Monsieur Lecoq

Seconde Partie: L’Honneur du Nom

by

Émile Gaboriau


I

Le premier dimanche du mois d’août 1815, à dix heures précises,—comme tous les dimanches,—le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à l’autel pour la grand’messe.

L’église était plus d’à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.

Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que respectueusement elles chaussaient avant d’entrer dans la maison de Dieu.

Les hommes, eux, n’entraient guère.

Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la place de l’Église, à l’ombre des ormes séculaires.

Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.

Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l’apparence ou le rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent le verre à la main dans la grande salle de l’auberge du Boeuf couronné.

Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche n’est guère qu’un prétexte de réunion, une sorte de bourse hebdomadaire.

Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l’obstination campagnarde.

Ils n’ont obtenu qu’une concession: au moment où sonne l’élévation, les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans même plient le genou en se signant.

C’est l’affaire d’une minute, et les conversations aussitôt reprennent de plus belle.

Mais ce dimanche d’août, la place n’avait pas son animation accoutumée.

Nul bruit ne s’élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. L’âpre intérêt faisait trêve. On n’eût pas surpris entre vendeurs et acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le diable me brûle!»

On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches mystérieusement s’approchaient des oreilles, l’inquiétude était dans tous les yeux.

On sentait un malheur dans l’air.

C’est qu’il n’y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.

La terre n’avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.

Et les gens de Sairmeuse s’indignaient et tremblaient.

Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que les alliés eux-mêmes.

Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu’il portait ne pouvait signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la noblesse....

Il signifiait surtout ruine, car il n’était pas un d’entre eux qui n’eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires émigrés.

Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu’on entourait et qu’on écoutait un tout jeune homme, revenu de l’armée depuis deux jours.

Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les misères de l’invasion.

Il disait le pillage de Versailles, les exactions d’Orléans, et aussi comment d’impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres gens des campagnes.

—Et ils ne s’en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s’en iront pas tant qu’ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...

Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.

Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l’attention qu’on lui accordait n’était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par le galop d’un cheval sonnant sur le pavé de l’unique rue de Sairmeuse.

Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs.

Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou Prussien?... Il annoncerait l’arrivée de son régiment et exigerait impérieusement de l’argent, des vêtements et des vivres pour ses soldats....

Mais l’anxiété dura peu.

Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, vêtu d’une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d’écume, faisait encore feu des quatre fers.

—Eh!... c’est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un soupir de soulagement.

—Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.

—C’est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval qu’il monte.

Cette dernière réflexion disait la réputation de l’homme.

Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont l’effroi et le fléau des campagnes. Il s’intitulait journalier, mais la vérité est qu’il avait le travail en horreur et passait toutes ses journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le secret d’échapper à toutes les conscriptions.

Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, bois, fruits, tout était pris sur la propriété d’autrui. La chasse et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, fournissaient l’argent comptant.

Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait jamais de témoins pour déposer contre lui.

—C’est un mauvais homme, disait-on, et s’il en voulait à quelqu’un, il serait bien capable de l’attendre au coin d’un bois pour tirer dessus comme sur un lapin.

Le vieux braconnier, cependant, venait de s’arrêter devant l’auberge du Boeuf couronné.

Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et s’avança sur la place.

C’était un grand vieux, d’une cinquantaine d’années, maigre et noueux comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le coquin. Il avait l’air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, l’expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce diabolique et la plus froide méchanceté.

A tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.

—Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu’il fut à portée de la voix, d’où nous arrivez-vous donc comme cela?

—De la ville.

La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c’est le chef-lieu de l’arrondissement, Montaignac, une charmante sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.

—Et c’est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous rossiez si bien tout à l’heure?...

—Je ne l’ai pas acheté, on me l’a prêté.

L’assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne purent s’empêcher de sourire. Lui ne parut pas s’en apercevoir.

—On me l’a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une fameuse nouvelle.

La peur reprit tous les paysans.

—L’ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.

—Oui, mais pas celui que vous croyez. L’ennemi dont je vous parle est l’ancien seigneur d’ici, le duc de Sairmeuse.

—Ah! mon Dieu! on le disait mort.

—On se trompait.

—Vous l’avez vu?

—Non, mais un autre l’a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre est M. Laugdron, le maître de l’Hôtel de France, de Montignac. Je passais devant chez lui, ce matin, il m’appelle: «Vieux, me demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds: «oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu’à Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, et deux domestiques.»

Au milieu de tous ces paysans qui l’écoutaient, la joue pâle et les dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d’un messager de malheur.

Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique sourire, et dans ses yeux les pétillements d’une joie méchante.

La vérité est qu’il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!

Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c’est qu’il cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses auditeurs.

Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l’avait peut-être pénétré, l’interrompit brusquement.

—Que nous importe, s’écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse à Montignac!... Qu’il reste à l’Hôtel de France tant qu’il s’y trouvera bien, nous n’irons pas l’y chercher.

—Non!... nous n’irons pas l’y quérir, approuvèrent les paysans.

Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air d’hypocrite pitié.

—C’est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il; avant deux heures il sera ici.

—Comment le savez-vous?

—Je le sais par M. Laugeron, qui m’a dit, lorsque j’ai enfourché son bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire à Sairmeuse.»

D’un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la consultèrent.

—Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.

—Pardienne!... il ne me l’a pas dit, répondit le maraudeur; mais il n’y a pas besoin d’être malin pour le deviner. Il vient visiter ses anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. A toi, Rousselet, il réclamera les prés de l’Oiselle qui donnent toujours deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....

Chanlouineau, c’était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu le père Chupin.

—Nous réclamer la Borderie!... s’écria-t-il avec une violence inouïe, qu’il s’en avise ... et nous verrons. C’était un terrain maudit, quand mon père l’a acheté, il n’y poussait que des ajoncs et une chèvre n’y eût pas trouvé sa pâture... Nous l’avons épierré pierre à pierre, nous avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l’avons engraissé de notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant ma dernière goutte de sang.

—Je ne dis pas, mais....

—Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont sauvés à l’étranger? Nous n’avons pas volé leurs biens, n’est-ce pas? La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos actes sont en règle, la loi est pour nous.

—C’est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...

Personne alors, sur la place de l’Église, ne s’occupait de ce jeune soldat dont la voix, l’instant d’avant, faisait vibrer les plus nobles sentiments.

La France envahie, l’ennemi menaçant, tout était oublié. Le tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.

—M’est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d’aller consulter M. le baron d’Escorval.

—Oui, oui!... s’écrièrent les paysans, allons!

Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait quelquefois les gazettes, les arrêta.

—Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d’Escorval n’est plus rien?... Fouché l’a couché sur ses listes de proscription, il est ici en exil et la police le surveille.

A cette seule objection, tout l’enthousiasme tomba.

—C’est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. d’Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d’ailleurs, quel conseil nous donnerait-il?

Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.

—Qu’importe!... s’écria-t-il. Si M. d’Escorval n’a pas de conseil à nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre comment on résiste et comment on se défend.

Depuis un moment, le père Chupin étudiait d’un oeil impassible ce grand déchaînement de colères. Au fond du coeur, il ressentait quelque chose de la monstrueuse satisfaction de l’incendiaire à la vue des flammes qu’il a allumées.

Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu’il devait jouer quelques mois plus tard.

Mais, pour l’instant, satisfait de l’épreuve, il se posa en modérateur.

—Attendez donc, pour crier, qu’on vous écorche, prononça-t-il d’un ton ironique. Ne voyez-vous pas que j’ai tout mis au pis. Qui vous dit que le duc de Sairmeuse s’inquiétera de vous? Qu’avez-vous de ses anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes, des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne rapportait pas cinq cents pistoles par an....

—Ça, c’est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous dites a quadruplé, c’est que ces terres sont entre les mains de plus de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.

—Raison de plus pour que le duc n’en souffle mot; il ne voudra pas se mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s’en prendra qu’à un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. Lacheneur, enfin.

Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le vieux misérable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut de tous.

—Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque tout le domaine de Sairmeuse.

—Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous voyons d’ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.

Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, maintenant c’est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme le baron d’Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu’à terre. Pour un moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme au bagne. Ah! il a eu de la chance. L’Empereur l’avait nommé maire. Les Bourbons l’ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le vrai seigneur d’ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres et les nôtres? Sou fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne...

—Oh!... de celle-là, pas un mot, s’écria Chanlouineau... si elle était la maîtresse, il n’y aurait plus un pauvre dans le pays, et même on abuse de sa bonté ... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.

Sans s’en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.

Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu’il ne devait pas oublier, et c’est de l’air le plus humble qu’il poursuivit:

—Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n’est pas donnante, mais enfin il lui reste encore assez d’argent pour ses toilettes et ses falbalas... Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu’il a acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour écraser le pauvre monde.

Après s’être adressé à l’égoïsme, le père Chupin s’adressait à l’envie ... son succès devait être infaillible.

Mais il n’eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les fidèles sortaient de l’église.

Bientôt apparut sous le porche l’homme dont il avait été tant question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d’une éblouissante beauté.

Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s’acquitta de son message.

Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d’abord, puis si affreusement pâle, qu’on crut qu’il allait tomber.

Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s’éloigna rapidement en entraînant sa fille...

Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le village au galop de ses quatre chevaux, et s’arrêtait devant la cure.

Alors on eut un singulier spectacle.

Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:

—Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...

II

Une route en pente douce, longue de près d’une lieue, ombragée d’un quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d’une demeure royale, et l’étranger qui la gravit s’explique le dicton naïvement vaniteux du pays:

«Ne sait combien la France est belle,
Qui n’a vu Sairmeuse ni l’Oiselle.»

L’Oiselle, c’est la petite rivière qu’on passe sur un pont en bois en sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la vallée sa délicieuse fraîcheur.

Et à chaque pas, à mesure qu’on monte, le point de vue change. C’est comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.

A droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la Rèche. A gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l’autre côté de la rivière, sont tout ce qu’il reste du manoir féodal des sires de Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d’Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les clochers de Montaignac....

C’est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui eut appris la grande nouvelle, l’arrivée du duc de Sairmeuse....

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d’un pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé où se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait, abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l’habitude.

A deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d’un ton rude, fut tout ce qu’elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme malheureux repassait toutes les phases de sa vie...

A vingt ans, Lacheneur n’était qu’un pauvre garçon de charrue, au service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s’étendait sous un arbre à l’heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux d’un enfant.

—Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait pas...

Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en deux ans de travail et de privations, n’avait économisé que onze louis, qu’il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de sa paillasse.

Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de Marthe qu’elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche, était sa marraine, et il songeait qu’en s’y prenant avec adresse il l’intéresserait peut-être à ses amours.

C’est alors qu’éclata le terrible orage de la révolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré avec M. le comte d’Artois. Ils se réfugiaient à l’étranger comme un passant s’abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se disant: «Cela ne durera pas.»

Cela dura, et l’année suivante la vieille demoiselle Armande, qui était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d’une visite des patriotes de Montaignac.

Le château fut fermé, le président du district s’empara des clés au nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de son côté.

C’est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d’une physionomie énergique, d’une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

A ce métier de tribun on ne s’enrichissait guère; aussi la surprise fut-elle immense dans le pays, lorsqu’on apprit que l’ancien valet de ferme venait d’acheter le château et presque toutes les terres de ses anciens maîtres.

Certes, la nation n’avait pas vendu ce domaine princier le vingtième seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq mille livres. C’était pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la possédait, puisqu’il l’avait versée en beaux louis d’or entre les mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s’en moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu’on saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l’ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au moment où elles devenaient réalisables.

Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il se remit à la culture...

On l’observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans crurent remarquer qu’il était tout étourdi du brusque changement de sa situation.

Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu’on eût dit, à le voir, un domestique tremblant d’être surpris.

Il avait laissé le château fermé et s’était installé avec sa jeune femme dans l’ancien logis du garde-chasse, à l’entrée du parc. Il visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais il ne réclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu à peu, avec l’habitude de la possession, l’assurance lui vint.

Le Consulat avait succédé au Directoire, l’Empire remplaça le Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du garde-chasse et s’installa définitivement au château.

L’ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de Montaignac.

La prise de possession était complète.

Pour ceux qui l’avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, prodigieux à son âge, d’acquérir l’instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu proverbial. Il suffisait qu’il se mêlât d’une entreprise pour qu’elle tournât à bien.

Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n’avaient pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille livres en sacs.

Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, lui, garder son sang-froid.

En dépit du luxe princier qui l’entourait, sa vie resta simple et frugale. Il n’eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et cependant il n’était pas avare. Dès qu’il s’agissait de sa femme ou de ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, il voulait qu’il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.

Parfois, ses amis l’accusaient d’une ambition démesurée pour ses enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:

—Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!... Compter sur l’avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...

Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu’on parlât de lui sans souhaiter sa ruine à mots couverts.

Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...

La veille encore, il s’estimait le plus malheureux des hommes...

Mais voici qu’un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous les autres étaient oubliés...

Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche d’août 1815, vingt ans s’étaient écoulés...

Vingt ans!... Et il lui semblait que c’était hier que, rouge et tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du district.

Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...

Il n’avait pas rêvé... une vie entière tient dans l’espace de dix secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses espoirs envolés....

Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa fille, le ramena brutalement à l’affreuse réalité.

La grille du château de Sairmeuse—de son château—où il venait d’arriver se trouvait fermée.

Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la serrure, il sonna à briser la cloche.

Au bruit, le jardinier se hâta d’accourir.

—Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque moi, le maître, je suis dehors!...

Le jardinier voulut présenter quelques excuses.

—Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n’es plus à mon service!...

Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du château, cour d’honneur princière, sablée de sable fin, entourée de gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d’arbres verts.

Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient assis, l’attendant, car c’était le dimanche qu’il recevait les gens de son immense exploitation.

Ils se levèrent dès qu’il parut, se découvrant respectueusement. Mais il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.

—Qui vous a permis d’entrer ici?... leur dit-il d’un ton menaçant; que me voulez-vous? On vous envoie m’espionner, n’est-ce pas?... Sortez!...

Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs réflexions durent être singulières.

Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du grand salon, et il s’y était précipité suivi de sa fille épouvantée.

Jamais Marie-Anne n’avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le coeur navré par les plus affreux pressentiments.

Elle avait entendu dire que parfois, sous l’empire de certaines passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se demandait si son père ne devenait pas fou.

En vérité, il semblait l’être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.

Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.

Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait tâter du bout du pied l’épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur les meubles comme pour en éprouver le moelleux.

Par moments, il s’arrêtait brusquement devant un des tableaux de maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit qu’il inventoriait et qu’il estimait toutes les choses magnifiques et coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.

—Et je renoncerais à tout cela!... s’écria-t-il enfin. Ce mot expliquait tout.

—Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais! jamais!... Je ne saurais m’y résoudre ... je ne peux pas... je ne veux pas!

Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l’esprit de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle était assise, elle alla se placer debout devant lui.

—Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, qu’y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne suis-je pas ta fille, ne m’aimes-tu donc plus?...

A cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un regard indéfinissable.

—N’as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m’a dit Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le nôtre!...

Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l’avoir entendu mille fois débattre.

—Eh! cher père, dit-elle, qu’importe le duc!... Si nous avons ses terres, tu les a payées, n’est-ce pas?... elles sont donc bien et légitimement à nous.

M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre...

Mais son secret l’étouffait; mais il était dans une de ces crises où l’homme, si énergique qu’il soit, chancèle et cherche un appui, si fragile qu’il puisse être.

—Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si l’or que j’ai donné en échange de Sairmeuse m’eût appartenu.

A cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.

—Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n’était pas à toi, mon père?... A qui donc était-il, d’où venait-il?...

Le malheureux s’était trop avancé pour ne pas aller jusqu’au bout.

—Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n’avais que mes bras pour vivre, et l’ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne manquerait pas bientôt...

Voilà où j’en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me parler. J’accourus.

On avait dit vrai, Mlle Armande était à l’agonie; je le compris bien en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...

Ah! je vivrais cent ans que jamais je n’oublierais son visage à ce moment. On eût dit qu’à force de volonté et d’énergie, elle retenait pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s’envoler.

Quand j’entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.

—Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d’une voix faible.

Je voulais m’excuser, mais elle m’interrompit du geste et ordonna aux femmes qui l’entouraient de se retirer.

Dès que nous fûmes seuls:

—Tu es un honnête garçon, n’est-ce pas? me dit-elle... Je vais te donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du monde, j’économisais les cinq cents louis de pension que me servait annuellement M. le duc mon frère...

Elle me fit signe de m’approcher et de m’agenouiller près de son lit.

J’obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque ses lèvres contre mon oreille et ajouta:

—Je possède quatre-vingt mille livres en or.

J’eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s’en aperçut pas.

—Cette somme, continua-t-elle, n’est pas le quart des anciens revenus de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour l’unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre, Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d’Artois. Le surplus, c’est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles sont à toi...

Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me tendant la croix de son chapelet:

—Jure sur l’image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.

Je jurai, et son visage exprima une grande joie.

—C’est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une protectrice là-haut. Mais ce n’est pas tout... Dans le temps où nous vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que tu le possèdes... J’ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre et du château, à l’insu de tous, et j’ai trouvé un moyen. L’or est là, dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le faut. Tu vas l’attacher à un drap et le descendre bien doucement, par la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d’ici, comme tu y es entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces...

Le coffre était lourd, mais j’étais robuste. Deux draps que je pris dans un bahut firent l’affaire.

En moins de dix minutes, j’eus terminé, sans embarras, sans un seul bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:

—C’est fini, marraine, dis-je.

—Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!...

J’entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte.

Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait...

Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé comme les flammes d’un incendie mal éteint.

Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son pouvoir.

Il ne s’appartenait plus.

Ce n’est pas à sa fille qu’il s’adressait, mais à la morte, à Mlle Armande de Sairmeuse...

Et s’il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c’est qu’il lui semblait qu’elle allait apparaître et lui demander compte de son serment.

Après un moment de silence pénible, c’est d’une voix sourde qu’il poursuivit:

—J’appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée, les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d’inexprimable confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable masure que j’habitais... L’année suivante, j’achetai Sairmeuse...

Il avait tout avoué, il s’arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans les yeux de sa fille.

—Et vous hésitez?... demanda-t-elle.

—Ah!... tu ne sais pas...

—Je sais qu’il faut rendre Sairmeuse.

C’était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix qui n’est qu’un murmure et que cependant tout le fracas de l’univers ne saurait étouffer.

—Personne ne m’a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me soupçonnerait qu’on ne trouverait pas une seule preuve... Mais personne ne sait rien...

Marie-Anne se redressa, l’oeil étincelant de la plus généreuse indignation.

—Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!...

Et d’un ton plus calme elle ajouta:

—Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...

M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles combats qui se livraient en lui.

Moins abattu est l’accusé à l’heure où se décide son sort, pendant ces minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l’oeil fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour délibérer.

—Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j’ai reçu?... Soit, je consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j’y ajouterai les intérêts de cette somme depuis que je l’ai en dépôt, et... nous serons quittes.

La jeune fille hochait la tête d’un air doux et triste.

—Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu sais bien que c’est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au serviteur de sa famille... C’est Sairmeuse qu’il faut rendre.

Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu’avait duré l’Empire, avait été un des puissants du pays.

—Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde amertume, cruelle comme l’enfant qui n’a jamais souffert..., cruelle comme celui qui, n’ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui succombe à la tentation.

Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes...

Je ne suis qu’un dépositaire, me dis-tu. C’est bien ainsi que je me considérais jadis...

Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n’était pas mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j’avais peur de moi... J’étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d’un autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses liqueurs...

Ta mère te dirait que j’ai remué ciel et terre pour retrouver le duc de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d’Artois, on ne savait ce qu’il était devenu... J’ai été dix ans avant de me décider à habiter le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j’ai fait brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le soir.

Enfin j’osai... J’avais entendu M. d’Escorval affirmer que le duc avait été tué à la guerre... je m’installai ici. Et de jour en jour, à mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et plus vaste, je m’en sentais plus légitimement le possesseur...

Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d’une cause mauvaise, ne pouvait toucher la loyale Marie-Anne.

—Il faut restituer!... répéta-t-elle.

M. Lacheneur se tordait les bras.

—Implacable!... s’écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui ne comprend pas que c’est pour elle que je prétends, que je veux rester ce que je suis. Hésiterais-je, s’il ne s’agissait que de moi... Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l’oisiveté n’a pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain frottée d’oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?

—On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l’âme trop haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l’immense service que vous lui aurez rendu.

L’ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.

—Tu crois cela!... dit-il. C’est que tu ne connais pas ces nobles qui ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!» bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi à ma charrue, toi à l’antichambre. Et si je m’avisais de parler des mille pistoles qui m’ont été données, on me traiterait de bélître, de faquin et d’impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne sera pas.

—Oh!... mon père!...

—Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas voir, l’ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?... tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour nous déchirer, ceux qui aujourd’hui nous lèchent les mains...

Ses yeux brillèrent; il pensa qu’il venait de trouver un argument victorieux.

—Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de voir s’éloigner de toi jusqu’à celui que ton coeur a choisi librement, entre tous!...

Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s’emplirent de larmes.

—Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d’une voix altérée, je mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître que j’avais mal placé ma confiance et mon affection.

—Et tu t’obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...

—L’honneur parle, mon père...

M. Lacheneur disloqua à demi, d’un coup de poing terrible, le meuble près duquel il se trouvait.

—Et si je m’entêtais, moi aussi, s’écria-t-il, si je gardais tout... que ferais-tu?

—Je me dirais, mon père, qu’une misère honnête vaut mieux qu’une fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...

Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue. Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait assez sa fille pour savoir que ce qu’elle disait elle le ferait.

Mais il était vaincu, sa fille l’emportait, il venait de se résoudre à l’héroïque sacrifice.

—Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...

Il s’interrompit, un visiteur lui arrivait.

C’était un tout jeune homme d’une vingtaine d’années, de tournure distinguée, à l’air mélancolique et doux.

Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

—Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m’envoie vous dire que le duc de Sairmeuse et son fils viennent d’arriver. Ils ont demandé l’hospitalité à M. le curé.

M. Lacheneur s’était levé, dissimulant mal son trouble affreux.

—Vous remercierez le baron d’Escorval de son attention, mon cher Maurice, répondit-il, j’aurai l’honneur de le voir aujourd’hui même, après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.

Le jeune d’Escorval avait vu, du premier coup d’oeil, que sa présence était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.

Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout bas, et sans vouloir s’expliquer autrement:

—Je crois connaître votre coeur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai certainement.

III

Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible duc dont l’arrivée mettait le village en émoi.

C’est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l’avoir entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu’il venait, à de longs intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.

Sa charge le retenait à la cour.

S’il n’avait pas donné signe de vie tant qu’avait duré l’Empire, c’est qu’il n’avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui attendaient les émigrés dans l’exil.

Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que lui enlevait la Révolution, une fortune royale.

Réfugié à Londres après le licenciement de l’impuissante armée de Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d’un des plus riches pairs d’Angleterre, lord Holland, et il l’avait épousée.

Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six millions de francs.

Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop faciles de M. le comte d’Artois, le gentilhomme qui avait prétendu reprendre sous Louis XVI les moeurs de la Régence, ne pouvait pas être un bon mari.

La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de Anne-Marie-Martial.

Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.

Il se retrouvait libre et plus riche qu’il ne l’avait jamais été.

Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une parente de sa femme et se remit à courir le monde.

La renommée disait vrai: Il s’était battu, et furieusement, contre la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs Russes.

Et jarnibieu!—c’était un de ses jurons,—il ne s’en cachait guère, disant qu’en cela, il n’avait fait que strictement son devoir. Il estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait conféré sur le champ de bataille l’empereur de Russie.

On ne l’avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras d’une immense succession.

Les Cent-Jours l’avaient exaspéré.

Mais «la bonne cause,» ainsi qu’il disait, triomphant de nouveau, il se hâtait d’accourir.

Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.

Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les «revenants» n’avaient rien appris ni rien oublié.

Le duc de Sairmeuse était comme les autres.

Cet homme qui avait tant vu n’avait rien retenu.

Il pensait, et rien n’était si tristement grotesque, qu’il suffisait d’un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la Révolution et de l’Empire.

Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s’imaginait, de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c’était fini, que ce qui avait été n’était pas.

Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l’oeuvre en 1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis 1789, il répondait en haussant les épaules:

—Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion nous a surpris rentreront dans l’ombre.

C’était bien là, sérieusement, son opinion.

Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline de voyage, développait ses plans à son fils Martial.

—Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que je le soupçonne d’incliner plus qu’il ne conviendrait vers les idées jacobines, S’il m’en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un peu plus d’éloquence que les articles d’une charte.

C’est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu’il s’interrompit.

Il était ému, lui, si peu accessible à l’émotion, en se sentant dans ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.

Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée de l’Oiselle était toujours riante comme autrefois.

—Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!...

Bientôt les changements devinrent plus frappants.

La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue unique du village.

Cette rue, autrefois, c’était un chemin qui devenait impraticable dès qu’il pleuvait.

—Eh! eh!... murmura le duc, c’est un progrès, cela!...

Il ne tarda pas à en remarquer d’autres.

Là où il n’y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant au-dessus de la porte.

Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.

—Jarnibieu!... s’écria-t-il, pris d’inquiétude, les coquins sont capables d’avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...

Mais la berline longeait alors la place de l’Eglise, et Martial observait les groupes qui s’y agitaient.

—Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une triomphante réception à leur ancien maître?

M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n’était pas homme à renoncer pour si peu à une illusion.

—Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, répondit-il. Quand ils le sauront....

Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.

—Vous entendez, marquis? fit-il.

Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la portière de la voiture, saluant de la main l’honnête famille Chupin, qui courait et criait.

Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix formidables, et il ne tint qu’à M. de Sairmeuse de croire que le pays entier l’acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s’arrêta devant la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la noblesse était plus grand que jamais.

Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la servante du curé est toujours et partout la mieux informée.

—Monsieur le curé n’est pas revenu de l’église, répondit-elle aux questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l’attendre, il ne tardera pas à arriver, car il n’a pas déjeuné le pauvre cher homme...

—Entrons!... dit le duc à son fils.

Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, où une table était dressée.

D’un coup d’oeil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d’une simplicité monastique, il n’y avait que des couverts d’étain.

Ce logis était celui d’un ambitieux ou d’un saint.

—Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.

—Ma foi! répondit Martial, j’avoue que la route m’a singulièrement aiguisé l’appétit.

—Doux Jésus!... s’écria la vieille gouvernante, d’un air désespéré, et moi qui n’ai rien!... C’est-à-dire, si, il me reste encore un poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le vider...

Elle s’interrompit prêtant l’oreille, et on entendit un pas dans le corridor.

—Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.

Fils d’un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

A le voir, on reconnaissait bien l’homme annoncé par le presbytère.

Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de son église.

Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il ainsi façonné ses dehors? On s’en faisait une idée en regardant ses yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d’une âme ardente.

Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.

Etait-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez immense, en bec d’aigle, mince comme la lame d’un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais d’une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps maigre aussi misérablement que les voiles d’un navire en pantenne.

On l’appelait l’abbé Midon.

A la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement surpris.

La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais il s’attendait à trouver quelqu’un de ses paroissiens.

Personne ne l’ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se demandait à qui il avait affaire, et ce qu’on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante venait de s’esquiver.

Le duc comprit l’étonnement de son hôte.

—Par ma foi!... l’abbé, fit-il avec l’aisance impertinente d’un grand seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon votre cure d’assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le curé s’inclina, mais il ne parut pas qu’il fût fort touché de la qualité de ses visiteurs.

—Ce m’est un grand honneur, prononça-t-il d’un ton plus que réservé, de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu’il était impossible de se méprendre sur sa pensée et ses intentions.

—Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je crains...

—Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce qui vous suffit nous suffira, l’abbé... Et comptez que nous saurons reconnaître de façon ou d’autre le dérangement que nous allons vous causer.

L’oeil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l’homme violent caché sous le prêtre.

—D’ailleurs, ajouta gaiment Martial, que les angoisses de Bibiane avaient beaucoup amusé, d’ailleurs nous savons qu’il y a un poulet en mue...

—C’est-à-dire qu’il y avait, monsieur le marquis...

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son maître. Elle semblait au désespoir.

—Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a disparu... On nous l’a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.

—Attendez, avant d’accuser votre prochain, interrompit le curé, on ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n’avais pas d’argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon bouillon...

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant de l’autre main.

—Voilà pourtant comme il est, s’écria-t-elle en montrant son maître, moins raisonnable qu’un enfant, et sans plus de défense qu’un innocent... Il n’y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire tout ce qu’elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on a de lui tout ce qu’on veut... On lui tire ainsi jusqu’aux souliers qu’il a aux pieds, jusqu’au pain qu’il porte à sa bouche. La fille à la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...

—Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...

Puis, sachant par expérience que sa voix n’avait pas le pouvoir d’arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la prit par le bras et l’entraîna jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d’un air consterné.

Etait-ce là une comédie préparée à leur intention? Evidemment non, puisqu’ils étaient arrivés à l’improviste.

Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n’était pas leur fait.

Ce n’était pas là, il s’en fallait du tout au tout, l’homme qu’ils espéraient rencontrer, l’auxiliaire dont ils jugeaient le concours indispensable à la réussite de leurs projets.

Cependant ils n’échangèrent pas un mot, ils écoutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait bas, avec l’accent du commandement; la servante s’exclamait comme si elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientôt le prêtre rentra.

—J’espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n’est pas si pauvre qu’elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne répondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit des événements dont il venait d’être témoin à Paris, insistant sur l’enthousiasme et les transports d’amour qui avaient accueilli Sa Majesté Louis XVIII...

Heureusement, la vieille gouvernante l’interrompit de nouveau.

Elle arrivait chargée de vaisselle, d’argenterie et de bouteilles, et derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort adroitement trois ou quatre plats.

C’est l’ordre d’aller quérir ce repas à l’auberge du Boeuf couronné, qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!

L’instant d’après le curé et ses hôtes se mettaient à table.

Le poulet eût été «court,» la digne servante se l’avoua, en voyant le terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.

—On eût juré qu’ils n’avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle le lendemain aux dévotes, ses amies.

L’abbé Midon n’avait pas faim, lui, bien qu’il fût près de deux heures et qu’il n’eût rien pris depuis la veille.

L’arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l’avait bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du médecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu’il venait d’avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès exorbitants en tout genre, n’avaient pu entamer sa constitution de fer.

Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec complaisance ses mains, d’un dessin correct, mais larges, épaisses, puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups d’épée des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l’ancienne monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.

Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué jusqu’au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.

