Voyage D’outremer et Retour de Jérusalem en France par la voie de terre, pendant le cours des années 1432 et 1433,

par

Bertrandon de la Brocquière

Conseiller et premier écuyer tranchant de Philippe-le-bon, duc de Bourgogne;

ouvrage extrait d’un Manuscript de la Bibliothèque Nationale, remis en Français Moderne, et publié par le citoyen Legrand d’Aussy.

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Text for this edition is taken from The principal navigations, voyages, traffiques, and discoveries of the English nation / collected by Richard Hakluyt, and edited by Edmund Goldsmid. Edinburgh: E. & G. Goldsmid, 1885-1890. Volume VIII.

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Table of Contents

Discours Prèliminaire.

Voyage de la Brocquiere.

Discours Prèliminaire.

Les relations de voyages publièes par nos Français remontent fort haut.

Des les commencemens du V’e siècle, Rutilius Claudius Numatianus en avoit donné une, qui ne nous est parvenue qu’incomplète, parce que apparemment la mort ne lui permit pas de l’achever. L’objet étoit son retour de Rome dans la Gaule, sa patrie. Mais, comme il n’avoit voyagé que par mer, il ne put voir et décrire que des ports et des cotes; et de là nécessairement a resulté pour son ouvrage, une monotonie, qu’un homme de génie auroit pu vaincre sans doute, mais qu’il étoit au dessus de ses forces de surmonter. D’ailleurs, il a voulu donner un poème: ce qui l’oblige à prendre le ton poétique, et à faire des descriptions poétiques, ou soi-disant telles. Enfin ce poème est en vers élégiaques. Or qui ne sait que cette sorte de versification, dont le propre est de couper la pensée de deux en deux vers et d’assujettir ces vers au retour continuel d’une chute uniforme, est peut être celle de toutes qui convieent le moins en genre descriptif? Quand l’imagination a beaucoup à peindre; quand sans cesse elle a besoin de tableaux brillans et variés, il lui faut, pour développer avantageusement toutes ses richesses, une grande liberté; et elle ne peut par conséquent s’accommoder d’une double entrave, dont l’effet infaillible seroit d’éteindre son feu.

Payen de religion, Rutilius a montré son aversion pour la religion chrétienne dans des vers où, confondant ensemble les chrétiens et les Juifs, il dit du mal des deux sectes.

C’est par une suite des mêmes sentimens qu’ayant vu, sur sa route, des moines dans lile Capraia, il fit contre le monachisme ces autres vers, que je citerai pour donner une idée de sa manière.

Processu pelagi jam se Capraria tollit;
Squalet lucifugis insula plena viris.
Ipsi se monachos, Graio cognomine, dicunt,
Quòd, soli, nullo vivere teste, volunt.
Munera fortunæ metuunt, dum damna verentur:
Quisquam sponte miser, ne miser esse queat.
Quænam perversi rabies tam crebra cerebri,
Dum mala formides, nec bona posse pati? 1

Son ouvrage contient des détails précieux pour le géographe; il y en a même quelques uns pour l’antiquaire et l’historien: tels par exemple, que sa description d’un marais salant, et l’anecdote des livres Sibyllins brûlés à Rome par l’ordre de Stilicon. 2

Enfin on y remarque quelques beaux vers, et particulièrement celui-ci sur une ville ruinée.

Cernimus exemplis oppida posse mori.

Mais il pèche par la composition, Ses tableaux sont secs et froids; sa manière petite et mesquine. Du reste, point de génie, point d’imagination, et par conséquent, point d’invention ni de coloris. Voilà ce qu’il présente, ou au moins ce que j’ai cru y voir; et ce sont probablement ces défauts qui ont fait donner à son poeme le nom dégradant d’Itinéraire, sous lequel il est connu.

Nous en avons une traduction Française par le Franc de Pompignan.3

Vers 505, Arculfe, évôque Gaulois, étoit allé en pélerinage à Jérusalem. A son retour, il voulut en publier la relation; et il chargea de cette rédaction un abbé écossais, nommé Adaman, auquel il donna des notes tant manuscrites que de vive voix. La relation composée par Adaman, intitulée: De locis sanctis, est divisée en trois livres: a été imprimée par Gretser, puis, plus complète encore, par Mabillon.4

Arculfe, aprés avoir visité la Terre Sainte, sétoit embarqué pour Alexandrie. D’Alexandrie, il avoit passé à l’île de Cypre, et de Cypre à Constantinople, d’où il étoit revenu en France. Un pareil voyage promet assurément beaucoup; et certes l’homme qui avoit à décrire la Palestine, l’Egypte et la capitale de l’Empire d’Orient pouvoit donner une relation intéressante. Mais pour l’exécution d’un projet aussi vaste il falloit une philosophie et des connoissance que son siècle étoit bien loin d’avoir. C’est un pélerinage, et non un voyage, que publie le prélat. Il ne nous fait connoitre ni les lois, ni les moeurs, ni les usages des peuples, ni ce qui concerne les lieux et la contrée qu’il parcourt, mais les reliques et les objets de dévotion qu’on y révéroit.

Ainsi dans son premier livre, qui traite de Jérusalem, il vous parlera de la colonne où Jésus fut flagellé, de la lance qui lui perça le coté, de son suaire, d’une pierre sur laquelle il pria et qui porte l’empreinte de ses genoux, d’une autre pierre sur laquelle il étoit quand il monta au ciel, et qui porte l’empreinte de ses pieds, d’un linge tissu par la Vierge et qui le représente: du figuier où se pendit Judas; enfin de la pierre sur laquelle expira saint Etienne, etc etc.

Dans son second livre, où il parcourt les divers lieux de la Palestine que visitoient les pélerins, il suit les mêmes erremens. A Jéricho, il cite la maison de la courtisane Raab; dans la vallée de Mambré, les tombeaux d’Adam, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Sara, de Rébecca, de Lia; à Nazareth, l’endroit où l’ange vint annoncer à Marie qu’elle seroit mère en restant vierge; à Bethléem, la pierre sur laquelle Jésus fut lavé à sa naissance; les tombeaux de Rachel, de David, de saint Jérôme, de trois des bergers qui vinrent à l’adoration, etc.

Le troisième livre enfin est consacré en grand partie à Constantinople; mais il n’y parle que de la vraie croix, de saint George, d’une image de la Vierge, qui, jettée par un Juif dans les plus dégoûtantes ordures, avoit été ramassée par un chretien et distilloit une huile miraculeuse.

Pendant bien des siècles, les relations d’outre mer ne continrent que les pieuses et grossières fables qu’imaginoient journellement les Orientaux pour accréditer certains lieux qu’ils tentoient. d’ériger en pélerinages, et pour soutirer ainsi à leur profit l’argent des pélerins. Ceux-ci adoptoient aveuglément tous les contes qu’on leur débitoit; et ils accomplissoient scrupuleusement toutes les stations qui leur étoient indiquées. A leur retour en Europe, c’étoitlà tout ce qu’ils avoient à raconter; mais cétoitlà aussi tout ce qu’on leur demandoit.

Cependant notre saint (car à sa mort il a été déclaré tel, ainsi que son rédacteur Adaman) a, dans son second livre, quelques phrases historiques sur Tyr et sur Damas. Il y parle également et avec plus de détails encore d’Alexandrie; et je trouve même sous ce dernier article deux faits qui m’ont paru dignes d’attention.

L’un concerne les crocodiles, qu’il répresente comme si multipliés dans la partie inférieure du Nil, que dès l’instant où un boeuf, un cheval, un âne, s’avançoient sur les bords du fleuve, ils étoient saisis par eux, entraînés sous les eaux, et dévorés; tandis qu’aujourd’hui, si l’on en croit le rapport unanime de nos voyageurs modernes, il n’existe plus de crocodiles que dans la haute Egypte; que c’est un prodige d’en voir descendre un jusqu’au Caire, et que du Caire à la mer on n’en voit pas un seul.

L’autre a rapport à cet île nommée Pharos, dans laquelle le Ptolémée-Philadelphe fit construire une tour dont les feux servoient de signal aux navigateurs, et qui porta également le nom de Phare. On sait que, postérieurement à Ptolémée, l’île fut jointe au continent par un mole qui, à chacune de ses deux, extrémités, avoit un pont; que Cléopatre acheva l’isthme, en détruisant les ponts et en faisant la digue pleine; enfin qu’aujourd’hui l’île entière tient à la terre ferme. Cependant notre prélat en parle comme si, de son temps, elle eût été île encore: “in dextera parte portûs parva insula habetur, in qua maxima turris est quam, in commune, Græci ac Latini, ex ipsius rei usu, Pharum vocitaverunt.” Il se trompe sans doute. Mais, probablement, à lépoque où il la vît, elle n’avoit que sa digue, encore: les atterrissemens immenses qui en ont fait une terre, en la joignant au continent, sont postérieurs à lui; et il n’aura pas cru qu’un môle fait de main d’homme empêchât une ile d’être ce que l’avoit faite la nature.

Au neuvième siècle, nous eûmes une autre sorte de Voyage par Hetton, moine et abbé de Richenou, puis évéque Bàle. Cet homme, habile dans les affaires, et employé comme tel par Charlemagne, avoit été en 811 envoyé par lui en ambassade à Constantinople. De retour en France, il y publia, sur sa mission, une relation, que jusqu’ici l’on n’a pas retrouvée, et que nous devons d’autant plus regretter qu’infailliblement elle nous fourniroit des détails curieux sur un Empire dont les rapports avec notre France etoient alors si multipliés et si actifs. Peut être au reste ne doit on pas la regarder comme tout-à-fait perdue; et il seroit possible qu’après être restée pendant plusieurs siècles ensevelie dans un manuscrit ignoré, le hasard l’amenât un jour sous les yeux de quelqu’un de nos savans, qui la donneroit au public.

C’est ce qui est arrivé pour celle d’un autre moine Français nommé Bernard; laquelle, publiée en 870, a été retrouvée par Mabillon et mise par lui au5 jour. Ce n’est, comme celle d’Arculfe, qu’un voyage de Terre Sainte à la vérité beaucoup plus court que le sien, écrit avec moins de prétention, mais qui, à l’exception de quelques details personnels à l’auteur, ne contient de même qu’une sèche énumération des saints lieux: ce qui l’a fait de même intituler: De locis sanctis.

Cependant la route des deux pélerins fut différente. Arculfe étoit allé directment en Palestine, et de là il s’etoit embarqué une seconde fois pour voir Alexandrie. Bernard, au contraire, va d’abord débarquer à Alexandrie. Il remonte le Nil jusqu’à Babylone, redescend à Damiette, et, traversant le désert sur des chameaux, il se rend par Gaza en Terre Sainte.

Là, il fait, comme saint Arculfe, différens pélerinages, mais moins que lui cependant, soit que sa profession ne lui eût point permis les même dépenses, soit qu’il ait négligé de les mentionner tous.

Je remarquerai seulement que dans certaines églises on avoit imaginé, depuis l’évèque, de nouveaux miracles, et qu’elles en citoient dont il ne parle pas, et dont certainement il eût fait mention s’ils avoient eu lieu de son temps. Tel étoit celui de l’église de Sainte–Marie, où jamais il ne pleuvoit, disoit-on, quoiqu’elle fût sans toit. Tel celui auquel les Grecs ont donné tant de célébrité, et qui, tous les ans, la veille de Pâques, s’opéroit dans l’églisè du Saint-Sépulcre, ou un ange descendoit du ciel pour allumer les cierges: ce qui fournissoit aux chrétiens de la ville un feu nouveau, qui leur étoit communiqué par le patriarche, et qu’ils emportoient réligieusement chez eux.

Bernard rapporte, sur son passage du désert, une anecdote qui est à recueillir: c’est que, dans la traversée de cette immense mer de sable, des marchands païens et chrétiens avoient formé deux hospices, nommés l’un Albara, l’autre Albacara, où les voyageurs trouvoient à se pourvoir de tous les objets dont ils pouvoient avoir besoin pour leur route.

Enfin l’auteur nous fait connoitre un monument formé par Charlemagne dans Jérusalem en faveur de ceux qui parloient la langue Romane, et que les Français, et les gens de lettres spécialement, n’apprendront pas, sans beaucoup de plaisir, avoir existé.

Ce prince, la gloire de l’Occident, avoit, par ses conquêtes et ses grandes qualités, attiré l’attention d’un homme qui remplissoit également l’Orient de sa renommée: c’étoit le célèbre calife Haroun-al-Raschild. Haroun, empressé de témoigner à Charles l’estime et la considération qu’il lui portoit, lui portoit, lui avoit envoyé des ambassadeurs avec des présens magnifiques; et ces ambassadeurs, disent nos historiens, étoient même chargés de lui présenter, de la part de leur maître, les clés de Jérusalem.

Probablement Charles avoit profité de cette faveur pour établir dans la ville un hôpital ou hospice, destiné aux pélerins de ses états Français. Tel étoit l’esprit du temps. Ces sortes de voyages étant réputés l’action la plus sainte que put imaginer la dévotion, un prince qui les favorisoit croyoit bien mériter de la religion. Charlemagne d’ailleurs avoir le gout des pélerinages; et son historien Eginhard6 remarque avec surprise que, malgré la prédilection qu’il portoit à celui de Saint–Pierre de Rome, il ne l’avoit fait pourtant que <i>quatre fois</i> dans sa vie.

Mais souvent le grand homme se montre grand encore jusqu’au sein des prejugés qui l’entourent. Charles avoit été en France le restaurateur des lettres; il y avoit rétabli l’orthographe, régénéré l’écriture, formé de belles bibliothèques: il voulut que son hospice de Jérusalem eût une bibliothèque aussi à l’usage des pélerins. L’établissement la possédoit encore tout entière, au temps de Bernard: “nobilissimam habens bibliothecam, studio Imperatoris;” et l’empereur y avoit même attaché, tant pour Pentretien du depôt et celui du lieu, que pour la nourriture des pélerins, douze manses situées dans la vallée de Josaphat, avec des terres, des vignes et un jardin.

Quoique notre historien dût être rassasie de pélerinages, il fit néanmoins encore, à son retour par l’Italie, celui de Rome: puis quand il fut rentré en France, celui du mont Saint–Michael.

Sur ce dernier, il observe que ce lieu, situé au milieu d’une grève des côtes de Normandie, est deux fois par jour, au temps du flux, baigné des eaux de la mer. Mais il ajoute que, le jour de la fête du saint l’accés du rocher et de la chapelle reste libre; que l’Océan y forme, comme fit la Mer rouge, au temps de Moise, deux grands murs, entre lesquels on peut passer à pied sec; et que ce miracle, que n’a lieu que ce jour-là, dure tout le jour.

Notre littérature nationale possédoit quatre voyages; un des cotes d’Isalie, un de Constantinople, deux de Terre–Sainte. Au treizième siècle, une cause fort étrange lui en procura deux de Tartarie.

Cette immense contrée dont les habitans, en divers temps et sous différens noms, ont peuplé, conquis, ou ravagé la très-grande partie de l’Europe et de l’Asie, se trouvoit pour ainsi dire tout entière en armes.

Fanatisés par les incroyables conquêtes d’un de leurs chefs, le fameux Gengis–Kan; persuadés que la terre entière devoit leur obéir, ces nomades belliqueux et féroces étoient venus, après avoir soumis la Chine, se précipiter sur le nord-est de l’Europe. Par tout où s’étoient portées leurs innombrables hordes, des royaumes avoient été ravagés; des nations entières exterminées ou trainées en esclavage; la Hongrie, la Pologne, la Bohème, les frontières de l’Autriche, dévastées d’une manière effroyable. Rien n’avoit pu arrêter ce débordement qui, s’il éprouvoit, vers quelque côte, une résistance, se jetoit ailleurs avec plus de fureur encore. Enfin la chrétienté fut frappée de terreur, et selon l’expression d’un de nos historiens, elle trembla jusqu’à l’Océan.

Dans cette consternation générale, Innocent IV voulut se montrer le père commun des fidèles. Ce tendre père se trouvoit à Lyon, ou il étoit venu tenir un concile pour excommunier le redoutable Frédéric II, qui trois fois déja l’avoit été vainement par d’autres papes. Là, en accablant l’empereur de toutes ses foudres, Innocent forme un projet dont l’idée seule annonce l’ivresse de la puissance; celui d’envoyer aux Tartares des lettres apostoliques, afin de les engager à poser les armes et à embrasser la religion chrétienne: “ut ab hominum strage desistement et fidei veritatem reciperent.”7 Il charge de ses lettres un ambassadeur; et l’ambassadeur est un Frère-mineur nommé Jean du Plan de Carpin (Joannes de Plano Carpini,) qui le jour de Pâques, 1245, part avec un de ses camarades, et qui en chemin se donne un troisiéme compagnon, Polonois et appelé Benoit.

Soit que l’ordre de Saint–Dominique eût témoigné quelque déplaisir de voir un pareil honneur déféré exclusivement à l’ordre de Saint François; soit qu’Innocent craignit pour ses ambassadeurs les dangers d’un voyage aussi pénible; soit enfin par quelque motif que nous ignorons, il nomma une seconde ambassade, à laquelle il fit prendre une autre route, et qui fut composée uniquement de Frères-prêcheurs. Ceux-ci, au nombre de cinq, avoient pour chef un nommé Ascelin, et parmi eux étoit un frère Simon, de Saint–Quentin, dont j’aurai bientot occasion de parler. Ils étoient, comme les Frères-mineurs, porteurs de lettres apostoliques, et avoient auprès des Tartares la même mission, celle de déterminer ce peuple formidable à s’abstenir de toute guerre et à recevoir le baptême.

De Carpin cependant avoit, avec la sienne, reçu l’ordre particulier et secret d’examiner attentivement et de recueillir avec soin tout ce qui chez ce peuple lui paroitroit digne de remarque. Il le fit; et à son retour il publia une relation, qui est composée dans cet esprit, et qu’en conséquence il a intitulée Gesta Tartarorum. Effectivement il n’y emploie, en détails sur sa route et sur son voyage, qu’un seul chapitre. Les sept autres sont consacrés à décrire tout ce qui concerne les Tartares; sol, climat, moeurs, usages, conquêtes, manière de combattre, etc. Son ouvrage est imprimé dans la collection d’Hakluyt. J’en ai trouvé parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale (No. 2477, à la page 66) un exemplaire plus complet que celui de l’édition d’Hakluyt, et qui contient une assez longue préface de l’auteur, que cette édition n’a pas. Enfin, à l’époque où parut ce Voyage, Vincent de Beauvais l’avoit inséré en grande partie dans son Speculum historiale.

Ce frére Vincent, religieux dominicain, lecteur et prédicateur de saint Louis, avoit été invité par ce prince à entreprendre différens ouvrages, qu’en effet il mit au jour, et qui aujourd’hui forment une collection considérable. De ce nombre est une longue et lourde compilation historique, sous le titre de Speculum historiale, dans laquelle il a fait entrer et il a fondu, comme je viens de le dire, la relation de notre voyageur. Pour rendre celle-ciplus intéressante et plus complète, il y a joint, par une idée assez heureuse, certains détails particuliers que lui fournit son confrère Simon de Saint–Quentin, l’un des associés d’Ascelin dans la seconde ambassade. Ayant eu occasion de voir Simon à son retour de Tartarie, il apprit de lui beaucoup de choses qu’il a insérées en plusieurs endroits de son Miroir et spécialement dans le 32’e et dernier livre. Là, avec ce qu’avoit écrit et publié de Carpin, et ce que Simon lui raconta de vive voix, il a fait une relation mixte, qu’il a divisée en cinquante chapitres; et c’est celle que connoissent nos modernes. Bergeron en a donné une traduction dans son recueil des voyages faits pendant le douzième siècle et les trois suivans. Cependant il a cru devoir séparer ce qui concernoit de Carpin d’avec ce qui appartient à Simon, afin d’avoir des mémoires sur la seconde ambassade comme on en avoit sur la première. Il a donc détaché du récit de Vincent six chapitres attribués par lui à Simon; et il en a fait un article à part, qu’il a mis sous le nom d’Ascelin, chef de la seconde légation. C’est tout ce que nous savons de celle ci.

Quant au succès qu’eurent les deux ambassades, je me crois dispensé d’en parler. On devine sans peine ce qu’il dut être; et il en fut de même de deux autres que saint Louis, quoique par un autre motif, envoya peu après dans la même contrée.

Ce monarque se rendoit en 1248 à sa désastreuse expédition d’Egypte, et il venoit de relacher en Cypre avec sa flotte lorsqu’il reçut dans cette ile, le 12 Décembre, une députation des Tartares, dont les deux chefs portoient les noms de David et de Marc. Ces aventuriers se disoient délégués vers lui par leur prince, nouvellement converti à la foi chrétienne, et qu’ils appeloient Ercalthay. Ils assuroient encore que le grand Kan de Tartarie avoit également reçu le baptême, ainsi que les principaux officiers de sa cour et de son armée, et qu’il desiroit faire alliance avec le roi.

Quelque grossière que fut cette imposture, Louis ne put pas s’en défendre. Il résolut d’envoyer, au prince et au Kan convertis une ambassade pour les féliciter de leur bonheur et les engager à favoriser et à propager dans leurs états la religion chrétienne. L’ambassadeur qu’il nomma fut un Frère-prêcheur nommé André Longjumeau ou Longjumel, et il lui associa deux autres Dominicains, deux clercs, et deux officiers de sa maison.

David et Marc, pour lui en imposer davantage, affectèrent de se montrer fervens chrétiens. Ils assistèrent avec lui fort dévotieusment aux offices de Noel; mais ils lui firent entendre que ce seroit une chose fort agréable au Kan d’avoir une tente en écarlate. C’étoit-là que vouloient en venir les deux fripons. Et en effet le roi en commanda une magnifique, sur laquelle il fit broder l’Annonciation, la Passion, et les autres mystères du christianisme. A ce présent il en ajouta, un autre, celui de tout ce qui étoit nécessaire, soit en ornemens soit en vases et argenterie pour une chapelle. Enfin il donna des reliques et du bois de la vraie croix: c’est-à-dire ce que, dans son opinion, il estimoit plus que tout au monde. Mais une observation que je ne dois point omettre ici, parce qu’elle indique l’esprit de cette cour Romaine qui se croyoit faite pour commander à tous les souverains: c’est que le légat que lé pape avoit placé dans l’armée du roi pour l’y représenter et ordonner en son nom, écrivit, par la voie des ambassadeurs, aux deux souverains Tartares, et que dans sa lettre il leur annonçoit qu’il les adoptoit et les réconnoissoit enfans de l’église. Il en fut pour ses prétentions et les avances de sa lettre, ainsi que le roi, pour sa tente, pour sa chappelle et ses reliques. Longjumeau, arrivé en Tartarie, eut beau chercher le prince Ercalthay et ce grand Kan baptisé avec sa cour; il revint comme il étoit parti. Cependant il devoit avoir, sur cette contrée, quelques renseignemens. Déja il y avoit voyagé, disoit-on; et même quand David parut devant lui en Cypre, il prétendit le reconnoitre, comme l’ayant vu chez les Tartares.

Ces circonstances nous ont été transmises par les historiens du temps. Pour lui, il n’a rien laissé sur sa mission. On diroit qu’il en a eu honte.

Louis avoit été assez grossiérement dupé pour partager un peu ce sentiment, ou pour en tirer au moins une leçon de prudence. Et néanmoins très-peu d’années après il se laissa tromper encore: c’étoit en 1253; et il se trouvoit alors en Asie.

Quoique au sortir de sa prison d’Egypte tout lui fit une loi de retourner en France, où il avoit tant de plaies à fermer et tant de larmes à tarir, une devotion mal éclairée l’avoit conduit en Palestine. Là, sans songer ni à ses sujets ni à ses devoirs de roi, non seulement il venoit de perdre deux années, presque uniquement occupé de pélerinages; mais malgré l’épuisement des finances de son royaume, il avoit dépensé des sommes très-considérables à relever et à fortifier quelques bicoques que les chrétiens de ces contrées y possédoient encore.

Pendant ce temps, le bruit courut qu’un prince Tartare nommé Sartach avoit embrassé le christianisme. Le baptême d’un prince infidèle étoit pour Louis une de ces béatitudes au charme desquelles il ne savoit pas résister. Il résolut d’envoyer une ambassade à Sartach pour le féliciter, comme il en avoit envoyé une à Ercalthay. Sa première avoit été confiée à des Frères-prêcheurs; il nomma, pour celle-ci, des Franciscains, et pour chef frère Guillaume Rubruquis. Déja Innocent avoit de même donné successivement une des deux siennes à l’un des deux autres. Suivre cet exemple étoit pour Louis une grande jouissance. Il avoit pour l’un et pour l’autre une si tendre affection, que tout son voeu, disoit-il, eut été de pouvoir se partager en deux, afin de donner à chacun des deux une moitié de luimême.

Rubruquis, rendu près de Sartach, put s’y convaincre sans peine combien étoient fabuleux les contes que de temps en temps les chrétiens orientaux faisoient courir sur ces prétendues conversions de princes Tartares. Pour ne pas perdre tout-à-fait le fruit de son voyage il sollicita près de ce chef la permission de prêcher l’évangile dans ses états. Sartach répondit qu’il n’osoit prendre sur lui une chose aussi extraordinaire; et il envoya le convertisseur à son père Baathu, qui le renvoya au grand Kan.

Pour se présenter devant celui-ci, Rubruquis et ses deux camarades se revêtirent chacun d’une chape d’église. L’un d’eux portoit une croix et un missel, l’autre un encensoir, lui une bible et un psautier et il s’avance ainsi entre eux deux en chantant des cantiques. Ce spectacle, que d’après sès préjugés monastiques, il croyoit imposant, et qui n’étoit que burlesque, ne produisit rien, pas même la risée du Tartare; et peu content sans doute d’un voyage très-inutile il revint en rendre compte au roi.

Louis n’étoit plus en Syrie. La mort de Blanche sa mère l’avoit rappelé enfin en France, d’où il n’auroit jamais du sortir, et où néanmoins il ne se rendit qu’après une année de retard encore. Rubruquis s’apprêtoit à l’y suivre quand il reçut de son provincial une défense de partir, avec ordre de se rendre au couvent de Saint–Jean d’Acre, et là d’écrire au roi pour l’instruire de sa mission. Il obéit. Il envoya au monarque une relation, que le temps nous a conservée, et qui, comme la précédente, se trouve traduite dans Bergeron; mais c’est à la contrariété despotique d’un supérieur dur et jaloux que nous la devons. Peut-être que si le voyageur avoit obtenu permission de venir à la cour, il n’eut rien ecrit.

Ainsi des quatre ambassadeurs monastiques envoyés en Tartarie tant par Innocent que par le roi, il n’y a que les deux Franciscains de Carpin et Rubruquis, qui aient laissé dés mémoires; et ces ouvrages, quoiqu’ils se ressentent de leur siècle et particulièrement de la profession de ceux qui les composèrent, sont cependant précieux pour nous par les détails intéressans qu’ils contiennent sur une contrée lointaine dont alors on connoissoit à peine le nom, et avec laquelle nous n’avons depuis cette époque conservé aucun rapport.

On y admirera sur tout le courage de Rubruquis, qui ne craint pas de déclarer assez ouvertement au roi que David étoit un imposteur qui l’avoit trompé. Mais Louis avoit le fanatisme du prosélytisme et des conversions; et c’est-là chez certains esprits une maladie incurable.

Dupé deux fois, il le fut encore par la suite pour un roi de Tunis qu’on lui avoit représenté comme disposé à se faire baptiser. Ce baptême fut long-temps sa chimère. Il regardoit comme le plus beau jour de sa vie celui où il seroit le parrain de ce prince. Il eut consenti volontiers, disoit-il, à passer le reste de sa vie dans les cachots d’Afrique, si à ce prix il eut pu le voir chrétien. Et ce fut pour être le parrain d’un infidèle qu’il alla sur les côtes de Tunis perdre une seconde flotte et une seconde armée, déshonorer une seconde fois les armes Françaises qu’avoit tant illustrées la journée de Bovines, enfin perir de la peste au milieu de son camp pestiféré, et mériter ainsi, par les malheurs multipliés de la France, d’être qualifié martyr et saint.

Quant à Bergeron, il n’est personne qui ne convienne qu’en publiant sa traduction il a rendu aux lettres et aux sciences un vrai service, et je suis bien loin assurément de vouloir en déprécier le mérite. Cependant je suis convaincu qu’elle en auroit d’avantage encore s’il ne se fut point permis, pour les différens morceaux qu’il y a fait entrer, une traduction trop libre, et surtout s’il s’y fut interdit de nombreux retranchemens qui à la vérité nous épargnent l’ennui de certains détails peu faits pour plaire, mais qui aussi nous privent de l’inestimable avantage d’apprécier l’auteur et son siècle. Lui-même, dans la notice préliminaire d’un des voyages qu’il a imprimés, il dit l’avoir tiré d’un Latin assez grossier où il étoit écrit selon le temps, pour le faire voir en notre angue avec un peu plus d’élégance et de clarté.8 Dé-là il est arrivé qu’en promettant de nous donner des relations du treizième et du quatorzième siéecle [sic — KTH], il nous en donne de modernes, qui toutes ont la même physionomie à peu près, tandis que chacune devroit avoir la sienne propre.

Le recueil de Bergeron, bon pour son temps, ne l’est plus pour le notre. Composé d’ouvrages qui contiennent beaucoup d’erreurs, nous y voudrions des notes critiques, des discussions historiques, des observations savantes; et peut-être seroit-ce aujourd’hui une entreprise utile et qui ne pourroit manquer d’être accueillie très-favorablement du public, que celle d’une édition nouvelle des voyages anciens, faite ainsi, surtout si l’on y joignoit, autant qu’il seroit possible, le texte original avec la traduction. Mais cette traduction, il faudrait qu’elle fut très-scrupuleusement fidèle. Il faudroit avant tout s’y interdire tout retranchement, ou au moins en prévenir et y présenter en extrait ce qu’on croiroit indispensable de retrancher. Ce n’est point l’agrément que s’attend de trouver dans de pareils ouvrages celui qui entreprend la lecture; c’est l’instruction. Dès le moment où vous les dénaturerez, où vous voudrez leur donner une tournure moderne et ètre lu des jeunes gens et des femmes, tout est manqué. Avez-vous des voyages, quels qu’ils soient, de tel ou tel siècle? Voilà ce que je vous demande, et ce que vous devez me faire connoitre.

Si parmi ceux de nos gens de lettres qui avec des connoissances en histoire et en géographie réunissent du courage et le talent des recherches, il s’en trouvoit quelqu’un que ce travail n’effrayât pas, je là préviens que, pour ce qui concerne le Speculum hîstoriale, il en existe à la Bibliothéque nationale quatre exemplaires manuscrits, sous les numéros 4898, 4900, 490l, et 4902.

Les deux Voyageurs du quatorzième siècle qui ont publié des relations ne sont point nés Français; mais tous deux écrivirent primitivement dans notre langue: ils nous appartiennent à titre d’auteurs, et sous ce rapport je dois en parler. L’un est Hayton l’Arménien; l’autre, l’Anglais Mandeville.

Hayton, roi d’Arménie; avoit été dépouillé de ses états par les Sarrasins. Il imagina d’aller solliciter les secours des Tartares, qui en effet prirent les armes pour lui et le rétablirent. Ses négociations et son voyage lui parurent mériter d’être transmis à la postérité, et il dressa des mémoires qu’en mourant il laissa entre les mains d’Hayton son neveu, seigneur de Courchi.

Celui-ci, après avoir pris une part très-active tant aux affaires d’Arménie qu’aux guerres qu’elle eut à soutenir encore, vint se faire Prémontré en Cypre, où il apprit la langue Française, qui portée là par les Lusignans, y étoit devenue la langue de la cour et celle de tout ce qui n’étoit pas peuple.

De Cypre, le moine Hayton ayant passé à Poitiers, voulut y faire connoitre les mémoires de son oncle, ainsi que les événemens dans lesquels lui-même avoit été, ou acteur, ou témoin. Il intitula ce travail Histoire d’Orient, et en confia la publication à un autre moine nommé de Faucon, auquel il le dicta de mémoire en Français. L’ouvrage eut un tel succès que, pour en faire jouir les peuples auxquels notre langue étoit étrangère, Clement V. chargea le même de Faucon de le traduire en Latin. Celui-ci fit paroitre en 1307, sa version, dont j’ai trouvé parmi le les manuscrits de la Bibliothèque nationale trois exemplaires sous les numéros 7514, 7515 — A, et 6041. (Page 180) à la fin du numéro 7515, on lit cette note de l’éditeur, qui donne la preuve de ce que je viens de dire du livre.

“Explicit liber Historiarum Parcium [Partium] Orientis, à religioso, viro fratre Haytono, ordinis beati Augustini, domino Churchi, consanguineo regis Armeniæ, compilato [compilatus] ex mandato summi pontificis domini Clementis papæ quinti, in civitate pictaviensi regni Franchiæ: quem ego Nicolaus Falconi, primò scripsi in galico ydiomate, sicut idem frater H. michi [mihi] ore suo dictabat, absque nota sive aliquo9 exemplari. Et de gallico transtuli in latinum; anno domini M°CCC°. septimo, mense Augusti.”

Bergeron a publié l’histoire d’Hayton. Mais, au lieu donner le texte Français original, au ou moins la version Latine de l’éditeur, il n’a donné qu’une version Française de ce Latin: de sorte que nous n’avons ainsi qu’une traduction de traduction.

Pour ce qui regarde Mandeville, il nous dit que ce voyageur composa son ouvrage dans les trois langues, Anglaise, Française et Latine. C’est une erreur. J’en ai en ce moment sous les yeux un exemplaire manuscrit de la Bibliothèque nationale, no. 1002410 écrit en 1477 ainsi que le porte une note finale du copiste. Or, dans celui-ci je lis ces mots:

Je eusse mis cest livre en latin, pour plus briefment délivrez (pour aller plus vite, pour abréger le travail). Mais pour ce que plusieurs ayment et endendent mîeulx romans [le français] que latin, l’ai-ge [je l’ai] mis en Romans, affin que chascun l’entende, et que les seigneurs et les chevaliers et aultres nobles hommes qui ne scèvent point de latin, ou petit [peu] qui ont esté oultre-mer, saichent se je dy voir [vrai], ou non.

D’ailleurs, au temps de Mandeville, c’étoit la langue Française qu’on parloit en Angleterre. Cette langue y avoit été portée par Guillaume-le-Conquérant. On ne pouvoit enseigner qu’elle dans les écoles. Toutes les sentences des Tribunaux, tous les actes civils devoient être en Français; et quand Mandeville écrivoit en Français, il écrivoit dans sa langue. S’il se fût servi de la Latine, c’eût été pour être lu chez les nations qui ne connoissoient pas la nôtre.

A la vérité, son Français se ressent du sol. Il a beaucoup d’anglicismes et de locutions vicieuses; et la raison n’en est pas difficile à deviner. On sait que plus un ruisseau s’éloigne de sa source, et plus ses eaux doivent s’altérer. Mais c’est là, selon moi, le moindre défaut de l’auteur. Sans goût, sans jugement, sans critique, non seulement il admet indistinctement tous les contes et toutes les fables qu’il entend dire; mais il en forge lui-même à chaque instant.

A l’entendre il s’embarqua l’an 1332, jour de Saint–Michel; il voyagea pendant trente-cinq ans, et parcourut une grande partie dé l’Asie et de l’Afrique. Eh bien, ayez comme moi le courage de le lire; et si vous lui accordez d’avoir vu peut-être Constantinople, la Palestine et l’Egypte (ce que moi je me garderois bien de garantir), à coup sûr au moin vous resterez convaincu que jamais i, ne mit le pied dans tous ces pays dont il parle à l’aveugle; Arabie, Tartarie, Inde, Ethiopie, etc. etc.

Au moins, si les fictions qu’il imagine offroient ou quelque agrément ou quelque intérêt! s’il ne faisoit qu’user du droit de mentir, dont se sont mis depuis si long-temps en possession la plupart des voyageurs! Mais chez lui ce sont des erreurs géographiques si grossières, des fables si sottes, des descriptions de peuples et dé contrées imaginaires si ridicules, enfin des âneries si révoltantes, qu’en vérité on ne sait quel nom lui donner. Il en coûteroit d’avoir à traiter de charlatan un écrivain. Que seroit-ce donc si on avoit à la qualifier de hâbleur effronté? Cependant comment désigner le voyageur qui nous cite des géans de trente pieds de long; des arbres dont les fruits se changent en oiseaux qu’on mange; d’autres arbes qui tous les jours sortent de terre et s’en élèvent depuis le lever du soleil jusqu’à midi, et qui depuis midi jusqu’au soir y rentrent en entier; un val périlleux, dont il avoit près la fiction dans nos vieux romans de chevalerie, val ou il dit avoir éprouvé de telles aventures qu’infalliblement il y auroit péri si précédemment il n’auoit reçeu Corpus Domini (s’il n’avoit communié); un fleuve qui sort du paradis terrestre et qui, au lieu d’eau, roule des pierres précieuses; ce paradis qui, dit-il, est au commencement de la terre et placé si haut qu’il touche de près la lune; enfin mille autres impostures ou sottisses de même espèce, qui dénotent non l’erreur de la bêtise et de la crédulité, mais le mensonge de la réflexion et de la fraude?

Je regarde même comme tels, ces trente-cinq ans qu’il dit avoir employés à parcourir le monde sans avoir songé à revenir dans sa patrie que quand enfin la goute vint le tourmenter.

Quoiqu’il en existe trois éditions imprimées, l’une en 1487 chez Jean Cres, l’autre en 1517 chez Regnault, la troisième en 1542 chez Canterel, on ne le connoît guère que par le court extrait qu’en a publié Bergeron. Et en effet cet éditeur l’avoit trouvé si invraisemblable et si fabuleux qu’il l’a réduit à douze pages quoique dans notre manuscrit il en contienne cent soixante et dix-huit.

Dans le quinzième siècle, nous eûmes deux autres voyages en Terre–Sainte: l’un que je publie aujourd’hui; l’autre, par un carme nommé Huen, imprimé en 1487, et dont je ne dirai rien ici, parce qu’il est posterieur à l’autre.

La même raison m’empêchera de parler d’un ouvrage mis au jour par Mamerot, chantre et chanoine de Troyes. D’ailleurs celui-ci, intitulé passages faiz oultre-mer par les roys de France et autres princes et seigneurs François contre les Turcqs et autres Sarrasins et Mores oultre-marins, n’est point, à proprement parler, un voyage, mais une compilation historique des différentes craisades qui ont eu lieu en France, et que l’auteur, d’après la fausse Chronique de Turpin et nos romans de chevalerie, fait commencer à Charlemagne. La Bibliothèque nationale possède de celui-ci un magnifique exemplaire, orné d’un grand nombre de belles miniatures et tableaux.

Je viens à l’ouvrage de la Brocquière; mais celui-ci demande quelque explication.

Seconde Partie.

La folie des Croisades, comme tous les genres d’ivresse, n’avoit eu en France qu’une certaine durée, ou, pour parler plus exactement, de même que certaines fièvres, elle s’étoit calmée après quelques accès. Et assurément la croisade de Louis-le-Jeune, les deux de saint Louis plus désastreuses encore, avoient attiré sur le royaume assez de honte et de malheurs pour y croire ce fanatisme éteient à jamais.

Cependent la superstition cherchoit de temps à le rallumer. Souvent, en confession et dans certains cas de pénitence publique, le clergé imposoit pour satisfaction un pélerinage à Jérusalem, ou un temps fixe de croisade. Plusieurs fois même les papes employèrent tous les ressorts de leur politique et l’ascendant de leur autorité pour renouer chez les princes chrétiens quelqu’une de ces ligues saintes, où leur ambition avoit tant à gagner sans rien risquer que des indulgences.

Philippe-le-Bel, par hypocrisie de zèle et de religion, affecta un moment de vouloir en former une nouvelle pour la France. Philippe-de-Valois, le prince le moins propre à une enterprise si difficile et qui exigeoit tant de talens, parut s’en occuper pendant quelques années. Il reçut une ambassade du roi d’Arménie, entama des négociations avec la cour de Rome, ordonna même des préparatifs dans le port de Marseille. Enfin dans l’intervalle de ces mouvemens, l’an 1332, un dominicain nommé Brochard (surnommé l’Allemand, du nom de son pays), lui présenta deux ouvrages Latins composés à dessein sûr cet objet.

L’un, dans lequel il lui faisoit connoître la contrée qui alloit être le but de la conquête, étoit une description de la Terre–Sainte; et comme il avoit demeuré vingt-quatre ans dans cette contrée en qualité de missionnaire et de prédicateur, peu de gens pouvoient alléguer autant de droits que lui pour en parler.

L’autre, devisé en deux livres, par commémoration des deux épées dont il est mention dans l’Evangile, sous-divisé en douze chapitres à l’honneur des douze apôtres, traitoit des différentes routes entre lesquelles l’armée avoit à choisir, des précautions de détail à prendre pour le succès de l’entreprise, enfin des moyens de diriger et d’assurer l’expédition.

Quant à celui-ci, dont les matières concernent entièrement la marine et l’art militaire, on est surpris de voir l’auteur l’avoir entrepris, lui qui n’étoit qu’un simple religieux. Mais qui ne sait que, dans les siècles d’ignorance, quiconque est moins ignorant que ses contemporains, s’arroge le droit d’écrire sur tout? D’ailleurs, parmi les conseils que Brochard donnoit au roi et à ses généraux, son expérience pouvoit lui en avoir suggéré quelquesuns d’utiles. Et après tout, puisque dans la classe des nobles auxquels il eut appartenu de traiter ces objets, il ne se trouvoit personne peut-être qui put offrir et les mêmes connoissances locales que lui et un talent égal pour les écrire, pourquoi n’auroit-il pas hasardé ce qu’ils ne pouvoient faire?

