Monsieur Lecoq: L'enquete, by Émile Gaboriau

XLIII

Comment cette idée était-elle venue au père Tabaret? Voilà ce que Lecoq ne pouvait comprendre.

Qu’il l’eût eue, lui, Lecoq, lorsque son prévenu s’était pour ainsi dire évanoui, comme un léger brouillard, on le concevait à la rigueur. Le désespoir enfante les plus absurdes chimères, et d’ailleurs quelques mots de Couturier pouvaient servir de prétexte à toutes les suppositions.

Mais le père Tirauclair était de sang-froid, lui . . . mais les paroles de Couturier avaient perdu à être rapportées toute leur valeur . . .

Le bonhomme ne pouvait pas ne pas remarquer la mine étonnée du jeune policier, et, dès lors, démêler ses sentiments était aisé.

— Tu as l’air de tomber des nues, garçon, lui dit-il. Te figurerais-tu que j’ai parlé au hasard, comme un étourneau? . . .

— Non, certes, monsieur, mais. . . .

— Tais-toi! Ta surprise vient de ce que tu ne sais pas le premier mot de l’histoire contemporaine. Ton éducation, sur ce point, est à faire, et tu la feras, si tu ne veux pas rester toute ta vie un grossier chasseur de scélérats comme ton ennemi Gévrol.

— J’avoue que je ne vois pas le rapport. . . .

M. Tabaret ne daigna pas répondre à cette question. Il se retourna vers le père Absinthe, et du ton le plus amical:

— Faites-moi donc le plaisir, mon vieux, lui dit-il, de prendre dans ma bibliothèque, à côté, deux gros in-folio, intitulés: Biographie générale des hommes du siècle. Ils sont dans l’armoire de droite.

Le père Absinthe s’empressa d’obéir, et dès qu’il fut en possession de ses volumes, le père Tabaret se mit à les feuilleter d’une main fiévreuse non sans annoncer, comme toujours quand on cherche un mot dans le dictionnaire.

— Esbayron! . . . bredouillait-il, Escars . . ., Escayrac . . ., Escher . . ., Escodica . . . Enfin nous y voici! Escorval! . . . Ecoute-moi bien, mon fils, et la lumière se fera dans ta cervelle.

Point n’était besoin de la recommandation. Jamais les facultés du jeune policier n’avaient été plus tendues.

C’est d’une voix brève, que le bonhomme lut:

ESCORVAL (Louis-Guillaume, baron d’). — Administrateur et homme politique français, né à Montaignac, le 3 décembre 1769, d’une vieille famille de robe. Il achevait ses études à Paris, quand éclata la Révolution, il en embrassa la cause avec toute l’ardeur de la jeunesse. Mais, épouvanté bientôt des excès qui se commettaient au nom de la liberté, il se rangea du côté de la réaction, conseillé peut-être par Roederer, qui était un ami de sa famille.

Recommandé au premier Consul par M. de Talleyrand, il débuta dans la carrière administrative par une mission en Suisse, et tant que dura l’Empire, il fut mêlé aux plus importantes négociations.

Dévoué corps et âme à la personne de l’Empereur, il se trouva gravement compromis à la seconde Restauration.

Arrêté lors des troubles de Montaignac sous la double prévention de haute trahison et de complot à l’intérieur, il fut traduit devant une commission militaire et condamné à mort.

Mais il ne fut pas exécuté. Il dut la vie au noble dévouement et à l’héroïque énergie d’un prêtre de ses amis, l’abbé Midon, curé du petit village de Sairmeuse.

Le baron d’Escorval n’a qu’un fils, entré fort jeune dans la magistrature . . .

Grand fut le désappointement de Lecoq.

— J’entends bien, prononça-t-il, c’est la biographie du père de notre juge . . . Seulement, je ne vois pas ce qu’elle nous apprend.

Un ironique sourire errait sur les lèvres du père Tirauclair.

— Elle nous apprend, répondit-il, que M. d’Escorval père a été condamné à mort. C’est quelque chose, je t’assure . . . Un peu de patience, et tu le reconnaîtras. . . .

Il avait de nouveau feuilleté son dictionnaire; il reprit sa lecture:

SAIRMEUSE (Anne-Marie-Victor de Tingry, duc de).-— Homme politique et général français, né au château de Sairmeuse, près Montaignac, le 17 janvier 1758. La famille de Sairmeuse est une des plus anciennes et des plus illustres de France. Il ne faut pas toutefois la confondre avec la famille ducale de Sermeuse, dont le nom s’écrit par un e.

Emigré aux premiers mouvements de la Révolution, Anne de Sairmeuse se distingua par le plus brillant courage à l’armée de Condé. Quelques années plus tard, il demandait du service à la Russie, et se battait, disent certains de ses biographes, dans les rangs russes, lors de la désastreuse retraite de Moscou.

Rentré en France à la suite des Bourbons, il s’acquit une bruyante célébrité par l’exaltation de ses opinions ultra-royalistes. Il est vrai qu’il eut le bonheur de rentrer en possession des immenses domaines de sa famille, et les grades qu’il avait gagnés à l’étranger lui furent confirmés.