Pour être moins robuste que son père, Martial n’en était pas moins un fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu’il tenait de sa mère.

De son père, il avait l’énergie, la bravoure et, il faut bien le dire aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et des idées politiques. S’il partageait les préjugés de son père, il les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment d’emportement, le fils était capable de le faire froidement.

C’est bien ainsi que l’abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses deux hôtes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu’il entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens émigrés.

Connaissant le pays, renseigné quant à l’état des esprits, le curé de Sairmeuse entreprit d’attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n’entendait pas raillerie, et il commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque Bibiane se montra à la porte du salon.

—Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle qui désireraient vous parler.

IV

Ce nom de Lacheneur n’éveillait aucun souvenir dans l’esprit du duc.

D’abord, il n’avait jamais habité Sairmeuse...

Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l’ancien régime daigna s’inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans qu’il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l’ami!... mon brave!...

C’est donc de l’air d’un homme qui fait un effort de mémoire, que le duc de Sairmeuse répétait:

—Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à l’improviste par Bibiane.

—Qu’est-ce que cet individu, l’abbé? demanda le duc d’un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu’il fût depuis des années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une cruelle inquiétude.

—M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette réponse qu’il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

—Ah!... s’écria-t-il, c’est le drôle qui a eu l’impudence de.... Faites-le entrer, la vieille, qu’il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l’abbé Midon redoubla.

—Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire remarquer que M. Lacheneur jouit d’une grande influence dans le pays... se l’aliéner serait impolitique....

—J’entends... vous me conseillez des ménagements. C’est parler en pur Jacobin, l’abbé. Si Sa Majesté, qui n’y est que trop portée, écoute des donneurs d’avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution s’est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les biens du clergé ... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

—Les biens d’un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L’infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et l’égarement de ses yeux disait la détresse de sa pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

—Eh bien!... l’ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. C’était chez lui, en somme, qu’on traitait ainsi un homme qu’il jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

—Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, faites-moi cet honneur...

Mais le père et la fille refusèrent d’un signe de tête pareil.

—Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de votre maison....

—Ah! Ah!...

—Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la faveur d’être ma marraine....

—Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les tiens. Et c’est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t’es empressé d’acheter nos biens!...

L’ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son coeur et son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l’exacte notion de sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indigné de l’outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n’avait qu’à se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour ignorer qu’entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

—Si j’ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d’une voix sourde, c’est sur l’ordre de ma marraine mourante, et avec l’argent qu’elle m’avait laissé à l’insu de tous. Si vous me voyez ici, c’est que je viens vous restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu’un de ces tristes fous comme les alliés n’en ramenèrent que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de probité.

—Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j’ai bonne mémoire, rendait autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés doivent produire une belle somme, où est-elle?...

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la pudeur.

—Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa les épaules d’un air résigné.

—Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd’hui le double d’autrefois....

—C’est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n’est-ce pas?...

—Je ne possède rien! Mais j’espère que vous m’autoriserez à prendre dix mille livres que votre tante m’avait données...

—Ah! elle t’avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...

—Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au rachat de ses terres...

—Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces ou un torrent d’injures...

Marie-Anne, alors, s’avança vivement.

—La preuve, monsieur le duc, dit-elle d’une voix vibrante, est la parole de cet homme, qui, d’un mot librement prononcé, vient de vous rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s’étaient à demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d’un bleu sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l’horreur de l’humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

—Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l’ange de l’insurrection.

Cette phrase, qu’elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

—Voici vos titres, dit-il au duc, d’un ton où éclatait une haine implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j’y suis entré, misérable j’en sors...

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa fille qu’un seul mot:

—Eh bien!...

—Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c’est ceux qui ne le font pas qui sont à plaindre!...

Elle n’en put dire davantage, Martial accourait, ne songeant qu’à se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté l’avait si fortement impressionné.

—Je me suis esquivé, dit-il en s’adressant plutôt à Marie-Anne qu’à M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s’arrangera, mademoiselle, des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre avocat près de mon père...

—Mlle Lacheneur n’a pas besoin d’avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

—Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus impertinent.

—Moi, fit simplement l’autre, je suis Maurice d’Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une insulte de l’autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et leurs regards étaient chargés d’une haine atroce. Peut-être eurent-ils ce pressentiment qu’ils n’étaient pas deux rivaux, mais deux principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

—Nous nous retrouverons, monsieur d’Escorval! prononça-t-il en se retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

—Ne le souhaitez pas.

V

L’habitation du baron d’Escorval, cette construction de briques à saillies de pierres blanches, qu’on apercevait de l’avenue superbe de Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient jusqu’à l’Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d’Escorval,» mais c’était pure flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d’un coup de hausse eût voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant surtout.

C’est que M. d’Escorval—et ce lui sera dans l’histoire un éternel honneur—n’était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d’où généraux et administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux de poste le long de la route, M. d’Escorval restait avec le seul patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, représentait ses économies de dix années.

Lui-même l’avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d’y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n’était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d’y être exilé par la liste de mort et de proscription du 24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de guerre l’enthousiaste Labédoyère et l’intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa situation n’était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, avaient le plus vivement pressé l’Empereur de faire fusiller Fouché, l’ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

—Gardez-vous!... écrivaient à M. d’Escorval ses amis de Paris.

Lui s’en remettait à la Providence, envisageant l’avenir, si menaçant qu’il dût paraître, avec l’inaltérable sérénité d’une conscience pure.

Le baron d’Escorval était un homme jeune encore, il n’avait pas cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale l’avaient vieilli avant l’âge.

Il était grand, légèrement chargé d’embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

—Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l’exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s’il restait de fer dès qu’il s’agissait du devoir, il redevenait dans la vie privée simple comme l’enfant, doux et bon jusqu’à la faiblesse.

A ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n’envie pas le vulgaire qui l’ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui emplit la vie et l’embaume comme un céleste parfum.

A l’époque la plus sanglante de la Terreur, M. d’Escorval avait arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l’Alleu, arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins âgée que lui de trois ans seulement.

Il l’aima... et bien qu’elle fût orpheline et qu’elle n’eût rien, il l’épousa, estimant que les trésors de son coeur vierge valaient la dot la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d’Escorval lui ouvrit les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors les pompes de Louis XIV, n’avaient pas d’attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l’intimité du foyer les qualités exquises de son esprit et de son coeur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle n’eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu’il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres étaient ses heures de fête.

Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d’un côté de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu’ils n’avaient rien à souhaiter ici-bas.

Les événements de la fin de l’Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d’Escorval sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré surtout de l’indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la suivirent. Il fut épouvanté et écoeuré, quand il vit la levée en masse de toutes les cupidités se précipitant à la curée.

Dans ces dispositions, l’isolement de l’exil devait lui paraître un bienfait...

—Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés ici.

Ce n’était pas tout à fait ce qu’il pensait.

Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors qu’elle tremblait pour la sécurité des siens.

Ce premier dimanche d’août, cependant, M. d’Escorval et sa femme étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d’un malheur terrible et prochain leur serrait le coeur.

A l’heure même où Lacheneur se présentait chez l’abbé Midon, ils étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d’un oeil inquiet les deux routes qui conduisent d’Escorval au château et au village du Sairmeuse.

Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l’arrivée du duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommandé d’être le moins longtemps possible... et malgré cela, les heures s’écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.

—Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu’il ne lui soit rien arrivé!...

Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux volontés paternelles.

—Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre coeur!...

Qu’est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...

Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n’avait pu se résoudre à s’éloigner sans une explication, et il avait rôdé autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.

Le jeune d’Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer au presbytère. Qu’y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son fils s’y trouvaient.

Le temps qu’ils y restèrent, et qu’il attendit sur la place lui parut plus long qu’un siècle.

Ils sortirent, cependant, et il s’avançait pour les aborder, quand il fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant dire, celle d’un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.

A cette pensée que le caprice d’un libertin osait s’arrêter sur cette jeune fille si belle et si pure, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, dont il avait juré qu’il ferait sa femme, tout son sang afflua à son cerveau.

Il se dit qu’il se devait de châtier l’insolent, le misérable...

Heureusement—malheureusement peut-être—son bras fut arrêté par le souvenir d’une phrase qu’il avait entendu mille fois répéter à son père:

«Le calme et l’ironie sont les seules armes dignes des forts.»

Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s’emporta et qui menaça...

—Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents serrées, en suivant de l’oeil son ennemi qui s’éloignait.

Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l’avaient abandonné, et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le confondit, il s’empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. Lacheneur.

—Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d’un ton farouche.

Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, mortellement inquiet et cherchant vainement à s’expliquer ce qui se passait.

Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, lorsqu’enfin, du haut de la terrasse, elle l’aperçut au tournant du chemin.

Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un mois se résumèrent en un cri.

—Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n’y échapperons pas.

C’était le malheur, on n’en pouvait douter à la seule vue de M. Lacheneur lorsqu’il entra dans le salon d’Escorval.

Il s’avançait du pas lourd d’un ivrogne, l’oeil morne et sans expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.

—Qu’y a-t-il!... demanda vivement le baron...

Mais l’autre ne sembla pas l’entendre.

—Ah!... je l’avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue commencé dehors, je l’avais bien dit à ma fille...

Mme d’Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l’avait attirée près d’elle.

—Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.

D’un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille lui lit signe de regarder et d’écouter son père.

M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible anéantissement,—bienfait de Dieu,—qui suit les crises trop cruelles pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté de se souvenir la faculté de souffrir.

—Ce qu’il y a, monsieur le baron, répondit-il d’une voix rauque, il y a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la commune. J’avais tout, je n’ai plus rien ... rien que mes deux bras. Ils m’ont gagné mon pain jusqu’à vingt-cinq ans, ils me le gagneront jusqu’à la mort... J’ai fait un beau rêve, il vient de finir...

Devant l’explosion de ce désespoir, M. d’Escorval pâlissait.

—Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi ce qui vous arrive...

Sans avoir certes conscience de ce qu’il faisait, M. Lacheneur lança son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris qu’il portait fort longs.

—A vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis venu pour cela. Ou vous connaît, vous, on connaît votre coeur... D’ailleurs, ne m’avez-vous pas fait quelquefois l’honneur de m’appeler votre ami?...

Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il retraça la scène du presbytère.

Le baron écoutait pétrifié d’étonnement, doutant presque du témoignage de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d’Escorval disaient à quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.

Mais il était un auditeur—Marie-Anne seule l’observait,—que le récit remuait jusqu’au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur était Maurice.

Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi lus plus inutiles efforts.

Insulter Lacheneur, c’était insulter Marie-Anne, c’est-à-dire l’atteindre, le frapper, l’outrager, lui, dans tout ce qu’il avait de plus cher au monde.

Ah! s’il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l’odieuse conduite du père.

Mais il se jurait bien que le châtiment n’était que différé.

Et ce n’était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune homme si modeste et si doux avait un coeur inaccessible à la crainte. Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante des yeux d’une jeune fille, savaient aller droit à l’ennemi comme une lame d’épée.

Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu’il avait adressée au duc de Sairmeuse, M. d’Escorval lui tendit la main.

—Je vous ai dit jadis que j’étais votre ami, prononçat-il d’une voix émue, je dois vous dire aujourd’hui que je suis fier d’avoir un ami tel que vous.

Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui était tendue, et son visage trahit une sensation d’une ineffable douceur.

—Si mon père n’eût pas rendu, murmura l’opiniâtre Marie-Anne, mon père n’eût été qu’un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son devoir.

M. d’Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.

—Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d’un ton de reproche; mais lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que l’accomplissement d’un devoir est, en certaines circonstances, un héroïsme dont peu du gens sont capables.

M. Lacheneur s’était redressé.

—Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, maintenant je suis content d’avoir agi comme je l’ai fait.

La baronne d’Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux généreuses inspirations de son coeur.

—Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu’ils devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans coeur, tels qu’on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.

—Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.

—Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!...

La fatalité voulut que personne n’entendît M. Lacheneur. Questionné sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et alors, que de catastrophes évitées!...

Cependant M. d’Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.

—Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?

—Ils n’entendront plus parler de moi... d’ici quelque temps du moins.

—Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu’ils vous doivent?...

—Je ne demanderai rien...

—Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore des juges en France...

M. Lacheneur hocha la tête.

—Les juges, fît-il, ne m’accorderaient pas la justice que je veux; je ne m’adresserai pas à eux...

—Cependant...

—Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces nobles de malheur. Je n’enverrai même pas chercher à leur château mes hardes et celles de ma fille. S’ils me les renvoient... bien. S’il leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait...

Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible obstination.

—Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez seul au monde, mais vous avez des enfants...

—Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de l’éducation... il se tirera d’affaire tout seul à Paris, à moins qu’il ne préfère ici me seconder.

—Mais votre fille?...

—Marie-Anne restera près de moi.

M. d’Escorval crut devoir intervenir.

—Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...

Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.

—Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l’ai dit, j’ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L’an dernier, une vieille cousine à moi, que je n’avais jamais pu déterminer à venir habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout son bien... Tout son bien, c’était une méchante masure tout en haut de la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches de mauvais terrain. Cette masure, je l’ai fait réparer sur les prières de ma fille, et j’y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi, du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi... Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre...

Parlait-il sérieusement?

Maurice le crut, car il s’avança brusquement au milieu du salon.

—Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s’écria-t-il.

—Oh!...

—Non, cela ne sera pas, parce que j’aime Marie-Anne et que je vous la demande pour femme.

VI

Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s’aimaient.

Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de Sairmeuse et dans les allées du parc d’Escorval.

Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies de l’Oiselle.

Car leurs mères étaient amies...

Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, et c’est à grand’peine que, le jour de son mariage, elle parvint à former sur le registre les lettres de son nom.

Mais, à l’exemple de son mari, elle avait compris que prospérité oblige, et avec un rare courage, couronné d’un succès plus rare encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport avec sa fortune et sa situation nouvelle.

Et la baronne d’Escorval n’avait pas résisté à la sympathie qui l’entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence supérieure et une âme d’élite.

Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d’Escorval l’avait pleurée comme une soeur préférée.

De ce moment, l’attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.

Elevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres avaient à se plaindre de son application.

—Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne m’accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta petite amie...

Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un redoublement d’ardeur au travail.

Ainsi, d’année en année était allée s’affirmant cette grande passion qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de l’adolescence.

Noble et chaste passion d’ailleurs, et de celles dont le spectacle réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.

Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l’un que l’autre.

De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques fleurs échangées,—reliques précieusement conservées...—telles étaient leurs joies.

Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à entendre, ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres.

Jamais l’audace de Maurice n’avait dépassé un serrement de main furtif. Jamais Marie-Anne n’avait été osée autant que ce matin même, en reconduisant son ami.

Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l’ignorer, et s’ils fermaient les yeux, c’est qu’elle ne contrariait en rien leurs desseins.

M. et Mme d’Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, ce qui ne gâtait rien.

M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, lui, l’ancien valet de charrue, l’allié d’une vieille famille dont le chef était un homme considérable.

Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles était arrêtée en principe...

Oui, le mariage était parfaitement décidé...

Et cependant, à l’impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il y eut dans le salon un mouvement de stupeur.

Ce mouvement, le jeune homme l’aperçut malgré son trouble, et inquiet de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.

Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n’exprimait aucun mécontentement.

Cela rendit courage au pauvre amoureux.

—Vous m’excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j’ai osé vous présenter ainsi une telle requête... C’est en ce moment où le sort vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont vous avez été l’objet...

Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer Marie-Anne.

Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de reconnaissance et de joie.

L’amour de l’homme qu’elle aimait sortait victorieux d’une épreuve qu’il serait imprudent à beaucoup d’héritières de tenter.

Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du coeur de Maurice.

Lui, cependant, poursuivait:

—Je n’ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...

Il se tut, attendant son arrêt...

—Je vous approuve, mon fils, dit M. d’Escorval d’un son de voix profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous êtes bien jeune pour devenir le chef d’une famille, mais, vous l’avez dit, les circonstances commandent.

Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:

—Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.

Maurice n’avait pas espéré un succès si facile...

Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...

Il s’avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les porta à ses lèvres, en balbutiant:

—Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis heureux!

Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair d’orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit vite son attitude morne.

—Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre grandeur d’âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d’effacer jusqu’au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l’insigne honneur que vous faites à ma fille.

—Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...

—Il le faut.

Foudroyé tout d’abord, Maurice s’était redressé, puisant dans son amour une énergie qu’il ne se connaissait pas.

—Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s’écria-t-il, briser notre vie, car si j’aime Marie-Anne... elle m’aime...

Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, si rouge l’instant d’avant, était devenue plus blanche que le marbre, elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.

—Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez l’affreux courage que j’ai en ce moment.

Effrayée du désespoir de son fils, Mme d’Escorval intervint.

—Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...

—Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.

—Ah!... vous tuez mon enfant!... s’écria la baronne.

M. Lacheneur hocha tristement la tête.

—M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...

—Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...

—Et votre fille? interrogea la baronne.

Ah! c’était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait frapper; l’instinct de la mère ne s’était pas trompé. M. Lacheneur eut une minute d’hésitation visible, mais se raidissant contre l’attendrissement qui le gagnait.

—Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu’est le devoir pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle saura cacher ses souffrances...

Il s’interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade, des feux de file que dominait la voix puissante du canon.

Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes détonations une signification terrible.

Le coeur serré d’une pareille angoisse, M. d’Escorval et Lacheneur se précipitèrent sur la terrasse.

Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût l’horizon, l’oeil n’y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.

—C’est l’ennemi, gronda M. Lacheneur d’un ton qui disait bien de quel coeur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché aux alliés...

Il s’arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.

M. d’Escorval écoutait les sourcils froncés.

—Ce n’est pas là, murmurait-il, le feu d’un engagement...

Demeurer plus longtemps dans cet état d’anxiété était impossible.

—Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais aller aux informations?

—Va!... répondit simplement le baron, mais s’il y a quelque chose, ce dont je doute, ne t’expose pas, reviens.

—Oh!... sois prudent!... insista Mme d’Escorval, qui voyait déjà son fils exposé aux plus affreux dangers.

—Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.

Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s’élançait vers la porte, son père le retint.

—Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu’un qui nous donnera peut-être des renseignements.

En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait d’apparaître.

Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, comme s’il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.

Bientôt on put distinguer ses traits.

—Eh!... c’est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.

—Le propriétaire des vignes de la Borderie?

—Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah! il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.

—Il faut le prier de monter, dit M. d’Escorval.

M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:

—Ohé!... Chanlouineau.

Le robuste gars leva la tête.

—Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.

Chanlouineau répondit par un geste d’assentiment, on le vit dépasser la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.

Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque grave événement. Il n’avait plus de cravate, et le col de sa chemise déchiré laissait voir son cou musculeux.

—Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...

Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un rugissement de rage.

—On ne se bat pas, répondit-il, on s’amuse. Ces coups de fusil que vous entendez sont tirés en l’honneur et gloire de M. le duc de Sairmeuse.

—C’est impossible...

—Je le sais bien ... et cependant c’est la pure vérité. C’est Chupin, le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...

M. Lacheneur était confondu.

—Enfin, que s’est-il passé? interrogea-t-il.

—Oh!... c’est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, l’infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, enchanté, qui s’attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L’argent, vous m’entendez, a mis Chupin en appétit, et il s’est logé en tête de faire à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l’Empereur. Ayant appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s’était passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait là-dessus ... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres imbéciles qu’ils n’ont qu’à brûler de la poudre au nez du duc pour obtenir la confirmation des ventes...

—Et ils l’ont cru?

—Dur comme fer... Ah! les préparatifs n’ont pas été longs. On est allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de la poudre... et vous avez entendu. Quand j’ai quitté Sairmeuse, ils étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...

C’est bien là ce qu’avait deviné M. d’Escorval.

—Voilà, en petit, l’ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...

Cependant, Chanlouineau poursuivait:

—Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de Sairmeuse est le grand ami du roi et qu’il en obtient tout ce qu’il veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je ne suis qu’un pauvre paysan, moi,—il disait «pésan»—mais jamais je ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de Courtomieu...

—Et son fils?... interrompit Maurice.

—Le marquis Martial, n’est-ce pas?... Il se promenait aussi devant l’église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille qui n’est pas plus grande que ça, si blonde qu’on dirait qu’elle a des cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se moquaient des paysans... On dit qu’ils vont se marier. Et même, ce soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l’honneur du duc...

Il avait conté tout ce qu’il savait, il s’arrêta.

—Tu n’as oublié qu’une chose, fit M. Lacheneur, c’est de nous dire pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t’étais battu?...

Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:

—Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s’est arrêté devant moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m’a-t-il dit. J’ai répondu que non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m’a pris par ma cravate, et il m’a secoué en me disant qu’il me corrigerait et qu’il me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j’ai senti la main de ce vieux, tout mon sang n’a fait qu’un tour... Je l’ai empoigné à bras le corps!... Heureusement on s’est jeté à six sur moi et j’ai été obligé de lâcher prise... Mais qu’il ne s’avise jamais de venir rôder autour de mes vignes!...

Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des révoltes flambait dans ses yeux.

Et M. d’Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment allumées, et dont l’explosion, pensait-il, serait terrible...

Mais M. Lacheneur s’était redressé.

—Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas m’accompagner, j’ai un marché à te proposer...

M. et Mme d’Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.

Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.

Marie-Anne lui avait promis qu’elle l’attendrait le lendemain, dans le bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.

VII

Lorsqu’il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.

Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l’enthousiasme de commande des paysans si froids et si calculateurs qui l’entouraient.

C’était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n’a rien, patient autant qu’un sauvage; enfin, un de ces coquins complets et tout d’une venue, tels qu’on n’en trouve qu’au fond de la campagne.

On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.

Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu’alors dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du Code rural.

Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors d’intrigue à faire la fortune de vingt diplomates.

Les circonstances, il le disait souvent, l’avaient mal servi.

Aussi, est-ce désespérément qu’il s’accrocha à l’occasion rare et unique qui se présentait.

Comme de juste, ce rusé gredin n’avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution de Sairmeuse.

Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de groupe en groupe.

—M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout!...

C’était plus qu’il n’en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille.

Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant d’une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans défense?...

On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu’un décret se préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs yeux comme un miroir à alouettes.

—Quand on n’est pas le plus fort, comme l’ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on plie comme l’osier, qui se relève quand l’orage est passé.

Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d’autant plus extravagant que la rancune et la peur s’y mêlaient.

A bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l’accent de la rage et de la menace.

Enfin, comme il est rare que l’homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d’eux se disait à part soi:

—Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S’il se contente de cela pour tout loyer, bon! S’il ne s’en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.

Là-dessus, ils clamaient à s’égosiller...

Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son ravissement.

Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l’incorrigé et l’incorrigible, l’homme des grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait Chateaubriand.

—Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l’abbé Midon. Comment avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions n’existent que dans votre esprit et votre coeur.

L’abbé Midon se taisait. Qu’eût-il pu répondre!...

Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l’opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.

—Il y a quelqu’un sous tout ceci!... pensait-il.

Ce quelqu’un ne tarda pas à se révéler.

Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.

Il s’avança dans le salon, l’échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l’oeil plein des plus viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres.

Et, par l’entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l’ombre du corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.

Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur la place.

—Eh bien!... Oui! s’écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!

Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s’éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en l’air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n’avait ouï pareil fracas d’artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au Boeuf couronné.

Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et indifférente,—s’émouvoir est du commun—mais en réalité il était ravi, transporté.

Si ravi qu’il chercha vite comment récompenser cet accueil.

Un simple coup d’oeil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.

Les lots détachés de l’immense domaine et vendus séparément étaient d’une importance relativement minime.

Le duc pensa qu’il serait politique et peu coûteux d’abandonner ces misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans.

—Mes amis, cria-t-il d’une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne!...

Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de Chupin, l’organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en personnage.

Et pendant que le duc se promenait d’un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer «l’ancien seigneur,» comme disaient les vieux.

Même, s’ils s’étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, c’est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...

Mais le duc n’eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils...

Un de ses anciens amis de l’émigration, le marquis de Courtomieu, qu’il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.

Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l’ami de son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l’ombre des grands arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs...

Il n’était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de Sairmeuse. D’abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était l’ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...

Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu’il ne les eût pas satisfaits...

Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu’avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de «Buonaparte.»

Il était gai, causeur, plein de confiance dans l’avenir.

—Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.

Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.

Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l’avaient ému, lui si peu accessible à l’émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si différentes:

Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.

VIII

Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l’adolescence, ont aimé, ont été aimés et ont vu, tout à coup, s’ouvrir entre eux et le bonheur un abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de Maurice d’Escorval.

Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d’avenir reposaient sur son amour pour Marie-Anne.

Cet amour lui échappant, l’édifice enchanté de ses espérances s’écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.

Sans Marie-Anne, il n’apercevait ni but, ni sens à son existence.

C’est qu’il ne s’abusait pas. Si tout d’abord son rendez-vous pour le lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, puisque tout dépendait d’une volonté étrangère, la volonté de M. Lacheneur.

Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L’heure du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d’avaler une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se retirer.

M. d’Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne se permirent aucune observation.

Ils respectaient cette douleur qu’ils étaient si dignes de partager. Ils savaient qu’il est de ces chagrins cuisants qui s’irritent de toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que soit la main qui les panse.

—Pauvre Maurice!... murmura Mme d’Escorval, dès que son fils se fut retiré.

Et son mari ne répondant pas:

—Peut-être, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, peut-être serait-il sage à nous de ne pas l’abandonner seul aux inspirations de son désespoir.

Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l’horrible appréhension de sa femme.

—Nous n’avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j’ai entendu Marie-Anne promettre à Maurice de l’attendre demain au bois de la Rèche.

La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s’était glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais elle était mère, elle voulait savoir.

Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes rêveries, qu’il n’entendit rien et ne soupçonna même pas la sollicitude qui veillait sur lui.

Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d’appui, le front entre ses mains, et il regardait...

Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger brouillard blanc qui indiquait le cours de l’Oiselle, il apercevait la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses toits dentelés.

Que de fois il l’avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce château qui abritait ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux au monde.

De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son coeur battait plus fort quand il les voyait s’éclairer.

—Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... Elle s’agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...

Mais ce soir, il n’avait pas à attendre qu’une lumière brillât derrière les vitres de cette fenêtre chérie.

Marie-Anne n’était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.

Où était-elle, maintenant?... Elle n’avait plus d’autre asile, elle, accoutumée aux recherches de la richesse, qu’une misérable masure couverte de chaume, dont les murs n’étaient même pas blanchis à la chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la grande route et boueux en hiver.

Elle en était réduite à garder pour elle-même l’aumône que, charitable en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.

Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...

A cette idée, le coeur du pauvre Maurice se brisait.

Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement s’illuminer le château de Sairmeuse?

Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire possession de ce château dont M. de Sairmeuse n’avait pas franchi le seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.

Maurice vit les lumières courir d’étage en étage, de chambre en chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s’éclairèrent.

A ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.

Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d’une vierge, où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.

Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s’entourer les jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre inachevée laissée sur le pupitre...

Jamais avant cette soirée Maurice n’eût voulu croire qu’on pouvait haïr quelqu’un autant qu’il haïssait ces Sairmeuse.

Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à songer à ce qu’il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une inextricable situation.

Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme d’Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre quelque chose; il ne s’apercevait pas que depuis la veille au matin il n’avait rien mangé.

Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.

Les landes de la Rèche étant situées de l’autre côté de l’Oiselle, Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y avait un bac, à une portée de fusil d’Escorval. Quand il arriva au bord de l’eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui attendaient le passeur.

Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.

—Pour vrai, c’est vrai, disait un gros garçon à l’air réjoui, et moi qui vous parle, je l’ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la noce! criait-il, j’épouse la fille de M. Lacheneur, c’est décidé.»

Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu’il perdit jusqu’à la faculté de réfléchir.

—Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu’il en était amoureux... c’est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que le père a été dans les grandeurs, il n’a rien osé dire... dès qu’il l’a su tombé, il s’est déclaré et on a topé.

—Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.

—Tiens!... pourquoi donc?

—S’il est ruiné, comme on dit...

Les autres éclatèrent de rire.

—Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce... Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... On sait ce qu’on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n’avoir rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même il parait qu’il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n’est pas possible...

—Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte Sairmeuse aussi pauvre qu’il y était entré.

En reconnaissant le fils de M. d’Escorval, les paysans étaient devenus fort penauds. Mais lui, en intervenant, s’était enlevé tout moyen de se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu’il pense devoir être agréable à qui l’interroge; il a peur de se compromettre.

Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut traversé l’Oiselle.

—Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c’est impossible! c’est impossible!...

IX

Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.

La nature y semble maudite, rien n’y vient. La boue s’y détrempe contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la patience opiniâtre des paysans s’y est émoussée comme le fer des outils.

Quelques chênes rabougris s’élevant de place en place au-dessus des genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.

Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y poussent droits et forts. Les eaux de l’hiver ont charrié dans quelques replis de terrain assez d’humus pour donner la vie à des clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales s’accrochent aux branches voisines.

En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. Il s’était cru en retard et il était en avance de plus d’une heure.

Il s’assit sur un quartier de roche d’où il découvrait toute la lande, et il attendit.

Le temps était magnifique, l’air enflammé. Le soleil d’août dans toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des dernières pluies.

Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la campagne, pas un bourdonnement d’insecte, pas un frémissement de brise dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.

Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte de son coeur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à la bise de novembre.

Avec le malheur, l’expérience lui venait vite, et cette science cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les illusions.

Ce n’est que depuis qu’il avait entendu causer les paysans qu’il comprenait bien l’horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité brusquement des hauteurs sociales qu’il avait atteintes, il ne trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, criaient les autres. Il n’avait plus de condition sociale. Il était l’homme tombé, celui qui a été et qui n’est plus...

Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?...

Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage de Marie-Anne et de Chanlouineau n’était pas si absurde qu’il l’avait jugée tout d’abord.

Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu’il repoussait une alliance dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu’il fût dit qu’il dût quelque chose à un gendre...

Maurice épuisait tout ce qu’il avait de pénétration à chercher le mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la lande, une femme apparut: Marie-Anne.

Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n’osa quitter l’ombre des arbres.

Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans surprise, qu’elle était tête nue, et qu’elle n’avait sur les épaules ni châle ni écharpe.

Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d’elle, et lui prit la main qu’il porta à ses lèvres.

Mais cette main qu’elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la retira doucement avec un geste si triste qu’il eût bien dû comprendre qu’il n’était plus d’espoir.

—Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n’ai pu soutenir l’idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et cependant je lui ai juré, il n’y a pas deux heures, que je ne vous reverrais jamais... Vous l’entendez: jamais.