Quoiqu’il en soit du motif et de son excuse, il paroît que l’ouvrage fit sur le roi et sur son conseil une impression favorable. On voit au moins, par la continuation de la Chronique de Nangis, que le monarque envoya <i>in terram Turcorum</i> Jean de Cépoy et l’évêque de Beauvais avec quelque peu d’infanterie <i>ad explorandos portus et passus, ad faciendos aliquas munationes et præparationes victualium pro passagio Terre Sanctæ</i>; et que la petite troupe, après avoir remporté quelques avantages aussi considérables que le permettoient ses foibles forces, revint en France l’an 1335. 11

Au reste tout ce fracas d’armemens, de préparatifs et de menaces dont le royaume retentit pendant quelques années, s’évanouit en un vain bruit. Je ne doute point que, dans les commencemens, le roi ne fut de bonne foi. Sa vanité s’étoit laissée éblouir par un projet brillant qui alloit fixer sur lui les yeux de l’Asie et de l’Europe; et les esprits médiocres ne savent point résister à la séduction de pareilles chimères. Mais bientôt, comme les caractères foibles, fatigué des difficultés, il chercha des prétextes pour se mettre à l’écart; et dans ce dessein il demanda au pape des titres et de l’argent, que celui-ci n’accorda pas. Alors on ne parla plus de l’expédition; et tout ce qu’elle produisit fut d’attirer la colère et la vengeance des Turcs sur ce roi d’Arménie, qui étoit venu en France solliciter contre eux une ligue et des secours.

Au siècle suivant, la même fanfaronnade eut lieu à la cour de Bourgogne, quoique avec un début plus sérieux en apparence.

L’an 1432, cent ans après la publication des deux ouvrages de Brochard, plusieurs grands seigneurs des états de Bourgogne et officiers du duc Philippe-le-Bon font le pélerinage de la Terre–Sainte. Parmi eux est son premier écuyer tranchant nommé la Brocquière. Celui-ci, après plusieurs courses dévotes dans le pays, revient malade à Jérusalem, et pendant sa convalescence il y forme le hardi projet de retourner en France par la voie de terre. C’étoit s’engager à traverser toute la partie occidentale d’Asie, toute l’Europe orientale; et toujours, excepté sur la fin du vovage, à travers la domination musulmane. L’exécution de cette entreprise, qui aujourd’hui même ne seroit point sans difficultés, passoit alors pour impossible. En vain ses camarades essaient de l’en détourner: il s’y obstine; il part, et, après avoir surmonté tous les obstacles, il revient, dans le cours de l’année 1433, se présenter au duc sous le costume Sarrasin, qu’il avoit été obligé de prendre, et avec le cheval qui seul avoit fourni à cette étonnante traite.

Une si extraordinaire aventure ne pouvoit manquer de produire à la cour un grand effet. Le duc voulut que le voyageur en rédigeat par écrit la relation. Celui-ci obéit; mais son ouvrage ne parut que quelques années après, et même postérieurement à l’année 1438, puisque cette époque y est mentionnée, comme on le verra ci-dessous.

Il n’étoit guère possible que le duc eut journellement sous les yeux son écuyer tranchant sans avoir quelquefois envie de le questionner sur celte terre des Mécréans; et il ne pouvoit guère l’entendre, sur-tout à table, sans que sa tête ne s’échauffat, et ne format aussi des chimères de croisade et de conquête.

Ce qui me fait présumer qu’il avoit demandé à la Brocquière des renseignemens de ce genre, c’est que celui-ci a inséré dans sa relation un long morceau sur la force militaire des Turcs, sur les moyens de les combattre vigoureusement, et, quoiqu’avec une armée médiocre mais bien conduite et bien organisée, de pénétrer sans risques jusqu’à Jérusalem. Assurément un épisode aussi étendu et d’un résultat aussi important est à remarquer dans un ouvrage présenté au duc et composé, par ses ordres; et l’on conviendra qu’il n’a guère pu y être placé sans un dessein formel et une intention particulière.

En effet on vit de temps en temps Philippe annoncer sur cet objet de grands desseins; mais plus occupé de plaisirs que de gloire, ainsi que le prouven les quinze batards connus qu’il a laissés, toute sa forfanterie s’évaporoit en paroles. Enfin cependant un moment arriva ou la chrétienté, alarmée des conquêtes rapides du jeune et formidable Mahomet II. et de l’armement terrible qu’il préparoit contre Constantinople, crut qu’il n’y avoit plus de digue à lui opposer qu’une ligue générale.

Le duc, qui, par l’étendue et la population de ses états, étoit plus puissant que beaucoup de rois, pouvoit jouer dans la coalition un rôle important. Il affecta de se montrer en scène un des premiers; et pour le faire avec éclat, il donna dans Lille en 1453 une fête splendide et pompeuse, ou plutôt un grand spectacle à machines, fort bizarre dans son ensemble, fort disparate dans la multitude de ses parties, mais le plus étonnant de ceux de ce genre que nous ait transmis l’histoire. Ce spectacle dont j’ai donné ailleurs la description,12 et qui absorba en pur faste des sommes considérables qu’il eut été facile dans les circonstances d’employer beaucoup mieux, se termina par quelques voeux d’armes tant de la part du duc que de celle de plusieurs seigneurs de sa cour: et c’est tout ce qui en résulta. Au reste il eut lieu en février, et Mahomet prit Constantinople en Mai.

La nouvelle de ce désastre, les massacres horribles qui avoieni accompagné la conquête, les suites incalculables qu’elle pouvon avoir sur le sort de la chrétienté, y répendirent la consternation. Le duc alors crut qu’il devoit enfin se prononcer autrement que par des propos et des fêtes. Il annonça une croisade, leva en conséquence de grosses sommes sur ses sujets, forma même une armée et s’avança en Allemagne. Mais tout-à-coup ce lion fougueux s’arrêta. Une incommodité qui lui survint fort à propos lui servit de prétexte et d’excuse; et il revint dans ses états.

Néanmoins il affecta de continuer à parler croisades comme auparavant. Il chargea même un de ses sujets, Joseph Miélot, chanoine de Lille, de lui traduire en Français les deux traités de Brochard dont j’ai parlé ce-dessus. Enfin, quand le Pape Pie II. convoqua dans Mantoue en 1459, une assemblée de princes chrétiens pour former une ligue contre Mahomet, il ne manqua pas d’y envoyer ses ambassadeurs, à la tête desquels étoît le duc de Clèves.

Mielot finit son travail en 1455, et le court préambule qu’il à mis en tête l’annonce. Les deux traductions se trouvent dans un de ces manuscrits que la Bibliothèque nationale a reçus récemment de la Belgique. Elles sont, pour l’écriture, de la même main que le voyage de la Brocquière; mais quoique des trois ouvragés celui-ci ait du paroître avant les deux autres, tout trois cependant, soit par economie de reliure, soit par analogie de matières, ont été réunis ensemble; et ils forment ainsi un gros volume in-folio, numéroté 514, relié en bois avec basane rouge, et intitulé au dos, Avis directif de Brochard.

Ce manuscrit, auquel son écriture, sa conservation, ses miniatures, et le beaux choix de son vélin donnent déjà beaucoup de prix, me paroît en acquérir d’avantage encore sous un autre aspect, en ce qu’il est composé, selon moi, des traités originaux présentés par leurs auteurs à Philippe-le-Bon, ou de l’exemplaire, commandé par lui à l’un de ses copistes sur l’autographe des auteurs, pour être placé dans sa bibliothèque.

Je crois voir la preuve de cette assertion non seulement dans la beauté du manuscrit, et dans l’écusson du prince, qui s’y trouve armorié en quatre endroits, et deux foix avec sa devise <i>Aultre n’aray</i>; mais encore dans la vignette d’un des deux frontispices, ainsi que dans la miniature de l’autre.

Cette vignette, qui est en tête du volume, représente Miélot à genoux, faisant l’offrande de son livre au duc, lequel est assis et entouré de plusieurs courtisans, dont trois portent, comme lui, le collier de la Toison.

Dans la miniature qui précède le Voyage, on voit la Brocquière faire de la même manière son offrande. Il est en costume Sarrasin, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, et il a auprès de lui son cheval, dont j’ai parlé.

Quant à ce duc Philippe qu’on surnomma le Bon, ce n’est point ici le lieu d’examiner s’il mérita bien véritablement ce titre glorieux, et si l’histoire n’auroit pas à lui faire des reproches de plus d’un genre. Mais, comme littérateur, je ne puis m’empêcher de remarquer ici, à l’honneur de sa mémoire, que les lettres au moins lui doivent de la reconnoissance; que c’est un des princes qui, depuis Charlemagne jusqu’à François I’er, ait le plus fait pour elles; qu’au quinzième siècle il fut dans les deux Bourgognes, et dans la Belgique sur-tout, ce qu’au quatorzième Charles V. avoit été en France; que comme Charles, il se créa une bibliothèque, ordonna des traductions et des compositions d’ouvrages, encouragea les savans, les dessinateurs, les copistes habile; enfin qu’il rendit peut-être aux sciences plus de services réels que Charles, parce qu’il fut moins superstitieux.

Je donnerai, dans l’Histoire de la littérature Française, à laquelle je travaille, des détails sur ces différens faits. J’en ai trouvé des preuves multipliées dans les manuscrits, qui de la Belgique ont passé à la Bibliothèque nationale, ou, pour parler plus exactement, dans les manuscrits de la bibliothèque de Bruxelles, qui faisoient une des portions les plus considérables de cet envoi.

Cette bibliothèque, pour sa partie Française, qui est spécialement confiée à ma surveillance, et qu’à ce titre j’ai parcourue presque en entier, étoit composée de plusieurs fonds particuliers, dont les principaux sont:

1°. Un certain nombre de manuscrits qui précédemment avoient formé la bibliothèque de Charles V, celle de Charles VI, celle de Jean, duc de Berri, frère de Charles V, et qui pendant les troubles du royaume sous Charles VI, et dans les commencemens du règne de son fils, furent pillés et enlevés par les ducs de Bourgogne. Ceux de Jean sont reconnoissables à sa signature, apposée par lui à la dernière page du volume et quelquefois en plusieurs autres endroits. On reconnoit ceux de deux rois à l’écu de France blasonné qu’on y a peint, à leurs épitres dédicatoires, à leurs vignettes, qui représentent l’offrande du livre fait au monarque, et le monarque revêtu du manteau royal. Il en est d’autres, provenus de ces deux dépots, sur l’enlèvement desquels je ne puis alléguer des preuves aussi authentiques, parce que dans le nombre il s’en trouvoit beaucoup qui n’étoient point ornés de miniatures, ou qui n’avoient point été offerts au roi, et qui par conséquent ne peuvent offrir les mêmes signalemens que les premiers; mais j’aurois, pour avancer que ceux-là ont été pris également, tant de probabilités, tant de conjectures vraisemblables, qu’elles équivalent pour moi à une preuve positive.

2°. Les manuscrits qui appartinrent légitimement aux ducs de Bourgogne, c’est-à-dire qui furent, ou acquis par eux, ou dédiés et présentés à eux, ou commandés par eux, soit comme ouvrages, soit comme simples copies. Dans la classe des dédiés, le très-grand nombre l’a été à Philippe-le-Bon; dans celle des faits par ordre, presque tous furent ordonnés par lui: et c’est là qu’on voit, comme je l’ai dit plus haut, l’obligation qui lui ont les lettres et tout ce qu’il fit pour elles.

3°. Les manuscrits qui, après avoir appartenu à des particuliers, ou à de grands seigneurs des estats de Bourgogne, ont passé en différens temps et d’une manière quelconque dans la bibliothèque de Bruxelles. Parmi ceux-ci l’on doit distinguer specialenient ceux de Charles de Croy, comte de Chimay, parrain de Charles–Quint, chevalier de la toison, fait en 1486 prince de Chimay par Maximilien. Les siens sont assez nombreux, et ils portent pour signe distinctif ses armoiries et sa signature, apposé par lui-même.

De tout ceci il résulte, quant au mérite de la collection Française de Bruxelles, qu’elle ne doit guère offrir que des manuscrits modernes. J’en ai effectivement peu vu qui soient précieux par leur ancienneté, leur rareté, la nature de l’ouvrage; mais beaucoup sont curieux par leur écriture, leur conservation, et spécialement par leurs miniatures; et ces miniatures seront un objet intéressant pour les personnes qui, comme moi, entreprendont l’histoire des arts dans les bas siècles. Elles leur prouveront qu’en Belgique l’état florissant de certaines manufactures y avôit fort avancé l’art de la peinture et du dessin. Mais je reviens aux trois traités de notre volume.

Je ne dirai qu’un mot sur la description de la Palestine par Brochard, parce que l’original Latin ayant, été imprimé elle est connue, et que Miélot, dans le préambule de sa traduction, assure, ce dont je me suis convaincu, n’y avoir adjousté rien de sien. Brochard, de son côté, proteste de son exactitude. Non seulement il a demeuré vingt-quatre ans dans le pays, mais il l’a traversé dans son double diamètre du nord au sud, depuis le pied de Liban jusqu’à Bersabée; et du couchant au levant, depuis la Mediterranée jusqu’à la mer Morte. Enfin il ne décrit rien qu’il n’ait, pour me servir des termes de son traducteur, veu corporellement, lui, estant en iceulx lieux.

La traduction commence au folio 76 de notre volume, et elle porte pour titre: Le livre de la description de la Terre–Saincte, fait en l’onneur et loenge de Dieu, et completé jadis, l’an M.III’e.XXXII, par frère Brochard, l’Aleman, de l’ordre des Preescheurs.

Son second ouvrage étant inédit, j’en parlerai plus au long, mais uniquement d’après la traduction de Miélot.

Le volume est composé de deux parties, et porte pour titre, Advis directif (conseils de marche et de direction) pour faire le passage d’oultremer.

On a pour ce passage, dit Brochard, deux voies différentes, la terre et la mer; et il conseille au roi de les employer toutes les deux à la fois, la première pour l’armée, la seconde pour le transport des vivres, tentes, machines, et munitions de guerre, ainsi que pour les personnes qui sont accoutumées à la mer.

Celle-ci exigera dix à douze galères, qu’on pourra, par des négociations et des arrangemens, obtenir des Génois et des Vénitiens. Les derniers possèdent Candie, Négrepont et autres îles, terres, ou places importantes. Les Génois ont Péra, près de Constantinople, et Caffa, dans la Tartarie. D’ailleurs les deux nations connoissent bien les vents et les mers d’Asie, de même que la langue, les îles, côtes et ports du pays.

Si l’on choisit la voie de mer, on aura le choix de s’embarquer, soit à Aigues–Mortes soit à Marseille ou à Nice: puis on relâchera en Cypre, comme fit Saint Louis. Mais la mer et le séjour des vaisseaux ont de nombreux inconvéniens, et il en résulte de fâcheuses maladies pour les hommes et pour les chevaux. D’ailleurs on dépend des vents: sans cesse on est réduit à craindre les tempêtes et le changement de climat. Souvent même, lorsqu’on ne comptoit faire qu’une relâche, on se voit forcé de séjourner. Ajoutez à ces dangers les vins de Cypre, qui de’leur nature sont trop ardents. Si vous y mettez de l’eau, ils perdent toute leur saveur; si vous n’en mettez point, ils attaquent le cerveau et brûlent les entrailles. Quand Saint Louis hiverna dans l’île, l’armée y éprouva tous ces inconvéniens. Il y mourut deux cens et cinquante, que contes, que barons, que chevaliers, des plus noble qu’il eust en son ost.

Il est un autre passage composé de mer et de terre, et celui-ci offre deux routes; l’une, par l’Afrique, l’autre par l’Italie.

La voie d’Afrique est extrêmement difficile, à raison des châteaux fortifiés qu’on y rencontrera, du manque de vivres auquel on sera exposé, de la traversée des déserts et de l’Egypte qu’il faudra franchir. Le chemin d’ailleurs est immense par sa longueur. Si l’on part du détroit de Gibraltar, on aura, pour arriver à deux petites journées de Jérusalem, 2500 milles à parcourir; si l’on part de Tunis, on en aura 2400. Conclusion: la voie d’Afrique est impracticable, il faut y renoncer.

Celle d’Italie présente trois chemins divers. L’un par Aquilée, par l’Istrie, la Dalmatie, le royaume de Rassie (Servie) et Thessalonique (Salonique), la plus grande cité de Macédoine, laquelle n’est qu’à huit petites journées de Constantinople. C’est la route que suivoient les Romains quand ils alloient porter la guerre en Orient. Ces contrées sont fertiles; mais le pays est habité de gens non obeïssans à l’église de Rome. Et quant est de leur vaillance et hardiesse à résister, je n’en fais nulle mention, néant plus que de femmes.

Le second est par la Pouille. On s’embarqueroit à Brandis (Brindes), pour débarquer à Duras (Durazzo) qui est à monseigneur le prince de Tarente. Puis on avanceroit par l’Albanie, par Blaque et Thessalonique.

La troisième traverse également la Pouille: mais il passe par Ydronte (Otrante), Curpho (Corfou) qui est à mondit seigneur de Tarente, Desponte, Blaque, Thessalonique. C’est celui qu’à la première croisade prirent Robert, comte de Flandre; Robert, duc de Normandie; Hugues, frère du roi Philippe I’er, et Tancrède, prince de Tarente.

Après avoir parlé du passage par mer et du passage composé de terre et de mer, Brochard examine celui qui auroit lieu entièrement par terre.

Ce dernier traverse l’Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie. Ce fut celui qu’à la même première expédition suivit une grande partie de l’àrmée de France et d’Allemagne, sous la conduite de Pierre l’hermite, et c’est celui que l’auteur conseille au roi.

Mais quand on est en Hongrie on a deux routes à choisir: l’une par la Bulgarie, l’autre par l’Esclavonie, qui fait partie du royaume de Rassie. Godefroi de Bouillon, ses deux frères, et Baudouin, comte de Mons, prirent la première. Raimond, comte de Saint–Gilles, et Audemare, évêque du Puy et légat du Saint–Siège, prirent la seconde, quoique quelques auteurs prétendent qu’ils suivirent celle d’Aquilée et de Dalmatie.

Si le roi adoptoit ce passage par terre, l’armée, arrivée en Hongrie, pourrait se diviser en deux; et alors, pour la plus grande commodité des vivres, chacune des deux parties suivroit un des deux chemins; savoir, l’une, celui de là Bulgarie; l’autre, celui de l’Esclavonie. Le roi prendroit la première route, comme la plus courte. Quant aux Languedociens et Provençaux, qui sont voisins de l’Italie, il leur seroit permis d’aller par Brindes et Otrante. Leur rendezvous seroit à Thessalonique, où ils trouveroint le corps d’armée, qui auroit pris par Aquilée.

A ces renseignemens sur les avantages et les inconvéniens des des divers passages, le dominicain en ajoute quelques autres sur les princes par les états desquels il faudra passer, et sur les ressources que fourniront ces états.

La Rassie est un pays fertile, dit il; elle a en activité cinq mines d’or, cinq d’argent, et plusieurs autres qui portent or et argent. Il ne faudroit pour la conquête de cette contrée que mille chevaliers et six mille hommes d’infanterie. Ce seroit un joyel (joyau) gracieux et plaisant à acquérir.

L’auteur veut qu’on ne fasse aucun traité d’alliance ni avec ce roi ni même avec l’empereur Grec; et, pour mieux motiver sont assertion, il rapporte quelques détails sur le personnel de ces princes, et principalement sur le premier, qu’il dit être un usurpateur.

Quant à l’autre, il demande non seulement qu’on ne fasse avec lui ni paix ni trève, mais encore qu’on lui déclare la guerre. En conséquence il donne des moyens pour assiéger Constantinople, Andrinople et Thessalonique. Et comme, d’après ce qui es-arrivé, il ne doute nullement de ce qui doit arriver encore, c’est-à dire de la prise de Constantinople, il propose divers réglemens pour gouverner l’empire d’Orient quand on l’aura conquis une seconde fois, et pour le ramener à la religion Romaine.

Il termine ses avis directifs par avertir les croisés de se mettre en garde contre la prefidie des Grecs, ainsi que contre les Syriens, les Hassassins et autres habitans de l’Asie. Il leur détaille une partie des piéges qu’on leur tendra, et leur enseigne à s’en garantir.

Brochard, dans sa première partie, a conduit par terre jusqu’à Constantinople l’ost de Nostre Seigneur, et il lui a fait prendre cette ville. Dans la seconde il lui fait passer le détroit et le mène en Asie. Au reste il connoissoit très-bien ces contrées; et indépendamment de ses vingt-quatre ans de séjour dans la Palestine, il avoit parcouru encore l’Arménie, la Perse, l’empire Grec, etc.

Selon lui, ce qui, dans les croisades précédentes, avoit fait échouer les rois de France et d’Angleterre, c’est que mal adroitement on attaquoit à la fois et les Turcs et le soudan d’Egypte. Il propose de n’attaquer que les premiers, et de n’avoir affaire qu’à eux seuls.

Pour le faire avec succès il donne des renseigemens sur la Turquie, nommée Anachély (Anotolie) par les Grecs; sur la manière de tirer par mer des vivres pour l’armée; sur l’espoir bien fondé de réussir contre un peuple nécessairement abandonné de Dieu, parce que sa malice est accomplie; contre un peuple qui intérieurement est affoibli par des guerres intestines et par le manque de chefs; dont la cavalerie est composée d’esclaves; qui, avec peu de courage et d’industrie n’a que des chevaux petits et foibles, de mauvaises armes, des arcs Turquois et des haubergeons de cuir qu’on pourrait appeler des cuirasses 13; contre un peuple enfin qui ne combat qu’en fuyant, et qui, après les Grecs et les Babyloniens, est le plus vil de tout Orient, en fais d’armes.

L’auteur déclare en finissant que dans tout cet Orient il n’est presque aucune nation qu’il n’ait veue aller en bataille, et que la seule puissance de France, sans nuls aydes quelsconques, peut défaire, non seulement les Turcs et les Egyptiens14, mais encore les Tartres (Tatars) fors (excepté) les Indiens, les Arabes, et les Persains.

La collection de Bruxelles contient un autre exemplaire de l’Advis directif, in fol pap miniat. No. 352. Celui-ci forme un volume à part. Sa vignette représente Brochard travaillant à son pupitre. Vient ensuite une miniature où on le voit présentant son livre au roi: puis une autre où le roi est en marche avec son armée pour la Terre Sainte.

J’ai également trouvé dans la même collection les deux traités Latins de l’auteur, réunis en un seul volume in fol. pap. No. 319, couvert en basane rouge. Le premier porte en titre: Directorium ad passagium faciendum, editum per quemdam fratrem ordinis Predicatorum, scribentem experta et visa potiùs quàm audita; ad serenissimum principemet dominum Philippum, regem Francorum, anno Domini M.CCC’mo. xxxii°.

Le second est intitulé: Libellus de Terrâ Sanctâ, editus à fratre Brocardo, Theutonico, ordinis fratrum predicatorum. A la fin de celui-ci on lit qu’il a été écrit par Jean Reginaldi, chanoine de Cambrai. Comme l’autre est incontestablement de la même main, je de doute nullement qu’il ne soit aussi de Reginaldi.

Il me reste maintenant à faire connoître notre troisième ouvrage Français, ce Voyage de la Brocquière que je publie aujourd’hui.

L’auteur étoit gentilhomme, et l’on s’en aperçoit sans peine quand il parle de chevaux, de châteaux forts et de joutes.

Sa relation n’est qu’un itinéraire qui souvent, et surtout dans la description du pays, et des villes, présente un peu de monotonie et des formes peu variées; mais cet itinéraire est intéressant pour l’histoire et la géographie du temps. Elles y trouveront des matériaux très-précieux, et quelquefois même des tableaux et dés aperçus qui ne sont pas sans mérite.

Le voyageur est un homme d’un esprit sage et sensé, plein de jugement et de raison. On admirera l’impartialité avec laquelle il parle des nations infidèles qu’il a occasion de connoître, et spécialement des Turcs, dont la bonne foi est bien supérieure, selon lui, à celle de beaucoup de chrétiens.

Il n’a guère de la superstition de son siècle que la dévotion pour les pélerinages et les reliques; encore annonce-t-il souvent peu de foi sur l’authenticité des reliques qu’on lui montre.

Quant aux pélerinages, on verra en le lisant combien ils étoient multipliés en Palestine, et son livre sera pour nous un monument qui, d’une part, constatera l’aveugle crédulité avec laquelle nos dévots occidentaux avoient adopté ces pieuses fables; et de l’autre l’astuce criminelle des chrétiens de Terre–Sainte, qui pour soutirer l’argent des croisés et des pélerins, et se faire à leurs dépens un revenu, les avoient imaginées.

La Brocquière écrit en militaire, d’un style franc et loyal qui annonce de la véracité et inspire la confiance; mais il écrit avec négligence et abandon; de sorte que ses matières n’ont pas toujours un ordre bien constant, et que quelquefois il commence à raconter un fait dont la suite se trouve à la page suivante. Quoique cette confusion soit rare, je me suis cru permis de la corriger et de rapprocher ce qui devoit être réuni et ne l’étoit pas.

Notre manuscrit a, pour son orthographe, le défaut qu’ils ont la plupart, c’est que, dans certains noms, elle varie souvent d’une page à l’autre, et quelquefois même dans deux phrases qui se suivent. On me blâmeroit de m’astreindre à ces variations d’une langue qui, alors incertaine, aujourd’hui est fixée. Ainsi, par exemple, il écrit Auteriche, Autherice, Austrice, Ostrice. Je n’emploierai constamment que celui d’Autriche.

Il en sera de même des noms dont l’orthographe ne varie point dans le manuscrit, mais qui en ont aujourd’hui une différente. J’écrirai Hongrie, Belgrade, Bulgarie, et non Honguerie, Belgrado, Vulgarie.

D’autres noms enfin ont changé en entier et ne sont plus les mêmes. Nous ne disons plus la mer Majeure, la Dunoë; mais la mer Noire, le Danube. Quant à ceux-ci je crois intéressant pour cela de les citer une fois. Ainsi la première fois que dans la relation le mot Dunoë s’offrira, j’écrirai Dunoë; mais par la suite je dirai toujours Danube et il en sera de même pour les autres.

On m’objectera, je m’y attends, qu’il est mal de prêter à un auteur des expressions qui n’étoient ni les siennes ni souvent même celles de son siècle; mais, après avoir bien pesé les avantages et les inconvéniens d’une nomenclature très-littérale, j’ai cru reconnoitre que cette exactitude rigoureuse rendroit le texte inintelligible ou fatigant pour la plupart des lecteurs; que si l’on veut qu’un auteur soit entendu, il faut le faire parler comme il parleroit lui-même s’il vivoit parmi nous; enfin qu’il est des choses que le bon sens ordonne de changer ou de supprimmer, et qu’il seroit ridicule, par exemple, de dire, comme la Brocquière, un seigneur hongre, pour un seigneur Hongrois; des chrétiens vulgaires, pour des chrétiens Bulgares, etc.

1 “He afterwards,” says Gibbon, “mentions a religious madman on the isle of Gorgona. For such profane remarks, Rutilius and his accomplices, are styled, by his commentator, Barthius, rabiosi canes diaboli.”

2 The verses relating to Stilicho are very spirited and elegant. I will transcribe them.

Quo magis est facinus diri Stilichonis acerbum,
Proditor arcani qui fuit imperii,
Romano generi dum nititur esse superstes,
Crudelis summis miscuit ima furor.
Dumque timet, quicquid se fecerat ipse timeri,
Immisit Latiæ barbara tela neci.
Visceribus nudis armatum condidit hostem,
Illatæ cladis liberiore dolo.
Ipsa satellitibus pellitis Roma patebat,
Et captiva prius, quam caperetur, erat.
Nec tantum Geticis grassatus proditor armis:
Ante Sibyllinæ fata cremavit opis.
Odimus Althæam consumti funere torris:
Niseum crinem flere putantur aves:
At Stilicho æterni fatalia pignora regni;
Et plenas voluit præcipitare colus.
Omnia Tartarei cessent tormenta Neronis,
Consumat Stygias tristior umbra faces.
Hic immortalem, mortalem perculit ille:
Hic mundi matrem perculit, ille suam.

Claudian draws a very different portrait of Stilicho. Indeed, as Gibbon observes, “Stilicho, directly or indirectly, is the perpetual theme of Claudian.”

3 Mélanges de littér. de poés. et d’hist. par l’Acad. de Montauban. p.81.

4 Acta ord. S. Bened. sec. 3.1.2 p. 502.

5 Ubi supra. p. 523.

6 Vita Carol. Mag. Cap. 27.

7 Vincent Bellovac. Spec histor. lib. xxxii. cap. 2.

8 Tome I. p. 160, à la suite du Voyage de Rubruquis.

9 L’exemplaire no. 5514 ajoute a verbo ad verbum.

10 Il y en a dans la même bibliothèque un autre exemplaire noté 7972; mais celui-ci, mutilé, incomplet, trèsdifficile à lire, par la blancheur de son encre, ne peut guères avoir de valeur qu’en le collationant avec l’autre.

11 Spicil. t. II. p. 764.

12 Hist. de la vie privée des Français, t. III, p. 324.

13 Le haubert et le haubergeon (sorte de haubert plus léger et moins lourd) étoient une sorte de chemise en mailles de fer, laquelle descendoit jusqu’à micuisse. Les haubergeons Turcs, au contraire, étoient si courts qu’on pouvoit selon l’auteur, les qualifier du nom de cuirasses.

14 Les Turcs et les Egyptiens! frère Brochard, vous oubliez Louise-le-Jeune et saint Louis.

Voyage de la Brocquiere.

Cy commence le voyage de Bertrandon de la Brocquière en la Terre d’Oultre Mer l’an de grace mil quatre cens et trente deux.

Pour animer et enflammer le coeur des nobles hommes qui desirent voir le monde;

Et par l’ordre et commandement de très-haut, très-puissant et mon très-redouté seigneur, Philippe, par la grace de Dieu, duc de Bourgogne, de Lothrik (Lorraine), de Brabant et de Limbourg; comte de Flandres, d’Artois et de Bourgogne;15 palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Namur; marquis du Saint–Empire; seigneur de Frise, de Salins et de Malines:

Je, Bertrandon de la Brocquière, natif du duché de Guienne, seigneur de Vieux–Chateau, conseiller et premier écuyer tranchant de mondit très-redouté seigneur;

D’après ce que je puis me rappeler et ce que j’avoîs consigné en abrégé dans un petit livret en guise de mémorial, j’ai rédigé par écrit ce peu de voyage que j’ai fait;

Afin que si quelque roi ou prince chrétien vouloit entreprendre la conquête de Jérusalem et y conduire par terre une armée, ou si quelque noble homme vouloit y voyager, les uns et les autre pussent connoître, depuis le duché de Bourgogne jusqu’à Jérusalem, toutes les villes, cités, régions, contrées, rivières, montagnes et passages du pays, ainsi que les seigneurs auxquels ils appartiennent.

La route d’ici à la cité sainte est si connue que je ne crois pas devoir m’arrêter à la décrire. Je passerai donc légèrement sur cet article, et ne commencerai à m’étendre un peu que quand je parlerai de la Syrie. J’ai parcouru ce pays entier, depuis Gazère (Gaza), qui est l’entrée de l’Egypte, jusqu’à une journée d’Halep, ville située au nord sur la frontière et où j’on se rend quand on veut aller en Perse.

J’avoîs résolu de faire le saint pélerinage de Jérusalem. Déterminé à l’accomplir, je quittai, au mois de Février l’an 1432, la cour de mon très-redoute seigneur, qui alors étoit à Gand. Après avoir traversé la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, j’entrai en Savoie où je passai le Rhône, et arrivai à Chambéri par le Mont-du-Chat.

Là commence une longue suite de montagnes, dont la plus haute, nommée mont Cénis, forme un passage dangereux dans les temps de neige. Par-tout la route, étant couverte et cachée, il faut avoir, si l’on ne veut pas se perdre, des guides du pays, appelés marrons. Ces gens vous recommandent de ne faire en chemin aucune sorte de bruit qui puisse étonner la montagne, parce qu’alors la neige s’en détache et vient très-impétueusement tomber au bas. Le mont Cénis sépare l’Italie de la France.

Descendu de là dans le Piémont, pays beau et agréable, qui par trois côtés est clos de hautes montagnes, je passai par Turin, où je traversai le Pô; par Ast, qui est au duc d’Orléeans; par Alexandrie, dont la plupart des habitans sont usuriers, dit-on; par Plaisance, qui appartient au nuc de Milan; enfin par Bologne-la-Grasse, qui est au pape. L’empereur Sigismond étoit dans Plaisance. Il venoit de Milan, ou il avoit reçu sa seconde couronne, et alloit à Rome chercher la troisième. 16

De Bologne, pour arriver dans l’état des Florentins, j’eus à passer une autre chaine de montagnes (l’Apennin). Florence est une grande ville où la commune se gouverne par ellemême. De trois en trois mois elle se choisit, pour son administration, des magistrats qu’elle appelle prieurs, et qui sont pris dans diverses professions. Tant qu’ils restent en place on les honore; mais, quand leurs trois mois sont expirés, chacun retourne à son état.17

De Florence j’allai à Mont–Poulchan (Monte–Pulciano), château bâti sur une hauteur et entouré de trois côtés par un grand lac (le lac de Pérouse); à Espolite (Spoléte); à Mont–Flaschon (Monte Fiascone); enfin à Rome.

Rome est connue. On sait par des écrits véridiques que pendant sept cents ans elle a été maîtresse du monde. Mais quand ces écrits, ne l’attesteroient pas, on n’en auroit pas moins la preuve dans tous ces beaux édifices qu’on y voit encore, dans ces grands palais, ces colonnes de marbre, ces statues et tous ces monumens aussi merveilleux à voir qu’à décrire.

Joignez à cela l’immense quantité de belles reliques qu’elle possède, tant de choses qui N. S. a touchées, tant de saints corps d’apôtres, de martyrs, de confesseurs et de vierges; enfin plusieurs églises, où les saints pontifes ont accordé plein pardon de peine et de coulpe (indulgence plénière).

J’y vis Eugène IV, Vénitien, qui venoit d’être élu pape.18 Le prince de Salerne lui avoit déclaré la guerre. Celui-ci étoit un Colonne, et neveu du pape Martin.19

Je sortis de Rome le 25 Mars, et passant par une ville du comte de Thalamoné, parent du cardinal des Ursins, par Urbin; par la seigneurie des Malatestes, par Reymino (Rimini), par Ravenne, qui est aux Vénitiens, je traversai trois fois le Pô (trois branches de l’embouchure du Pô), et vins à Cloge (Chiosa), ville des Vénitiens qui autrefois avoit un bon port, lequel fut détruit par eux quand les Jennevois (Génois) vinrent assiéger Venise. 20 Enfin, de Cloge je me rendis à Venise, qui en est distante de vingt-cinq milles.

Venise, grande et belle ville, ancienne et marchande, est bâtie au milieu de la mer. Ses divers quartiers, séparés par les eaux, forment des iles; de sorte qu’on ne peut aller de l’une à l’autre qu’en bateau.

On y posséde le corps de sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, ainsi que plusieurs autres que j’ai vus, et spècialement plusieurs des Innocens, qui sont entiers. Ceux-ci se trouvent dans une ile qu’on appelle Réaut (Realto), ile renommée par ses fabriques de verre.

Le gouvernement de Venise est sage. Nul ne peut être membre du conseil ou y posséder quelque emploi s’il n’est noble et né dans la ville. Il y a un duc qui sans cesse, pendant le jour, est tenu d’avoir avec lui six des anciens du conseil les plus remarquables. Quand il meurt, on lui donne pour successeur celui qui a montré le plus de sagesse et le plus de zèle pour le bien commun.

Le 8 Mai je m’embarquai, pour accomplir mon voyage, sur une galée (galère) avec quelques autres pélerins. Elle côtoya l’Esclavonie, et relâcha successivement à Pole (Pola), Azarre (Zara), Sébénich (Sebenico) et Corfo (Corfou).

Pola me parut avoir été autrefois une grande et forte ville. Elle a un très-beau port. On voit à Zara le corps de ce saint Siméon à qui N. S. fut présenté dans le temple. Elle est entourée de trois côtés par la mer, et son port, également beau, est fermé d’une chaîne de fer. Sebenico appartient aux Vénitiens, ainsi que l’île et la ville de Corfou, qui, avec un très-beau port, a encore deux châteaux.

De Corfou nous vînmes à Modon, bonne et belle ville de Morée, qu’ils possèdent aussi; à Candie, ile très-fertile, dont les habitans sont excellens marins et où la seigneurie de Venise nomme un gouverneur qui porte le titre de duc, mais qui ne reste en place que trois ans; à Rhodes, où je n’eus que le temps de voir la ville; à Baffe, ville ruinée de l’ile de Cypre; enfin à Jaffe, en la sainte terre de permission.

C’est à Jaffa, que commencent les pardons de ladite sainte terre. Jadis elle appartint aux chrétiens, et alors elle étoit forte; maintenant elle est entièrement détruite, et n’a plus que quelques cahuttes en roseaux, où les pélerins se retirent pour se défendre de la chaleur du soleil. La mer entre dans la ville et forme un mauvais havre peu profond, où il est dangereux de rester, parce qu’on peut être jeté à la côte par un coup de vent. Elle a deux sources d’eau douce, dont l’une est couverte des eaux de mer quand le vent de Ponent souffle un peu fort. Dès qu’il débarque au port quelques pélerins, aussitôt des truchemens et autres officiers du soudan21 viennent pour s’assurer de leur nombre, pour leur servir de guides, et recevoir en son nom le tribut d’usage.

Rames (Ramlé), où nous nous rendimes de Jaffe, est une ville sans murailles, mais bonne et marchande, sise dans un canton agréable et fertile. Nous allâmes dans le voisinage visiter ung village où monseigneur saint Georg fu martirié; et de retour à Rames, nous reprimes notre route, et arrivâmes en deux jours en la sainte cité de Jhérusalem, où nostre Seigneur Jhésu Crist reçut mort et passion pour nous.

Après y avoir fait les pélerinages qui sont d’usage pour les pélerins, nous fîmes ceux de la montagne où Jésus jeûna quarante jours; du Jourdain, où il fut baptisé; de l’église de Saint–Jean, qui est près du fleuve; de celle de Sainte–Marie-Madelaine et de Sainte–Marthe, où notre Seigneur ressuscita le Ladre (Lazare); de Bethléem, où il prit naissance; du lieu où naquit Saint–Jean-Baptiste; de la maison de Zacharie; enfin de Sainte–Croix, où crût l’arbre de la vraie croix: après quoi nous revînmes à Jérusalem.

Il y a dans Bethléem des cordeliers qui ont une église où ils font le service divin; mais ils sont dans une grande sujétion des Sarrasins. La ville n’a pour habitans, que des Sarrasins et quelques chrétiens de la ceinture.22

Au lieu de la naissance de sainte Jean Baptiste, on montre une roche qui, pendant qu’Hérode persécutoit les innocens, s’ouvrît miraculeusement en deux. Sainte Elisabeth y cacha son fils; aussitôt elle se ferma, et l’enfant y resta, dit-on, deux jours entiers.

Jérusalem est dans un fort pays des montagnes, et c’est encore aujourd’hui une ville assez considérable, quoiqu’elle paroisse l’avoir été autrefois bien davantage. Elle est sous la domination du soudan; ce qui doit faire honte et douleur à la chrétienté. Il n’y a de chrétiens Francs que deux cordeliers qui habitent au Saint-Sépulcre, encore y sont ils bien vexés des Sarrasins; et je puis en parler avec connoissance de cause, moi qui pendant deux mois en ai été le témoin.

Dans l’église du Sépulcre se trouvent aussi d’autres sortes de chrétiens: Jacobites, Erménins (Arméniens), Abécins (Abyssins), de la terre du prêtre Jehan, et chrétiens de la ceinture; mais de tous ce sont les Francs qui éprouvent la sujétion la plus dure.

Après tous ces pélerinages accomplis, nous en entreprîmes un autre également d’usage, celui de Sainte–Catherine au mont Sinaï; et pour celui-ci nous nous réunîmes dix pélerins: messire André de Thoulongeon, messire Michel de Ligne,23 Guillaume de Ligne son frère, Sanson de Lalaing, Pierre de Vaudrey, Godefroi de Thoisi, Humbert Buffart, Jean de la Roe, Simonnet (le nom de la famile est en blanc), et moi.24

Pour l’instruction de ceux qui, comme moi, voudroient l’entreprendre, je dirai que l’usage est de traiter avec le grand trucheman de Jérusalem; que celui-ci commence par percevoir un droit pour le soudan et un autre pour lui, et qu’alors il envoie prévenir le trucheman de Gaza, qui à son tour traite du passage avec les Arabes du désert. Ces Arabes jouissent du droit de conduire les pélerins; et comme ils ne sont pas toujours fort soumis au soudan, on est obligé de se servir de leurs chameaux, qu’ils louent à deux ducats par bête.

Le Sarrasin qui remplissoit alors l’emploi de grand trucheman se nommoit Nanchardin. Quand il eut reçu la réponse des Arabes, il nous assembla devant la chapelle qui est à l’entrée et à la gauche de l’église de Saint Sépulcre. Là il prit par écrit nos âges, noms, surnoms et signalemens très-détaillés, et en envoya le double au grand trucheman du Caire. Ces précautions ont lieu pour la sûreté des voyageurs, afin que les Arabes ne puissent en retenir aucun; mais je suis persuadé qu’il y entre aussi de la méfiance, et qu’on craint quelque échange ou quelque substitution qui fasse perdre le tribut.

Prêts à partir, nous achetames du vin pour la route, et fîmes notre provision de vivre, excepté celle de biscuit, parce que nous devions en trouver à Gaza. Nanchardin nous fournit, pour notre monture et pour porter nos provisions, des anes et des mulets. Il nous donna un trucheman particulier, nommé Sadalva, et nous partîmes.

Le premier lieu par lequel nous passâmes est un village, jadis beaucoup plus considérable et maintenant habité par des chrétiens de la ceinture, qui cultivent des vignes. Le second est une ville appellée Saint–Abraham; et située dans la vallée d’Hebron, où Notre Seigneur forma premièrement Adam, notre premier père. Là sont inhumés ensemble Abraham, Isaac et Jacob, avec leurs femmes. Mais ce tombeau est aujourd’hui enfermé dans une mosquée de Sarrasins. Nous desirions fort d’y entrer, et nous avançâmes même jusqu’à la porte; mais nos guides et notre trucheman nous dirent qu’ils n’oseroient nous y introduire de jour, à cause des risques qu’ils courroient, et que tout chrétien qui pénètre dans une mosquée est, mis à mort, à moins qu’il ne renonce à sa foi.

