponte, Blaque, Thessalonique. C’est celui qu’à la première croisade prirent Robert, comte de Flandre; Robert, duc de Normandie; Hugues, frère du roi Philippe I’er, et Tancrède, prince de Tarente.

Après avoir parlé du passage par mer et du passage composé de terre et de mer, Brochard examine celui qui auroit lieu entièrement par terre.

Ce dernier traverse l’Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie. Ce fut celui qu’à la même première expédition suivit une grande partie de l’àrmée de France et d’Allemagne, sous la conduite de Pierre l’hermite, et c’est celui que l’auteur conseille au roi.

Mais quand on est en Hongrie on a deux routes à choisir: l’une par la Bulgarie, l’autre par l’Esclavonie, qui fait partie du royaume de Rassie. Godefroi de Bouillon, ses deux frères, et Baudouin, comte de Mons, prirent la première. Raimond, comte de Saint–Gilles, et Audemare, évêque du Puy et légat du Saint–Siège, prirent la seconde, quoique quelques auteurs prétendent qu’ils suivirent celle d’Aquilée et de Dalmatie.

Si le roi adoptoit ce passage par terre, l’armée, arrivée en Hongrie, pourrait se diviser en deux; et alors, pour la plus grande commodité des vivres, chacune des deux parties suivroit un des deux chemins; savoir, l’une, celui de là Bulgarie; l’autre, celui de l’Esclavonie. Le roi prendroit la première route, comme la plus courte. Quant aux Languedociens et Provençaux, qui sont voisins de l’Italie, il leur seroit permis d’aller par Brindes et Otrante. Leur rendezvous seroit à Thessalonique, où ils trouveroint le corps d’armée, qui auroit pris par Aquilée.

A ces renseignemens sur les avantages et les inconvéniens des des divers passages, le dominicain en ajoute quelques autres sur les princes par les états desquels il faudra passer, et sur les ressources que fourniront ces états.

La Rassie est un pays fertile, dit il; elle a en activité cinq mines d’or, cinq d’argent, et plusieurs autres qui portent or et argent. Il ne faudroit pour la conquête de cette contrée que mille chevaliers et six mille hommes d’infanterie. Ce seroit un joyel (joyau) gracieux et plaisant à acquérir.

L’auteur veut qu’on ne fasse aucun traité d’alliance ni avec ce roi ni même avec l’empereur Grec; et, pour mieux motiver sont assertion, il rapporte quelques détails sur le personnel de ces princes, et principalement sur le premier, qu’il dit être un usurpateur.

Quant à l’autre, il demande non seulement qu’on ne fasse avec lui ni paix ni trève, mais encore qu’on lui déclare la guerre. En conséquence il donne des moyens pour assiéger Constantinople, Andrinople et Thessalonique. Et comme, d’après ce qui es-arrivé, il ne doute nullement de ce qui doit arriver encore, c’est-à dire de la prise de Constantinople, il propose divers réglemens pour gouverner l’empire d’Orient quand on l’aura conquis une seconde fois, et pour le ramener à la religion Romaine.

Il termine ses avis directifs par avertir les croisés de se mettre en garde contre la prefidie des Grecs, ainsi que contre les Syriens, les Hassassins et autres habitans de l’Asie. Il leur détaille une partie des piéges qu’on leur tendra, et leur enseigne à s’en garantir.

Brochard, dans sa première partie, a conduit par terre jusqu’à Constantinople l’ost de Nostre Seigneur, et il lui a fait prendre cette ville. Dans la seconde il lui fait passer le détroit et le mène en Asie. Au reste il connoissoit très-bien ces contrées; et indépendamment de ses vingt-quatre ans de séjour dans la Palestine, il avoit parcouru encore l’Arménie, la Perse, l’empire Grec, etc.

Selon lui, ce qui, dans les croisades précédentes, avoit fait échouer les rois de France et d’Angleterre, c’est que mal adroitement on attaquoit à la fois et les Turcs et le soudan d’Egypte. Il propose de n’attaquer que les premiers, et de n’avoir affaire qu’à eux seuls.

Pour le faire avec succès il donne des renseigemens sur la Turquie, nommée Anachély (Anotolie) par les Grecs; sur la manière de tirer par mer des vivres pour l’armée; sur l’espoir bien fondé de réussir contre un peuple nécessairement abandonné de Dieu, parce que sa malice est accomplie; contre un peuple qui intérieurement est affoibli par des guerres intestines et par le manque de chefs; dont la cavalerie est composée d’esclaves; qui, avec peu de courage et d’industrie n’a que des chevaux petits et foibles, de mauvaises armes, des arcs Turquois et des haubergeons de cuir qu’on pourrait appeler des cuirasses [Footnote: Le haubert et le haubergeon (sorte de haubert plus léger et moins lourd) étoient une sorte de chemise en mailles de fer, laquelle descendoit jusqu’à micuisse. Les haubergeons Turcs, au contraire, étoient si courts qu’on pouvoit selon l’auteur, les qualifier du nom de cuirasses.]; contre un peuple enfin qui ne combat qu’en fuyant, et qui, après les Grecs et les Babyloniens, est le plus vil de tout Orient, en fais d’armes.