Elle parlait vite, d’une voix brève, et Maurice était confondu de la fermeté de son accent.

Moins ému, il eût vu combien d’efforts ce calme apparent coûtait à cette jeune fille si vaillante. Il l’eût vu, à sa pâleur, à la contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu’elle avait vainement baignées d’eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la nuit.

—Si je suis venue, poursuivait-elle, c’est qu’il ne faut pas, pour votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu’il reste, au fond de votre coeur, l’ombre d’une pensée d’espérances... Tout est bien fini, c’est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls se révoltent contre une destinée qu’ils ne peuvent changer; résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval, oubliez-moi...

—Vous oublier, Marie-Anne! s’écria le malheureux, vous oublier!...

Il chercha du regard le regard de son amie, et l’ayant rencontré, il ajouta d’une voix sourde:

—Vous m’oublierez donc, vous?...

—Moi je suis une femme, Maurice...

Mais il l’interrompit.

—Ah! ce n’est pas là ce que j’attendais, prononça-t-il. Pauvre fou!... Je m’étais dit que vous sauriez trouver dans votre coeur de ces accents auxquels le coeur d’un père ne saurait résister.

Elle rougit faiblement, hésita, et dit:

—Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m’a repoussée.

Maurice fut anéanti, mais se remettant:

—C’est que vous n’avez pas su lui parler, s’écria-t-il avec une violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles raisons qu’il faudra bien qu’il se rende. De quel droit son caprice briserait-il ma vie!... Je vous aime ... de par mon amour vous êtes à moi, oui, plus à moi qu’à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?...

Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne l’arrêta par le bras.

—Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m’avez donc pas comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais mourir de sa résolution, je l’approuve... N’allez pas trouver mon père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, j’aurais l’affreux courage de refuser le mien!...

Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l’éclaira pas. Sa tête s’égara, et sans conscience de l’abominable injure qu’il adressait à cette femme tant aimée:

—Est-ce donc pour Chanlouineau, s’écria-t-il, que vous gardez votre consentement?... Il le croit, puisqu’il va disant partout que vous serez bientôt sa femme...

Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le regard dont elle accabla Maurice.

—Dois-je m’abaisser jusqu’à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer que si je soupçonne ce qu’ont pu projeter mon père et Chanlouineau, je n’ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu’il est des sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J’ai trouvé en moi assez de dévouement pour renoncer à l’homme que j’avais choisi... Je ne saurais me résoudre à en accepter un autre.

Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui de la sublime expression du visage de Marie-Anne.

La raison lui revenait, il sentait l’indignité de ses soupçons, il se faisait horreur pour avoir osé les exprimer.

—Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...

Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les réticences de Marie-Anne!...

Il cherchait une idée de salut; il crut l’avoir trouvée.

—Il faut fuir! s’écria-t-il, partir à l’instant, sans retourner la tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière...

Les bras étendus, il s’avançait comme pour prendre possession de Marie-Anne, et l’entraîner, elle l’arrêta d’un seul regard.

—Fuir!... dit-elle d’un ton de reproche, fuir!... et c’est vous, Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups redoublés mon pauvre père, et j’ajouterais ce désespoir et cette honte à ses douleurs!... La solitude s’est faite autour de lui, ses amis l’ont abandonné, et moi, sa fille, je l’abandonnerais!... Ah! je serais, si j’agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce que j’ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être résolue au parti extrême que vous m’offrez ... je serais sortie en plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n’est pas le monde que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d’un père riche et heureux, on ne déserte pas la masure d’un père désespéré et misérable. Laissez-moi, Maurice, où m’attache l’honneur... Je saurai devenir paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez ... je n’ai pas trop de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu’on ne saurait être complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli...

Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit tourner la tête.

A dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son fusil de chasse.

X

Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la première nuit de sa Restauration, ainsi qu’il disait.

Si inaccessible qu’il se prétendît aux émotions qui agitent les gens du commun, les scènes de la journée l’avaient profondément remué.

Il n’avait pu se défendre de plus d’un retour vers le passé, lui qui cependant s’était fait une loi de ne jamais réfléchir.

Tant qu’il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s’abandonna sans contrainte à l’excès de sa joie.

Elle était immense et tenait presque du délire.

Seul, il eût pu dire, mais il s’en fût bien gardé, quel prodigieux service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.

Ce malheureux qu’il payait de la plus noire ingratitude, cet homme probe jusqu’à l’héroïsme qu’il avait traité comme un valet infidèle, venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.

Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l’abri d’une misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il redoutait...

Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.

—Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on n’en connaît pas le nombre.

Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des successions de la duchesse et de lord Holland, n’avaient pas été légués au duc.

Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à son fils, à son fils seul.

Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, pas de quoi vivre, strictement parlant.

Certes, jamais Martial n’avait dit un mot qui put donner à soupçonner qu’il avait l’intention de s’emparer de l’administration de ses biens, mais ce mot, il pouvait le dire...

N’y avait-il pas lieu de croire qu’il le dirait fatalement quelque jour, tôt ou tard?...

Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l’entendre, s’avouant, à part soi, qu’à la place de son fils il l’eût dit depuis longtemps.

Rien qu’en songeant à cette éventualité, il frémissait.

Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui faudrait baser ses dépenses.

Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...

—Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement... Que Martial se marie, que l’ambition le prenne, qu’il soit mal conseillé... c’en est fait.

Lorsqu’il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire dans ses yeux quantité de pensées qui n’y étaient pas. Et selon qu’il le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou s’effrayait davantage.

Parfois il mettait les choses au pis.

—Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute sa fortune, et me voilà sans pain...

Cette continuelle appréhension d’un homme qui jugeait les sentiments des autres sur les siens, n’était-elle pas un épouvantable châtiment?

Ah!... ils n’eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.

Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.

—Que suis-je? s’écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains d’un enfant. J’appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis de tout, c’est qu’il le veut bien; il me fait l’aumône de mon luxe et de ma grande existence... Mais je dépens d’un moment de colère, de moins que cela, d’un caprice...

Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer son fils.

Il le haïssait.

Il lui enviait passionnément tous les avantages qu’il lui voyait, ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son intelligence, qu’on disait supérieure.

On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des pères!...

Enfin, cela était ainsi!...

Seulement, rien n’apparut à la surface de ces misères intérieures, et Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s’il surprit le secret de son père, il n’en laissa rien voir et n’en abusa pas.

Ils étaient parfaits l’un pour l’autre, le duc bon jusqu’à la plus extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations n’étaient pas celles d’un père et d’un fils, l’un craignant toujours de déplaire, l’autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur un pied d’égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n’ayant même pas l’un pour l’autre de ces secrets que commande la pudeur de la famille...

Eh bien! c’est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.

Propriétaire de Sairmeuse, d’une terre de plus d’un million, le duc échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...

Aussi que de projets en cette nuit!...

Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l’ami du roi; n’avait-il pas le droit d’aspirer à tout?

Lui qui avait épuisé jusqu’au dégoût, jusqu’à la nausée tous les plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter les délices du pouvoir qu’il ne connaissait pas...

Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.

Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.

En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n’avait pas contenté sa curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.

Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de son enfance lui revenaient en foule.

Lacheneur n’avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu’il les avait quittées.

Lorsqu’il eut tout vu:

—Décidément, marquis, s’écria-t-il, ce Lacheneur n’est pas un aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner beaucoup, en faveur du soin qu’il a pris de notre maison en notre absence...

Martial resta sérieux.

—Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par une belle et large indemnité.

Ce mot fit bondir le duc.

—Une indemnité!... s’écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien! et mes revenus?... N’ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir le chevalier de La Livandière?...

—Le chevalier n’est qu’un sot!... déclara Martial. Il a oublié que Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu’il est de notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille francs... ce sera d’ailleurs d’une bonne politique en l’état des esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...

Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.

—Jarnibieu!... s’écria-t-il, cent mille livres!... comme vous y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!... Cependant, si c’est bien votre avis...

—Eh!... monsieur, ma fortune n’est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous ai bien dit mon opinion. C’est à ce point que, si vous le permettez, je verrai Lacheneur moi-même et je m’arrangerai de façon à ne pas blesser sa fierté. C’est un dévouement qu’il nous faut conserver...

Le duc ouvrait des yeux immenses.

—La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à conserver... Que me chantez-vous là?... D’où vous vient cet intérêt extraordinaire?...

Il s’interrompit, éclairé par un rapide souvenir.

—J’y suis! reprit-il; j’y suis!... Il a une jolie fille, ce Lacheneur...

Martial sourit sans répondre.

—Oui, jolie comme un coeur, poursuivit le duc, mais cent mille livres ... jarnibieu!... c’est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...

C’est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se mit en route, armé d’un fusil qu’il avait trouvé dans une des salles du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.

Le premier paysan qu’il rencontra lui indiqua le chemin de la masure qu’habitait désormais M. Lacheneur...

—Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois de sapins sur votre gauche, traversez-le...

Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il s’approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d’Escorval, et obéissant à une inspiration de colère, il s’arrêta, laissant tomber lourdement à terre la crosse de son fusil.

XI

Aux heures décisives de la vie, quand l’avenir tout entier dépend d’une parole ou d’un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent traverser l’esprit dans l’espace de temps que brille un éclair.

A la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première idée de Maurice d’Escorval fut celle-ci:

—Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il écoutés, qu’a-t-il entendu?...

Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.

La pensée de Marie-Anne l’arrêta.

Il entrevit les résultats possibles, probables même, d’une querelle née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu’en fût l’issue, perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de puissance sur soi pour maîtriser sa colère.

Tout cela ne dura pas la moitié d’une seconde.

Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers Martial:

—Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d’une voix affreusement altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...

L’expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin» bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d’étranger était la plus sanglante injure qu’on jetait alors à la face des anciens émigrés revenus avec les armées alliées.

Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose insolemment nonchalente.

Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et répondit:

—C’est vrai... je me suis égaré.

Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient laisser l’ombre d’un doute. Si l’un restait ramassé sur lui-même, comme pour bondir en avant, l’autre serrait le double canon de son fusil, tout prêt à se défendre...

Le silence de près d’une minute qui suivit, fut menaçant comme ce calme profond qui précède l’orage... Martial à la fin le rompit:

—Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur netteté, reprit-il d’un ton léger, voici plus d’une heure que je cherche la maison où s’est retiré M. Lacheneur...

—Ah!...

-Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.

D’après ce qu’il savait, Maurice crut deviner qu’il s’agissait de quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.

—Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l’abbé Midon...

Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. Il venait de se jurer qu’il resterait calme quand même, et il était de force à se tenir parole.

—Si ces relations, ce qu’à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais rompues, croyez, monsieur d’Escorval, qu’il n’y aura pas de notre faute...

—Ce n’est pas ce qu’on prétend.

—Qui, on...?

—Tout le pays.

—Ah!... Et que dit-il?...

—La vérité... Il est de ces offenses qu’un homme d’honneur ne saurait oublier ni pardonner.

Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d’un air grave.

—Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. Permettez-moi d’espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous, et que son ressentiment,—juste, j’en conviens—tombera devant...—il hésitait—devant des explications loyales.

Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce possible!...

Martial profita de l’effet produit pour s’avancer vers Marie-Anne et s’adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice pour rien.

—Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n’en doutez pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... A qui fera-t-on entendre que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel que le vôtre sont faits pour s’estimer. J’avoue que, dans la scène d’hier, M. de Sairmeuse n’a pas eu le beau rôle, mais ma démarche d’aujourd’hui prouve ses regrets...

Certes, ce n’était plus là le ton cavalier qu’avait pris Martial quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place de l’église.

Il s’était découvert, il restait à demi-incliné, et il s’exprimait d’un ton de respect profond, comme s’il eût eu devant lui une fière duchesse, et non l’humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.

Etait-ce simplement une manoeuvre de roué? Subissait-il, sans trop s’en rendre compte, l’ascendant de cette jeune fille si étrange?... C’était l’un et l’autre. Mais il lui eût été difficile de dire où cessait le voulu et où commençait l’involontaire.

Cependant il continuait:

—Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L’exil, loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les déceptions ont aigri son caractère, ils n’ont pas changé son coeur. Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que j’ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l’avouer? le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d’un enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis vingt ans... On l’a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin, nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur avaient trouvé le secret d’indisposer mon père contre lui...

On eût juré qu’il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, tant l’expression de son visage, son regard, son geste, étaient d’accord avec ses paroles.

Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu’il mentait et mentait impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que donna le commerce de la «haute société,» et qu’il ignorait, lui...

Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...

—Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j’ai souffert hier, dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas, en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l’héroïsme de M. Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, sans faste, il se dépouillait volontairement d’une fortune... et on le rudoyait. Cet excès d’injustice me faisait horreur. Et si je n’ai pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c’est que la contradiction irrite mon père jusqu’à la folie... Mais à quoi bon protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus puissant que toutes mes paroles. Vous n’étiez pas hors du village, que déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J’ai eu tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, et obtenez qu’il oublie...»

Marie-Anne, plus rouge qu’une pivoine, baissait les yeux, horriblement embarrassée.

—Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...

—Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. Lacheneur qu’il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...

Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre les projets de Martial. Cet homme, qu’il haïssait déjà mortellement, osait parler d’amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C’est-à-dire que, depuis une heure, il le bafouait et l’outrageait; il se jouait abominablement de sa simplicité.

La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son cerveau.

Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança plutôt à dix pas, en s’écriant:

—Ah! c’est trop d’impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...

L’attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. La violence du choc l’avait fait tomber un genou en terre; sans se relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.

Ce n’était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, qu’il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher du bout du doigt.

Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne l’attendait, la souhaitait même depuis un moment.

Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle était femme et n’avait pu se méprendre à l’accent du jeune marquis de Sairmeuse.

Il était évident qu’il «lui faisait la cour.» Et avec quelles intentions!... il n’était que trop aisé de le deviner.

Son trouble, pendant que le marquis parlait d’une voix de plus en plus tendre, venait de la stupeur et de l’indignation qu’elle ressentait d’une si prodigieuse audace.

Comment, après cela, n’eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!

Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à s’entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.

Le devoir de Maurice n’était-il pas de la défendre quand on l’insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la flétrissante galanterie d’un libertin? Elle eût rougi, elle qui était l’énergie même, d’aimer un être faible et pusillanime.

Mais toute intervention était inutile.

Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois qu’elle éclaire.

Maurice comprit qu’il est de ces injures qu’on ne doit pas paraître soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les adresse.

Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C’était affaire à lui d’expliquer les motifs de son agression.

Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une si puissante réaction, qu’il recouvra, comme par magie, tout son sang-froid et le libre exercice de ses facultés.

—Oui, reprit-il d’un ton de défi, c’est assez d’hypocrisie, monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que vous et les vôtres lui avez infligé, c’est ajouter à l’affront une humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.

Martial avait désarmé son fusil; il s’était relevé, et il époussetait le genou de son pantalon, où s’étaient attachés quelques grains de sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.

Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S’il s’avouait, qu’emporté par l’étrange impression que produisait sur lui Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n’en était pas absolument mécontent.

Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu’il s’imaginait avoir eue jusqu’à ce moment.

—Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l’espère...

—Vous me l’avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien n’est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous indiquera la maison du baron d’Escorval.

—Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux de mes amis...

—Oh!... quand il vous plairai...

—Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel mandat vous vous improvisez juge de l’honneur de M. Lacheneur, et prétendez le défendre quand on ne l’attaque pas... Quels sont vos droits?

Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu’il avait entendu au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.

—Mes droits, répondit-il, sont ceux de l’amitié... Si je vous dis que vos démarches sont inutiles, c’est que je sais que M. Lacheneur n’acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous déguisiez l’aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l’abaisser, messieurs de Sairmeuse!... vous l’avez élevé à mille pieds de votre fausse grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j’écrase, moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront jamais un plaisir qui approche de l’ineffable jouissance qu’il ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: «Ces gens-là me doivent tout!»

Sa parole enflammée avait une telle puissance d’émotion, que Marie-Anne ne sut pas résister à l’inspiration qu’elle eut de lui serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.

—Mais j’ai d’autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a eu hier l’honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa fille...

—Et je l’ai refusée!... cria une voix terrible.

Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même mouvement de surprise et d’effroi.

M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.

—Oui, je l’ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m’avez-vous juré ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à l’instant...

—Mon père...

—Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l’ordonne.

Elle obéit et s’éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où se lisait un adieu qu’elle croyait devoir être éternel.

Dès qu’elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant Maurice, les bras croisés:

—Quant à vous, monsieur d’Escorval, dit-il rudement, j’espère ne plus vous reprendre à rôder autour de ma fille...

—Je vous jure, monsieur...

—Oh!... pas de serments. C’est une mauvaise action que de détourner une jeune fille de son devoir, qui est l’obéissance... Vous venez de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la mienne...

Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur l’interrompit.

—Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.

Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque jusqu’au sentier qui traversait le bois de la Rèche.

Ce fut l’affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui dire à l’oreille, et de son ton amical d’autrefois:

—Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre toutes mes précautions inutiles!...

Il suivit de l’oeil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette scène, stupéfié de ce qu’il venait d’entendre, et c’est seulement quand il le vit hors de la portée de la voix qu’il revint à Martial.

—Puisque j’ai l’honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous cherchent partout... C’est de la part de M. le duc qui vous attend pour se rendre au château de Courtomieu.

Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:

—Et nous, en route!...

Mais Martial l’arrêta d’un geste.

—Je suis bien surpris qu’on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où il m’a envoyé... J’allais chez vous, monsieur, et de sa part...

—Chez moi?...

—Chez vous, oui, monsieur, et je m’y rendais pour vous porter l’expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le curé Midon...

Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un rare bonheur d’expression, se mit à répéter au père l’histoire qu’il venait de conter à la fille.

A l’entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s’était-il retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa disposition telle somme qu’il lui plairait de fixer, soixante, cent mille francs, davantage même...

Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut fini, il répondit respectueusement mais froidement qu’il réfléchirait.

Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.

—Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.

Mais M. Lacheneur haussa les épaules.

—Comme cela, fit-il, tu crois que c’est à moi qu’on offre tout cet argent?

—Dame!... j’ai des oreilles...

—Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu’elles entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il voudrait en faire sa maîtresse...

Chanlouineau s’arrêta court, l’oeil flamboyant, les poings crispés.

—Saint bon Dieu!... s’écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.

XII

—Non, décidément, je n’ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa beauté est divine!...

Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à M. Lacheneur.

Au risque de s’égarer, il avait pris au plus court, et il s’en allait à travers champs, se servant de son fusil comme d’une perche pour sauter les fossés.

Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à se représenter Marie-Anne telle qu’il venait de la voir, palpitante et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se redressant superbe de fierté.

—Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses deux grands yeux noirs pendant qu’elle regardait ce petit imbécile d’Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne fut-ce qu’une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou d’elle!...

Lui-même l’aimait, sans vouloir encore se l’avouer. Cependant, quel nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui frémissaient en lui.

—Ah!... n’importe, s’écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je l’aurai.

En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique de l’entreprise, avec la sagacité d’une expérience souvent mise à l’épreuve.

Son début, force lui était d’en convenir, n’avait été ni heureux ni adroit.

—C’est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des réalités!...

Il est sûr que l’épreuve qu’il venait de tenter était faite pour porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que froidement ses avances et l’offre d’une véritable fortune.

En outre, il se rappelait l’oeil terrible de Chanlouineau.

—Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un signe de Marie-Anne, il m’eût écrasé comme un oeuf, sans souci de mes aïeux. Ah ça! l’aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois poursuivants en ce cas.

Mais plus l’aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus elle irritait sa passion.

—Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de Sairmeuse?... Je l’apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j’ai produite. Je me montrerai aussi timide que j’ai été hardi, et ce sera bien le diable si elle n’est pas touchée et flattée de ce triomphe de sa beauté. Reste le d’Escorval.

C’était là que le bât blessait Martial, ainsi qu’il se le répétait en ce langage trivial qu’on emploie vis-à-vis de soi.

Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.

Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...

—En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de demander compte à ce petit d’Escorval de son insolence. Digérer un affront en silence... c’est dur. Puis, il est brave, c’est incontestable; peut-être s’avisera-t-il de venir me provoquer de nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d’assez bonne noblesse pour que je n’aie aucune satisfaction à lui refuser. D’un autre côté, si j’avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne chose en échange d’un petit expédient pour le forcer à quitter le pays.

Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait à l’avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas précipités derrière lui.

Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des signes, il s’arrêta.

C’était Chupin et un de ses fils.

Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s’était faufilé parmi les gens chargés d’aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir indispensable.

—Ah! monsieur le marquis, s’écria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c’est M. le duc...

—Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.

Mais Chupin n’était pus susceptible, et si fâcheux que fût l’accueil, il ne s’en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près pour être entendu.

Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. Lacheneur.

Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu’un autre? Avait-il deviné quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...

A l’entendre, Lacheneur—il ne disait plus: Monsieur—n’était définitivement qu’un scélérat, la restitution de Sairmeuse n’était qu’une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, puisqu’il mariait sa fille Marie-Anne.

Si le vieux maraudeur n’avait que des soupçons, Martial les changea en certitude par sa vivacité à demander:

—Comment, Mlle Lacheneur va se marier.

—Oui, monsieur le marquis.

—Et avec qui?...

—Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu’il avait manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle fille.

—Est-ce positif ce que vous dites là?...

—A ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et qu’on va publier les bans...

Et se retournant vers son fils:

—Pas vrai... garçon? demanda-t-il.

—Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n’avait ouï rien de pareil.

Martial se tut, honteux peut-être de s’être laissé prendre aux amorces de ce vieux, mais satisfait d’être averti de cette circonstance si importante.

Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, eût-il refusé sa fille à Maurice d’Escorval qu’elle aimait, pour la donner à un paysan?...

Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à Sairmeuse. Un singulier spectacle l’y attendait. Dans le grand espace sablé qui s’étendait entre le parterre et le perron du château, se trouvaient amoncelés toutes sortes d’effets d’habillement, du linge, de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une demi-douzaine d’hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.

Martial ne comprit pas tout d’abord. Il s’avança donc vers son père, et après l’avoir respectueusement salué:

—Qu’est-ce que cela?... demanda-t-il.

M. de Sairmeuse éclata de rire.

—Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C’est cependant bien simple. Qu’un maître légitime, à son retour, couche dans les draps d’un usurpateur, c’est charmant pour une première nuit, pour une seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait que j’étais chez lui, et ça m’assassinait. J’ai donc fait rassembler et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n’est pas de l’ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une charrette et le lui porter...

Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d’être arrivé si à point. Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.

—Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.

—Hein!... pourquoi? Qui m’en empêcherait, je vous prie?

—Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu’un homme qui ne s’est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...

Le duc parut abasourdi.

—Des égards!... s’écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!... Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c’est-à-dire vous lui donnez—car il n’est que juste que vous fassiez la guerre à vos dépens—vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j’ai résolu...

—Eh bien!... moi, monsieur, j’y regarderais à deux fois, à votre place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c’est très-bien. Mais où en est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...

M. de Sairmeuse devint vert.

—Jarnibieu! s’écria-t-il, je n’avais pas pensé à cela... Holà! vous autres, qu’on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...

Et comme on lui obéissait:

—Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à Courtomieu, d’où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s’agit d’une affaire d’une importance extrême.

XIII

Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus magnifique habitation de l’arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse s’enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et ses eaux jaillissantes.

On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, très-laide, et qui gâtait absolument l’harmonie du paysage. Elle avait cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu’il disait, et, pour cette raison, il la considérait comme un chef-d’oeuvre.

Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.

Cette rêverie, le marquis pensait bien l’avoir causée.

—Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat de mon adroite manoeuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne sera pas légalisée, j’obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... oui, tout. Et s’il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa table.

Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur le sable.

Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au cocher de marcher au pas:

—Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément amoureux de cette petite Lacheneur?...

Martial ne put s’empêcher de tressaillir.

—Oh!... amoureux, fit-il d’un ton léger, ce serait peut-être beaucoup dire. Mettons qu’elle m’inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.

Le duc regardait son fils d’un air narquois.

—En vérité, vous me ravissez!... s’écria-t-il. Je craignais que cette amourette ne dérangeât, au moins pour l’instant, certains plans que j’ai conçus... J’ai des vues sur vous, marquis!...

—Diable!...

—Oui, j’ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en détail... Je me borne pour aujourd’hui à vous recommander d’examiner Mlle Blanche de Courtomieu.

Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis un moment le souvenir de Marie-Anne s’effaçait sous l’image radieuse de Blanche.

—Mais avant d’arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... Il est fort de mes amis et je le sais par coeur. Vous avez entendu des faquins me reprocher ce qu’ils appelaient mes préjugés, n’est-ce pas? Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu’un insigne jacobin.

—Oh!... mon père...

—Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l’eût tenu, lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,—car il y a un seulement,—les principes que j’affiche hautement, il les tient enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l’ouvrir qu’au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses opinions, en ce sens qu’il a été forcé de les cacher assez souvent. Il les a cachées sous le Consulat, d’abord, quand il revint d’émigration. Il les dissimula plus courageusement encore sous l’Empire... car il a été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais, chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.

C’est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses meilleurs amis.

—L’histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l’histoire de ses mariages... Je dis: «ses,» parce qu’il s’est marié un certain nombre de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une Cissé-Blossac... c’est celle qui a le plus duré; elle est morte vers 1809. A chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité de terres ou des rentes. Si bien qu’à cette heure, il est aussi riche que vous, marquis, et qu’il a des influences secrètes dans tous les camps... Mais, Jarnibieu! j’oubliais un détail: il flaire, m’a-t-on dit, l’influence du clergé, et il est devenu d’une haute piété.

Il s’interrompit, la voiture venait de s’arrêter dans la cour d’honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu’il ne prodiguait pas.

C’était bien l’homme du portrait.

Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu portait une lévite infinie et des souliers à boucle d’or. La tête qui surmontait cette immense charpente était remarquablement petite,—signe de race,—couronnée de rares cheveux plats et noirs,—il les teignait,—et éclairée par de gros yeux ronds et sans chaleur.

La morgue qui sied au gentilhomme et l’humilité qui convient au chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant combat.

Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non sans les combler de compliments débités d’une petite voix de tête, qui étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons de flûte sortant des flancs d’un ophicléide.

—Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour délibérer... c’est très-grave... très-délicat aussi. Il s’agit de rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, transformé en chambre du conseil...

Martial frémit à l’idée de tout ce qu’il allait être obligé d’entendre de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui revenant à propos:

—N’aurons-nous donc pas l’honneur, demanda-t-il, de présenter nos respects à Mlle de Courtomieu?...

—Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, répondit le marquis de Courtomieu d’un ton distrait... à moins qu’elles ne soient au jardin...

Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et le marquis.

Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était vide.

—C’est bien, dit-il, je sais où est le jardin.

Mais c’est en vain qu’il le parcourut en tout sens, ce jardin: personne.

Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l’ennemi, quand, à travers le feuillage d’un berceau de jasmin, il crut distinguer comme une robe blanche.

Il s’avança doucement, et son coeur battit, quand il reconnut qu’il avait bien vu.

Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d’une vieille dame, et elle lui lisait à demi-voix une lettre.

Il fallait qu’elle fût bien préoccupée, pour n’avoir pas entendu le sable crier sous les bottes de Martial.

Il était à dix pas d’elle, si près qu’il distinguait, par une éclaircie des jasmins, jusqu’à l’ombre de ses longs cils.

Il s’arrêta, retenant son haleine, s’abandonnant à une délicieuse extase.

—Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...

Belle, non!... Mais jolie à ravir l’imagination. En elle, tout souriait au désir, ses grands yeux d’un bleu velouté et ses lèvres entr’ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque s’échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se jouant, semblait allumer des étincelles.

Peut-être l’eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles d’une enfant.

Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les apparences du marquis de Courtomieu.

Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d’âme d’un vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité de fille unique d’un grand seigneur archi-millionnaire, on l’avait entourée de tant d’adulations! Le poison de la flatterie avait flétri en leur germe toutes ses bonnes qualités.

Elle n’avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible qu’aux jouissances de la vanité ou de l’ambition satisfaites. Elle pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d’un amoureux...

Si elle avait daigné remarquer Martial,—car elle l’avait remarqué,—c’est que son père lui avait dit que ce jeune homme emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, elle avait prononcé un «c’est bien, nous verrons!» à faire fuir un prétendant à mille lieues...

Cependant, Martial, craignant d’être surpris, s’avança et Mlle Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...

Lui s’inclina bien bas, et d’une voix amicalement respectueuse:

—M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l’imprudence de m’apprendre où j’aurais l’honneur de vous rencontrer, je ne me suis plus senti le courage d’affronter des discussions graves... seulement...

Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:

—Seulement, je suis peut-être indiscret?

—Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que je viens de lire m’ait profondément émue... elle m’est adressée par une pauvre enfant à qui je m’intéressais, que j’envoyais chercher, parfois, quand je m’ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.

Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses impressions.

Il savait rester riant avec l’angoisse au coeur, grave quand le fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.

Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de Courtomieu, son oeil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris des autres, son oeil si clair se voila.

—Elles se connaissent!... pensa-t-il.

L’idée d’un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes sortes de pudeurs inconnues.

La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche l’avait aperçu.

—Qu’est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.

Cependant, c’est avec le naturel parfait de l’innocence qu’elle poursuivit:

—Au fait, vous devez l’avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?

—Je l’ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.

—N’est-ce pas, qu’elle est remarquablement belle, et d’une beauté tout étrange, et qui surprend?

Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette faute.

—Oui, elle est très-belle, dit-il.

Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c’est avec un air d’hypocrite compassion qu’elle ajouta:

—Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à bêcher la terre.

—Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours Lacheneur de la gêne.

—Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour Marie-Anne?

—Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J’ai ouï dire qu’elle va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain Chanlouineau.

La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait à un interrogatoire en règle, et il ne s’en apercevait pas. Elle éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui concernait Mlle Lacheneur.

—Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c’est là le parti qu’elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu’elle soit heureuse; nul plus que nous ne le souhaite, car nous l’aimons beaucoup, ici... oui, beaucoup. N’est-ce pas, tante Médie?

Tante Médie, c’était la vieille demoiselle assise près de Mlle Blanche.

—Oui, beaucoup, répondit-elle.

Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer chèrement son pain; elle l’avait dressée à jouer le rôle d’écho.

—Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c’est que je vois brisées des relations qui m’étaient chères... Mais écoutez plutôt ce que Marie-Anne m’écrit.