Après la vallée d’Hébron nous en traversâmes une autre fort grande, près de laquelle on montre la montagne où saint Jean Baptiste fit sa pénitence. De là nous vînmes en pays désert loger dans une de ces maisons que la charité a fait bâtir pour les voyageurs, et qu’on appelle kan, et du kan nous nous rendîmes à Gaza.

Gaza, située dans un beau pays, près de la mer et à l’entrée du désert, est une forte ville, quoique sans fermeture aucune. On prétend quelle appartint jadis au fort Sanson. On y montre encore son palais, ainsi que les colonnes de celui qu’il abbattit; mais je n’oserois garantir que ce sont les mêmes.

Souvent les pélerins y sont traités durement, et nous en aurions fait l’épreuve sans le seigneur (le gouverneur), homme d’environ soixante ans et né Chercais (Circassien), qui reçut nos plaintes et nous rendit justice. Trois fois nous fûmes obligés de parôitre devant lui: l’une à raison de nos épées que nous portions; les deux autres pour des querelles que nous cherchoient les Moucres Sarrasins du pays.

Plusieurs de nous vouloient acheter des ânes, parce que le chameau a un branle très-dur qui fatigue extrêmement quand on n’y est pas accoutumé. Un âne à Gaza se vendoit deux ducats; et les Moucres vouloient, non seulement nous empêcher d’en acheter, mais nous forcer d’en louer des leurs, et de les louer cinq ducats chacun jusqu’à Sainte Catherine. Le procès fut porté devant le seigneur. Pour moi, qui jusque-là n’avoîs point cessé de monter un chameau, et qui me proposois de ne point changer, je leur demandai de m’apprendre comment je pourrois monter un chameau et un âne tout à la fois. Le seigneur prononça en notre faveur, et il décida que nous ne serions obligés de louer des ânes aux Moucres qu’autant que cela nous conviendroit.

Nous achetâmes les nouvelles provisions qui nous étoient nécessaires pour continuer notre voyage; mais, la veille de notre départ, quatre d’entre nous tombèrent malades, et ils retournèrent à Jérusalem. Moi, je partis avec les cinq autres, et nous vînmes à un village situé à l’entré du désert, et le seul qu’on trouve depuis, Gaza jusqu’à Sainte Catherine. Là messire Sanson de Lalaing nous quitta et s’en retourna aussi; de sort que je restai dans la compagnie de messire André (de Toulongeon), Pierre de Vaudrei, Godefroi (de Toisi) et Jean de la Roe.

Nous voyageâmes ainsi deux journées dans le désert, sans y rien voir absolument qui mérite d’être raconté. Seulement un matin, avant le lever du soleil, j’aperçus courir un animal à quatre pattes, long de trois pieds environ, et qui n’avoit guère en hauteur plus qu’une palme. A sa vue nos Arabes s’enfuirent, et la bête alla se cacher dans une broussaille qui se trouvoit là. Messire André et Pierre de Vaudrey mirent pied à terre, et coururent à elle l’épée en main. Elle se mit à crier comme un chat qui voit approcher un chien. Pierre de Vaudrey la frappa sur le dos de la pointe dé son épée; mais il ne lui fit aucun mal, parce qu’elle est couverte de grosses écailles, comme un esturgeon. Elle s’élança sur messire André, qui d’un coup de la sienne lui coupa la cou en partie, la tourna sur le dos, les pieds en l’air, et la tua. Elle avoit la tête d’un fort lièvre, les pieds comme les mains d’un petit enfant, et une assez longue queue, semblable à celle des gros verdereaux (lézards verts). Nos Arabes et notre trucheman nous dirent qu’elle étoit fort dangereuse.25

A la fin de la seconde journée je fus saisi d’une fièvre ardente, si forte qu’il me fut impossible d’aller plus loin. Mes quatre compagnons, bien désolés de mon accident, me firent monter un âne, et me recommandèrent à un de nos Arabes, qu’ils chargèrent de me reconduire à Gaza, s’il étoit possible.

Cet homme eut beaucoup soin de moi; ce qui ne leur est point ordinaire vis-à-vis des chrétiens. Il me tint fidèle compagnie, et me mena le soir passer la nuit dans un de leurs camps, qui pouvoit avoir quatre-vingts et quelques tentes, rangées en forme de rues. Ces tentes sont faites avec deux fourches qu’on plante en terre par leur gros bout à une certaine distance l’une de l’autre. Sur les deux fourches est posée en traverse une perche et sur la perche une grosse couverture en laine ou en gros poil.

Quand j’arrivai, quatre ou cinq Arabes de la connoissance du mien vinrent au devant de nous. Ils me descendirent de mon âne, me firent coucher sur un matelas que je portois, et là, me traitant à leur guise, ils me pétirent et me pincèrent tant avec les 26 mains que, de fatigue et de lassitude, je m’endormis et reposai six heures.

Pendant tout ce temps aucun d’eux ne me fit le moindre déplaisir, et ils ne me prirent rien. Ce leur étoit cependant chose bien aisée; et je devois d’ailleurs les tenter, puisque je portois sur moi deux cents ducats, et que j’avois deux chameaux chargés de provisions et de vin.

Je me remis en route avant le jour pour regagner Gaza: mais quand j’y arrivai je ne retrouvai plus ni mes quatre compagnons, ni même messire Sanson de Lalaing. Tous cinq étoient retournés à Jérusalem, et ils avoient emmené avec eux le truceman. Heureusement je trouvai un Juif Sicilien de qui je pus me faire entendre. Il fit venir près de moi un vieux Samaritain qui, par un remède qu’il me donna, appaisa la grande ardeur que j’endurois.

Deux jours après, me sentant un peu mieux, je partis dans la compagnie d’un Maure. Il me mena par le chemin de la marine (de là côte.) Nous passâmes près d’Esclavonie (Ascalon), et vînmes, à travers un pays toujours agréable et fertile, à Ramlé, d’où je repris le chemin de Jérusalem.

La première journée, je rencontrai sur ma route l’amiral (commandant) de cette ville. Il revenoit d’un pélerinage avec une troupe de cinquante cavaliers et de cent chameaux, montés presque tous par des femmes et des enfans qui l’avoient accompagné au lieu de sa dévotion. Je passai la nuit avec eux; et, le lendemain, de retour a Jérusalem, j’allai loger chez les cordeliers, à l’église du mont de Sion, où je retrouvai mes cinq camarades.

En arrivant je me mis au lit pour me faire traiter de ma maladie, et je ne fus guéri et en état de partir que le 19 d’Août. Mais pendant ma convalescence je me rappelai que plusieurs fois j’avois entendu différentes personnes dire qu’il étoit impossible à un chrétien de revenir par terre de Jérusalem en France. Je n’oserois pas même, aujourd’hui que j’ai fait le voyage, assurer qu’il est sûr. Cependant il me sembla qu’il n’y a rien qu’un homme ne puisse entreprendre quand il est assez bien constitué pour supporter la fatigue, et qu’il possède argent et santé. Au reste, ce n’est point par jactance que je dis cela; mais, avec l’aide de Dieu et de sa glorieuse mère, qui jamais ne manque d’assister ceux qui la prient de bon coeur, je résolus de tenter l’aventure.

Je me tus néanmoins pour le moment sur mon projet, et ne m’en ouvris pas même à mes compagnons. D’ailleurs je voulois, avant de l’entreprendre, faire encore quelques autres pélerinages, et spécialement ceux de Nazareth et du mont Thabor. J’allai donc prévenir de mon dessein Nanchardin, grand trucheman du soudan à Jérusalem, et il me donna pour mon voyage un trucheman particulier. Je comptois commerce par celui du Thabor, et déjà tout étoit arrangé; mais quand je fus au moment de partir, le gardien chez qui je logeois m’en détourna, et s’y opposa même de toutes ses forces. Le trucheman, de son coté, s’y refusa, et il m’annonça que je ne trouverois dans les circonstances personne pour m’accompagner, parce qu’il nous faudroit passer sur le territoire de villes qui étoient en guerre, et que tout récemment un Vénitien et son trucheman y avoient été assassinés.

Je me restreignis done au second pélerinage, et messire Sanson de Lalaing voulut m’y accompagner, ainsi que Humbert. Nous laissames au mont de Sion messire Michel de Ligne, qui étoit malade. Son frère Guillaume resta près de lui avec an serviteur pour le garder. Nous autres nous partimes le jour de la mi-août, et notre intention étoit de nous rendre à Jaffa par Ramlé, et de Jaffa à Nazareth; mais avant de me mettre en route, j’allai au tombeau de Notre Dame implorer sa protection pour mon grand voyage. J’entendis aux cordeliers le service divin, et je vis là des gens qui se disent chrétiens, desquels il y en a de bien estranges, selon nostre manière.

Le gardien de Jérusalem nous fit l’amitié de nous accompngner jusqu’à Jaffa, avec un frère cordelier du couvent de Beaune. La ils nous quittèrent, et nous prîmes une barque de Maures qui nous conduisit au port d’Acre.

Ce port est beau, profond et bien fermé. La ville elle-même paroît avoir été grande et forte; mais il n’y subsiste plus maintenant que trois cent maisons situées à l’une de ses extrémités, et assez loin de la marine. Quant à notre pélerinage, nous ne pûmes l’accomplir. Des marchands Vénitiens que nous consultames nous en détournèrent, et nous primes le parti d’y renoncer. Il nous apprirent en même temps qu’on attendoit à Barut une galére de Narbonne. Mes camarades voulurent en profiter pour retourner en France, eten conséquence nous prîmes le chemin de cette ville.

Nous vîmes en route Sur, ville fermée et qui a un bon port, puis Saïette (Séyde), autre port de mer assez bon.27 Pour Barut, elle a été plus considérable qu’elle ne l’est aujourd’hui; mais son port est beau encore, profond et sûr pour les vaisseaux. On voit à l’une de ses pointes les restes d’un chateau fort qu’elle avoit autrefois, et qui est détruit.28

Moi qui n’étois occupé que de mon grand voyage, j’employai mon séjour dans cette ville à prendre sur cet objet des renseignemens et j’ai m’adressai pour cela à un marchand Génois nommé Jacques Pervézin. Il me conseilla d’aller à Damas; m’assura que j’y trouverois des marchands Vénitiens, Catalans, Florentins, Génois et autres, qui pourroient me guider par leurs conseils, et me donna même, pour un de ses compatriotes appelé Ottobon Escot, une lettre de recommendation.

Résolu de consulter Escot avant de rien entreprendre, je proposai à messire Sanson d’aller voir Damas, sans cependant lui rien dire de mon projet. Il accepta volontiers la proposition, et nous partimes, conduit par un moucre. J’ai déja dit qu’en Syrie les moucres sont des gens dont le métier est de conduire les voyageurs et de leur louer des anes et des mulets.

Au sortir de Barut nous eûmes à traverser de hautes montagnes jusqu’à une longue plaine appelée vallée de Noë, parce que Noë, dit-on, y batit son arche. La vallée a tout au plus une lieue de large; mais elle est agréable et fertile, arrosée par deux rivières et peuplée d’Arabes.

Jusqu’à Damas on continue de voyager entre des montagnes au pied desquelles on trouve beaucoup de villages et de vignobles. Mais je préviens ceux qui, comme moi, auront à les traverser, de songer à se bien munir pour la nuit; car de ma vie je n’ai eu aussi froid. Cette excessive froidure a pour cause la chute de la rosée; et il en est ainsi par toute la Syrie. Plus la chaleur a été grande pendant le jour, plus la rosée est abondante et la nuit froide.

II y a deux journées de Barut à Damas.

Par toute la Syrie les Mahométans ont établi pour les chrétiens une coutume particulière qui ne leur permet point d’aller à cheval dans les villes. Aucun d’eux, s’il est connu pour tel, ne l’oseroit, et en conséquence notre moucre, avant d’entrer, nous fit mettre pied à terre, messire Sanson et moi.

A peine étions nous entrés qu’une douzaine de Sarrasins s’approcha pour nous regarder. Je portois un grand chapeau de feutre, qui n’est point d’usage dans le pays. Un d’eux vint le frapper par dessous d’un coup de baton, et il me le jeta par terre. J’avoue que mon premier mouvement fut de lever le poing sur lui. Mais le moucre, se jetant entre nous deux, me poussa en arrière, et ce fut pour moi un vrai bonheur; car en un instant trente ou quarante autres personnes accoururent, et, si j’avois frappé, je ne sais ce que nous serions devenus.

Je dis ceci pour avertir que les habitans de cette ville sont gens méchants qui n’entendent pas trop raison, et que par conséquent il faut bien se garder d’avoir querrelle avec eux. Il en est de même ailleurs. J’ai éprouvé par moi-même qu’il ne faut vis-à-vis d’eux ni faire le mauvais, ni se montrer peureux; qù‘il ne feut ni paroitre pauvre, parce qu’ils vous mépriseroient; ni riche, parce qu’ils sont très avides, ainsi que l’expérimentent tous ceux qui débarquent à Jaffa.

Damas peut bien contenir, m’a-t-on dit, cent mille âmes. 29 La ville est riche, marchande, et, après le Caire, la plus considérable de toutes celles que possède le soudan. Au levant, au septentrion et au midi, elle a une grande plaine; au ponant, une montagne au pied de laquelle sont batis les faubourgs. Elle est traversée d’une rivière qui s’y divise en plusieurs canaux, et fermée dans son enceinte seulement de belles murailles; car les faubourgs sont plus grands que la ville. Nulle part je n’ai vu d’aussi grands jardins, de meilleurs fruits, une plus grande abondance d’eau. Cette abondance est telle qu’il y a peu de maisons, m’a-t-on dit, qui n’aient leur fontaine.

Le seigneur (le gouverneur) n’a, dons toute la Syrie et l’Egypte, que le seul soudan qui lui soit supérieur en puissance. Mais comme en différens temps quelques-uns d’eux se sont revoltés, les soudans ont pris des précautions pour les contenir. Du côté de terre est un grand et fort chateau qui a des fossés larges et profonds. Ils y placent un capitaine à leur choix, et jamais ce capitaine n’y laisse entrer le gouverneur.

En 1400 Damas fut détruite en cendres par le Trambulant (Tamerlan). On voit encore des vestiges de ce désastre; et vers la porte qu’on appelle de Saint–Paul, il y a un quartier tout entier qui n’est pas rebâti.

Dans la ville est un kan destiné à servir de dépôt de sûreté aux négocians pour leurs marchandises. On l’appelle kan Berkot, et ce nom lui a été donné, parce qu’il fut originairement la maison d’un homme nommé ainsi. Pour moi, je crois que Berkot étoit Français; et ce qui me le fait présumer, c’est que sur une pierre de sa maison sont sculptées des fleurs de lis qui paroissent aussi anciennes que les murs.

Quoi qu’il en soit de son origine, ce fut un très-vaillant homme, et qui jouit encore dans le pays d’une haute renommée. Jamais, pendant tout le temps qu’il vécut et qu’il eut de l’autorité, les Persiens et Tartres (Persans et Tatars) ne purent gagner en Syrie la plus petite portion de terrain. Dès qu’il apprenoit qu’une de leurs armés y portoit les armes, il marchoit contre elle jusqu’à une rivière au-delà d’Alep, laquelle sépare la Syrie de la Perse, et qu’à vue de pays je crois être celle qu’on appelle Jéhon, et qui vient tomber à Misses en Turcomanie. On est persuadé à Damas que, s’il eût vécu, Tamerlan n’auroit pas osé porter ses armes de ce côté-là. Au reste ce Tamerlan rendit honneur à sa mémoire quand il prit la ville. En ordonnant d’y tout mettre à feu, il ordonna de respecter la maison de Berkot; il la fit garder pour la défendre de l’incendie, et elle subsiste encore.

Les chrétiens ne sont vus à Damas qu’avec haine. Chaque soir on enferme les marchands dans leurs maisons. Il y a des gens préposés pour cela, et le lendemain ils viennent ouvrir les portes quand bon leur semble.

J’y trouvai plusieurs marchands Génois, Vénitiens, Catalans, Florentins et Français. Ces derniers étoient venus y acheter différentes choses, spécialement des épices, et ils comptoient aller à Barut s’embarquer sur la galère de Narbonne qu’on y attendoit. Parmi eux il y avoit un nommé Jacques Coeur, qui depuis a joué un grand rôle en France et a été argentier du roi. Il nous dit que la galère étoit alors à Alexandrie, et que probablement messire André viendroit avec ses trois camarades la prendre à Barut.

Hors de Damas et près des murs on me montra le lieu où saint Paul, dans une vision, fut renversé de cheval et aveuglé. Il se fit aussitôt conduire à Damas pour y recevoir le baptême, et l’endroit où on le baptisa est aujourd’hui une mosquée.

Je vis aussi la pierre sur laquelle saint George monta à cheval quand il alla combattre le dragon. Elle a deux pieds en carré. On prétend qu’autrefois les Sarrasins avoient voulu l’enlever, et que jamais, quelques moyens qu’ils aient employés, ils n’ont pu y réussir.

Après avoir vu Damas nous revinmes à Barut, messire Sanson et moi: nous y trouvâmes messire André, Pierre de Vaudrey, Geoffroi de Thoisi et Jean de la Roe, qui déja s’y étoient rendus, comme me l’avoit annoncé Jacques Coeur. La galère y arriva d’Alexandrie trois ou quatre jours après; mais, pendant ce court intervalle, nous fûmes témoins d’une fête que les Maures célébrèrent à leur ancienne manière.

Elle commença le soir, au coucher du soleil. Des troupes nombreuses, éparses ça et la, chantoient et poussoient de grands cris. Pendant ce temps on tiroît le canon du château, et les gens de la ville lançoient en l’air, bien haut et bien loin, une manière de feu plus gros que le plus gros fallot que je visse oncques allumé. Ils me dirent qu’ils s’en servoient quelquefois à la mer pour brûler les voiles d’un vaisseau ennemi. Il me semble que, comme c’est chose bien aisée et de une petite despense, on pourroit l’employer également, soit à consumer un camp ou un village couvert en paille, soit dans un combat de cavalerie, à épouvanter les chevaux.

Curieux d’en connoître la composition, j’envoyai vers celui qui le faisoit le valet de mon hôte, et lui fis demander de me l’apprendre. Il me répondit qu’il n’oseroit, et que ce seroit pour lui une affaire trop dangereuse, si elle étoit sue; mais comme il n’est rien qu’un Maure ne fasse pour de l’argent, je donnai à celui-ci un ducat, et, pour l’amour du ducat, il m’apprit tout ce qu’il savoit, et me donna même des moules en bois et autres ingrédiens que j’ai apportés en France.

La veille de l’embarquement je pris à part messire André de Toulongeon, et après lui avoir fait promettre qu’il ne s’opposeroit en rien à ce que j’allois lui révéler, je lui fis part du projet que j’avois formé de retourner par terre. Conséquemment à sa parole donnée, il ne tenta point de m’en empêcher; mais il me représenta tout ce que j’allois courir de dangers, et celui sur-tout de me voir contraint à renier la foi de Jésus-Christ. Au reste j’avoue que ses représentations étoient fondées, et que de tous les périls dont il me menacoit il n’en est point, excepté celui de renier, que je n’aie éprouvés. II engagea également ses camarades à me parler; mais ils eurent beau faire, je les laissai partir et demeurai.

Après leur départ je visitai une mosquée qui jadis avoit été une très-belle église, bâtie, disoit-on, par sainte Barbe. On ajoute que quand les Sarrasins s’en furent emparés, et que leurs crieurs voulurent y monter pour annoncer la prière, selon leur usage, ils furent si battus que depuis ce jour aucun d’eux n’a osé y retourner.

II y a aussi un autre bâtiment miraculeux qu’on a changé en église. C’étoit auparavant une maison de Juifs. Un jour que ces gens-là avoient trouvé une image de Notre Seigneur, ils se mirent à la lapider, comme leurs pères jadis l’avoient lapidé lui-même; mais l’image ayant versé du sang, ils furent tellement effrayés du miracle, qu’ils se sauvèrent, allèrent s’accuser à l’évêque, et donnèrent même leur maison en réparation du crime. On en a fait une église, qui aujourd’hui est desservie par des cordeliers.

Je logeai chez un marchand Vénitien nommé Paul Barberico; et comme je n’avois nullement renoncé à mes deux pélerinages de Nazareth et du Thabor, malgré les obstacles que j’y avois rencontrés et tout ce qu’on m’avoit dit pour m’en détourner, je le consultai sur ce double voyage. Il me procura un moucre qui se chargea de me conduire, et qui s’engagea même pardevant lui à me mener sain et sauf jusqu’à Damas, et à lui en rapporter un certificat signé par moi. Cet homme me fit habiller en Sarrasin; car les Francs, pour leur sûreté, quand ils voyagent, ont obtenu du soudan de prendre en route cet habillement.

Je partis donc de Barut avec mon moucre le lendemain du jour où la galère avoit mis à la voile, et nous primes le chemin de Saïette, entre la mer et les montagnes. Souvent ces montagnes s’avancent si près du rivage qu’on est obligé de marcher sur la grève, et quelquefois elles en sont éloignées de trois quarts de lieue.

Après une heure de marche je trouvai un petit bois de hauts sapins que les gens du pays conservent bien précieusement. Il est même sévèrement défendu d’en abattre aucun; mais j’ignore la raison de ce règlement.

Plus loin étoit une rivière assez profonde. Mon moucre me dit que c’étoit celle qui vient de la vallée de Noë, mais qu’elle n’est pas bonne à boire. Elle a un pont de pierre, près duquel se trouve un kan où nous passâmes la nuit.

Le lendemain je vins à Séyde, ville située sur la marine (sur la mer), et fermée du côté de terre par des fossés peu profonds.

Sur, que les Maures nomment Four, est située de même. Il est abreuvé par une fontaine qu’on trouve à un quart de lieue vers le midi, et dont l’eau, très-bonne, vient, par-dessur des arches, se rendre dans la ville.

Je ne fis que la traverser, et elle me parut assez belle; cependant elle n’est pas forte, non plus que Séyde, toutes deux ayant été détruites autrefois, ainsi qu’il paroît par leurs murailles, qui ne valent pas, à beaucoup près, celles de nos villes.

La montagne, vers Sur, s’arrondît en croissant, et s’avance par ses deux pointes jusqu’à la mer. L’espace vide entre l’une et l’autre n’a point de villages; mais il y en a beaucoup le long de la montagne.

Une lieue au-delà on trouve une gorge qui vous oblige de passer sur une falaise au haut de laquelle est une tour. Les cavaliers qui vont de Sur à Acre n’ont point d’autre route que ce passage, et la tour a été construite pour le garder.

Depuis ce défilé jusqu’à Acre les montagnes sont peu élevées, et l’on y voit beaucoup d’habitations qui, pour la plupart, sont remplies d’Arabes. Près de la ville je rencontrai un grand seigneur du pays nommé Fancardin. Il campoit en plein champ, et portoit avec lui ses tentes.

Acre, entourée de trois côtés par des montagnes, quoique avec une plaine d’environ quatre lieues, l’est de l’autre par la mer. J’y fis connoissance d’un marchand de Venise, nommé Aubert Franc, qui m’accueillit bien et qui me procura sur mes deux pélerinages des renseignemens utiles dont je profitai.

A l’aide de ses avis je me mis en route pour Nazareth, et, après avoir traversé une grande plaine, je vins à la fontaine dont Notre Seigneur changea l’eau en vin aux noces d’Archétéclin;30 elle est près d’un village où l’on dit que naquit saint Pierre.

Nazareth n’est qu’un autre gros village bâti entre deux montagnes; mais le lieu où l’ange Gabriel vint annoncer à la vierge Marie qu’elle seroit mère fait pitié à voir. L’église qu’on y avoit bâtie est entièrement détruite, et il n’en subsiste plus qu’une petite chose (case), là où Nostre–Dame estoit quand l’angèle lui apparut.

De Nazareth j’allai au Thabor, où fut faite la transfiguration de Notre Seigneur, et plusieurs autres miracles. Mais comme les paturages y attirent beaucoup d’Arabes qui viennent y mener leurs bêtes, je fus obligé de prendre pour escorte quatre autres hommes, dont deux étoient Arabes eux-mêmes.

La montée est trés-rude parce qu’il n’y a point de chemin; je la fis à dos de mulet, et j’y employai deux heures. La cime se termine par un plateau presque rond, qui peut avoir en longeur deux portées d’arc et une de large. Jadis il fut enceient d’une muraille dont on voit encore des restes avec des fossés, et dans le pourtour, en dedans du mur, étoient plusieurs églises, et spéciàlement une où l’on gagne encore, quoiqu’elle soit ruinée, plain pardon de paine et de coulpe.

Au levant du Thabor, et au pied de la montagne, on aperçoit Tabarie (Tibériade), au-delà de laquelle coule le Jourdain; au couchant est une grande plaine fort agréable par ses jardins remplis de palmiers portant dattes, et par de petits bosquets d’arbres, plantés comme des vignes, et sur lesquels croit le coton. Au lever du soleil ceux-ci présentent un aspect singulier. En voyant leurs feuilles vertes couvertes de coton, on diroit qu’il a neigé sur eux.31

Ce fut dans cette plaine que je descendis pour me reposer et diner; car j’avois apporté des poulets crus et du vin. Mes guides me conduisirent dans une maison dont le maître, quand il vit mon vin, me prit pour un homme de distinction et m’accueillit bien. Il m’apporta une écuelle de lait, une de miel, et une branche chargée de dattes nouvelles. C’étoit la première fois de ma vie que j’en voyois. Je vis encore comment on travailloit le coton, et pour ce travail les ouvriers étoient des hommes et des femmes. Mais là aussi mes guides voulurent me rançonner, et, pour me reconduire à Nazareth où je les avois pris, ils exigèrent de moi un marché nouveau.

Je n’avois point d’épée, car j’avoue que je l’aurois tirée, et c’eût été folie à moi, comme c’en seroit une à ceux qui m’imiteroient. Le résultat de la querelle fut que, pour me débarrasser d’eux, il me fallut leur donner douze drachmes de leur monnoie, lesquelles valent un demi-ducat. Dès qu’ils les eurent reçues ils me quittèrent tous quatre; de sorte que je fus obligé de m’en revenir seul avec mon moucre.

Nous avions fait peu de chemin, quand nous vimes venir à nous deux Arabes armés à leur manière et montés sur de superbes chevaux. Le moucre, en les voyant, eut grande peur. Heureusement ils passèrent sans nous rien dire; mais il m’avoua que, s’ils m’eussent soupçonné d’être chrétien, nous étions perdus, et qu’ils nous eussent tués tous deux sans rémission, ou pour le moins dépouillés en entier.

Chacun d’eux portoit une longue et mince perche ferrée par les deux bouts, don’t l’un étoit tranchant, l’autre arrondi, mais garni de plusieurs taillans, et long d’un empan. Leur écu (bouclier) étoit rond, selon leur usage, convexe dans la partie du milieu, et garni au centre d’une grosse pointe de fer; mais depuis cette pointe jusqu’au bas il étoit orné de longues franges de soie. Ils avoient pour vêtement des robes dont les manches, larges de plus d’un pied et demi, dépassoient leur bras, et pour toque un chapeau rond terminé en pointe, de laine cramoisie, et velu; mais ce chapeau, au lieu d’avoir sa toile tortillée tout autour, comme l’ont les autres Maures, l’avoit pendante fort bas des deux côtés, dans toute sa largeur.

Nous allâmes de là loger à Samarie, parce que je voulois visiter la mer de Tabarie (lac de Tibériade), où l’on dit que saint Pierre pèchoit ordinairement, et y a aucuns (quelques) pardons; c’étoient les quatre-temps de Septembre. Le moucre me laissa seul toute la journée. Samarie est située sur la pointe d’une montagne. Nous n’y entrames qu’à la chute de jour, et nous en sortimes à minuit pour nous rendre au lac. Le moucre avoit préféré cette heure, afin d’esquiver le tribut que paient ceux qui s’y rendent; mais la nuit m’empêcha de voir le pays d’alentour.

J’allai ensuite au puits qu’on nomme puits de Jacob, parce que Jacob y fut jeté par ses frères. Il y a là une belle mosquée, dans laquelle j’entrai avec mon moucre, parce que je feignis d’être Sarrasin.

Plus loin est un pont de pierre sur lequel on passe le Jourdain, et qu’on appelle le pont de Jacob, à cause d’une maison qui s’y trouve, et qui fut, dit-on, celle de ce patriarche. Le fleuve sort d’un grand lac situé au pied d’une montagne vers le nordouest (nord-ouest), et sur la montagne est un beau chateau possédé par Nancardin.

Du lac je pris le chemin de Damas. Le pays est assez agréable, et quoiqu’on y marche toujours entre deux rangs de montagnes, il a constamment une ou deux lieues de large. Cependant on y trouve un endroit fort étrange. Là le chemin est réduit uniquement à ce qu’il faut pour le passage des chevaux tout le reste, à gauche, dans une largeur et une longueur d’une lieue environ, ne présente qu’un amas immense de cailloux pareils à ceux de rivière, et dont la plupart sont gros comme des queues de vin.

Au débouché de ce lieu est un très-beau kan, entouré de fontaines et de ruisseaux. A quatre ou cinq milles de Damas il y en a un autre, le plus magnifique que j’aie vu de ma vie. Celui-ci est près d’une petite rivière formée par des sources; et en général plus on approche de la ville et plus le pays est beau.

Là je trouvai un Maure tout noir qui venoit du Caire à course de chameau, et qui étoit venu en huit jours, quoiqu’il y eût, me dit-on, seize journées de marche. Son chameau lui avoit échappé: à l’aide de mon moucre je parvins à le lui faire reprendre. Ces coureurs ont une selle fort singulière, sur laquelle ils sont assis les jambes croisées; mais la rapidité des chameaux qui les conduisent est si grande que, pour résister à l’impression de l’air, ils se font serrer d’un bandage la tête et le corps.

Celui-ci étoit porteur d’un ordre du soudan. Une galère et deux galiotes du prince de Tarente avoient pris devant Tripoli de Syrie une griperie32 de Maures: le soudan, par représailles, envoyoit saisir à Damas et dans toute la Syrie tous les Catalans et les Génois qui s’y trouvoient. Cette nouvelle, dont je fus instruit par mon moucre, ne m’effraya pas. J’entrai hardiment dans la ville avec les Sarrasins, parce que, habillé comme eux, je crus n’avoir rien à craindre. Mon voyage avoit duré sept jours.

Le lendemain de mon arrivée je vis la caravane qui revenoit de la Mecque. On la disoit composée de trois mille chameaux: et en effet elle employa pour entrer dans la ville près de deux jours et deux nuits. Cet événement fut, selon l’usage, une grande fête. Le seigneur de Damas, ainsi que les plus notables, allèrent au devant de la caravane, par respect pour l’Alkoran qu’elle avoit. Ce livre est la loi qu’a laissée aux siens Mahomet. Il étoit enveloppé d’une étoffe de soie peinte et chargée de lettres morisque, et un chameau le portoit, couvert lui-même également de soie.

En avant du chameau marchoient quatre ménestrels (musiciens) et une grande quantité de tambours et de nacquaires (timbales) qui faisoient ung hault bruit. Devant et autour de lui étoient une trentaine d’hommes dont les uns portoient des arbalètes, les autres des épées nues, d’autres de petits canons (arquebuses) qu’ils tiroient de temps en temps.33 Par derrière suivoient huit vieillards, qui montoient chacun un chameau de course près duquel on menoit en lesse leur cheval, magnifiquement couvert et orné de riches selles, selon la mode du pays. Après eux enfin venoit une dame Turque, parente de grand-seigneur: elle étoit dans une litière que portoient deux chameaux richement parés et couverts. Il y avoit plusieurs de ces animaux couverts de drap d’or.

La caravane étoit composée de Maures, de Turcs, Barbes (Barbaresques), Tartres (Tatars), Persans et autres sectateurs du faux prophète Mahomet. Ces gens-là prétendent que, quand ils ont fait une fois le voyage de la Mecque, ils ne peuvent plus être damnés. Cest ce que m’assura un esclave renégat. Vulgaire (Bulgare) de naissance, lequel appartenoit à la dame dont je viens de parler. Il s’appeloit Hayauldoula, ce qui en Turc signifie serviteur de Dieu, et prétendoit avoir été trois fois à la Mecque. Je me liai avec lui, parce qu’il parloit un peu Italien, et souvent même il me tenoit compagnie la nuit ainsi que le jour.

Plusieurs fois, dans nos entretiens, je l’interrogeai sur Mahomet, et lui demandai où reposoit son corps. Il me répondit que c’étoit à la Mecque; que la fiertre (chasse) qui le renfermoit se trouvoit dans une chapelle ronde, ouverte par le haut: que c’étoit par cette ouverture que les pélerins alloient voir la fiertre, et que parmi eux il y en avoit qui, après l’avoir vue, se faisoient crever les yeux, parce qu’après cela le monde ne pouvait rien offrir, disoient-ils, qui méritat leur regards. Effectivement il y en avoit deux dans la troupe, l’un d’environ seize ans, l’autre de vingt-deux à vingt-trois, qui c’étoient fait aveugler ainsi.

Hayauldoula me dit encore que c’nest point à la Mecque qu’on gagne les pardons, mais à Méline (Médine), ville où saint Abraham fist faire une maison qui y est encoires.34 La maison est en forme de cloitre, et le pélerins en font le tour.

Quant à la ville, elle est sur le bord de la mer. Les hommes de la terre du prêtre Jean (les Indiens) y apportent sur de gros vaisseaux les épices et autres marchandises que produit leur pays. C’est là que les Mahométans vont les acheter. Ils les chargent sur des chameaux ou sur d’autres bêtes de somme, et les portent au Caire, à Damas et autres lieux, ainsi qu’on sait. De la Mecque à Damas il y a quarante journées de marche à travers le désert; les chaleurs y sont excessives, et la caravane avoit eu plusieurs personnes étouffées.

Selon l’esclave renégat, celle de Médine doit annuellement être compossée de sept cent mille personnes; et quand ce nombre n’est pas complet, Dieu; pour le remplir, y envoie des agnes. Au grand jour du jugement Mahomet fera entrer en paradis autant de personnes qu’il voudra, et la ils auront à discrétion du lait et des femmes.

Comme sans cesse j’entendois parler de Mohomet, je voulus savoir sur lui quelque chose, et m’adressai pour cela à un prêtre qui dans Damas étoit attaché au consul des Vénitiens, qui disoit souvent la messe à l’hôtel confessoit les marchands de cette nation, et, en cas de danger, régloit leurs affaires. Je me confessai à lui, je réglai les miennes, et lui demandai s’il connoissoit l’historie de Mahomet. Il me dit que oui, et qu’il savoit tout son Alkoran. Alors je le suppliai le mieux qu’il me fut possible de rédiger par écrit ce qu’il en connoissoit, afin que je pusse le présenter à monseigneur le duc. 35 Il le fit avec plaisir, et j’ai apporté avec moi son travail.

Mon projet étoit de me rendre à Bourse. On m’aboucha en conséquence avec un Maure qui s’engagea dam’y conduire en suivant la caravane. Il me demandoit trente ducats et sa dépense: mais on m’avertit de me défier des Maures comme gens de mauvaise foi, sujets à fausser leur promesse, et je m’abstins de conclure. Je dis ceci pour l’instruction des personnes qui auroient affaire à eux; car je les crois tels qu’on me les a peints. Hayauldoula me procura de son côté la connoissance de certains marchands du pays de Karman (de Caramanie). Enfin je pris un autre moyen.

Le grand-Turc a pour les pélerins qui vont à la Mecque un usage qui lui est particulier, au moins j’ignore si les autres puissances Mahométanes l’observent aussi: c’est que, quand ceux de ses états partent, il leur donne à son choix un chef auquel ils sont tenus d’obéir ainsi qu’à lui. Celui de la caravane s’appeloit Hoyarbarach; il étoit de Bourse, et c’étoit un des principaux habitans.

Je me fis présenter à lui par mon hôte et par une autre personne, comme un homme qui vouloit aller voir dans cette ville un frère qu’il y avoit, et ils le prièrent de me recevoir dans sa troupe et de m’y accorder sûreté. Il demanda si je savois l’Arabe, le Turc, l’Hébreu, la langue vulgaire, le Grec; et comme je répondis que non: Eh bien, que veut-il donc devenir? reprit-il.

Cependant, sur la répresentation qu’on lui fit que je n’osois, à cause de la guerre, aller par mer, et que s’il daignoit m’admettre je ferois comme je pourrois, il y consentit, et après s’être mis les deux mains sur sa tête et avoir touché sa barbe, il dit en Turc que je pouvois me joindre à ses esclaves; mais il exigea que je fusse vêtu comme eux.

D’après cela j’allai aussitôt, avec un de mes deux conducteurs, au marché qu’on appelle bathsar (bazar). J’y achetai deux longues robes blanches qui me descenoient jusqu’au talon, une toque accomplie (turban complet), une ceinture de toile, une braie (caleçon) de futaine pour y mettre le bas de ma robe, deux petits sacs ou besaces, l’un pour mon usage, l’autre pour suspendre à la tête de mon cheval quand je lui ferois manger son orge et sa paille: une cuiller et une salière de cuir, un tapis pour coucher; anfin un paletot (sorté de pour-point) de panne blanche que je fis couvrir de toile, et qui me servit beaucoup la nuit J’achetai aussi un tarquais blanc et garni (sorte de carquois), auquel pendoient une épée et des couteaux: mais pour le tarquais et l’épée je ne pus en faire l’acquisition que secrètement; car, si ceux qui ont l’administration de la justice l’avoient su, le vendeur et moi nous eussions couru de grands risques.

Les épées de Damas sont le plus belles et les meilleures de tout la Syrie; mais c’est une chose curieuse de voir comment ils les brunissent. Cette opération se fait avant la trempe. Ils ont pour cela une petite pièce de bois dans laquelle est enté un fer; ils la passent sur la lame et enlévent ainsi se; inégalités de même qu’avec un rabot on enlève celles du bois; ensuite ils la trempent, puisla polissent. Ce poli est tel que quand quelqu’un veut arranger son turban, il se sert de son épée comme d’un mirior. Quant à la trempe, elle est si parfaite que nulle part encore je n’ai vu d’épée trancher aussi bien.

On fait aussi à Damas et dans le pays des miroirs d’acier qui grossissent les objets comme un miroir ardent. J’en ai vu qui, quand on les exposoit au soleil, percoient, à quinze ou seize pieds de distance, une planche et y mettoient le feu.

J’achetai un petit cheval, qui se trouva très-bon. Avant de partir je le fis ferrer à Damas; et de là jusqu’à Bourse, quoiqu’il y ait près de cinquante journées, je n’eus rien à fair à ses pieds, excepté à l’un de ceux de devant, où il prit une enclosure qui trois semaines après le fit boiter. Voici comme ils ferrent leurs chevaux.

Les fers sont légers, très-minces, allongés sur les talons, et plus amincis encore là que vers la pince. Ils n’ont point de retour36 et ne portent que quartre trous, deux de chaque côté. Les clous sont carrés, avec une grosse et lourde tête. Faut-il appliquer le fer: s’il est besoin qu’on le retravaille pour l’ajuster, on le bat à froid sans le mettre au feu, et on le peut à cause de son peu d’épaisseur. Pour parer le pied du cheval on se sert d’une serpette pareille à celle qui est d’usage en-de-çà de la mer pour tailler la vigne.

Les chevaux de ce pays n’ont que le pas et le galop. Quand on en achète, on choisit ceux qui ont le plus grand pas: comme en Europe on prend de préférence ceux qui trottent le mieux. Ils ont les narines très-fendues courent très bien, sont excellens, et d’ailleurs coûtent très-peu, puisqu’ils ne mangent que la nuit, et qu’on ne leur donne qu’un peu d’orge avec de la paille picquade (hachée). Jamais ile ne boivent que l’après-midi, et toujours, même à l’écurie, on leur laisse la bride en bouche, comme aux mules. La ils sont attachés par les pieds de derrière et confondus tous ensemble, chevaux et jumens. Tous sont hongres, excepté quelques’uns qu’on garde comme étalons. Si vous avez affaire à un homme riche, et que vouz alliez le trouver chez lui, il vous menera, pour vous parler, dans son écurie: aussi sont-elles tenues très-fraîches et très-nettes.

Nous autres, nous aimons un cheval entier, de bonne race; les Maures n’estiment que les jumens. Chez eux, un grand n’a point honte de monter une jument que son poulain suit par derrière.37 J’en ai vu d’une grande beauté, et qui se vendoient jusqu’a deux et trois cents ducats. Au reste, leur coutume est de tenir leurs chevaux sur le maigre (de ne point les laisser engraisser).

Chez eux, les gens de bien (gens riches, qui ont du bien) portent tons, quand ils sont à cheval, un tabolcan (petit tambour), dont ils se servent dans les batailles et les escarmouches pour se rassembler et se rallier; ils l’attachent à arçon de leur selle, et le frappent avec une baguette de cuir plat. J’en achetai un aussi, avec des éperons et des bottes vermeilles qui montoient jusqu’aux genoux, selon la coutume du pays.

Pour témoigner ma reconnoissance à Hoyarbarach j’allai lui offrir un pot de gingembre vert. Il le refusa, et ne ce fut qu’à force d’instances et de prières que je vins à bout de le lui faire accepter. Je n’eus de lui d’autre parole et d’autre assurance que celle dont j’ai parlé cidessus. Cependant je ne trouvai en lui que franchise et layauté, et plus peut-être que j’en aurois éprouvé de beaucoup de chrétiens.

