Monsieur Lecoq

Seconde Partie: L’Honneur du Nom


Émile Gaboriau

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University of Adelaide
South Australia 5005

Table of Contents

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

LV

I

Le premier dimanche du mois d’août 1815, à dix heures précises — comme tous les dimanches — le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à l’autel pour la grand’messe.

L’église était plus d’à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.

Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que respectueusement elles chaussaient avant d’entrer dans la maison de Dieu.

Les hommes, eux, n’entraient guère.

Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la place de l’Église, à l’ombre des ormes séculaires.

Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.

Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l’apparence ou le rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent le verre à la main dans la grande salle de l’auberge du Boeuf couronné.

Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche n’est guère qu’un prétexte de réunion, une sorte de bourse hebdomadaire.

Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l’obstination campagnarde.

Ils n’ont obtenu qu’une concession: au moment où sonne l’élévation, les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans même plient le genou en se signant.

C’est l’affaire d’une minute, et les conversations aussitôt reprennent de plus belle.

Mais ce dimanche d’août, la place n’avait pas son animation accoutumée.

Nul bruit ne s’élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. L’âpre intérêt faisait trêve. On n’eût pas surpris entre vendeurs et acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le diable me brûle!»

On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches mystérieusement s’approchaient des oreilles, l’inquiétude était dans tous les yeux.

On sentait un malheur dans l’air.

C’est qu’il n’y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.

La terre n’avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.

Et les gens de Sairmeuse s’indignaient et tremblaient.

Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que les alliés eux-mêmes.

Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu’il portait ne pouvait signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la noblesse. . . .

Il signifiait surtout ruine, car il n’était pas un d’entre eux qui n’eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires émigrés.

Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu’on entourait et qu’on écoutait un tout jeune homme, revenu de l’armée depuis deux jours.

Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les misères de l’invasion.

Il disait le pillage de Versailles, les exactions d’Orléans, et aussi comment d’impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres gens des campagnes.

— Et ils ne s’en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s’en iront pas tant qu’ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin! . . .

Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.

Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l’attention qu’on lui accordait n’était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par le galop d’un cheval sonnant sur le pavé de l’unique rue de Sairmeuse.

Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les coeurs.

Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou Prussien? . . . Il annoncerait l’arrivée de son régiment et exigerait impérieusement de l’argent, des vêtements et des vivres pour ses soldats. . . .

Mais l’anxiété dura peu.

Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, vêtu d’une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d’écume, faisait encore feu des quatre fers.

— Eh! . . . c’est le père Chupin! . . . murmura un des paysans avec un soupir de soulagement.

— Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.

— C’est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval qu’il monte.

Cette dernière réflexion disait la réputation de l’homme.

Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont l’effroi et le fléau des campagnes. Il s’intitulait journalier, mais la vérité est qu’il avait le travail en horreur et passait toutes ses journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le secret d’échapper à toutes les conscriptions.

Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, bois, fruits, tout était pris sur la propriété d’autrui. La chasse et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, fournissaient l’argent comptant.

Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait jamais de témoins pour déposer contre lui.

— C’est un mauvais homme, disait-on, et s’il en voulait à quelqu’un, il serait bien capable de l’attendre au coin d’un bois pour tirer dessus comme sur un lapin.

Le vieux braconnier, cependant, venait de s’arrêter devant l’auberge du Boeuf couronné.

Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et s’avança sur la place.

C’était un grand vieux, d’une cinquantaine d’années, maigre et noueux comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le coquin. Il avait l’air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, l’expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce diabolique et la plus froide méchanceté.

A tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.

— Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu’il fut à portée de la voix, d’où nous arrivez-vous donc comme cela?

— De la ville.

La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c’est le chef-lieu de l’arrondissement, Montaignac, une charmante sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.

— Et c’est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous rossiez si bien tout à l’heure? . . .

— Je ne l’ai pas acheté, on me l’a prêté.

L’assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne purent s’empêcher de sourire. Lui ne parut pas s’en apercevoir.

— On me l’a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une fameuse nouvelle.

La peur reprit tous les paysans.

— L’ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.

— Oui, mais pas celui que vous croyez. L’ennemi dont je vous parle est l’ancien seigneur d’ici, le duc de Sairmeuse.

— Ah! mon Dieu! on le disait mort.

— On se trompait.

— Vous l’avez vu?

— Non, mais un autre l’a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre est M. Laugdron, le maître de l’Hôtel de France, de Montignac. Je passais devant chez lui, ce matin, il m’appelle: «Vieux, me demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds: «oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu’à Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial, et deux domestiques.»

Au milieu de tous ces paysans qui l’écoutaient, la joue pâle et les dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d’un messager de malheur.

Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique sourire, et dans ses yeux les pétillements d’une joie méchante.

La vérité est qu’il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!

Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c’est qu’il cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses auditeurs.

Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l’avait peut-être pénétré, l’interrompit brusquement.

— Que nous importe, s’écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse à Montignac! . . . Qu’il reste à l’Hôtel de France tant qu’il s’y trouvera bien, nous n’irons pas l’y chercher.

— Non! . . . nous n’irons pas l’y quérir, approuvèrent les paysans.

Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air d’hypocrite pitié.

— C’est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il; avant deux heures il sera ici.

— Comment le savez-vous?

— Je le sais par M. Laugeron, qui m’a dit, lorsque j’ai enfourché son bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire à Sairmeuse.»

D’un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la consultèrent.

— Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.

— Pardienne! . . . il ne me l’a pas dit, répondit le maraudeur; mais il n’y a pas besoin d’être malin pour le deviner. Il vient visiter ses anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. A toi, Rousselet, il réclamera les prés de l’Oiselle qui donnent toujours deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie. . . .

Chanlouineau, c’était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu le père Chupin.

— Nous réclamer la Borderie! . . . s’écria-t-il avec une violence inouïe, qu’il s’en avise . . . et nous verrons. C’était un terrain maudit, quand mon père l’a acheté, il n’y poussait que des ajoncs et une chèvre n’y eût pas trouvé sa pâture . . . Nous l’avons épierré pierre à pierre, nous avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l’avons engraissé de notre sueur, et on nous le reprendrait! . . . Ah! . . . on me tirerait avant ma dernière goutte de sang.

— Je ne dis pas, mais. . . .

— Mais quoi? . . . Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont sauvés à l’étranger? Nous n’avons pas volé leurs biens, n’est-ce pas? La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos actes sont en règle, la loi est pour nous.

— C’est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi . . .

Personne alors, sur la place de l’Église, ne s’occupait de ce jeune soldat dont la voix, l’instant d’avant, faisait vibrer les plus nobles sentiments.

La France envahie, l’ennemi menaçant, tout était oublié. Le tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.

— M’est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d’aller consulter M. le baron d’Escorval.

— Oui, oui! . . . s’écrièrent les paysans, allons!

Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait quelquefois les gazettes, les arrêta.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d’Escorval n’est plus rien? . . . Fouché l’a couché sur ses listes de proscription, il est ici en exil et la police le surveille.

A cette seule objection, tout l’enthousiasme tomba.

— C’est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. d’Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort. . . . Et d’ailleurs, quel conseil nous donnerait-il?

Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.

— Qu’importe! . . . s’écria-t-il. Si M. d’Escorval n’a pas de conseil à nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre comment on résiste et comment on se défend.

Depuis un moment, le père Chupin étudiait d’un oeil impassible ce grand déchaînement de colères. Au fond du coeur, il ressentait quelque chose de la monstrueuse satisfaction de l’incendiaire à la vue des flammes qu’il a allumées.

Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu’il devait jouer quelques mois plus tard.

Mais, pour l’instant, satisfait de l’épreuve, il se posa en modérateur.

— Attendez donc, pour crier, qu’on vous écorche, prononça-t-il d’un ton ironique. Ne voyez-vous pas que j’ai tout mis au pis. Qui vous dit que le duc de Sairmeuse s’inquiétera de vous? Qu’avez-vous de ses anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes, des pâtures et le coteau de la Borderie. . . . Tout cela autrefois ne rapportait pas cinq cents pistoles par an. . . .

—Ça, c’est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous dites a quadruplé, c’est que ces terres sont entre les mains de plus de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.

— Raison de plus pour que le duc n’en souffle mot; il ne voudra pas se mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s’en prendra qu’à un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. Lacheneur, enfin.

Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le vieux misérable. Il savait de quel coeur et avec quel ensemble on accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut de tous.

— Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque tout le domaine de Sairmeuse.

— Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous voyons d’ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.

Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, maintenant c’est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme le baron d’Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu’à terre. Pour un moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme au bagne. Ah! il a eu de la chance. L’Empereur l’avait nommé maire. Les Bourbons l’ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le vrai seigneur d’ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres et les nôtres? Sou fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne . . .

— Oh! . . . de celle-là, pas un mot, s’écria Chanlouineau . . . si elle était la maîtresse, il n’y aurait plus un pauvre dans le pays, et même on abuse de sa bonté . . . demandez plutôt à votre femme, père Chupin.

Sans s’en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.

Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu’il ne devait pas oublier, et c’est de l’air le plus humble qu’il poursuivit:

— Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n’est pas donnante, mais enfin il lui reste encore assez d’argent pour ses toilettes et ses falbalas . . . Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu’il a acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour écraser le pauvre monde.

Après s’être adressé à l’égoïsme, le père Chupin s’adressait à l’envie . . . son succès devait être infaillible.

Mais il n’eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les fidèles sortaient de l’église.

Bientôt apparut sous le porche l’homme dont il avait été tant question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d’une éblouissante beauté.

Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s’acquitta de son message.

Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d’abord, puis si affreusement pâle, qu’on crut qu’il allait tomber.

Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s’éloigna rapidement en entraînant sa fille . . .

Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le village au galop de ses quatre chevaux, et s’arrêtait devant la cure.

Alors on eut un singulier spectacle.

Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:

— Vive M. le duc de Sairmeuse!!! . . .

II

Une route en pente douce, longue de près d’une lieue, ombragée d’un quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d’une demeure royale, et l’étranger qui la gravit s’explique le dicton naïvement vaniteux du pays:

«Ne sait combien la France est belle,
Qui n’a vu Sairmeuse ni l’Oiselle.»

L’Oiselle, c’est la petite rivière qu’on passe sur un pont en bois en sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la vallée sa délicieuse fraîcheur.

Et à chaque pas, à mesure qu’on monte, le point de vue change. C’est comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.

A droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la Rèche. A gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l’autre côté de la rivière, sont tout ce qu’il reste du manoir féodal des sires de Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d’Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les clochers de Montaignac. . . .

C’est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui eut appris la grande nouvelle, l’arrivée du duc de Sairmeuse. . . .

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d’un pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé où se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des événements précédents et des circonstances extérieures . . . Il allait, abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l’habitude.

A deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi! . . . » prononcé d’un ton rude, fut tout ce qu’elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme malheureux repassait toutes les phases de sa vie . . .

A vingt ans, Lacheneur n’était qu’un pauvre garçon de charrue, au service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s’étendait sous un arbre à l’heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux d’un enfant.

— Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait pas . . .

Cent pistoles! . . . Mille livres! . . . somme énorme, pour lui, qui, en deux ans de travail et de privations, n’avait économisé que onze louis, qu’il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de sa paillasse.

Pourtant il ne désespérait pas . . . Il avait lu dans les yeux noirs de Marthe qu’elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche, était sa marraine, et il songeait qu’en s’y prenant avec adresse il l’intéresserait peut-être à ses amours.

C’est alors qu’éclata le terrible orage de la révolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré avec M. le comte d’Artois. Ils se réfugiaient à l’étranger comme un passant s’abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se disant: «Cela ne durera pas.»

Cela dura, et l’année suivante la vieille demoiselle Armande, qui était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d’une visite des patriotes de Montaignac.

Le château fut fermé, le président du district s’empara des clés au nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de son côté.

C’est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d’une physionomie énergique, d’une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

A ce métier de tribun on ne s’enrichissait guère; aussi la surprise fut-elle immense dans le pays, lorsqu’on apprit que l’ancien valet de ferme venait d’acheter le château et presque toutes les terres de ses anciens maîtres.

Certes, la nation n’avait pas vendu ce domaine princier le vingtième seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq mille livres. C’était pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la possédait, puisqu’il l’avait versée en beaux louis d’or entre les mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s’en moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu’on saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l’ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au moment où elles devenaient réalisables.

Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il se remit à la culture . . .

On l’observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans crurent remarquer qu’il était tout étourdi du brusque changement de sa situation.

Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu’on eût dit, à le voir, un domestique tremblant d’être surpris.

Il avait laissé le château fermé et s’était installé avec sa jeune femme dans l’ancien logis du garde-chasse, à l’entrée du parc. Il visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais il ne réclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu à peu, avec l’habitude de la possession, l’assurance lui vint.

Le Consulat avait succédé au Directoire, l’Empire remplaça le Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du garde-chasse et s’installa définitivement au château.

L’ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de Montaignac.

La prise de possession était complète.

Pour ceux qui l’avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, prodigieux à son âge, d’acquérir l’instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu proverbial. Il suffisait qu’il se mêlât d’une entreprise pour qu’elle tournât à bien.

Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n’avaient pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille livres en sacs.

Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut, lui, garder son sang-froid.

En dépit du luxe princier qui l’entourait, sa vie resta simple et frugale. Il n’eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et cependant il n’était pas avare. Dès qu’il s’agissait de sa femme ou de ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, il voulait qu’il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.