Elle retira de sa ceinture, où elle l’avait passée, la lettre de Mlle Lacheneur, et lut:

«Ma chère Blanche,

«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n’est plus qu’une pauvre paysanne, comme sa mère...»

Le plus subtil observateur eût été pris à l’émotion de Mlle Blanche. On eût juré qu’elle avait mille peines à retenir ses larmes... peut-être même en tremblait-il quelqu’une entre ses longs cils.

La vérité est qu’elle ne songeait qu’à épier sur la figure de Martial quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu’il était en garde, il restait de marbre.

Elle continua:

«Je mentirais si je disais que je n’ai pas souffert de ce brusque changement... Mais j’ai du courage, je saurai me résigner. J’aurai, je l’espère, la force d’oublier, car il faut que j’oublie!... Le souvenir des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères présentes...»

Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.

—Vous l’entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous cette fierté? Et on nous accuse d’orgueil, nous autres filles de la noblesse!

Martial ne répondit pas. L’altération de sa voix l’eût trahi, il le sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s’il lui eût été donné de lire les dernières lignes de la lettre.

«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n’éprouve aucune honte à vous demander de m’aider. Je travaille fort joliment, comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd’hui même à Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»

Mais Mlle de Courtomieu s’était bien gardée de parler de cette requête si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n’avait pas réussi: tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.

Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus élevé.

C’était la discussion de l’Adresse au roi, qui s’agitait furieusement dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s’arrêta.

—J’abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être là-haut.

—Certes non! répondit-il en riant. Qu’y ferais-je? Le rôle des hommes d’action ne commence qu’après que les orateurs sont enroués...

Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle reconnaissait, pensait-elle, l’homme qui, selon son père, devait aller si loin.

Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la grosse cloche qui annonçait les visiteurs.

Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:

—Ah!... n’importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à la conférence, vous me diriez tout...

Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse s’inclina et obéit.

—Elle me congédie, se disait-il en montant l’escalier, rien n’est plus clair, et même, elle n’y met pas de façons... Mais pourquoi diable me congédie-t-elle?

Pourquoi?... C’est qu’un seul coup à la cloche annonçait une visite pour Mlle Blanche, qu’elle attendait «son amie,» et qu’elle ne voulait à aucun prix d’une rencontre de Martial et de Marie-Anne.

Elle n’aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la déchiraient... Telle était la logique de son caractère.

Ses pressentiments d’ailleurs ne l’avaient pas trompée. C’était bien Mlle Lacheneur qui l’attendait au salon.

La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu’elle subissait depuis deux jours.

Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» était aussi calme et aussi naturelle qu’autrefois quand elle la priait de venir passer une après-midi à Sairmeuse.

Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s’embrassèrent, les rôles furent-ils intervertis.

C’était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui sanglota.

Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu’à l’occasion favorable qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le trouble de Martial.

—Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...

Si loyale était Marie-Anne, qu’elle ne voulut pas laisser peser cette accusation sur l’homme qui avait si cruellement traité son père.

—Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.

Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l’eût mordue.

—Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? dit-elle.

—Oui.

—Serait-il allé chez vous?...

—Il y allait... quand il m’a rencontrée, dans les bois de la Rèche...

Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir de l’impertinente galanterie de Martial.

La sotte expérience de Mlle Blanche—elle était terriblement expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,—se méprit à ce trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se retira, elle eut la force de l’embrasser avec toutes les marques de l’affection la plus vive. Mais elle suffoquait.

—Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu’ils se sont rencontrés, ils ont gardé l’un de l’autre une impression si profonde!... S’aimeraient-ils donc déjà?...

XIV

Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu’il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l’eût probablement un peu étonnée.

Il l’eût, à coup sûr, stupéfiée, s’il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions.

C’est qu’il n’avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.

Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d’une discussion enragée, ses impressions furent celles d’un homme à jeun arrivant au dessert d’un déjeuner d’ivrognes. L’échauffement des autres redoubla son sang-froid.

Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de Courtomieu.

Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.

Il n’en était pas un dont le pur dévouement n’exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C’est à peine si les modestes déclaraient se contenter d’une recette générale, d’une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général.

De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l’oeil, les voix s’enrouaient, et le marquis, qu’on avait nommé président, s’épuisait à répéter:

—Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...

—Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand’peine une violente envie de rire; fous à lier!...

Mais il n’eut pas à rendre compte de cette séance, qu’interrompit par bonheur l’annonce du dîner.

Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger.

Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages!

Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n’était d’aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu’à eux tous ils étaient à peine aussi riches.

Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés.

Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.

L’esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu’il serait son mari.

Elle eût eu quelques jours d’irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l’avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu’une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut...

De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l’inspiration d’un de ces amours étranges où le coeur n’est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.

Que la femme dont l’ombre d’une réalité n’a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre.

Qu’elle fût vaincue dans cette lutte qu’elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n’était pas sûre, c’est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.

On lui avait tant dit, tant répété, qu’il s’estimerait heureux entre tous l’homme qu’elle daignerait choisir!

Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...

—D’ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?

«—Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce que n’a pas cette rivale: la naissance, l’esprit, le génie de la coquetterie!...»

Elle se sentait, en effet, assez d’habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial!...

Quant à garder ce caractère, s’il lui déplaisait, après le mariage, c’était une autre affaire!...

Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.

Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés.

D’une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N’était-elle pas la plus riche héritière que l’on sût à dix lieues à la ronde? Il n’est pas de médisance capable d’entamer le prestige d’une dot d’un million comptant.

—Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes.

Martial, lui, s’abandonnait sans défiance au charme de cette situation.

Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l’enfant!...

Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l’une à l’autre s’enflammait de l’étrangeté du contraste.

Mlle Blanche l’avait fait placer près d’elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s’enflammait à mesure que se succédaient les services.

Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied...

Le nom de d’Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.

Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d’une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu’on fît les plus actives démarches pour obtenir l’exil du baron d’Escorval.

—La présence d’un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c’est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l’a couché sur ses listes, et qu’il est ici sous la surveillance de la haute police.

Ce discoureur avait dû au baron d’Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune.

On l’écoutait, mais on se taisait, l’hésitation se lisait dans tous les yeux.

Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu’il allait se trouver mal.

—Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.

C’est qu’un combat terrible se livrait dans l’âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.

Ne souhaitait-il pas, la veille, l’éloignement de Maurice?

Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu’il était impossible d’en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s’expatrier peut-être pour toujours...

On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu’un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.

Il eut dix secondes d’angoisses affreuses... Mais l’honneur l’emporta.

Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...

—M. d’Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d’eux comme un parfum d’honnêteté et de justice... Ayons le bon sens de respecter la considération qui l’environne.

Ainsi qu’il l’avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de Courtomieu. L’air froid et hautain qu’il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet.

—Evidemment, ce serait une faute! fut le cri général.

Martial s’était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.

—C’est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.

Pris à l’improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:

—M. d’Escorval n’est pas de mes amis, dit-il, l’injustice m’a révolté, voilà tout.

Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu’il y avait là quelque chose. Cependant elle ajouta:

—Votre conduite n’en est que plus belle.

Mais ce n’était pas là l’avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention.

—Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je n’eusse point voulu prendre sur moi l’odieux de cette proposition, mais puisqu’elle était lancée...

—J’ai tenu à empêcher une sottise inutile!

—Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que répondriez-vous, si on vous disait qu’il trame quelque chose contre nous?...

—Je hausserais les épaules.

—Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d’interroger Chupin.

XV

Il n’y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n’avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l’exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n’était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu’ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.

Les soupçons qu’il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes.

A l’heure même où il accusait le baron d’Escorval de «tramer quelque chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu’il croyait, qu’il voyait mourant...

Maurice était au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable à l’excès, n’avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.

Quand, sur l’ordre si pressant de M. Lacheneur, il s’était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.

L’inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée...

Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d’Escorval.

Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s’accoutumer au coup terrible.

L’habitude—cette mémoire du corps qui veille alors que l’esprit s’égare—l’habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.

Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d’Escorval, en le voyant, fut saisie d’un pressentiment sinistre, et n’osa l’interroger.

Il parla le premier.

—Tout est fini! prononça-t-il d’une voix rauque. Mais ne t’inquiète pas, mère, j’ai du courage, tu verras...

Il se mit à table, en effet, d’un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu’il buvait son vin pur.

Tout en lui était si extraordinaire, qu’on l’eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l’idée, les mouvements inconscients d’une somnambule.

Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d’un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait... Cherchait-il à s’étourdir?...

—Que ne pleure-t-il! pensait Mme d’Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais...

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes...

Elle s’approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l’entendre. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu’elle allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria:

—Au secours!... mon fils se meurt!

D’un bond, M. d’Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d’une voix terrible.

—Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu’à Montaignac et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une minute!...

Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c’était le plus borné des hommes. C’était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l’armée pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d’instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. M. d’Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.

L’abbé Midon n’avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au temps où il n’était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu’il s’était mis courageusement à l’étude, et que l’expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté.

Quelle que fût l’heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu’un mot: «Partons!»

Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l’épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n’aimaient pas le prêtre estimaient l’homme.

Pour M. d’Escorval, plus que pour tous les autres, l’abbé Midon devait se hâter. Le baron était son ami. C’est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d’Escorval guettant son arrivée. A la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu’elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l’entraîna jusqu’à la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l’abbé qu’un coup d’oeil pour le reconnaître, mais elle n’était pas désespérée.

—Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l’espérance.

Et aussitôt, avec le sang-froid d’un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l’embrasure d’une fenêtre.

—Qu’arrive-t-il donc?... demanda-t-il.

M. d’Escorval eut un geste désolé.

—Un désespoir d’amour... répondit-il. M. Lacheneur m’a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû voir aujourd’hui Marie-Anne... Que s’est-il passé entre eux?... je l’ignore, vous voyez le résultat...

La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice.

Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu’il fût possible de suivre sa pensée.

Ce que cette nuit-là parut longue à M. d’Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d’une minute près du lit d’un malade aimé...

Certes, leur confiance en l’abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande; mais enfin, il n’était pas médecin, tandis que l’autre, celui qu’ils attendaient...

Enfin, comme l’aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d’un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut.

Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre:

—Je n’aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu’il y avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... je reviendrai.

Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d’après, car ce ne fut qu’à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger.

Ses parents remerciaient Dieu, lui s’affligeait.

—Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.

Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Lorsqu’il eut terminé:

—Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? Elle t’a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien?...

—Elle me l’a dit.

—Et elle t’aime?

—J’en suis sûr.

—Tu ne t’es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t’a dit: Mais va-t-en donc, petit malheureux!...

—Non.

M. d’Escorval demeura un moment pensif.

—C’est à confondre la raison, murmura-t-il.

Et, si bas que son fils ne put l’entendre, il ajouta:

—Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s’explique.

XVI

La maison où s’était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche.

C’était bien, ainsi qu’il l’avait dit, une masure étroite et basse; mais elle n’était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune.

Elle se composait d’un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume.

Devant était un petit jardin d’une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture.

Ce n’était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n’avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu’elle allait prendre à plus d’une demi-lieue.

Il y avait près d’un an qu’elle était morte, et le petit routin qu’elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l’avait profondément battu.

C’est dans ce sentier que s’engagea M. d’Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l’espoir d’arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite.

Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu’il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s’apercevoir de la chaleur, qui était accablante.

Arrivé au sommet, cependant, il s’arrêta pour reprendre haleine, et tout en s’essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d’oeil au chemin qu’il venait de parcourir.

C’était la première fois qu’il venait jusqu’à cet endroit; il fut surpris de l’étendue du paysage qu’il découvrait.

De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l’Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure.

—Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n’a pas résisté à de moindres épreuves...

Mais il avait hâte d’être fixé, il alla frapper à la porte de la maison.

—Entrez!... dit une voix.

Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette ficelle et entra.

La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n’avait d’autre plancher que le sol, d’autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier.

Assise sur un escabeau, près d’une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne.

Quand parut M. d’Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l’un de l’autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice.

Cependant, songeant à son fils, il s’étonna de voir cette tranquillité.

—Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d’un ton de reproche.

—On m’en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n’ai pas vécu tant que j’ai su sa vie en péril. Je sais qu’il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...

—Vous pensiez à lui?...

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c’est d’une voix presque assurée qu’elle répondit:

—Maurice sait bien qu’il ne serait pas en mon pouvoir de l’oublier, alors même que je le voudrais...

—Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père!...

—Je l’ai dit, oui, monsieur le baron, et j’aurai le courage de le répéter.

—Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a failli mourir!...

Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d’Escorval, et quand elle l’eut rencontré:

—Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne souffre pas, moi?

M. d’Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes:

—Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l’aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez!...

—Il le faut, monsieur.

—Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d’un souffle?... N’avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m’écoutera...

—Je n’ai rien à vous apprendre, monsieur!...

—Quoi!... Vous aurez l’affreux courage de rester inflexible, car c’est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils...

Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main.

—Ah! vous êtes cruel, monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes sans pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j’endure, et que vous me torturez comme il n’est pas possible!... Non, je n’ai rien à vous dire; non, il n’y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n’ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir!... Que Maurice m’oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s’il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...

Elle parlait avec une sorte d’égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine.

La porte de communication s’ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil.

A la vue de M. d’Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d’anxiété que de colère, dans la façon dont il dit:

—Vous, monsieur le baron, vous ici!...

Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d’Escorval était si grand qu’il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:

—Vous nous abandonniez, j’étais inquiet; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous...

Les sourcils de l’ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés.

—Pourquoi ne m’avoir pas prévenu de l’honneur que me fait M. le baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...

Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit:

—Mais j’arrive à l’instant, mon cher ami.

M. Lacheneur enveloppait d’un même regard soupçonneux sa fille et le baron.

—Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu’ils étaient seuls?

Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l’expression, et c’est presque de sa bonne voix d’autrefois, sa voix des temps heureux, qu’il engagea M. d’Escorval à le suivre dans la chambre voisine.

—C’est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant.

Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d’une quantité infinie de menus paquets.

Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.

L’un était Chanlouineau.

M. d’Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l’autre, qui était tout jeune.

—C’est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l’avez vu.

C’était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d’Escorval n’avait en l’occasion de voir le fils de Lacheneur.

Comme le temps passe!... Il l’avait quitté enfant, il le retrouvait homme.

Jean venait d’avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux.

Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence.

Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l’interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l’astuce et de la méchanceté.

—Ce garçon, pensa M. d’Escorval, doit être faux comme un jeton.

Présenté par son père, il s’était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.

M. Lacheneur, lui, poursuivait:

—N’ayant plus les moyens d’entretenir Jean à Paris, j’ai dû le faire revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L’air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu’ils y apprennent à s’élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n’aspirent qu’à descendre...

—Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins que nous soyons seuls!...

—M. d’Escorval n’est pas un étranger!...

Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les signes pour engager M. Lacheneur à se taire.

Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d’en tenir compte, car il continua:

—J’ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: «Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. Ah! j’étais un père naïf! L’ami chargé de porter à Jean l’ordre de revenir m’a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics... Il s’était amouraché d’une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...

—Monter sur un théâtre n’est pas un crime!

—Non, mais c’en est un que de tromper son père, c’en est un que de se draper d’une fausse vertu!... T’ai-je jamais refusé de l’argent? non. Mais plutôt que de m’en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs!

Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait son père.

—Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours... je n’ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...

Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu’il ne fut pas maître d’un mouvement de stupeur.

Ce geste, Lacheneur le surprit, et c’est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu’il reprit:

—Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère du premier moment m’a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me suis calmé et j’ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, je l’avoue, mais c’est son genre; au fond il est le meilleur des hommes...

—Vous l’avez donc revu?...

—Lui, non; mais j’ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... Oh! il n’y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J’ai choisi ce que j’ai voulu, meubles, vêtements, linge... On m’apportera tout cela ici, et j’y serai comme un seigneur...

—Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...

—Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me convient.

Au fait, pourquoi les Sairmeuse n’auraient-ils pas regretté l’odieux de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. d’Escorval.

—Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu’il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu’il les ferait renouveler tous les mois...

Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu’il s’était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d’une sinistre lueur l’esprit de M. d’Escorval.

—Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...

Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.

—Il est entendu, disait Lacheneur de l’air le plus satisfait, qu’on me donnera les dix mille francs que m’avait légués Mlle Armande. En outre, j’aurai à fixer le chiffre de l’indemnité qu’on reconnaît me devoir. Et ce n’est pas tout: on m’a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j’ai habité si longtemps... Toutes réflexions faites, j’ai refusé. Après avoir joui longtemps d’une fortune qui ne m’appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi...

—Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...

—Pas le moins du monde... Je m’établis colporteur.

M. d’Escorval n’en pouvait croire ses oreilles.

—Colporteur?... répéta-t-il.

—Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...

—Mais c’est insensé! s’écria M. d’Escorval, c’est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...

—Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.

—Quoi!... Chanlouineau...

—Devient mon associé.

—Et ses terres, qui en prendra soin?

—Il aura des journaliers...

Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d’Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.

Mais le baron ne pouvait s’éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.

—Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.

M. Lacheneur se retourna.

—C’est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.

—Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd’hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les jours, jusqu’à ce que je puisse me trouver seul avec vous.

Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu’il n’éviterait pas cet entretien; il eut le geste de l’homme qui se résigne, et, s’adressant à son fils et à Chanlouineau:

—Allez donc voir un moment de l’autre côté, si j’y suis... dit-il.

Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:

—Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j’ai cruellement souffert... Mais mon refus n’en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n’est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu’ils sont graves...

—Nous ne sommes donc pas vos amis!...

—Vous!... monsieur, s’écria Lacheneur, avec l’accent de la plus vive affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j’aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu’à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué... et c’est pour cela même que je vous réponds; non, non, jamais!...

Il n’y avait plus à douter. M. d’Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser:

—Malheureux!... dit-il d’une voix sourde, que voulez-vous faire! quelle vengeance terrible rêvez-vous!...

—Je vous jure...

—Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.

—Moi!...

—Oui, vous... et si vous semblez oublier, c’est afin qu’ils oublient, eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu’ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement...

Il s’arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:

—Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.

Ce nom, que Marie-Anne jetait d’une voix effrayante de calme, au milieu d’une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. d’Escorval fut comme pétrifié.

—Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs ne s’écroulent sur lui!...

M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d’une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits.

Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s’appuyant à l’huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant:

—Daignez m’excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d’attendre; je termine une affaire et je suis à vous à l’instant...

Il n’y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.

Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d’Escorval.

Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l’air d’un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il en comprenait la portée.

—Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...

—Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.

—Et vous le recevez, vous l’accueillez!...

—De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l’honneur qu’il me fait!... D’ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse... J’ai à lui donner des détails infinis pour l’exploitation des propriétés...

—Et c’est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d’une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s’adressent à vous!...

L’oeil de Lacheneur ne vacilla pas.

—A qui donc s’adresseraient-elles? dit-il.

Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n’avait plus qu’à frapper un grand coup.

—Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...

—Qui la veut pour maîtresse, n’est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais que m’importe!... Je suis sur de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles.

M. d’Escorval frémit.

—En d’autres termes, dit-il d’un ton indigné, vous faites de l’honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie que vous engagez!...

C’en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.

—Eh bien! oui!... s’écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, vous l’avez dit: Marie-Anne doit être et sera l’instrument de mes projets... Ah! c’est ainsi. L’homme qui est où j’en suis ne s’arrête plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, amis, famille, la vie, l’honneur, j’ai d’avance tout sacrifié. Périsse la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m’importe! pourvu que je réussisse...

Il était effrayant d’énergie et de fanatisme, ses poings crispés menaçaient d’invisibles ennemis, ses yeux s’injectaient de sang.

Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s’il eût craint qu’il ne lui échappât...

—Vous l’avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.

Mais Lacheneur, d’un mouvement brusque, se dégagea.

—Je n’avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous rassurer...

Il leva la main comme pour prêter serment, et d’une voix solennelle:

—Devant Dieu qui m’entend, prononça-t-il; sur tout ce que j’ai de sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n’ai jamais eu l’idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage parce que j’ai absolument besoin d’eux. Ils m’aideront sans s’en douter.

Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à son service d’irrésistibles accents. Cependant M. d’Escorval feignit de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C’est donc d’un air de défiance insultante qu’il dit:

—Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul inutile!... Eclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le piège; tout son calme lui revint comme par magie.

—Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous n’obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n’en ai que trop dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un abîme entre nous, n’essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l’abbé Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à la mort, n’importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C’était là, sous une forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait dit Marie-Anne. Et son esprit s’épuisait à chercher le mot de cette effrayante énigme.

—Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n’est pas un sentier, pas un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...

—Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m’a-t-il pas emprisonné ici!...

—Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l’ami de l’Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d’espions. Vos ennemis guettent dans l’ombre une occasion de vous perdre. Que leur faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée, une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à l’étranger des temps plus heureux...

—C’est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d’Escorval.

Son accent n’admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que trop, et il parut désespéré.

—Ah!... vous êtes comme l’abbé Midon, fit-il d’une voix sourde, vous ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter d’être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s’abattait sur votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez pas...

Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n’ébranlait pas le baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.

Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d’Escorval; il ne l’en salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui au château venaient d’être chargés sur des charrettes qui allaient arriver...

M. d’Escorval n’avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.

Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus tôt il gravissait le coeur plein d’espoir.

Qu’allait-il dire au pauvre Maurice?...

Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le sentier, le fit se retourner.

Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s’arrêta, très-surpris. Martial l’aborda avec cet air de juvénile franchise qu’il savait si bien prendre, et d’un ton brusque:

—J’espère, monsieur, dit-il, que vous m’excuserez de vous avoir poursuivi quand vous m’aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, j’exècre ce que vous adorez, mais je n’ai ni la passion ni les rancunes de vos ennemis. C’est pourquoi je vous dis: à votre place, je voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps de galop, et on est à l’abri... A bon entendeur salut!

Et sans attendre une réponse, il s’éloigna.

M. d’Escorval était confondu.

—On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j’ai de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.

Martial était déjà loin.

Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle Blanche de Courtomieu, suivie de l’inévitable tante Médie, était venue l’épier.

XVII

M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c’était un fait admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.

Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui dire:

—Vous qui adorez votre fille...

Et si lui-même en parlait, il disait:

—Moi qui adore Blanche...

La vérité est qu’il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, pour en être débarrassé.

Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme un tambour.»

Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et Dieu sait si elle en avait!

Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter plus.

Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l’acier, tout son courage s’envolait. Avec lui, d’ailleurs, elle maniait l’ironie comme un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle frappait avec une admirable précision.

—Ce n’est pas une fille que j’ai, pensait parfois le marquis avec une sorte de désespoir, c’est une seconde conscience, bien autrement cruelle que l’autre...

Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.

Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne sont pas capables ces filles blondes, dont le coeur est un glaçon et la tête un brasier, qui rien n’émeut et que tout passionne, qu’une incessante inquiétude d’esprit agite, et que la vanité mène.

—Qu’elle s’amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...

C’est dire de quels voeux il appelait le bon, l’honnête jeune homme qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.

Mais où le prendre, ce libérateur?...

Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu’il donnait à sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait mis sur pied le ban et l’arrière-ban des épouseurs, non-seulement de l’arrondissement, mais encore des départements voisins.

On eût rempli les cadres d’un escadron sur le pied de guerre, rien qu’avec les ambitieux qui avaient tenté l’aventure.

Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. de Courtomieu, nul n’avait eu l’heur de plaire à Mlle Blanche.

Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l’accueillait gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais dès qu’il avait tourné les talons, d’un seul mot qu’elle laissait tomber de la hauteur de ses dédains, elle l’écartait.

—Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n’est pas assez noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...

Et à ces jugements sommaires, pas d’appel. On eût vainement insisté ou discuté. L’homme condamné n’existait plus.

Cependant, la revue des prétendants l’amusant, elle ne cessait d’encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s’il eût été moins riche.

Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération prochaine.

—Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.

Le marquis professait ce principe qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses vues au duc de Sairmeuse.

L’ouverture venait à propos.

Arrivant avec l’idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, le duc ne pouvait qu’être ravi de s’allier à la maison la plus ancienne et la plus riche du pays après la sienne.

La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.

—Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de rentes...

—J’irai, pour ma fille, jusqu’à... oui, jusqu’à quinze cent mille francs, prononça le marquis.

—Sa Majesté a des bontés pour moi... j’obtiendrai pour Martial un poste diplomatique important...

—Moi, j’ai, en cas de malheur, beaucoup d’amis dans l’opposition...

Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d’en parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût été lui donner l’idée de la repousser. Laisser aller les choses lui parut le plus sûr...

La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle Blanche fit irruption dans son cabinet.

—Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de Sairmeuse.

Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la joie qu’il ressentait; mais il songea qu’en en laissant apercevoir quelque chose, il perdrait peut-être tout.

Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et enfin, il osa dire:

—Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. Reste à savoir si l’autre...

—L’autre consentira, déclara l’orgueilleuse héritière.

Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait toutes ses facultés à l’oeuvre de séduction qui devait faire tomber Martial à ses genoux.

Après s’être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de l’impression produite, elle battait en retraite, manoeuvre trop simple pour ne pas réussir toujours.

Autant elle s’était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire étourdie parut s’effacer sous la vierge.

Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les chastes appréhensions de ce coeur qui semblait s’éveiller pour lui. Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu’à travers les franges soyeuses de ses sourcils.

Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.

Mais ce qu’on ne lui avait pas appris, ce qu’elle ignorait, c’est que les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c’est que les grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.

Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.

Ce qu’elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de jalousie, de colère plutôt, qui déjà l’avait agitée.

Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d’une lame rougie déchirant ses chairs.

La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder son sang-froid; cette fois, non.

Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle courut s’enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.

—Ne m’aimerait-il donc pas! murmurait-elle:

Cette pensée la glaçait, et elle, l’orgueilleuse héritière, pour la première fois elle douta de soi.

Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l’argent, et qu’elle-même n’était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu’elle le croyait et que le disaient ses flatteurs.

Elle pouvait n’être pas aimée... elle tremblait de ne l’être pas.

Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était fait pour lui rendre quelque assurance.

Il ne s’était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement clair qu’il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. A certains moments, elle l’avait troublé, elle en était sûre. Il lui semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases qu’il avait murmurées à son oreille...

Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d’une conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres où elle se débattait.

L’une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, qu’elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu’il ne l’avait pas rompue.

Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui faisait la charité des apparences, mais l’autre avait la réalité, l’amour.

Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la plus misérable des créatures, qu’elle se taisait pourtant et dévorait ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir son mari l’abandonner ou cesser de se contraindre...

Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l’avait indignée en même temps.

—Peut-on être lâche à ce point!... s’était-elle dit.

Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu’elle avait raisonné la passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:

—Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari de ma parente?...

Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l’ignominie d’un partage.

—Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais comment?...

Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les uns que les autres.

Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l’entrée de sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par Martial...

—Comment, mademoiselle ne s’est pas couchée!... fit cette fille surprise.

—Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m’éveille à l’instant. Il est inutile de parler de cela.

Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase du Japon, elle baignait d’eau froide ses paupières gonflées par les premières larmes sincères qu’elle eût répandues depuis qu’elle était au monde.

A quoi bon!... Cette nuit d’angoisses et de rages solitaires avait pesé plus qu’une année sur le front de l’orgueilleuse héritière.

Elle était si pâle et si triste, si différente d’elle-même, lorsqu’elle parut à l’heure du déjeuner, que tante Médie s’inquiéta.

Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d’un ton si doux que la parente pauvre en fut saisie, comme d’un miracle.

M. de Courtomieu n’était guère moins intrigué.

—De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?... pensait-il.

Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait de table, sa fille lui demanda un instant d’entretien.

Il la précéda dans son cabinet, et dès qu’ils y furent seuls, sans laisser à son père le temps de s’asseoir, Mlle Blanche le supplia de lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d’une alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si Martial avait été prévenu et ce qu’il avait répondu.

Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la plus affreuse anxiété.

Le marquis était ravi.

—Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s’est brûlée.

Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d’épingles qui lui cuisaient encore.

Même, la tentation d’abuser de son avantage traversa son esprit. Il n’osa, craignant un retour.

—Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m’a formellement demandé ta main, et on n’attend que ta décision pour les démarches officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un jour duchesse.

Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu’alors lui paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.

—Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d’une voix à peine distincte, il faut nous hâter...

Il recula, croyant avoir mal entendu.

—Nous hâter? répéta-t-il.

—Oui, père, j’ai des craintes.

—Et lesquelles, bon Dieu?...

—Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s’échappant.

Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre tout au fond de leur malheur.

Aussi, dès qu’elle eut quitté son père, elle força tante Médie à s’habiller en toute hâte, et, sans un mot d’explication, elle la traîna au bois de la Rèche, à un endroit d’où elle apercevait la maison de Lacheneur.

C’était le jour où M. d’Escorval était venu demander une explication à son ancien ami. Elle le vit arriver d’abord, puis, peu après, arriva Martial...

On ne l’avait pas trompée... elle pouvait se retirer.

Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial passerait près de Marie-Anne...

M. d’Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s’élancer après lui et lui parler.

Elle respira... Sa visite n’avait pas duré une demi-heure, et sans doute il allait s’éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il remonta la côte et rentra chez Lacheneur.

—Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.

—Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!

Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.

Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et les effets de M. Lacheneur, arrivaient.

Ce bruit, Martial l’entendit de la maison, car il sortit, et après lui parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.

Tout ce monde aussitôt s’employa à débarrasser les charrettes, et positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût juré qu’il commandait la besogne; il allait, venait, s’empressait, parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de donner un coup de main.

—Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche... quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui ferait faire tout ce qu’elle voudrait...

Ce n’était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d’arbustes.

Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait porter l’épouvante dans le coeur de tante Médie.

—Des fleurs!... dit-elle d’une voix sourde, comme à moi!... Seulement, il m’envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les massifs de Sairmeuse.

—Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.

Mlle Blanche eût voulu répondre qu’elle ne l’eût pu. Elle étouffait... Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, tout le temps qu’il fallut pour tout rentrer...

Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin Martial reparut sur le seuil de la maison.

Marie-Anne l’avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne pouvoir se décider à partir...

Il se décida cependant, et s’éloigna doucement, comme à regret... Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.

—Je veux parler à cette créature! s’écria Mlle Blanche... Viens, tante Médie... il le faut...

Il n’y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des souffrances qu’elle venait d’endurer.

Mais de l’endroit du bois où s’était établie Mlle Blanche, jusqu’à la pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d’un terrain très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et d’ajoncs.

Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et c’était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.

Elle n’avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait amèrement de s’être montrée. Mais il n’y avait plus à reculer, Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l’avoir vue.

Il ne lui restait qu’à profiter du reste de la route, pour se remettre, pour composer son visage... elle en profita.

Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle feignait d’être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.