Dieu, qui me favorisoit en tout dans l’accomplissement de mon voyage, me procura la connoissance d’un Juif de Caffa qui parloit Tartare et Italien; je le priai de m’aider à mettre en écrit dans ces deux langues toutes les choses dont je pouvois avoir le plus de besoin en route pour moi et pour mon cheval. Dès notre première journée, arrivé à Ballec, je tirai mon papier pour savoir comment on appeloit l’orge et la paille hachée que je voulois faire donner à mon cheval. Dix ou douze Turcs qui étoient autour de moi se mirent à rire en me voyant. Ils s’approchèrent pour regarder mon papier, et parurent cussi étonnés de mon écriture que nous le sommea de la leur; néanmoins ils me prirent en amitié, et firent tous leurs efforts pour m’apprendre à parler. Ils ne se laissoient point de me répéter plusieurs fois la même chose, et la redisoient si souvent et de tant de manières, qu’il falloit bien que je la retinsse; aussi, quand nous nous séparâmes, savois-je déja demander pour moi et pour mon cheval tout ce qui m’étoit nécessaire.

Pendant le séjour qué fit à Damas la caravane, j’allai visiter un lieu de pélerinage, qui est à seize milles environ vers le nord, et qu’on nomme Notre–Dame de Serdenay. Il faut, pour y arriver, traverser une montagne qui peut bien avoir un quart de lieue, et jusqu’à laquelle s’étendent les jardins de Damas; on descend ensuite dans une vallée charmante, remplie de vignes et de jardins, et qui a une belle fontaine dont l’eau est bonne. Là est une roche sur laquelle on a construit un petit château avec une église de callogero (de caloyers), où se trouve une image de la Vierge, peinte sur bois: sa tête, dit-on est portée par miracle; quant à la manière, je l’ignore. On ajoute qu’elle sue toujours, et que cette sueur est une huile.38 Tout ce que je puis dire, c’est que quand j’y allai on me montra, au bout de l’église, derrière le grand autel, une niche pratiquée dans le mur, et que là je vis l’image, qui est une chose plate, et qui peut avoir un pied et demi de haut sur un de large. Je ne puis dire si elle est de bois ou de pierre, parce qu’elle étoit couverte entièrement de drapeaux. Le devant étoit fermé par un treillis de fer, et au-dessous il y avoit un vase qui contenoit de l’huile. Une femme qui étoit là vint à moi; elle remua les drapeaux avec une cuillère d’argent, et voulut me faire, le signe de la croix au front, aux tempes et sur la poitrine. Il me sembla que tout cela étoit une pratique pour avoir argent; cependant je ne veux point dire par-là que Notre–Dame n’ait plus de pouvoir encore que cette image.

Je revins à Damas, et, la ville du départ, je réglai mes affaires et disposai ma conscience, comme si j’eusse dû mourir; mais tout-à-coup je me vis dans l’embarras.

J’ai parlé du courier qu’avoit envoyé le Soudan pour faire arrêter les marchands Génois et Catalans qui se trouvoient dans ses Etats. En venu de cet ordre, on prit mon hôte, qui étoit Génois; ses effets furent saisis, et l’on plaça chez lui un Maure pour les garder. Moi, je cherchai à lui sauver tout ce que je pourrois, et afin que le Maure ne s’en aperçût pas, je l’enivrai. Je fus arrêté à mon tour, et conduit devant un des cadis, gens qu’ils regardent comme nous nos évêques, et qui sont chargés d’administrer la justice.

Le cadi me renvoya vers un autre, qui me fit conduire en prison avec les marchands. Il savoit bien pourtant que je ne l’étois pas; mais cette affaire m’étoît suscitée par un trucheman qui vouloit me rançonner, comme il l’avoit déjà tenté à mon premier voyage. Sans Autonine Mourrouzin, consul de Venise, il m’eut fallu payer; mais je restai en prison, et pendant ce temps la caravane partit.

Pour obtenir ma liberté, le consul et quelques autres personnes furent obligés dé faire des démarches auprès du roi (gouverneur) de Damas, alléguant qu’on m’avoit arrêté à tort et sans cause, et que le trucheman le savoit bien. Le seigneur me fit venir devant lui avec un Génois nommé Gentil Impérial, qui étoit un marchand de par le Soudan, pour aller acheter des esclaves à Caffa. Il me demanda qui j’étois, et ce que je venois faire à Damas; et, sur ma réponse que j’étois Français, venu en pélerinage à Jérusalem, il dit qu’on avoit tort de me retenir, et que je pouvois partir quand il me plairoit.

Je partis donc, le lendemain 6 Octobre, accompagné d’un moucre, que je chargeai d’abord de transporter hors de la ville mes habillemens Turcs, parce qu’il n’est point permis à un chrétien d’y paroître avec la toque blanche.

A peu de distance est une montagne où l’on montre une maison qu’on dit avoir été celle de Caïn; et, pendant la première journée, nous n’eumes que des montagnes, quoique le chemin soit bon; mais à la seconde nons trouvames un beau pays, et il continua d’etre agréable jusqu’à Balbec.

C’est là que mon moucre me quitta, et que je trouvai la caravane. Elle étoit campée près d’une rivière, à cause de la chaleur qui régne dans le pays; et cependant les nuits y sont très-froides (ce qu’on aura peine a croire), et les rosées très-abondantes. J’allai trouver Hoyarbarach, qui me confirma la permission qu’il m’avoit donnée de venir avec lui, et qui me recommenda de ne point quitter la troupe.

Le lendemain matin, à onze heures, je fis boire mon cheval, et lui donnai la paille et l’avoine, selon l’usage de nos contrées. Pour cette fois les Turcs ne me dirent rien; mais le soir, à six heures, quand, après l’avoir fait boire, je lui attachai sa besace pour qu’il mangeât, ils s’y opposèrent et détachèrent le sac. Telle est leur coutume: leur chevaux ne mangent qu’à huit, et jamais ils n’en laissent manger un avant les autres, à moins que ce ne soit pour paitre l’herbe.

Le chef avoit avec lui un mamelus (mamelouck) du soudan, qui étoit Cerquais (Circassien), et qui alloit dans la pays de Karman chercher un de ses frères. Cet homme, quand il me vit, seul, et ne sachant point la langue du pays, volut charitablement me servir de compagnon, et il me prit avec lui. Cependant, comme il n’avoit point de tente, nous fûmes souvent obligés de passer la nuit dans des jardins sous des arbres.

Ce fut alors qu’il me fallut apprendre à coucher sur la dure, à ne boire que de l’eau, à m’asseoir à terre, les jambes croisées. Cette posture me coûta d’abord beaucoup; mais ce à quoi j’eus plus de peine encore à m’accoutumer, fut d’être à cheval avec des étriers courts. Dans le commencemens je souffrois si fort, que, quand j’étois descendu, je ne pouvois remonter sans aide, tant les jarrets me faisoient mal; mais lorsque j’y fus accoutumé, cette manière me parut plus commode que la nôtre.

Dès le jour même je soupai avec mon mamelouck, et nous n’eumes que du pain, du fromage et du lait. J’avois, pour manger, une nappe, à la mode des gens riches du pays. Elles ont quatre pieds de diamètre, et sont rondes, avec des coulisses tout autour; de sorte qu’on peut les fermer comme une bourse. Veulent-ils manger, ils les étendent; ont-ils mangé, ils les resserrent, et y renferment tout ce qui reste, sans vouloir rien perdre, ni une miette de pain, ni un grain de raisin. Mais ce que j’ai remarqué, c’est qu’après leur repas, soit qu’il fut bon, soit qu’il fut mauvais, jamais ils ne manquoient de remercier Dieu tout haut.

Balbec est une bonne ville, bien fermée de murs, et assez marchande. Au centre étoit un château, fait de très-grosses pierres. Maintenant il renferme une mosquée dans laquelle est, dit-on, une tête humaine qui a des yeux si énormes, qu’un homme passeroit aisément la sienne à travers leur ouverture. Je ne puis assurer le fait, attendu que pour entrer dans la mosquée il faut être Sarrasin.

De Balbec nous allâmes à Hamos, et campâmes sur une rivière. Ce fut là que je vis comment ils campent et tendent leurs pavillons. Les tentes ne sont ni très-hautes ni très-grandes; de sorte qu’il ne faut qu’un homme pour les dresser, et que six à huit personnes peuvent s’y tenir à l’aise pendant les chaleurs du jour. Dans le cours de la journée ils en ôtent le bas, afin de donner passage à l’air. La nuit, ils le remettent pour avoir plus chaud. Un seul chameau en porte sept ou huit avec leurs mâts. Il y en a de très-belles.

Mon compagnon, le mamelouck, et moi, qui n’en avions point, nous allâmes nous établir dans un jardin. Il y vint aussi deux Turquemans (Turcomans) de Satalie, qui revenoient de la Mecque, et qui soupèrent avec nous. Mais quand ces deux hommes me virent bien vêtu, ayant bon cheval, belle épée, bon tarquais, ils proposèrent au mamelouck, ainsi que lui-même me l’avoua par la suite lorsque nous nous séparâmes, de se défaire de moi, vu que j’étois chrétien et indigne d’être dans leur compagnie. II répondît que, puisque j’avois mangé avec eux le pain et le sel, ce seroit un crime; que leur loi le leur défendoit, et qu’après tout Dieu faisoit les chrétiens comme les Sarrasins.

Néanmoins ils persistèrent dans leur projet; et comme je témoignois le desir de voir Halep, la ville la plus considérable de Syrie après Damas, ils me pressèrent de me joindre à eux. Moi qui ne savois rien de leur dessein, j’acceptai; et je suis convaincu, aujourd’hui qu’ils ne vouloient que me couper la gorge. Mais le mamelouck leur défendit de venir davantage avec nous, et par-là il me sauva la vie.

Nous étions partis de Balbec deux heures avant le jour, et notre caravane étoit compsée de quatre à cinq cents personnes, et de six ou sept cents chameaux et mulets, parce qu’elle portoit beaucoup d’épices. Voici leur manière de se mettre en marche.

Il y a dans la troupe une très-grande nacquaire (très grosse timbale). Au moment où le chef veut qu’on parte, il fait frapper trois coups. Aussitôt tout le monde s’apprête, et à mesure que chacun est prêt, il se met à la file sans dire un seul mot: Et feront plus de bruit dix d’entre nous que mil de ceux-là. On marche ainsi en silence, à moins que ce ne soit la nuit, et que quelqu’un ne veuille chanter une chanson de gestes.39 Au point du jour, deux ou trois d’entre eux, fort éloignés les uns des autres, crient et se répondent, comme on le fait sur les mosquées aux heures d’usage. Enfin, peu après, et avant le lever du soleil, les gens dévots font leurs prières et ablutions ordinaires.

Pour ces ablutions, s’ils sont auprès d’un ruisseau, ils descendent de cheval, se mettent les pieds nus, et se lavant les mains, les pieds, le visage et tous les conduits du corps. S’ils n’ont pas de ruisseau, ils passent la main sur ces parties. Le dernier d’entre eux se lave la bouche et l’ouverture opposée, après quoi il se tourne vers le midi. Tous alors lèvent deux doigts en l’air; ils se prosternent et baisent la terre trois fois, puis ils se relèvent et font leurs prières. Ces ablutions leur ont été ordonnées en lieu de confession. Les gens de distinction, pour n’y point manquer, portent toujours en voyage des bouteilles de cuir pleines d’eau: on les attache sous le ventre des chameaux et des chevaux, et ordinairement elles sont très-belles.

Ces peuples s’accroupissent, pour uriner, comme les femmes; après quoi ils se frottent le canal contre une pierre, contre un mur ou quelque autre chose. Quant à l’autre besoin, jamais après l’avoir satisfait ils ne s’essuient.

Hamos (Hems), bonne ville, bien fermée de murailles avec des fossés glacés (en glacis), est située dans une plaine sur une petite rivière. Là vient aboutir la plaine de Noë, qui s’étend, dit-on, jusqu’en Berse. C’est par elle que déboucha ce Tamerlan qui prit et détruisit tant de villes. A l’extrémité de la ville est un beau château, construit sur une hauteur, et tout en glacis jusqu’au pied du mur.

De Hamos nous vinmes à Hamant (Hama). Le pays est beau; mais je n’y vis que peu d’habitans, excepté les Arabes qui rebâtissoient quelques-uns des villages détruits. Je trouvai dans Hamant un marchand de Venise nommé Laurent Souranze. Il m’accueillit, me logea chez lui, et me fit voir la ville et le chateau. Elle est garnie de bonnes tours, close de fortes et épaisses murailles, et construite, comme le chateau de Provins, sur une roche, dans laquelle on a creusé au ciseau des fossés fort profonds. A l’une des extrémités se voit le château, beau et fort, tout en glacis jusqu’au pied du mur, et construit sur une élévation. Il est entouré d’une citadelle qu’il domine, et baigné par une rivière qu’on dit être l’une des quatre qui sortent du paradis terrestre. Si le fait est vrai, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’elle descend entre le levant et le midi, plus près du premier que du second, (est-sud-est), et qu’elle va se perdre à Antioche.

Là est la roue la plus haute et la plus grande que j’aie vue de ma vie. Elle est mise en mouvement par la rivière, et fournit à la consommation des habitans, quoique leur nombre soit considérable, la quantité d’eau qui leur est nécessaire. Cette eau tombe en une auge creusée dans la roche du chateau; de là elle se porte vers la ville et en parcourt les rues dans un canal formé par de grands piliers carrés qui ont douze pieds de haut sur deux de large.

Il me manquoit encore différentes choses pour être, en tout comme mes compagnons de voyage. Le namelouck m’en avoit averti, et mon hôte Laurent me mena lui-même au bazar pour en faire l’acquisition. C’étoient de petites coiffes de soie à la mode des Turcomans, un bonnet pour mettre sous la coiffe, des cuillères Turques, des couteaux avec leur fusil, un peigne avec son étui, et un gobelet de cuir. Tout celle s’attache et se suspend à l’épée.

J’achetai aussi des pouçons40 pour tirer de l’arc, un tarquais nouveau tout garni, pour épargner le mien, qui étoit très-beau, et que je voulois conserver; enfin un capinat: c’est une robe de feutre, blanche, très-fine, et impénétrable à la pluie.

En route je m’étois lié avec quelques-uns de mes compagnons de caravane. Ceux ci, quand ils surent que j’étois logé chez un Franc, vinrent me trouver pour me demander de leur procurer du vin. Le vin leur est défendu par leur loi, et ils n’auroient osé en boire devant les leurs; mais ils espéroient le faire sans risque chez un Franc, et cependant ils revenoient de la Mecque. J’en parlai à mon hôte Laurent, qui me dit qu’il ne l’oseroit, parce que, si la chose étoit sue, il courroit les plus grands dangers. J’allai leur rendre cette réponse; mais ils en avoient déja cherché ailleurs, et venoient d’en trouver chez un Grec. Ils me proposèrent donc, soit par pure amitié, soit pour être autorisé, auprès du Grec à boire, d’aller avec eux chez lui, et je les y accompagnai.

Cet homme nous conduisit dans une petite galerie, où nous nous assîmes par terre, en cercle, tous les six. Il posa d’abord au milieu de nous un grand et beau plat de terre, qui eût pu contenir au moins huit lots (seize pintes); ensuite il apporta pour chacun de nous un pot plein de vin, le versa dans le vase, et y mit deux écuelles de terre qui devoient nous servir de gobelets.

Un de la troupe commença la premier, et il but à son compagnon, selon l’usage du pays. Celui-ci en fit de même pour son suivant, et ainsi des autres. Nous bûmes de cette manière, et sans manger, pendant fort long-temps. Enfin, quand je m’aperçus que je ne pouvois pas continuer davantage sans m’incommoder, je les suppliai a mains jointes de m’en dispenser; mais ils se fachèrent beaucoup, et se plaignirent, comme si j’avois résolu d’interrempre leurs plaisirs et de leur faire tort.

Heureusement il yen avoit un parmi eux qui étoit plus lié avec moi, et qui m’aimoit tant qu’il m’appeloit kardays, c’est-à-dire frère. Celui-ci s’offrit à prendre ma place, et à boire pour moi quand ce seroit mon tour. Cette offre les satisfit; ils l’acceptèrent, et la partie continua jusqu’au soir, où-il nous fallut retourner au kan.

Le chef étoit en ce moment assis sur un siége de pierre, et il avoit devant lui un fallot allumé. Il ne lui fut pas difficile de diviner d’où nous venions: aussi y eut-il quatre de mes camarades qui s’esquivèrent; il n’en resta qu’un avec moi. Je dis tout ceci, afin de prévenir les personnes qui, demain ou un jour quelconque, voyageroient, ainsi que moi, dans leur pays, qu’elles se gardent bien de boire avec eux, à moins qu’elles ne veuillent être obligées d’en prendre jusqu’à ce qu’elles tombent à terre.

Le mamelouck ne savoit rien de ma débauche. Pendant ce temps il avoit acheté une oie pour nous deux. Il venoit de la faire bouillir, et, au défaut de verjus, il l’avoit accommodée avec des feuilles vertes de porreaux. J’en mangeai avec lui, et elle nous dura trois jours.

J’aurois bien desiré voir Alep; mais la caravane n’y allant point et se rendant directement à Antioche, il fallut y renoncer. Cependant, comme elle ne devoit se mettre en marche que deux jours après, le mamelouck fut d’avis que nous prissions tous deux les devants, afin de trouver plus aisément à nous loger. Quatre autres camarades, marchands Turcs, demandèrent à être des nôtres, et nous partîmes tous six ensemble.

A une demi-lieue de Hama, nous trouvames la rivière et nous la passames sur un pont. Elle étoit débordée, quoiqu’il n’eût point plu. Mois, je voulus y faire boire mon cheval; mais la rive étoit escarpée et l’eau profonde, et infailliblement je m’y serois noyé si le mamelouck n’étoit venu à mon secours.

Au delà du fleuve est une longue et vaste plaine qui dure toute une journée. Nous y rencontrames six à huit Turcomans accompagnés d’une femme. Elle portoit la tarquais ainsi qu’eux; et, à ce sujet, on me dit que celles de cette nation sont braves et qu’en guerre elles combattent comme les hommes. On ajouta même, et ceci m’étonna bien davantage, qu’il y en a environ trente mille qui portent ainsi le tarquais, et qui sont soumises à un seigneur nommé Turcgadiroly, lequel habite les montagnes d’Arménie, sur les frontières de la Perse.

La seconde journée fut à travers un pays de montagnes. Il est assez beau quoique peu arrosé; mais par tout on ne voyoit que des habitations détruites. Tout en le traversant, mon mamelouck m’apprit à tirer de l’arc, et il me fit acheter des pouçons et des anneaux pour tirer. Enfin nous arrivâmes à un village riche en bois, en vignobles, en terres à blé, mais qui n’avoit d’autres eaux que celles de citernes. Ce canton paroissoit avoir été habité autrefois par des chrétiens, et j’avoue qu’on me fit un grand plaisir quand on me dit que tout cela avoit été aux Francs, et qu’on me montra pour preuve des églises abattues.

Nous y logeames; et ce fut la première fois que je vis des habitations de Turcomans, et des femmes de cette nation à visage découvert. Ordinairement elles le cachent sous un morceau d’étamine noire, et celles qui sont riches y portent attachées des pièces de monnoie et des pierres précieuses. Les hommes sont bons archers. J’en vis plusieurs tirer de l’arc. Ils tirent assis et à but court: ce peu d’espace donne à leurs flèches une grande rapidité.

Au sortir de la Syrie on entre dans la Turcomanie, que nous appellons Arménie. La capitale est une très-grande ville qu’ils nomment Antéquayé, et nous Antioche. Elle fut jadis très-florissante et a encore de beaux murs bien entiers, qui renferment un très-grand espace et même des montagnes. Mais on n’y compte point à présent plus de trois cents maisons. Au midi elle est bornée par une montagne, au nord par un grand lac, au-delà duquel on trouve un beau pays bien ouvert. Le long des murs coule la rivière qui vient de Hama. Presque tous les habitans sont Turcomans ou Arabes, et leur état est d’élever des troupeaux, tels que chameaux, chèvres, vaches et brebis.

Ces chèvres, les plus belles que j’aie jamais vues, sont la plupart blanches; elles n’ont point comme celles dé Syrie, les oreilles pendantes, et portent une laine longue douce et crépue. Les moutons ont de grosses et larges queues. On y nourrit aussi des ânes sauvages qu’on apprivoise et qui, avec un poil, des oreilles et une tête pareils à ceux de cerf, ont comme lui la pied fendu. J’ignore s’ils ont son cri, car je ne les ai point entendus crier. Ils sont beaux, fort grands, et vont avec les autres bêtes; mais je n’ai point vu qu’on les montat.41

Pour le transport de leurs marchandises, les habitans se servent de boeufs et de buffles, comme nous nous servons de chevaux.

Ils les emploient aussi en montures; et j’en ai vu des troupes dans lesquelles les uns étoient chargés de marchandises, et les autres étoient montés.

Le seigneur de ce pays étoit Ramedang, prince riche, brave et puissant. Pendant longtemps il se rendit si redoutable que le soudan le craignois et n’osoit l’irriter. Mais le soudan voulut le détruire, et dans ce dessein, il s’entendit avec le karman, qui pouvoit mieux que personne tromper Ramedang, puisqu’il lui avoit donné sa soeur en mariage. En effet, un jour qu’ils mangoient ensemble, il l’arrêta et le livra au soudan, qui le fît mourrir et s’empara de la Turcomanie, dont cependant il donna un portion au karman.

Au sortir d’Antioche, je repris ma route avec mon mamelouck; et d’abord nous eûmes à passer une montagne nommée Nègre, sur laquelle on me montra trois ou quatre beaux châteaux ruinés, qui jadis avoient appartenu à des chrétiens. Le chemin est beau et sans cesse on y est parfumé par les lauriers nombreux qu’elle produit; mais la descente en est une fois plus rapide que la montée. Elle aboutit au golfe qu’on nomme d’Asacs, et que nous autres nous appellons Layaste, parce qu’en effet c’est la ville d’Ayas qui lui donne son nom. Il s’étend entre deux montagnes, et s’avance dans les terres l’espace d’environ quinze milles. Sa largeur à l’occident m’a paru être de douze; mais sur cet article je m’en rapporte à la carte marine.

Au pied de la montagne, près du chemin et sur le bord de la mer, sont les restes d’un château fort, qui du côté de la terre étoit défendu par un marécage; de sorte qu’on ne pouvoit y aborder que par mer, ou par une chaussée étroite qui traversoit le marais. Il étoit inhabité, mais en avant s’étoient établis des Turcomans. Ils occupoient cent vingt pavillons, les uns de feutre, les autre de coton bleu et blanc, tous très-beaux, tous assez grands pour loger à l’aise quinze ou seize personnes. Ce sont leurs maisons, et, comme nous dans les notres, ils y font tout leur ménage, à l’exception du feu.

Nous nous arrêtames chez eux. Ils vinrent placer devant nous une de ces nappes à coulisses dont j’ai parlé, et dans laquelle il y avoit encore des miettes de pain, des fragmens de fromage et des grains de raisin. Après quoi ils nous apportèrent une douzaine de pains plats avec un grand quartier de lait caillé, qu’ils appellent yogort. Ces pains, larges d’un pied, sont ronds et plus mince que des oublies. On les plie en cornet, comme une oublie à pointes, et on les mange avec le caillé.

Une lieue au-delà étoit une petit karvassera (caravanserai) où nous logeâmes. Ces établisemens consistent en maisons, comme les kans de Syrie.

En route, dans le cours de la journée j’avois rencontré un Ermin (Arménien) qui parloit un peu Italien. S’étant aperçu que j’étois chrétien, il se lia de conversation avec moi, et me conta beaucoup de détails, tant sur le pays et les habitans, que sur le soudan et ce Ramedang, seigneur de Turchmanie, dont je viens de faire mention. Il me dit que ce dernier étoit un homme de haute taille, très-brave, et le plus habile de tous les Turcs à manier la masse et l’épée. Sa mère étoit une chrétienne, qui l’avoit fait baptiser à la loi Grégoise (selon le rît des Grecs) “pour lui oster le flair et la senteur que ont ceulx qui ne sont point baptisez.”42

Mais il n’étoit ni bon chrétien ni bon Sarrasin; et quand on lui parloit des deux prophètes Jésus et Mahomet, il disoit: Moi, je suis pour les prophètes vivans, il me seront plus utiles que ceux qui sont morts.

Ses Etats touchoient d’un côté à ceux du karman, dont il avoit épousé la soeur; de l’autre à la Syrie, qui appartenoit au soudan. Toutes les fois que par son pays passoit un des sujets de celui-ci, il en exigeoit des péages. Mais enfin le soudan obtint du karman, comme je l’ai dit, qu’il le lui livreroit; et aujourd’hui il possède toute la Turcomanîe jusqu’à Tharse et même une journée par-de-là.

Ce jour-là nous logeâmes de nouveau chez des Turcomans, où l’on nous servit, encore du lait; et l’Arménien nous y accompagna. Ce fut là que je vis faire par des femmes ces pains minces et plats dont j’ai parlé. Voici comment elles s’y prennent. Elles ont une petite table ronde, bien unie, y jettent un peu de farine qu’elles détrempent avec de l’eau et en font une pâte plus molle que celle du pain. Cette pâte, elles la partagent en plusieurs morceaux ronds, qu’elles aplatissent autant qu’il leur est possible avec un rouleau en bois, d’un diamètre un peu moindre que celui d’un oeuf, jusqu’à ce qu’ils soient amincis au point que j’ai dit. Pendant ce temps elles ont une plaque de fer convexe, qui est posée sur un trépied et échauffée en dessous par un feu doux. Elles y étendent la feuille de pâte et la retournent tout aussitôt, de sorte qu’elles ont plus-tôt fait deux de leurs pains qu’un oublieur chez nous n’a fait une oublie.

J’employai deux jours à traverser le pays qui est autour du golfe. Il est fort beau, et avoit autrefois beaucoup de châteaux qui appartenoient aux chrétiens, et qui maintenant sont détruits. Tel est celui qu’on voit en avant d’Ayas, vers le levant.

Il n’y a dans la contrée que des Turcomans. Ce sont de beaux hommes, excellens archers et vivant de peu. Leurs habitations sont rondes comme des pavillons et couvertes de feutre. Ils demeurent toujours en plein champ, et ont un chef auquel ils obéissent; mais ils changent souvent de place, et alors ils emportent avec eux leurs maisons. Leur coutume dans ce cas est de se soumettre au seigneur sur les terres duquel ils s’établissent, et même de le servir de leurs armes s’il a guerre. Mais s’ils quittent ses domaines et qu’ils passent sur ceux de son ennemi, ils serviront celui-ci à son tour contre l’autre, et on ne leur en sait pas mauvais gré, parce que telle est leur coutume et qu’ils sont errans.

Sur ma route je rencontrai un de leurs chefs qui voloit (chassoit au vol) avec des faucons et prenoit des oies privées. On me dit qu’il pouvoit bien avoir sous ses ordres dix mille Turcomans. Le pays est favorable pour la chasse, et coupé par beaucoup de petites rivières qui descendent des montagnes et se jettent dans le golfe. On y trouve sur-tout beaucoup de sangliers.

Vers le milieu du golfe, sur le chemin de terre, est un défilé formé par une roche sur laquelle on passe, et qui se trouve à deux portées d’arc de la mer. Jadis ce passage étoit défendu par un château qui le rendoit très-fort. Aujourd’hui il est abandonné.

Au sortir, de cette gorge on entre dans une belle et grande plaine, peuplée de Turcomans. Mais l’Arménien mon compagnon me montra sur une montagne un château où il n’y avoit, disoit-il, que des gens de sa nation, et dont les murs sont arrosés par une rivière nommée Jéhon. Nous côtoyâmes la rivière jusqu’à une ville qu’on nomme Misse-sur-Jehon, parce qu’elle la traverse.

Misse, située à quatre journées d’Antioche, appartint à des chrétiens et fut une cité importante. On y voit encore plusieurs églises à moitié détruites et dont il ne reste plus d’entier que le choeur de la grande, qu’on a converti en mosquée. Le pont est en bois, parce que le premier a été détruit, aussi. Enfin, des deux moitiés de la ville, l’une est totalement en ruines; l’autre a conservé ses murs et environ trois cents maisons qui sont remplies par des Turcomans.

De Misse à Adève (Adène) le pays continue d’être uni et beau; et ce sont encore des Turcomans qui l’habitent. Adène est à deux journées de Misse, et je me proposois d’y attendre la caravane.

Elle arriva. J’allai avec le mamelouck et quelques autres personnes, dont plusieurs étoient de gros marchands, loger près du pont, entre la rivière et les murs; et ce fut là que je vis comment les Turcs font leurs prières et leurs sacrifices; car non seulement ils ne se cachoient point de moi, mais ils paroissoient même contens quand “je disois mes patrenostre, qui leur sambloit merveilles. Je leur ouys dire acunes fois leus heures en chantant, à l’entrée de la nuit, et se assiéent à la réonde (en rond) et branlent le corps et la teste, et chantent bien sauvaigement.”

Un jour ils me menèrent avec eux aux étuves et aux bains de la ville; et comme je refusai de me baigner, parce qu’il eût fallu me déshabiller et que je craignois de montrer mon argent, ils me donnèrent leurs robes à garder. Depuis ce moment nous fûmes très-liés ensemble.

La maison du bain est fort élevée et se termine par un dôme, dans lequel a été pratiquée une ouverture circulaire qui éclaire tout l’interieur. Les étuves et les bains sont beaux et très-propres. Quand ceux qui se baignent sortent de l’eau, ils viennent s’asseoir sur de petites claies d’osier fin, où ils s’essuient et peignent leur barbe.

C’est dans Adène que je vis pour la première fois les deux jeunes gens qui à la Mecque s’étoient fait crever les yeux après avoir vu la sépulture de Mahomet.

Les Turcs sont gens de fatigue, d’une vie dure, et à qui il ne coute rien, ainsi que je l’ai vu tout le long de la route, de dormir sur la terre commes les animaux. Mais ils sont d’humeur gaie et joyeuse, et chantent volontiers chansons de gestes. Aussi quelqu’un qui veut vivre avec eux ne doit être ni triste ni rêveur, mais avoir toujours le visage riant. Du reste, ils sont gens de bonne foi et charitables les uns envers les autres. “J’ay veu bien souvent, quant nous mengions, que s’il passoit ung povre homme auprès d’eulx, faisoient venir mengier avec nous: ce que nous, ne fésiesmes point.”

Dans beaucoup d’endroits j’ai trouvé qu’ils ne cuisent point leur pain la moitié de ce que l’est le nôtre. Il est mou, et à moins d’y être accoutumé, on a bien de la peine à le mâcher. Pour leur viande, ils la mangent crue, séchée au soleil. Cependant quand une de leurs bêtes, cheval ou chameau, est en danger de mort ou sans espoir, ils l’égorgent et la mangent non crue, un peu cuite. Ils sont très-propres dans l’apprêt de leurs viandes; mais ils mangent très-salement. Ils tiennent de même fort, proprement leur barbe; mais jamais ils ne se lavent les mains que quand ils se baignent, qu’ils veulent faire leur prière, ou qu’ils se lavent la barbe ou le derrière.

Adène est une assez bonne ville marchande, bien fermée de murailles, située en bon pays et assez voisine de la mer. Sur ses murs passe une grosse rivière qui vient des hautes montagnes d’Arménie et qu’on nomme Adena. Elle a un pont fort long et le plus large que j’aie jamais vu. Ses habitans et son amiral (son seigneur, son prince) sont Turcomans: cet amiral est le frère de ce brave Ramedang que le soudan fit mourir ainsi que je l’a raconté. On m’a dit même que le soudan a entre les mains son fils, et qu’il n’ose le laisser retourner en Turcomanie.

D’Adène j’allai à Therso que nous appellons Tharse. Le pays, fort beau encore, quoique voisin des montagnes, est habité par des Turcomans, dont les uns logent dans des villages et les autres sous des pavillons. Le canton ou est bâtie Tharse abonde en blé, vins, bois et eaux. Elle fut une ville fameuse, et l’on y voit encore de très-anciens édifices. Je crois que c’est celle qu’assiégea Baudoin, frère de Godefroi de Bouillon. Aujourd’hui elle a un amiral nommé par le soudan, et il y demeure plusieurs Maures. Elle est défendue par un château, par des fossés à glacis et par une double enceinte de murailles, qui en certains endroits est triple. Une petite rivière la traverse, et à peu de distance il en coule une autre.

J’y trouvai un marchand de Cypre, nomme Antoine, qui depuis long-temps demeuroit dans le pays et en savoit bien la languei. Il m’en parla pertinemment; mais il me fit un autre plaisir, celui de me donner de bon vin, car depuis plusieurs jours je n’en avois point bu.

Tharse n’est qu’à soixante milles du Korkène (Curco), château construit sur la mer, et qui appartient au roi de Cypre.

Dans tout ce pays on parle Turc, et on commence même à le parler dès Antioche, qui est, comme je l’ai dit, la capitale de Turcomanie. “C’est un très-beau langaige, et brief, et bien aisié pour aprendre.”

Comme nous avions à traverser les hautes montagnes d’Arménie, Hoyarbarach, le chef de notre caravane, voulut qu’elle fût toute réunie; et dans ce dessein il attendit quelques jours. Enfin nous partîmes la veille de la Toussaint. Le mamelouck m’avoit conseillé de m’approvisioner pour quatre journées. En conséquence j’achetai pour moi une provision de pain et de fromage, et pour mon cheval une autre d’orge et de paille.

Au sortir de Tharse je fis encore trois lieues Françaises à travers un beau pays de plaines, peuplé de Turcomans; mais enfin j’entrai dans les montagnes, montagnes les plus hautes que j’aie encore vues. Elles enveloppent par trois côtés tout le pays que j’avois parcouru depuis Antioche. L’autre partie est fermée au midi par la mer.

D’abord on a des bois à traverser. Ce chemin dure tout un jour, et il n’est pas malaisé. Nous logeâmes le soir dans un passage étroit où il me parut que jadis il y avoît eu un château. La seconde journée n’eut point de mauvaise route encore, et nous vînmes passer la nuit dans un caravanserai. La troisième, nous côtoyâmes constamment une petite rivière, et vîmes dans les montagnes une multitude immense de perdrix griaches. Notre halte du soir fut dans une plaine d’environ une lieue de longueur sur un quart de large.

Là se rencontrent quatre grandes combes (vallées). L’une est celle par laquelle nous étions venus; l’autre, qui perce au nord, tire vers le pays du seigneur, qu’on appelle Turcgadirony, et vers la Perse; la troisième s’étend au Levant, et j’ignore si elle conduit de même à la Perse; la dernière enfin est au couchant, et c’est celle que j’ai prise, et qui m’a conduit au pays du karman. Chacune des quatre a une rivière, et les quatre rivières se rendent dans ce dernier pays.

Il neigea beaucoup pendant la nuit. Pour garantir mon cheval, je le couvris avec mon capinat, cette robe de feutre qui me servoit de manteau. Mais moi j’eus froid, et il me prit une maladie qui est malhonnête (le dévoiement): j’eusse même été en danger, sans mon mamelouck, qui me secourut et qui me fit sortir bien vite de ce lieu.

Nous partîmes donc de grand matin tous deux, et entrâmes dans les hautes montagnes. Il y a là un château nommé Cublech, le plus élevé que je connoisse. On le voit à une distance de deux journées. Quelquefois cependant on lui tourne le dos, à cause des détours qu’occasionnent les montagnes; quelquefois aussi on cesse de le voir, parce qu’il est caché par des hauteurs: mais on ne peut pénétrer au pays du karman qu’en passant au pied de celle où il est bâti. Le passage est étroit. Il a fallu même en quelques parties l’ouvrir au ciseau; mais par-tout il est dominé par le Cublech. Ce château, le dernier43 de ceux qu’ont perdus les Arméniens, appartient aujourd’hui au karman, qui l’a eu en partage à la mort de Ramedang.

Ces montagnes sont couvertes de neige en tout temps, et il n’y a qu’un passage pour les chevaux, quoiqu’on y trouve de temps en temps de jolies petites plaines. Elles sont dangereuses, par les Turcomans qui y sont répandus; mais pendant les quatre jours de marche que j’y ai faite, je n’y ai pas vu une seule habitation.

Quand on quitte les montagnes d’Arménie pour entrer dans le pays du karman, on en trouve d’autres qu’il faut traverser encore. Sur l’une de celles-ci est une gorge avec un château nommé Lève, où l’on paie au karman un droit de passage. Ce péage étoit affermé à un Grec, qui, en me voyant, me reconnut à mes traits pour chrétien, et m’arrêta. Si j’avois été obligé de retourner, j’étois un homme mort, et on me l’a dit depuis: avant d’avoir fait une demi lieue j’eusse été égorgé; car là caravane étpit encore fort loin. Heureusement mon mamelouk gagna le Grec, et, moyennant deux ducats que je lui donnai, il me livra passage.

Plus loin est le château d’Asers, et par-de-là le château une ville nommée Araclie (Erégli).

En débouchant des montagnes on entre dans un pays aussi uni que la mer; cependant on y voit encore vers la trémontane (le nord) quelques hauteurs qui, semées d’espace en espace, semblent des îles au milieu des flots. C’est dans cette plaine qu’est Erégli, ville autrefois fermée, et aujourd’hui dans un grand délabrement. J’y trouvai au moins des vivres; car, dans mes quatre jours de marche depuis Tharse, la route ne m’avoit offert que de l’eau. Les environs de la ville sont couverts de villages habités en très-grande partie par des Turcomans.

Au sortir d’Erégli nous trouvâmes deux gentilshommes du pays qui paroissoient gens de distinction; ils firent beaucoup d’amitié au mamelouck, et le menèrent, pour le régaler à un village voisin dont les habitations son toutes creusées dans le roc. Nous y passâmes la nuit; mais moi je fus obligé de passer dans une caverne le reste du jour, pour y garder nos chevaux. Quand le mamelouck revint, il me dit que ces deux hommes lui avoient demandé qui j’étois, et qu’il leur avoit répondu, en leur donnant le change, que j’étois un Circassien qui ne savoit point parler Arabe.

D’Erégli à Larande, où nous allâmes, il y a deux journées. Cette ville-ci, quoique non close, est grande, marchande et bien située. Il y avoit autrefois au centre un grand et fort château dont on voit encore les portes, qui sont en fer et très-belles; mais les murs sont abbatus. D’une ville à l’autre on a, comme je l’ai dit, un beau pays plat; et depuis Lève je n’ai pas vu un seul arbre qui fût en rase campagne.

Il y avoit à Larande deux gentilshommes de Cypre, dont l’un s’appelloit Lyachin Castrico; l’autre, Léon Maschero, et qui tous deux parloient assez bien Français. 44 Ils me demandèrent quelle étoit ma patrie, et comment je me trouvais là. Je leur répondis que j’étois serviteur de monseigneur de Bourgogne, que je venois de Jérusalem et de Damas, et que j’avoîs suivi la caravane. Ils me parurent très-emerveillés de ce que j’avois pu passer; mais quand ils m’eurent demandé où j’allois, et que j’ajoutai que je retournois par terre en France vers mondit seigneur, ils me dirent que c’étoit chose impossible, et que, quand j’aurois mille vies, je les perdrois toutes. En conséquence ils me proposèrent de retourner en Cypre avec eux. Il y avoit dans l’ile deux galères qui étoient venues y chercher la soeur de roi, accordé en mariage au fils de monseigneur de Savoie, 45 et ils ne doutoient point que le roi, par amour et honneur pour monseigneur de Bourgogne, ne m’y accordât passage. Je leur répondis que puisque Dieu m’avoit fait la grace d’arriver à Larande, il me feroit probablement celle d’aller plus loin, et qu’au reste j’étois résolu d’achever mon voyage ou d’y mourir.

A mon tour je leur demandai où ils alloient. Ils me dirent que leur roi venoit de mourir; que pendant sa vie il avoit toujours entretenu trève avec le grand karman, et que le jeune roi et son conseil les envoyoit vers lui pour renouveller l’alliance. Moi, qui étois curieux de connoître ce grand prince que sa nation considère comme nous notre roi, je les priai de permettre que je les accompagnasse; et ils y consentirent.

Je trouvai à Larande un autre Cypriot. Celui-ci, nommé Perrin Passerot, et marchand, demeuroit depuis quelque temps dans le pays. Il étoit de Famagouste, et en avoit été banni, parce qu’avec un de ses frères il avoit tenté de remettre dans les mains du roi cette ville, qui étoit dans celles des Génois.

Mon mamelouck venoit de recontrer aussi cinq ou six de ses compatriotes. C’étoient de jeunes esclaves Circassiens que l’on conduisoit au soudan. Il voulut à leur passage les régaler; et comme il avoit appris qu’il se trouvoit à Larande des chrétiens, et qu’il soupçonnoit qu’ils auroient du vin, il me pria de lui en procurer. Je cherchai tant que, moyennant la moitié d’un ducat, je trouvai à en acheter demi-peau de chèvre (une demi-outre), et je la lui donnai.

Il montra en la recevant une joie extrême, et alla aussitôt trouver ses camarades, avec lesquelles il passa la nuit tout entière à boire. Pour lui, il en prit tant que le lendemain, dans la route, il manqua d’en mourir; mais il se guérit par une méthode qui leur est propre: dans ces cas-là, ils ont une très-grande bouteille pleine d’eau, et à mesure que leur estomac se vide et se débarrasse, ils boivent de l’eau tant qu’ils peuvent en avaler, comme s’ils vouloient rincer une bouteille, puis ils la rendent et en avalent d’autre. Il employa ainsi à se laver tout le temps de la route jusqu’à midi, et il fut gueri entièrement.

De Larande nous allâmes à Qulongue, appelée par les Grecs Quhonguopoly.46 Il y a d’un lien à l’autre deux journées. Le pays est beau et bien garni de villages; mais il manque d’eau, et n’a, ni d’autres arbres que ceux qu’on a plantés près des habitations pour avoir du fruit, ni d’autre rivière que celle qui coule près de la ville.