Parfois, ses amis l’accusaient d’une ambition démesurée pour ses enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:

— Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence! . . . Compter sur l’avenir, quelle folie! . . . Qui eût prévu, il y a trente ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée . . .

Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu’on parlât de lui sans souhaiter sa ruine à mots couverts.

Hélas! . . . les mauvais jours arrivèrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes . . .

La veille encore, il s’estimait le plus malheureux des hommes . . .

Mais voici qu’un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous les autres étaient oubliés . . .

Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche d’août 1815, vingt ans s’étaient écoulés . . .

Vingt ans! . . . Et il lui semblait que c’était hier que, rouge et tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du district.

Avait-il rêvé? . . . Avait-il vécu? . . .

Il n’avait pas rêvé . . . une vie entière tient dans l’espace de dix secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses espoirs envolés. . . .

Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa fille, le ramena brutalement à l’affreuse réalité.

La grille du château de Sairmeuse — de son château — où il venait d’arriver se trouvait fermée.

Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la serrure, il sonna à briser la cloche.

Au bruit, le jardinier se hâta d’accourir.

— Pourquoi cette grille est-elle fermée? . . . demanda M. Lacheneur avec une violence inouïe . . . De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque moi, le maître, je suis dehors! . . .

Le jardinier voulut présenter quelques excuses.

— Tais-toi! . . . interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n’es plus à mon service! . . .

Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du château, cour d’honneur princière, sablée de sable fin, entourée de gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d’arbres verts.

Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient assis, l’attendant, car c’était le dimanche qu’il recevait les gens de son immense exploitation.

Ils se levèrent dès qu’il parut, se découvrant respectueusement. Mais il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.

— Qui vous a permis d’entrer ici? . . . leur dit-il d’un ton menaçant; que me voulez-vous? On vous envoie m’espionner, n’est-ce pas? . . . Sortez! . . .

Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs réflexions durent être singulières.

Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du grand salon, et il s’y était précipité suivi de sa fille épouvantée.

Jamais Marie-Anne n’avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le coeur navré par les plus affreux pressentiments.

Elle avait entendu dire que parfois, sous l’empire de certaines passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se demandait si son père ne devenait pas fou.

En vérité, il semblait l’être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.

Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.

Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait tâter du bout du pied l’épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur les meubles comme pour en éprouver le moelleux.

Par moments, il s’arrêtait brusquement devant un des tableaux de maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze . . . On eût dit qu’il inventoriait et qu’il estimait toutes les choses magnifiques et coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.

— Et je renoncerais à tout cela! . . . s’écria-t-il enfin. Ce mot expliquait tout.

— Non, jamais! . . . reprit-il avec un emportement effrayant, jamais! jamais! . . . Je ne saurais m’y résoudre . . . je ne peux pas . . . je ne veux pas!

Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l’esprit de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle était assise, elle alla se placer debout devant lui.

— Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, qu’y a-t-il, que crains-tu? . . . Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne suis-je pas ta fille, ne m’aimes-tu donc plus? . . .

A cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un regard indéfinissable.

— N’as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m’a dit Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver . . . et nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le nôtre! . . .

Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l’avoir entendu mille fois débattre.

— Eh! cher père, dit-elle, qu’importe le duc! . . . Si nous avons ses terres, tu les a payées, n’est-ce pas? . . . elles sont donc bien et légitimement à nous.

M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre . . .

Mais son secret l’étouffait; mais il était dans une de ces crises où l’homme, si énergique qu’il soit, chancèle et cherche un appui, si fragile qu’il puisse être.

— Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si l’or que j’ai donné en échange de Sairmeuse m’eût appartenu.

A cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.

— Quoi! . . . balbutia-t-elle, cet or n’était pas à toi, mon père? . . . A qui donc était-il, d’où venait-il? . . .

Le malheureux s’était trop avancé pour ne pas aller jusqu’au bout.

— Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, tu décideras . . . Quand les Sairmeuse ont émigré, je n’avais que mes bras pour vivre, et l’ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne manquerait pas bientôt . . .

Voilà où j’en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me parler. J’accourus.

On avait dit vrai, Mlle Armande était à l’agonie; je le compris bien en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire . . .

Ah! je vivrais cent ans que jamais je n’oublierais son visage à ce moment. On eût dit qu’à force de volonté et d’énergie, elle retenait pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s’envoler.

Quand j’entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.

— Comme tu as tardé! . . . murmura-t-elle d’une voix faible.

Je voulais m’excuser, mais elle m’interrompit du geste et ordonna aux femmes qui l’entouraient de se retirer.

Dès que nous fûmes seuls:

— Tu es un honnête garçon, n’est-ce pas? me dit-elle . . . Je vais te donner une grande marque de confiance . . . On me croit pauvre, on se trompe . . . Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du monde, j’économisais les cinq cents louis de pension que me servait annuellement M. le duc mon frère . . .

Elle me fit signe de m’approcher et de m’agenouiller près de son lit.

J’obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque ses lèvres contre mon oreille et ajouta:

— Je possède quatre-vingt mille livres en or.

J’eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s’en aperçut pas.

— Cette somme, continua-t-elle, n’est pas le quart des anciens revenus de notre maison . . . Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour l’unique ressource des Sairmeuse? . . . Je vais te la remettre, Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement . . . On va mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos propriétés . . . Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d’Artois. Le surplus, c’est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles sont à toi . . .

Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me tendant la croix de son chapelet:

— Jure sur l’image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.

Je jurai, et son visage exprima une grande joie.

— C’est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille . . . tu auras une protectrice là-haut. Mais ce n’est pas tout . . . Dans le temps où nous vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que tu le possèdes . . . J’ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre et du château, à l’insu de tous, et j’ai trouvé un moyen. L’or est là, dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de chêne . . . Il faut que tu aies la force de porter ce coffre . . . il le faut. Tu vas l’attacher à un drap et le descendre bien doucement, par la fenêtre, dans le jardin . . . Tu sortiras ensuite d’ici, comme tu y es entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras chez toi . . . La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre tes précautions . . . Mais hâte-toi, je suis à bout de forces . . .

Le coffre était lourd, mais j’étais robuste. Deux draps que je pris dans un bahut firent l’affaire.

En moins de dix minutes, j’eus terminé, sans embarras, sans un seul bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:

— C’est fini, marraine, dis-je.

— Dieu soit loué! . . . balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé! . . .

J’entendis un profond soupir, je me retournai . . . elle était morte.

Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait . . .

Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé comme les flammes d’un incendie mal éteint.

Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son pouvoir.

Il ne s’appartenait plus.

Ce n’est pas à sa fille qu’il s’adressait, mais à la morte, à Mlle Armande de Sairmeuse . . .

Et s’il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c’est qu’il lui semblait qu’elle allait apparaître et lui demander compte de son serment.

Après un moment de silence pénible, c’est d’une voix sourde qu’il poursuivit:

— J’appelai au secours . . . on vint. Mlle Armande était adorée, les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d’inexprimable confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi . . . Je pus me retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre de chêne . . . Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable masure que j’habitais . . . L’année suivante, j’achetai Sairmeuse . . .

Il avait tout avoué, il s’arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans les yeux de sa fille.

— Et vous hésitez? . . . demanda-t-elle.

— Ah! . . . tu ne sais pas . . .

— Je sais qu’il faut rendre Sairmeuse.

C’était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix qui n’est qu’un murmure et que cependant tout le fracas de l’univers ne saurait étouffer.

— Personne ne m’a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me soupçonnerait qu’on ne trouverait pas une seule preuve . . . Mais personne ne sait rien . . .

Marie-Anne se redressa, l’oeil étincelant de la plus généreuse indignation.

— Mon père! . . . interrompit-elle, oh! . . . mon père! . . .

Et d’un ton plus calme elle ajouta:

— Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous! . . .

M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles combats qui se livraient en lui.

Moins abattu est l’accusé à l’heure où se décide son sort, pendant ces minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l’oeil fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour délibérer.

— Rendre! . . . reprit-il, quoi? . . . Ce que j’ai reçu? . . . Soit, je consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j’y ajouterai les intérêts de cette somme depuis que je l’ai en dépôt, et . . . nous serons quittes.

La jeune fille hochait la tête d’un air doux et triste.

— Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu sais bien que c’est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au serviteur de sa famille . . . C’est Sairmeuse qu’il faut rendre.

Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu’avait duré l’Empire, avait été un des puissants du pays.

— Ah! . . . vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde amertume, cruelle comme l’enfant qui n’a jamais souffert . . ., cruelle comme celui qui, n’ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui succombe à la tentation.

Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes . . .

Je ne suis qu’un dépositaire, me dis-tu. C’est bien ainsi que je me considérais jadis . . .

Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n’était pas mienne . . . Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j’avais peur de moi . . . J’étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d’un autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses liqueurs . . .

Ta mère te dirait que j’ai remué ciel et terre pour retrouver le duc de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d’Artois, on ne savait ce qu’il était devenu . . . J’ai été dix ans avant de me décider à habiter le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j’ai fait brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le soir.

Enfin j’osai . . . J’avais entendu M. d’Escorval affirmer que le duc avait été tué à la guerre . . . je m’installai ici. Et de jour en jour, à mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et plus vaste, je m’en sentais plus légitimement le possesseur . . .

Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d’une cause mauvaise, ne pouvait toucher la loyale Marie-Anne.

— Il faut restituer! . . . répéta-t-elle.

M. Lacheneur se tordait les bras.

— Implacable! . . . s’écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui ne comprend pas que c’est pour elle que je prétends, que je veux rester ce que je suis. Hésiterais-je, s’il ne s’agissait que de moi . . . Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l’oisiveté n’a pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain frottée d’oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?

— On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père . . . Je crois cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l’âme trop haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l’immense service que vous lui aurez rendu.

L’ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.

— Tu crois cela! . . . dit-il. C’est que tu ne connais pas ces nobles qui ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!» bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi à ma charrue, toi à l’antichambre. Et si je m’avisais de parler des mille pistoles qui m’ont été données, on me traiterait de bélître, de faquin et d’impudent drôle . . . Par le saint nom de Dieu! . . . cela ne sera pas.

— Oh! . . . mon père! . . .

— Non, cela ne saurait être . . . Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas voir, l’ignominie de la chute . . . Tu nous crois aimés à Sairmeuse? . . . tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour nous déchirer, ceux qui aujourd’hui nous lèchent les mains . . .

Ses yeux brillèrent; il pensa qu’il venait de trouver un argument victorieux.

— Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les horreurs du mépris . . . Tu éprouverais cette douleur épouvantable de voir s’éloigner de toi jusqu’à celui que ton coeur a choisi librement, entre tous! . . .

Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s’emplirent de larmes.

— Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d’une voix altérée, je mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître que j’avais mal placé ma confiance et mon affection.

— Et tu t’obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse? . . .

— L’honneur parle, mon père . . .

M. Lacheneur disloqua à demi, d’un coup de poing terrible, le meuble près duquel il se trouvait.

— Et si je m’entêtais, moi aussi, s’écria-t-il, si je gardais tout . . . que ferais-tu?

— Je me dirais, mon père, qu’une misère honnête vaut mieux qu’une fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, et je chercherais une place de fille de ferme aux environs . . .

Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue. Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant . . . Il connaissait assez sa fille pour savoir que ce qu’elle disait elle le ferait.

Mais il était vaincu, sa fille l’emportait, il venait de se résoudre à l’héroïque sacrifice.

— Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il . . . advienne que pourra . . .

Il s’interrompit, un visiteur lui arrivait.

C’était un tout jeune homme d’une vingtaine d’années, de tournure distinguée, à l’air mélancolique et doux.

Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

— Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m’envoie vous dire que le duc de Sairmeuse et son fils viennent d’arriver. Ils ont demandé l’hospitalité à M. le curé.

M. Lacheneur s’était levé, dissimulant mal son trouble affreux.

— Vous remercierez le baron d’Escorval de son attention, mon cher Maurice, répondit-il, j’aurai l’honneur de le voir aujourd’hui même, après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.

Le jeune d’Escorval avait vu, du premier coup d’oeil, que sa présence était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.

Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout bas, et sans vouloir s’expliquer autrement:

— Je crois connaître votre coeur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai certainement.

III

Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible duc dont l’arrivée mettait le village en émoi.

C’est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l’avoir entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu’il venait, à de longs intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.

Sa charge le retenait à la cour.

S’il n’avait pas donné signe de vie tant qu’avait duré l’Empire, c’est qu’il n’avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui attendaient les émigrés dans l’exil.

Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que lui enlevait la Révolution, une fortune royale.

Réfugié à Londres après le licenciement de l’impuissante armée de Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d’un des plus riches pairs d’Angleterre, lord Holland, et il l’avait épousée.

Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six millions de francs.

Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop faciles de M. le comte d’Artois, le gentilhomme qui avait prétendu reprendre sous Louis XVI les moeurs de la Régence, ne pouvait pas être un bon mari.

La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de Anne-Marie-Martial.

Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.

Il se retrouvait libre et plus riche qu’il ne l’avait jamais été.

Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une parente de sa femme et se remit à courir le monde.

La renommée disait vrai: Il s’était battu, et furieusement, contre la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs Russes.