—Ah!... on n’arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...

Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne savait pas le cacher.

—Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, mais elle m’a égarée... n’est-ce pas, tante?

Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:

—Mais, enfin, nous voici... Je n’ai pu, ma chérie, me résigner à rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que vous espériez?

Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d’intérêt touchant de son ancienne amie. C’est donc avec la plus entière franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu’elle avoua l’inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal recevoir...

Mais Mlle Blanche n’écoutait pas. A deux pas d’elle étaient les caisses d’arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums rallumaient sa colère.

—Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles fleurs?

Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin répondit ou plutôt balbutia:

—C’est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.

—Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce qu’elle jugeait une insigne impudence.

Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et c’est sur le ton de la plaisanterie qu’elle dit:

—Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c’est de mon fiancé que vous avez accepté ces fleurs...

—Comment, le marquis de Sairmeuse...

—... a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon père la lui a accordée. C’est encore un grand secret, mais je ne vois nul danger à le confier à votre amitié.

Elle croyait ainsi percer le coeur de Marie-Anne, mais elle eut beau l’observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger tressaillement.

—Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.

Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:

—Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous marier aussi, ma chérie?...

—Moi!...

—Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je sais... Chanlouineau!

Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, ironique, persistant.

—Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d’énergie, jamais je ne serai la femme de ce jeune homme.

—Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez riche...

—Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...

Le nom de Maurice d’Escorval montait à ses lèvres, malheureusement elle ne le prononça pas, arrêtée qu’elle fut par un regard étrange de son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout aussi futile en apparence!

—Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un marquis de Sairmeuse.

Et comme Marie-Anne s’embarrassait à chercher une excuse plausible, elle reprit d’un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner toutes ses rancunes.

—Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation de travailler de vos mains et d’aller de porte en porte quêter de l’ouvrage qu’on vous refuse. Mais n’importe, je serai, moi—elle appuyait sur ce mot—plus généreuse que vos anciennes connaissances... J’ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons, adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie?

Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de douleur et d’indignation.

Sans avoir l’expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?

Après plus d’une minute, elle était encore immobile à la même place, au milieu du jardin, regardant s’éloigner cette amie de sa prospérité, quand une main s’appuya légèrement sur son bras.

Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son père.

Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux brillaient d’un sinistre éclat.

—J’étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j’ai tout entendu...

—Mon père...

—Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu’elle a eu l’infamie de venir ici, chez toi, t’écraser de son insolent bonheur, après qu’elle t’a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!... Va! je te l’avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche luira...

Ils eussent frémi, ceux qu’il menaçait, s’ils l’eussent entendu et vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il paraissait formidable.

—Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi, tu n’as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te demandes, n’est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de t’en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s’imagine que le marquis de Sairmeuse est ton amant.

Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la secoua de la nuque aux talons.

—Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!... quelle humiliation!...

—Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu’y a-t-il là qui t’étonne?... Ne t’attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, tu t’es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et écoeurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que je méprise?...

—Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui, tout, excepté cela...

M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était déchirant; il sentit qu’il s’attendrissait et rentra.

Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une vengeance digne d’elle, Mlle Blanche résolut de se servir d’une arme que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la calomnie.

Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et qu’elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas l’effet qu’elle espérait.

La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. Même, craignant d’être pris pour dupe, il surveilla...

Et c’est ainsi qu’un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s’échappait de la maison et traversait en courant la lande.

Il s’élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa...

Il avait cru reconnaître Maurice d’Escorval.

XVIII

Les chances favorables qu’il entrevoyait encore, après les confidences de son fils, le baron d’Escorval avait eu la prudence de les taire.

—Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut lui laisser la certitude du malheur que l’exposer à un mécompte...

Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.

Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce chétif espoir avec l’âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l’eau, serre encore entre ses mains crispées la planche qui n’a pu le sauver.

S’il n’interrogea pas, c’est qu’il était bien persuadé qu’on ne lui dirait pas la vérité.

Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique la fièvre.

Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des mouvements du baron ne lui échappait.

Ainsi, il l’entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.

—Mon père sort, se dit-il.

Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu’à la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses conjectures.

—Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait...

Un fauteuil était près de lui, il s’y laissa tomber, songeant qu’en guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa destinée quelques secondes plus tôt.

Il la connut au bout de trois mortelles heures.

A la seule attitude de M. d’Escorval, il vit bien que tout, cette fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l’accusé qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu’ils vont prononcer.

Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se sentait mourir.

Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu’il jugeait indigne. Il voulut savoir ce qui s’était passé, demander des détails.

Il sonna et dit au domestique qu’il souhaitait parler à son père. M. d’Escorval ne tarda pas à paraître.

—Eh bien?... cria Maurice.

Rien qu’à l’accent de cette question, M. d’Escorval se sentit deviné.

Dès lors, à quoi bon nier?...

—Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, répondit-il d’un ton grave... Il ne te reste plus qu’à te soumettre, mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps emportera jusqu’au souvenir d’une douleur qui te semble en ce moment devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se défend de songer au vertige...

—Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?...

—Je l’ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.

—Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être Chanlouineau.

—Chanlouineau est devenu leur commensal...

—Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...

—Il vient chez eux familièrement, je l’y ai trouvé...

Chacune de ses réponses tombait comme un coup d’assommoir sur le front de Maurice, ce n’était que trop évident.

Mais M. d’Escorval s’était armé de l’impassible courage du chirurgien qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.

M. d’Escorval voulait éteindre dans le coeur de son fils la dernière lueur d’espoir.

—C’en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...

Le baron hocha la tête d’un air découragé.

—C’est ce que je pensais d’abord, murmura-t-il.

—Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque chose?...

—Rien... il a su esquiver toute explication.

—Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute votre expérience, vous n’avez pu pénétrer ses intentions!

Entre le moment où Martial de Sairmeuse l’avait quitté au milieu de la lande, et l’instant présent, M. d’Escorval avait eu le temps de réfléchir:

—J’ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve quelque vengeance terrible... Qui sait s’il ne songe pas à organiser quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations indispensables...

Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.

—Un complot, fit-il, n’explique pas l’obstination de M. Lacheneur à me repousser...

—Hélas!... si, mon pauvre enfant. C’est par Marie-Anne qu’il tient Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu’elle devienne ta femme demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu’il nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des conjectures.

—En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu’il faut se soumettre, se résigner... oublier, s’il se peut.

Il disait cela, parce qu’il voulait rassurer son père, mais il pensait précisément le contraire.

Une idée venait d’éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, obscure, à peine distincte, mais qu’il pressentait devoir être une idée de salut. Et, en effet, dès qu’il fut seul, elle se dégagea, elle grandit, elle se précisa:

—Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n’irais-je pas m’offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu’il veuille entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...

De là à prendre la résolution d’aller offrir ses services à Lacheneur, il n’y avait qu’un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne songea plus qu’à tout faire pour hâter sa convalescence.

Elle fut prompte, l’espoir a des vertus merveilleuses, rapide à étonner l’abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.

—Jamais je n’aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme d’Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la vie.

Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances...

Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu’il s’y prit, il n’en put rien tirer.

Maurice, que la seule tentation d’un mensonge faisait rougir jusqu’aux oreilles, trouva au service de ses projets l’imperturbable dissimulation d’un vieux diplomate.

Il avait décidé qu’il ne dirait rien à ses parents. A quoi bon les inquiéter!... D’un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison paternelle...

Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l’abbé Midon déclara que Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient favorables.

Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.

—Quel bonheur!... s’écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!

La chasse, jusqu’alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait utile d’afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels prétextes d’absence.

Jamais il ne s’était senti si heureux que le matin où sur les sept heures, le fusil sur l’épaule, il passa L’Oiselle pour gagner la maison de M. Lacheneur.

Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.

Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s’arrêta un moment à l’endroit d’où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l’un et l’autre, une balle de colporteur.

Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient seuls à la maison.

Il y courut, et sans frapper il entra.

Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis devant la cheminée où flambait un grand feu...

Au bruit de la porte, ils s’étaient retournés; à la vue de Maurice, ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l’un que l’autre.

—Que venez-vous faire ici?... s’écrièrent-ils en même temps.

En toute autre circonstance, Maurice d’Escorval eût été bouleversé par cet accueil ouvertement hostile.

En ce moment, non-seulement il n’en fut pas troublé, mais c’est à peine s’il le remarqua.

—C’est trop d’obstination que de revenir ici contre ma volonté et après ce que je vous ai dit, monsieur d’Escorval, reprit Lacheneur d’une voix rude.

Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même quelque chose de plus, l’étrange lucidité des grandes crises.

D’un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il pénétrait, et s’il eût conservé un doute, il se fut envolé.

Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en fusion, et deux moules à balles près des chenets.

—Si j’ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d’un ton ferme et grave, c’est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n’est-ce pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si je ne suis pas de ceux qu’un chef s’estime heureux d’enrôler...

Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa feinte colère; je n’ai pas de projets...

—En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...

Il dit, et joignant l’exemple au précepte, il se retourna et alla pousser le verrou.

—Ceci n’est qu’une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre: «Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C’est les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux; j’adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez, j’obéirai... Je ne réclame qu’une grâce, celle de combattre, de triompher ou de me faire tuer à vos côtés!

—Oh! refusez, mon père!... s’écria Marie-Anne, refusez... Accepter serait un crime que vous ne commettrez pas!...

—Un crime!... Et pourquoi, s’il vous plaît?...

—Parce que, malheureux, notre cause n’est pas la vôtre, parce que le but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est partout, de tous côtés!...

Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l’interrompit.

—Et c’est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m’arrêter en me montrant les dangers que vous bravez...

—Maurice!...

—Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu de me prêter secours, vous m’abandonneriez?... Vous vous cacheriez lâchement, en vous disant: «Qu’il périsse, pourvu que je sois sauvé!» Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?...

Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J’agirais comme vous.»

Maintenant, elle s’en remettait à la décision de son père.

—Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d’un oeil impassible sa position affreuse? Songez qu’elle ne doit décourager absolument ni Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je le sais aussi bien que vous, c’est un rôle indigne que je lui impose, un rôle odieux où elle laissera ce qu’une jeune fille a de plus précieux en ce monde... sa réputation.

Maurice ne sourcilla pas.

—Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de l’homme qu’elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée, outragée, calomniée. Qu’importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je souffrirai, mais je ne douterai jamais d’elle et je me tairai. Si nous triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!...

Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les affirmations, qu’il s’attendait, qu’il se résignait à tout.

M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.

—Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.

—Il n’y a plus à réfléchir, monsieur.

—Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami...

—Qu’importe!...

—Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu’en vous engageant, vous engagez fatalement le baron d’Escorval... Vous croyez ne risquer que votre tête, vous jouez la vie de votre père...

Mais Maurice l’interrompit violemment.

—C’est trop d’hésitations!... s’écria-t-il, c’est assez de remontrances!... Répondez-moi d’un mot!... Seulement, sachez-le bien, si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je tiens, je me fais sauter la cervelle...

Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que ce qu’il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne s’inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.

—Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais n’oubliez jamais la menace qui m’arrache mon consentement. Quoi qu’il arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l’aurez voulu!...

Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, il était ivre de joie.

—Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes espérances et à vous apprendre pour quelle cause...

—Eh!... qu’est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.

Il s’avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu’il porta à ses lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s’écria:

—Ma cause... la voilà!...

Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu’il suffisait d’un mouvement de sa volonté, d’un sacrifice de son orgueil pour assurer le bonheur de ces deux pauvres enfants...

Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, et c’est de l’air le plus sombre qu’il reprit:

—Encore faut-il, monsieur d’Escorval, arrêter nos conventions...

—Dictez vos conditions, monsieur.

—D’abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à des heures convenues d’avance, jamais à l’improviste...

L’attitude seule de Maurice affirmait son consentement.

—Ensuite, comment traverserez-vous l’Oiselle sans avoir recours au passeur, qui est un dangereux bavard?...

—Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.

—Bien. Me promettez-vous aussi d’éviter le marquis de Sairmeuse?

—Je le fuirai...

—Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est l’arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous êtes violent... Jurez-moi que s’il venait à vous provoquer, vous mépriseriez ses provocations...

—Mais je passerais pour un lâche, monsieur!...

—Probablement!... Jurez-vous?...

Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.

—Je jure!... prononça-t-il.

—Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser trop voir notre intelligence... mais c’est mon affaire...

M. Lacheneur s’arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s’il n’oubliait rien.

—Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu’à vous adresser une dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon fils?

—Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances...

—Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai toute ma pensée... défiez-vous de Jean.

—Oh!... monsieur.

—Restez sur vos gardes, vous dis-je...

Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:

—Ah! c’est pour un père un pénible aveu: je n’ai pas confiance en mon fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s’il devait trahir... Peut-être serait-il sage de l’éloigner; mais que penserait-on? Sans doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je m’abuse peut-être...

Il soupira et dit encore:

—Défiez-vous!...

XIX

Ainsi, c’était bien Maurice d’Escorval que le marquis de Sairmeuse avait surpris s’échappant de la maison de M. Lacheneur.

Martial n’avait aucune certitude, il se pouvait que l’obscurité l’eût trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son coeur de colère.

—Quel personnage fais-je donc! s’écriait-il. Un personnage ridicule, assurément.

Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu’il n’apercevait rien des circonstances les plus frappantes.

L’amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque serviles de Chanlouineau ne l’étonnaient pas.

Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait qu’il s’avançait dans son esprit et dans son coeur.

Ayant oublié, il s’imaginait que les autres ne se souvenaient pas.

Après cela, il se figurait s’être montré assez généreux pour avoir des droits à une certaine reconnaissance.

M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une soixantaine de mille francs.

—Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s’il n’était pas content! maugréait le duc, furieux d’une prodigalité qui cependant ne lui coûtait rien.

Encore entretenu dans ses illusions par l’opinion de son père, Martial se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.

Le soupçon des visites de Maurice faillit l’éclairer...

—Serais-je donc dupe d’une rouée?... pensa-t-il.

Son dépit fut tel que, pendant plus d’une semaine, il prit sur lui de ne se point montrer à la Rèche.

Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l’exploitant avec l’adresse de l’intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de son fils à l’alliance avec les Courtomieu.

Livré jusqu’alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s’écria enfin:

—Soit!... j’épouse Mlle Blanche.

Le duc n’était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.

En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées et on décida que le mariage serait célébré au printemps.

C’est à Sairmeuse qu’eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d’autant plus gai qu’où y célébrait deux petites victoires.

Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement militaire à Montaignac.

Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations prodiguées à l’empereur, venait d’obtenir la présidence de la Cour prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les terreurs de la Restauration...

Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, Martial se trouvait lié.

En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. Elle le pénétrait d’un charme dont la douceur infinie lui faisait presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.

Malheureusement, l’orgueilleuse héritière ne sut pas résister au plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu’elle appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle trouva l’occasion de dire qu’elle faisait travailler Marie-Anne pour l’aider à vivre.

Martial se contraignit à sourire, mais l’indignité du procédé le forçait de plaindre Marie-Anne...

Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.

A la chaleur de l’accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se fondirent, tous ses soupçons s’évaporèrent... La joie de le revoir éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...

—Oh!... je l’aurai!... pensa-t-il.

C’est qu’en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument précieux.

—Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l’oeil et l’oreille dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre espion...

Il le fut, car il eut vite repris l’habitude de ses visites quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient défoncés, mais il n’était pluie, neige, ni boue capables d’arrêter Martial.

Il arrivait vers dix heures, s’asseyait sur un escabeau, contre l’âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait...

Marie-Anne paraissait s’intéresser prodigieusement aux événements; il lui contait tout ce qu’il pouvait surprendre.

Parfois ils restaient seuls...

Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le «commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait acheté un cheval afin d’étendre ses tournées.

Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues... Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient pour parler à M. Lacheneur. C’était une interminable procession. Et à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret...

Qui ne sait où l’âpreté des convoitises peut mener un homme amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants et venants, il donnait une poignée de main, à l’occasion, il lui arrivait de trinquer...

Il eût accepté bien d’autres choses!... N’avait-il pas offert à Lacheneur de l’aider à mettre ses comptes au net?...

Et une fois, c’était vers le milieu de février, comme il voyait Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut absolument lui servir de secrétaire.

—C’est que ce n’est pas pour moi, cette damnée lettre, disait Chanlouineau, c’est pour un oncle à moi qui marie sa fille...

Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non sans mainte rature, il écrivit:

«Mon cher ami... Nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à ... Nous vous invitons à nous faire le plaisir d’y venir. Nous comptons sur vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, plus nous serons contents.

«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous nous rendrez service en apportant quelques provisions.»

Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu qu’il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il était fasciné.

—Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec cette petite?

Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette «petite.» Près d’elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût demandé de la prendre pour femme, qu’il n’eût pas dit: non...

Mais Marie-Anne n’avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous ses voeux étaient pour le succès de son père...

Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une si magnifique récompense!...

N’est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt le dîner, il s’esquivait, traversant l’Oiselle dans son bateau, et volait à la Rèche.

M. d’Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l’avait «embauché;» ce fut son expression.

Saisi d’effroi, il résolut d’aller sur-le-champ, sans prévenir Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria l’abbé Midon de l’accompagner.

C’est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d’Escorval et le curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes ils étaient et si inquiets, qu’ils n’échangèrent pas dix paroles le long de la route.

Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois...

Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...

Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d’une douzaine de personnes, et M. Lacheneur parlait...

Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l’entendre, mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent ses paroles...

Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant d’une voix formidable:

—Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai pas...

Cinq minutes après la maison était en flammes...

Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac s’éclairer comme un phare... et de tous côtés l’horizon s’empourpra de lueurs d’incendie.

On répondait au signal de Lacheneur...

XX

Ah! l’ambition est une belle chose!...

Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n’eussent plus dû, ce semble, aspirer qu’au repos du foyer domestique.

Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en répandant le bien autour d’eux, tout en préparant pour leur dernière heure un concert de bénédictions et de regrets.

Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la manoeuvre de ce «vaisseau de l’État,» où personne ne consent plus à rester simple passager.

Nommés, l’un commandant des forces militaires, l’autre président de la Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux pour s’installer tant bien que mal à la ville.

Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d’Armes, une grande vieille maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.

Le marquis de Courtomieu s’était établi en camp volant chez un de ses parents, rue de la Citadelle...

Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux.

Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur Blanche.

Les représailles s’exerçaient librement; les vengeances s’assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et d’effroyables cupidités s’abritaient sous le manteau des rancunes politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux...

Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs pensées et leurs voeux vers «l’autre,» et il leur semblait que le vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait en même temps leurs dernières espérances.

Mais rien de tout cela ne montait jusqu’au duc de Sairmeuse, jusqu’au marquis de Courtomieu.

Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; quel faquin eût osé ne l’être pas!

Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis aller, n’avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d’Alliés sous la main!

Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les traitèrent de visionnaires.

Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...

Il se leva... mais la porte au même moment s’ouvrit, et un homme hors d’haleine entra.

Cet homme, c’était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.

Evidemment il se passait quelque chose d’extraordinaire.

—Qu’est-ce? interrogea le duc.

—Ils viennent!... monseigneur, s’écria Chupin, ils sont en route!...

—Qui?... qui?...

Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.

M. de Sairmeuse lut à haute voix:

«Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...»

La date n’était plus en blanc, cette fois, mais tel était l’aveuglement du duc qu’il s’obstinait à ne pas comprendre.

—Eh bien?... demanda-t-il.

Chupin s’arrachait les cheveux.

—Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils comptent s’emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener «l’autre,» ou du moins le fils de «l’autre...» Gredins de paysans! Ils m’ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas si proche...

Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il demanda:

—Combien donc sont-ils?

—Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être dix mille...

—Tous les gens de la ville sont pour nous.

—Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.

—Quels sont les chefs?...

—Lacheneur, l’abbé Midon, Chanlouineau, le baron d’Escorval...

—Assez! cria le duc.

Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille herculéenne courbée par les ans se redressait.

Il sonna à briser la sonnette; un valet parut:

—Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes pistolets!... Faites vite!

Le domestique se retirait abasourdi...

—Attends!... cria-t-il encore. Qu’on monte à cheval et qu’on aille dire à mon fils d’accourir ici, bride abattue... Qu’on prenne mes meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux heures...

Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:

—Qu’est-ce encore?...

Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le silence; mais dès que le valet fut sorti:

—Inutile, monseigneur, dit-il, d’envoyer chercher M. le marquis?

—Et pourquoi, maître drôle?

—C’est que, monseigneur, c’est que, excusez-moi, je vous suis dévoué...

—Jarnibieu!... parleras-tu?...

Positivement, Chupin regrettait de s’être tant avancé...

—Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis...

—Eh bien?...

—Il en est!...

D’un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.

—Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi du plafond, tu mens!...

Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit jusqu’à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s’enfuir.

—Que j’aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, Chanlouineau, le petit d’Escorval, le fils de Monseigneur et les autres...

M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d’injures contre Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...

Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et s’élança dehors.

Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la place d’Armes, d’où on découvrait une grande étendue de pays, ses dernières illusions s’envolèrent.

L’horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d’un cercle de flammes.

—C’est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c’est l’ordre de se mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...

Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu’à se concerter avec M. de Courtomieu.

Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu’en tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant dans la nuit, prirent la fuite...

Instinctivement il s’élança à leur poursuite et en atteignit un qu’il saisit au collet.

—Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?

Et l’homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets qu’il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.

—Ah! brigand!... s’écria M. de Sairmeuse, tu conspires!...

Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.

Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son ami sembla ravi.

—Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac...

Mais une pensée soudaine l’assombrit, il se gratta le front et ajouta:

—Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter Courtomieu après dîner... Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur!...

XXI

Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux plus de temps qu’ils ne croyaient.

Les paysans s’avançaient, mais non si vite que l’avait dit Chupin.

Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...

Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur avait compté les feux qui répondaient à l’incendie qu’il venait d’allumer.

Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de joie.

—Tous nos amis, s’écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts, ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les premiers au rendez-vous!...

On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l’étrier quand deux hommes s’élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu’à lui. L’un d’eux saisit le cheval par la bride.

—L’abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d’Escorval!...

Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d’un ton de fureur concentrée:

—Que me voulez-vous encore, tous deux?

—Nous voulons empêcher l’accomplissement d’une oeuvre de délire!... s’écria M. d’Escorval. La haine vous égare, Lacheneur!

—Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!

—Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous emparer de Montaignac...

—Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...

Mais M. d’Escorval n’était pas homme à se laisser imposer silence.

Il saisit le bras de son ancien ami, et d’une voix forte, de façon à être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:

—Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles... Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.

Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.

—Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l’aperçoit encore. Elle m’annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous paraîtrons...

—Et après!... Je veux admettre l’impossible; vous prenez Montaignac. Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront l’empereur? Napoléon II n’est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000 soldats à une journée de marche de Paris?

De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.

—Cependant tout ceci n’est rien, continua le baron, vous ignorez ce que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de dupes...

—Qui appelez-vous dupes, monsieur?...

—Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des réalités; tous ceux qui, parce qu’ils souhaitent fortement une chose, s’imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n’ont été prévenus?...

Lacheneur haussa les épaules.

—Qui donc les aurait avertis? fit-il.

Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son fils Jean, le prouvait.

C’est cependant du ton le plus froid qu’il ajouta:

—Il est probable qu’à cette heure le duc et le marquis sont au pouvoir de nos amis...

Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n’était force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...

C’était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.

—Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez à l’épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves gens et l’existence de leurs familles... On vous l’a dit, malheureux, vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous êtes trahis!...

Le lieu, l’instant, l’anxiété du péril, l’étrangeté de cette scène aux clartés de l’incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l’âme la plus ferme.

Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de Lacheneur. Il était visible pour tous qu’il était remué jusqu’au plus profond de ses entrailles.

Qui peut dire ce qui fût advenu sans l’intervention de Chanlouineau.

Le robuste gars s’avança, brandissant son fusil double:

—Par le saint nom de Dieu!... s’écria-t-il, voici bien du temps perdu en bavardages inutiles!...

Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea brusquement et s’élança en selle:

—Partons!... commanda-t-il.

Mais le baron et l’abbé ne désespéraient pas encore, ils s’étaient jetés à la tête du cheval.

—Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de vos enfants!...

Epouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s’arrêta...

Alors sortit des rangs et s’avança un des complices, vêtu comme les paysans des environs de Sairmeuse...

—Marie-Anne!... s’écrièrent en même temps l’abbé et le baron stupéfaits...

—Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite... Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à l’horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se rendent en armes au carrefour de la Croix-d’Arcy, à une lieue de Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le commandement... Et vous voudriez qu’il laissât sans chef ces soldats qu’il est allé arracher à leurs foyers?... C’est impossible!...

L’exaltation de son père et de son amant l’avait gagnée, elle partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l’incendie... Ah! c’est vraiment à cette heure, qu’elle méritait ce nom d’ange de l’insurrection que lui avait donné Martial.

—Non!... il n’y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir... C’est la prudence maintenant qui serait folie... C’est en arrière qu’est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d’un homme... et nous, mes amis, en avant!

Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s’élança à travers la lande.

Il n’y avait plus à lutter. M. d’Escorval était consterné, mais il ne pouvait laisser s’éloigner ainsi son fils qu’il apercevait dans les rangs.

—Maurice!... cria-t-il.

Le jeune homme hésita, mais enfin s’approcha...

—Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.

—Il faut que je les suive, mon père...

—Je vous le défends.

—Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j’ai juré... je commande après Lacheneur...

Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable détermination.

—Mon fils!... reprit M. d’Escorval, malheureux enfant!... C’est à la mort que tu marches... à une mort certaine.

—Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père...

—-Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!...

Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.

—Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que le garder près d’elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de traître... Adieu, mon père!

M. d’Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. Il étendit les bras et serra sur son coeur ce fils tant aimé, convulsivement, comme si c’eût été pour la dernière fois...

—Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...

Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient se perdant dans le lointain, que le baron d’Escorval était encore à la même place, écrasé sous l’excès de sa douleur...

Tout à coup il se redressa.

—Un espoir nous reste, l’abbé, s’écria-t-il.

—Hélas!... murmura le prêtre.

—Oh!... je ne m’abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d’Arcy. Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l’abbé, venez vite!...

Et ils partirent en courant...

XXII

Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et les siens quittèrent la lande de la Rèche.

Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à Montaignac.

L’étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château.

Ainsi, ce voyage qu’entreprenait la jeune fille sortait des habitudes établies; des circonstances graves l’expliquaient.

Il y avait six jours que Martial n’avait paru à Courtomieu, et Mlle Blanche était à moitié folle de douleur et de colère.

Ce qu’eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l’église.

Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester maîtresse de soi; le quatrième elle n’y tint plus, et malgré l’inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles de Martial. Etait-il malade, absent?...

On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un charme, mais que chassant de l’aurore au crépuscule, il se couchait tous les soirs aussitôt souper.

Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d’accourir s’excuser. Illusion vaine de l’orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna pas donner signe de vie.

—Ah! sans doute il est près de l’autre, disait-elle à tante Médie, il est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse.

Elle disait ainsi, ayant fini par croire—cela arrive—aux calomnies qu’elle même avait inventées.

En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.

Laisser voir le déchirement de son âme, l’excès de son amour et de sa jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances étaient intolérables.

Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d’une autorité presque discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un prétexte de proscription.

Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.

—Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, de cette effrontée!... Nous verrons bien s’il a l’audace de la suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n’oserait!...

Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y remarqua une animation inaccoutumée.

Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.

Mais qu’importait à Mlle de Courtomieu! C’est seulement à une lieue de Sairmeuse qu’elle fut tirée de ses préoccupations.

—Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?...

La parente pauvre prêta l’oreille.

On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, devenaient plus distinctes.

—Sachons ce que c’est, fit Mlle Blanche.

Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.

—Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...

—Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée.

—Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses chevaux.

Ce n’était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s’élevait à 500 hommes environ...

Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d’Arcy.

Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. Le branle donné, il n’avait plus été le maître.

Le baron d’Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait perdu quatre fois autant à Sairmeuse.

Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans s’étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au succès de l’entreprise.

Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile...

Et pour comble, une fois qu’on les eut remis en marche, il fut impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu’ils avaient allumées en guise de torches.

Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...

Pauvres gens!... Ils n’avaient certes conscience ni des difficultés, ni des périls de l’entreprise.

On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, on les avait grisés de tant d’espérances!... Ils s’en allaient à la conquête d’une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, comme à une partie de plaisir...

Et gais, insouciants, animés de l’imperturbable confiance de l’enfant, ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons patriotiques.

A cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux blanchir d’angoisse.

Ce retard de deux heures n’allait-il pas tout perdre?... Que devaient penser les autres, à la Croix-d’Arcy?... Que faisaient-ils en ce moment?...

—Avançons!... répétait-il, avançons!...

Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une vingtaine de vieux soldats de l’Empire, comprenaient et partageaient le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu’ils risquaient au terrible jeu qu’ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:

—Plus vite, marchons plus vite!...

Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, lentement.

Et même, tout à coup, la bande entière s’arrêta. Quelques-uns, en tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de Mlle de Courtomieu...

Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la livrée, une immense clameur la salua.

M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s’était fait plus d’ennemis que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.

Car, en vérité, ils ne songeaient qu’à cette vengeance: le procès devait le prouver.

Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n’aperçut à l’intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris perçants.

Mlle de Courtomieu était brave.

—Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...

—Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s’était avancé. Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.

—Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien...

—Pardonnez-moi, et c’est pour cela que je vous prie de descendre... Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas, M. d’Escorval?

—Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle Blanche; arrachez-moi d’ici, si vous l’osez!...

On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans prêts à s’élancer.

—Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.

Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut le courage de résister.

—Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père... Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos amis.

Mlle Blanche n’avait pas plus reconnu le déguisement masculin de son ancienne amie qu’elle n’avait soupçonné le but de ce grand rassemblement d’hommes.

Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d’Escorval l’éclaira.

Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu’elle était à la merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.

—C’est bien, fit-elle... nous descendons.

Son ancienne amie l’arrêta.

—Non, dit-elle, non!... Ce n’est pas ici la place d’une jeune fille.

—D’une jeune fille honnête, devriez-vous dire.

Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.

—Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont l’accompagner jusqu’à Courtomieu...

Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s’éloigna, mais non si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait:

—Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l’insulte de ta générosité!...

Les heures volaient, cependant...

Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et pour comble les dernières apparences d’ordre avaient disparu.

M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d’un parti suprême; tout retard désormais devenait mortel.

Il appela Maurice et Chanlouineau.

—Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la Croix-d’Arcy... il y va de notre vie à tous.

Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points noirs qui s’avançaient et grossissaient rapidement...

C’étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, ménageant leur haleine, couraient...