Cette ville, grande, marchande, défendue par des fossés en glacis et par de bonnes murailles garnies de tours, est la meilleure qu’ait le karman. Il lui reste un petit château. Jadis elle en avoit un très-fort, qui étoit construit au centre. On l’a jeté bas pour y bâtir le palais du roî.47

Je restai là quatre jours, afin de donner le temps à l’ambassadeur de Cypre, et à la caravane d’arriver. Il arriva, ainsi qu’elle. Alors j’allai demander à l’ambassadeur que, quand il iroit saluer le karman, il me permît de me joindre à sa suite, et il me promit. Cependant il avoit parmi ses esclaves quatre Grecs de Cypre renégats, dont l’un étoit son huissier d’armes, et qui tous quatre firent auprès de lui des efforts pour l’en détourner; mais il leur répondit qu’il n’y voyoit point d’inconvénient: d’ailleurs j’en avois témoigné tant d’envie qu’il se fit un plaisir de m’obliger.

On vint le prévenir de l’heure à laquelle il pourroit faire sa révérence au roi, lui exposer le sujet de son ambassade, et offrir ses présens; car c’est une coutume au-delà des mers qu’on ne paroit jamais devant un prince sans en apporter quelques-uns. Les siens étoient six pièces de camelot de Cypre, je ne sais combien d’aunes d’écarlate, une quarantaine de pains de sucre, un faucon pélerin et deux arbalètes, avec une douzaine de vires.48

On envoya chez lui des genets pour apporter les présens; et, pour sa monture ainsi que pour sa suite, les chevaux qu’avoient laissés à la porte du palais ceux des grands qui étoient venus faire cortège au roi pendant la cérémonie.

Il en monta un, et mit pied à terre à l’entrée du palais; après quoi, nous entrâmes dans une très-grande salle où il pouvoit y avoir environ trois cents personnes. Le roi occupoit la chambre suivante, autour de laquelle étoient rangés trente esclaves, tous debout. Pour lui, il étoit dans un coin, assis sur un tapis par terre, selon la coutume du pays, vêtu de drap d’or cramoisi, et le coude appuyé sur un carreau d’une autre sorte de drap d’or. Près de lui étoit son épée; en avant, son chancelier debout, et autour, à peu de distance, trois hommes assis.

D’abord on fit passer sous ses yeux les présens, qu’il parut à peine regarder; puis l’ambassadeur entra accompagné d’un trucheman, parce qu’il ne savoit point la langue Turque. Quand il eut fait sa révérence, le chancelier lui demanda la lettre dont il étoit porteur, et la lut tout haut. L’ambassadeur alors dit au roi, par son trucheman, que le roi de Cypre envoyoit le saluer, et qu’il le prioit de recevoir avec amitié les présens qu’il lui envoyoit.

Le roi ne lui répondît pas un mot. On le fit asseoir par terre, à leur manière, mais audessous des trois personnes assises, et assez loin du prince. Alors celui-ci demanda comment se portoit son frère le roi de Cypre, et il lui fut répondu qu’il avoit perdu son père, qu’il envoyoit renouveler l’alliance qui du vivant du mort, avoit subsisté entré les deux pays, et que pour lui il la desiroit fort. Je la souhaite également, dit le roi.

Celui-ci demanda encore à l’ambassadeur quand étoit mort le défunt, quel âge avoit son successeur, s’il étoit sage, si son pays lui obéissoit bien; et comme à ces deux dernières questions la réponse fut un oui, il témoigna en être bien-aise.

Après ces paroles on dit à l’ambassadeur de se lever. Il obéit, et prit congé du roi, qui ne se remua pas plus à son départ qu’il ne l’avoit fait à son arrivée. En sortant il trouva devant le palais les chevaux qui l’avoient amené. On lui en fit de nouveau monter un pour le reconduire à sa demeure; mais à peine y fut-il arrivé que les huissiers d’armes se présentèrent à lui. En pareilles cérémonies, c’est la coutume qu’on leur distribue de l’argent, et il en donna.

Il alla ensuite saluer le fils aîné du roi, et lui présenter ses présens et ses lettres. Ce prince étoit, comme son père, entouré de trois personnes assises. Mais quand l’ambassadeur lui fit la révérence, il se leva, se rassit, le fit asseoir à son tour au-dessus des trois personnages. Pour nous autres qui l’accompagnions, on nous plaça bien en arrière. Moi j’avois apperçu à l’écart un banc, sur lequel j’allai me mettre sans façon; mais on vint m’en tirer, et il me fallut plier le jarret et m’accroupir à terre avec les autres. De retour à l’hôtel, nous vîmes arriver un huissier d’armes du fils, comme nous avions vu du père. On lui donna aussi de l’argent, et au reste ces gens-là se contentent de peu.

À leur tour, le roi et son fils en’envoyèrent à l’ambassadeur pour sa dépense; et c’est encore là une coutume. Le premier lui fit passer cinquante aspres, le second trente. L’aspre est la monnoie du pays: il en faut cinquante pour un ducat de Venise.

Je vis le roi traverser la ville en cavalcade. C’étoit un Vendredi jour de fête pour eux, et il alloit faire sa prière. Sa garde étoit composée d’une cinquantaine de cavaliers, la plupart ses esclaves, et d’environ trente archers à pied qui l’entouroient. Il portoit une épée à sa ceinture et un tabolcan à l’arçon de sa selle, selon l’usage du pays. Lui et son fils ont été baptisés à la Grecque, pour ôter le flair (la mauvaise odeur), et l’on m’a dit même que la mère de son fils étoit chrétienne. Il en est ainsi de tous les grands, ils se font baptiser afin qu’ils ne puent point.

Ses états sont considérables; ils commencent à une journée en-de-çà de Tarse; et vont jusqu’au pays d’Amurat–Bey, cet autre karman dont j’ai parlé, et que nous appelons le grand-Turc. Dans ce sens, leur largeur est, dit-on, de vingt lieues au plus; mais ils ont seize journées de long, et je le sais, moi qui les ai traversées. Au nord est, ils s’étendent, m’a-t-on dît, jusqu’aux frontières de Perse.

Le karman possède aussi une côte maritime qu’on nomme les Farsats. Elle se prolonge depuis Tharse jusqu’à Courco, qui est au roi de Cypre, et à un port nommé Zabari. Ce canton produit les meilleurs marins que l’on connaisse; mais ils se sont révoltés contre lui.

Le karman est un beau prince, âgé de trente-deux ans, et qui a épousé la soeur d’Amurat–Bey. Il est fort obéi dans ses états; cependant j’ai entendu des gens qui disent de lui qu’il est très-cruel, et qu’il passe peu de jours sans faire couper des nés, des pieds, des mains, ou mourir quelqu’un. Un homme est-il riche, il le condamne à mort pour s’emparer de ses biens; et j’ai oui dire qu’il s’étoit ainsi défait des plus grands de son pays. Huit jours avant mon arrivée il en avoit fait étrangler un par des chiens. Deux jours après cette exécution il avoit fait mourir une de ses femmes, la mère même de son fils aîné, qui, quand je le vis, ne savoit rien encore de ce meurtre.

Les habitans de ce pays sont de mauvaises gens, voleurs, subtils et grands assassins. Ils se tuent les uns les autres, et la justice qu’il en fait ne les arrête point.

Je trouvai dans Cohongue Antoine Passerot, frère de ce Perrin Passerot que j’avois vu à Larande, qui tous deux accusés d’avoir voulu remettre Famagouste sous la puissance du roi de Cypre, en avoient été bannis, ainsi que je l’ai dit; et ils s’étoient retirés dans le pays du karman, l’un à Larande, l’autre à Couhongue. Mais Antoine venoit d’avoir une mauvaise aventure. Quelquefois péché aveugle les gens: on l’avoit trouvé avec une femme de la loi Mahométane; et sur l’ordre du roi, il avoit été obligé, pour échapper à la mort, de renier la foi catholique, quoiqu’il m’ait paru encore bon chrétien.

Dans nos conversations, il me conta beaucoup de particularités sur le pays, sur le caractère et le gouvernement du seigneur, et principalement sur la manière dont il avoit pris et livré Ramedang.

Le karman, me dit-il, avoit un frère qu’il chassa du pays, et qui alla se réfugier et chercher asile près du soudan. Le soudan n’osoit lui déclarer la guerre; mais il le fit prévenir que s’il ne lui livroit Ramedang, il enverroit son frère avec des troupes la lui faire. Le karman n’hésita point, et plutôt que d’avoir son frère à combattre, il fit envers son beau-frère une grande trahison. Antoine me dit aussi qu’il étoît lâche et sans courage, quoique son peuple soit le plus vaillant de la Turquie. Son vrai nom est Imbreymbas; mais on l’appelle karman, à cause qu’il est seigneur de ce pays.

Quoiqu’il soit allié au grand-Turc, puisqu’il a épousé sa soeur, il le hait fort, parce que celui-ci lui a pris une partie du Karman. Cependant il n’ose l’attaquer, vu que l’autre est trop fort; mais je suis persuadé que s’il le voyoit entrepris avec succès de notre côté, lui, du sien, ne le laisseroit pas en paix.

En traversant ses états j’ai côtoyé une autre contrée qu’on nomme Gaserie. Celle-ci confine, d’une part au Karman, et de l’autre à la Turcomanie, par les hautes montagnes qui sont vers Tharse et vers la Perse. Son seigneur est un vaillant guerrier appelé Gadiroly, lequel a sous ces ordres trente mille hommes d’armes Turcomans, et environ cent mille femmes, aussi braves et aussi bonnes pour le combat que les hommes.

Il y a là quatre seigneurs qui se font continuellement la guerre; c’est Gadiroly, Quharaynich, Quaraychust et le fils de Tamerlan, qui, m’a-t-on dit, gouverne la Perse.

Antoine m’apprit qu’en débouchant des montagnes d’Arménie par dé-là Erégli, j’avois passé à demi-journée d’une ville célèbre où repose le corps de saint Basile; il m’en parla même de manière à me donner envie de la voir. Mais on me représenta si bien ce que je perdois d’advantages en me séparant de la caravane, et ce que j’allois courir de risques en m’exposant seul, que j’y renonçât.

Pour lui, il m’avoua que son dessein étoit de se rendre avec moi auprès de monseigneur le duc; qu’il ne se sentoit nulle envie d’être Sarrasin, et que s’il avoit pris quelque engagement à ce sujet, c’étoit uniquement pour éviter la mort. On vouloit le circoncire; il s’y attendoit chaque jour, et le craignoit fort. C’est un fort bel homme, âgé de trente six ans.

Il me dit encore que les habitans font, dans leurs mosquées, des prières publiques, comme nous, dans les paroisses, nous en faisons tous les dimanches pour les princes chrétiens et pour autres objets dont nous demandons à Dieu l’accomplissement. Or une des choses qu’ils lui demandent, c’est de les préserver de la venue d’un homme tel que Godefroi de Bouillon.

Le chef de la caravane s’apprêtoît à repartir, et j’allai en conséquence prendre congé des ambassadeurs du roi de Cypre. Ils s’étoient flattés de m’emméner avec eux, et ils renouvelèrent leurs instances en m’assurant que jamais je n’acheverois mon voyage; mais je persistai. Ce fut à Couhongue que quittèrent la caravane ceux qui la composoient. Hoyarbarach n’amenoit avec lui que ses gens, sa femme, deux de ses enfans qu’il avoit conduits à la Mecque, une ou deux femmes étrangères, et moi.

Je dis adieu à mon mamelouck. Ce brave homme, qu’on appeloit Mahomet, m’avoit rendu des services sans nombre. Il étoit très-charitable, et faisoit toujours l’aumône quand on la lui demandoit au nom de Dieu. C’étoit par un motif de charité qu’il m’obligeoit, et j’avoue que sans lui je n’eusse pu achever mon voyage qu’avec de très-grandes peines, que souvent j’aurois été exposé au froid et à la faim, et fort embarrassé pour mon cheval.

En le quittant je cherchai à lui témoigner ma reconnoissance; mais il ne voulut rien accepter qu’un couvre-chef de nos toiles fines d’Europe, et cet objet parut lui faire grand plaisir. Il me raconta toutes les occasions venues à sa connoissance, où sans lui, j’aurois couru risque d’être assassiné, et me prévint d’être bien circonspect dans les liaisons que je ferois avec les Sarrasins, parce qu’il s’en trouvoit parmi eux d’aussi mauvais que les Francs. J’écris ceci pour rappeler que celui qui, par amour de Dieu, m’a fait tant de bien, étoit “ung homme hors de nostre foy.”

Le pays que nous eûmes à parcourir après être sortis de Couhongue est fort beau, et il a d’assez bons villages; mais les habitans sont mauvais: le chef me défendit même, dans un des villages où nous nous arrêtâmes, de sortir de mon logement, de peur d’être assassiné. Il y a près de ce lieu un bain renommé, où plusieurs malades accourent pour chercher guérison. On y voit des maisons qui jadis appartinrent aux hospitaliers de Jérusalem, et la croix de Jérusalem s’y trouve encore.

Après trois jours de marche nous arrivâmes à une petite ville nommé Achsaray, située au pied d’une haute montagne, qui la garantit du midi. Le pays est uni, mais mal-peuplé, et les habitans passent pour méchans: aussi me fut-il encore défendu de sortir la nuit hors de la maison.

Je voyageai la journée suivante entre deux montagnes dont les cimes sont couronnées d’un peu de bois. Le canton, assez bien peuplé, l’est un partie par des Turcomans; mais il y a beaucoup d’herbages et de marais.

Là je traversai une petite rivière qui sépare ce pays de Karman d’avec l’autre Karman que possède Amurat–Bey, nommé par nous le Grand–Turc. Cette portion ressemble à la première; elle offre comme elle un pays plat, parsemé çà et là de montagnes.

Sur notre route nous côtoyâmes une ville à château, qu’on nomme Achanay. Plus loin est un beau caravanserai où nous comptions passer la nuit; mais il y avoit vingt-cinq ânes. Notre chef ne voulut pas y entrer, et il préféra retourner une lieue on arrière sur ses pas, jusqu’à un gros village où nous logeâmes, et où nous trouvâmes du pain, du fromage et du lait.

De ce lieu je vins à Karassar en deux jours. Carassar, en langue Turque, signifie pierre noire. C’est la capitale de ce pays, dont s’est emparé de force Amurat–Bey. Quoiqu’elle ne soit point fermée, elle est marchande, et a un des plus beaux châteaux que j’aie vus, quoiqu’il n’ait que de l’eau de citerne. Il occupe la cime d’une haute roche, si bien arrondie qu’on la croiroit taillée au ciseau. Au bas est la ville, qui l’entoure de trois côtés; mais elle est à son tour enveloppée, ainsi que lui, par une montagne en croissant, depuis grec jusqu’à mestre (depuis le nord-est jusqu’au nord-ouest). Dans le reste dé la circonférence s’ouvre une plaine que traverse une rivière. Il y avoit peu de temps que les Grecs s’étoient emparés de ce lieu; mais ils l’avoient perdu par leur lâcheté.

On y apprête les pieds de mouton avec une perfection et une propreté que je n’ai vues nulle part. Je m’en régalai d’autant plus volontiers que depuis Couhongue je n’avois pas mangé de viande cuite. On y fait aussi, avec des noix vertes, un mets particulier. Pour cela on les pelé, on les coupe en deux, on les enfile avec une ficelle, et on les arrose de vin cuit, qui se prend tout autour et y forme une gelée comme de la colle. C’est une nourriture assez agréable, sur-tout quand on a faim. Nous fûmes obligés d’y faire une provision de pain et de fromage pour deux jours; et je conviens que j’étois dégoûté de chair crue.

Ces deux jours furent employés à venir de Carassar à Cotthay. Le pays est beau, bien arrosé et garni de montagnes peu élevées. Nous traversâmes un bout de forêt qui me parut remarquable en ce qu’elle est composée entièrement de chênes, et que ces arbres y sont plus gros, plus droits et plus hauts que ceux que j’avois été à portée dé voir jusque-là. D’ailleurs ils n’ont, comme les sapins, de branches qu’à leurs cimes.

Nous vinmes loger dans un caravanserai qui étoit éloigné de toute habitation. Nous y trouvâmes de l’orge et de la paille, et il eût été d’autant plus aisé de nous en approvisionner, qu’il n’y avoit d’autre gardien qu’un seul valet. Mais on n’a rien de semblable à craindre dans ces lieux-là, et il n’est point d’homme assez hardi pour oser y prendre une poignée de marchandise sans payer.

Sur la route est une petite rivière renommée pour son eau Hoyarbarch alla en boire avec ses femmes; il voulut que j’en busse aussi, et lui-même m’en présenta dans son gobelet de cuir. C’étoit la première fois de toute la route qu’il me faisoit cette faveur.

Cotthay, quoique assez considérable, n’a point de murs; mais elle a un beau et grand château composé de trois forteresses placées l’une au-dessus de l’autre sur le penchant d’une montagne, lequel a une double enceinte. C’est dans cette place qu’étoit le fils aîné du grand-Turc.

La ville possède un caravanserai où nous allâmes loger. Déja il y avoit des Turcs, et nous fûmes obligés d’y mettre tous nos chevaux pêle-mêle, selon l’usage; mais le lendemain matin, au moment où j’apprêtois le mien pour partir, je m’aperçus qu’on m’avoit pris l’une des courroies qui me servoit à attacher derrière ma selle le tapis et autres objets que je portoîs en trousse.

D’abord je criai et me fâchai beaucoup. Mais il y avoit là un esclave Turc, l’un de ceux du fils aîné, homme de poids et d’environ cinquante ans, qui, m’entendant et voyant que je ne parlois pas bien la langue, me prit par la main et me conduisit à la porte du caravanserai. Là il me demanda en Italien qui j’étois. Je fus stupéfait d’entendre ce langage dans sa bouche. Je répondis que j’etois Franc. “D’où venez-vous? ajouta-t-il. — De Damas, dans la compagnie d’Hoyarbarach, et je vais à Bourse retrouver un de mes frères. — Eh bien, vous êtes un espion, et vous venez chercher ici des renseignemens sur le pays. Si vous ne l’étiez pas, n’auriez-vous pas dû prendre la mer pou; retourner chez vous?”

Cette inculpation à laquelle je ne m’attendois pas m’interdit; je répondis cependant que les Vénitiens et les Génois se faisoient sur mer une guerre si acharnée que je n’osois m’y risquer. Il me demanda d’où j’étois. Du royaume de France, repartis-je. Etes-vous des environs de Paris? reprit il. Je dis que non, et je lui demandai à mon tour s’il connoissoit Paris. Il me répondit qu’il y avoit été autrefois avec un capitaine nommé Bernabo. “Croyez-moi, ajouta-t-il, allez dans le caravanserai chercher votre cheval, et amenez-le moi ici; car il y a là des esclaves Albaniens qui acheveroient de vous prendre ce qu’il porte encore. Tandis que je le garderai, vous irez déjeuner, et vous ferez pour vous et pour lui une provision de cinq jours, parce que vous serez cinq journées sans rien trouver.”

Je profitai du conseil; j’allai m’approvisionner, et je déjeunai avec d’autant plus de plaisir que depuis deux jours je n’avois gouté viande, et que je courois risque de n’en point tâter encore pendant cinq jours.

Sorti du caravanserai, je pris le chemin de Bourse, et laissai à gauche, entre l’occident et le midi, celui de Troie-la-Grant. 49 Il y a d’assez hautes montagnes, et j’en eus plusieurs à passer. J’eus aussi deux journées de forêts, après quoi je traversai une belle plaine dans laquelle il y a quelques villages assez bons pour le pays. A demi-journée de Bourse il en est un où nous trouvâmes de la viande et du raisin; ce raisin étoit aussi frais qu’au temps des vendanges: ils savent le garder ainsi toute l’année; c’est un secret qu’ils ont. Les Turcs m’y régalèrent de rôti; mais il n’étoit pas cuit à moitié. A mesure que la viande se rôtissoit, nous la coupions à la broche par tranches. Nous eûmes aussi du kaymac; c’est de la crême de buffle. Elle étoit si bonne et si douce, et j’en mangeai tant que je manquai d’en crever.

Ayant d’entrer dans le village nous vîmes venir à nous un Turc de Bourse qui étoit envoyé à l’épouse de Hoyarbarach pour lui annoncer la mort de son père. Elle témoigna une grande douleur, et ce fut à cette occasion que s’étant découvert le visage, j’eus le plaisir de la voir; ce qui ne m’étoit pas encore arrivé de toute-la route. C’étoit une fort belle femme.

Il y avoit dans le lieu un esclave Bulgare renégat, qui, par affectation de zèle et pour se montrer bon Sarrasin, reprocha aux Turcs de la caravane de me laisser aller dans leur compagnie, et dit que c’étoit un péché à eux qui revenoient du saint pélerinage de la Mecque: en conséquence ils me notifièrent qu’il falloit nous séparer, et je fus obligé de me rendre à Bourse.

Je partis donc le lendemain, une heure avant le jour, avec l’aide de Dieu qui jusque-là m’avoit conduit; il me guida encore si bien que dans la route je ne demandai mon chemin qu’une seule fois.

En entrant dans la ville je vis beaucoup de gens qui en sortoient pour aller au-devant de la caravane. Tel est l’usage; les plus notables s’en font un devoir; c’est une fête. Il y en eut même plusieurs qui, me croyant un des pélerins, me baisèrent les mains et la robe.

En y entrant je me vis embarrassé, parce que d’abord on trouve une place qui s’ouvre par quatre rues, et que je ne savois laquelle prendre. Dieu me fir encore choisir la bonne, laquelle me conduisit au bazar, où sont les marchandises et les marchands. Je m’adressai au premier chrétien que j’y vis, et ce chrétien se trouva heureusement un des espinolis de Gênes, celui-là même pour qui Parvésin de Baruth m’avoit donné des lettres. Il fut fort étonné de me voir, et me conduisit chez un Florentin où je logeai avec mon chevall. J’y restai dix jours, temps que j’employai à parcourir la ville, conduit par les marchands, qui se firent un plaisir de me mener par-tout eux-mêmes.

De toutes celles que possède le Turc, c’est la plus considérable; elle est grande, marchande, et située au pied et au nord du mont Olimpoa (Olympe), d’où descend une rivière qui la traverse et qui, se divisant en plusieurs bras, forme comme un amas de petites villes, et contribue à la faire parôitre plus grande encore.

C’est à Burse que sont inhumées les seigneurs de Turquie (les sultans). On y voit de beaux édifices, et surtout un grand nombre d’hôpitaux, parmi lesquels il y en a quatre où l’on distribue souvent du pain, du vin et de la viande aux pauvres, qui veulent les prendre pour Dieu. A l’une des extrémités de la ville, vers le ponent, est un beau et vaste château bâti sur une hauteur, et qui peut bien renfermer mille maisons. Là est aussi le palais du seigneur, palais qu’on m’a dit être intérieurement un lieu très-agréable, et qui a un jardin avec un joli étang. Le prince avoit alors cinquante femmes, et souvent, dit-on, il va sur l’étang s’amuser en bateau avec quelqu’une d’elles.

Burse étoît aussi le séjour de Camusat Bayschat (pacha), seigneur, ou, comme nous autres nous dirions, gouverneur et lieutenant de la Turquie. C’est un très-vaillant homme, le plus entreprenant qu’ait le Turc, et le plus habile à conduire sagement une enterprise. Aussi sont-ce principalement ces qualités qui lui ont fait donner ce gouvernement.

Je demandai s’il ténoit bien le pays et s’il savoit se faire obéir. On me dit qu’il étoit obéi et respecté comme Amurat lui-même, qu’il avoit pour appointemens cinquante mille ducats par an, et que, quand le Turc entroit en guerre, il lui menoit à ses dépens vingt mille hommes; mais que lui, de son côté, il avoit également ses pensionnaires qui, dans ce cas, étoient tenus de lui fournir à leurs frais, l’un mille hommes, l’autre deux mille, l’autre trois, et ainsi des autres.

Il y a dans Burse deux bazars; l’un où l’on vend des étoffes de soie de toute espèce, de riches et belles pierreries, grande quantité de perles, et à bon marché, des toiles de coton, ainsi qu’une infinité d’autres marchandises dont l’énumération sèroit trop longue; l’autre où l’on achète du coton et du savon blanc, qui fait là un gros objet de commerce.

Je vis aussi dans une halle un spectacle lamentable: c’étoient des chrétiens, hommes et femmes, que l’on vendoit. L’usagé est de les faire asseoir sur les bancs. Celui qui veut les acheter ne voit d’eux que le visage et les mains, et un peu le bras des femmes. A Damas j’avois vu vendre une fille noire, de quinze à seize ans; on la menoit au long des rues toute nue, “fors que le ventre et le derrière, et ung pou au-desoubs.”

C’est à Burse que, pour la première fois, je mangeai du caviare50 à l’huile d’olive. Cette nouriture n’est guère bonne que pour des Grecs, ou quand on n’a rien de mieux.

Quelques jours après qu’Hoyarbarach fut arrivé j’allai prendre congé de lui et le remercier des moyens qu’il m’avoit procurés, de faire mon voyage. Je le trouvai au bazar, assis sur un haut siége de pierre avec plusieurs des plus notables de la ville. Les marchands s’étoient joints à moi dans cette visite.

Quelques-uns d’entre eux, Florentins de nation, s’intéressoient à un Espagnol qui, après avoir été esclave du Soudan, avoit trouvé le moyen de s’échapper d’Egypte et d’arriver jusqu’à Burse. Ils me prièrent de l’emmener, avec moi. Je le conduisis à mes frais jusqu’à Constantinople, où je le laissai; mais je suis persuadé que c’étoit un renégat. Je n’en ai point eu de nouvelles depuis.

Trois Génois avoient acheté des épices aux gens de la caravane, et ils se proposoient d’aller les vendre à Père (Péra), près de Constantinople, par-delà le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint–George. Moi qui voulais profiter par leur compagnie, j’attendis leur départ, et c’est la raison qui me fit rester dans Burse; car, à moins d’être connu, l’on n’obtient point de passer le détroit. Dans cette vue ils me procurèrent une lettre du gouverneur. Je l’emportai avec moi; mais elle ne me servit point, parce que je trouvai moyen de passer avec eux. Nous partîmes ensemble. Cependant ils m’avoient fait acheter pour ma sûreté un chapeau rouge fort élevé, avec une huvette51 en fil d’àrchal, que je portai jusqu’à Constantinople.

Au sortir de Burse nous traversâmes vers le nord une plaine qu’arrose une rivière profonde qui va se jetter, quatre lieues environ plus bas, dans le golfe, entre Constantinople et Galipoly. Nous eûmes une journée de montagnes, que des bois et un terrain argileux rendirent très-pénible. Là est un petit arbre qui porte un fruit un peu plus gros que nos plus fortes cerises, et qui a la forme et le goût de nos fraises, quoiqu’un peu aigrelet. Il est fort agréable à manger; mais si on en mange une certaine quantité, il porte à la tête et enivre. On le trouve en Novembre et Décembre.52

Du haut de la montagne on voit le golfe de Galipoly. Quand on l’a descendu on entre dans une vallée terminée par un très-grand lac, autour duquel sont construites beaucoup de maisons. C’est là que j’ai vu pour la première fois faire des tapis de Turquie. Je passai la nuit dans la vallée. Elle produit beaucoup de riz.

Au-delà on trouve, tantôt un pays de montagnes et de vallées, tantôt un pays d’herbages, puis une haute forêt qu’il seroit impossible de traverser sans guide, et où les chevaux enfoncent si fort qu’ils ont grande peine à s’en tirer. Pour moi je crois que c’est celle dont il est parlé dans l’histoire de Godefroi de Bouillon, et qu’il eut tant de difficulté à traverser.

Je passai la nuit par-delà, dans un village qui est à quatre lieues en-deçà de Nichomède (Nichomédie). Nichomédie est une grande ville avec havre. Ce havre, appelé le Lenguo, part du golfe de Constantinople et s’étend jusqu’à la ville, où il a de largeur un trait d’arc. Tout ce pays est d’un passage très-difficultueux.

Par-delà Nicomédie, en tirant vers Constantinople, il devient très-beau et assez bon. Là on trouve plus de Grecs que de Turcs; mais ces Grecs ont pour les chrétiens (pour les Latins) plus d’aversion encore que les Turcs eux-mêmes.

Je côtoyai le golfe de Constantinople, et laissant le chemin de Nique (Nicée), ville située au nord, près de la mer Noire, je vins loger successivement dans un village en ruine, et qui n’a pour habitans que des Grecs; puis dans un autre près de Scutari; enfin à Scutari même, sur le détroit, vis-à-vis de Péra.

Là sont des Turcs auxquels il faut payer un droit, et qui gardent le passage. Il y a des roches qui le rendroient très-aisé à défendre si on vouloit le fortifier. Hommes et chevaux peuvent s’y embarquer et débarquer aisément. Nous passâmes, mes compagnons et moi, sur deux vaisseaux Grecs.

Ceux à qui appartenoit celui que je montois me prirent pour Turc, et me rendirent de grands honneurs. Mais quand ils m’eurent descendu à terre, et qu’ils me virent, en entrant dans Péra, laisser à la porté mon cheval en garde, et demander un marchand Génois nommé Christophe Parvesin, pour qui j’avois des lettres, ils se doutèrent que j’étois chrétien. Deux d’entre eux alors m’attendirent à la porte, et quand je vins y reprendre mon cheval ils me demandèrent plus que ce que j’étois convenu de leur donner pour mon passage, et voulurent me rançonner. Je crois même qu’ils m’auroient battu s’ils l’avoient osé; mais j’avois mon épée et mon bon tarquais: d’ailleurs un cordonnier Génois qui demeuroit près de là vint à mon aide, et ils furent obligés de se retirer.

J’écris ceci pour servir d’avertissement aux voyageurs qui, comme moi, auroient affaire à des Grecs. Tous ceux avec qui j’ai eu à traiter ne m’ont laissé que de la défiance. J’ai trouvé plus de loyauté en Turquie. Ce peuple n’aime point les chrétiens qui obéissent à l’église de Rome; la soumission qu’il a faite depuis à cette église étoit plus intéressée que sincère.53 Aussi m’a-t-on dit que, peu avant mon passage, le pape, dans un concile général, les avoit déclarés schismatiques et maudits, en les dévouant à être esclaves de ceux qui étoîent esclaves.54

Péra est une grande ville habitée par des Grecs, par des Juifs et par des Génois. Ceux-ci en sont les maîtres sous le duc de Milan, qui s’en dit le seigneur; ils y ont un podestat et d’autres officiers qui la gouvernent à leur manière. On y fait un grand commerce avec les Turcs; mais les Turcs y jouissent d’un droit de franchise singulier: c’est que si un de leurs esclaves s’échappe et vient y chercher un asile, on est obligé de le leur rendre. Le port est le plus beau de tous ceux que j’ai vus, et même de tous ceux, je crois, que possèdent les chrétiens, puisque les plus grosses caraques Génoises peuvent venir y mettre échelle à terre. Mais comme tout le monde sait cela, je m’abstiens d’en parler. Cependant il m’a semblé que du côté de la terre, vers l’église qui est dans le voisinage de la porte, à l’extrémité du havre, il y a un endroit foible.

Je trouvai à Péra un ambassadeur du duc de Milan, qu’on appeloit messire Benedicto de Fourlino. Le duc, qui avoit besoin de l’appui de l’empereur Sigismond contre les Vénitiens, et qui voyoit Sigismond embarrassé à défendre des Turcs son royaume de Hongrie, envoyoit vers Amurat une ambassade pour négocier un accommodement entre les deux princes.

Messire Benedicto me fit, en l’honneur de monseigneur de Bourgogne, beaucoup d’accueil; il me conta même que, pour porter dommage aux Vénitiens, il avoit contribué à leur faire perdre Salonique, prise sur eux par les Turcs; et certes en cela il fit d’autant plus mal que depuis j’ai vu des habitans de cette ville renier Jésus-Christ pour embrasser la loi de Mahomet.

Il y avoit aussi à Péra un Napolitain nommé Piètre de Naples avec qui je me liai. Celui-ci se disoit marié dans la terre du prêtre Jean, et il fit des efforts pour m’y emmener avec lui. Au reste, comme je le questionnai beaucoup sur ce pays, il m’en conta bien des choses que je vais écrire. J’ignore s’il me dit vérité ou non, mais je ne garantis rien.

Nota. La manière dont notre voyageur annonce ici la relation du Napolitain, annonce combien peu il y croyoit; et en cela le bon sens qu’il a montré jusqu’à présent ne se dément pas. Ce récit n’est en effet qu’un amas de fables absurdes et de merveilles révoltantes qui ne méritent pas d’être citées, quoiqu’on les trouve également dans certains auteurs du temps. Laissons l’auteur reprendre son discours.

Deux jours après mon arrivée à Péra je traversai le havre pour aller à Constantinople et visiter cette ville.

C’est une grande et spacieuse cité, qui a la forme d’un triangle. L’un des côtés regarde le détroit que nous appelons le Bras-de-Saint–George; l’autre a au midi un gouffre (golfe) assez large, qui se prolonge jusqu’à Galipoly. Au nord est le port.

Il existe sur la terre, dit-on, trois grandes villes dont chacune renferme sept montagnes; c’est Rome, Constantinople et Antioche. Selon moi, Rome est plus grande et plus arrondie que Constantinople. Pour Antioche, comme je ne l’ai vue qu’en passant, je ne puis rien dire sur sa grandeur; cependant ses montagnes m’ont paru plus hautes que celles des deux autres.

On donne à Constantinople, dans son triangle, dix-huit milles de tour, dont un tiers est situé du côté de terre, vers le couchant. Elle a une bonne enceinte de murailles, et surtout dans la partie qui regarde la terre. Cette portion, qu’on dit avoir six milles d’une pointe à l’autre, a en outre un fossé profond qui est en glacis, excepté dans un espace de deux cents pas, à l’une de ses extrémités, près du palais appelé la Blaquerne; on assure même que les Turcs ont failli prendre la ville par cet endroit foible Quinze ou vingt pieds en avant du fosse est une fausse braie d’un bon et haut mur.

Aux deux extrémités de ce côté il y avoit autrefois deux beaux palais qui, si l’on en juge par les ruines et les restes qui en subsistent encore, étoient très-forts. On m’a conté qu’ils ont été abattus par un empereur dans une circonstance où, prisonnier du Turc, il courut risque de la vie. Celui-ci exigeoit qu’il lui livrât Constantinople, et, en cas de refus, il menaçoit de le faire mourir. L’autre répondit qu’il préféroit la mort à la honte d’affliger la chrétienté par un si grand malheur, et qu’après tout sa perte ne seroit rien en comparaison de celle de la ville. Quand le Turc vit qu’il n’avanceroit rien par cette voie, il lui proposa la liberté, à condition que la place qui est devant Sainte–Sophie seroit abattue, ainsi que les deux palais. Son projet étoit d’affoiblir ainsi la ville, afin d’avoir moins de peine à la prendre. L’empereur consentit à la proposition, et la preuve en existe encore aujourd’hui.

Constantinople est formée de diverses parties séparées: de sorte qu’il y a plus de vide que de plein. Les plus grosses caraques peuvent venir mouiller sous ses murs, comme à Péra; elle a en outre dans son intérieur un petit havre qui peut contenir trois ou quatre galères. Il est au midi, près d’une porte où l’on voit une butte composée d’os de chrétiens qui, après la conquête de Jérusalem et d’Acre, par Godefroi de Bouillion, revenoient par le détroit. A mesure que les Grecs les passoient, ils les conduisoient dans cette place, qui est éloignée et cachée, et les y égorgeoient. Tous quoiqu’en très-grand nombre, auroient péri ainsi, sans un page qui, ayant trouvé moyen de repasser en Asie, les avertit du danger qui les menaçoit: ils se répandirent le long de la mer Noire, et c’est d’eux, à ce qu’on prétend, que descendent ces peuples gros chrétiens (d’un christianisme grossier) qui habitent là: Circassiens, Migrelins, (Mingreliens), Ziques, Gothlans et Anangats. Au reste, comme ce fait est ancien, je n’en sais rien que par ouï-dire.

Quoique la ville ait beaucoup de belles églises, la plus remarquable, ainsi que la principale, est celle de Sainte–Sophie, où le patriarche se tient, et autres gens comme chanonnes (chanoines). Elle est de forme ronde, située près de la pointe orientale, et formée de trois parties diverses; l’une souterraine, l’autre hors de terre, la troisième supérieure à celle-ci. Jadis elle étoit entourée de cloîtres, et avoit, dit-on, trois milles de circuit; aujourd’hui elle est moins étendue, et n’a plus que trois cloîtres, qui tous trois sont pavés et revêtus en larges carreaux de marbre blanc, et ornés de grosses colonnes de diverses couleurs.55 Les portes, remarquables par leur largeur et leur hauteur, sont d’airain.

Cette église possède, dit on, l’une des robes de Notre–Seigneur, le fer de la lance qui le perça, l’éponge dont il fut abreuvé, et le roseau qu’on lui mit en main. Moi je dirai que derrière le choeur on m’a montré les grandes bandes du gril où fut rôti Saint–Laurent, et une large pierre en forme de lavoir, sur laquelle Abraham fit manger, dit-on, les trois anges qui alloient détruire Sodome et Gomorre.

J’étois curieux de savoir comment les Grecs célébroient le service divin, et en conséquence je me rendis à Sainte–Sophie un jour où le patriarche officoit. L’empereur y assistoit avec sa femme, sa mère et son frère, despote de Morée.56 On y représenta un mystère, dont le sujet étoit les trois enfans que Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise. 57

L’impératrice, fille de l’empereur de Traséonde (Trébisonde), me parut une fort belle personne. Cependant, comme je ne pouvois la voir que de loin, je voulus la considérer de plus près: d’ailleurs j’étois curieux de savoir comment elle montoit à cheval; car elle étoit venue ainsi à l’église, accompagnée seulement de deux dames, de trois vieillards, ministres d’état, et de trois de ces hommes à qui les Turcs confient la garde de leurs femmes (trois eunuques). Au sortir de Sainte–Sophie elle entra dans un hôtel voisin pour y dîner; ce qui m’obligea d’attendre là qu’elle sortît, et par conséquent de passer toute la journée sans boire ni manger.

Elle parut enfin. On lui apporta un banc sur lequel elle monta. On fit approcher du banc son cheval, qui étoit superbe et couvert d’une selle magnifique. Alors un des veillards prit le long manteau qu’elle portoit, et passa de l’autre côté du cheval, en le tenant étendu sur ses mains aussi haut qu’il pouvoit. Pendent ce temps elle mit le pied sur l’étrier, elle enfourcha le cheval comme le font les hommes, et dès qu’elle fut en selle le vieillard lui jeta le manteau sur les épaules; après quoi il lui donna un de ces chapeaux longs, à pointe, usités en Grèce, et vers l’extrémité duquel étoient trois plumes d’or qui lui séyoient très-bien.

J’étois si près d’elle qu’on me dit de m’èloigner: ainsi je pus la voir parfaitement. Elle avoit aux oreilles un fermail (anneau) large et plat, orné de plusieurs pierres précieuses, et particulièrement de rubis. Elle me parut jeune, blanche, et plus belle encore que dans l’église; en un mot, je n’y eusse trouvé rien à redire si son visage n’avoit été peint, et assurément elle n’en avoit pas besoin.

Les deux dames montèrent à cheval en même temps qu’elle; elles étoient belles aussi, et portoient comme elle manteau et chapeau. La troupe retourna au palais de la Blaquerne.

Au devant de Sainte Sophie est une belle et immense place, entourée de murs comme un palais, et où jadis on faisoit des jeux. 58 J’y vis le frère de l’empereur, despote de Morée, s’exercer avec une vingtaine d’autres cavaliers. Chacun d’eux avoit un arc: ils couroient à cheval le long de l’enceinte, jetoient leurs chapeaux en avant; puis, quand ils l’avoient dépassé, ils tiroient par derrière, comme pour le percer, et celui d’entre eux dont la flèche atteignoit le chapeau de plus près étoit réputé le plus habile. C’est-là un exercice qu’ils ont adopté des Turcs, et c’est un de ceux auxquels ils cherchent à se rendre habiles.

De ce côté, près de la pointe de l’angle, est la belle église de Saint–George, qui a, en face de la Turquie, 59 une tour à l’endroit où le passage est le plus étroit.

De l’autre côté, à l’occident, se voit une très-haute colonne carrée portant des caractères tracés, et sur laquelle est une statue de Constantin, en bronze. Il tient un sceptre de la main gauche, et a le bras droit et la main étendus vers la Turquie et le chemin de Jérusalem, comme pour marquer que tout ce pays étoit sous sa loi.

Près de cette colonne il y en a trois autres, placées sur une même ligne, et d’un seul morceau chacun. Celles-ci portoient trois chevaux dorés qui sont maintenant à Venise.60

Dans la jolie église de Panthéacrator, occupée par des religieux caloyers, qui sont ce que nous appellerions en France moines de l’Observance, on montre une pierre ou table de diverses couleurs que Nicodème avott fait tailler pour placer sur son tombeau, et qui lui servit à poser le corps de Notre–Seigneur quand il le descendit de la croix. Pendant ce temps la Vierge pleuroit sur le corps; mais ses larmes, au lieu d’y rester, tombèrent toutes sur la pierre, et on les y voit toutes encore. D’abord je crus que c’étoient des gouttes de cire, et j’y portai la main pour les tâter; je me baissai ensuite, afin de la regarder horizontalement et à contre jour, et me sembla que c’estoient gouttes d’eau engellées. C’est là une chose que plusieurs personnes ont pu voir comme moi.

Dans la même église sont les tombeaux de Constantin et de sainte Hélène sa mère, placés chacun à la hauteur d’environ huit pieds, sur une colonne qui se termine comme un diamant pointu à quatre faces. On dit que les Vénitiens, pendant qu’ils eurent à Constantinople une grande puissance, tirèrent du tombeau de sainte Hélène son corps, qu’ils emportèrent à Venise, où il est encore tout entier. Ils tentèrent, dit-on, la même chose pour celui de Constantin, mais ils ne purent en venir à bout; et le fait est assez vraisemblable, puisqu’on y voit encore deux gros morceaux brisés à l’endroit qu’on vouloit rompre. Les deux tombeaux sont couleur de jaspre sur le vermeil, comme une brique (de jaspe rouge).