Et jarnibieu! — c’était un de ses jurons — il ne s’en cachait guère, disant qu’en cela, il n’avait fait que strictement son devoir. Il estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait conféré sur le champ de bataille l’empereur de Russie.

On ne l’avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras d’une immense succession.

Les Cent-Jours l’avaient exaspéré.

Mais «la bonne cause,» ainsi qu’il disait, triomphant de nouveau, il se hâtait d’accourir.

Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.

Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les «revenants» n’avaient rien appris ni rien oublié.

Le duc de Sairmeuse était comme les autres.

Cet homme qui avait tant vu n’avait rien retenu.

Il pensait, et rien n’était si tristement grotesque, qu’il suffisait d’un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la Révolution et de l’Empire.

Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça! . . . » il s’imaginait, de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c’était fini, que ce qui avait été n’était pas.

Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l’oeuvre en 1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis 1789, il répondait en haussant les épaules:

— Bast! . . . nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion nous a surpris rentreront dans l’ombre.

C’était bien là, sérieusement, son opinion.

Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline de voyage, développait ses plans à son fils Martial.

— Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que je le soupçonne d’incliner plus qu’il ne conviendrait vers les idées jacobines, S’il m’en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un peu plus d’éloquence que les articles d’une charte.

C’est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu’il s’interrompit.

Il était ému, lui, si peu accessible à l’émotion, en se sentant dans ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.

Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée de l’Oiselle était toujours riante comme autrefois.

— Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait oublier ses graves préoccupations, je me reconnais! . . .

Bientôt les changements devinrent plus frappants.

La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue unique du village.

Cette rue, autrefois, c’était un chemin qui devenait impraticable dès qu’il pleuvait.

— Eh! eh! . . . murmura le duc, c’est un progrès, cela! . . .

Il ne tarda pas à en remarquer d’autres.

Là où il n’y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant au-dessus de la porte.

Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.

— Jarnibieu! . . . s’écria-t-il, pris d’inquiétude, les coquins sont capables d’avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château! . . .

Mais la berline longeait alors la place de l’Eglise, et Martial observait les groupes qui s’y agitaient.

— Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une triomphante réception à leur ancien maître?

M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n’était pas homme à renoncer pour si peu à une illusion.

— Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, répondit-il. Quand ils le sauront. . . .

Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.

— Vous entendez, marquis? fit-il.

Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la portière de la voiture, saluant de la main l’honnête famille Chupin, qui courait et criait.

Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix formidables, et il ne tint qu’à M. de Sairmeuse de croire que le pays entier l’acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s’arrêta devant la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la noblesse était plus grand que jamais.

Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la servante du curé est toujours et partout la mieux informée.

— Monsieur le curé n’est pas revenu de l’église, répondit-elle aux questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l’attendre, il ne tardera pas à arriver, car il n’a pas déjeuné le pauvre cher homme . . .

— Entrons! . . . dit le duc à son fils.

Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, où une table était dressée.

D’un coup d’oeil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d’une simplicité monastique, il n’y avait que des couverts d’étain.

Ce logis était celui d’un ambitieux ou d’un saint.

— Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.

— Ma foi! répondit Martial, j’avoue que la route m’a singulièrement aiguisé l’appétit.

— Doux Jésus! . . . s’écria la vieille gouvernante, d’un air désespéré, et moi qui n’ai rien! . . . C’est-à-dire, si, il me reste encore un poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le vider . . .

Elle s’interrompit prêtant l’oreille, et on entendit un pas dans le corridor.

— Ah! . . . dit-elle, voici monsieur le curé.

Fils d’un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

A le voir, on reconnaissait bien l’homme annoncé par le presbytère.

Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de son église.

Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il ainsi façonné ses dehors? On s’en faisait une idée en regardant ses yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d’une âme ardente.

Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.

Etait-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez immense, en bec d’aigle, mince comme la lame d’un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais d’une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps maigre aussi misérablement que les voiles d’un navire en pantenne.

On l’appelait l’abbé Midon.

A la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement surpris.

La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais il s’attendait à trouver quelqu’un de ses paroissiens.

Personne ne l’ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se demandait à qui il avait affaire, et ce qu’on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante venait de s’esquiver.

Le duc comprit l’étonnement de son hôte.

— Par ma foi! . . . l’abbé, fit-il avec l’aisance impertinente d’un grand seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon votre cure d’assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez . . . Je suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le curé s’inclina, mais il ne parut pas qu’il fût fort touché de la qualité de ses visiteurs.

— Ce m’est un grand honneur, prononça-t-il d’un ton plus que réservé, de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu’il était impossible de se méprendre sur sa pensée et ses intentions.

— Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je crains . . .

— Bast! . . . interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce qui vous suffit nous suffira, l’abbé . . . Et comptez que nous saurons reconnaître de façon ou d’autre le dérangement que nous allons vous causer.

L’oeil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l’homme violent caché sous le prêtre.

— D’ailleurs, ajouta gaiment Martial, que les angoisses de Bibiane avaient beaucoup amusé, d’ailleurs nous savons qu’il y a un poulet en mue . . .

— C’est-à-dire qu’il y avait, monsieur le marquis . . .

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son maître. Elle semblait au désespoir.

— Doux Jésus! . . . monsieur, clamait-elle, comment faire? . . . Le poulet a disparu . . . On nous l’a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.

— Attendez, avant d’accuser votre prochain, interrompit le curé, on ne nous a rien volé . . . La Bertrande est venue ce matin me demander quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n’avais pas d’argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon bouillon . . .

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant de l’autre main.

— Voilà pourtant comme il est, s’écria-t-elle en montrant son maître, moins raisonnable qu’un enfant, et sans plus de défense qu’un innocent . . . Il n’y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire tout ce qu’elle veut . . . Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on a de lui tout ce qu’on veut . . . On lui tire ainsi jusqu’aux souliers qu’il a aux pieds, jusqu’au pain qu’il porte à sa bouche. La fille à la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi! . . .

— Assez! . . . disait sévèrement le prêtre, assez! . . .

Puis, sachant par expérience que sa voix n’avait pas le pouvoir d’arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la prit par le bras et l’entraîna jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d’un air consterné.

Etait-ce là une comédie préparée à leur intention? Evidemment non, puisqu’ils étaient arrivés à l’improviste.

Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n’était pas leur fait.

Ce n’était pas là, il s’en fallait du tout au tout, l’homme qu’ils espéraient rencontrer, l’auxiliaire dont ils jugeaient le concours indispensable à la réussite de leurs projets.

Cependant ils n’échangèrent pas un mot, ils écoutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait bas, avec l’accent du commandement; la servante s’exclamait comme si elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientôt le prêtre rentra.

— J’espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule de cette fille . . . La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n’est pas si pauvre qu’elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne répondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit des événements dont il venait d’être témoin à Paris, insistant sur l’enthousiasme et les transports d’amour qui avaient accueilli Sa Majesté Louis XVIII . . .

Heureusement, la vieille gouvernante l’interrompit de nouveau.

Elle arrivait chargée de vaisselle, d’argenterie et de bouteilles, et derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort adroitement trois ou quatre plats.

C’est l’ordre d’aller quérir ce repas à l’auberge du Boeuf couronné, qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!

L’instant d’après le curé et ses hôtes se mettaient à table.

Le poulet eût été «court,» la digne servante se l’avoua, en voyant le terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.

— On eût juré qu’ils n’avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle le lendemain aux dévotes, ses amies.

L’abbé Midon n’avait pas faim, lui, bien qu’il fût près de deux heures et qu’il n’eût rien pris depuis la veille.

L’arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l’avait bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du médecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu’il venait d’avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès exorbitants en tout genre, n’avaient pu entamer sa constitution de fer.

Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec complaisance ses mains, d’un dessin correct, mais larges, épaisses, puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups d’épée des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l’ancienne monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.

Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué jusqu’au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.

Pour être moins robuste que son père, Martial n’en était pas moins un fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu’il tenait de sa mère.

De son père, il avait l’énergie, la bravoure et, il faut bien le dire aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et des idées politiques. S’il partageait les préjugés de son père, il les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment d’emportement, le fils était capable de le faire froidement.

C’est bien ainsi que l’abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses deux hôtes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu’il entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens émigrés.

Connaissant le pays, renseigné quant à l’état des esprits, le curé de Sairmeuse entreprit d’attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n’entendait pas raillerie, et il commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque Bibiane se montra à la porte du salon.

— Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle qui désireraient vous parler.

IV

Ce nom de Lacheneur n’éveillait aucun souvenir dans l’esprit du duc.

D’abord, il n’avait jamais habité Sairmeuse . . .

Puis, quand même! . . . Est-ce que jamais courtisan de l’ancien régime daigna s’inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans qu’il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà! . . . hé! . . . l’ami! . . . mon brave! . . .

C’est donc de l’air d’un homme qui fait un effort de mémoire, que le duc de Sairmeuse répétait:

— Lacheneur . . . M. Lacheneur. . . .

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à l’improviste par Bibiane.

— Qu’est-ce que cet individu, l’abbé? demanda le duc d’un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu’il fût depuis des années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une cruelle inquiétude.

— M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette réponse qu’il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

— Ah! . . . s’écria-t-il, c’est le drôle qui a eu l’impudence de. . . . Faites-le entrer, la vieille, qu’il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l’abbé Midon redoubla.

— Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire remarquer que M. Lacheneur jouit d’une grande influence dans le pays . . . se l’aliéner serait impolitique. . . .

— J’entends . . . vous me conseillez des ménagements. C’est parler en pur Jacobin, l’abbé. Si Sa Majesté, qui n’y est que trop portée, écoute des donneurs d’avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées . . . Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes . . . Si la Révolution s’est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les biens du clergé . . . entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

— Les biens d’un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L’infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et l’égarement de ses yeux disait la détresse de sa pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

— Eh bien! . . . l’ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. C’était chez lui, en somme, qu’on traitait ainsi un homme qu’il jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

— Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, faites-moi cet honneur . . .

Mais le père et la fille refusèrent d’un signe de tête pareil.

— Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de votre maison. . . .

— Ah! Ah! . . .

— Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la faveur d’être ma marraine. . . .

— Parbleu! . . . mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les tiens. Et c’est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t’es empressé d’acheter nos biens! . . .

L’ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son coeur et son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l’exacte notion de sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se permettait de le tutoyer . . . Pourquoi? De quel droit! . . .

Indigné de l’outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n’avait qu’à se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour ignorer qu’entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

— Si j’ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d’une voix sourde, c’est sur l’ordre de ma marraine mourante, et avec l’argent qu’elle m’avait laissé à l’insu de tous. Si vous me voyez ici, c’est que je viens vous restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu’un de ces tristes fous comme les alliés n’en ramenèrent que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de probité.

— Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons maintenant des intérêts . . . Sairmeuse, si j’ai bonne mémoire, rendait autrefois un millier de louis bon an mal an . . . Ces revenus entassés doivent produire une belle somme, où est-elle? . . .

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la pudeur.

— Monsieur le duc! . . . fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa les épaules d’un air résigné.

— Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes enfants . . . mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd’hui le double d’autrefois. . . .

— C’est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au châtelain . . . La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n’est-ce pas? . . .

— Je ne possède rien! Mais j’espère que vous m’autoriserez à prendre dix mille livres que votre tante m’avait données . . .

— Ah! elle t’avait donné mille pistoles! . . . Et quand cela? . . .

— Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au rachat de ses terres . . .

— Parfait! . . . Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu . . . Il voulut répondre, il ne le put . . . Il ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces ou un torrent d’injures . . .

Marie-Anne, alors, s’avança vivement.

— La preuve, monsieur le duc, dit-elle d’une voix vibrante, est la parole de cet homme, qui, d’un mot librement prononcé, vient de vous rendre . . . de vous donner une fortune . . .

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s’étaient à demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d’un bleu sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l’horreur de l’humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

— Admirable! . . . murmura-t-il en anglais, belle comme l’ange de l’insurrection.

Cette phrase, qu’elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

— Voici vos titres, dit-il au duc, d’un ton où éclatait une haine implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de vous . . . Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse . . . Misérable j’y suis entré, misérable j’en sors . . .

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa fille qu’un seul mot:

— Eh bien! . . .

— Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c’est ceux qui ne le font pas qui sont à plaindre! . . .

Elle n’en put dire davantage, Martial accourait, ne songeant qu’à se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté l’avait si fortement impressionné.

— Je me suis esquivé, dit-il en s’adressant plutôt à Marie-Anne qu’à M. Lacheneur, pour vous rassurer . . . Tout s’arrangera, mademoiselle, des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes . . . Je serai votre avocat près de mon père . . .

— Mlle Lacheneur n’a pas besoin d’avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

— Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus impertinent.

— Moi, fit simplement l’autre, je suis Maurice d’Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une insulte de l’autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et leurs regards étaient chargés d’une haine atroce. Peut-être eurent-ils ce pressentiment qu’ils n’étaient pas deux rivaux, mais deux principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

— Nous nous retrouverons, monsieur d’Escorval! prononça-t-il en se retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

— Ne le souhaitez pas.

V

L’habitation du baron d’Escorval, cette construction de briques à saillies de pierres blanches, qu’on apercevait de l’avenue superbe de Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient jusqu’à l’Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d’Escorval,» mais c’était pure flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d’un coup de hausse eût voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant surtout.