L’un était vêtu comme les bourgeois aisés, l’autre portait un vieil uniforme de capitaine des guides de l’empereur.

Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les poltrons qu’on pourrait leur amener.

—Qu’arrive-t-il? leur cria-t-il d’une voix affreusement altérée.

—Tout est découvert!...

—Grand Dieu!...

—Le major Carini est arrêté.

—Par qui?... Comment?

—Ah! c’est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de malheur a poursuivi Carini, l’a atteint, l’a pris au collet, et l’a traîné à la citadelle.

Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l’abbé Midon bourdonnait à ses oreilles...

—Aussitôt, continua l’officier, j’ai averti les amis et j’accours vous prévenir... C’est un coup manqué!...

Il n’avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, il ne voulait pas s’avouer l’irréparable désastre.

Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné de son âme.

—Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, dit-il d’un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout.

—Diable!... Vous avez donc des ressources que nous ignorons?

—Peut-être... cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d’Arcy, avez-vous dit à quoiqu’un quelque chose de ce que vous venez de m’apprendre?...

—Pas un mot... à personne.

—Combien avons-nous d’hommes au rendez-vous?

—Au moins deux mille.

—En quelles dispositions?

—Ils brûlent d’agir... Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont recommandé de vous supplier de vous hâter.

Lacheneur eut un geste menaçant.

—En ce cas, fit-il, la partie n’est pas perdue. Attendez ici les gens que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du succès.

Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il reprit sa course.

Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n’en avait aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C’était un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son libre arbitre. L’édifice si laborieusement élevé s’écroulait, il voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en était sûr, n’importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la trouverait... Et il pensait:

—Pourvu qu’on ne se lasse pas, là-bas!...

Là-bas, à la Croix-d’Arcy, on l’accusait...

Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures s’étaient changés en imprécations.

Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, s’indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.

—Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s’il n’a pas eu peur, au dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici risquant notre peau et le pain de nos enfants?

Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur, circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les poitrines.

Quelques-uns des conjurés étaient d’avis de se disperser; mais d’autres, et c’étaient les plus influents, voulaient au contraire qu’on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, sans attendre seulement le moment fixé pour l’attaque.

Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux d’un cheval.

Un cabriolet parut, qui s’arrêta au milieu du carrefour.

Deux hommes en descendirent: le baron d’Escorval et l’abbé Midon.

Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent... Ils pensèrent qu’ils arrivaient à temps.

Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus aveugle obstination.

Ils étaient venus avec l’espoir d’arrêter le mouvement, ils le précipitèrent.

—Nous sommes trop avancés pour reculer, s’écria un propriétaire des environs, chef reconnu en l’absence de Lacheneur, si la mort est devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre... telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l’instant, c’est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en avant!...

Une seule et même acclamation lui répondit:

—En avant!...

Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un tambour bat la marche, et la colonne entière s’ébranle aux cris de: «Vive Napoléon II!»

Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et l’émotion, M. d’Escorval et l’abbé Midon s’obstinent à suivre les conjurés.

Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent à Dieu une inspiration pour les arrêter.

En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d’Arcy de Montaignac est franchie.

Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que doivent livrer les officiers à demi-solde.

Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.

Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis de l’intérieur sont maîtres de la ville et qu’ils les attendent en force?...

Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.

Seuls, M. d’Escorval et l’abbé Midon pressentent une catastrophe.

Le chef de l’expédition est près d’eux; ils le conjurent de ne pas négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d’envoyer quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s’offrent d’y aller, à condition qu’on attendra leur retour avant d’aller plus loin.

—Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n’y donnez pas tête baissée.

Mais on les repousse.

Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au pont-levis.

L’enthousiasme est devenu du délire; c’est à qui le premier pénétrera dans la place.

Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré.

C’est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade terrible.

Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les autres s’arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d’où partent les coups...

L’indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait ces paysans, il y a parmi eux d’anciens soldats de Napoléon; la lutte s’engagerait, épouvantable, dans l’obscurité!...

Mais ce n’est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre.

La voix d’un lâche jette le cri des paniques:

—Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...

Dès lors, c’en est fait de l’expédition.

La peur, une folle peur, s’empare de tous ces braves gens, et ils s’enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête.

XXIII

Les stupéfiantes révélations de Chupin, l’idée que Martial, l’héritier de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l’arrestation si imprévue d’un des conjurés de l’intérieur, toutes ces circonstances avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.

Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses facultés leur équilibre.

Retrouvant l’énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins d’une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la giberne garnie de cartouches.

Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de sang n’était qu’un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. Ce n’était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces pauvres campagnards pouvaient forcer l’entrée d’une place de guerre.

Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d’un tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de bruit, et que stimulait encore l’ambition de montrer son zèle.

Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins derrière les parapets des ouvrages avancés.

Quant à lui, il s’établit à une porte d’où, découvrant parfaitement la route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.

Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement avaient porté.

Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé leur fusil en l’air.

Mais le duc de Sairmeuse n’avait pas de temps à perdre à ces considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes environ, cavaliers et fantassins, il s’élança sur les traces des fuyards.

Les paysans avaient plus de vingt minutes d’avance.

Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les poursuites. Ils n’avaient qu’à se disperser, qu’à «s’égailler,» comme autrefois les gars de la Vendée.

Malheureusement bien peu eurent l’idée de se jeter isolément à travers champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons d’un troupeau pris d’épouvante.

Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. N’entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux traînards!...

Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour ainsi dire la mort... Lacheneur.

Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d’angoisses, il approchait ventre à terre de la Croix-d’Arcy, quand le fracas de la fusillade de Montaignac arriva jusqu’à lui.

Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu’elle chancela sur ses jarrets.

Il prêta l’oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.

Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.

Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.

De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint plus furieuse encore.

Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d’Arcy; il était vide. A l’entrée d’un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait amené M. d’Escorval et l’abbé Midon; personne ne s’en était inquiété.

Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.

Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions et les accablant d’injures.

—Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à l’échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons... volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du renfort, deux mille hommes me suivent...

Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon...

Mais eût-il eu tout cela, à moins d’employer la force, il n’eût pas arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le torrent.

Au carrefour de la Croix-d’Arcy seulement, à cet endroit d’où une heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de coeur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres précipitaient leur course dans toutes les directions...

Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, entouraient M. Lacheneur.

Parmi eux était l’abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l’avait séparé de M. d’Escorval, et il ne l’avait plus revu. Qu’était devenu le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?

Et le digne prêtre n’osait s’éloigner, il attendait, heureux en son malheur d’avoir retrouvé la voiture et d’avoir réussi à la défendre contre une douzaine de paysans qui prétendaient s’en emparer.

Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.

Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s’obstinant à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de gagner leur maison?...

Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.

De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.

Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.

La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.

—Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma vie.

—Battons-nous donc! dirent les autres.

Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à l’écart.

—Vous, monsieur d’Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous retirer.

—Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...

—Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, emmenez-la.

—Je reste!... prononça Maurice.

Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l’arrêta.

—Vous n’avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d’une voix sourde, votre vie appartient à la femme qui s’est donnée à vous.

—Malheureux!... qu’osez-vous dire!...

Chanlouineau hocha tristement la tête.

—A quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il est de ces tentations si grandes, qu’un ange n’y résisterait pas... Ce n’est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père. Il y a eu un jour... quand j’ai été sûr... où je voulais me tuer ou vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n’aurez plus jamais la mort si près de vous qu’une fois... Je vous ai tenu au bout de mon fusil à cinq pas... C’est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que Lacheneur, il faut bien que quelqu’un reste à Marie-Anne... Jurez-moi que vous l’épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l’affaire de cette nuit, mais j’ai ici de quoi vous sauver...

Un feu de peleton l’interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse arrivaient...

—Saint bon Dieu!... s’écria Chanlouineau, et Marie-Anne!

Ils s’élancèrent, et Maurice le premier l’aperçut, debout au milieu du carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le bras en cherchant à l’entraîner:

—Venez, lui dit-il, venez!

Mais elle résista.

—De grâce, fit-elle, laissez-moi...

—Mais tout est perdu, mon amie!

—Oui, tout, je le sais... même l’honneur... Et c’est pour cela qu’il faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...

Elle se pencha vers Maurice, et d’une voix à peine intelligible, elle ajouta:

—Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public...

La fusillade était d’une violence extraordinaire, ils restaient debout à l’endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être atteints, quand Chanlouineau reparut.

Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être. Toujours est-il que, sans mot dire, il l’enleva comme un enfant entre ses bras robustes, et la porta jusqu’à la voiture que gardait l’abbé Midon.

—Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.

Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. Apercevant un groupe, dans l’ombre, ils accoururent.

Alors, l’héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le manoeuvrant comme une massue, il tint l’ennemi en échec et donna à Maurice le temps de s’élancer près de Marie-Anne, de prendre les guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.

Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d’héroïsmes, d’inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l’a jamais su au juste...

Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau luttait encore, barrant obstinément la route.

Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n’importe. Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l’avait touché; on l’eût dit invulnérable.

—Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, rends-toi!...

—Jamais! jamais!...

Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses terribles moulinets.

C’est alors qu’un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta à plat ventre et rampant dans l’ombre alla saisir aux jambes, par derrière, ce héros obscur.

Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et enfin, perdant plante, tomba en criant d’une voix formidable:

—A moi!... les amis, à moi!...

Nul ne répondit à son appel.

A l’autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte désespérée, combat d’hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les conjurés cédaient...

Le gros de l’infanterie du duc de Sairmeuse accourait.

On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes brillant dans la nuit.

Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.

En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme l’éclair. Il se vit et se jugea. La haine l’avait conduit au crime. Il se fit horreur, pour les hontes qu’il avait imposées à sa fille. Il se maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui se faisaient tuer...

C’était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les sauver.

—Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...

On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s’éparpillaient dans toutes les directions.

Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui l’emporterait vite loin de l’ennemi!...

Mais il s’était juré qu’il ne survivrait pas au désastre; déchiré de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne voyait d’autre refuge que la mort...

Il eût pu l’attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant d’elle. Il rassembla son cheval, l’enleva de la bride et des éperons et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.

Le choc fut rude, les rangs s’ouvrirent, et il y eut un instant de mêlée furieuse...

Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les baïonnettes, se cabra; il battit l’air de ses sabots, puis ses jarrets plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...

Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du cheval le maître se débattait sans blessures.

Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.

Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés appelant leurs compagnons et implorant des secours...

Les secours ne devaient pas venir encore.

Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti des événements pour sa fortune politique.

Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de l’exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l’importance du service rendu.

On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze ou vingt; mais ce n’était pas assez pour l’éclat qu’il désirait, il voulait plus d’accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une commission militaire.

Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu’il lança de tous côtés, avec l’ordre d’explorer les villages, de fouiller les maisons isolées, et d’arrêter tous les gens suspects...

Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la route de Montaignac.

Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu’il s’efforçait vainement d’écarter, empoisonnait en satisfaction.

Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du complot?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir de l’assurance de Chupin le troublait.

D’un autre côté, qu’était donc devenu Martial?... Le domestique expédié pour le prévenir l’avait-il rencontré?... S’était-il mis en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des paysans?...

C’est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui apprit que Martial était arrivé depuis un quart d’heure.

—M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de cheval, ajouta le domestique.

—C’est bien!... fit le duc, je l’y rejoins.

Tout haut, devant ses gens, il disait: «C’est bien!» mais il se disait tout bas:

—Ceci, à la fin, frise l’impertinence! Quoi, je suis à cheval, en train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit tranquillement, sans seulement s’informer de moi!...

Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en dedans. Il frappa.

—Qui est-là? demanda Martial.

—Moi! ouvrez!

Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu’il vit le fit frémir.

Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, lavait une large blessure qu’il avait un peu au-dessus du sein droit.

—Vous vous êtes battu!... exclama le duc d’une voix étranglée.

—Oui!...

—Ah!... vous en étiez donc!...

—J’en étais!... de quoi?

—De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...

Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la plus violente envie de rire.

—Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.

L’air et l’accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans toutefois dissiper entièrement ses soupçons.

—C’est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s’écria-t-il.

—Du tout!... J’ai simplement été obligé d’accepter un duel.

—Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.

Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c’est du ton léger qui lui était habituel qu’il répondit:

—Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l’inquiéteriez peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C’était sur la grande route, il pouvait m’assassiner sans cérémonie, et il m’a offert un combat loyal... Il est d’ailleurs blessé plus grièvement que moi...

Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.

—Si c’est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d’appeler un médecin, vous enfermer pour soigner cette blessure?...

—Parce qu’elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure secrète.

Le duc hochait la tête.

—Tout cela n’est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les assurances qui m’ont été données de votre complicité.

Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.

—Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce drôle de Chupin. Il m’étonne, monsieur, qu’entre la parole de votre fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.

—Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c’est un homme précieux... Sans lui nous eussions été surpris. C’est par lui que j’ai connu le vaste complot ourdi par Lacheneur...

—Quoi! c’est Lacheneur...

—... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n’y voyez que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des fusils, de la poudre et des balles à notre intention...

Le duc goguenardait à l’aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré désormais, et il cherchait à piquer son fils.

Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu’il avait été joué, mais il ne songeait pas à s’en indigner.

—Si Lacheneur était pris, pensait-il, s’il était condamné à mort, et si je le sauvais, Marie-Anne n’aurait rien à me refuser...

XXIV

Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le baron d’Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses craintes.

C’était la première fois qu’il avait un secret pour cette fidèle et vaillante compagne de son existence.

C’est sans la prévenir qu’il alla prier l’abbé Midon de le suivre à la Rèche, chez M. Lacheneur.

Il se cacha d’elle pour courir à la Croix-d’Arcy.

Ce silence explique l’étonnement de Mme d’Escorval quand, l’heure du dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.

Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les grands travailleurs, était l’exactitude même. Qu’était-il donc arrivé d’extraordinaire?...

Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari venait de partir avec l’abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture par la cour, comme d’habitude, ils avaient passé par la porte de derrière de la remise qui donnait sur le chemin.

Qu’est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges précautions?...

Mme d’Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments inexpliqués!...

Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d’un caractère toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis au feu pour lui.

Aussi, vers dix heures, s’empressèrent-ils de conduire à leur maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la nouvelle du mouvement.

Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.

Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait pris les armes, et que M. le baron d’Escorval était à la tête du soulèvement.

Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s’il n’eût eu une vache près de vêler...

Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise et tous les maréchaux de l’Empire étaient cachés à Montaignac...

Hélas! il faut bien l’avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des mensonges plus grossiers encore, dès qu’il s’agissait de gagner des complices à sa cause.

Mme d’Escorval ne devait pas s’arrêter à ces fables ridicules, mais elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce vaste complot.

Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la rassurait.

Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle croyait.

Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c’était bien. S’il s’était aventuré, c’est qu’il espérait réussir. Donc, elle était sûre du succès.

Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s’informer adroitement et d’accourir dès qu’il aurait recueilli quelque chose de positif.

Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.

Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des milliers d’hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait dans la campagne, massacrant tout...

Pendant qu’il parlait, Mme d’Escorval se sentait devenir folle.

Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de l’eau... une goutte d’eau...

—Je veux les voir!... s’écria-t-elle avec l’accent du plus affreux égarement... J’irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi les morts, jusqu’à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes amis, et venez avec moi... car vous m’aiderez, n’est-ce pas?... Vous les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les ont tués...

Les domestiques s’étaient empressés d’obéir, quand retentit sur la route le galop saccadé et convulsif d’un cheval surmené, et le roulement d’une voiture.

—Les voilà!... s’écria le jardinier, les voilà!...

Mme d’Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s’abattre.

Déjà l’abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur les coussins...

L’énergie si grande de Marie-Anne n’avait pu résister à tant de chocs successifs; la dernière scène l’avait brisée. Une fois en voiture, tout danger immédiat ayant disparu, l’exaltation désespérée qui la soutenait tombant, elle s’était trouvée mal, et tous les efforts de Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.

Mais Mme d’Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses vêtements masculins...

Elle vit seulement que ce n’était pas son mari qui était là, et elle sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu’au coeur...

—Ton père!... Maurice, dit-elle d’une voix étouffée, et ton père!...

L’impression fut terrible.

Jusqu’à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s’étaient bercés de cet espoir que M. d’Escorval serait rentré avant eux...

Maurice chancela à ce point qu’il faillit laisser échapper son précieux fardeau. L’abbé s’en aperçut, et sur un signe de lui, deux domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l’emportèrent...

Alors il s’avança vers Mme d’Escorval.

—Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout hasard, il a dû fuir des premiers...

Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle se redressa.

—Le baron d’Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un général ne déserte pas en face de l’ennemi... Si la déroute se met parmi ses soldats, il se jette au-devant d’eux, il les ramène au combat où il se fait tuer...

—Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...

—Oh! ... ne cherchez pas à m’abuser!... Mon mari était le chef du complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!

Si perspicace que fût l’abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...

—Eh! madame! s’écria-t-il, M. le baron n’était pour rien dans ce mouvement, bien loin de là...

Il s’arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on pouvait voir... il comprit l’imprudence.

—Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et vous aussi, Maurice, venez!...

C’est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme d’Escorval suivit le curé de Sairmeuse...

Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée s’envolaient à travers les espaces, vers l’homme qui avait été tout pour elle et dont l’âme et la pensée, sans doute, l’appelaient du fond de l’abîme où il avait roulé...

Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la réalité présente...

Elle venait d’apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques l’avaient déposée.

—Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume... morte!...

On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l’immobilité du marbre, ses lèvres blanches s’entr’ouvraient sur ses dents convulsivement serrées et un large cercle, d’un bleu intense, cernait ses paupières fermées.

Ses longs cheveux noirs, qu’elle avait roulés pour les glisser sous son chapeau de paysan, s’étaient détachés, ils s’éparpillaient opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu’à terre...

—Ce n’est qu’une syncope sans gravité, déclara l’abbé Midon, après avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...

Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu’il y avait à faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.

Mme d’Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main sur son front mouillé d’une sueur froide...

—Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...

—Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d’un accent ému mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner ainsi!... Epouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu’est devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...

—Oh!... j’ai du courage, monsieur, bégayait l’infortunée, j’ai du courage!...

L’abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s’asseoir, pendant que les femmes de chambre s’empressaient autour de Marie-Anne, et d’un ton plus doux il reprit:

—Pourquoi désespérer, d’ailleurs, madame?... Votre fils est près de vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n’a rien fait que je n’aie fait moi-même...

Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du baron et le sien pendant cette funeste soirée.

Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son épouvante.

—Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient et ils le disent...

—Eh bien?

—S’il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, il sera traduit devant la Cour prévôtale... N’était il pas l’ami de l’empereur. C’est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et condamné à mort...

—Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le tribunal, et je dirai: «Me voici, j’ai vu, adsum qui vidi

—Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l’abbé, parce que vous n’êtes pas un prêtre selon le coeur de ces hommes cruels; ils vous jetteront en prison, et ils vous enverront à l’échafaud!...

Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...

Sur ces derniers mots, il s’affaissa par terre, sur le tapis, à genoux, cachant son visage entre ses mains...

—Ah!... j’ai tué mon père!... s’écria-t-il...

—Malheureux enfant!... Que dis-tu!...

Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et poursuivit:

—Mon père ignorait jusqu’à l’existence de cette conspiration, dont M. Lacheneur était l’âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais qu’elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s’agissait d’attirer dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j’invoquais ce nom respecté et aimé d’Escorval... Ah! j’étais fou!... j’étais fou!...

Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il ajouta:

—Et en ce moment encore, je n’ai pas le courage de maudire ma folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...

Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme un faible gémissement...

Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s’était à demi redressée sur le canapé, et elle considérait cette scène navrante d’un air de profonde stupeur, comme si elle n’y eût rien compris.

D’un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et elle clignait des yeux, éblouie par l’éclat des bougies...

Elle voulait parler, interroger, elle s’efforçait de rassembler ses idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L’abbé Midon lui commanda le silence.

Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait son sang-froid et la lucidité de son intelligence.

Eclairé par le témoignage de Mme d’Escorval et les aveux de Maurice, il comprenait tout et discernait nettement l’effroyable danger dont étaient menacés le baron et son fils.

Comment conjurer ce danger?... Qu’imaginer, que faire?...

Il n’y avait ni à s’expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute s’envolait une chance de salut... Il s’agissait de prendre un parti sur-le-champ et d’agir.

L’abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela les gens groupés dans l’escalier.

Quand ils furent tous réunis autour de lui:

—Ecoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur vous, n’est-ce pas?

Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.

—Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s’est passé ce soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. Maurice n’est pas sorti ce soir...

Il s’arrêta, chercha s’il n’oubliait rien de ce que pouvait suggérer la prudence humaine, et ajouta:

—Un mot encore: Nous voir tous debout à l’heure qu’il est, paraîtra suspect... C’est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous justifier, l’inquiétude où nous mettent l’absence de M. le baron et aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum dessus...

Chacun sentait si bien l’imminence d’une catastrophe, qu’en moins de rien tout fut disposé comme l’avait ordonné l’abbé Midon.

Marie-Anne, bien qu’elle fût loin d’être remise, fut conduite à une petite logette sous les combles; Mme d’Escorval se retira dans sa chambre et les domestiques regagnèrent l’office...

Maurice et l’abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, oppressés...

La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d’affreuses anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d’Escorval prisonnier, et toutes ses précautions n’avaient qu’un but, écarter de Maurice tout soupçon de complicité... c’était, pensait-il, le seul moyen qu’il y eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...

Un violent coup de cloche à la grille l’interrompit...

On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de la grille, puis le piétinement d’une compagnie de soldats dans la cour.

Une voix forte commanda:

—Halte!... Reposez vos armes...

Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu’il pâlissait comme s’il allait mourir.

—Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre sang-froid... Et n’oubliez pas mes instructions!...

—Ils peuvent venir, répondit Maurice, j’ai du courage!...

La porte du salon s’ouvrit, si brutalement poussée, que les deux battants cédèrent à la fois comme sous un coup d’épaule.

Un jeune homme entra, qui portait l’uniforme de capitaine des grenadiers de la légion de Montaignac.

Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond, avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa personne trahissait des recherches d’élégance exagérées jusqu’au ridicule.

Sa physionomie, d’ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.

Derrière lui, dans l’ombre du palier, on voyait étinceler les armes de plusieurs soldats.

Il promena autour du salon un regard défiant, puis d’une voix rude:

—Le maître de la maison? demanda-t-il.

—M. le baron d’Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.

—Où est-il?

L’abbé Midon, resté assis jusqu’alors se leva.

—Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer de renoncer à une tentative insensée... Ils n’ont pas voulu nous entendre. La déroute venue, j’ai été séparé de M. d’Escorval, je suis revenu seul ici, très-inquiet, et je l’attends...

Le capitaine tortillait sa moustache de l’air le plus goguenard.

—Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de cette bourde.

Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l’oeil du prêtre, ses lèvres tremblèrent... mais il se tut.

—Mais, au fait, reprit l’officier, qui êtes-vous?

—Je suis le curé de Sairmeuse.

—Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l’heure qu’il est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous arrêter...

Ce qui le retenait, c’était la robe du prêtre, toute-puissante sous la Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.

—Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.

—Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.

—Et de domestiques?

—Sept, quatre hommes et trois femmes.

—Vous n’avez reçu ni caché personne, ce soir?

—Personne.

—C’est ce qu’on va vérifier, dit le capitaine.

Et se tournant vers la porte:

—Caporal Bavois!... appela-t-il.

C’était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi l’Empereur à travers l’Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.

—Bavois, commanda l’officier, vous allez prendre une demi-douzaine d’hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un vieux lapin qui connaissez le tour; s’il y a une cachette, vous la découvrirez, si quelqu’un y est caché, vous me l’amènerez... Demi-tour et ne traînons pas!

Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.

—A nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu’avez-vous fait ce soir?

Le jeune homme eut une seconde d’hésitation; mais c’est avec une insouciance bien jouée qu’il répondit:

—Je n’ai pas mis le nez dehors.

—Hum! c’est ce qu’il faudrait prouver. Voyons les mains?...

Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de colère. Heureusement, un coup d’oeil de l’abbé Midon lui commanda le calme.

Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les tourna et les retourna, et finalement les flaira.

—Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.

Il était clair qu’il s’étonnait que le fils eût eu le courage de rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la bataille.

—Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?

—Oui, des armes de chasse.

—Où sont-elles?

—Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.

—Il faut m’y conduire.

On l’y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n’avait fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.

Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu’ayant fureté partout, il n’avait rien rencontré de suspect.

—Qu’on fasse venir les gens, ordonna-t-il.

Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de l’abbé.

Le capitaine comprit que s’il y avait quelque chose, comme il le soupçonnait, il ne le saurait pas.

Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, et de nouveau il appela Bavois.

—Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d’Escorval revient, empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l’oeil, et le bon!...

Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se retira, sans saluer, comme il était entré.

Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.

—Hein! dit-il à ses hommes, vous l’avez entendu, ce cadet-là!... Ecoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d’un tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l’autre» voyait ce qu’on fait de ses anciens!...

Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.

—Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s’adressant à Maurice et à l’abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous déclare, tant en mon nom qu’au nom de mes deux hommes, que vous êtes libres comme l’oiseau et que nous n’arrêterons personne... Même, s’il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s’ils viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n’ai pas brûlé une amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche avant de la couler dans le canon.

Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l’être pas.

—Nous n’avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.

Le vieux caporal cligna de l’oeil d’un air d’intelligence.

—Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s’il est aisé de faire le poil à ce blanc-bec qui sort d’ici, il est un peu plus difficile de raser le caporal Bavois. Ah!... c’est comme cela. Il ne fallait pas laisser traîner dans la cour un fusil qui n’a certes pas été chargé pour tirer des merles.

Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, maintenant, se rappelait qu’en sautant du cabriolet pour soutenir Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé aux regards des domestiques...

—Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu’un de caché là-haut... j’ai l’oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que personne n’entrât dans la chambre de la dame malade.

Maurice n’y tint plus: il tendit la main au caporal, et d’une voix émue:

—Vous êtes un brave homme!... dit-il.

Quelques instants plus tard, Maurice, l’abbé Midon et Mme d’Escorval, réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut qu’il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu’on était allé prévenir parut.

Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.

—Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de moi-même, je n’eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m’avoir connue... Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...

—Malheureuse enfant!... s’écria Mme d’Escorval, où voulez-vous aller!...

Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes ses espérances.

—Je l’ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur sort...

—Quoi!... s’écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous savez bien, cependant, que vous n’avez plus le droit de disposer de votre vie!...

Il s’arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n’était pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds de Mme d’Escorval:

—O ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous s’éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle serait ta fille alors, elle que j’ai tant aimée, tu reporterais sur elle tes tendresses divines...

Marie-Anne resta.

XXV

Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne au fort de la fusillade de la Croix-d’Arcy, Mme d’Escorval l’ignorait quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la malheureuse jeune fille.

Mais cette circonstance n’inquiétait pas Maurice.

Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu’elle pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.

Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent au fond du coeur des trésors d’indulgence pour les entraînements de la passion.

Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont la vertu immaculée n’eut jamais besoin des honteuses transactions du monde.

Et d’ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n’excuse la jeune fille qui n’a pu se défendre de l’amour de son fils, à elle, de ce fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!...

Toutes ces réflexions avaient traversé l’esprit de Maurice, et plus tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu’à son père.

Le jour venait... Maurice déclara qu’il allait endosser un déguisement et se rendre à Montaignac.

A ces mots, Mme d’Escorval se détourna, cachant son visage dans les coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.

Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce soleil qui se levait, n’aurait-elle ni mari ni fils.

Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l’eût aimé moins, si elle l’eût cru capable d’une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes s’il l’eût fallu, pour lui dire: «Pars!»

Tout d’ailleurs n’était-il pas préférable aux horreurs de cette incertitude où on se débattait depuis des heures!...

Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, l’abbé Midon lui fit signe de rester.

—Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et indubitablement on vous appliquerait l’axiome que vous savez: «Tu te caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête haute, exagérant l’assurance de l’innocence... Allez droit au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l’injustice!... Mais je veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.

Maurice paraissait indécis.

—Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d’Escorval, il sait mieux que nous ce que nous devons faire.

—J’obéirai, mère!

L’abbé n’avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l’ordre d’atteler. Mme d’Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une amie dont le mari jouissait d’une certaine influence à Montaignac. Maurice et son amie restèrent seuls.

C’était, depuis l’aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude et de liberté.

Ils étaient debout, à deux pas l’un de l’autre, les yeux encore brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur sensation.

A la fin, Maurice s’avança, entourant de son bras la taille de son amie.

—Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu’on pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse dépend!...

Elle hocha tristement la tête.

—J’étais terrifiée, balbutia-t-elle... L’avenir de honte que je voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m’épouvantait jusqu’à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée... j’accepterai sans révolte la punition de l’horrible faute... je m’humilierai sous les outrages qui m’attendent!...

—Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l’êtes devant Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!...

—Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.

—Ah!... c’est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la première fois!... Avoue-le... dis-le...

Marie-Anne se redressa.

—Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche coeur n’a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne regrette rien, puisque...

Elle n’acheva pas; il l’attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...

—Tu m’aimes, s’écria Maurice, tu m’aimes!... Nous triompherons, je saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!

Dans la cour, les chevaux piaffaient. L’abbé Midon criait: «Eh bien! partons-nous?» Mme d’Escorval reparut avec une lettre, qu’elle remit à Maurice.

Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils qu’elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:

—Va!...

Il sortit... et lorsque s’éteignit, sur la route, le roulement de la voiture qui l’emportait, Mme d’Escorval et Marie-Anne se laissèrent tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.

Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt il poursuivait l’exécution du plan de salut qu’il avait conçu.

Ce plan, d’une simplicité terrible, comme la situation, il l’expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement menés.

—Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c’est votre devoir strict... Mais ce sacrifice serait plus qu’inutile, il serait dangereux. Jamais l’accusation ne consentirait à vous séparer de votre père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc—je ne dirai pas la justice, ce serait un blasphème—mais les hommes de sang qui s’intitulent juges, s’égarer sur son compte et lui attribuer tout ce que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les plus éclatants témoignages d’innocence, avec des alibi tellement indiscutables que force sera de l’acquitter... Et je connais assez les gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera notre manoeuvre...

—Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d’un air sombre, que me restera-t-il à faire?

C’était une question si terrible que le prêtre n’osa répondre. Tout le reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.

Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage l’abbé Midon en l’empêchant de recourir à un déguisement.

Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, hormis une seule.

Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, et il s’y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les noms et les signalements.

Au nom d’Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop visible pour échapper à Maurice.

—Ah!... vous savez ce qu’est devenu mon père!... s’écria-t-il.