L’auteur déclare en finissant que dans tout cet Orient il n’est presque aucune nation qu’il n’ait veue aller en bataille, et que la seule puissance de France, sans nuls aydes quelsconques, peut défaire, non seulement les Turcs et les Egyptiens [Footnote: Les Turcs et les Egyptiens! frère Brochard, vous oubliez Louise-le-Jeune et saint Louis.], mais encore les Tartres (Tatars) fors (excepté) les Indiens, les Arabes, et les Persains.

La collection de Bruxelles contient un autre exemplaire de l’Advis directif, in fol pap miniat. No. 352. Celui-ci forme un volume à part. Sa vignette représente Brochard travaillant à son pupitre. Vient ensuite une miniature où on le voit présentant son livre au roi: puis une autre où le roi est en marche avec son armée pour la Terre Sainte.

J’ai également trouvé dans la même collection les deux traités Latins de l’auteur, réunis en un seul volume in fol. pap. No. 319, couvert en basane rouge. Le premier porte en titre: Directorium ad passagium faciendum, editum per quemdam fratrem ordinis Predicatorum, scribentem experta et visa potiùs quàm audita; ad serenissimum principemet dominum Philippum, regem Francorum, anno Domini M.CCC’mo. xxxii°.

Le second est intitulé: Libellus de Terrâ Sanctâ, editus à fratre Brocardo, Theutonico, ordinis fratrum predicatorum. A la fin de celui-ci on lit qu’il a été écrit par Jean Reginaldi, chanoine de Cambrai. Comme l’autre est incontestablement de la même main, je de doute nullement qu’il ne soit aussi de Reginaldi.

Il me reste maintenant à faire connoître notre troisième ouvrage Français, ce Voyage de la Brocquière que je publie aujourd’hui.

L’auteur étoit gentilhomme, et l’on s’en aperçoit sans peine quand il parle de chevaux, de châteaux forts et de joutes.

Sa relation n’est qu’un itinéraire qui souvent, et surtout dans la description du pays, et des villes, présente un peu de monotonie et des formes peu variées; mais cet itinéraire est intéressant pour l’histoire et la géographie du temps. Elles y trouveront des matériaux très-précieux, et quelquefois même des tableaux et dés aperçus qui ne sont pas sans mérite.

Le voyageur est un homme d’un esprit sage et sensé, plein de jugement et de raison. On admirera l’impartialité avec laquelle il parle des nations infidèles qu’il a occasion de connoître, et spécialement des Turcs, dont la bonne foi est bien supérieure, selon lui, à celle de beaucoup de chrétiens.

Il n’a guère de la superstition de son siècle que la dévotion pour les pélerinages et les reliques; encore annonce-t-il souvent peu de foi sur l’authenticité des reliques qu’on lui montre.

Quant aux pélerinages, on verra en le lisant combien ils étoient multipliés en Palestine, et son livre sera pour nous un monument qui, d’une part, constatera l’aveugle crédulité avec laquelle nos dévots occidentaux avoient adopté ces pieuses fables; et de l’autre l’astuce criminelle des chrétiens de Terre–Sainte, qui pour soutirer l’argent des croisés et des pélerins, et se faire à leurs dépens un revenu, les avoient imaginées.

La Brocquière écrit en militaire, d’un style franc et loyal qui annonce de la véracité et inspire la confiance; mais il écrit avec négligence et abandon; de sorte que ses matières n’ont pas toujours un ordre bien constant, et que quelquefois il commence à raconter un fait dont la suite se trouve à la page suivante. Quoique cette confusion soit rare, je me suis cru permis de la corriger et de rapprocher ce qui devoit être réuni et ne l’étoit pas.

Notre manuscrit a, pour son orthographe, le défaut qu’ils ont la plupart, c’est que, dans certains noms, elle varie souvent d’une page à l’autre, et quelquefois même dans deux phrases qui se suivent. On me blâmeroit de m’astreindre à ces variations d’une langue qui, alors incertaine, aujourd’hui est fixée. Ainsi, par exemple, il écrit Auteriche, Autherice, Austrice, Ostrice. Je n’emploierai constamment que celui d’Autriche.

Il en sera de même des noms dont l’orthographe ne varie point dans le manuscrit, mais qui en ont aujourd’hui une différente. J’écrirai Hongrie, Belgrade, Bulgarie, et non Honguerie, Belgrado, Vulgarie.

D’autres noms enfin ont changé en entier et ne sont plus les mêmes. Nous ne disons plus la mer Majeure, la Dunoë; mais la mer Noire, le Danube. Quant à ceux-ci je crois intéressant pour cela de les citer une fois. Ainsi la première fois que dans la relation le mot Dunoë s’offrira, j’écrirai Dunoë; mais par la suite je dirai toujours Danube et il en sera de même pour les autres.

On m’objectera, je m’y attends, qu’il est mal de prêter à un auteur des expressions qui n’étoient ni les siennes ni souvent même celles de son siècle; mais, après avoir bien pesé les avantages et les inconvéniens d’une nomenclature très-littérale, j’ai cru reconnoitre que cette exactitude rigoureuse rendroit le texte inintelligible ou fatigant pour la plupart des lecteurs; que si l’on veut qu’un auteur soit entendu, il faut le faire parler comme il parleroit lui-même s’il vivoit parmi nous; enfin qu’il est des choses que le bon sens ordonne de changer ou de supprimmer, et qu’il seroit ridicule, par exemple, de dire, comme la Brocquière, un seigneur hongre, pour un seigneur Hongrois; des chrétiens vulgaires, pour des chrétiens Bulgares, etc.

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Last updated Friday, March 7, 2014 at 19:52