C’est que M. d’Escorval — et ce lui sera dans l’histoire un éternel honneur — n’était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d’où généraux et administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux de poste le long de la route, M. d’Escorval restait avec le seul patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, représentait ses économies de dix années.

Lui-même l’avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d’y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n’était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d’y être exilé par la liste de mort et de proscription du 24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de guerre l’enthousiaste Labédoyère et l’intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa situation n’était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, avaient le plus vivement pressé l’Empereur de faire fusiller Fouché, l’ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

— Gardez-vous! . . . écrivaient à M. d’Escorval ses amis de Paris.

Lui s’en remettait à la Providence, envisageant l’avenir, si menaçant qu’il dût paraître, avec l’inaltérable sérénité d’une conscience pure.

Le baron d’Escorval était un homme jeune encore, il n’avait pas cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale l’avaient vieilli avant l’âge.

Il était grand, légèrement chargé d’embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

— Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l’exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s’il restait de fer dès qu’il s’agissait du devoir, il redevenait dans la vie privée simple comme l’enfant, doux et bon jusqu’à la faiblesse.

A ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n’envie pas le vulgaire qui l’ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui emplit la vie et l’embaume comme un céleste parfum.

A l’époque la plus sanglante de la Terreur, M. d’Escorval avait arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l’Alleu, arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins âgée que lui de trois ans seulement.

Il l’aima . . . et bien qu’elle fût orpheline et qu’elle n’eût rien, il l’épousa, estimant que les trésors de son coeur vierge valaient la dot la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d’Escorval lui ouvrit les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors les pompes de Louis XIV, n’avaient pas d’attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l’intimité du foyer les qualités exquises de son esprit et de son coeur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle n’eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu’il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres étaient ses heures de fête.

Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d’un côté de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu’ils n’avaient rien à souhaiter ici-bas.

Les événements de la fin de l’Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent . . . non. Il y avait longtemps déjà que M. d’Escorval sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré surtout de l’indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la suivirent. Il fut épouvanté et écoeuré, quand il vit la levée en masse de toutes les cupidités se précipitant à la curée.

Dans ces dispositions, l’isolement de l’exil devait lui paraître un bienfait . . .

— Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés ici.

Ce n’était pas tout à fait ce qu’il pensait.

Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors qu’elle tremblait pour la sécurité des siens.

Ce premier dimanche d’août, cependant, M. d’Escorval et sa femme étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d’un malheur terrible et prochain leur serrait le coeur.

A l’heure même où Lacheneur se présentait chez l’abbé Midon, ils étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d’un oeil inquiet les deux routes qui conduisent d’Escorval au château et au village du Sairmeuse.

Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l’arrivée du duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommandé d’être le moins longtemps possible . . . et malgré cela, les heures s’écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.

— Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu’il ne lui soit rien arrivé! . . .

Non, il ne lui était rien arrivé . . . Seulement un mot de Mlle Lacheneur avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux volontés paternelles.

— Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre coeur! . . .

Qu’est-ce que cela signifiait? . . . Doutait-elle donc de lui? . . .

Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n’avait pu se résoudre à s’éloigner sans une explication, et il avait rôdé autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.

Le jeune d’Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer au presbytère. Qu’y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son fils s’y trouvaient.

Le temps qu’ils y restèrent, et qu’il attendit sur la place lui parut plus long qu’un siècle.

Ils sortirent, cependant, et il s’avançait pour les aborder, quand il fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant dire, celle d’un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.

A cette pensée que le caprice d’un libertin osait s’arrêter sur cette jeune fille si belle et si pure, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, dont il avait juré qu’il ferait sa femme, tout son sang afflua à son cerveau.

Il se dit qu’il se devait de châtier l’insolent, le misérable . . .

Heureusement — malheureusement peut-être — son bras fut arrêté par le souvenir d’une phrase qu’il avait entendu mille fois répéter à son père:

«Le calme et l’ironie sont les seules armes dignes des forts.»

Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s’emporta et qui menaça . . .

— Ah! oui . . . je te retrouverai, fat! . . . répétait Maurice, les dents serrées, en suivant de l’oeil son ennemi qui s’éloignait.

Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l’avaient abandonné, et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le confondit, il s’empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. Lacheneur.

— Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d’un ton farouche.

Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, mortellement inquiet et cherchant vainement à s’expliquer ce qui se passait.

Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, lorsqu’enfin, du haut de la terrasse, elle l’aperçut au tournant du chemin.

Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un mois se résumèrent en un cri.

— Ah! . . . voici le malheur! . . . dit-elle . . . nous n’y échapperons pas.

C’était le malheur, on n’en pouvait douter à la seule vue de M. Lacheneur lorsqu’il entra dans le salon d’Escorval.

Il s’avançait du pas lourd d’un ivrogne, l’oeil morne et sans expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.

— Qu’y a-t-il! . . . demanda vivement le baron . . .

Mais l’autre ne sembla pas l’entendre.

— Ah! . . . je l’avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue commencé dehors, je l’avais bien dit à ma fille . . .

Mme d’Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l’avait attirée près d’elle.

— Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.

D’un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille lui lit signe de regarder et d’écouter son père.

M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible anéantissement — bienfait de Dieu — qui suit les crises trop cruelles pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté de se souvenir la faculté de souffrir.

— Ce qu’il y a, monsieur le baron, répondit-il d’une voix rauque, il y a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la commune. J’avais tout, je n’ai plus rien . . . rien que mes deux bras. Ils m’ont gagné mon pain jusqu’à vingt-cinq ans, ils me le gagneront jusqu’à la mort . . . J’ai fait un beau rêve, il vient de finir . . .

Devant l’explosion de ce désespoir, M. d’Escorval pâlissait.

— Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi ce qui vous arrive . . .

Sans avoir certes conscience de ce qu’il faisait, M. Lacheneur lança son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris qu’il portait fort longs.

— A vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis venu pour cela. Ou vous connaît, vous, on connaît votre coeur . . . D’ailleurs, ne m’avez-vous pas fait quelquefois l’honneur de m’appeler votre ami? . . .

Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il retraça la scène du presbytère.

Le baron écoutait pétrifié d’étonnement, doutant presque du témoignage de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d’Escorval disaient à quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.

Mais il était un auditeur — Marie-Anne seule l’observait — que le récit remuait jusqu’au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur était Maurice.

Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi lus plus inutiles efforts.

Insulter Lacheneur, c’était insulter Marie-Anne, c’est-à-dire l’atteindre, le frapper, l’outrager, lui, dans tout ce qu’il avait de plus cher au monde.

Ah! s’il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l’odieuse conduite du père.

Mais il se jurait bien que le châtiment n’était que différé.

Et ce n’était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune homme si modeste et si doux avait un coeur inaccessible à la crainte. Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante des yeux d’une jeune fille, savaient aller droit à l’ennemi comme une lame d’épée.

Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu’il avait adressée au duc de Sairmeuse, M. d’Escorval lui tendit la main.

— Je vous ai dit jadis que j’étais votre ami, prononçat-il d’une voix émue, je dois vous dire aujourd’hui que je suis fier d’avoir un ami tel que vous.

Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui était tendue, et son visage trahit une sensation d’une ineffable douceur.

— Si mon père n’eût pas rendu, murmura l’opiniâtre Marie-Anne, mon père n’eût été qu’un dépositaire infidèle . . . un voleur. Il a fait son devoir.

M. d’Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.

— Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d’un ton de reproche; mais lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que l’accomplissement d’un devoir est, en certaines circonstances, un héroïsme dont peu du gens sont capables.

M. Lacheneur s’était redressé.

— Ah! . . . vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, maintenant je suis content d’avoir agi comme je l’ai fait.

La baronne d’Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux généreuses inspirations de son coeur.

— Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu’ils devaient tomber à vos pieds . . . Vous avez rencontré des monstres sans coeur, tels qu’on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.

— Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.

— Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres! . . .

La fatalité voulut que personne n’entendît M. Lacheneur. Questionné sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit . . . Et alors, que de catastrophes évitées! . . .

Cependant M. d’Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.

— Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?

— Ils n’entendront plus parler de moi . . . d’ici quelque temps du moins.

— Quoi! . . . vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu’ils vous doivent? . . .

— Je ne demanderai rien . . .

— Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution . . . Il y a encore des juges en France . . .

M. Lacheneur hocha la tête.

— Les juges, fît-il, ne m’accorderaient pas la justice que je veux; je ne m’adresserai pas à eux . . .

— Cependant . . .

— Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces nobles de malheur. Je n’enverrai même pas chercher à leur château mes hardes et celles de ma fille. S’ils me les renvoient . . . bien. S’il leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait . . .

Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible obstination.

— Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez seul au monde, mais vous avez des enfants . . .

— Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de l’éducation . . . il se tirera d’affaire tout seul à Paris, à moins qu’il ne préfère ici me seconder.

— Mais votre fille? . . .

— Marie-Anne restera près de moi.

M. d’Escorval crut devoir intervenir.

— Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. Réfléchissez . . . Que deviendrez-vous, votre fille et vous? . . .

Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.

— Oh! . . . répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l’ai dit, j’ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L’an dernier, une vieille cousine à moi, que je n’avais jamais pu déterminer à venir habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout son bien . . . Tout son bien, c’était une méchante masure tout en haut de la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches de mauvais terrain. Cette masure, je l’ai fait réparer sur les prières de ma fille, et j’y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais lits, une table, quelques chaises . . . Ma fille comptait y établir gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme . . . Et moi, du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte! . . . » Eh bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi . . . Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre . . .

Parlait-il sérieusement?

Maurice le crut, car il s’avança brusquement au milieu du salon.

— Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s’écria-t-il.

— Oh! . . .

— Non, cela ne sera pas, parce que j’aime Marie-Anne et que je vous la demande pour femme.

VI

Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s’aimaient.

Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de Sairmeuse et dans les allées du parc d’Escorval.

Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies de l’Oiselle.

Car leurs mères étaient amies . . .

Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, et c’est à grand’peine que, le jour de son mariage, elle parvint à former sur le registre les lettres de son nom.

Mais, à l’exemple de son mari, elle avait compris que prospérité oblige, et avec un rare courage, couronné d’un succès plus rare encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport avec sa fortune et sa situation nouvelle.

Et la baronne d’Escorval n’avait pas résisté à la sympathie qui l’entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence supérieure et une âme d’élite.

Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d’Escorval l’avait pleurée comme une soeur préférée.

De ce moment, l’attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.

Elevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres avaient à se plaindre de son application.

— Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne m’accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta petite amie . . .

Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un redoublement d’ardeur au travail.

Ainsi, d’année en année était allée s’affirmant cette grande passion qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de l’adolescence.

Noble et chaste passion d’ailleurs, et de celles dont le spectacle réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.

Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l’un que l’autre.

De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques fleurs échangées — reliques précieusement conservées . . . — telles étaient leurs joies.

Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à entendre, ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres.

Jamais l’audace de Maurice n’avait dépassé un serrement de main furtif. Jamais Marie-Anne n’avait été osée autant que ce matin même, en reconduisant son ami.

Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l’ignorer, et s’ils fermaient les yeux, c’est qu’elle ne contrariait en rien leurs desseins.

M. et Mme d’Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, ce qui ne gâtait rien.

M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, lui, l’ancien valet de charrue, l’allié d’une vieille famille dont le chef était un homme considérable.

Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles était arrêtée en principe . . .

Oui, le mariage était parfaitement décidé . . .

Et cependant, à l’impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il y eut dans le salon un mouvement de stupeur.

Ce mouvement, le jeune homme l’aperçut malgré son trouble, et inquiet de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.

Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n’exprimait aucun mécontentement.

Cela rendit courage au pauvre amoureux.

— Vous m’excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j’ai osé vous présenter ainsi une telle requête . . . C’est en ce moment où le sort vous accable que vos amis doivent se montrer . . . heureux si leurs empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont vous avez été l’objet . . .

Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer Marie-Anne.

Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de reconnaissance et de joie.

L’amour de l’homme qu’elle aimait sortait victorieux d’une épreuve qu’il serait imprudent à beaucoup d’héritières de tenter.

Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du coeur de Maurice.

Lui, cependant, poursuivait:

— Je n’ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son affection pour moi et son estime pour vous . . . Quand le bonheur de ma vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux . . . Il doit me comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot . . .

Il se tut, attendant son arrêt . . .

— Je vous approuve, mon fils, dit M. d’Escorval d’un son de voix profond, vous venez de vous conduire en honnête homme . . . Certes, vous êtes bien jeune pour devenir le chef d’une famille, mais, vous l’avez dit, les circonstances commandent.

Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:

— Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.

Maurice n’avait pas espéré un succès si facile . . .

Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain . . .

Il s’avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les porta à ses lèvres, en balbutiant:

— Merci! . . . vous êtes bon! . . . je vous aime! . . . Oh! que je suis heureux!

Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair d’orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit vite son attitude morne.

— Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre grandeur d’âme . . . oh! oui, bien profondément. Vous venez d’effacer jusqu’au souvenir de mon humiliation . . . Mais pour cela précisément, je serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l’insigne honneur que vous faites à ma fille.

— Quoi! . . . fit le baron stupéfait, vous refusez . . .

— Il le faut.

Foudroyé tout d’abord, Maurice s’était redressé, puisant dans son amour une énergie qu’il ne se connaissait pas.

— Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s’écria-t-il, briser notre vie, car si j’aime Marie-Anne . . . elle m’aime . . .

Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, si rouge l’instant d’avant, était devenue plus blanche que le marbre, elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.

— Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez l’affreux courage que j’ai en ce moment.

Effrayée du désespoir de son fils, Mme d’Escorval intervint.

— Ce refus, commença-t-elle, a des raisons . . .

— Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.

— Ah! . . . vous tuez mon enfant! . . . s’écria la baronne.

M. Lacheneur hocha tristement la tête.

— M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera . . .

— Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais! . . .

— Et votre fille? interrogea la baronne.

Ah! c’était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait frapper; l’instinct de la mère ne s’était pas trompé. M. Lacheneur eut une minute d’hésitation visible, mais se raidissant contre l’attendrissement qui le gagnait.

— Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu’est le devoir pour ne pas obéir quand il commande . . . Quand je lui aurai dit le secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle saura cacher ses souffrances . . .

Il s’interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade, des feux de file que dominait la voix puissante du canon.

Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes détonations une signification terrible.

Le coeur serré d’une pareille angoisse, M. d’Escorval et Lacheneur se précipitèrent sur la terrasse.

Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût l’horizon, l’oeil n’y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.

— C’est l’ennemi, gronda M. Lacheneur d’un ton qui disait bien de quel coeur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché aux alliés . . .

Il s’arrêta . . . Les explosions reprenaient avec plus de violence, et durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.

M. d’Escorval écoutait les sourcils froncés.

— Ce n’est pas là, murmurait-il, le feu d’un engagement . . .

Demeurer plus longtemps dans cet état d’anxiété était impossible.

— Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais aller aux informations?

— Va! . . . répondit simplement le baron, mais s’il y a quelque chose, ce dont je doute, ne t’expose pas, reviens.

— Oh! . . . sois prudent! . . . insista Mme d’Escorval, qui voyait déjà son fils exposé aux plus affreux dangers.

— Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.

Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s’élançait vers la porte, son père le retint.

— Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu’un qui nous donnera peut-être des renseignements.

En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait d’apparaître.

Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, comme s’il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.

Bientôt on put distinguer ses traits.

— Eh! . . . c’est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.

— Le propriétaire des vignes de la Borderie?

— Précisément . . . Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah! il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.

— Il faut le prier de monter, dit M. d’Escorval.

M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:

— Ohé! . . . Chanlouineau.

Le robuste gars leva la tête.

— Monte! . . . cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.

Chanlouineau répondit par un geste d’assentiment, on le vit dépasser la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.

Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque grave événement. Il n’avait plus de cravate, et le col de sa chemise déchiré laissait voir son cou musculeux.

— Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui? . . .

Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un rugissement de rage.

— On ne se bat pas, répondit-il, on s’amuse. Ces coups de fusil que vous entendez sont tirés en l’honneur et gloire de M. le duc de Sairmeuse.

— C’est impossible . . .

— Je le sais bien . . . et cependant c’est la pure vérité. C’est Chupin, le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, qui a tout mis en branle . . . Ah! canaille! . . . si je te trouve jamais à portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus! . . .

M. Lacheneur était confondu.

— Enfin, que s’est-il passé? interrogea-t-il.

— Oh! . . . c’est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, l’infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui, enchanté, qui s’attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L’argent, vous m’entendez, a mis Chupin en appétit, et il s’est logé en tête de faire à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l’Empereur. Ayant appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s’était passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de Sairmeuse, il est venu le conter sur la place . . . Voilà aussitôt tous les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait là-dessus . . . et bien vite il se met à raconter à ces pauvres imbéciles qu’ils n’ont qu’à brûler de la poudre au nez du duc pour obtenir la confirmation des ventes . . .

— Et ils l’ont cru?

— Dur comme fer . . . Ah! les préparatifs n’ont pas été longs. On est allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de la poudre . . . et vous avez entendu. Quand j’ai quitté Sairmeuse, ils étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse! . . .

C’est bien là ce qu’avait deviné M. d’Escorval.

— Voilà, en petit, l’ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout! . . .

Cependant, Chanlouineau poursuivait:

— Enfin, fête complète! . . . Le diable avait sans doute prévenu les nobles des environs, car tous sont accourus . . . On dit que M. de Sairmeuse est le grand ami du roi et qu’il en obtient tout ce qu’il veut . . . Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient! . . . Je ne suis qu’un pauvre paysan, moi — il disait «pésan»— mais jamais je ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec nous autres, devant le duc . . . Ils lui léchaient les mains . . . Et lui se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de Courtomieu . . .

— Et son fils? . . . interrompit Maurice.

— Le marquis Martial, n’est-ce pas? . . . Il se promenait aussi devant l’église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu . . . Ah! je ne sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie . . . une fille qui n’est pas plus grande que ça, si blonde qu’on dirait qu’elle a des cheveux morts sur la tête . . . Enfin! . . . ils riaient tous deux, ils se moquaient des paysans . . . On dit qu’ils vont se marier. Et même, ce soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l’honneur du duc . . .

Il avait conté tout ce qu’il savait, il s’arrêta.

— Tu n’as oublié qu’une chose, fit M. Lacheneur, c’est de nous dire pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t’étais battu? . . .

Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:

— Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint . . . Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s’est arrêté devant moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m’a-t-il dit. J’ai répondu que non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m’a pris par ma cravate, et il m’a secoué en me disant qu’il me corrigerait et qu’il me reprendrait ses vignes . . . Saint bon Dieu! . . . Quand j’ai senti la main de ce vieux, tout mon sang n’a fait qu’un tour . . . Je l’ai empoigné à bras le corps! . . . Heureusement on s’est jeté à six sur moi et j’ai été obligé de lâcher prise . . . Mais qu’il ne s’avise jamais de venir rôder autour de mes vignes! . . .

Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des révoltes flambait dans ses yeux.

Et M. d’Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment allumées, et dont l’explosion, pensait-il, serait terrible . . .

Mais M. Lacheneur s’était redressé.

— Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas m’accompagner, j’ai un marché à te proposer . . .

M. et Mme d’Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.

Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.

Marie-Anne lui avait promis qu’elle l’attendrait le lendemain, dans le bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.

VII

Lorsqu’il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.

Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l’enthousiasme de commande des paysans si froids et si calculateurs qui l’entouraient.

C’était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n’a rien, patient autant qu’un sauvage; enfin, un de ces coquins complets et tout d’une venue, tels qu’on n’en trouve qu’au fond de la campagne.

On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.

Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu’alors dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du Code rural.

Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors d’intrigue à faire la fortune de vingt diplomates.

Les circonstances, il le disait souvent, l’avaient mal servi.

Aussi, est-ce désespérément qu’il s’accrocha à l’occasion rare et unique qui se présentait.

Comme de juste, ce rusé gredin n’avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution de Sairmeuse.

Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de groupe en groupe.

— M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout! . . .

C’était plus qu’il n’en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille.

Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant d’une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans défense? . . .

On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu’un décret se préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs yeux comme un miroir à alouettes.

— Quand on n’est pas le plus fort, comme l’ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on plie comme l’osier, qui se relève quand l’orage est passé.

Et ils plièrent . . . Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d’autant plus extravagant que la rancune et la peur s’y mêlaient.

A bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l’accent de la rage et de la menace.

Enfin, comme il est rare que l’homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d’eux se disait à part soi:

— Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S’il se contente de cela pour tout loyer, bon! S’il ne s’en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.

Là-dessus, ils clamaient à s’égosiller . . .

Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son ravissement.

Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l’incorrigé et l’incorrigible, l’homme des grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait Chateaubriand.

— Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l’abbé Midon. Comment avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions n’existent que dans votre esprit et votre coeur.

L’abbé Midon se taisait. Qu’eût-il pu répondre! . . .

Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l’opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.

— Il y a quelqu’un sous tout ceci! . . . pensait-il.

Ce quelqu’un ne tarda pas à se révéler.

Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.

Il s’avança dans le salon, l’échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l’oeil plein des plus viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres.

Et, par l’entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l’ombre du corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.

Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur la place.

— Eh bien! . . . Oui! s’écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes gens! . . . Suivez-moi, marquis!

Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s’éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en l’air, les pierriers firent feu . . . Jamais Sairmeuse n’avait ouï pareil fracas d’artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au Boeuf couronné.

Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et indifférente — s’émouvoir est du commun — mais en réalité il était ravi, transporté.

Si ravi qu’il chercha vite comment récompenser cet accueil.

Un simple coup d’oeil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.

Les lots détachés de l’immense domaine et vendus séparément étaient d’une importance relativement minime.

Le duc pensa qu’il serait politique et peu coûteux d’abandonner ces misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans.

— Mes amis, cria-t-il d’une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne! . . .

Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de Chupin, l’organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en personnage.

Et pendant que le duc se promenait d’un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer «l’ancien seigneur,» comme disaient les vieux.

Même, s’ils s’étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, c’est que la donation leur semblait un peu fraîche . . . sans cela . . .

Mais le duc n’eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils . . .

Un de ses anciens amis de l’émigration, le marquis de Courtomieu, qu’il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.

Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l’ami de son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l’ombre des grands arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs . . .

Il n’était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de Sairmeuse. D’abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était l’ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer . . .

Pauvre roi! . . . il eût eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu’il ne les eût pas satisfaits . . .

Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu’avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de «Buonaparte.»

Il était gai, causeur, plein de confiance dans l’avenir.

— Ah! . . . on est bien chez soi, répétait-il à son fils.

Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.

Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l’avaient ému, lui si peu accessible à l’émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si différentes:

Blanche de Courtomieu . . . Marie-Anne Lacheneur.

VIII

Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l’adolescence, ont aimé, ont été aimés et ont vu, tout à coup, s’ouvrir entre eux et le bonheur un abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de Maurice d’Escorval.

Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d’avenir reposaient sur son amour pour Marie-Anne.

Cet amour lui échappant, l’édifice enchanté de ses espérances s’écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.

Sans Marie-Anne, il n’apercevait ni but, ni sens à son existence.

C’est qu’il ne s’abusait pas. Si tout d’abord son rendez-vous pour le lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, puisque tout dépendait d’une volonté étrangère, la volonté de M. Lacheneur.

Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L’heure du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d’avaler une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se retirer.

M. d’Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne se permirent aucune observation.

Ils respectaient cette douleur qu’ils étaient si dignes de partager. Ils savaient qu’il est de ces chagrins cuisants qui s’irritent de toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que soit la main qui les panse.

— Pauvre Maurice! . . . murmura Mme d’Escorval, dès que son fils se fut retiré.

Et son mari ne répondant pas:

— Peut-être, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, peut-être serait-il sage à nous de ne pas l’abandonner seul aux inspirations de son désespoir.

Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l’horrible appréhension de sa femme.

— Nous n’avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j’ai entendu Marie-Anne promettre à Maurice de l’attendre demain au bois de la Rèche.

La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s’était glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais elle était mère, elle voulait savoir.

Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement la porte, et regarda . . . Il était si bien perdu dans ses tristes rêveries, qu’il n’entendit rien et ne soupçonna même pas la sollicitude qui veillait sur lui.

Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d’appui, le front entre ses mains, et il regardait . . .

Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger brouillard blanc qui indiquait le cours de l’Oiselle, il apercevait la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses toits dentelés.

Que de fois il l’avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce château qui abritait ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux au monde.

De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son coeur battait plus fort quand il les voyait s’éclairer.

— Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille . . . Elle s’agenouille pour dire ses prières . . . Elle murmure mon nom après celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu . . .

Mais ce soir, il n’avait pas à attendre qu’une lumière brillât derrière les vitres de cette fenêtre chérie.

Marie-Anne n’était plus à Sairmeuse . . . elle en avait été chassée.

Où était-elle, maintenant? . . . Elle n’avait plus d’autre asile, elle, accoutumée aux recherches de la richesse, qu’une misérable masure couverte de chaume, dont les murs n’étaient même pas blanchis à la chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la grande route et boueux en hiver.

Elle en était réduite à garder pour elle-même l’aumône que, charitable en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.

Que faisait-elle à cette heure? . . . Elle pleurait sans doute . . .

A cette idée, le coeur du pauvre Maurice se brisait.

Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement s’illuminer le château de Sairmeuse?

Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire possession de ce château dont M. de Sairmeuse n’avait pas franchi le seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.

Maurice vit les lumières courir d’étage en étage, de chambre en chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s’éclairèrent.

A ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.

Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d’une vierge, où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.

Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s’entourer les jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre inachevée laissée sur le pupitre . . .

Jamais avant cette soirée Maurice n’eût voulu croire qu’on pouvait haïr quelqu’un autant qu’il haïssait ces Sairmeuse.

Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à songer à ce qu’il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une inextricable situation.

Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme d’Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre quelque chose; il ne s’apercevait pas que depuis la veille au matin il n’avait rien mangé.

Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.

Les landes de la Rèche étant situées de l’autre côté de l’Oiselle, Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y avait un bac, à une portée de fusil d’Escorval. Quand il arriva au bord de l’eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui attendaient le passeur.

Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.

— Pour vrai, c’est vrai, disait un gros garçon à l’air réjoui, et moi qui vous parle, je l’ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, hier soir . . . Il ne se tenait pas de joie . . . «Je vous invite tous à la noce! criait-il, j’épouse la fille de M. Lacheneur, c’est décidé.»

Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu’il perdit jusqu’à la faculté de réfléchir.

— Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu’il en était amoureux . . . c’est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il la rencontrait . . . des brasiers, quoi! . . . Il en maigrissait. Tant que le père a été dans les grandeurs, il n’a rien osé dire . . . dès qu’il l’a su tombé, il s’est déclaré et on a topé.

— Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.

— Tiens! . . . pourquoi donc?

— S’il est ruiné, comme on dit . . .

Les autres éclatèrent de rire.

— Ruiné! . . . M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce . . . Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous . . . On sait ce qu’on sait . . . Le croyez-vous donc assez bête pour n’avoir rien mis de côté, en vingt ans! . . . Il en a placé, allez, de cet argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement . . . Même il parait qu’il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n’est pas possible . . .

— Vous mentez! . . . interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte Sairmeuse aussi pauvre qu’il y était entré.

En reconnaissant le fils de M. d’Escorval, les paysans étaient devenus fort penauds. Mais lui, en intervenant, s’était enlevé tout moyen de se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu’il pense devoir être agréable à qui l’interroge; il a peur de se compromettre.

Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut traversé l’Oiselle.

— Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c’est impossible! c’est impossible! . . .

IX

Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.

La nature y semble maudite, rien n’y vient. La boue s’y détrempe contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la patience opiniâtre des paysans s’y est émoussée comme le fer des outils.

Quelques chênes rabougris s’élevant de place en place au-dessus des genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.

Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y poussent droits et forts. Les eaux de l’hiver ont charrié dans quelques replis de terrain assez d’humus pour donner la vie à des clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales s’accrochent aux branches voisines.

En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. Il s’était cru en retard et il était en avance de plus d’une heure.

Il s’assit sur un quartier de roche d’où il découvrait toute la lande, et il attendit.

Le temps était magnifique, l’air enflammé. Le soleil d’août dans toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des dernières pluies.

Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la campagne, pas un bourdonnement d’insecte, pas un frémissement de brise dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.

Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte de son coeur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à la bise de novembre.

Avec le malheur, l’expérience lui venait vite, et cette science cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les illusions.

Ce n’est que depuis qu’il avait entendu causer les paysans qu’il comprenait bien l’horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité brusquement des hauteurs sociales qu’il avait atteintes, il ne trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, criaient les autres. Il n’avait plus de condition sociale. Il était l’homme tombé, celui qui a été et qui n’est plus . . .

Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées? . . .

Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage de Marie-Anne et de Chanlouineau n’était pas si absurde qu’il l’avait jugée tout d’abord.

Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan sans éducation? . . . Par calcul? Non, puisqu’il repoussait une alliance dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre alors? . . . Peut-être ne voulait-il pas qu’il fût dit qu’il dût quelque chose à un gendre . . .

Maurice épuisait tout ce qu’il avait de pénétration à chercher le mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la lande, une femme apparut: Marie-Anne.

Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n’osa quitter l’ombre des arbres.

Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans surprise, qu’elle était tête nue, et qu’elle n’avait sur les épaules ni châle ni écharpe.

Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d’elle, et lui prit la main qu’il porta à ses lèvres.

Mais cette main qu’elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la retira doucement avec un geste si triste qu’il eût bien dû comprendre qu’il n’était plus d’espoir.

— Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n’ai pu soutenir l’idée de votre inquiétude . . . Je trahis en ce moment la confiance de mon père . . . il a été obligé de sortir, je me suis échappée . . . Et cependant je lui ai juré, il n’y a pas deux heures, que je ne vous reverrais jamais . . . Vous l’entendez: jamais.

Elle parlait vite, d’une voix brève, et Maurice était confondu de la fermeté de son accent.

Moins ému, il eût vu combien d’efforts ce calme apparent coûtait à cette jeune fille si vaillante. Il l’eût vu, à sa pâleur, à la contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu’elle avait vainement baignées d’eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la nuit.

— Si je suis venue, poursuivait-elle, c’est qu’il ne faut pas, pour votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu’il reste, au fond de votre coeur, l’ombre d’une pensée d’espérances . . . Tout est bien fini, c’est pour toujours que nous sommes séparés! . . . Les faibles seuls se révoltent contre une destinée qu’ils ne peuvent changer; résignons-nous . . . Je voulais vous voir une dernière fois et vous dire cela . . . Ayons du courage, Maurice . . . Partez, quittez Escorval, oubliez-moi . . .

— Vous oublier, Marie-Anne! s’écria le malheureux, vous oublier! . . .

Il chercha du regard le regard de son amie, et l’ayant rencontré, il ajouta d’une voix sourde:

— Vous m’oublierez donc, vous? . . .

— Moi je suis une femme, Maurice . . .

Mais il l’interrompit.

— Ah! ce n’est pas là ce que j’attendais, prononça-t-il. Pauvre fou! . . . Je m’étais dit que vous sauriez trouver dans votre coeur de ces accents auxquels le coeur d’un père ne saurait résister.

Elle rougit faiblement, hésita, et dit:

— Je me suis jetée aux pieds de mon père . . . il m’a repoussée.

Maurice fut anéanti, mais se remettant:

— C’est que vous n’avez pas su lui parler, s’écria-t-il avec une violence inouïe, mais je le saurai, moi! . . . Je lui donnerai de telles raisons qu’il faudra bien qu’il se rende. De quel droit son caprice briserait-il ma vie! . . . Je vous aime . . . de par mon amour vous êtes à moi, oui, plus à moi qu’à lui! . . . Je lui ferai entendre cela, vous verrez . . . Où est-il, où le rencontrer à cette heure? . . .

Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne l’arrêta par le bras.

— Restez, commanda-t-elle, restez! . . . Vous ne m’avez donc pas comprise, Maurice? . . . Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais mourir de sa résolution, je l’approuve . . . N’allez pas trouver mon père . . . Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, j’aurais l’affreux courage de refuser le mien! . . .

Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l’éclaira pas. Sa tête s’égara, et sans conscience de l’abominable injure qu’il adressait à cette femme tant aimée:

— Est-ce donc pour Chanlouineau, s’écria-t-il, que vous gardez votre consentement? . . . Il le croit, puisqu’il va disant partout que vous serez bientôt sa femme . . .

Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le regard dont elle accabla Maurice.

— Dois-je m’abaisser jusqu’à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer que si je soupçonne ce qu’ont pu projeter mon père et Chanlouineau, je n’ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu’il est des sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J’ai trouvé en moi assez de dévouement pour renoncer à l’homme que j’avais choisi . . . Je ne saurais me résoudre à en accepter un autre.

Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui de la sublime expression du visage de Marie-Anne.

La raison lui revenait, il sentait l’indignité de ses soupçons, il se faisait horreur pour avoir osé les exprimer.

— Oh! pardon! . . . balbutia-t-il, pardon! . . .

Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les réticences de Marie-Anne! . . .

Il cherchait une idée de salut; il crut l’avoir trouvée.

— Il faut fuir! s’écria-t-il, partir à l’instant, sans retourner la tête! . . . Avant la nuit nous aurons passé la frontière . . .

Les bras étendus, il s’avançait comme pour prendre possession de Marie-Anne, et l’entraîner, elle l’arrêta d’un seul regard.

— Fuir! . . . dit-elle d’un ton de reproche, fuir! . . . et c’est vous, Maurice, qui me conseillez cela. Quoi! . . . le malheur frappe à coups redoublés mon pauvre père, et j’ajouterais ce désespoir et cette honte à ses douleurs! . . . La solitude s’est faite autour de lui, ses amis l’ont abandonné, et moi, sa fille, je l’abandonnerais! . . . Ah! je serais, si j’agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce que j’ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être résolue au parti extrême que vous m’offrez . . . je serais sortie en plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n’est pas le monde que je crains, moi! . . . Mais si on fuit le château d’un père riche et heureux, on ne déserte pas la masure d’un père désespéré et misérable. Laissez-moi, Maurice, où m’attache l’honneur . . . Je saurai devenir paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez . . . je n’ai pas trop de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu’on ne saurait être complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli . . .

Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit tourner la tête.

A dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son fusil de chasse.

X

Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la première nuit de sa Restauration, ainsi qu’il disait.

Si inaccessible qu’il se prétendît aux émotions qui agitent les gens du commun, les scènes de la journée l’avaient profondément remué.

Il n’avait pu se défendre de plus d’un retour vers le passé, lui qui cependant s’était fait une loi de ne jamais réfléchir.

Tant qu’il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s’abandonna sans contrainte à l’excès de sa joie.

Elle était immense et tenait presque du délire.

Seul, il eût pu dire, mais il s’en fût bien gardé, quel prodigieux service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.

Ce malheureux qu’il payait de la plus noire ingratitude, cet homme probe jusqu’à l’héroïsme qu’il avait traité comme un valet infidèle, venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.

Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l’abri d’une misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il redoutait . . .

Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.

— Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on n’en connaît pas le nombre.

Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des successions de la duchesse et de lord Holland, n’avaient pas été légués au duc.

Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa guise du capital et des immenses revenus . . . mais tout appartenait à son fils, à son fils seul.

Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, pas de quoi vivre, strictement parlant.

Certes, jamais Martial n’avait dit un mot qui put donner à soupçonner qu’il avait l’intention de s’emparer de l’administration de ses biens, mais ce mot, il pouvait le dire . . .

N’y avait-il pas lieu de croire qu’il le dirait fatalement quelque jour, tôt ou tard? . . .

Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l’entendre, s’avouant, à part soi, qu’à la place de son fils il l’eût dit depuis longtemps.

Rien qu’en songeant à cette éventualité, il frémissait.

Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui faudrait baser ses dépenses.

Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables . . .

— Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement . . . Que Martial se marie, que l’ambition le prenne, qu’il soit mal conseillé . . . c’en est fait.

Lorsqu’il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire dans ses yeux quantité de pensées qui n’y étaient pas. Et selon qu’il le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou s’effrayait davantage.

Parfois il mettait les choses au pis.

— Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute sa fortune, et me voilà sans pain . . .

Cette continuelle appréhension d’un homme qui jugeait les sentiments des autres sur les siens, n’était-elle pas un épouvantable châtiment?

Ah! . . . ils n’eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.

Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.

— Que suis-je? s’écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains d’un enfant. J’appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis de tout, c’est qu’il le veut bien; il me fait l’aumône de mon luxe et de ma grande existence . . . Mais je dépens d’un moment de colère, de moins que cela, d’un caprice . . .

Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer son fils.

Il le haïssait.

Il lui enviait passionnément tous les avantages qu’il lui voyait, ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son intelligence, qu’on disait supérieure.

On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des pères! . . .

Enfin, cela était ainsi! . . .

Seulement, rien n’apparut à la surface de ces misères intérieures, et Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s’il surprit le secret de son père, il n’en laissa rien voir et n’en abusa pas.

Ils étaient parfaits l’un pour l’autre, le duc bon jusqu’à la plus extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations n’étaient pas celles d’un père et d’un fils, l’un craignant toujours de déplaire, l’autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur un pied d’égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n’ayant même pas l’un pour l’autre de ces secrets que commande la pudeur de la famille . . .

Eh bien! c’est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.

Propriétaire de Sairmeuse, d’une terre de plus d’un million, le duc échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté! . . .

Aussi que de projets en cette nuit! . . .

Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l’ami du roi; n’avait-il pas le droit d’aspirer à tout?

Lui qui avait épuisé jusqu’au dégoût, jusqu’à la nausée tous les plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter les délices du pouvoir qu’il ne connaissait pas . . .

Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.

Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.

En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n’avait pas contenté sa curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.

Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de son enfance lui revenaient en foule.

Lacheneur n’avait-il pas tout respecté! . . . Le duc retrouvait toutes choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu’il les avait quittées.

Lorsqu’il eut tout vu:

— Décidément, marquis, s’écria-t-il, ce Lacheneur n’est pas un aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner beaucoup, en faveur du soin qu’il a pris de notre maison en notre absence . . .

Martial resta sérieux.

— Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par une belle et large indemnité.

Ce mot fit bondir le duc.

— Une indemnité! . . . s’écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien! et mes revenus? . . . N’ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir le chevalier de La Livandière? . . .

— Le chevalier n’est qu’un sot! . . . déclara Martial. Il a oublié que Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu’il est de notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille francs . . . ce sera d’ailleurs d’une bonne politique en l’état des esprits, et Sa Majesté vous en saura gré . . .

Politique . . . état des esprits . . . Sa Majesté . . . On eût obtenu bien des choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.

— Jarnibieu! . . . s’écria-t-il, cent mille livres! . . . comme vous y allez! . . . Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune! . . . Cependant, si c’est bien votre avis . . .

— Eh! . . . monsieur, ma fortune n’est-elle pas la vôtre! . . . Oui, je vous ai bien dit mon opinion. C’est à ce point que, si vous le permettez, je verrai Lacheneur moi-même et je m’arrangerai de façon à ne pas blesser sa fierté. C’est un dévouement qu’il nous faut conserver . . .

Le duc ouvrait des yeux immenses.

— La fierté de Lacheneur! . . . murmura-t-il. Un dévouement à conserver . . . Que me chantez-vous là? . . . D’où vous vient cet intérêt extraordinaire? . . .

Il s’interrompit, éclairé par un rapide souvenir.

— J’y suis! reprit-il; j’y suis! . . . Il a une jolie fille, ce Lacheneur . . .