On montre dans l’église de Sainte–Apostole un tronçon de la colonne à laquelle fut attaché Notre–Seigneur pour être battu de verges chez Pilate. Ce morceau, plus grand que la hauteur d’un homme, est de la même pierre que deux autres que j’ai vus, l’une à Rome, l’autre à Jérusalem; mais ce dernier excède en grandeur les deux autres ensemble.

Il y a encore dans la même église, et dans des cercueils de bois, plusieurs corps saints qui sont entiers: les voit qui veut. L’un d’eux avoit eu la tête coupée; on lui en a mis une d’un autre saint Au reste les Grecs ne portent point à ces reliques le même respect que nous. Il en est de même pour la pierre de Nichodème et la colonne de Notre–Seigneur: celle-ci est seulement couverte d’une enveloppe en planches, et posée debout près d’un pilier, à main droite quand on entre dans l’église par la porte de devant.

Parmi les belles églises je citerai encore comme une des plus remarquables celle qu’on nomme la Blaquerne, parce-qu’elle est près du palais impérial, et qui, quoique petite et mal couverte, a des peintures avec pavé et revêtemens en marbre. Je ne doute pas qu’il n’y en ait plusieurs autres également dignes d’être vantées; mais je n’ai pu les visiter toutes. Les marchands (marchands Latins) en ont une où tous les jours on dit la messe à la romaine. Celle-ci est vis-à-vis le passage de Péra.

La ville a des marchands de plusieurs nations; mais aucune n’y est aussi puissante que les Vénitiens. Ils y ont un baille (baile) qui connoît seul de toutes leurs affaires, et ne dépend ni de l’empereur ni de ses officiers. C’est-là un privilège qu’ils possèdent depuis longtemps:61 on dît même que par deux fois ils ont, avec leurs galères, sauvé des Turcs la ville; pour moi je croy que Dieu l’a plus gardée pour les saintes reliques qui sont dedans que pour autre chose.

Le Turc y entretient aussi un officier pour le commerce qu’y font ses sujets, et cet officier est, de même que le baile, indépendant de l’empereur; ils y ont même le droit, quand un de leurs esclaves s’échappe et s’y réfugie, de le redemander, et l’empereur est obligé de le leur rendre.

Ce prince est dans une grande sujétion du Turc, puisque annuellement il lui paie, m’à-t-on dit, un tribut de dix mille ducats; et cette somme est uniquement pour Constantinople: car au-delà de cette ville il ne possède rien qu’un château situé à trois lieues vers le nord, et en Grèce une petite cité nommée Salubrie.

J’étois logé chez un marchand Catalan. Cet homme ayant dit à l’un des gens du palais que j’étoîs à monseigneur de Bourgogne, l’empereur me fit demander s’il étoit vrai que le duc eût pris la pucelle, ce que les Grecs ne pouvoient croire.62 Je leur en dys la vérité tout ainsi que la chose avoit esté; de quoy ils furent bien esmerveilliés.

Le jour de la Chandeleur, les marchands me prévinrent que, l’après-dinée, il devoit y avoir au palais un office solennel pareil à celui que nous faisons ce jour-là; et ils m’y conduisirent. L’emperenr étoit à l’extrémité d’une salle, assis sur une couche (un coussin): l’impératrice vit la cérémonie d’une pièce supérieure; et sont les chappellains qui chantent l’office, estrangnement vestus et habilliés, et chantent par cuer, selon leurs dois.

Quelques jours après, on me mena voir également une fête qui avoit lieu pour le mariage d’un des parens de l’empereur. Il y eut une joute à la manière du pays, et cette joute me parut bien étrange. La voici:

Au milieu d’une place on avoit planté, en guise de quintaine, un grand pieu auquel étoit attachée une planche large de trois pieds, sur cinq de long. Une quarantaine de cavaliers arrivèrent sur le lieu sans aucune pièce quelconque d’armure, et sans autre arme qu’un petit bâton.

D’abord ils s’amusèrent à courir les uns après les autres, et cette manoeuvre dura environ une demi-heure. On apporta ensuite soixante à quatre-vingts perches d’aune, telles et plus longues encore que celles dont nous nous servons pour les couvertures de nos toits en chaume. Le marié en prit une le premier, et il courut ventre à terre vers la planche, pour l’y briser. Elle plioit et branloit dans sa main; aussi la rompit-il sans effort. Alors s’élevèrent des cris de joie, et les instrumens de musique, qui étoient des nacaires, comme chez les Turcs, se firent entendre. Chacun des autres cavaliers vint de même prendre sa perche et la rompre. Enfin le marié en fit lier ensemble deux, qui à la vérité n’étoient pas trop fortes, et il les brisa encore sans se blesser.63 Ainsi finit la fête, et chacun retourna chez soi sain et sauf. L’empereur et son épouse étoient à une fenêtre pour la voir.

Je m’étois proposé de partir avec ce messire Bénédict de Fourlino, qui, comme je l’ai dit, étoit envoyé en ambassade vers le Turc par le duc de Milan. Il avoit avec lui un gentilhomme du duc, nommé Jean Visconti, sept autres personnes, et dix chevaux de suite, parce que, quand on voyage en Grèce, il faut porter sans exception tout ce dont on peut avoir besoin.

Je sortis de Constantinople le 23 Janvier 1433, et traversai d’abord Rigory, passage jadis assez fort, et formé par une vallée dans laquelle s’avance un bras de mer qui peut bien avoir vingt milles de longueur. Il y avoit une tour que les Turcs ont abattue. Il y reste un pont, une chaussée et un village de Grecs. Pour arriver à Constantinople par terre on n’a que ce passage, et un autre un peu plus bas que celui-ci, plus fort encore, et sur une rivière qui vient là se jeter dans la mer.

De Rigory j’allai à Thiras, habité pareillement par des Grecs, jadis bonne ville, et passage aussi fort que le précédent, parce qu’il est formé de même par la mer. A chaque bout du pont étoit une grosse tour. La tour et la ville, tout a été détruit par les Turcs.

De Thiras je me rendis à Salubrie. Cette ville, située à deux journées de Constantinople, a un petit port sur le golfe, qui s’étend depuis ce dernier lieu jusqu’à Galipoly. Les Turcs n’ont pu la prendre, quoique du côté de la mer elle ne soit pas forte. Elle appartient à l’empereur, ainsi que le pays jusque-là; mais ce pays, tout ruiné, n’a que des villages pauvres.

De là je vins à Chourleu, jadis considérable, détruit par les Turcs et peuplé de Turcs et de Grecs;

De Chourleu a Mistério, petite place fermée: il n’y a que des Grecs, avec un seul Turc à qui son prince l’a donnée;

De Mistério à Pirgasy, où il ne demeure que des Turcs, et dont les murs sont abattus;

De Pirgasy à Zambry, également détruite;

De Zambry à Andrenopoly (Andrinople), grande ville marchande, bien peuplée, et située sur une très-grosse rivière qu’on nomme la Marisce, à six journées de Constantinople. C’est la plus forte de toutes celles que le Turc possède dans la Grèce, et c’est celle qu’il habite le plus volontiers. Le seigneur ou lieutenant de Grèce (le gouverneur) y fait aussi son séjour, et l’on y trouve plusieurs marchands Vénitiens, Catalans, Génois et Florentins. Depuis Constantînople jusque là, le pays est bon, bien arrosé, mais mal peuplé; il a des vallées fertiles, et produit de tout, excepté du bois.

Le Turc étoit à Lessère, grosse ville en Pyrrhe, près du lieu de Thessalie où se livra la bataille entre César et Pompée, et messire Benedicto prit cette route pour se rendre auprès de lui. Nous passâmes la Marisce en bateaux, et rencontrâmes, a peu de distance, cinquante de ses femmes, accompagnées d’environ seize eunuques, qui nous apprirent qu’ils les conduisoient à Andrinople, où lui-même se proposoit de venir bientôt.

J’allaià Dymodique, bonne ville, fermée d’une double enceinte de murailles. Elle est fortifiée d’un côté par une rivière, et de l’autre par un grand et fort château construit sur une hauteur presque ronde, et qui, dans son circuit, peut bien renfermer trois cents maisons. Le château a un donjon où le Turc, m’a-t-on dit, tient son trésor.

De Dymodique je me rendis à Ypsala, assez grande ville, mais totalement détruite, et où je passai la Marisce une seconde fois. 64 Elle est à deux journées d’Andrinople. Le pays, dans tout cet espace, est marécageux et difficile pour les chevaux.

Ayne, au-delà d’Ypsala, est sur la mer, à l’embouchure de la Marisce, qui a bien en cet endroit deux milles de large. Au temps de Troye-la-Grant, ce fut une puissante cité, qui avoit son roi: maintenant elle a pour seigneur le frère du seigneur de Matelin, qui est tributaire du Turc.

Sur une butte ronde on y voit un tombeau qu’on dit être celui de Polydore, le plus jeune des fils de Priam. Le père, pendant le siège de Troie, avoit envoyé son fils au roi d’Ayne, avec de grands trésors; mais, après la destruction de la ville, le roi, tant par crainte des Grecs que par convoitise des trésors, fit mourir le jeune prince.

A Ayne je passai la Marisce sur un gros bâtiment, et me rendis à Macry, autre ville maritime à l’occident de la première, et habitée de Turcs et de Grecs. Elle est près de l’ile de Samandra, qui appartient au seigneur d’Ayne, et elle paroit avoir été autrefois très-considérable; maintenant tout y est en ruines, à l’exception d’une partie du château.

Caumissin, qu’on trouve ensuite après avoir traversé une montagne, a de bons murs, qui la rendent assez forte, quoique petite. Elle est sur un ruisseau, en beau et plat pays, fermé par d’autres montagnes à l’occident, et ce pays s’étend, dans un espace de cinq à six journées, jusqu’à Lessère.

Missy fut également et forte et bien close: mais une partie de ses murs sont abattus; tout y a été détruit, et elle n’a point d’habitans.

Péritoq, ville ancienne et autrefois considérable, est sur un golfe qui s’avance dans les terres d’environ quarante milles, et qui part de Monte–Santo, où sont tant de caloyers. Elle a des Grecs pour habitans, et pour défense de bonnes murailles, qui cependant sont entamées par de grandes brêches. De là, pour aller à Lessère, le chemin est une grande plaine. C’est près de Lessère, dit-on, que se livra la grande bataille de Thessale (de Pharsale).

Je n’allai point jusqu’à cette dernière ville. Instruits que le Turc étoit en route, nous l’attendîmes à Yamgbatsar, village construit par ses sujets. Il n’arriva que le troisième jour. Son escorte, quand il marchoit, étoit de quatre à cinq cents chevaux; mais comme il aimoit passionnément la chasse au vol, la plus grande partie de cette troupe étoit composée de fauconniers et d’ostriciers (autoursiers), gens dont il faisoit un grand cas, et dont il entretenoit, me dit-on, plus de deux mille. Avec ce goût il ne faisoit que de petites journées, et ses marches n’étoient pour lui qu’un objet d’amusement et de plaisir.

Il entra dans Yamgbatsar avec de la pluie, n’ayant pour cortége qu’une cinquantaine de cavaliers avec douze archers, ses esclaves, qui marchoient à pied devant lui. Son habillement étoit une robe de velours cramoisi, fourrée de martre zibeline, et sur la tête il portoit, comme les Turcs, un chapeau rouge; mais, pour se garantir de la pluie, par-dessus sa robe il en avoit mis une autre de velours, en guise de manteau, selon la mode du pays.

Il campa sous un pavillon qu’on avoit apporté; car nulle part on ne trouve à loger, nulle part on ne trouve de vivres que dans les grandes villes, et, en voyage, chacun est obligé de porter tout ce qui lui est nécessaire. Pour lui, il avoit un grand train de chameaux et d’autres bêtes de somme.

L’après-dinée il sortit pour aller prendre un bain, et je le vis à mon aise. Il étoit à cheval, avec son même chapeau et sa robe cramoisie, accompagné de six personnes à pied; je l’entendis même parler à ses gens, et il me parut avoir la parole lourde. C’est un prince de vingt-huit à trente ans, qui déja devient très-gras.

L’ambassadeur lui fit demander par un des siens s’il pourroit avoir de lui une audience et lui offrir les présens qu’il apportoit. Il fit réponse qu’allant à ses plaisirs il ne vouloit point entedre parler d’affaires; que d’ailleurs ses bayschas (bachas) étoient absens, et que l’ambassadeur n’avoit qu’à les attendre ou aller l’attendre lui-même dans Andrinople.

Messire Bénédict prit ce dernier parti. En conséquence nous retournâmes à Caumissin, et de là, après avoir repassé la montagne dont j’ai parlé, nous vînmes gagner un passage formé par deux hautes roches entre lesquelles coule une rivière. Pour le garder on avoit construit sur l’une des roches un fort château nommé Coulony, qui maintenant est détruit presque en entier. La montagne est en partie couverte de bois, et habité par des hommes méchans et assassins.

J’arrivai ainsi à Trajanopoly, ville bâtie par un empereur nommé Trajan, lequel fit beaucoup de choses dignes de mémoire. Il étoit fits de celui qui fonda Andrénopoly. Les Sarrasins disent qu’il avoit une oreille de mouton.65

Sa ville, qui étoit très-grande, est dans le voisinage de la mer et de la Marisce. On n’y voit plus que des ruines, avec quelques habitans. Elle a une montagne au levant et la mer au midi. L’un des ses bains porte le nom d’eau sainte.

Plus loin est Vyra, ancien château qu’on a demoli en plusieurs endroits. Un Grec m’a dit que l’église avoit trois cents chanoines. Le choeur en subsiste encore, et les Turcs en ont fait une mosquée. Ils ont aussi construit autour du château une grande ville, peuplée maintenant par eux et par des Grecs. Elle est sur une montagne près de la Marisce.

Au sortir de Vyra nous recontrâmes le seigneur (gouverneur) de la Grèce, qui, mandé par le Turc, se rendoit apprès de lui avec une troupe de cent vingt chevaux. C’est un bel homme, natif de Bulgarie, et qui a été esclave de son maître; mais comme il a le talent de bien boire, le dit maître lui a donné le gouvernement de Grèce, avec cinquante mille ducats de revenu.

Dymodique, où je revins, me parut plus belle et plus grande encore qu’à mon premier passage; et s’il est vrai que le Turc y a déposé son trésor, assurément il a raison.

Nous fûmes obligés de l’attendre onze jours dans Adrinople. Enfin il arriva le premier de carême. Le grand calife (le muphti), qui est chez eux ce qu’est le pape chez nous, alla au-devant de lui avec tous les notables de la ville: ce qui formoit une troupe très-nombreuse. Il en étoit déja assez près lorsqu’ils le rencontrèrent, et néanmoins il s’arrêta pour boire et manger, envoya en avant une partie de ces gens, et n’y entra qu’à la nuit.

J’ai eu occasion de me lier, pendant mon séjour à Andrinople, avec plusieurs personnes qui avoient vécu à sa cour, et qui, à portée de le bien connoître, m’ont donné sur lui quelques détails; et d’abord, moi qui l’ai vu plusieurs fois, je dirai que c’est un petit homme, gros et trapu, à physionomie Tartare, visage large et brun, joues élevées, barbe ronde, nez grand et courbé, petits yeux; mais il est, m’a-t-on dit, doux, bon, libéral, distribuant volontiers seigneuries et argent.

Ses revenus sont de deux millions et demi de ducats, y compris vingt-cinq mille qu’il perçoit en tributs.66 D’ailleurs, quand il leve une armée, non seulement elle ne lui coûte rien; mais il y gagne encore, parce que les troupes qu’on lui amène de Turquie en Grèce67 paient à Gallipoly le comarch, qui est de trois aspres par homme et de cinq par cheval. Il en est de même au passage de la Dunoë (du Danube). D’ailleurs, quand ses soldats vont en course et qu’ils font des esclaves, il a le droit d’en prendre un sur cinq, à son choix.

Cependant il passe pour ne point aimer la guerre, et cette inculpation me paroît assez fondée. En effet il a jusqu’à présent éprouvé de la part de la chrétienté si peu de resistance que s’il vouloit employer contre elle la puissance et les revenus dont il jouit, ce lui seroit chose facile d’en conquérir une très grande partie.68

Un de ses goûts favoris est la chasse aux chiens et aux oiseaux. Il a, dit-on, plus de mille chiens et plus de deux mille oiseaux dressés, et de diverses espèces; j’en ai vu moi-même une très-grande partie.

Il aime beaucoup à boire, et aime ceux qui boivent bien. Pour lui, il va sans peine jusqu’à dix ou douze grondils de vin: ce qui fait six ou sept quartes.69 C’est quand il a bien bu qu’il devient libéral et qu’il distribue ses grands dons: aussi ses gens sont-ils très-aises de le voir demander du vin. L’année dernière il y eut un Maure qui s’avisa de venir le prêcher sur cet objet, et qui lui représenta que cette liqueur étant défendue par le prophète, ceux qui en buvoient n’étoient pas de bons Sarrasins: pour toute réponse il le fit mettre en prison, puis chasser de ses états, avec défense d’y jamais remettre les pieds.

Au goût pour les femmes il joint celui des jeunes garçons. Il a trois cents des premières et une trentaine des autres; mais il se plaît devantage avec ceux-ci. Quand ils sont grands il les récompense par de riches dons et des seigneuries: il y en a un auquel il a donné en mariage l’une de ses soeurs, avec vingt-cinq mille ducats de revenu.

Certains personnes font monter son trésor à un demi-million de ducats, d’autres à un million. Il en a en outre un second, qui consiste en esclaves, en vaisselle, et principalement en joyaux pour ses femmes. Ce dernier article est estimé seul un million d’or. Moi, je suis convaincu que s’il tenoit sa main fermée pendant un an, et qu’il s’abstint de donner ainsi à l’aveugle, il épargneroit un million de ducats sans faire tort à personne.

De temps en temps il fait de grands exemples de justice bien remarquables; ce qui lui procure d’être parfaitement obéi tant dans son intérieur qu’au-dehors. D’ailleurs il sait maintenir son pays dans un excellent état de défense, et il n’emploie vis-à-vis de ses sujets Turcs ni taille ni aucun genre d’extorsion.70

Sa maison est composée de cinq mille personnes tant à pied qu’à cheval; mais à l’armée il n’augmente en rien leurs gages: de sorte qu’en guerre il ne depense pas plus qu’en paix.

Ses principaux officiers sont trois baschas ou visiers-bachas (visirs-bachas.) Le visir est un conseiller; le bâcha, une sorte de chef ou ordonnateur. Ces trois personnages sont chargés de tout ce qui concerne sa personne ou sa maison, et on ne peut lui parler que par leur entremise. Quand il est en Grèce, c’est le seigneur de Grèce (le gouverneur) qui a l’inspection sur les gens de guerre; quand il est en Turquie, c’est le seigneur de Turquie.

Il a donné de grandes seigneuries; mais il peut les retirer à son gré. D’ailleurs ceux auxquels il les accorde sont tenus de le servir en guerre avec un certain nombre de troupes à leurs frais. C’est ainsi que, tous les ans, ceux de Grèce lui fournissent trente mille hommes qu’il peut employer et conduire par-tout où bon lui semble; et ceux de Turquie dix mille, auxquels il n’a que des vivres à fournir. Veut-il former une armée plus considérable, la Grèce seule, m’a-t-on dit, peut alors lui donner cent vingt mille hommes; mais ceux-ci, il est obligé de les soudoyer. La paie est de cinq aspers pour un fantassin, de huit pour un cavalier.

Cependant j’ai entendu dire que sur ces cent vingt mille hommes il n’y en avoit que la moitié, c’est-à-dire les gens de cheval, qui fussent en bon état, bien armés de tarquais et d’épée; le reste est composé de gens de pied mal équippés. Celui d’entre eux qui a une épée n’a point d’arc, celui qui a un arc n’a ni épée ni arme quelconque, beaucoup même n’ont qu’un bâton. Et il en est ainsi des piétons que fournit la Turquie: la moitié n’est armée que de bâtons; cependant ces piétons Turcs sont plus estimés que les Grecs, et meilleurs soldats.

D’autres personnes dont je regarde le témoignage comme véritable m’ont dit depuis que les troupes qu’annuellement la Turquie est obligée de fournir quand le seigneur veut former son armée, montent à trente mille hommes, et celles de Grèce à vingt mille, sans compter deux ou trois mille esclaves qui sont à lui, et qu’il arme bien.

Parmi ces esclaves il y a beaucoup de chrétiens. Il y en a aussi beaucoup dans les troupes Grecques: les uns Albaniens, les autres Bulgares ou d’autres contrées. C’est ainsi que dans la dernière armée de Grèce il se trouva trois mille chevaux de Servie, que le despote de cette province envoya sous le commandement d’un de ses fils. C’est bien à regret que tous ces gens-là viennent le servir; mais ils n’oseroient refuser.

Les bâchas arrivèrent à Andrinople trois jours après leur seigneur, et ils y amenoient avec eux une partie de ses gens et de son bagage. Ce bagage consiste en une centaine de chameaux et deux cent cinquante, tant mulets que sommiers, parce que la nation ne fait point usage de chariots.

Messire Bénédict, qui desiroit avoir de lui une audience, fit demander aux bachas s’il pouvoit les-voir, et ils répondirent que non. La raison de ce refus etoit qu’ils avoient bu avec leur seigneur, et qu’ils etoient ivres ainsi que lui. Cependant ils envoyèrent le lendemain chez l’ambassadeur pour le prévenir qu’ils étoient visibles, et il se rendit aussitôt chez chacun d’eux avec des présens: telle est la coutume; on ne peut leur parler sans apporter quelque chose, et il en est de même pour les esclaves qui gardent leurs portes. Je l’accompagnai dans cette visite.

Le jour suivant, dans l’après-dînée, ils lui firent dire qu’il pouvoit venir au palais. Il monta aussitôt à cheval pour s’y rendre avec sa suite, et je me joignis à elle: mais nous étions tous à pied; lui seul avoit un cheval.

Devant la cour nous trouvâmes une grande quantité d’hommes et de chevaux. La porte étoit gardée par une trentaine d’esclaves sous le gouvernement d’un chef, et armés de bâtons. Si quelqu’un se présente pour entrer sans permission, ils lui disent de se retirer; s’il insiste, ils le chassent à coups de bâton.

Ce que nous appelons la cour du roi, les Turcs l’appellent porte du seigneur. Toutes les fois que le seigneur reçoit un message ou ambassade, ce qui lui arrive presque tous les jours, il fait porte. Faire porte est pour lui ce qu’est pour nos rois de France tenir état royal et cour ouverte, quoique cependant il y ait entre les deux cérémonies beaucoup de différence, comme je le dirai tout-à-l’heure.

Quand l’ambassadeur fut entré on le fit asseoir près de la porte avec beaucoup d’autres personnes qui attendoient que le maître sortit de sa chambre pour faire porte. D’abord les trois bachas entrèrent avec le gouverneur de Grèce et autres qu’ils appellent seigneurs. Sa chambre donnoit sur une très-grande cour. Le gouverneur alla l’y attendre. Il parut.

Son vêtement étoit, selon l’usage, une robe de satin cramoisi, par-dessus laquelle il en avoit, comme manteau, une autre de satin vert à figures, fourrée de martre zibeline. Ses jeunes garçons l’accompagnoient; mais ils ne le suivirent que jusqu’à l’entrée de la pièce, et rentrèrent. Il ne resta près de lui qu’un petit nain et deux jeunes gens qui faisoient les fous.71

Il traversa l’angle de la cour, et vint dans une galerie où l’on avoit préparé un siège pour lui. C’étoît une sorte de couche couverte en velours (un sopha), où il avoit quatre ou cinq degrés à monter. Il alla s’y asseoir à la manière Turque, comme nos tailleurs quand ils travaillent, et aussitôt les trois bachas vinrent prendre place à peu de distance de lui. Les autres officiers qui dans ces jours-là font partie de son cortège entrèrent également dans la galerie, et ils allèrent se ranger le long des murs, aussi loin de lui qu’ils le purent. En dehors, mais en face, étoient assis vingt gentilshommes Valaques, détenus à sa suite comme otages du pays. Dans l’intérieur de la salle on avoit placé une centaine de grands plats d’étain, qui chacun contenoient une pièce de mouton et du riz.

Quand tout le monde fut placé on fit entrer un seigneur du royaume de Bossène (Bosnie), lequel prétendoit que la couronne de ce pays lui apparteroit: en conséquence il étoit venu en faire hommage au Turc et lui demander du secours contre le roi. On le mena prendre place auprès des bachas; on introduisit ses gens, et l’on fit venir l’ambassadeur du duc de Milan.

Il partit suivi de ses présens, qu’on alla placer près des plats d’étain. Là, des gens préposés pour les recevoir, les purent et les levèrent au-dessus de leurs têtes aussi haut qu’ils le purent, afin que le seigneur et sa cour pussent les voir. Pendant ce temps, messire Bénédict avançoit lentement vers la galerie. Un homme de distinction vint au-devant de lui pour l’y introduire. En entrant il fit une révérence sans ôter l’aumusse qu’il avoit sur la tête; arrivé près des degrés, il en fit une autre très-profonde.

Alors le seigneur se leva: il descendit deux marches pour s’approcher de l’ambassadeur et le prit par la main. Celui-ci voulut lui baiser la sienne; mais il s’y refusa, et demanda par la voie d’un interprète Juif qui savoit le Turc et l’Italien, comment se portoit son bon frère et voisin le duc de Milan. L’ambassadeur répondit à cette question; après quoi on le mena prendre place près du Bosnien, mais à reculons, selon l’usage, et toujours le visage tourné vers le prince.

Le seigneur attendit, pour se rasseoir, qu’il fût assis. Alors les diverses personnes de service qui étoient dans la salle se mirent par terre, et l’introducteur qui l’avoit fait entrer alla nous chercher, nous autres qui formions sa suite, et il nous plaça près des Bosniens.

Pendant ce temps on attachoit au seigneur une serviette en soie; on plaçoit devant lui une pièce de cuir rouge, ronde et mince, parce que leur coutume est de ne manger que sur des nappes de cuir; puis on lui apporta de la viande cuite, sur deux plats dorés. Lorsqu’il fut servi, les gens de service allèrent prendre les plats d’étain dont j’ai parlé, et ils les distribuèrent par la salle aux personnes qui s’y trouvoient: un plat pour quatre. Il y avoit dans chacun un morceau de mouton et du riz clair, mais point de pain et rien à boire. Cependant j’aperçus dans un coin de la cour un haut buffet à gradins qui portoit un peu de vaisselle, et au pied duquel étoit un grand vase d’argent en forme de calice. Je vis plusieurs gens y boire; mais j’ignore si c’étoit de l’eau ou du vin.

Quant à la viande des plats, quelques-uns y goûtèrent; d’autres, non: mais, avant qu’ils fussent tous servis, il fallut desservir, parce que le maitre n’avoit point voulu manger. Jamais il ne prend rien en public, et il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter de l’avoir entendu parler, ou vu manger ou boire.

Il sortit, et alors se firent entendre des ménestrels (musiciens) qui étoient dans la cour, près du buffet. Ils touchèrent des instrumens et chantèrent des chansons de gestes, dans lesquelles ils célébroient les grandes actions des guerriers Turcs. A mesure que ceux de la galerie entendoient quelque chose qui leur plaisoit, ils poussoient à leur manière des cris épouvantables. J’ignorois quels étoient les instrumens dont on jouoit: j’allai dans la cour, et je vis qu’ils étoient à cordes et fort grands, Les ménestrels vinrent dans la salle, où ils mangèrent ce qui s’y trouvoit. Enfin on desservit: chacun se leva, et l’ambassadeur se retira sans avoir dit un mot de son ambassade: ce qui, pour la première audience, est de coutume.

Une autre coutume encore est que quand un ambassadeur a été présenté au seigneur, celui-ci, jusqu’à ce qu’il ait fait sa réponse, lui envoie de quoi fournir à sa dépense; et cette somme est de deux cents aspers. Le lendemain donc un des gens du trésorier, celui-là même qui étoit venu prendre messire Bénédict pour le conduire à la cour, vint lui apporter la somme: mais peu après les esclaves qui gardent là porte vinrent chercher ce qu’en pareil cas il est d’usage de leur donner, et au reste ils se contentent de peu.

Le troisième jour, les bachas lui firent savoir qu’ils étoient prêts à apprendre de lui le sujet qui l’amenoit. Il se rendit aussitôt à la cour, et je l’y accompagnai. Déja le maître avoit tenu son audience; il venoit de se retirer, et les bachas seuls étoient restés avec le béguelar ou seigneur de Grèce. Quand nous eûmes passé la porte nous les trouvâmes tous quatre assis en dehors de la galerie, sur un pièce de bois qui se trouvoit là. Ils envoyèrent dire à l’ambassadeur d’approcher. On mit par terre, devant eux, un tapis, et ils l’y firent asseoir comme un criminel qui est devant son juge. Cependant il y avoit dans le lieu une assez grande quantité de monde.

Il leur exposa le sujet de sa mission, qui consistoit, m’a-t-on dit, à prier leur maitre, de la part du duc de Milan, de vouloir bien abandonner à l’empereur Romain Sigismond la Hongrie, la Valaquie, toute la Bulgarie jusqu’à Sophie, le royaume de Bosnie, et la partie qu’il possédoit d’Albanie dépendante d’Esclavonie. Ils répondirent qu’ils ne pouvoient pour le moment en instruire leur seigneur, parce qu’il étoit occupé; mais que dans dix jours ils feroient connoitre sa réponse, s’il la leur avoit donnée. C’est encore là une chose d’usage, que dès le moment où un ambassadeur est annoncé tel, il ne peut plus parler au prince; et ce règlement a lieu depuis que le grand-père de celui-ci a péri de la main d’un ambassadeur de Servie. L’envoyé étoit venu solliciter auprès de lui quelque adoucissement en faveur de ses compatriotes, que le prince vouloit réduire en servitude. Désespéré de ne pouvoir rien obtenir, il le tua, et fut lui-même massacré à l’instant.72

Le dixième jour, nous allâmes à la cour chercher réponse. Le seigneur étoit, comme la première fois, sur son siége; mais il n’y avoit avec lui dans la galerie que ceux de ses gens qui lui servoient à manger. Je n’y vis ni buffet, ni ménestrels, ni le seigneur de Bosnie, ni les Valaques; mais seulement Magnoly, frère du duc de Chifalonie (Céphalonie), qui se conduit envers le prince comme un serviteur bien respectueux. Les bachas eux-même étoient en dehors, debout et fort loin, ainsi que la plupart des personnes que j’avois vues autrefois dans l’intérieur; encore leur nombre étoit-il beaucoup moindre.

On nous fit attendre en dehors. Pendant ce temps, le grand cadi, avec ses autres associés, rendoit justice à la porte extérieure de la cour, et j’y vis venir devant lui des chrétiens étrangers pour plaider leur cause. Mais quand le seigneur se leva, les juges levèrent aussi leur séance, et se retirèrent chez eux.

Pour lui, je le vis passer avec tout son cortége dans la grande cour; ce que je n’avois pu voir la première fois. Il portait une robe de drap d’or, verte et peu riche, et il me parut avoir la démarche vive.

Dès qu’il fut rentré dans sa chambre, les bachas, assis, comme la fois précédente, sur la pièce de bois, firent venir l’ambassadeur. Leur réponse fut que leur maitre le chargeoit de saluer pour lui son frère le duc de Milan; qu’il desireroit faire beaucoup en sa faveur, mais que sa demande en ce moment n’étoit point raisonnable; que, par égard pour lui, leur dit seigneur s’étoit souvent abstenu de faire dans le royaume de Hongrie de grandes conquêtes, qui d’ailleurs lui eussent peu coûté, et que ce sacrifice devoit suffire; que ce seroit pour lui chose fort dure de rendre ce qu’il avoit gagné par l’épée; que, dans les circonstances présentes, lui et ses soldats n’avoient, pour occuper leur courage, que les possessions de l’empereur, et qu’ils y renoncoient d’autant moins que jusqu’alors ils ne s’étoient jamais trouvés en présence sans l’avoir battu ou vu fuir, comme tout le monde le savoit.

En effet, l’ambassadeur étoit instruit de ces détails. A la dernière défaite qu’éprouva Sigismond devant Couloubath, il avoit été témoin de son désastre; il avoit même, la veille de la bataille, quitté son camp pour se rendre auprès du Turc. Dans nos entretiens il me conta sur tout cela beaucoup de particularités. Je vis également deux arbalétriers Génois qui s’étoient trouvés à ce combat, et qui me racontérent comment l’empereur et son armée repassèrent le Danube sur ces galères.

Après avoir reçu la réponse des bachas, l’ambassadeur revint chez lui; mais à peine y étoit-il arrivé qu’il reçut, de la part du seigneur, cinq mille aspres avec une robe de camocas cramoisi, doublée de boccassin jaune. Trente-six aspres valent un ducat de Venise; mais sur les cinq mille le trésorier qui les délivra en retint dix par cent pour droits de sa charge.

Je vis aussi pendant mon séjour à Andrinople un présent d’un autre genre, fait également par le seigneur à une mariée, le jour de ses noces. Cette mariée étoit la fille du béguelarbay, gouverneur de la Grèce, et c’étoit la fille d’un des bachas qui, accompagnée de trente et quelques autres femmes, avoit été chargée de le présenter. Son vêtement étoit un tissu d’or cramoisi, et elle avoit le visage couvert, selon l’usage de la nation, d’un voile très-riche et ornée de pierreries. Les dames portoient de même de magnifiques voiles, et pour habillement les unes avoient des robes de velours cramoisi, les autres des robes de drap d’or sans fourrures. Toutes étoient à cheval, jambe de-ça, jambe de là, comme des hommes, et plusieurs avoient de superbes selles.

En ayant et à la tete de la troupe marchoient treize ou quatorze cavaliers et deux ménestrels, également à cheval, ainsi que quelques autres musiciens qui portoient une trompette, un très-grand tambour et environ huit paires de timbales. Tout cela faisoit un bruit affreux. Après les musiciens venoit le présent, et après le présent, les dames.

Ce présent consistoit en soixante-dix grands plateaux d’etain chargés de différentes sortes de confitures et de compotes, et vingt-huit autres dont chacun portoit un mouton écorché. Les moutons étoient peints en blanc et en rouge, et tous avoient un anneau d’argent suspendu au nez et deux autres aux oreilles.

J’eus occasian de voir aussi dans Andrinople des chaînes de chrétiens qu’on amenoit vendre. Ils demandoient l’aumône dans les rues. Mais le coeur saigne quand on songe à tout ce qu’ils souffrent de maux.

Nous quittâmes la ville le 12 de Mars, sous la conduite d’un esclave que le seigneur avoit donné à l’ambassadeur pour l’accompagner. Cet homme nous fut en route d’une grande utilité, surtout pour les logemens; car par-tout où il demandoit quelque chose pour nous, à l’instant on s’empressoit de nous l’accorder.

Notre première journée fut à travers un beau pays, en remontant le long de la Marisce, que nous passâmes à un bac. La seconde, quoiqu’avec bons chemins, fut employée à traverser des bois. Enfin nous entrâmes dans le pays de Macédoine. Là je trouvai une grande plaine entre deux montagnes, laquelle peut bien avoir quarante milles de large, et qui est arrosée par la Marisce. J’y rencontrai quinze hommes et dix femmes enchaînés par le cou. C’étoient des habitans du royaume de Bosnie que des Turcs venoient d’enlever dans une course qu’ils avoient faite. Deux d’entre eux les menoient vendre dans Andrinople.

Peu après j’arrivai à Phéropoly,73 capitale de la Macédoine, et bâtie par le roi Philippe. Elle est sur la Marisce, dans une grande plaine et un excellent pays, où l’on trouve toutes sortes de vivres et à bon compte. Ce fut jadis une ville considérable, et elle l’est encore. Elle renferme trois montagnes, dont deux sont à une extrémité vers le midi, et l’autre au centre. Sur celle-ci étoit construit un grand château en forme de croissant allongé; mais il a été détruit. On me montra l’emplacement du palais du roi Philippe, qu’on a de même démoli, et dont les murs subsistent encore. Philippopoli est peuplée en grande partie de Bulgares qui tiennent la loi Grégoise (qui suivent la religion Grecque).

Pour en sortir je passai la Marisce sur un pont, et chevauchai pendant une journée toute entière à travers cette plaine dont j’ai parlé; elle aboutit à une montagne longue de seize à vingt milles, et couverte de bois. Ce lieu étoit autrefois infesté de voleurs, et très-dangereux à passer. Le Turc a ordonné que quiconque y habiteroit fut Franc, et en conséquence il s’y est élevé deux villages peuplés de Bulgares, et dont l’un est sur les confins de Bulgarie et de Macédoine. Je passai la nuit dans le premier.

Après avoir traversé la montagne, on trouve une plaine de six milles de long sur deux de large; puis une forêt qui peut bien en avoir seize de longueur; puis une autre grande plaine totalement close de montagnes, bien peuplée de Bulgares, et où l’on a une rivière à traverser. Enfin j’arrivai en trois jours à une ville nommée Sophie, qui fut autrefois très-considérable, ainsi qu’on le voit par les débris de ses murs rasés jusqu’à terre, et qui aujourd’hui encore est la meilleure de la Bulgarie. Elle a un petit château, et se trouve assez près d’une montagne au midi, mais située au commencement d’une grande plaine d’environ soixante milles de long sur dix de large. Ses habitans sont pour la plupart des Bulgares, et il en est de même des villages. Les Turcs n’y forment que le très-petit nombre; ce qui donne aux autres un grand desir de se tirer de servitude, s’ils pouvoient trouver qui les aidât.

J’y vis arriver des Turcs qui venoient de faire une course en Hongrie. Un Génois qui se trouvoit dans la ville, et qu’on nomme Nicolas Ciba, me raconta qu’il avoit vu revenir également ceux qui repassèrent le Danube, et que sur dix il n’y en avoit pas un qui eût à la fois un arc et une épée. Pour moi, je dirai que parmi ceux-ci j’en trouvai beaucoup plus n’ayant ou qu’un arc ou qu’une épée seulement, que de ceux qui eussent les deux armes ensemble. Les mieux fournis portoient une petite targe (bouclier) en bois. En vérité, c’est pour la chrétienté une grande honte, il faut en convenir, qu’elle se laisse subjuguer par de telles gens. Ils sont bien au-dessous de ce qu’on les croit.

En sortant de Sophie je traversai pendant cinquante milles cette plaine dont j’ai fait mention. Le pays est bien peuplé, et les habitans sont des Bulgares de religion Grecque. J’eus ensuite un pays de montagnes, qui cependant est assez bon pour le cheval; puis je trouvai en plaine une très-petite ville nommée Pirotte, située sur la Nissave. Elle n’est point fermée; mais elle a un petit château qui, d’une part est défendu par la rivière, et de l’autre par un marais. Au nord est une montagne. Il n’y a d’habitans que quelques Turcs.

Au-delà de Pirotte on retrouve un pays montagneux; après quoi l’on revient sur ses pas pour se rapprocher de la Nissave, qui traverse une belle vallée entré deux assez hautes montagnes. Au pied d’une des deux étoit la ville d’Ysvourière, aujourd’hui totalement détruite, ainsi que ses murs. On côtoie ensuite la rivière, en suivant la vallée; on trouve une autre montagne dont le passage est difficile, quoiqu’il y passe chars et charrettes. Enfin on arrive dans une vallée agréable qu’arrose encore la Nissave; et après avoir traversé la rivière sur un pont, on entre dans Nisce (Nissa).

Cette ville, qui avoit un beau château, appertenoit au despote de Servie. Le Turc l’a prise de force il y a cinq ans, et il l’a entièrement détruite; elle est dans un canton charmant qui produit beaucoup de riz. Je continuai par-delà Nissa de côtoyer la rivière; et le pays, toujours également beau, est bien garni de villages. Enfin je la passai à un bac, où je l’abandonnai. Alors commencèrent des montagnes. J’eus à traverser une longue forêt fangeuse, et, après dix journées de marche depuis Andrinople, j’arrivai à Corsebech, petite ville à un mille de la Morane (Morave.)

La Morave est une grosse rivière qui vient de Bosnie. Elle, séparé la Bulgarie d’avec la Rascie ou Servie, province qui porte également ces deux noms, et que le Turc a conquise depuis six ans.

Pour Corsebech, il avoit un petit château qu’on a détruit. Il a encore une double enceinte de murs; mais on en a démoli la partie supérieure jusqu’au-dessous des créneaux.

J’y trouvai Cénamin-Bay, capitaine (commandant) de ce vaste pays frontière, qui s’étend depuis la Valaquie jusqu’en Esclavonie. Il passe dans la ville une partie de l’année. On m’a dit qu’il étoit né Grec, qu’il ne boit point de vin, comme les autres Turcs, et que c’est un homme sage et vaillant, qui s’est fait craindre et obéir. Le Turc lui a confié le commandement de cette contrée, et il en possède en seigneurie la plus grande partie. Il ne laisse passer la rivière qu’à ceux qu’il connoît, à moins qu’ils ne soient porteurs d’une lettre du maître, ou, en son absence, du seigneur de la Grèce.

Nous vîmes là une belle personne, genti-femme du royaume de Hongrie, dont la situation nous inspira bien de la pitié. Un renégat Hongrois, homme du plus bas état, l’avoit enlevée dans une course, et il en usoit comme de sa femme. Quand elle nous aperçut elle fondit en larmes; car elle n’avoit pas encore renoncé à sa religion.

Au sortir de Corsebech, je traversai la Morave à un bac, et j’entrai sur les terres du despote de Rassie ou de Servie, pays beau et peuplé. Ce qui est en-deçà de la rivière lui appartient, ce qui se trouve au-delà est au Turc; mais le despote lui paie annuellement cinquante mille ducats de tribut.

Celui-ci possède sur la rivière et aux confins communs de Bulgarie, d’Esclavonie, d’Albanie et de Bosnie, une ville nommée Nyeuberge, qui a une mine portant or et argent tout à la fois. Chaque année elle lui donne plus de deux cent mille ducats, m’ont dit gens qui sont bien instruits: sans cela il ne seroit pas longtemps à être chassé de son pays.