—Le baron d’Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des officiers.

Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.

—Est-il blessé? reprit-il vivement.

—Il n’a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...

Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu’ils craignaient de se compromettre en causant avec le fils d’un si grand coupable. Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.

La voiture roula, et elle ne s’était pas avancée de cent mètres dans la Grand’Rue, que déjà l’abbé Midon et Maurice avaient remarqué plusieurs affiches blanches collées aux murs...

—Il faut savoir ce que c’est, dirent-ils ensemble.

Ils firent arrêter la voiture près d’une affiche devant laquelle stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:

ARTICLE 1er. Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être passés par les armes.

ARTICLE II. Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification.

Cela était signé: duc de Sairmeuse.

—Dieu soit loué!... s’écria Maurice; le père de Marie-Anne est sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...

Un coup de coude et un coup d’oeil de l’abbé Midon l’arrêtèrent.

L’abbé lui montrait l’homme arrêté près d’eux... Cet homme n’était autre que Chupin.

Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les plus ardentes convoitises, il dit:—Vingt mille francs!... c’est une somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa vie durant!...

L’abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur avait été impossible de se méprendre à l’accent de Chupin.

L’énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le fascinait jusqu’à ce point de lui arracher son masque de cautèle accoutumée.

Il s’était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et quelles espérances abominables s’agitaient dans les boues de son âme.

—Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le curé de Sairmeuse.

—Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, il y a cent à parier contre un qu’il est désormais hors de toute atteinte.

—Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang, Lacheneur n’avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu’à la maison la plus proche pour y demander l’hospitalité?...

—Oh!... monsieur l’abbé, je connais nos paysans!... Il n’en est pas un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!...

Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux sourire de l’expérience.

—Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la peur.

Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l’aspect morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie d’ordinaire.

La consternation et l’épouvante y régnaient. Les boutiques étaient fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu quelqu’un de ses membres.

La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.

Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent la voiture se détournèrent d’un air effrayé pour éviter de saluer...

L’abbé Midon et Maurice devaient trouver l’explication de ces terreurs à l’hôtel où ils avaient donné l’ordre à leur cocher de les conduire.

Ils lui avaient désigné l’Hôtel de France, où descendait le baron d’Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire n’était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, avait donné avis de l’arrivée du duc de Sairmeuse.

Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla au-devant d’eux jusqu’au milieu de la cour, sa toque blanche à la main.

Ce jour-là, cette politesse était de l’héroïsme.

Etait-il du complot? on l’a toujours cru.

Le fait est qu’il invita Maurice et l’abbé à se rafraîchir, de façon à leur donner à entendre qu’il avait à leur parler, et il les conduisit à une chambre où il savait être à l’abri de toute indiscrétion.

Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait son établissement, il en savait autant que l’autorité, il en savait plus, même, puisqu’il avait en même temps des informations par ceux des conjurés qui étaient restés en liberté.

Par lui, l’abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements positifs.

D’abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.

En second lieu, il y avait jusqu’à ce moment deux cents prisonniers à la citadelle, et parmi eux le baron d’Escorval et Chanlouineau.

Enfin, depuis le matin, il n’y avait pas eu moins de soixante arrestations à Montaignac même.

On pensait généralement que ces arrestations étaient l’oeuvre d’un traître, et la ville entière tremblait...

Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.

—C’est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, traversaient le carrefour de la Croix-d’Arcy, quand sur le revers d’un fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l’uniforme des anciens guides de l’empereur...

Maurice tressaillit.

Cet infortuné, il n’en pouvait douter, était ce brave officier à la demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.

—Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers s’approchent du cadavre. Ils l’examinent, et qu’est-ce qu’ils voient? Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous pensez, ils s’emparent de ce papier, ils l’ouvrent, ils lisent... C’était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques autres encore, dont les noms n’avaient été placés là que pour servir d’appât... Se sentant blessé à mort, l’ancien guide aura voulu anéantir la liste fatale, les convulsions de l’agonie l’ont empêché de l’avaler...

Cependant, ni l’abbé ni Maurice n’avaient le temps d’écouter les commentaires dont le maître d’hôtel accompagnait son récit.

Ils se hâtèrent d’expédier à Mme d’Escorval et à Marie-Anne un exprès destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de Sairmeuse.

Lorsqu’ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.

Oui, il s’y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui imploraient une audience.

Ceux-là étaient les parents des malheureux qu’on avait arrêtés.

Deux valets de pied en superbe livrée, à l’air important, avaient toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des solliciteurs...

L’abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s’approcha et se nomma. Il fut repoussé comme les autres.

—M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.

Et à l’appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux tout sellés des courriers qui devaient porter les dépèches.

Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.

—Attendons! lui dit-il.

Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s’inquiétait peu de ses rapports. Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et lui.

Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s’attribuer le premier rôle,—celui qui serait le plus chèrement payé, sans doute,—il y avait conflit d’ambitions et de pouvoirs.

Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin aux menaces.

Le marquis prétendait déployer les plus effroyables—il disait les plus salutaires—rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à l’indulgence.

L’un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, et son fils s’étaient dérobés aux poursuites, il était urgent d’arrêter Marie-Anne.

L’autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait un acte impolitique, une faute qui rendrait l’autorité plus odieuse et les conjurés plus intéressants.

Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se convaincre.

—Il faut décourager les rebelles en les frappant d’épouvante! criait M. de Courtomieu.

—Je ne veux pas exaspérer l’opinion, disait le duc.

—Eh!... qu’importe l’opinion!...

—Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s’est brûlé de la poudre de quoi gagner une bataille, et il n’est pas resté quinze paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l’air. Vous ne savez donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de moitié, d’anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs armes contre nous!...

Ni l’un ni l’autre n’osait dire la raison vraie de son obstination.

Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer qu’il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.

De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu’elle parût devant le tribunal. À la fin, le marquis céda.

Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant si amoureusement une paire de pistolets, qu’il avait senti un frisson taquin courir le long de sa maigre échine...

Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit vainement le retour du duc de Sairmeuse.

Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs s’agitaient incessamment.

—Quels ordres traversent l’espace?... disait-il à l’abbé Midon; est-ce la vie? est-ce la mort?...

XXVI

—«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu’il chargeait de porter une lettre à sa mère.

Cet homme n’arriva pourtant à Escorval qu’à la nuit tombante.

Troublé par la peur, il s’était égaré à chercher des chemins de traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu’il apercevait, paysans ou soldats.

Mme d’Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu’elle ne la prit. Elle l’ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n’ajouta qu’un seul mot:

—Partons!

C’était plus aisé à dire qu’à exécuter.

Il n’y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l’un était aux trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres étaient à Montaignac.

Comment faire?... Recourir à l’obligeance des voisins était l’unique ressource.

Mais ces voisins, de braves gens d’ailleurs, qui avaient appris l’arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre un service, si léger qu’il pût paraître, à la femme d’un homme sous le poids de la plus terrible des accusations.

Mme d’Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le sacré nom d’un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.

—Minute! dit-il, je me charge de la chose!...

Il s’éloigna, et un quart d’heure après reparut, traînant par le licol une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu’on harnacha tant bien que mal et qu’on attela au cabriolet... On irait au pas, mais on irait.

A cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.

Sa mission était terminée, puisque M. d’Escorval était arrêté, et il n’avait plus qu’à rejoindre son régiment.

Il déclara donc qu’il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses rencontres, et qu’il les escorterait avec ses deux grenadiers...

—Et tant pis pour qui s’y frotterait, disait-il en faisant sonner la crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s’en moque! pas vrai, vous autres?

Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.

Et en effet, tout le long de la route, Mme d’Escorval et Marie-Anne les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le plus souvent.

Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses «protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en son nom qu’en celui de ses deux hommes, non sans s’être mis à leur disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de grenadiers, 1ère compagnie, caserné à la citadelle...

Dix heures sonnaient, quand Mme d’Escorval et Marie-Anne mirent pied à terre dans la cour de l’Hôtel de France.

Elles trouvèrent Maurice désespéré et l’abbé Midon perdant courage.

C’est que, depuis l’instant où Maurice avait écrit, les événements avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!...

On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils avaient été imprimés et affichés...

Le télégraphe avait dit:

«Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper!...»

Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace.

Ce qui surtout faisait frémir l’abbé Midon, c’était la substitution d’une commission à la Cour prévôtale.

Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, enlevait les dernières chances de salut.

La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins elle se piquait d’observer les formes, elle gardait quelque chose encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, veut être éclairée.

Une commission militaire devait infailliblement négliger toute procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre on juge un espion.

—Quoi!... s’écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le temps de rassembler les éléments de leur défense!...

L’abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient dépassées... Désormais, il croyait tout possible...

Maurice parlait d’enquête... Elle avait commencé dans la journée, et elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des geôliers.

C’est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la revue des prisonniers...

Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu’ils choisiraient dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus coupables.

Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien embarrassés de le dire.

Ils allaient de l’un à l’autre, posaient quelques questions au hasard, et, d’après ce que l’homme terrifié répondait, selon qu’ils lui trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier qui les accompagnait:—«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard, cet autre.»

Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux premiers étaient ceux du baron d’Escorval et de Chanlouineau.

Aucun des infortunés réunis à l’Hôtel de France ne pouvait soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette nuit, qui leur parut éternelle...

Enfin l’aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la citadelle; l’heure où il était possible de commencer de nouvelles démarches arriva...

L’abbé Midon annonça qu’il allait se rendre seul chez le duc de Sairmeuse, et qu’il saurait bien forcer les consignes...

Il avait baigné d’eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la chambre.

Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.

Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le digne homme était consterné.

Il venait d’apprendre que la «commission militaire» était constituée.

Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine avait été attribuée au duc de Sairmeuse...

Et il l’avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait rendre tout à la fois acteur, témoin et juge...

Les autres membres étaient tous militaires.

—Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l’abbé Midon...

—Aujourd’hui même, répondit l’hôtelier d’une voix hésitante, ce matin... dans une heure... peut-être plus tôt!...

L’abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n’osait dire: «La commission s’assemble, hâtez-vous.»

—Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera votre père...

Ah! que n’eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna...

Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat qui de loin leur faisait un signe amical.

Ils reconnurent le caporal Bavois et s’arrêtèrent.

Mais, lui, passa près d’eux, de l’air le plus indifférent, comme s’il ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette phrase:

—J’ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. d’Escorval!...

XXVII

Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu’on appelait «la chapelle.»

Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle était humide à ce point qu’elle ne pouvait même servir de magasin au régiment d’artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus vite qu’en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu’à hauteur d’homme.

C’est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient choisi pour les séances de la commission militaire.

Tout d’abord, en y pénétrant, Maurice et l’abbé Midon sentirent comme un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.

Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et regarder...

Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d’en finir promptement et brutalement.

On devinait le mépris absolu de toute forme et l’effrayante certitude du résultat.

Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l’estrade. Il avait fallu le caller d’un côté pour faire disparaître l’inclinaison.

Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par M. le duc de Sairmeuse.

Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient destinés aux accusés.

Enfin, des cordes à fourrage tendues d’un mur à l’autre et fixées par des crampons, divisaient en deux la chapelle. C’était une précaution contre le public.

Précaution superflue, hélas!...

L’abbé Midon et Maurice s’étaient attendus à trouver une foule trop grande pour la salle, si vaste qu’elle fût, et ils trouvaient presque la solitude.

C’est qu’ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.

Il n’y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.

Contre le mur du fond, dans l’ombre, une douzaine d’hommes se tenaient debout, pâles et roides, les yeux brillant d’un feu sombre, les dents serrées par la colère... c’étaient des officiers à la demi-solde. Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des accusés...

Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres de l’unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez... armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu et de divers fonctionnaires civils.

Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un seul, un jeune lieutenant paraissait ému.

—La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.

Et d’une voix rude, il ajouta:

—Qu’on introduise les coupables.

Il n’avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.

Ils parurent, et un à un, jusqu’à trente, ils prirent place sur les bancs, au pied de l’estrade.

Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des regards assurés. Le baron d’Escorval était calme et grave, mais non plus que lorsqu’il était, jadis, appelé à donner son avis dans les conseils de l’Empereur.

Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s’appuyer sur l’abbé pour ne pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement signifiait:

—Ayez confiance en moi... ne craignez rien.

L’attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la crainte. Peut-être n’avaient-ils conscience ni de ce qu’ils avaient osé, ni du danger qui les menaçait...

Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine rapporteur se leva.

Son réquisitoire, d’une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.

Lorsqu’il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le premier conjuré du premier banc:

—Levez-vous...

Il se leva.

—Votre nom? vos prénoms? votre âge?...

—Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, cultivateur-propriétaire.

—Propriétaire de biens nationaux...

—Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à force de travail, sont à moi légitimement.

Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c’en était un, par le fait.

—Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.

—Oui.

—Vous avez raison d’avouer, car on va introduire des témoins qui vous reconnaîtront.

Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait tenus en respect pendant que Maurice, l’abbé Midon et Marie-Anne montaient en voiture.

Ces militaires affirmèrent qu’ils remettaient très-bien l’accusé, et même, l’un d’eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que c’était un solide gaillard, d’une bravoure admirable.

L’oeil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette circonstance de la voiture? Non, ils n’en parlèrent pas.

—Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers Chanlouineau:

—Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.

—Nous espérions nous débarrasser d’un gouvernement imposé par l’étranger, nous voulions nous affranchir de l’insolence des nobles et garder nos terres...

—Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?

—Un des quatre chefs, oui...

—Quels étaient les autres?

Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se recueillir et dit:

—Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de Sairmeuse.

M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.

—Misérable!... s’écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put croire qu’il allait la lancer à la tête de l’accusé...

Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, extraordinairement émue de son étrange déclaration.

—Vous m’interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un bâillon, si mes réponses vous gênent... S’il y avait ici des témoins pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la vérité... N’est-ce pas, vous autres?...

A l’exception du baron d’Escorval, il n’était pas un accusé capable de comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous cependant approuvèrent d’un signe de tête.

—Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le hardi paysan, qu’il a été blessé d’un coup de sabre en se battant bravement à mes côtés...

Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu’un homme frappé d’un coup de sang, et la fureur lui enlevait presque l’usage de la parole.

—Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!

—Qu’on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on verra bien s’il est ou non blessé.

Il est sûr que l’attitude du duc eût donné à penser à un observateur. C’est qu’il doutait en ce moment, plus encore que la veille en apercevant la blessure de Martial. On l’avait cachée, il était impossible de l’avouer maintenant.

Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d’embarras.

—J’espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s’y opposerait...

Chanlouineau éclata de rire.

—Naturellement, fit-il... Demain j’aurai le cou coupé, une blessure est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. J’en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous terre.

—Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda de travers.

L’accusé hocha la tête.

—Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m’offririez ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront valoir... On ira au roi, s’il le faut... Nous voulons savoir le rôle du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s’il était vraiment des nôtres ou s’il n’était qu’un agent provocateur.

Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.

Et alors, tout s’éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, l’étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.

Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.

Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n’étaient pas des juges chargés d’appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C’étaient des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au nom de ce code sauvage que deux mots résument: vae victis!...

Le président, le noble duc de Sairmeuse, n’eût consenti à aucun prix à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas davantage.

Chanlouineau avait-il prévu cela? ... On est autorisé à le supposer. Eût-il, sans une sorte d’intuition des faits, risqué un coup si hasardeux!...

Quoi qu’il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida qu’on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué l’auditoire et stupéfié Maurice et l’abbé Midon.

L’interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.

—Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur du mouvement, qui n’est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à l’autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.

—M. le baron d’Escorval ignorait absolument le complot, je le jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré, et même...

—Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt que d’abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter son indulgence!...

Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d’un tel dédain, que son interrupteur en fut décontenancé.

—Je ne veux pas d’indulgence, prononça-t-il... J’ai joué, j’ai perdu, voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n’êtes pas plus cruels que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui m’entourent... J’en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui jamais n’ont été nos complices et qui certainement n’ont pas pris les armes... Les autres ne savaient ce qu’ils faisaient... Non, ils ne le savaient pas!...

Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l’auditoire, parmi les soldats de garde et jusque sur l’estrade.

La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots et leurs gémissements emplissaient la salle immense.

Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d’entre eux, de grosses larmes roulaient.

—Celui-là, pensaient-ils, est un homme!

L’abbé Midon s’était penché vers Maurice.

—Evidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.

Les juges, cependant, s’étaient retournés à demi, et tous inclinés vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.

C’est qu’une difficulté se présentait.

Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation immédiate, n’avaient pas pensé à se pourvoir d’un défenseur.

Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce tribunal inique, qui n’avait pas craint de fouler aux pieds les plus saintes lois de l’équité, qui s’était affranchi de toutes les entraves de la procédure.

Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu à l’avance, et cependant ils voulaient qu’une voix s’élevât pour défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.

Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.

C’était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, causant près de la porte de la chapelle...

Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur faisant signe d’approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:

—Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce coupable?

Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.

—Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec lui...

—Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...

L’avocat hésitait, non qu’il eût peur, c’était un vaillant homme, mais parce qu’il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la conscience de ces juges.

—Et si nous refusions?... interrogea-t-il.

Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d’impatience.

—Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d’office à ce scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.

—Je parlerai donc, dit l’avocat, mais non sans protester de toutes mes forces contre cette façon inouïe de procéder...

—Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.

Après l’interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un autre tribunal.

Pendant qu’il parlait, le duc de Sairmeuse s’agitait sur son fauteuil doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...

—C’est bien long, prononça-t-il, dès que l’avocat eut fini, c’est terriblement long!... Nous n’en finirons jamais, si chacun des accusés doit nous tenir autant!...

Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes les causes, à l’exception de celle du sieur d’Escorval.

—Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» puisqu’on n’aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui n’empêchera pas la défense d’être individuelle, ajouta-t-il.

Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, leur enlevait l’espoir d’arracher au bourreau un seul des malheureux prévenus.

—Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous ignorons jusqu’à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...

Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition du président avait été adoptée, il fut passé outre.

En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d’après le rang qu’il occupait sur le banc. Il s’approchait du bureau, donnait son nom, ses prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il recevait l’ordre de retourner à sa place.

A peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu’ils étaient absolument étrangers à la conspiration, qu’on leur avait mis la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu’ils s’entretenaient paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la preuve matérielle de ce qu’ils avançaient... ils invoquaient le témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...

M. d’Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. Il devait être interrogé le dernier.

—Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.

Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. A chaque moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, les interpellait ou les raillait...

—C’est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils scélérats...

Ou encore:

—Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces misérables!

Les avocats tinrent ferme, encore qu’ils sentissent l’inanité de leurs efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf accusés ne dura pas une heure et demie...

Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira bruyamment, et d’un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:

—Accusé Escorval, levez-vous.

Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...

Des sensations qui l’agitaient, et elles devaient être terribles, rien ne paraissait sur son noble visage.

Il avait réprimé jusqu’au sourire de dédain que faisait monter à ses lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre qui lui appartenait.

Mais en même temps que lui, Chanlouineau s’était dressé, vibrant d’indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le sang généreux de ses veines.

—Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...

Lui déclara qu’il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...

Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber sur son banc, comme s’il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût étouffé aisément ces deux soldats, rien qu’en les serrant entre ses bras de fer.

On l’eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu’il se proposait, il l’avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de l’abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu lui dire:

—Quoi qu’il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu’il ne compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...

La recommandation n’était pas inutile.

La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il n’y voyait plus, il sentait s’égarer sa raison.

—Où donc est le sang-froid que vous m’avez promis!... murmura le prêtre.

Cela ne fut pas remarqué. L’attention, dans cette grande salle lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence qu’on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de la chapelle.

Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.

Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le conseiller et l’ami fidèle de l’Empereur... Quelle gloire et quel espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.

L’instinct de l’auditoire avait raison. S’ils jugeaient sans enquête préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi contre M. d’Escorval une information relativement complète.

Grâce à l’activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs d’accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.

—Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à détendre ce grand coupable?...

—Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.

—Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... lourde.

Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...

Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.

—Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des avocats.

Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du baron d’Escorval, vengeant ainsi l’honneur de leur robe, qui venait d’être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n’avaient pu, ô honte! trouver un défenseur.

—Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, votre profession?

—Louis-Guillaume, baron d’Escorval, commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur, ancien conseiller d’État du gouvernement de l’empereur.

—Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...

—Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d’avoir servi mon pays et de lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...

D’un geste furibond le duc l’interrompit:

—C’est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront... C’est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d’État que vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de misérables!...

—Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi que je n’ai pas conspiré.

—On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...

—Je n’avais pas d’armes, monsieur, vous ne l’ignorez pas... et si j’étais parmi les révoltés, c’est que j’espérais les décider à abandonner une entreprise insensée!...

—Vous mentez!...

Le baron d’Escorval pâlit sous l’insulte et ne répondit pas.

Mais il y eut un homme dans l’auditoire, qui ne put supporter l’horrible, l’abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et celui-là, ce fut l’abbé Midon, qui, l’instant d’avant, recommandait le calme à Maurice.

Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes à fourrage qui barraient l’enceinte réservée, et s’avança au pied de l’estrade.

—M. le baron d’Escorval dit vrai, prononça-t-il d’une voix éclatante, les trois cents prisonniers de la citadelle l’attesteront, les accusés en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l’accompagnais, qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous jugera l’un et l’autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce qu’il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, nous l’avons fait!...

Le duc écoutait d’un air à la fois ironique et méchant.

—On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m’affirmait que la rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!... Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...

Les avocats se levèrent vivement.

—Nous demandons, s’écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit l’être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois qui régissent les tribunaux ordinaires.

—Si je ne dis pas la vérité, reprit l’abbé Midon, avec une animation extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...

La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.

—Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter... Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour l’habit les égards que l’homme ne mérite pas... Une dernière fois, retirez-vous, sinon je me verrai contraint d’employer la force!...

A quoi eût abouti une résistance plus longue?... A rien. L’abbé, plus blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, regagna sa place près de Maurice.

Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la table, finit par les réduire au silence.

—Ah! vous voulez des dépositions! s’écria-t-il. Eh bien! vous en aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.

Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt parut Chupin, qui s’avança d’un air délibéré.

Mais sa contenance mentait; un observateur l’eût vu à ses yeux, dont l’inquiète mobilité trahissait ses terreurs.

Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

—Que savez-vous de l’accusé Escorval? demanda le duc.

—Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.

—En êtes-vous bien sûr?

—J’ai des preuves.

—Soumettez-les à l’appréciation de la commission.

Le vieux maraudeur se rassurait.

—D’abord, répondit-il, c’est chez M. d’Escorval que M. Lacheneur a couru après qu’il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.

—J’étais l’ami de Lacheneur, il était naturel qu’il vînt me demander des consolations après un grand malheur.

M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.

—Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la restitution d’un dépôt!... Continuez, témoin.

—En second lieu, reprit Chupin, l’accusé était toujours fourré chez M. Lacheneur...

—C’est faux, interrompit le baron, je n’y suis allé qu’une fois, et encore, ce jour-là, l’ai-je conjuré de renoncer...

Il s’arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu’il disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:

—Je l’ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.

—Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?

—Je les soupçonnais...

La non révélation d’un complot, c’était l’échafaud... Le baron d’Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.

Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant, en l’état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu’un tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.

Maurice et l’abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais Chanlouineau, qui s’était retourné vers eux, avait encore aux lèvres son sourire de confiance.

Qu’espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument perdu?...

Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse laissait éclater une joie indécente.

—Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d’un ton goguenard.

Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n’en essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur client. Il avait dit qu’il soupçonnait le complot, et non qu’il le connaissait... Ce n’était pas la même chose...

—Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en produire. Continuez votre déposition, témoin...

Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air capable.

—L’accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le jour... Ayant à traverser l’Oiselle pour se rendre à la Rèche, et craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se servait pas depuis des années...

—En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?...

—Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.

—Dans quel but alors?...

Le baron garda le silence. N’était-ce pas sur les instances de Maurice que le canot avait été remis en état!

—Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison pour donner le signal du soulèvement, l’accusé était près de lui...

—Pour le coup, s’écria le duc, voilà qui est concluant...

—J’étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c’était, je vous l’ai déjà dit, avec la ferme volonté d’empêcher le mouvement.

M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.

—Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir que l’accusé n’a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je vais le confondre. Qu’avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont quitté la lande de la Rèche?

—Je suis rentré chez moi en toute hâte, j’ai pris un cheval et je me suis rendu au carrefour de la Croix-d’Arcy.

—Vous saviez donc que c’était l’endroit désigné pour le rendez-vous général?

—Lacheneur venait de me l’apprendre.

—Si j’admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était d’accourir à Montaignac prévenir l’autorité... Mais vous n’avez pas agi comme vous dites... Vous n’avez pas quitté Lacheneur, vous l’avez accompagné.

—Non, monsieur, non!...

—Et si je vous le prouvais d’une façon indiscutable?...

—Impossible, monsieur, puisque cela n’est pas.

A la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, l’abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains une arme inattendue et terrible, et que le baron d’Escorval allait être écrasé sous quelqu’une de ces coïncidences fatales qui expliquent sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...

Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait quitté sa place et s’était avancé jusqu’à l’estrade.

—Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de Mlle votre fille.

Cet effet d’audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu’il déplia, et au milieu d’un silence de mort, il lut:

«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme et conscience de dire la vérité, je déclare:

«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, j’ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu’ils délibéraient pour savoir s’ils devaient s’emparer de ma personne et piller ma voiture, j’ai entendu l’un d’eux s’écrier en parlant de moi: «Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas M. d’Escorval?» Je crois que le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé Chanlouineau, mais je n’oserais l’affirmer.»

Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le marquis.

Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et pour sa raison. Il venait de s’élancer vers le tribunal pour crier: «C’est à moi que s’adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon père est innocent!...»

L’abbé Midon, par bonheur, eut la présence d’esprit de se jeter devant lui et d’appliquer sa main sur sa bouche...

Mais le prêtre n’eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les officiers à demi-solde placés près de lui.

Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l’enlevèrent et le portèrent dehors, bien qu’il se débattit avec une énergie extraordinaire.

Tout cela ne prit pas dix secondes.

—Qu’est-ce? fit le duc, en promenant sur l’auditoire un regard irrité.

Personne ne souffla mot.

—Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. Et vous, accusé, qu’avez-vous à dire pour votre justification, après l’accablant témoignage de Mlle de Courtomieu?

—Rien! murmura le baron.

—Ainsi, vous avouez?...

Une fois dehors, l’abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à demi-solde qui s’étaient engagés, sur l’honneur, à le conduire, à le porter au besoin à l’hôtel, et à l’y retenir de gré ou de force.

Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu’il renonçait à disputer plus longtemps sa tête.

Que dire, en effet!... se défendre, n’était-ce pas risquer de trahir son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu’il advint, ne pouvait plus être sauvé...

Jusqu’alors, il n’était personne dans l’auditoire qui ne crût à l’innocence absolue du baron. Etait-il donc coupable?... Sa résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.

Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent cependant.

Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux que n’éclairent jamais les débats publics.

Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter d’aller jusqu’au fond des choses, ne sachant ce qu’ils y trouveront.

Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l’accusation. Il n’avait pas fait arrêter l’abbé Midon, il était bien résolu à ne pas inquiéter Maurice tant qu’il n’y serait pas contraint.

Le baron d’Escorval semblait se reconnaître coupable; n’était-ce pas une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...

Il se retourna vers les avocats, et d’un air dédaigneux et ennuyé:

—Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu’il le faut absolument, mais pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.

Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d’indignation, prêt à tout braver pour dire sa pensée; mais le baron l’arrêta.

—N’essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... ce serait inutile!... Je n’ai qu’un mot à dire à mes juges: qu’ils se souviennent de ce qu’écrivait au roi le noble et généreux maréchal Moncey: l’échafaud ne fait pas d’amis!

Ce souvenir n’était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à trois mois de prison...

Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.

M. d’Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.

Ces hommes de coeur pleuraient...

Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, d’une voix émue:

—J’ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... Tout à l’heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c’est ma dernière volonté: Qu’il vive... pour sa mère!...

Il se tut, la commission rentrait...

Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés...

Les vingt-et-un autres, et M. d’Escorval et Chanlouineau étaient de ce nombre, étaient condamnés à mort!...

Chanlouineau souriait toujours!...

XXVIII

L’abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers à demi-solde.

Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à s’éloigner de la citadelle, ces hommes de coeur le saisirent chacun sous un bras, et littéralement l’emportèrent.

Bien leur en prit d’être robustes, car Maurice fit, pour leur échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut le résultat d’une lutte.

—Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le devoir m’appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!...

Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un regard inquiet.

—C’est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu’on va condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!...

Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de l’agonie! Voilà donc où l’avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire...

Misérable fou!... Il s’était jeté à corps perdu dans une entreprise insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté au bourreau!

Mais la faculté de souffrir a ses limites...

Une fois dans la chambre de l’hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.

—Rien n’est décidé encore, répondirent les officiers aux questions de Mme d’Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le verdict sera rendu...

Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils s’assirent, sombres et silencieux.

Au dehors, tout se taisait; on eût cru l’hôtel désert. Les gens de la maison s’entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du condamné à mort la nuit qui précède l’exécution.

Enfin, un peu avant quatre heures, l’abbé Midon arriva, suivi de l’avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières...

—Mon mari!... s’écria Mme d’Escorval en se dressant tout d’un bloc.

Le prêtre baissa la tête... elle comprit.

—Mort!... balbutia-t-elle. Ils l’ont condamné!...

Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle s’affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...

Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:

—A nous donc de le sauver!... s’écria-t-elle, l’oeil brillant de la flamme des résolutions héroïques, à nous de l’arracher à l’échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de lâches lamentations, à l’oeuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous m’aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!... Qu’allons-nous faire?... Je l’ignore. Mais il doit y avoir quelque chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu ne le permettra pas...

Elle s’arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme si une inspiration divine lui fût venue...

—Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu’un tel forfait s’accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai tout!... Comment cette idée de salut ne m’est-elle pus venue plus tôt!... Il faut partir à l’instant pour Paris, sans perdre une seconde... Maurice, tu m’accompagnes!... Que l’un de vous, messieurs, m’aille commander des chevaux à la poste...

Elle pensa qu’on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.

—Pauvre femme!... murmura l’avocat à l’oreille de l’abbé Midon, elle ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans les vingt-quatre heures.

—Eh bien?...

—Il faut quatre jours pour aller à Paris.

Il réfléchit et ajouta:

—Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d’humanité... Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son cachot?...

L’abbé Midon hocha la tête.