Martial sourit sans répondre.

— Oui, jolie comme un coeur, poursuivit le duc, mais cent mille livres . . . jarnibieu! . . . c’est une somme cela! . . . Enfin, si vous y tenez . . .

C’est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se mit en route, armé d’un fusil qu’il avait trouvé dans une des salles du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.

Le premier paysan qu’il rencontra lui indiqua le chemin de la masure qu’habitait désormais M. Lacheneur . . .

— Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois de sapins sur votre gauche, traversez-le . . .

Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il s’approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d’Escorval, et obéissant à une inspiration de colère, il s’arrêta, laissant tomber lourdement à terre la crosse de son fusil.

XI

Aux heures décisives de la vie, quand l’avenir tout entier dépend d’une parole ou d’un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent traverser l’esprit dans l’espace de temps que brille un éclair.

A la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première idée de Maurice d’Escorval fut celle-ci:

— Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il écoutés, qu’a-t-il entendu? . . .

Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.

La pensée de Marie-Anne l’arrêta.

Il entrevit les résultats possibles, probables même, d’une querelle née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu’en fût l’issue, perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, par son fait, la fable du pays, montrée au doigt . . . et il eut assez de puissance sur soi pour maîtriser sa colère.

Tout cela ne dura pas la moitié d’une seconde.

Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers Martial:

— Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d’une voix affreusement altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin . . .

L’expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin» bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d’étranger était la plus sanglante injure qu’on jetait alors à la face des anciens émigrés revenus avec les armées alliées.

Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose insolemment nonchalente.

Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et répondit:

— C’est vrai . . . je me suis égaré.

Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient laisser l’ombre d’un doute. Si l’un restait ramassé sur lui-même, comme pour bondir en avant, l’autre serrait le double canon de son fusil, tout prêt à se défendre . . .

Le silence de près d’une minute qui suivit, fut menaçant comme ce calme profond qui précède l’orage . . . Martial à la fin le rompit:

— Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur netteté, reprit-il d’un ton léger, voici plus d’une heure que je cherche la maison où s’est retiré M. Lacheneur . . .

— Ah! . . .

-Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.

D’après ce qu’il savait, Maurice crut deviner qu’il s’agissait de quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.

— Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l’abbé Midon . . .

Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. Il venait de se jurer qu’il resterait calme quand même, et il était de force à se tenir parole.

— Si ces relations, ce qu’à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais rompues, croyez, monsieur d’Escorval, qu’il n’y aura pas de notre faute . . .

— Ce n’est pas ce qu’on prétend.

— Qui, on . . .?

— Tout le pays.

— Ah! . . . Et que dit-il? . . .

— La vérité . . . Il est de ces offenses qu’un homme d’honneur ne saurait oublier ni pardonner.

Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d’un air grave.

— Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. Permettez-moi d’espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous, et que son ressentiment — juste, j’en conviens — tombera devant . . . — il hésitait — devant des explications loyales.

Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce possible! . . .

Martial profita de l’effet produit pour s’avancer vers Marie-Anne et s’adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice pour rien.

— Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n’en doutez pas . . . Les Sairmeuse ne sont pas ingrats . . . A qui fera-t-on entendre que nous ayons pu offenser volontairement un . . . ami dévoué de notre famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel que le vôtre sont faits pour s’estimer. J’avoue que, dans la scène d’hier, M. de Sairmeuse n’a pas eu le beau rôle, mais ma démarche d’aujourd’hui prouve ses regrets . . .

Certes, ce n’était plus là le ton cavalier qu’avait pris Martial quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place de l’église.

Il s’était découvert, il restait à demi-incliné, et il s’exprimait d’un ton de respect profond, comme s’il eût eu devant lui une fière duchesse, et non l’humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.

Etait-ce simplement une manoeuvre de roué? Subissait-il, sans trop s’en rendre compte, l’ascendant de cette jeune fille si étrange? . . . C’était l’un et l’autre. Mais il lui eût été difficile de dire où cessait le voulu et où commençait l’involontaire.

Cependant il continuait:

— Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert . . . L’exil, loin de la France, est lourd à porter! . . . Mais si les chagrins et les déceptions ont aigri son caractère, ils n’ont pas changé son coeur. Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que j’ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l’avouer? le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d’un enfant . . . Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis vingt ans . . . On l’a abusé par des rodomontades ridicules . . . Enfin, nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur avaient trouvé le secret d’indisposer mon père contre lui . . .

On eût juré qu’il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, tant l’expression de son visage, son regard, son geste, étaient d’accord avec ses paroles.

Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu’il mentait et mentait impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que donna le commerce de la «haute société,» et qu’il ignorait, lui . . .

Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie? . . .

— Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j’ai souffert hier, dans cette petite salle du presbytère? . . . Non, je ne me rappelle pas, en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l’héroïsme de M. Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, sans faste, il se dépouillait volontairement d’une fortune . . . et on le rudoyait. Cet excès d’injustice me faisait horreur. Et si je n’ai pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c’est que la contradiction irrite mon père jusqu’à la folie . . . Mais à quoi bon protester? . . . Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus puissant que toutes mes paroles. Vous n’étiez pas hors du village, que déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J’ai eu tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, et obtenez qu’il oublie . . . »

Marie-Anne, plus rouge qu’une pivoine, baissait les yeux, horriblement embarrassée.

— Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père . . .

— Oh! . . . ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. Lacheneur qu’il accepte les justes réparations qui lui sont dues . . . et il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause . . . Qui donc résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants . . .

Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre les projets de Martial. Cet homme, qu’il haïssait déjà mortellement, osait parler d’amour à Marie-Anne devant lui, Maurice . . . C’est-à-dire que, depuis une heure, il le bafouait et l’outrageait; il se jouait abominablement de sa simplicité.

La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son cerveau.

Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança plutôt à dix pas, en s’écriant:

— Ah! c’est trop d’impudence à la fin, marquis de Sairmeuse! . . .

L’attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. La violence du choc l’avait fait tomber un genou en terre; sans se relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.

Ce n’était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, qu’il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher du bout du doigt.

Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne l’attendait, la souhaitait même depuis un moment.

Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle était femme et n’avait pu se méprendre à l’accent du jeune marquis de Sairmeuse.

Il était évident qu’il «lui faisait la cour.» Et avec quelles intentions! . . . il n’était que trop aisé de le deviner.

Son trouble, pendant que le marquis parlait d’une voix de plus en plus tendre, venait de la stupeur et de l’indignation qu’elle ressentait d’une si prodigieuse audace.

Comment, après cela, n’eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!

Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à s’entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.

Le devoir de Maurice n’était-il pas de la défendre quand on l’insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la flétrissante galanterie d’un libertin? Elle eût rougi, elle qui était l’énergie même, d’aimer un être faible et pusillanime.

Mais toute intervention était inutile.

Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois qu’elle éclaire.

Maurice comprit qu’il est de ces injures qu’on ne doit pas paraître soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les adresse.

Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C’était affaire à lui d’expliquer les motifs de son agression.

Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une si puissante réaction, qu’il recouvra, comme par magie, tout son sang-froid et le libre exercice de ses facultés.

— Oui, reprit-il d’un ton de défi, c’est assez d’hypocrisie, monsieur! . . . Oser parler de réparations après le traitement que vous et les vôtres lui avez infligé, c’est ajouter à l’affront une humiliation préméditée . . . et je ne le souffrirai pas.

Martial avait désarmé son fusil; il s’était relevé, et il époussetait le genou de son pantalon, où s’étaient attachés quelques grains de sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.

Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait la véritable cause de son emportement, mais que lui importait! . . . S’il s’avouait, qu’emporté par l’étrange impression que produisait sur lui Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n’en était pas absolument mécontent.

Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu’il s’imaginait avoir eue jusqu’à ce moment.

— Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l’espère . . .

— Vous me l’avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien n’est si facile que de me rencontrer . . . Le premier paysan venu vous indiquera la maison du baron d’Escorval.

— Eh bien! . . . monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux de mes amis . . .

— Oh! . . . quand il vous plairai . . .

— Naturellement . . . Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel mandat vous vous improvisez juge de l’honneur de M. Lacheneur, et prétendez le défendre quand on ne l’attaque pas . . . Quels sont vos droits?

Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu’il avait entendu au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.

— Mes droits, répondit-il, sont ceux de l’amitié . . . Si je vous dis que vos démarches sont inutiles, c’est que je sais que M. Lacheneur n’acceptera rien de vous . . . non, rien, sous quelque forme que vous déguisiez l’aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour faire taire votre conscience . . . Il prétend garder son affront qui est son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l’abaisser, messieurs de Sairmeuse! . . . vous l’avez élevé à mille pieds de votre fausse grandeur . . . Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j’écrase, moi, du talon, cette motte de sable . . . Lui, recevoir quelque chose de vous . . . allons donc! . . . Sachez que tous vos millions ne vous donneront jamais un plaisir qui approche de l’ineffable jouissance qu’il ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: «Ces gens-là me doivent tout!»

Sa parole enflammée avait une telle puissance d’émotion, que Marie-Anne ne sut pas résister à l’inspiration qu’elle eut de lui serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.

— Mais j’ai d’autres droits encore, poursuivit Maurice . . . Mon père a eu hier l’honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa fille . . .

— Et je l’ai refusée! . . . cria une voix terrible.

Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même mouvement de surprise et d’effroi.

M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.

— Oui, je l’ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas que ma fille irait jamais contre mes volontés . . . Que m’avez-vous juré ce matin, Marie-Anne? . . . Est-ce bien vous . . . vous, qui donnez des rendez-vous aux galants dans les bois! . . . Rentrez à la maison, à l’instant . . .

— Mon père . . .

— Rentrez! . . . insista-t-il en jurant, rentrez, je l’ordonne.

Elle obéit et s’éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où se lisait un adieu qu’elle croyait devoir être éternel.

Dès qu’elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant Maurice, les bras croisés:

— Quant à vous, monsieur d’Escorval, dit-il rudement, j’espère ne plus vous reprendre à rôder autour de ma fille . . .

— Je vous jure, monsieur . . .

— Oh! . . . pas de serments. C’est une mauvaise action que de détourner une jeune fille de son devoir, qui est l’obéissance . . . Vous venez de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la mienne . . .

Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur l’interrompit.

— Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.

Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque jusqu’au sentier qui traversait le bois de la Rèche.

Ce fut l’affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui dire à l’oreille, et de son ton amical d’autrefois:

— Mais allez-vous-en donc, petit malheureux! . . . voulez-vous rendre toutes mes précautions inutiles! . . .

Il suivit de l’oeil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette scène, stupéfié de ce qu’il venait d’entendre, et c’est seulement quand il le vit hors de la portée de la voix qu’il revint à Martial.

— Puisque j’ai l’honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous cherchent partout . . . C’est de la part de M. le duc qui vous attend pour se rendre au château de Courtomieu.

Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:

— Et nous, en route! . . .

Mais Martial l’arrêta d’un geste.

— Je suis bien surpris qu’on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où il m’a envoyé . . . J’allais chez vous, monsieur, et de sa part . . .

— Chez moi? . . .

— Chez vous, oui, monsieur, et je m’y rendais pour vous porter l’expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le curé Midon . . .

Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un rare bonheur d’expression, se mit à répéter au père l’histoire qu’il venait de conter à la fille.

A l’entendre, son père et lui étaient désespérés . . . Se pouvait-il que M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire . . . Pourquoi s’était-il retiré si précipitamment? . . . Le duc de Sairmeuse tenait à sa disposition telle somme qu’il lui plairait de fixer, soixante, cent mille francs, davantage même . . .

Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut fini, il répondit respectueusement mais froidement qu’il réfléchirait.

Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.

— Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.

Mais M. Lacheneur haussa les épaules.

— Comme cela, fit-il, tu crois que c’est à moi qu’on offre tout cet argent?

— Dame! . . . j’ai des oreilles . . .

— Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu’elles entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il voudrait en faire sa maîtresse . . .

Chanlouineau s’arrêta court, l’oeil flamboyant, les poings crispés.

— Saint bon Dieu! . . . s’écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à vous, corps et âme . . . et pour tout ce que vous voudrez.

XII

— Non, décidément, je n’ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté! . . . Ah! sa beauté est divine! . . .

Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à M. Lacheneur.

Au risque de s’égarer, il avait pris au plus court, et il s’en allait à travers champs, se servant de son fusil comme d’une perche pour sauter les fossés.

Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à se représenter Marie-Anne telle qu’il venait de la voir, palpitante et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se redressant superbe de fierté.

— Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses deux grands yeux noirs pendant qu’elle regardait ce petit imbécile d’Escorval! . . . Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne fut-ce qu’une minute! . . . Comment ce garçon ne serait-il pas fou d’elle! . . .

Lui-même l’aimait, sans vouloir encore se l’avouer. Cependant, quel nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui frémissaient en lui.

— Ah! . . . n’importe, s’écria-t-il, je la veux . . . Oui, je la veux et je l’aurai.

En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique de l’entreprise, avec la sagacité d’une expérience souvent mise à l’épreuve.

Son début, force lui était d’en convenir, n’avait été ni heureux ni adroit.

— C’est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école . . . Comment, moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des réalités! . . .

Il est sûr que l’épreuve qu’il venait de tenter était faite pour porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que froidement ses avances et l’offre d’une véritable fortune.