Sur ma route je passai près du château d’Escalache, qui lui appartenoit. C’étoit une forte place, sur la pointe d’une montagne au pied de laquelle la Nissane se jette dans la Morave. On y voit encore une partie des murs avec une tour en forme de donjon; mais c’est tout ce qui en reste.

A cette embouchure des deux rivières le Turc tient habituellement quatre-vingts ou cent fustes, galiottes et gripperies, pour passer, en temps de guerre, sa cavalerie et son armée. Je n’ai pu les voir, parce qu’on ne permet point aux chrétiens d’en approcher; mais un homme digne de foi m’a dit qu’il y a toujours, pour les garder, un corps de trois cents hommes, et que ce corps est renouvelé de deux en deux mois.

D’Escalache au Danube il y a bien cent milles, et néanmoins, dans toute la longueur de cet espace, il n’existe d’autre forteresse ou lieu de quelque défense qu’un village et une maison que Cénaym-Bay a fait construire sur le penchant d’une montagne, avec une mosquée.

Je suivis le cours de la Morave; et, à l’exception d’un passage très-boueux qui dure près d’un mille, et que forme le resserrement de la rivière par une montagne, j’eus beau chemin et pays agréable et bien peuplé. Il n’en fut pas de même à la seconde journée: j’eus des bois, des montagnes, beaucoup de fange; néanmoins le pays continua d’être aussi beau que peut l’être un pays de montagnes. Il est bien garni de villages, et par tout on y trouve tout ce dont on a besoin.

Depuis que nous avions mis le pied en Macédoine, en Bulgarie et en Rassie, sans cesse sur notre passage j’avois trouvé que le Turc faisoit crier son ost, c’est-à-dire qu’il faisoit annoncer que quiconque est tenu de se rendre à l’armée, se tînt prêt à marcher. On nous dit que ceux qui, pour satisfaire à ce devoir, nourrissent un cheval sont exempts du comarch; que ceux des chrétiens qui veulent être dispensés de service paient cinquante aspres par tête, et que d’autres y marchent forcés; mais qu’on les prend pour augmenter le nombre.

L’on me dit aussi, à la cour du despote, que le Turc a partagé entre trois capitaines la garde et défense de ces provinces frontières. L’un, nommé Dysem–Bay, a depuis les confins de la Valaquie jusqu’à la mer Noire; Cénaym-Bay, depuis la Valaquie jusqu’aux confins de Bosnie; et Ysaac–Bay, depuis ces confins jusqu’à l’Esclavonie, c’est-à-dire tout ce qui est par delà la Morave.

Pour reprendre le récit de ma route, je dirai que je vins à une ville, ou plutôt à une maison de campagne nommée Nichodem. C’est là que le despote, a fixé son séjour, parce que le terroir en est bon, et qu’il y trouve bois, rivières et tout ce qu’il lui faut pour les plaisirs de la chasse et du vol, qu’il aime beaucoup.

Il étoit aux champs et alloit voler sur la rivière, accompagné d’une cinquantaine de chevaux, de trois de ses enfans et d’un Turc qui, de la part du maître, étoit venu le sommer d’envoyer à l’armée un de ses fils avec son contingent. Indépendamment du tribut qu’il paie, c’est-là une des conditions qui lui sont imposées. Toutes les fois que le seigneur lui fait passer ses ordres, il est obligé de lui envoyer mille ou huit cents chevaux sous le commandement de son second fils.

Il a donné à ce maitre une de ses filles en mariage, et cependant il n’y a point de jour qu’il ne craigne de se voir enlever par lui ses Etats; j’ai même entendu dire qu’on en avoit voulu inspirer de l’envie à celui-ci, et qu’il avoit répondu: “J’en tire plus que si je les possédois. Dans ce cas je serois obligé de les donner à l’un de mes esclaves, et je n’en aurois rien.”

Les troupes qu’il levoit étoient destinées contre l’Albanie, disoit-on. Déjà il en avoit fait passer dans ce pays dix mille; et voilà pourquoi il avoit près de lui si peu de monde à Lessère quand je l’y vis: mais cette première armée avoit été détruite.74

Le seigneur despote est un grand et bel homme de cinquante-huit à soixante ans; il a cinq enfans, trois garçons et deux filles. Des garçons, l’un a vingt ans, l’autre quatorze, et tous trois sont, comme leurs pere, d’un extérieur très-agréable. Quant aux filles, l’une est mariée au Turc, l’autre au comte de Seil; mais je ne les ai point vues, et ne puis rien en dire.75

Lorsque nous le rencontrâmes aux champs, ainsi que je l’ai dit, l’ambassadeur et moi nous lui prîmes la main et je la lui baisai, parce que tel est l’usage. Le lendemain nous allâmes le saluer chez lui. Sa cour, assez nombreuse, étoit composée de très-beaux hommes qui portent longs cheveux et longue barbe, vu qu’ils sont de la religion Grecque. Il y avoit dans la ville un évêque et un maître (docteur) en théologie, qui se rendoient à Constantinople, et qui étoient envoyés en ambassade vers l’empereur par le saint concile de Bâle.76

De Coursebech j’avois mis deux jours pour venir à Nicodem; de Nicodem à Belgrado j’en mis un demi. Ce ne sont jusqu’à cette dernière ville que grands bois, montagnes et vallées; mais ces valées foisonnent de villages dans lesquels on trouve beaucoup de vivres, et spécialement de bons vins.

Belgrade est en Rascie, et elle appartenoit au despote, mais depuis quatre ans il l’a cédée au roi de Hongrie, parce qu’on a craint qu’il ne la laissât prendre au Turc, comme il a laissé prendre Coulumbach. Cette perte fut un grand malheur pour la chrétienté. L’autre en seroit un plus grand encore, parce que la place est plus forte, et qu’elle peut loger jusqu’à cinq à six mille chevaux.77

Le long de ses murs, d’un côté, coule une grosse rivière qui vient de Bosnie, et qu’on nomme la Sanne; de l’autre elle a un château près ququel [sic — KTH] passe le Danube, et là, dans ce Danube; se jette la Sanne. C’est sur la pointe formée par les deux rivières qu’est bâtie la ville.

Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur, excepté du côté de terre, où il est tellement uni qu’on peut par là venir de plain pied jusqu’au bord du fossé. De ce côté encore, il y a un village qui, s’étendant depuis la Sanne jusqu’au Danube, enveloppe la ville à la distance, d’un trait d’arc.

Ce village est habité par des Rascîens. Le jour de Pâques, j’y entendis la messe en langue Sclavonne. Il est dans l’obédience de l’église Romaine, et leurs cérémonies ne diffèrent en rien des nôtres.

La place, forte par sa situation et par ses fossés, tous en glacis, a une enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent très-exactement les contours du terrain. Elle est composée de cinq forteresses, dont trois sur le terrain élevé dont je viens de parler, et deux sur la rivière. De ces deux-ci, l’une est fortifiée contre l’autre; mais toutes deux sont commandées par les trois premières.

Il y a aussi un petit port qui peut contenir quinze à vingt galères, et qui est défendu par une tour construite à chacune de ses extrémités. On le ferme avec une chaîne qui va d’une tour à l’autre. Au moins c’est ce qu’on m’a dit; car les deux rives sont si éloignées que moi je n’ai pu la voir.

Je vis sur la Sanne six galères et cinq galiottes. Elles étoient près l’une des cinq forteresses, la moins forte de toutes. Dans cette forteresse sont beaucoup de Rasciens; mais on ne leur permet point d’entrer dans les quatre autres.

Toutes cinq sont bien garnies d’artillerie. J’y ai remarqué sur-tout trois bombardes de métail (canons de bronze) dont deux étoient de deux pièces,78 et l’une d’une telle grosseur que jamais je n’en ai vu de pareille: elle avoit quarante-deux pouces de large dedans où la pierre entre (sa bouche avoit quarante-deux pouces de diamètre); mais elle me parut courte pour sa grosseur.79

Le capitaine (commandant) de la place étoit messire Mathico, chevalier de Aragouse (d’Arragon), et il avoit pour lieutenant un sien frère, qu’on appeloit le seigneur frère.

Sur le Danube, deux journées au-dessous de Belgrade, le Turc possède ce château de Coulombach, qu’il a pris au despote. C’est encore une forte place, dit-on, quoique cependant il soit aisé de l’attaquer avec de l’artillerie et de lui fermer tout secours; ce-qui est un grand désavantage. Il y entretient cent fustes pour passer en Hongrie quand il lui plaît. Le capitaine du lieu est ce Ceynam–Bay dont j’ai parlé ci-devant.

Sur le Danube encore, mais à l’opposite de Belgrade, et dans la Hongrie, le despote possède également une ville avec château. Elle lui a été donnée par l’empereur,80 avec plusieurs autres, qui lui font un revenu de cinquante mille ducats, et c’étoit à condition qu’il deviendroit son homme81 mais il obéit plus au Turc qu’à l’empereur.

Deux jours après mon arrivée dans Belgrade j’y vis entrer vingt-cinq hommes armés à la manière du pays, que le gouverneur comte Mathico y faisoit venir pour demeurer en garnison. On me dit que c’étoient des Allemands pour garder la place, tandis qu’on avoit si près des Hongrois, et des Serviens. On me répondit que les Serviens, étant sujets et tributaires du Turc, on se garderoit bien de la leur confier; et que quant aux Hongrois, ils le redoutoient tant que s’il paroissoit, ils n’oseroient la défendre contre lui, quelque forte qu’elle fût. Il falloit donc y appeler des étrangers; et cette mesure devenoit d’autant plus nécessaire que c’étoit la seule place que l’empereur possédât pour passer sur l’autre rive du Danube, ou pour le repasser en cas de besoin.

Ce discours m’étonna beaucoup; il me fit faire des réflexions sur l’étrange sujettion où le Turc tient la Macédoine et la Bulgarie, l’empereur de Constantinople et les Grecs, le despote de Rascie et ses sujets. Cette dépendance me parut chose lamentable pour la chrétienté. Et comme j’ai vécu avec les Turcs, que je connois leur manière de vivre et de combattre, que j’ai hanté des gens notables qui les ont vus de près dans leurs grandes entreprises, je me suis enhardi à écrire, selon mes lumières, quelque chose sur eux, et à montrer, sauf correction de la part de ceux qui sont plus instruits que moi, comment il est possible de reprendre les états dont ils se sont emparés, et de les battre sur un champ de bataille.

Et d’abord, pour commencer par leur personnel, je dirai que ce sont d’assez beaux hommes, portant tous de longues barbes, mais de moyenne taille et de force médiocre. Je sais bien que, dans le langage ordinaire, on dit fort comme un Turc; cependant j’ai vu une infinité de chrétiens qui, dans les choses où il faut de la force, l’emportoient sur eux; et moi-même, qui ne suis pas des plus robustes, j’en ai trouvé, lorsque les circonstances exigeoient quelque travail, de plus foibles que moi encore.

Ils sont gens diligens, se lèvent matin volontiers, et vivent de peu en compagne; se contentant de pain mal cuit, de chair crue séchée au soleil, de lait soit caillé soît non caillé, de miel, fromage, raisins, fruits, herbages, et même d’une poignée de farine avec laquelle ils feront un brouet qui leur suffira pour un jour à six ou huit. Ont-ils un cheval ou un chameau malade sans espoir de guérison, ils lui coupent la gorge et le mangent. J’en ai été témoin maintes fois. Pour dormir ils ne sont point embarassés, et couchent par terre.

Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton l’une sur l’autre, et qui descendent jusqu’aux pieds. Par-dessus celles-là ils en portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu’on nomme capinat. Le capinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et de très-fins. Ils ont des bottes qui montent jusqu’aux genoux, et de grandes braies (caleçons), qui pour les uns sont de velours cramoisi, pour d’autres de soie, de futaine, d’étoffes communes. En guerre ou en route, pour n’être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les enferment dans leurs caleçons; ce qui leur permet d’agir librement.

Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourir, courent bien et longtemps; mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit, encore ne leur donnent-ils alors que cinq ou six jointées d’orge et le double de paille picade (hachée): le tout mis dans une besace qu’ils leur pendent aux oreilles. Au point du jour, ils les brident, les nettoient, les étrillent; mais ils ne les font boire qu’à midi, puis l’après-diner, toutes les fois qu’ils trouvent de l’eau, et le soir quand ils logent ou campent; car ils campent toujours de bonne heure, et près d’une rivière, s’ils le peuvent. Dans cette dernière circonstance ils les laissent bridés encore pendant une heure, comme les mules. Enfin vient un moment où chacun fait manger le sien.

Pendant la nuit ils les couvrent de feutre ou d’autres étoffes, et j’ai vu de ces couvertures qui étoient très-belles; ils en ont même pour leurs lévriers,82 espèce dont ils sont très-curieux, et qui chez eux est belle et forte, quoiqu’elle ait de longues oreilles pendantes et de longues queues feuillées (touffues), que cependant elle porte bien.

Tous leurs chevaux sont Hongres: ils n’en gardent d’entiers que quelques-uns pour servir d’étalons, mais en si petit nombre que je n’en ai pas vu un seul. Du reste ils les sellent et brident à la jennette.83 Leurs selles, ordinairement fort riches, sont très-creuses. Elles n’ont qu’un arçon devant, un autre derrière, avec de courtes étrivières et de larges étriers.

Quant à leurs habillemens de guerre, j’ai été deux fois dans le cas de les voir, à l’occasion des Grecs renégats qui renonçoient à leur religion pour embrasser le Mahométisme: alors les Turcs font une grande fête; ils prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi nombreuse qu’il leur est possible. Or dans ces circonstances, je les ai vus porter d’assez belles brigandines (cottes d’armes) pareilles aux nôtres, à l’exception que les écailles en étoient plus petites. Leur garde-bras (brassarts) étoient de même. En un mot ils ressemblent à ces peintures où l’on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend presqu’à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulairement une étoffe de soie qui vient jusqu’à mi-jambe.

Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme elle, et qui, haut de plus d’un demi-pied, se termine en pointe.84 On le garnit de quatre clinques (lames), l’une devant, l’autre derrière, les deux autres sur les côtés, afin de garantir du coup d’épée la face, le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu’ont en France nos salades.85

Outre cette garniture de tête ils en ont assez communément une autre qu’ils mettent par-dessus leurs chapeaux ou leurs toques: c’est une coiffe de fil d’archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu’elles coûtent jusqu’à quarante et cinquante ducats, tandis que d’autres n’en coûtent qu’un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les autres, elles peuvent résister au coup de taille d’une épée.

J’ai parlé de leurs selles: ils y sont assis comme dans un fauteuil, bien enfoncés, les genoux fort haut et les étriers courts; position dans laquelle ils ne pourroient pas supporter le moindre coup de lance sans être jetés bas.

L’arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un tarquais, une épée et une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs carnes. Ce bâton a du danger quand on l’assène sur des épaules ou des bras dégarnis. Je suis même convaincu qu’un coup bien appuyé sur une tête armée de salade étourdiroit l’homme.

Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois, et ils savent très-bien s’en couvrir à cheval quand ils tirent de l’arc. C’est ce que m’ont assuré gens qui les ont long-temps pratiqués, et ce que j’ai vu par moi-même.

Leur obéissance aux ordres de leur seigneur est sans bornes. Pas un seul n’oseroit les transgresser quand il s’agiroit de la vie, et c’est principalement à cette soumission constante qu’il doit les grandes choses qu’il a exécutées et ces vastes conquêtes qui l’ont rendu maître d’une étendue de pays beaucoup plus considérable que n’est la France.

On m’a certifié que quand les puissances chrétiennes ont pris les armes contre eux, ils ont toujours été avertis à temps. Dans ce cas, le seigneur fait épier leur marche par des hommes qui sont propres à cette fonction, et il va les attendre avec son armée à deux ou trois journées du lieu où il se propose de les combattre. Croit-il l’occasion favorable, il fond sur eux tout-à-coup, et ils ont pour ces circonstances une sorte de marche qui leur est propre. Le signal est donné par un gros tambour. Alors ceux qui doivent être en tête partent les premiers et sans bruit; les autres suivent de même en silence, sans que la file soit jamais interrompue, parce que les chevaux et les hommes sont dressés à cet exercice. Dix mille Turcs, en pareil cas, font moins de tapage que ne feroient cent hommes d’armes chrétiens. Dans leurs marches ordinaires, ils ne vont jamais qu’au pas; mais dans celles-ci ils emploient le galop, et comme d’ailleurs ils sont armés légèrement, ils font du soir au matin autant de chemin qu’en trois de leurs journées communes; et voilà pourquoi ils ne pourroient porter d’armures complètes, ainsi que les Français et les Italiens: aussi ne veulent-ils en chevaux que ceux qui ont un grand pas ou qui galopent long-temps, tandis que nous il nous les faut trottant bien et aisés.

C’est par ces marches forcées qu’ils ont réussi, dans leurs différentes guerres, à surprendre les chrétiens et à les battre si complétement; c’est ainsi qu’ils ont vaincu le duc Jean, à qui Dieu veuille pardonner,86 et l’empereur Sigismond, et tout récemment encore cet empereur devant Coulumbach, où périt messire Advis, chevalier de Poulaine (Pologne).

Leur manière de combattre varie selon les circonstances. Voient-ils un lieu et une occasion favorables pour attaquer, ils se divisent en plusieurs pelotons, selon la force de leur troupe, et viennent ainsi assailir par différens côtés. Ce moyen est surtout celui qu’ils emploient en pays de bois et de montagnes, parce qu’ils ont l’art de se réunir sans peine.

D’autres fois ils se mettent en embuscade et envoient à la découverte quelques gens bien montés. Si le rapport est que l’ennemi n’est point sur ses gardes, ils savent prendre leur parti sur-le-champ et tirer avantage des circonstances. Le trouvent-ils en bonne ordonnance, ils voltigent autour de l’armée à la portée du trait, caracollent ainsi en tirant sans cesse aux hommes et aux chevaux, et le font si long-temps qu’enfin ils la mettent en désordre. Si l’on veut les poursuivre et les chasser, il fuient, et se dispersent chacun de leur côté, quand même on ne leur opposeroit que le quart de ce qu’ils sont; mais c’est dans leur fuite qu’ils sont redoutables, et c’est presque toujours ainsi qu’ils ont déconfi les chrétiens. Tout en fuyant ils ont l’àrt de tirer de l’arc si adroitement qu’ils ne manquent jamais d’atteindre le cavalier ou le cheval.

D’ailleurs chacun d’eux porte attaché à l’arçon de sa selle un tabolcan. Si le chef ou quelqu’un des officiers s’aperçoit que l’ennemi qui poursuit est en désordre, il frappe trois coups sur son instrument; chacun de son côté et de loin en loin en fait autant: en un instant tous se rassemblent autour du chef, “comme pourceaux au cry l’un de l’autre,” et, selon les circonstances, ils reçoivent en bon ordre les assaillans ou fondent sur eux par pelotons, on les attaquant de toutes parts.

Dans les batailles rangées ils emploient quelquefois une autre sorte de stratagème, qui consiste à jeter des feux à travers les chevaux de la cavalerie pour les épouvanter; souvent encore ils mettent en tête de leur ligne un grand nombre de chameaux ou de dromadaires forts et hardis; ils les chassent en avant sur les chevaux, et y jettent le désordre.

Telles sont les manières de combattre que les Turcs ont jusqu’à présent mises en usage vis-à-vis des chrétiens. Assurément je ne veux point en dire du mal ni les déprécier; j’avouerai au contraire que, dans le commerce de la vie, je les ai trouvés francs et loyaux, et que dans les occasions où il falloit du courage ils se sont bien montrés: mais cependant je n’en suis pas moins convaincu que, pour des troupes bien montées et bien commandées, ce seroit chose peu difficile de les battre; et quant à moi je déclare qu’avec moitié moins de monde qu’eux je n’hésiterois pas à les attaquer.

Leurs armées, je le sais, sont ordinairement de cent à deux cent mille hommes; mais la plupart sont à pied, et la plupart manquent, comme je l’ai dit, de tarquais, de coiffe, de masse ou d’épée; fort peu ont une armure complète.

D’ailleurs ils ont parmi eux un très-grand nombre de chrétiens qui servent forcément: Grecs, Bulgares, Macédoniens, Albanois, Esclavons, Valaques, Rasciens et autres sujets du despote de Rascie. Tous ces gens-là détestent le Turc, parce qu’il les tient dans une dure servitude; et s’ils voyoient marcher en forces contre lui les chrétiens, et sur-tout les Français, je ne doute nullement qu’ils ne lui tournassent le dos et ne le grevassent beaucoup.

Les Turcs ne sont donc ni aussi terribles, ni aussi formidables que je l’ai entendu dire. J’avoue pourtant qu’il faudroit contre eux un général bien obéi, et qui voulût spécialement prendre et suivre les avis de ceux qui connoissent leur manière de faire la guerre. C’est la faute que fit à Coulumbach, m’a-t-on-dit, l’empereur Sigismond lorsqu’il fut battu par eux. S’il avoit voulu écouter les conseils qu’on lui donna, il n’eût point été obligé de lever honteusement le siége, puisqu’il y avoit vingt-cinq à trente mille Hongrois. Ne vit-on pas deux cents arbalêtriers Lombards et Génois arrêter seuls l’effort des ennemis, les contenir, et favoriser sa retraite pendant qu’il s’embarquoit dans les galères qu’il avoit sur le Danube; tandis que six mille Valaques, qui, avec le chevalier Polonois dont j’ai parlé ci-dessus, s’étoient mis à l’écart sur une petite hauteur, furent tous taillés en pièces?

Je ne dis rien sur tout ceci que je n’aie vu ou entendu. Ainsi donc, dans le cas où quelque prince où général chrétien voudroit entreprendre la conquête de la Grèce ou même pénétrer plus avant, je crois que je puis lui donner des renseignemens utiles. Au reste je vais parler selon mes facultés; et s’il m’échappoit chose qui déplût à quelqu’un, je prie qu’on m’excuse et qu’on la regarde comme nulle.

Le souverain qui formeroit un pareil projet devroit d’abord se proposer pour but, non la gloire et la renommée, mais Dieu, la religion, et le salut de tant d’âmes qui sont dans la voie de perdition. Il faudroit qu’il fût bien assuré d’avance du paiement de ses troupes, et qu’il n’eût que des corps bien famés, de bonne volonté, et sur-tout point pillards. Quant aux moyens de solde, ce seroit, je crois, à notre saint-père le pape qu’il conviendroit de les assurer; mais jusqu’au moment où l’on entreroit sur les terres des Turcs on devroit se fair une loi de ne rien prendre sans payer. Personne n’aime à se voir dérober ce qui lui appartient, et j’ai entendu dire que ceux qui l’ont fait s’en sont souvent mal trouvés. Au reste je m’en rapporte sur tous ces détails aux princes et à messeigneurs de leur conseil; moi je ne m’arrête qu’à l’espèce de troupes qui me paroît la plus propre à l’enterprise, et avec laquelle je desirerois être, si j’avois à choisir.

Je voudrois donc, 1°. de France, gens d’armés, gens de trait, archers et arbalêtriers, en aussi grand nombre qu’il seroit possible, et composés comme je l’ai dit ci dessus; 2°. d’Angleterre, mille hommes d’Armes et dix mille archers; 3°. d’Allemagne, le plus qu’on pourroit de gentilshommes et de leurs crennequiniers à pied et a cheval. 87 Assemblez en gens de trait, archers et crennequiniers quinze à vingt mille hommes de ces trois nations, bien unis; joignéz-y deux à trois cents ribaudequins,88 et je demanderai à Dieu la grace de marcher avec eux et je réponds bien qu’on pourra les mener sans peine de Belgrade à Constantinople.

Il leur suffiroit, ainsi que je l’ai remarqué, d’une armure légère, attendu que le trait Turc n’a point de force. De près, leurs archers tirent juste et vite; mais ils ne tirent point à beaucoup près aussi loin que les nôtres. Leurs arcs sont gros, mais courts, et leurs traits courts et minces. Le fer y est enfoncé dans le bois, et ne peut ni supporter un grand coup, ni faire plaie que quand il trouve une partie découverte. D’après ceci, on voit qu’il suffiroit à nos troupes d’avoir une armure légère, c’est-à-dire un léger harnois de jambes,89 une légère brigandine ou blanc-harnois, et une salade avec bavière et visière un peu large. 90 Le trait d’un arc Turc pourrait fausser un haubergon;91 mais il sémoussera contre une brigandine ou blanc-harnois.

J’ajouterai qu’en cas de besoin nos archers pourroient se servir des traits des Turcs, et que les leurs ne pourroient se servir des nôtres, parce que la coche n’est pas assez large, et que les cordes de leurs arcs étant de nerfs, sont beaucoup trop grosses.

Selon moi, ceux de nos gens d’armes qui voudroient être à cheval devroient avoir une lance légère à fer tranchant, avec une forte épée bien affilée. Peut-être aussi leur seroit-il avantageux d’avoir une petite hache à main. Ceux d’entre eux qui seroient à pied porteroient guisarme,92deux têtes.] ou bon épieu tranchant93beaucoup plus forte que la lance ordinaire.]; mais les uns et les autres auroient les mains armées de gantelets. Quant a ces gantelets, j’avoue que pour moi j’en connois en Allemagne qui sont de cuir bouilli, dont je ferais autant de cas que de ceux qui sont en fer.

Lorsqu’on trouvera une plaine rase et un lieu pour combattre avec avantage on en profitera; mais alors on ne fera qu’un seul corps de bataille. L’avant garde et l’arriere-garde seront employées à former les deux ailes. On entremêlera par-ci par-là tout ce qu’on aura de gens d’armes, à moins qu’on ne préférât de les placer en dehors pour escarmoucher; mais on se gardera bien de placer ainsi les hommes d’armes. En avant de l’armée et sur ses ailes seront épars et semés çà et là les ribaudequins; mais il sera défendu à qui que ce soit, sous peine de la vie, de poursuivre les fuyards.

Les Turcs ont la politique d’avoir toujours des armées deux fois plus nombreuses que celles des chrétiens. Cette supériorité de nombre augmente leur courage, et elle leur permet en même temps de former différens corps pour attaquer par divers côtés à la fois. S’ils parviennent à percer, ils se précipitent en foule innombrable par l’ouverture, et alors c’est un grand miracle si tout n’est pas perdu.

Pour empêcher ce malheur on placera la plus grande quantité de ribaudequins vers les angles du corps de bataille, et l’on tâchera de se tenir serré de manière à ne point se laisser entamer. Au reste, cette ordonnance me paroit d’autant plus facile à garder qu’ils ne sont point assez bien armés pour former une colonne capable par son poids d’une forte impulsion. Leurs lances ne valent rien. Ce qu’ils ont de mieux ce sont leurs archers, et ces archers ne tirent ni aussi loin ni aussi fort que les nôtres.

Ils ont aussi une cavalerie beaucoup plus nombreuse; et leurs chevaux, quoique inférieurs en force aux nôtres, quoique moins capables de porter de lourds fardeaux, courent mieux, escarmouchent plus long-temps et ont plus d’haleine. C’est une raison de plus pour se tenir toujours bien serré, toujours bien en ordre.

Si l’on suit constamment cette méthode ils seront forcés, ou de combattre avec désavantage, et par conséquent de tout risquer, ou de faire retraite devant l’armée. Dans le cas où ils prendroient ce dernier parti, on mettra de la cavalerie à leurs trousses; mais il faudra qu’elle ne marche jamais qu’en bonne ordonnance, et toujours prête à combattre et à les bien recevoir s’ils reviennent sur leurs pas. Avec cette conduite il n’est point douteux qu’on ne les batte toujours. En suivant le contraire, ce seront eux qui nous battront, comme il est toujours arrivé.

On me dira peut-être que rester ainsi en présence et sur la défensive vis-à-vis d’eux, seroit une honte pour nous. On me dira que, vivant de peu et de tout ce qu’ils trouvent, ils nous affameroient bientôt si nous ne sortoins de notre fort pour aller les combattre.

Je répondrai que leur coutume n’est point de rester en place; qu’aujourd’hui dans un endroit, demain éloignés d’une journée et demie, ils reparoissent tout-à-coup aussi vite qu’ils ont disparu, et que, si l’on n’est point continuellement sur ses gardes, on court de gros risques. L’important est donc, du moment où on les a vus, d’être toujours en défiance, toujours prêt à monter à cheval et à se battre.

Si l’on a quelque mauvais pas à passer, on ne manquera pas d’y envoyer des gens d’armes et des gens de trait autant que le lieu permettra d’en recevoir pour combattre, et l’on aura grand soin qu’ils soient constamment en bon ordre de bataille.

Jamais n’envoyez au fourrage, ce seroit autant d’hommes perdus; d’ailleurs vous ne trouveriez plus rien aux champs. En temps de guerre les Turcs font tout transporter dans les villes.

Avec toutes ces précautions, la conquête de la Grèce94 ne sera pas une entreprise extrêmement difficile, pourvu, je le répète, que l’armée fasse toujours corps, qu’elle ne se divise jamais, et ne veuille point envoyer de pelotons à la poursuite de l’ennemi. Si l’on me demande comment on aura des vivres, je dirai que la Grèce et la Rassie ont des rivières navigables, et que la Bulgarie, la Macédoine et les provinces Grecques sont fertiles.

En avançant ainsi toujours en masse, on forcera les Turcs à reculer, et il faudra qu’ils choisissent entre deux extrémités, comme je l’ai déja dit, ou de repasser en Asie et d’abandonner leurs biens, leurs femmes et leurs enfans, puisque le pays n’est point de défense, ainsi qu’on l’a pu voir par la description que j’en ai donnée, ou de risquer une bataille, comme ils l’ont fait toutes les fois qu’ils ont passé le Danube.

Je conclus qu’avec de bonnes troupes composées des trois nations que j’ai nommées, Français, Anglais et Allemands, on sera sûr du succès, et que si elles sont en nombre suffisant, bien unies et bien commandées, elles iront par terre jusqu’à Jerusalem. Mais je reprends mon récit.

Je traversai le Danube à Belgrade. Il étoit en ce moment extraordinairement gonflé, et pouvoit bien avoir douze milles de large. Jamais, de mémoire d’homme, on ne lui avoit vu une crue pareille. Ne pouvant me rendre à Boude (Bude) par le droit chemin, j’allai à une ville champêtre (un village) nommée Pensey. De Pensey j’arrivai par la plaine la plus unie que je connoisse, et après avoir traversé en bac une rivière à Beurquerel, ville qui appartient au despote de Rassie, et où je passai deux autres rivières sur un pont. De Beurquerel je vins à Verchet, qui est également au despote, et là je passai la Tiste (la Teisse), rivière large et profonde. Enfin je me rendis à Ségading (Ségédin) sur la Tiste.

Dans toute la longueur de cette route, à l’exception de deux petits bois qui étoient enclos d’un ruisseau, je n’ai pas vu un seul arbre. Les habitans n’y brûlent que de la paille ou des roseaux qu’ils ramassent le long des rivières ou dans leurs nombreux marécages. Ils mangent, au lieu de pain, des gâteaux tendres; mais ils n’en ont pas beaucoup à manger.

Ségédin est une grande ville champêtre, composée d’une seule rue qui m’a paru avoir une lieue de longueur environ. Elle est dans un terroir fertile, abondant en toutes sortes de denreés. On y prend beaucoup de grues et de bistardes (outardes), et j’en vis un grand marché tout rempli; mais on les y apprête fort malproprement, et on les mange de même. La Teisse fournit aussi quantité de poissons, et nulle part je n’ai vu rivière en donner d’aussi gros.

On y trouxe également une grande quantité de chevaux sauvages à vendre; mais on sait les domter et les apprivoiser, et c’est une chose curieuse à voir. On m’a même assuré que qui en voudroit trois ou quatre mille, les trouveroit dans la ville. Ils sont à si bon marché que pour dix florins de Hongrie on auroit un très-beau roussin (cheval de voyage).

L’empereur, m’a-t-on dit, avoit donné Ségédin à un évêque. J’y vis ce prélat, et me sembla homme de grosse conscience. Les cordelîers ont dans la ville une assez belle église. J’y entendis le service. Ils le font un peu à la Hongroise.

De Ségédin je vins à Paele (Pest), assez bonne ville champêtre sur le Danube, vis-à-vis Bude. D’une ville à l’autre le pays continue d’être, bon et uni. On y trouve une quantité immense de haras de jumens, qui vivent abandonnées à elles-mêmes en pleine campagne, comme les animaux sauvages; et telle est la raison qui fait qu’on en voit tant au marché de Ségédin.

A Pest je traversai le Danube et entrai dans Bude sept jours après mon départ de Belgrade.

Bude, la principale ville de Hongrie, est sur une hauteur beaucoup plus longue que large. Au levant elle a le Danube, au couchant un vallon, et au midi un palais qui commande la porte de la ville, palais qu’a commencé l’empereur, et qui, quand on l’aura fini, sera grand et fort. De ce côté, mais hors des murs, sont de très beaux bains chauds. Il y en a encore au levant, le long du Danube, mais qui ne valent pas les autres.

La ville est gouvernée par des Allemands, tant pour les objets de justice et de commerce que pour ce qui regarde les différentes professions. On y voit beaucoup de Juifs qui parlent bien Français, et dont plusieurs sont de ceux qu’on a chassés de France. J’y trouvai aussi un marchand d’Arras appelé Clays Davion; il faisoit partie d’un certain nombre de gens de métier que l’empereur Sigismond avoit amenés de France. Clays travailloit en haute-lice.95

Les environs de Bude sont agréables, et le terroir est fertile en toutes sortes de denrées, et spécialement en vins blancs qui ont un peu d’ardeur: ce qu’on attribue aux bains chauds du canton et au soufre sur lequel les eaux coulent. A une lieue dé la ville se trouve le corps de saint Paul, hermite, qui s’est conservé tout entier.

Je retournai à Pest, où je trouvai également six à huit familles Françaises que l’empereur y avoit envoyées pour construire sur le Danube, et vis-à-vis de son palais une grande tour. Son dessein étoit d’y mettre une chaîne avec laquelle il pût fermer la rivière. On seroit tenté de croire qu’il a voulu en cela imiter la tour de Bourgogne qui est devant le château de l’Ecluse; mais ici je ne crois pas que le projet soit exécutable: la rivière est trop large. J’eus la curiosité d’aller visiter la tour. Elle avoit déja une hauteur d’environ trois lances, et l’on voyoit à l’entour une grande quantité de pierres taillées; mais tout étoit resté là, parce que les premiers maçons qui avoient commencé l’ouvrage étoient morts, disoit-on, et que ceux qui avoient survécu n’en savoient pas assez pour le continuer.

Pest a beaucoup de marchands de chevaux, et qui leur en demanderoit deux mille bons les y trouveroit. Ils les vendent par écurie composée de dix chevaux, et chaque écurie est de deux cents florins. J’en ai vu plusieurs dont deux ou trois chevaux seuls valoient ce prix. Ils viennent la plupart des montagnes de Transylvanie, qui bornent la Hongrie au levant. J’en achetai un qui étoit grand coureur: ils le sont presque tous. Le pays leur est bon par la quantité d’herbages qu’il produit; mais ils ont le défaut d’être un peu quinteux, et spécialement mal aisés à ferrer. J’en ai même vu qu’on étoit alors obligé d’abattre.

Les montagnes dont je viens de parler ont des mines d’or et de sel qui tous les ans rapportent au roi chacune cent mille florins de Hongrie. Il avoit abandonné celle d’or au seigneur de Prusse et au comte Mathico, à condition que le premier garderoit la frontière contre le Turc, et le second Belgrade. La reine s’étoit réservé le revenu de celle du sel.

Ce sel est beau. Il se tire d’une roche et se taille en forme de pierre, par morceaux d’un pied de long environ, carrés, mais un peu convexes en dessus. Qui les verroit dans un chariot les prendroit pour des pierres. On le broie dans un mortier, et il en sort passablement blanc, mais plus fin et meilleur que tous ceux que j’ai goûtés ailleurs.

En traversant la Hongrie j’ai souvent rencontré des chariots qui portoient six, sept ou huit personnes, et où il n’y avoit qu’un cheval d’attelé; car leur coutume, quand ils veulent faire de grandes journées, est de n’en mettre qu’un. Tous ont les roues de derrière beaucoup plus hautes que celles de devant. Il en est de couverts à la manière du pays, qui sont très-beaux et si légers qu’y compris les roues un homme, ce me semble, les porteroit sons peine suspendus à son cou. Comme le pays est plat et très-uni, rien n’empêche le cheval de trotter toujours. C’est à raison de cette égalité de terrain que, quand on y laboure, on fait des sillons d’une telle longueur que c’est une merveille à voir.

Jusqu’à Pest je n’avois point eu de domestique; là je m’en donnai un, et pris à mon service un de ces compagnons maçcons [sic — KTH] Français qui s’y trouvoient. Il étoit de Brai-sur-Sommé.

De retour à Bude j’allai, avec l’ambassadeur de Milan, saluer le grand comte de Hongrie, titre qui répond à celui de lieutenant de l’empereur. Le grand comte m’accueillit d’abord avec beaucoup de distinction, parce qu’à mon habit il me prit pour Turc; mais quand il sut que j’étois chrétien il se refroidit un peu. On me dit que c’étoit un homme peu sûr dans ses paroles, et aux promesses duquel il ne falloit pas trop se fier. C’est un peu là en général ce qu’on reproche aux Hongrois; et, quant à moi, j’avoue que, d’après l’idée que m’ont donnée d’eux ceux que j’ai hantés, je me fierois moins à un Hongrois qu’à un Turc.

Le grand comte est un homme âgé. C’est lui, m’a-t-on dit, qui autrefois arrêta Sigismond, roi de Behaigne (Bohême) et de Hongrie, et depuis empereur; c’est lui qui le mit en prison, et qui depuis l’en tira par accommodement.

Son fils venoit d’épouser une belle dame Hongroise. Je le vis dans une joute qui, à la manière du pays, eut lieu sur de petits chevaux et avec des selles basses. Les jouteurs étoient galamment habillés, et ils portoient des lances fortes et courtes. Ce spectacle est très-agréable. Quand les deux champions se touchent il faut que tous deux, ou au moins l’un des deux nécessairement, tombent à terre. C’est là que l’on connoît sûrement ceux qui savent se bien tenir en selle.96

Quand ils joutent à l’estrivée pour des verges d’or, tous les chevaux sont de même hauteur; toutes les selles sont pareilles et tirées au sort, et l’on joute par couples toujours paires, un contre un. Si l’un des deux adversaires tombe, le vainqueur est obligé de se retirer, et il ne joute plus.

Jusqu’à Bude j’avois toujours accompagné l’ambassadeur de Milan; mais, avant de quitter la ville, il me prévint qu’en route il se sépareroit de moi pour se rendre auprès du duc. D’après cette annonce j’allai trouver mon Artésien Clays Davion, qui me donna, pour Vienne en Autriche, une lettre de recommendation adressée à un marchand de sa connoissance. Comme je m’étois ouvert à lui, et que je n’avois cru devoir lui cacher ni mon état et mon nom, ni le pays d’où je venois, et l’honneur que j’avois d’appartenir à monseigneur le duc (duc de Bourgogne), il mit tout cela dans la lettre à son ami, et je m’en trouvai bien.

De Bude je vins à Thiate, ville champêtre où le roi se tient volontiers, me dit-on; puis, à Janiz, en Allemand Jane, ville sur le Danube. Je passai ensuite devant une autre qui est formée par une île du fleuve, et qui avoit été donnée par l’empereur à l’un des gens de monseigneur de Bourgogne, que je crois être messire Rénier Pot. Je passai par celle de Brut, située sur une rivière qui sépare le royaume de Hongrie d’avec le duché d’Autriche. La rivière coule à travers un marais où l’on a construit une chaussée longue et étroite. Ce lieu est un passage d’une grande importance; je suis même persuadé qu’avec peu de monde on pourroit le défendre et le fermer du côté de l’Autriche.

Deux lieues par-delà Brut l’ambassadeur de Milan se sépara de moi: il se rendit vers le duc son maître, et moi à Vienne en Autriche, où j’arrivai après cinq jours de marche.

Entré dans la ville, je ne trouvai d’abord personne qui voulût me loger, parce qu’on me prenoit pour un Turc. Enfin quelqu’un, par aventure, m’enseigna une hôtellerie où l’on consentit à me recevoir. Heureusement pour moi le domestique que j’avois pris à Pest savoit le Hongrois et le haut Allemand, et il demanda qu’on fit venir le marchand pour qui j’avois une lettre. On alla le chercher. Il vint, et non seulement il m’offrit tous ces services, mais il alla instruire monseigneur le duc Aubert,97 cousin-germain de mondit seigneur qui aussitôt dépêcha vers moi un poursuivant,98 et peu après messire Albrech de Potardof.

II n’y avoit pas encore deux heures que j’étois arrivé quand je vis messire Albrech descendre de cheval à la porte de mon logis, et me demander. Je me crus perdu. Peu avant mon départ pour les saints lieux, moi et quelques autres nous l’avions arrêté entre Flandres et Brabant, parce que nous l’avions cru sujet de Phédérich d’Autriche, [Sidenote: Frédéric, duc d’Autriche, empereur après Albert II.] qui avoit défié mondit seigneur; et je ne doutai pas qu’il ne vînt m’arrêter à mon tour, et peut-être faire pis encore.

Il me dit que mondit seigneur d’Autriche, instruit que j’étois serviteur de mondit seigneur le duc, l’envoyoit vers moi pour m’offrir tout ce qui dépendoit de lui; qu’il m’invitoit à le demander aussi hardiment que je le ferois envers mondit seigneur, et qu’il vouloit traiter ses serviteurs comme il feroit les siens même. Messire Albrech parla ensuite en son nom: il me présenta de l’argent, m’offrit des chevaux et autres objets; en un mot il me rendit le bien pour le mal, quoiqu’après tout cependant je n’eusse fait envers lui que ce que l’honneur me permettoit et m’ordonnoit même de faire.