—Non, dit-il, Mme d’Escorval ne nous pardonnerait pas de l’avoir empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari...

Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups précipités.

Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, respectueusement; comme s’il eût été en présence d’un supérieur.

—Mlle Lacheneur? demanda-t-il.

Marie-Anne s’avança:

—C’est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?

—J’ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle...

—Ah!... fit Maurice d’un ton farouche, on arrête les femmes aussi!...

Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.

—Je ne suis qu’une vieille bête!... prononça-t-il, et je m’explique mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d’un des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler...

—Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera pas mademoiselle pénétrer près d’un condamné sans une permission spéciale...

—Eh!... on l’a, cette permission! fit le vieux soldat.

Il s’assura, d’un regard, qu’il n’avait rien à redouter d’aucun de ces visiteurs, et plus bas il ajouta:

—Même, ce Chanlouineau m’a glissé dans le tuyau de l’oreille qu’il s’agit d’une affaire que sait bien M. le curé.

Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de salut?... L’abbé Midon commençait presque à le croire.

—Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.

A la seule pensée qu’elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune fille frissonna. Mais l’idée ne lui vint même pas de se soustraire à une démarche qui lui semblait le comble du malheur...

—Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.

Mais le caporal restait à la même place, clignant de l’oeil selon son habitude quand il voulait bien fixer l’attention de ses interlocuteurs.

—Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m’a dit de vous dire comme cela que tout va bien! ... Si je vois pourquoi, je veux être pendu!... Enfin, c’est son opinion! Il m’a bien prié aussi de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu’il tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir...

—Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l’abbé Midon, je le promets...

—Alors, c’est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle, au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là-bas, doit être sur le gril...

Qu’on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les poursuites, il y avait là de quoi surprendre...

Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, s’était ingénié à chercher le moyen de se la procurer...

C’est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.

Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à l’heure jusqu’à l’insolence, si défaillant qu’on dut le porter jusqu’à son cachot.

Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d’aller lui chercher quelqu’un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis de Courtomieu, affirmant qu’il avait à faire des révélations de la plus haute importance...

Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de Chanlouineau.

Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en apparence l’agonie de la peur, qui se traîna jusqu’à lui, qui lui prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. Lacheneur...

Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du marquis de Courtomieu.

—Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.

Chanlouineau déclara qu’il l’ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l’envoyer chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père... Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.

La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur...

Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à Marie-Anne...

Et Chanlouineau attendit, dévoré d’anxiété.

L’énergie déployée par le robuste gars jusqu’au moment de sa soudaine et incompréhensible défaillance, l’avait fait traiter en prisonnier dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu’au baron d’Escorval, l’honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la solitude.

On l’avait séparé de ses compagnons pour l’enfermer dans le cachot réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu’alors n’avait eu pour hôtes que les soldats condamnés à mort.

Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d’un corridor obscur, était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.

Un abat-jour placé à l’extérieur, devant la fenêtre, mesurait si parcimonieusement la lumière, qu’à peine on y voyait assez pour déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le mur.

Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l’aspect sinistre de ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus solidement trempées. Mais qu’importait à Chanlouineau l’horreur de son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances extérieures cessent d’exister.

Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des verroux et des grilles, s’élançait vers les sphères supérieures, loin, bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes humaines.

Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n’eût plus reconnu le lâche qui l’instant d’avant se traînait à ses pieds, tremblant et blême. Ou plutôt il eût constaté qu’il avait été dupe d’une habile et audacieuse comédie.

Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du lendemain, était comme transfiguré par la joie qu’il ressentait du succès de sa ruse.

Jusqu’à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, disloquent les plans les mieux connus.

Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait d’en avoir la preuve.

Ce soldat, qu’on avait mis à sa disposition, ne s’était-il pas trouvé un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de leur coeur le souvenir de «l’autre.»

Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait pas qu’il ne lui ramenât Marie-Anne.

Non, il n’en doutait pas. Nul ne l’avait informé de ce qui s’était passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse prescience qui précède les ténèbres éternelles.

Il était certain que Mme d’Escorval était à Montaignac, il était sûr que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu’elle viendrait...

Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son coeur.

Il attendait; s’expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant avec l’étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits qui eussent été insaisissables pour un autre...

Enfin, tout à l’extrémité du corridor, il entendit le frôlement d’une robe contre les murs.

—Elle!... murmura-t-il.

Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte s’ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l’honnête caporal Bavois.

—M. de Courtomieu m’a promis qu’on nous laisserait seuls! s’écria Chanlouineau.

—Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j’ai l’ordre de revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.

La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et avec une violence contenue, il l’attira tout près de la fenêtre, à l’endroit où l’abat-jour dispensait le plus de lumière.

—Merci d’être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m’est permis de parler... A présent que je suis un mourant dont les minutes sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon âme et de ma vie... Maintenant, j’oserai vous dire de quel ardent amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime...

Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.

L’explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque chose de lamentable et d’effrayant tout ensemble.

—Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d’entendre ma voix qui demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s’est tue!...

C’est qu’il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n’avais aimé que la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l’argent me paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.

Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j’étais si loin de vous, en ce temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait pas jusqu’à vous. J’allais à l’église le dimanche; tant que durait la messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le coeur pleins de vous... et c’était tout.

C’est le malheur qui nous a rapprochés et c’est votre père qui m’a rendu fou, oui, fou comme il l’était lui-même...

Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m’avait deviné. C’est en sortant de chez le baron d’Escorval, il doit vous en souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux projets de votre père.

«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement, ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»

Mais qu’était la vie comparée à l’espérance dont il venait de m’éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la conspiration. D’autres s’y sont jetés par haine, pour satisfaire d’anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions perdues: moi je n’avais ni ambitions ni haines!

Que m’importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la terre! ... Je savais bien qu’il était hors du pouvoir du plus puissant de tous, de donner à mes récoltes une goutte d’eau pendant la sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...

J’ai conspiré parce que je vous aimais...

—Ah! vous êtes cruel!... s’écria Marie-Anne, vous êtes impitoyable!...

Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.

Il lui était donné de juger par le dénoûment l’horreur du rôle que son père lui avait imposé et qu’elle n’avait pas eu l’énergie de repousser.

Mais Chanlouineau n’entendit seulement pas l’exclamation de Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme les fumées de l’alcool, il perdait conscience de ses paroles.

—Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions de ma folie s’envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J’en eus l’idée, non le courage. J’avais l’enfer en moi, mais vous voir, entendre votre voix, être votre commensal, c’était encore une joie!... Je vous voulais heureuse et honorée, j’ai combattu pour le triomphe de l’autre, de celui que vous aviez choisi!...

Un sanglot qui montait à sa gorge l’interrompit, il voila sa figure de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un moment il parut anéanti.

Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui l’envahissait, et d’une voix ferme:

—C’est assez s’attarder au passé, prononça-t-il, l’heure vole... l’avenir menace!...

Cela dit, il alla jusqu’à la porte, et appliquant alternativement son oeil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l’épiait.

Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de la solitude autant qu’on peut l’être au fond d’un cachot.

Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le drap.

—Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d’un homme!...

Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son esprit en détresse n’avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit pas tout d’abord.

—Ceci, s’écria-t-elle, la vie d’un homme!...

—Plus bas! ... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une de ces lettres peut être le salut d’un condamné...

—Malheureux!... Qu’attendez-vous alors pour l’utiliser!...

Le robuste gars secoua tristement la tête.

—Est-il possible que vous m’aimiez jamais? fit-il simplement. Non, n’est-ce pas? ... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans la terre, est plus enviable que mes angoisses. D’ailleurs j’ai été condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j’ai quitté la Rèche, un fusil double sur l’épaule, un sabre passé dans ma ceinture. Je n’ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques ont frappé un innocent...

—Le baron d’Escorval.

—Oui, le père de... Maurice...

Sa voix s’altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé le bonheur du prix de dix existences, s’il les eût eues.

—Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.

—Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.

—Je sais ce que je dis.

Il tremblait d’être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore de Marie-Anne, et d’une voix rapide:

—Je n’ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de Sairmeuse me l’a fournie... Il s’agissait d’adresser à nos complices une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j’eus l’idée de prier M. Martial d’en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui disais que c’était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et impossible de nier, il y a une rature à chaque ligue; on croirait reconnaître le manuscrit d’un homme qui a cherché et trié ses expressions pour bien rendre sa pensée...

Chanlouineau ouvrit l’enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre qu’il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en blanc:

«Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord et le mariage est décidé, etc...»

La flamme qui s’était allumée dans l’oeil de Marie-Anne s’éteignit.

—Et vous croyez, fit-elle d’un ton découragé, que cette lettre peut servir à quelque chose?...

—Je ne crois pas, je suis sûr.

—Cependant...

D’un geste il l’interrompit:

—Ne discutons pas, fit-il vivement,—écoutez-moi plutôt. Arrivant seul, ce brouillon serait sans importance... mais j’ai préparé l’effet qu’il produira. J’ai déclaré devant la commission militaire que le marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j’ai lu l’incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne calomnie n’est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse l’heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que les autres riaient il était bouleversé...

—Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l’honnête Marie-Anne.

—Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n’avais pas le choix des moyens. Mon assurance était d’autant plus grande, que je savais Martial blessé... J’ai affirmé qu’il s’était battu à mes côtés contre la troupe, j’ai demandé qu’on le fit comparaître, j’ai annoncé des preuves irrécusables de sa complicité...

—Le marquis de Sairmeuse s’est donc battu?...

Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.

—Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas...

Mais se ravisant:

—Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui s’est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la route de Sairmeuse, à la Croix-d’Arcy, après que votre père nous a eu quittés pour courir en avant?... Maurice s’est mis à la tête de la colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.

Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous entendons le galop d’un cheval.

—«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»

Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le cavalier?... Martial de Sairmeuse!

Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est impossible.

—«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s’écria-t-il, et nous allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma soeur ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se battre...»

A voir Marie-Anne, on eût dit qu’elle doutait si elle rêvait ou si elle veillait...

—Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!

Chanlouineau poursuivait:

—Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!... n’étions-nous pas amis, qu’est-ce que cela signifie?...»

Jean grinçait des dents de rage.

—«Cela signifie, répondit-il, que j’ai assez longtemps enduré les outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...»

Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que le marquis est descendu et s’est adressé à moi.

—«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu’arrivera-t-il?»

Je lui jurai qu’il serait libre de s’éloigner, après toutefois qu’il m’aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux heures.

—«Alors, fit-il, j’accepte le combat, donnez-moi une arme!...»

Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent en garde au milieu de la grande route...

Le robuste paysan s’arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement il dit:

—Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a l’air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l’oeil fuyant des lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander pardon... Un homme qui se bat comme je l’ai vu se battre a le coeur haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car c’était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils s’attaquaient furieusement, sans un mot, on n’entendait que leur respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient il jaillissait des gerbes d’étincelles... A la fin, Jean tomba...

—Ah! mon frère est mort! s’écria Marie-Anne.

—Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa maison...

Pour ce qui est du marquis, il m’a montré qu’il était blessé et il est remonté à cheval en me disant: «C’est lui qui l’a voulu.»

Marie-Anne maintenant comprenait:

—Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J’irai trouver le duc de Sairmeuse, j’arriverai à tout prix jusqu’à lui, et Dieu m’inspirera...

L’héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de papier qui eût pu être son salut à lui.

—Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce dont il serait capable... Il vous répondra d’abord qu’il ne peut rien, qu’il ne voit nul moyen de sauver le baron d’Escorval... Vous lui répondrez que c’est cependant à lui de trouver un moyen, s’il ne veut pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis...

Il s’arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut.

—La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement... j’ai ma consigne.

—Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...

Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:

—Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant aimée!...

Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, Marie-Anne n’eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son visage vers celui de Chanlouineau...

—Ah! je n’osais vous le demander, s’écria-t-il.

Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses lèvres effleura ses joues pâlies...

—Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...

XXIX

La perspective de s’emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu’il n’avait pas quitté la citadelle, encore que l’heure de son dîner eût sonné.

Posté à l’entrée de l’obscur corridor qui conduisait au cachot de Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d’énergie, il douta de la sincérité du soi-disant révélateur.

—Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il.

Si aigu fut le soupçon, qu’il s’élança sur les traces de la jeune fille, résolu à l’interroger, à lui arracher la vérité, à la faire arrêter au besoin.

Mais il n’avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de tous côtés, n’aperçut personne et rentra furieux.

—Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera jour pour mander cette péronnelle et la questionner.

Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait alors la longue rue mal pavée qui mène à l’Hôtel de France.

Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement préoccupée d’abréger des angoisses mortelles.

Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d’Escorval et Maurice, l’abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!...

—Tout n’est peut-être pas perdu!... s’écria-t-elle en entrant.

—Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!...

Mais saisie aussitôt d’une appréhension terrible, elle ajouta:

—Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m’abuser d’irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!...

—Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier une arme qui, je l’espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je crois que M. d’Escorval peut être sauvé.

—Parlez!... s’écria Maurice. Que faut-il faire?...

—Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...

Tout entière à la tâche qu’elle s’était imposée, Marie-Anne ne remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux paysan à cheveux blancs.

L’abbé Midon le lui montra.

—Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.

Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu’à peine on distingua les remercîments qu’elle balbutia.

—Oh! il n’y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il s’agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C’est pour vous dire que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l’a rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés... Maintenant ils doivent être en Piémont, à l’abri des gendarmes...

—Espérons, fit l’abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu’est devenu Jean.

—Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été grièvement blessé et de braves gens l’ont recueilli.

Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses tristesses; mais bientôt, se redressant:

—Que fais-je!... s’écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d’un innocent follement compromis par eux!...

Maurice, l’abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la vaillante jeune fille.

Encore voulaient-ils savoir ce qu’elle allait tenter, et si elle ne courait pas au-devant d’un danger inutile.

Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au moins l’accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu’elle irait seule...

—Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en s’élançant dehors...

Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile; Maurice et l’abbé Midon ne l’avaient que trop éprouvé l’avant-veille. Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être de faiblir.

Marie-Anne savait cela, mais elle ne s’en inquiétait pas. Chanlouineau lui avait donné un mot—celui dont il s’était servi—qui, aux époques néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément fermées.

Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre valets flânaient et causaient.

—Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que je parle à M. le duc, à l’instant même, au sujet de la conspiration...

—M. le duc est absent.

—Je viens pour des révélations.

L’attitude des domestiques changea brusquement.

—En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.

Elle le suivit le long de l’escalier et à travers deux ou trois pièces. Enfin, il ouvrit la porte d’un salon, en disant: «Entrez.» Elle entra...

Ce n’était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son fils, Martial.

Etendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies d’un candélabre.

A la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d’une pièce, plus pâle et plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.

—Vous!... bégaya-t-il.

Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte eut parcouru tous les possibles.

—Lacheneur est arrêté! s’écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la tromperai pas. Que votre coeur se rassure. Nous sauverons votre père, je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas encore... Qu’importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le veux!...

Il s’exprimait avec l’accent de la passion la plus vive, laissant déborder la joie qu’il ressentait, sans songer à ce qu’elle avait d’insultant et de cruel.

—Mon père n’est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne...

—Alors, fit Martial, d’une voix hésitante, c’est donc... Jean qui est... prisonnier?

—Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches s’il survit à ses blessures...

De blême qu’il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu’elle connaissait le duel. Il n’essaya pas de nier, il voulut se disculper:

—C’est Jean qui m’a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n’ai fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales...

Marie-Anne l’interrompit.

—Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.

—Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m’étais dit que vous seriez ma maîtresse... C’est que je ne vous connaissais pas, Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste et si pure!...

Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et éclata en sanglots.

Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.

Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,» disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son enfant tressaillir dans son sein.

Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette infortunée.

—Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation croissante. Mais si je vous ai dit l’injure, c’est que je veux vous offrir la réparation... J’ai été un fou, un misérable vaniteux, car je vous aime, je n’aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis de Sairmeuse, j’ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma femme?...

Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur...

Le vertige, à la fin, s’emparait d’elle, et il lui semblait que sa raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.

Tout à l’heure, c’était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui criait qu’il mourait pour elle... C’était Martial, maintenant, qui prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.

Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc de Sairmeuse, enflammés d’un délire semblable, arrivaient pour le traduire, à des expressions pareilles.

Martial, cependant, s’était arrêté. Tout enfiévré d’espérances, il attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait muette, immobile et glacée...

—Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle. Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c’est impossible! Pourquoi donc ce silence?... Auriez-vous peur de l’opposition de mon père?... Je saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d’ailleurs sa volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu’un misérable sot, si j’hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie...

Il s’efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de les combattre et de les détruire...

—Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. Jean ne m’en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier toutes les amertumes du passé!...

Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions inouïes...

Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu’il avait inutilement dompté les révoltes de son orgueil.

Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient les rages de son amour-propre offensé et si elle n’allait pas trouver en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.

—Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l’anxiété était visible.

Elle sentait bien qu’il fallait répondre, en effet, parler, dire quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres...

—Je ne suis qu’une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle enfin... Je vous préparerais, si j’acceptais, des regrets éternels!...

—Jamais!...

—D’ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre fiancée...

—Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont rompus.

Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement et qu’elle refusait.

—Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.

S’il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion presque insurmontable.

—Je ne m’appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, prononça-t-elle.

Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l’oeil de Martial.

—Toujours Maurice!... dit-il.

—Toujours.

Elle s’attendait à une explosion de colère, il resta calme.

—Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende à l’évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j’avoue que vous m’avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule... Jusqu’ici je doutais.

La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu’à la racine des cheveux, mais elle n’essaya pas de nier.

—Je n’étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père commandait et menaçait, j’obéissais...

—Peu importe, interrompit-il, votre rôle n’a pas été celui d’une jeune fille...

Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu’il crût de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de son orgueil, soit que véritablement—ainsi qu’il le déclarait plus tard—il ne put prendre sur lui d’en vouloir à Marie-Anne.

—Maintenant, reprit-il, je m’explique votre présence ici. Vous venez demander la grâce de M. d’Escorval.

—Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent...

Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:

—Si le père est innocent, murmura-t-il, c’est donc le fils qui est coupable!...

Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n’avaient pas su ou n’avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en eut pitié.

—Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang versé sur l’échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres...

Rouge, embarrassée, Marie-Anne n’osa pas remercier Martial. Comment allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement. Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.

Sans nul doute, il allait donner d’utiles indications, quand un valet ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand uniforme, entra.

—Par ma foi!... s’écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce Chupin est un limier incomparable, grâce à lui...

Il s’interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.

—La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l’air le plus surpris, que veut-elle?

Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de l’adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même quelque chose de plus.

—On m’a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle résolument.

Le duc l’examina curieusement, et c’est en riant du meilleur coeur qu’il se laissa tomber et s’étendit sur un canapé.

—Vendez, la belle, répondit-il, vendez!...

—Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.

Sur un signe de son père, Martial se retira.

—Vous pouvez parler, maintenant... mam’selle, dit le duc.

Elle n’eut pas une seconde d’hésitation.

—Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui convoquait tous les conjurés!

—Certes!... j’en ai une douzaine d’exemplaires dans ma poche.

—Par qui pensez-vous qu’elle a été rédigée?

—Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père...

—Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l’oeuvre du marquis de Sairmeuse, votre fils...

Le duc de Sairmeuse se dressa, l’oeil flamboyant, plus rouge que son pantalon garance.

—Jarnibieu!... s’écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre langue!...

—La preuve existe de ce que j’avance!...

—Silence, coquine! sinon...

—La personne qui m’envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois vous dire...

Elle n’acheva pas. Le duc bondit jusqu’à la porte et d’une voix de tonnerre appela son fils.

Dès que Martial rentra.

—Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que vous venez de me dire.

Audacieusement, le front haut, d’une voix ferme, Marie-Anne répéta.

Elle s’attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il écoutait d’un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.

Dès que Marie-Anne eut achevé:

—Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.

—Avant tout, répondit Martial d’un ton léger, je voudrais voir un peu cette fameuse circulaire.

Le duc lui en tendit un exemplaire.

—Tenez!... lisez!...

Martial n’y jeta qu’un regard, il éclata de rire et s’écria:

—Bien joué!...

—Que dites-vous?...

—Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se serait attendu à tant d’astuce, en voyant la face honnête de ce gros gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!...

De sa vie, le duc de Sairmeuse n’avait été soumis à une épreuve si rude.

—Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d’une voix étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion...

La physionomie de Martial s’assombrit, et d’un ton de dédaigneuse hauteur:

—Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m’adressez cette question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait suffire. Si la fantaisie m’eût pris de me mêler de ce mouvement, je vous l’avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de me cacher de vous?...

—Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...

—Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est qu’un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle que cherchant l’expression juste j’ai raturé et surchargé plusieurs mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n’en jurerais pas...

—Conciliez donc cela avec vos dénégations? s’écria M. de Sairmeuse.

—Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau s’était moqué de moi!...

Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l’exaspérait plus que tout, c’était l’imperturbable tranquillité de son fils.

—Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse...

Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.

—Mlle Lacheneur n’est pas ma maîtresse, déclara-t-il d’un ton impérieux jusqu’à la menace. Il est vrai qu’il ne tient qu’à elle d’être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les récriminations, elles n’avanceront en rien nos affaires.

Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.

Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide comme une statue:

—Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.

—Je ne l’ai pas, monsieur.

—Où est-il?

—Entre les mains d’une personne qui ne vous le rendra que sous certaines conditions.

—Quelle est cette personne?

—C’est ce qu’il m’est défendu de vous dire.

Il y avait de l’admiration et de la jalousie, dans le regard que Martial attachait sur Marie-Anne.

Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d’esprit. Où donc puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, tant de précision à ses réponses.

—Et si je n’acceptais pas les... conditions qu’on prétend m’imposer? interrogea M. de Sairmeuse.

—On utiliserait le brouillon de la circulaire...

—Qu’entendez-vous par là?...

—Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les yeux de divers personnages, connus pour n’être pas précisément de vos amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non, osé juger et condamner à mort des infortunés qui n’étaient que les soldats de votre fils?...

—Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine, vipère...

Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient de la tête, il ne savait plus ce qu’il disait.

—Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu’il fallait craindre. Oui, j’ai des ennemis acharnés, oui, j’ai des envieux, qui donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s’ils la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les récompenses éclatantes dues à mes services...

Qu’on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui, voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une blessure et pourquoi vous l’avez cachée...

Après cela, de quoi ne m’accuserait-on pas?... On dirait que j’ai brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s’élevaient contre mon fils... Peut-être irait-on jusqu’à insinuer que je favorisais sous main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!...

Et qui aurait, s’il vous plaît, renversé la fortune de notre maison quand j’allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...

Mais c’est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le premier paysan venu...

On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu’un cotillon paraisse, bssst!... On s’enflamme comme un séminariste et on est prêt à toutes les sottises... C’est à vous que je m’adresse, marquis... entendez-vous?... parlez!... qu’avez-vous à dire?...

Martial avait écouté d’un air froidement railleur, sans même essayer d’interrompre.

Il répondit lentement:

—Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur la valeur du document qu’elle possède... elle ne les a plus.

Cette réponse devait tomber comme un seau d’eau glacée sur la colère du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté de ce qu’il venait de dire, il demeura stupide d’étonnement, bouche béante, les yeux écarquillés.

Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.

—Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu’on exige de mon père en échange de cette lettre?...

—La vie et la liberté du baron d’Escorval, monsieur.

Cela secoua le duc comme une décharge électrique.

—Ah!... s’écria-t-il, je savais bien qu’on me demanderait l’impossible!...

A son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, cherchant évidemment un expédient.

—Pourquoi n’être pas venue me trouver avant le jugement, murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j’ai les mains liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s’exécute...

Il se leva, et du ton d’un homme résigné à tout:

—Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le baron—il lui rendait son titre, tant il était troublé—mille fois plus que je n’ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle—il ne disait plus: «la belle»—vous pouvez utiliser votre... document.

Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d’un signe.

—Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la cognée... Notre situation n’est pas sans précédents. Il y a quatre mois de cela, le comte de Lavalette venait d’être condamné à mort. Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des ministres, les gens de la cour s’y opposaient de toutes leurs forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut rester sourd à toutes les supplications, on dressa l’échafaud... et cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n’y eut personne de compromis. Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes maintenant.

Marie-Anne devait saisir avidement l’idée si habilement présentée par Martial.

—Oui, s’écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale connivence, réussit à s’échapper...

La simplicité de l’expédient, l’autorité de l’exemple surtout, devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.

Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l’observait crut voir peu à peu s’effacer les plis de son front.

—Une évasion, murmurait-il, c’est encore bien chanceux... Cependant, avec un peu d’adresse, si on était sûr du secret...

—Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc... interrompit Marie-Anne...

D’un coup d’oeil, Martial lui recommanda le silence.

—On peut toujours, reprit-il, étudier l’expédient et calculer ses conséquences... cela n’engage à rien. Quand doit être exécuté le jugement?

M. de Sairmeuse répondit:

—Demain.

Cette terrible réponse n’arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu’elle pouvait espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.

—Nous n’avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune marquis... Par bonheur il n’est que sept heures et demie, et jusqu’à dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le moindre soupçon...

Il s’interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se voilaient.

Il venait d’apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée presque insurmontable.

—Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il. Le concours d’un subalterne, d’un geôlier ou d’un soldat nous est indispensable.

Il se retourna vers son père, et brusquement:

—Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter absolument?

—J’ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter...

—Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme, partageant les idées du baron d’Escorval... un ancien soldat de Napoléon, s’il est possible.

Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires perplexités...

—Qui veut agir doit se confier à quelqu’un, murmurait-il, et ici une indiscrétion perd tout!...

De même que Martial, Marie-Anne se torturait l’esprit, quand une inspiration qu’elle jugea divine lui vint.

—Je connais l’homme que vous demandez! s’écria-t-elle.

—Vous!

—Oui, moi!... A la citadelle!...

—Prenez garde! ... Songez bien qu’il nous faut un brave capable de se dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l’évasion venant à être découverte, les instruments seraient sacrifiés.

—Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de lui.

—Et c’est un soldat?...

—C’est un humble caporal... Mais par la noblesse de son coeur il est digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous pouvons nous confier à lui sans crainte.

Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du baron, c’est que sa certitude était complète, absolue.

Ainsi pensa Martial.

—Je m’adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?

—Il s’appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des grenadiers de la légion de Montaignac.

—Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le faire appeler.

—Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C’est ce brave soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite domiciliaire...

—Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons...

Il s’était levé et il était allé s’adosser à la cheminée, se rapprochant ainsi de son père.

—Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d’Escorval a été séparé des autres condamnés...

—En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort convenable.

—Où est-elle située, je vous prie?

—Au second étage de la tour plate.

Mais Martial n’était pas aussi bien que son père au fait des êtres de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses souvenirs.

—La tour plate, fit-il, n’est-ce pas cette tour si grosse qu’on aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher est presque à pic?

—Précisément.

A l’empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu’il était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.

—Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.

—Assez grande... haute surtout... elle n’a pas d’abat-jour comme les fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de fer croisées et scellées profondément dans le mur.

—Bast!... on vient aisément à bout d’une barre de fer avec une bonne lime... de quel côté ouvre cette fenêtre?

—Elle donne sur la campagne.

—C’est-à-dire sur le précipice... Diable!... c’est une difficulté cela... il est vrai que d’un autre côté c’est un avantage. Place-t-on des factionnaires au pied de cette tour?...

—Jamais... A quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il n’y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n’a ni parapet, ni garde-fou.

Martial s’arrêta, cherchant s’il n’oubliait rien.

—Encore une question importante, reprit-il. A quelle hauteur est la fenêtre de la chambre de M. d’Escorval?

—Elle est à quarante pieds environ de l’entablement...

—Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?

—Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.

—Ah!... c’est haut!... c’est terriblement haut!... Le baron, par bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n’y a pas d’autre moyen.

Il était temps que l’interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait à s’impatienter.

—Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l’honneur de m’expliquer votre plan.

Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui avait le don d’exaspérer si fort M. de Sairmeuse.

—Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.

—Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et quarante font cent... Il s’agit de se procurer cent pieds de bonne corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m’enveloppe d’un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un endroit obscur, je lui expose nos intentions...

M. de Sairmeuse haussait les épaules.

—Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique? Autant publier votre projet à son de trompe.

—Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d’Escorval le feront...

Le duc allait élever de nouvelles objections, il l’interrompit.

—De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n’oubliez pas quel danger nous menace et combien peu de temps nous avons... J’ai commis la faute, laissez-moi la réparer...

Et se retournant vers Marie-Anne:

—Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il faut que je m’entende avec un de vos amis... Retournez vite à l’hôtel de France et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place d’Armes, où je vais l’attendre...

XXX

Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant Montaignac, le baron d’Escorval n’avait pas eu une seconde d’illusions...

—Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.

Et envisageant d’une âme sereine la mort toute proche, il ne songea plus qu’aux périls qui menaçaient son fils.

Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.

Il ne respira vraiment qu’après avoir vu Maurice traîné hors de la salle par l’abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait compris que son fils voulait se livrer...

C’est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair que le baron écouta la sentence fatale. D’avance son sacrifice était fait.

Mais bien lui en prit d’avoir déjà confié à son courageux défenseur l’expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.

La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui venaient d’être frappés en étaient encore à comprendre les événements dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l’échafaud.

Et stupides d’étonnement plus que d’effroi, ils se pressaient à la porte trop étroite de la chapelle, comme des boeufs ahuris qui se serrent les uns contre les autres à la porte de l’abattoir.

Si grande fut la confusion, que M. d’Escorval se trouva refoulé près de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.

—Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.

—Ah!... c’est facile à dire!... geignit le robuste gars.

Et personne ne l’observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, d’une voix brève:

—C’est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour cette nuit.

Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d’Escorval, mais il attribua ses paroles au délire de la peur.

Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est l’espérance ou le désespoir de qui va mourir...

Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux d’exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout serait fini, il tomberait sous les balles...

Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...

Ah! son coeur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!... Il était seul, il pleura...

Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si son âme allait s’amollir à ces désolantes pensées!... s’il allait être trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!... Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton d’exécution!...

Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l’envahissait, et il se mit à marcher dans sa prison, s’efforçant d’occuper son esprit aux choses extérieures...

La chambre qu’on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et extrêmement haute d’étage. Jadis elle communiquait avec la pièce voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on pouvait, avec un peu d’application, voir d’une pièce dans l’autre.

Machinalement, M. d’Escorval colla son oeil à un de ces interstices... Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit personne. Il appela, tout bas d’abord, puis plus haut... aucune voix ne répondit à la sienne.

—Si j’abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.

Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la