Désigné par le roi pour présider la commission militaire chargée de poursuivre et de juger les conspirateurs de Montaignac, il déploya des rigueurs et une partialité que flétriront tous les partis.

Lecoq s’était dressé l’oeil étincelant.

— Sacré tonnerre! . . . s’écria-t-il, j’y vois clair maintenant. Le père du duc de Sairmeuse actuel a voulu faire couper le cou du père de notre M. d’Escorval. . . .

M. Tabaret rayonnait.

— Voilà à quoi sert l’histoire, dit-il. Mais je n’ai pas fini, garçon; notre duc de Sairmeuse à nous a aussi son article . . . Ecoute donc encore:

SAIRMEUSE (Anne-Marie-Martial) — fils du précédent, est né à Londres en 1791 et a été élevé en Angleterre d’abord, puis à la cour d’Autriche, près de laquelle il devait plus tard remplir diverses missions confidentielles.

Héritier des opinions, des préjugés et des rancunes de son père, il mit au service de son parti la plus haute intelligence et d’admirables facultés . . . Mis en avant au moment où les passions politiques étaient les plus violentes, il eut le courage d’assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures . . . Obligé de se retirer des affaires devant l’animadversion générale, il laissa derrière lui des haines qui ne s’éteindront qu’avec sa vie . . .

Le bonhomme ferma le volume, et se grimant de fausse modestie:

— Eh bien! . . . demanda-t-il, que penses-tu, garçon, de ma petite méthode d’induction?

Mais l’autre était trop préoccupé pour répondre.

— Je pense, objecta-t-il, que si le duc de Sairmeuse eût disparu deux mois, le temps de la prévention de Mai, tout Paris l’eût su, et ainsi . . .

— Tu rêves! . . . interrompit le père Tabaret. Avec sa femme et son valet de chambre pour complices, le duc s’absentera un an quand il le voudra, et tous ses domestiques le croiront à l’hôtel. . . .

Le visage contracté du jeune policier disait l’effort de sa pensée.

— J’admets cela, prononça-t-il enfin, je me résigne à croire que ce grand seigneur a su jouer le rôle merveilleux de Mai . . . Malheureusement, il est une circonstance qui, seule, renverse tout l’échafaudage de nos suppositions . . .

— Et laquelle, s’il te plaît! . . .

— Si l’homme de la Poivrière eût été le duc de Sairmeuse, il se fût nommé . . . il eût expliqué comment, attaqué, il s’était défendu . . . et son nom seul lui eût ouvert les portes de la prison. Au lieu de cela, qu’a fait notre prévenu? . . . Il a essayé de s’étrangler. Est-ce que jamais un grand seigneur tel que le duc de Sairmeuse, dont la vie doit être un enchantement perpétuel, eût songé au suicide! . . .

Un sifflement moqueur du père Tabaret interrompit le jeune policier.

— Il parait, prononça le bonhomme, que tu as oublié la dernière phrase de la biographie: «M. de Sairmeuse laisse derrière lui des haines terribles . . . » Sais-tu de quel prix on lui eût fait payer sa liberté? Non . . . ni moi non plus. Ce que nous savons, c’est que ce n’est pas son parti qui triomphe . . . Pour expliquer sa présence à la Poivrière . . . et la présence d’une femme qui peut-être était la sienne, qui sait quels secrets d’infamie il eût été obligé de livrer . . . Entre le suicide et la honte, il a choisi le suicide . . . Il a voulu sauver son nom . . . il s’est fait un linceul de son honneur intact.

Le père Tirauclair s’exprimait avec une véhémence si extraordinaire, que le vieil Absinthe en était remué, bien qu’il n’eût pas, en vérité, compris grand chose à cette scène.

Il s’enthousiasmait de confiance.

Quant à Lecoq, il se dressa, pâle et les lèvres un peu tremblantes, comme un homme qui vient de prendre une suprême détermination.

— Vous excuserez ma supercherie, monsieur Tabaret, fit-il d’une voix émue. Tout cela, je l’avais pensé . . . Mais je me défiais de moi, je voulais vous l’entendre dire. . . .

Il eut un geste insouciant, et ajouta:

— Maintenant, je sais ce que j’ai à faire.

Le père Tabaret leva les bras au ciel avec tous les signes de la plus terrible agitation.

— Malheureux! . . . s’écria-t-il, aurais-tu la pensée d’aller arrêter le duc de Sairmeuse! . . . Pauvre Lecoq! . . . Libre, cet homme est presque tout-puissant, et toi, infime agent de la sûreté, tu serais brisé comme verre! Prends garde, ô mon fils! ne t’attaque pas au duc, je ne répondrais même pas de ta vie.

Le jeune policier hocha la tête.

— Oh! . . . je ne m’abuse pas, dit-il. Je sais qu’en ce moment le duc est hors de mes atteintes . . . Mais je le tiendrai le jour où j’aurai pénétré son secret . . . Je méprise le danger, mais, je sais que pour réussir je dois me cacher . . . je me cacherai donc. Oui, je me tiendrai dans l’ombre jusqu’au jour où j’aurai soulevé le voile de cette ténébreuse affaire . . . alors j’apparaîtrai. Et si véritablement Mai est le duc de Sairmeuse . . . j’aurai ma revanche.

Fin De La PremiÈRe Partie

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