Deux jours après, mondit seigneur d’Autriche m’envoya dire qu’il vouloit me parler; et ce fut encore messire Albrech qui vint me prendre pour lui faire la révérence. Je me présentai à lui au moment où il sortoit de la messe, accompagné de huit ou dix vieux chevaliers notables. A peine l’eus-je salué qu’il me prit la main sans vouloir permetter que je lui parlasse à genoux. Il me fit beaucoup de questions, et particulièrement sur mondit seigneur; ce qui me donna lieu de présumer qu’il l’aimoit tendrement.

C’étoit un homme d’assez grande taille et brun; mais doux et affable, vaillant et libéral, et qui passoit pour avoir toutes sortes de bonnes qualités. Parmi les personnes qui l’accompagnoient étoient quelques seigneurs de Bohème que les Houls en avoient chassés parce qu’ils ne vouloient pas être de leur religion.99

Il se présenta également à lui un grand baron de ce pays, appelé Paanepot, qui, avec quelques autres personnes, venoit, au nom des Hussites, traiter avec lui et demander la paix. Ceux-ci se proposoient d’aller au secours du roi de Pologne contre les seigneurs de Prusse, et ils lui faisoient de grandes offres, m’a-t-on dit, s’il vouloit les seconder; mais il répondit, m’a-t-on encore ajouté, que s’ils ne se soumettoient à la loi de Jésus-Christ, jamais, tant qu’il seroit en vie, il ne feroit avec eux ni paix ni trêve.

En effet, au temps où il leur parloit les avoit déja battus deux fois. Il avoit repris sur eux toute la Morane (Moravie), et, par sa conduite et sa vaillance, s’étoit agrandi à leurs dépens.

Au sortir de son audience je fus conduite à celle de la duchesse, grande et belle femme, fille de l’empereur, et par lui héritière du royaume de Hongrie et de Bohème, et des autres seigneuries qui en dépendent. Elle venoit tout récemment d’accoucher d’une fille; ce qui avoit occasionné des fêtes et des joutes d’autant plus courues, que jusque-là elle n’avoit point eu d’enfans.

Le lendemain mondit seigneur d’Autriche m’envoya inviter à dîner par messire Albrech, et il me fit manger à sa table avec un seigneur Hongrois et un autre Autrichien. Tous ses gens sont à gages, et personne ne mange avec lui que quand on est en prévenu par son maître d’hôtel.

La table étoit carrée. La coutume est qu’on n’y apporte qu’un plat à la fois, et que celui qui s’en trouve le plus voisin en goûte le premier. Cet usage tient lieu d’essai.100 On servit chair et poisson, et sur-tout beaucoup de différentes viandes fort épicées, mais toujours plat à plat.

Après le dîner on me mena voir les danses chez madame la duchesse. Elle me donna un chapeau de fil d’or et de soie, un anneau et un diamant pour mettre sur ma tête, selon la coutume du pays. Il y avoit là beaucoup de noblesse en hommes et en femmes; j’y vis des gens très-aimables, et les plus beaux cheveux qu’on puisse porter.

Quand j’eus été là quelque temps, un gentilhomme nommé Payser, qui, bien qu’il ne fût qu’écuyer,101 étoit chambellan et garde des joyaux de mondit seigneur d’Autriche, vint de sa part me prendre pour me les montrer. Il me fit voir la couronne de Bohème, qui a d’assez belles pierreries, et entr’autres un rubis, le plus considérable que j’aie vu. Il m’a paru plus gros qu’une grosse datte; mais il n’est point net, et offre quelques cavités dans le fond desquelles on aperçoit des taches noires.

De là ledit garde me mena voir les waguebonnes,102 que mondit seigneur avoit fait construire pour combattre les Bohémiens. Je n’en vis aucun qui pût contenir plus de vingt hommes; mais on me dit qu’il y en avoit un qui en porteroit trois cents, et auquel il ne falloit pour le traîner que dix-huit chevaux.

Je trouvai à la cour monseigneur de Valse, gentil chevalier, et le plus grand seigneur de l’Autriche après le duc; j’y vis messire Jacques Trousset, joli chevalier de Zoave (Souabe): mais il y en avoit un autre, nommé le Chant, échanson né de l’Empire, qui, ayant perdu à la bataille de Bar un sien frère et plusieurs de ses amis, et sachant que j’étois à monseigneur le duc, me fit épier pour savoir le jour de mon départ et me saisir en Bavière lorsque j’y passerois. Heureusement pour moi monseigneur d’Autriche fut instruit de son projet. Il le congédia, et me fit rester à Vienne plus que je ne comptois, pour attendre le départ de monseigneur de Valse et de messire Jacques, avec lesquels je partis.

Pendant mon séjour j’y vis trois de ces joutes dont j’ai parlé, à petits chevaux et à selles basses. L’une eut lieu à la cour, et les deux autres dans les rues; mais à celles-ci, plusieurs de ceux qui furent renversés tombèrent si lourdement qu’ils se blessèrent avec danger.

Mondit seigneur d’Autriche me fit offrir en secret de l’argent. Je reçus les même offres de messire Albert et de messire Robert Daurestof, grand seigneur du pays, lequel, l’année d’auparavant, étoit allé en Flandre déguisé, et y avoit vu mondit seigneur le duc, dont il disoit beaucoup de bien. Enfin j’en reçus de trèsvives d’un poursuivant Breton-bretonnant (Bas–Breton) nommé Toutseul, qui, après avoir été au service de l’amiral d’Espagne, étoit à celui de mondit seigneur d’Autriche. Ce Breton venoit tous les jours me chercher pour aller à la messe, et il m’accompagnoit par-tout où je voulois aller. Persuadé que j’avois dû dépenser en route tout ce que j’avois d’argent, il vint, peu avant mon départ, m’en présenter cinquante marcs qu’il avoit en émaux. Il insista beaucoup pour que je les vendisse à mon profit; et comme je refusois également de recevoir et d’emprunter, il me protesta que jamais personne n’en sauroit rien.

Vienne est une ville assez grande, bien fermée de bons fossés et de hauts murs, et où l’on trouve de riches marchands et des ouvriers de toute profession. Au nord elle a le Danube qui baigne ses murs. Le pays aux environs est agréable et bon, et c’est un lieu de plaisirs et d’amusemens. Les habitans y sont mieux habillés qu’en Hongrie, quoiqu’ils portent tous de gros pourpoints bien épais et bien larges.

En guerre, ils mettent par-dessus le pourpoint un bon haubergeon, un glaçon,103 un grand chapeau de fer et d’autres harnois à la mode du pays.

Ils ont beaucoup de crennequiniers. C’est ainsi qu’en Autriche et en Bohème on nomme ceux qu’en Hongrie on appelle archers. Leurs arcs sont semblables à ceux des Turcs, quoiqu’ils ne soient ni si bons ni si forts; mais ils ne les manient point aussi bien qu’eux. Les Hongrois tirent avec trois doigts, et les Turcs avec le pouce et l’anneau.

Quand j’allai prendre congé de mondit seigneur d’Autriche et de madame, il me recommanda lui-même à mes deux compagnons de voyage, messire Jacques Trousset et mondit seigneur de Walsce, qui alloit se rendre sur la frontière de Bohème où il commandoit. Il me fit demander de nouveau si j’avois besoin d’argent. Je lui répondis, comme je l’àvois déja fait à ceux qui m’en avoient offert, qu’à mon départ mondit seigneur le duc m’en avoit si bien pourvu qu’il m’en restoit encore pour revenir auprès de lui; mais je lui demandai un saufconduit, et il me l’accorda.

Le Danube, depuis Vienne jusqu’à trois journées pardelà, a son cours dirigé vers le levant; depuis Bude et même au-dessus, jusqu’à la pointe de Belgrade, il coule au midi. Là, entre la Hongrie et la Bulgarie, il reprend sa direction au levant, et va, dit-on, se jeter dans la mer Noire à Mont–Castre.

Je partis de Vienne dans la compagnie de mondit seigneur de Valse et de messire Jacques Trousset. Le premier se rendit à Lints, auprès de son épouse; la second dans sa terre.

Après deux journées de marche nous arrivâmes à Saint–Polquin (Saint Pelten), où se font les meilleurs couteaux du pays. De là nous vînmes à Mélich (Mæleh) sur le Danube, ville où l’on fabrique les meilleures arbalètes, et qui a un très-beau monastère de chartreux; puis à Valse, qui appartient audit seigneur, et dont le château, construit sur une roche élevée, domine le Danube. Lui-même me montra les ornemens d’autel qu’a le lieu. Jamais je n’en ai vu d’aussi riches en broderie et en perles. J’y vis aussi des bateaux qui remontoient le Danube, tirés par des chevaux.

Le lendemain de notre arrivée, un gentilhomme de Bavière vint saluer mondit seigneur de Valse. Messire Jacques Trousset, averti de sa venue, annonça qu’il alloit le faire pendre à une aubépine qui étoit dans le jardin. Mondit seigneur accourut aussitôt, et le pria de ne point lui faire chez lui un pareil affront. S’il vient jusqu’à moi, répondit messire, il ne peut l’échapper, et sera pendu. Ledit seigneur courut donc au devant du gentilhomme; il lui fit un signe, et celui-ci se retira. La raison de cette colère est que messire Jacques, ainsi que la plupart des gens qu’il avoit avec lui, étoit de la secrète compagnie, et que le gentilhomme, qui en étoit aussi, avoit méusé.104

De Valse nous allâmes à Oens (Ens), sur la rivière de ce nom; à Evresperch, qui est sur le même rivière, et du domaine de l’évêque de Passot (Passau); puis à Lins (Lintz), très-bonne ville, qui a un château sur le Danube, et qui n’est pas éloignée de la frontière de Bohème. Elle appartient à monseigneur d’Autriche, et a pour gouverneur ledit seigneur de Valse.

J’y vis madame de Valse, très-belle femme, du pays de Bohème, laquelle me fit beaucoup d’accueil. Elle me donna un roussin d’un excellent trot, un diamant pour mettre sur mes cheveux, à la mode d’Autriche, et un chapeau de perles orné d’un anneau et d’un rubis.105

Mondit seigneur de Valse restant à Lintz avec son épouse, je partis dans la compagnie de messire Jacques Trousset, et vins à Erfort, qui appartient au comte de Chambourg. Là finit l’Autriche, et depuis Vienne jusque-là nous avions mis six journées. D’Erfort nous allâmes à Riet, ville de Bavière, et qui est au duc Henri; à Prenne, sur la rivière de Sceine; à Bourchaze, ville avec château sur la même rivière, ou nous trouvâmes le duc; à Mouldrouf, où nous passâmes le Taing. Enfin, après avoir traversé le pays du duc Louis de Bavière, sans être entrés dans aucune de ses ville, nous arrivâmes à Munèque (Munich), la plus jolie petite ville que j’aie jamais vue, et qui appartient au duc Guillaume de Bavière.

A Lanchperch je quittai la Bavière pour entrer en Souabe, et passai par Meindelahan (Mindelheim), qui est au duc; par Mamines (Memingen), ville d’Empire, et de là à Walpourch, l’un des châteaux de messire Jacques. Il ne s’y rendit que trois jours après moi, parce qu’il vouloit aller visiter dans le voisinage quelques-uns de ses amis; mais il donna ordre à ses gens dé me traiter comme ils le traiteroient lui-même.

Quand il fut revenu nous partîmes pour Ravespourch (Rawensburg), ville d’Empire; de là à Martorf, à Mersporch (Mersbourg), ville de l’évêque de Constance, sur le lac de ce nom. Le lac en cet endroit peut bien avoir en largeur trois milles d’Italie. Je le traversai et vins à Constance, où je passai le Rhin, qui commence à prendre là son nom en sortant du lac.

C’est dans cette ville que se sépara de moi messire Jacques Trousset. Ce chevalier, l’un des plus aimable et des plus vaillans de l’Allemagne, m’avoit fait l’honneur et le plaisir de m’accompagner jusque-là pour égard pour mondit seigneur le duc; il m’eût même escorté plus loin, sans un fait d’armes auquel il s’étoit engagé: mais il me donna pour le suppléer un poursuivant, qu’il chargea de me conduire aussi loin que je l’exigerois.

Ce fait d’armes étoit une enterprise formée avec le seigneur de Valse. Tous deux s’aiment comme frères, et il devoient jouter à fer de lance, avec targe et chapeau de fer, selon l’usage du pays, treize contre treize, tous amis et parens. Il est parfaitement muni d’armes pour joutes et batailles. Lui-même me les avoit montrées dans son château de Walporch. Je pris congé de lui, et le quittai avec bien du regret.

De Constance je vins à Etran (Stein), où je passai le Rhin; à Chaufouze (Schaffouse), ville de l’empereur; à Vualscot (Waldshutt); à Laufemberg (Lauffembourg); à Rinbel (Rhinfeld), toutes trois au duc Frédéric d’Autriche, et à Bâle, autre ville de l’Empereur où il avoir envoyé comme son lieutenant le duc Guillaume de Bavière, parce que le saint concile y étoit assemblé.

Le duc voulut me voir, ainsi que madame la duchesse son épouse. J’assistai à une session du concile où furent présens monseigneur le cardinal de Saint–Ange, légat de notre saint père la pape Eugène; sept autres cardinaux, plusieurs patriarches, archevêques et évêques. J’y vis des gens de mondît seigneur le duc, messire Guillebert de Lannoy, seigneur de Villerval, son ambassadeur; maître Jean Germain, et l’évêque de Châlons. J’eus un entretien avec ledit légat, qui me fit beaucoup de questions sur les pays que j’avois vus, et particulièrement sur la Grèce; il me parut avoir fort à coeur la conquête de ce pays, et me recommanda de répéter à mondit seigneur, touchant cette conquête, certaines choses que je lui avois racontées.

A Bâle je quittai mon poursuivant, qui retourna en Autriche; et moi, après avoir traversé la comté de Férette, qui est au duc Frédéric d’Autriche, et passé par Montbéliart, qui est à la comtesse de ce nom, j’entrai dans la comté de Bourgogne (la Franche-comté), qui appartient à monseigneur le duc, et vins à Besançon.

Je le croyois en Flandre, et en conséquence, voulant me rendre près de lui par les marches (frontières) de Bar et de Lorraine, je pris la route de Vésou; mais à Villeneuve j’appris qu’il étoit à l’entrée de Bourgogne, et qu’il avoit fait assiéger Mussi-l’Evêque. Je me rendis donc par Aussonne à Dijon, où je trouvai monseigneur le chancelier de Bourgogne, avec qui j’allai me présenter devant lui. Ses gens étoient au siége, et lui dans l’abbaye de Poitiers.

Je parus en sa présence avec les mêmes habillemens que j’avois au sortir de Damas, et j’y fis conduire le cheval que j’avois acheté dans cette ville, et qui venoit de m’amener en France. Mondit seigneur me reçut avec beaucoup de bonté. Je lui présentai mon cheval, mes habits, avec le koran et la vie de Mahomet en Latin, que m’avoit donnés à Damas, le chapelain du consul de Venise. Il les fit livrer à maître Jean Germain pour les examiner; mais onc depuis je n’en ai entendu parler. Ce maître Jean étoit docteur en théologie: il a été évêque de Châlons-sur-Saone et chevalier de la toison.106

Je me suis peu étendu sur la description du pays depuis Vienne jusqu’ici, parce qu’il est connu; quant aux autres que j’ai parcourus dans mon voyage, si j’en publie la relation j’avertis ceux qui la liront que je l’ai entreprise, non par ostentation et vanité, mais pour instruire et guider les personnes qu’un même desir conduiroit dans ces contrées, et pour obéir à mon très-redouté seigneur monseigneur le duc, qui me l’a ordonné. J’àvois rapporté un petit livret où en route j’écrivois toutes mes aventures quand j’en avois le temps, et c’est d’après ce mémorial que je l’ai rédigée. Si elle n’est pas composée aussi bien que d’autres pourroient le faire, je prie qu’on m’excuse.

15 La Bourgogne étoit divisée en deux parties, duché et comté. Cette dernière, qui depuis fut connue sous le nom de Franche–Comté, commença dès-lors à prendre ce nom; voilà pourquoi l’auteur désigne à la fois Philippe et comme duc de Bourgogne, et comme comte de Bourgogne.

16 En 1414, Sigismond, élu empereur, avoit reçu la couronne d’argent à Aix-la-Chapelle. Au mois de Novembre 1431, peu avant le passage de notre voyageur, il avoit reçu à Milan la couronne de fer. Ce ne fut qu’en 1443 qu’il reçut à Rome, des mains du pape, celle d’or.

17 Pour donner une idée favorable du talent de la Brocquière, ne pourroit-on pas citer le court et bel éloge qu’il fait ici du gouvernmement représentatif et républicain qu’avoit alors Florence?

18 On va voir que la Brocquière sortit de Rome le 25 Mars, et Eugène avoît été élu dans les premiers jours du mois.

19 Martin V, prédécesseur d’Eugène, étoit de la maison des Colonne, et il y avoit inimitié declarée entre cette famille et celle des Ursins. Eugène, dès qu’il se vît établi sur le Saint–Siège, prit parti entre ces deux maisons. Il se déclara pour la seconde contre la première, et sur-tout contre ceux des Colonne, qui étoient neveux de Martin. Ceux ci prirent les armes et lui firent la guerre.

20 Jennevois ou Gennevois. Les auteurs de ce temps appellent toujours ainsi les Génois. Je n’emploierai désormais que cette dernière dénomination, l’autre étant aujourd’hui exclusivement consacrée aux habitans de Genève.

21 C’est du Soudan d’Egypte, qu’il s’agit ici. C’étoit à lui qu’obéissoient alors la Palestine et la Syrie. Il en sera souvent mention dans le cours du voyage.

22 L’an 235 de l’hégire, 856 de l’ère chrétienne, le calife Motouakkek astreignit les chrétiens et les Juifs à porter une large ceinture de cuir, et aujourd’hui encore ils la portent dans l’Orient. Mais depuis cette époque les chrétiens d’Asie, et spécialement ceux de Syrie, qui sont presque tous Nestoriens ou Jacobites, furent nommés chrétiens de la ceinture.

23 On sait que le nom de messire ou de monseigneur étoit un titre qu’on donnoit aux chevaliers.

24 Ces noms, dont le cinq premiers sont ceux de grands seigneurs des états du duc de Bourgogne, attestent que plusieurs personnes de la cour du duc s’étoient réunies pour le voyage d’outremer, et ce sont probablement celles qui s’embarquèrent à Venise avec notre auteur, quoique jusquà présent il ne les ait pas nommées. Toulongeon, cette même année 1432, fut créé chevalier de la toison d’or; mais il ne reçut pas l’ordre, parce qu’il étoit pélerin et qu’il mourut en route.

25 D’après la description vague que donne ici la Brocquière, il paroît que l’animal dont il parle est le grand lézard appelé monitor, parce qu’on prétend qu’il avertit da l’approche du crocodile. Quant à la terreur qu’en avoient les Arabes, elle n’étoit point fondée.

26 C’est ce que nous appelons masser. Cette méthode est employée dans beaucoup de contrées de l’Orient pour certaines maladies.

27 Sur est l’ancienne Tyr; Saiette, l’ancienne Sidon; Barut, l’ancienne Bérite.

28 Les notions que nous donne ici la Brocquière sont intéressantes pour la géographie. Elles prouvent que tous ces ports de Syrie, jadis si commerçans et si fameux, aujourd’hui si dégradés et si complétement inutiles, étoient de son temps propres encore la plupart au commerce.

29 Il y dans le texte cent mille hommes. Si, par ce mot hommes, l’auteur entend les habitans mâles, alors, pour comprendre les femmes dans la population, il faudroit compter plus de deux cent mille individus au lieu de cent mille. S’il entend les personnes en état de porter les aimes, son état de population est trop fort et ne peut être admis.

30 Architriclinus est un mot Latin formé du Grec, par lequel l’Evangile désigne le maître d’hôtel ou majordôme qui présidoit aux noces de Cana. Nos ignarans auteurs des bas siècles le prirent pour un nom d’homme, et cet homme ils en firent un saint, qu’ils appelèrent saint Architriclin. Dans la relation de la Brocquière, Architriclin est le marié de Cana.

31 Il est probable qu’ici le voyageur s’est trompe. Le cotonnier a par ses feuilles quelque ressemblance avec celles de la vigne. Elles sont lobées de même; mais le coton naît dans des capsules, et non sur des feuilles. On connoît en botanique plusieurs arbres dont les feuilles sont couvertes à leur surface extérieure d’un duvet blanc; mais on n’en connoît aucune qui produise du coton.

32 Griperie, grip, sorte de bâtiment pour aller en course, vaisseau corsaire.

33 L’auteur ne dit pas si ces arquebuses étoient à fourchette, à mèche, à rouet; mais il est remarquable que nos armes à feu portatives; dont l’invention étoit encore assez récente en Europe, fussent dès-lors en usage chez les Mahométans d’Asie.

34 Notre voyageur a confondu: c’est à Médine, et non à la Mecque, qu’est le tombeau de Mahomet; c’est à la Mecque, et non à Médine, qu’est la prétendue maison d’Abraham, que les pélerins gagnent les pardons et que se fait le grand commerce.

35 Le duc de Bourgogne, auquel étoit attaché la Brocquière. Par tout ce que cit ici le voyageur on voit combien peu étoit connu en Europe le fondateur de l’Islamisme et l’auteur du Koran.

36 Je crois que par retour la Brocquière a entendu ce crochet nommé crampon qui est aux nôtres, et qu’il a voulu dire que ceux de Damas étoient plats.

37 Ce trait fait allusion aux préjugés alors en usage chez les chevaliers d’Europe. Comme ils avoient besoin, pour les tournois et les combats, de chevaux très-forts, ils ne se servoient que de chevaux entiers, et se seroient crus dêshonorés de monter une jument.

38 Plusieurs de nos cuteurs du treizième siècle font mention de cette vierge de Serdenay, devenue fameuse pendant les croisades, et ils parlent de sa sueur huileuse, qui passoit pour faire beaucoup de miracles. Ces fables d’exsudations, miraculeuses étoient communes en Asie. On y vantoit entre autres celle qui découloit du tombeau de l’evêque Nicolas, l’un de ces saints dont l’existence est plus que douteuse. Cette liqueur prétendue de Nicolas etoit même un objet de culte; et nous lisons qu’en 1651, un curé de Paris en ayant reçut une phiole, il demanda et obtint de l’archevêque la permission de l’exposer à la vénération des fidèles, (Hist. de la ville et du diocèse de Paris, par Lebeuf. t. I., part. 2, p. 557.)

39 On appeloit en France chansons de gestes celles qui célébroient les gestes et belles actions des anciens héros.

40 Sorte de doigtier qu’on mettoit au pouce, afin de le garantir et de le défendra de l’impression de la corde.

41 Cet animal ne peut être un âne, puisqu’il a le pied fendu et que l’âne ne l’a point. C’est probablement une espèce de gazelle, ou plutôt un bubale.

42 Les chrétiens d’Asie croyoient de bonne foi que les infidèles avoient une mauvaise odeur qui leur étoit particulière, et qu’ils perdoient par le baptême. Il sera encore parlé plus bas de cette superstition. Ce baptême étoit, selon la loi Grégoise, par immersion.

43 Ce mot dernier signifie probablement ici le plus reculé, le plus éloigné à la frontière.

44 Les Lusignan, devenus rois de Cypre sur la fin du douzième siècle, avoient introduit dans cette île la langue Française. C’est en Cypre, au passage de saint Louis pour sa croisade d’Egypte que fut fait et publié ce code qu’on appela Assises de Jérusalem, et qui devint le code des Cypriots. La langue Française continua d’être celle de la cour et des gens bien élevés.

45 Louis, fils d’Amédée VIII. duc de Savoie. Il épousa en 1432 Anne de Lusignan fille de Jean II, roi de Cypre, mort au mois de Juin, et soeur de Jean III, qui alors étoit sur le trône.

46 Plus bas le copiste a écrit Quohongue et Quhongue. J’écrirai désormais Couhongue.

47 L’auteur, d’après ses préjugés Européens, emploie ici le mot roi pour désigner le prince, le souverain du pays.

48 Vives, grosses flèches qu se lançoient avec l’arbalète.

49 L’auteur, en donnant ici à la fameuse Troie la dénomination de grande, ne fait que suivre l’usage de son siècle. La historiens et les romanciers du temps la désignoient toujours ainsi, “histoire de Troye-la-Grant,” “destruction de Troie-la-Grant,” etc.

50 Caviaire, caviar, cavial, caviat, sorte de ragoût ou de mets compose d’oeufs d’esturgeons qu’on a saupoudrés de sel et séchés au soleil. Les Grecs en font une grande consommation dans leurs différens carêmes.

51 Huvette, sorte d’ornement qu’on mettoit au chapeau.

52 La description de l’auteur annonce qu’il s’agit ici de l’arbousier.

53 En 1438, Jean Paléologue II vint en Italie pour réunir l’église Grecque avec la Latine, et la réunion eut lieu l’année suivante au concile de Florence. Mais cette démarche n’étoit de la part de l’empereur, ainsi que le remarque la Brocquière, qu’une opération politique dictée par l’intérêt, et qui n’eut aucune suite. Ses états se trouvoient dans une situation si déplorable, et il étoit tellement pressé par les Turcs, qu’il cherchoit à se procurer le secours des Latins; et c’est dans cet espoir qu’il étoit venu leurrer le pape. Cette époque de 1438 est remarquable pour notre voyage. Elle prouve que la Brocquière, puisqu’il la cite, le publia postérieurement à cette année-là.

54 Fait faux. Le concile général qui eut lieu peu avant le passage de l’auteur par Constantinople est celui de Bále en 1431. Or, loin d’y maudire et anathématiser les Grecs, on s’y occupa de leur réunion. Cette prétendue malédiction étoit sans doute un bruit que faisoient courir dans Constantinople ceux qui ne vouloient pas de rapprochement, et le voyageur le fait entendre par cette expression, l’on m’a dit.

55 Deux de ces galeries ou portiques, que l’auteur appelle cloîtres, subsistent encore aujourd’hui, ainsi que les colonnes. Celles-ci sont de matières différentes, porphyre, marbre, granit, etc.; et voilà pourquoi le voyageur, qui n’étoit pas naturaliste, les représente comme étant de couleurs diverses.

56 Cet empereur étoit Jean Paléologue II; son frère, Démétrius, despote ou prince du Péloponnèse; sa mère, Irène, fille de Constantin Dragasès, souverain d’une petite contrée de la Macédoine; sa femme, Marié Comnène, fille d’Alexis, empereur de Trébisonde.

57 Ces farces dévotes étoient d’usage alors dans l’église Grecque, ainsi que dans la Latine. En France on les appeloit mystères, et c’est le nom que le voyageur donne à celle qu’il vit dans Sainte–Sophie.

58 L’hippodrome Grec, aujourd’hui l’atméïdan des Turcs.

59 Il s’agit ici de la Turquie d’Asie. On n’avoit point encore donné ce nom aux provinces que les Turcs possedoient en Europe.

60 Ils sont maintenant à Paris, et il y en a quatre.

61 Depuis la conquête de l’empire d’Orient par les Latins, en 1204, conquête à laquelle les Vénitiens avoient contribué en grande partie.

62 La pucelle d’Orléans, après avoir combattu avec gloire les Anglais et le duc de Bourgogne ligués contre la France, avoit été faite prisonnière en 1430, par un officier de Jean de Luxembourg, général des troupes du duc, puis vendue par Jean aux Anglais, qui la firent brûler vive l’année suivante. Cette vengeance atroce avoit retenti dans toute l’Europe. A Constantinople le bruit public l’attribuoit au duc; mais les Grecs ne pouvoient croire qu’un prince chrétien eût été capable d’un pareille horreur, et leur sembloit, dit l’auteur, que c’estoit une chose impossible.

63 La Brocquière devoit trouver ces joutes ridicules, parce qu’il étoit accoutumé aux tournois de France, où des chevaliers tout couverts de fer se battoient avec des épées, des lances, des massues, et où très-fréquemment il y avoit des hommes tués, blessés ou écrasés sous les pieds des chevaux. C’est ce qui lui fait dire par deux fois que dans la joute des perches il n’y eut personne de blessé.

64 Ici le copiste écrit la Maresce, plus haut il avoit mis Maresche, et plus haut encore Marisce. Ces variations d’orthographe sont infiniment communes dans nos manuscrits, et souvent d’une phrase à l’autre. J’en ai fait la remarque dans mon discours préliminaire.

65 Trajanopoly ne fut point nommée ainsi pour avoir été construite, par Trajan, mais parce qu’il y mourut. Elle existoit avant lui, et se nommoit Sélinunte.

Adrien ne fut pas le père de Trajan, mais au contraire son fils adoptif, et c’est par-là qu’il devint son successeur.

Andrinople n’a pas plus été fondée par Adrien que Trajanopoly par Trajan. Un tremblement de terre l’avoit ruinée; il la fit rebâtir et lui donna son nom. On doit excuser ces erreurs dans un auteur du quinzième siècle. Quant à l’oreille de mouton, il en parle comme d’une fable de Sarrasins.

66 Il y a ici erreur de copiste sur ces vingt-cinq mille ducats de tributs; la somme est trop foible. On verra plus bas que le despote de Servie en payoit annuellement cinquante mille à lui seul.

67 J’ai déja remarqué que l’auteur appelle Turquie les états que possédoient en Asie les Turcs, et qu’il désigne sous le nom de Grèce ceux qu’ils avoient en-deçà du détroit, et que nous nommons aujourd’hui Turquie d’Europe.

68 Le Sultan dont la Brocquière fait ici mention, et qu’il a désigné ci-devant sous le non d’Amourat–Bay, est Amurat II, l’un des princes Ottomans les plus célèbres. L’histoire cite de lui plusieurs conquêtes qui à la vérité sont la plupart postérieures au temps dont parle ici la relation. S’il n’en a point fait davantage, c’est qu’il eut en tête Huniade et Scanderberg. D’ailleurs sa gloire fut éclipsée par celle de son fils, le fameux Mahomet II, la terreur des chrétiens, surnommé le grand par sa nation, et qui, vingt ans après, en 1453, prit Constantinople, et détruisit le peau qui subsistoit encore de l’empire Grec.

69 La quarte s’appeloit ainsi, parce qu’elle étoit le quart du chenet, qui contenoit quatre pots et une pinte. Le pot étoit de deux pintes, et par conséquent la quarte faisoit deux bouteilles, plus un demi-setier; et douze grondils, vingt-trois bouteilles.

70 Ceci est une satire indirecte des gouvernemens d’Europe, où chaque jour les rois, et même les seigneurs particuliers, vexoient ce qu’ils appéloient leurs hommes ou leurs sujets par des tailles arbitraires et des milliers d’impôts dont les noms étoient aussi bizarres que l’assiette et la perception en étoient abusives.

71 L’usage l’avoir des nains et des fous étoit très ancien dans les cours d’Orient. Il avoît passé avec les croisades dans celles des princes chretiens d’Europe, et dura en France, pour les fous, jusqu’à Louis XIV.

72 Le grand-père d’Amurath II est Bajazet I’er, qui mourut prisonnier de Tamerlan, soit qu’il ait été traite avec égards par son vainqueur, comme le veulent certains écrivains, soit qu’il ait péri dans une cage de fer, comme le prétendent d’autres: ainsi l’historiette de l’ambassadeur de Servie ne peut le regarder. Mais on lit dans la vie d’Amurath I’er, père de Bajazet, et par conséquent bisaleul d’Amurath II, un fait qui a pu donner lieu à la fable de l’assassinat. Ce prince, en 1389, venoit de remporter sur le despote de Servie une victoire signalée dans laquelle il l’avoit fait prisonnier, et il parcouroit le champ de bataille quand, passant auprès d’un soldat Tréballien blessé à mort, celui-ci le reconnoit, ranime ses forces et le poignarde.

Selon d’autres auteurs, le despote, qui se nommoit Lazare ou Eléazar Bulcowitz, se voit attaqué par une puissante armée d’Amurath. Hors d’état de résister, il emploie la trahison: il gagne un des grands seigneurs de sa cour, qui feint de passer dans le parti du sultan, et l’assassine. (Ducange, Familiæ Bisant p. 334.)

Enfin, selon une autre relation, Amurath fut tué dans le combat; mais Lazare, fait prisonnier par les Turcs, est par eux coupé en morceaux sur le cadavre sanglant de leur maître.

Il paroit, d’après le récit de là Brocquière, que la version de l’assassinat du sultan par le Servien est la véritable. C’est au moins ce que paroissent prouver les précautions prises à la cour Ottomane contre les ambassadeurs étrangers. Aujourd’hui encore, quand ils paroissent devant le souverain, on les tient par la manche.

73 C’est une erreur de copiste: lui-même, quelques lignes plus bas, a écrit l’hélippopoly, et en effet c’est de Philippopoli qu’il est mention.

74 C’est en effet dans cette même année 1433 que le célèbre Scanderberg, après être rentré par ruse en possession de l’Albanie, dont ses ancêtres étoient souverains, commença contre Amurath cette guerre savante qui le couvrit de gloire et qui ternit les dernières années du sultan.

75 Le despote dont il s’agit se nommoit George Brancovitz ou Wikovitz. On trouve dans Ducange (Familiæ Bisant p. 336) quelques détails sur lui et sa famille.

76 Ce saint concile, qui finit par citer à son tribunal et déposer le pape, tandis que le pape lui ordonnit de se dissoudre et en convoquoit un autre à Ferrare, puis à Florence, avoit entrepris de réunir l’église Grecque à la Latine; et c’est dans ce dessein qu’il députoit vers l’empereur. Celui-ci se rendit effectivement en Italie, et il signa dans Florence cette réunion politique et simulée dont il a été parlé plus haut.

77 On sera étonné de voir l’auteur, en parlant de la garnison d’une place de guerre, ne faire mention que de chevaux. Ci-dessus, lorsqu’il a spécifié le contingent que le despote étoit obligé de fournir à l’armée Turque, il n’a parlé que de chevaux. Sans cesse il parle de chevaux. C’est qu’alors en Europe on ne faisoit cas que de la gendarmerie, et que l’infanterie ou piétaille, presque toujours mal composée et mal armée, etoit comptée pour trés-peu.

78 La remarque que l’auteur fait ici sur ces trois canons sembleroit annoncer que ceux de bronze étoient rares encore, et qu’on les regardoit comme une sorte de merveille. Louis XI en fit fondre une douzaine, auxquels il donna le nom des douze pairs. (Daniel, Mil. Franc, t. I, p. 825.)

79 La mode alors étoit de faire des pièces d’artillerie d’une grosseur énorme. Peu dé temps après l’époque où écrivoit notre auteur, Mahomet II, assiégeant Constantinople, en employa qui avoient été fondues sur les lieux, et qui portoient, dit on, deux cents livres de balle. La Chronique Scandaleuse et Monstrelet parlent d’une sorte d’obus que Louis XI fit fondre à Tours, puis conduire à Paris, et qui portoit des balles de cinq cents livres. En 1717, le prince Eugène, après sa victoire sur les Turcs, trouva dans Belgrade un canon long de près de vingt-cinq pieds, qui tiroit des boulets de cent dix livres, et dont la charge étoit de cinquante-deux livres de poudre (Ibid p. 323.) C’étoit encore un usage ordinaire de faire les boulets en grès ou en pierre, arrondis et taillés de calibre pour la pièce. Et voilà pourquoi la Brocquière, parlant de l’embouchure du canon, emploie cette expression, “dedens où LA PIERRE entre.”

80 Sigismond, roi de Bohême et de Hongrie. On prétend que Sigîsmond ne les donna qu’en échange de Belgrade.

81 Deviendroit son homme. Cette expression de la féodalité du temps indique l’obligation du service militaire et de la fidélité que le vassel devoit à son suzerain.

82 Le mot lévrier n’avoit pas alors l’acception exclusive qu’il a aujourd’hui; il se prenoit pour le chien de chase ordinaire.

83 Les mors et les selles à la genette avoient été adoptés en France, et jusqu’au dernier siècle ils furent d’usage dans nos manéges. On disoit monter à la genette quand les jambes étoient si courtes que l’éperon portoit vis-à-vis les flancs du cheval. Le mors à la genette étoit celui qui avoit sa gourmette d’une seule pièce et de la forme d’un grand anneau, mis et arrêté au haut de la liberté de la langue.

84 Harnois, dans la langue du temps, étoit un terme général qui signifioit à la fois habillement et armure; ici il désigne une sorte de bonnet devenu arme défensive.

85 Salades, sorte de casque léger alors en usage, et qui, n’ayant ni visière ni gorgerin, avoit besoin de cette bande de fer en saillie pour défendre le visage.

86 Jean, comte de Nevers, surnommé Sans-peur et fils de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Sigismond ayant formé une ligue pour arretêr les conquêtes de Bajazet, notre roi Charles VI lui envoya un corps de troupes dans lequel il y avoit deux mille gentilshommes, et qui étoit conduit par le comte Jean. L’armée chrétienne fut défaite à Nicopolis en 1396, et nos Français tués ou faits prisonniers. On sait qu’avant la bataille, pour se débarrasser de captifs Turcs qu’ils avoient reçus à rançon, ils eurent l’indignité de les égorger, et qu’après la victoire le sultan n’ayant accordé la vie qu’aux principaux d’entre eux, il fit par représailles massacrer devant eux leurs camarades. Jean, devenu duc de Bourgogne, fit lâchement assassiner dans Paris le duc d’Orléans, frère du roi. Il fut tué à son tour par Tannegui du Châtel, ancien officier du duc. On voit par ces faits que la Brocquière avoit grande raison, en parlant de Jean, de demander que Dieu lui pardonnât.

87 Cranquiniers, c’étoît le nom qu’en Autriche et dans une partie de l’Allemagne on donnoit aux archers.

88 Ribaudequins, sortes de troupes légères qui servoient aux escarmouches et représentoient nos tirailleurs d’aujourd’hui.

89 Harnois de jambes, sorte d’armure défensive en fer qui emboîtoit la jambe, et qu’on nommoit jambards ou grèves.

90 J’ai déjà dit que la salade étoit un casque beaucoup moins lourd que le heaume. Il y en avoit qui laissoient le visage totalement découvert; d’autres qui, pour le garantir, portoient en avant une lame de fer; d’autres qui, comme le heaume, le couvroient en entier, haut et bas: ce qu’on appeloit visière et bàvière.

91 Haubergeon, cotte de mailles plus légère que le haubert. Etant en mailles, elle pouvoit être faussée plus aisément que la brigandine, qui étoit de fer plein ou en écailles de fer.

92 Guisarme, hache à

93 Epieu, lance

94 On a déja vu plus haut que par le mot Grèce l’auteur entend les états que les Turcs possédoient en Europe.

95 Sigismond, dans son voyage en France, avoit été à portée d’y voir nos manufactures, et spécialement celles de Flandre, renommées dès-lors par leurs tapisseries. Il avoit voulu en établir de pareilles dans sa capitale de Hongrie, et avoit engagé des ouvriers de différentes professions à l’y suivre.

96 En France, pour les tournois et les joutes, ainsi que pour les batailles, les chevaliers montoient de ces grands et fort chevaux qu’on appeloit palefrois. Leurs selles avoient par-devant et par-derrière de hauts arçons qui, par les points d’appui qu’ils leur fournissoient, leur donnoient bien plus de moyens de résister au coup de lance que les petits chevaux et les selles basses des Hongrois; et voilà pourquoi notre auteur dit que c’est dans les joutes Hongroises qu’on peut reconnoître le cavalier qui sait bien se tenir en selle.

97 Albert II, duc d’Autriche, depuis empereur, à la mort de Sigismond.

98 Poursuivant d’armes, sorte de héraut en usage dans les cours des princes.

99 Houls, Hussites, disciples de Jean Hus (qu’on prononçoit Hous), sectaires fanatiques qui dans ce siècle inondèrent la Bohème de sang, et se rendirent redoutables par leurs armes.

100 Chez les souverains on faisoit l’essai des viandes à mesure qu’on les leur servoit, et il y avoit un officier chargé de cette fonction qui, dans l’origine, avoit été une précaution prise contre le poison.

101 Qui n’étoit pas encore chevalier.

102 Waguebonne, sorte de chariot ou de tour ambulante pour les combats.

103 Glaçon ou glachon, sorte d’armure défensive. Les Suisses estoient assez communément habillez de jacques, de pans, de haubergerie, de glachons et de chapeaux de fer à la façon d’Allemagne. (Mat. de Coucy, p. 536.)

En Français on appeloit glaçon une sorte de toile fine qui sans doute étoit glacée. Je soupçonne que le glaçon Allemand étoit une espèce de cotte d’armes faite de plusieurs doubles de toile piquée, comme nos gambisons. Peut-être aussi n’étoit-ce qu’une cuirasse.

104 Probablement il s’agit ici de franc-maçonnerie, et le Bavarois que Trousset vouloit faire pendre étoit un faux frère qui avoit révélé les mystères de la compagnie secrète.

105 Ces chapeaux, qu’il ne faut pas confondre avec les nôtres, n’étoient que des cercles, des couronnes en cerceau.

106 Jean Germain, né à Cluni, et par conséquent sujet du duc de Bourgogne, avoit plu, étant enfant, à la duchesse, qui l’envoya étudier dans l’Université de Paris, où il se distingua. Le duc, dont il sut gagner la faveur par la suite, le fit, en 1431, chancelier de son ordre de la toison d’or (et non chevalier, comme le dit la Brocquière). L’année suivante il le nomme à l’évêché de Nevers; l’envoya, l’an 1432, ambassadeur à Rome, puis au concile de Bâle, comme l’un de ses représentans. En 1436 il le transféra de l’évèché de Nevers à celui de Châlons-sur-Saone.

Ce que la Brocquière dit de cet évéque annonce de l’humeur, et l’on conçoit que n’entendant point parler des deux manuscrits întéressans qu’il avoit apportés d’Asie, il devoit en avoir. Cependant Germain s’en occupa; mais ce ne fut que pour travailler à les réfuter. A sa mort, arrivée en 1461, il laissa en manuscrit deux ouvrages dont on trouve des copies dans quelques bibliothèques, l’un intitulé, De conceptione beatæ Mariæ virginis, adversus mahometanos et infideles, libri duo; l’autre, Adversus Alcoranum, libri quinque.

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