En outre, il se rappelait l’oeil terrible de Chanlouineau.

— Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un signe de Marie-Anne, il m’eût écrasé comme un oeuf, sans souci de mes aïeux. Ah ça! l’aimerait-il aussi lui? . . . Nous serions trois poursuivants en ce cas.

Mais plus l’aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus elle irritait sa passion.

— Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de Sairmeuse? . . . Je l’apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j’ai produite. Je me montrerai aussi timide que j’ai été hardi, et ce sera bien le diable si elle n’est pas touchée et flattée de ce triomphe de sa beauté. Reste le d’Escorval.

C’était là que le bât blessait Martial, ainsi qu’il se le répétait en ce langage trivial qu’on emploie vis-à-vis de soi.

Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.

Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour Chanlouineau? . . . Et encore dans quel but? . . .

— En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de demander compte à ce petit d’Escorval de son insolence. Digérer un affront en silence . . . c’est dur. Puis, il est brave, c’est incontestable; peut-être s’avisera-t-il de venir me provoquer de nouveau. Que faire en ce cas? . . . Il est d’assez bonne noblesse pour que je n’aie aucune satisfaction à lui refuser. D’un autre côté, si j’avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais . . . Ah! je donnerais bonne chose en échange d’un petit expédient pour le forcer à quitter le pays.

Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait à l’avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas précipités derrière lui.

Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des signes, il s’arrêta.

C’était Chupin et un de ses fils.

Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s’était faufilé parmi les gens chargés d’aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir indispensable.

— Ah! monsieur le marquis, s’écria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c’est M. le duc . . .

— Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.

Mais Chupin n’était pus susceptible, et si fâcheux que fût l’accueil, il ne s’en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près pour être entendu.

Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. Lacheneur.

Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu’un autre? Avait-il deviné quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse? . . .

A l’entendre, Lacheneur — il ne disait plus: Monsieur — n’était définitivement qu’un scélérat, la restitution de Sairmeuse n’était qu’une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, puisqu’il mariait sa fille Marie-Anne.

Si le vieux maraudeur n’avait que des soupçons, Martial les changea en certitude par sa vivacité à demander:

— Comment, Mlle Lacheneur va se marier.

— Oui, monsieur le marquis.

— Et avec qui? . . .

— Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu’il avait manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la mènerait pas à la mairie . . . Oh non! . . . quoique ce soit une belle fille.

— Est-ce positif ce que vous dites là? . . .

— A ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et qu’on va publier les bans . . .

Et se retournant vers son fils:

— Pas vrai . . . garçon? demanda-t-il.

— Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n’avait ouï rien de pareil.

Martial se tut, honteux peut-être de s’être laissé prendre aux amorces de ce vieux, mais satisfait d’être averti de cette circonstance si importante.

Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, eût-il refusé sa fille à Maurice d’Escorval qu’elle aimait, pour la donner à un paysan? . . .

Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à Sairmeuse. Un singulier spectacle l’y attendait. Dans le grand espace sablé qui s’étendait entre le parterre et le perron du château, se trouvaient amoncelés toutes sortes d’effets d’habillement, du linge, de la vaisselle, des meubles . . . On eût dit un déménagement. Une demi-douzaine d’hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.

Martial ne comprit pas tout d’abord. Il s’avança donc vers son père, et après l’avoir respectueusement salué:

— Qu’est-ce que cela? . . . demanda-t-il.

M. de Sairmeuse éclata de rire.

— Comment, vous ne devinez pas? . . . fit-il. C’est cependant bien simple. Qu’un maître légitime, à son retour, couche dans les draps d’un usurpateur, c’est charmant pour une première nuit, pour une seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait que j’étais chez lui, et ça m’assassinait. J’ai donc fait rassembler et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n’est pas de l’ancien mobilier du château . . . On va charger le tout sur une charrette et le lui porter . . .

Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d’être arrivé si à point. Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.

— Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.

— Hein! . . . pourquoi? Qui m’en empêcherait, je vous prie?

— Personne assurément . . . Mais vous réfléchirez qu’un homme qui ne s’est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards . . .

Le duc parut abasourdi.

— Des égards! . . . s’écria-t-il, ce maraud a droit à des égards! . . . Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c’est-à-dire vous lui donnez — car il n’est que juste que vous fassiez la guerre à vos dépens — vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se tient pas pour content, il lui faut encore des égards! . . . Accordez-lui en, vous qui en tenez pour sa fille . . . moi je ferai ce que j’ai résolu . . .

— Eh bien! . . . moi, monsieur, j’y regarderais à deux fois, à votre place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c’est très-bien. Mais où en est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il revenait sur sa parole? . . . Où sont vos titres de propriété? . . .

M. de Sairmeuse devint vert.

— Jarnibieu! s’écria-t-il, je n’avais pas pensé à cela . . . Holà! vous autres, qu’on me rentre toute cette dépouille, et promptement! . . .

Et comme on lui obéissait:

— Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à Courtomieu, d’où on nous a déjà envoyé chercher deux fois . . . Il s’agit d’une affaire d’une importance extrême.

XIII

Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus magnifique habitation de l’arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse s’enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et ses eaux jaillissantes.

On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, très-laide, et qui gâtait absolument l’harmonie du paysage. Elle avait cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu’il disait, et, pour cette raison, il la considérait comme un chef-d’oeuvre.

Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.

Cette rêverie, le marquis pensait bien l’avoir causée.

— Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat de mon adroite manoeuvre! . . . Tant que la restitution de Sairmeuse ne sera pas légalisée, j’obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai . . . oui, tout. Et s’il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa table.

Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur le sable.

Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au cocher de marcher au pas:

— Maintenant, dit-il a son fils, causons! . . . Vous êtes décidément amoureux de cette petite Lacheneur? . . .

Martial ne put s’empêcher de tressaillir.

— Oh! . . . amoureux, fit-il d’un ton léger, ce serait peut-être beaucoup dire. Mettons qu’elle m’inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.

Le duc regardait son fils d’un air narquois.

— En vérité, vous me ravissez! . . . s’écria-t-il. Je craignais que cette amourette ne dérangeât, au moins pour l’instant, certains plans que j’ai conçus . . . J’ai des vues sur vous, marquis! . . .

— Diable! . . .

— Oui, j’ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en détail . . . Je me borne pour aujourd’hui à vous recommander d’examiner Mlle Blanche de Courtomieu.

Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis un moment le souvenir de Marie-Anne s’effaçait sous l’image radieuse de Blanche.

— Mais avant d’arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père . . . Il est fort de mes amis et je le sais par coeur. Vous avez entendu des faquins me reprocher ce qu’ils appelaient mes préjugés, n’est-ce pas? Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu’un insigne jacobin.

— Oh! . . . mon père . . .

— Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l’eût tenu, lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement — car il y a un seulement — les principes que j’affiche hautement, il les tient enfermés dans sa tabatière . . . et fiez-vous à lui pour ne l’ouvrir qu’au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses opinions, en ce sens qu’il a été forcé de les cacher assez souvent. Il les a cachées sous le Consulat, d’abord, quand il revint d’émigration. Il les dissimula plus courageusement encore sous l’Empire . . . car il a été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis . . . Mais, chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.

C’est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses meilleurs amis.

— L’histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l’histoire de ses mariages . . . Je dis: «ses,» parce qu’il s’est marié un certain nombre de fois . . . avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une Cissé-Blossac . . . c’est celle qui a le plus duré; elle est morte vers 1809. A chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité de terres ou des rentes. Si bien qu’à cette heure, il est aussi riche que vous, marquis, et qu’il a des influences secrètes dans tous les camps . . . Mais, Jarnibieu! j’oubliais un détail: il flaire, m’a-t-on dit, l’influence du clergé, et il est devenu d’une haute piété.

Il s’interrompit, la voiture venait de s’arrêter dans la cour d’honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu’il ne prodiguait pas.

C’était bien l’homme du portrait.

Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu portait une lévite infinie et des souliers à boucle d’or. La tête qui surmontait cette immense charpente était remarquablement petite — signe de race — couronnée de rares cheveux plats et noirs — il les teignait — et éclairée par de gros yeux ronds et sans chaleur.

La morgue qui sied au gentilhomme et l’humilité qui convient au chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant combat.

Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non sans les combler de compliments débités d’une petite voix de tête, qui étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons de flûte sortant des flancs d’un ophicléide.

— Enfin, vous voici . . . répétait-il; nous vous attendions pour délibérer . . . c’est très-grave . . . très-délicat aussi. Il s’agit de rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de la Révolution, attend de larges compensations . . . Enfin, tous nos amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, transformé en chambre du conseil . . .

Martial frémit à l’idée de tout ce qu’il allait être obligé d’entendre de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui revenant à propos:

— N’aurons-nous donc pas l’honneur, demanda-t-il, de présenter nos respects à Mlle de Courtomieu? . . .

— Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, répondit le marquis de Courtomieu d’un ton distrait . . . à moins qu’elles ne soient au jardin . . .

Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et le marquis.

Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon . . . mais il était vide.

— C’est bien, dit-il, je sais où est le jardin.

Mais c’est en vain qu’il le parcourut en tout sens, ce jardin: personne.

Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l’ennemi, quand, à travers le feuillage d’un berceau de jasmin, il crut distinguer comme une robe blanche.

Il s’avança doucement, et son coeur battit, quand il reconnut qu’il avait bien vu.

Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d’une vieille dame, et elle lui lisait à demi-voix une lettre.

Il fallait qu’elle fût bien préoccupée, pour n’avoir pas entendu le sable crier sous les bottes de Martial.

Il était à dix pas d’elle, si près qu’il distinguait, par une éclaircie des jasmins, jusqu’à l’ombre de ses longs cils.

Il s’arrêta, retenant son haleine, s’abandonnant à une délicieuse extase.

— Ah! . . . elle est bien belle, pensait-il, elle aussi! . . .

Belle, non! . . . Mais jolie à ravir l’imagination. En elle, tout souriait au désir, ses grands yeux d’un bleu velouté et ses lèvres entr’ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque s’échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se jouant, semblait allumer des étincelles.

Peut-être l’eût-on souhaitée un peu plus grande . . . Mais elle avait le charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles d’une enfant.

Hélas! . . . ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les apparences du marquis de Courtomieu.

Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d’âme d’un vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité de fille unique d’un grand seigneur archi-millionnaire, on l’avait entourée de tant d’adulations! Le poison de la flatterie avait flétri en leur germe toutes ses bonnes qualités.

Elle n’avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible qu’aux jouissances de la vanité ou de l’ambition satisfaites. Elle pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d’un amoureux . . .

Si elle avait daigné remarquer Martial — car elle l’avait remarqué — c’est que son père lui avait dit que ce jeune homme emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, elle avait prononcé un «c’est bien, nous verrons!» à faire fuir un prétendant à mille lieues . . .

Cependant, Martial, craignant d’être surpris, s’avança et Mlle Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée . . .

Lui s’inclina bien bas, et d’une voix amicalement respectueuse:

— M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l’imprudence de m’apprendre où j’aurais l’honneur de vous rencontrer, je ne me suis plus senti le courage d’affronter des discussions graves . . . seulement . . .

Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:

— Seulement, je suis peut-être indiscret?

— Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que je viens de lire m’ait profondément émue . . . elle m’est adressée par une pauvre enfant à qui je m’intéressais, que j’envoyais chercher, parfois, quand je m’ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.

Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses impressions.

Il savait rester riant avec l’angoisse au coeur, grave quand le fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.

Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de Courtomieu, son oeil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris des autres, son oeil si clair se voila.

— Elles se connaissent! . . . pensa-t-il.

L’idée d’un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes sortes de pudeurs inconnues.

La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche l’avait aperçu.

— Qu’est-ce que cela signifie? . . . se dit-elle, toute inquiète.

Cependant, c’est avec le naturel parfait de l’innocence qu’elle poursuivit:

— Au fait, vous devez l’avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?

— Je l’ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.

— N’est-ce pas, qu’elle est remarquablement belle, et d’une beauté tout étrange, et qui surprend?

Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette faute.

— Oui, elle est très-belle, dit-il.

Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c’est avec un air d’hypocrite compassion qu’elle ajouta:

— Pauvre fille! . . . que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à bêcher la terre.

— Oh! . . . vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours Lacheneur de la gêne.

— Soit . . . je comprends cela . . . mais cherchera-t-il aussi un mari pour Marie-Anne?

— Elle en a un tout trouvé, mademoiselle . . . J’ai ouï dire qu’elle va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain Chanlouineau.

La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait à un interrogatoire en règle, et il ne s’en apercevait pas. Elle éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui concernait Mlle Lacheneur.

— Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c’est là le parti qu’elle avait rêvé? . . . Enfin! . . . Dieu veuille qu’elle soit heureuse; nul plus que nous ne le souhaite, car nous l’aimons beaucoup, ici . . . oui, beaucoup. N’est-ce pas, tante Médie?

Tante Médie, c’était la vieille demoiselle assise près de Mlle Blanche.

— Oui, beaucoup, répondit-elle.

Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer chèrement son pain; elle l’avait dressée à jouer le rôle d’écho.

— Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c’est que je vois brisées des relations qui m’étaient chères . . . Mais écoutez plutôt ce que Marie-Anne m’écrit.

Elle retira de sa ceinture, où elle l’avait passée, la lettre de Mlle Lacheneur, et lut:

«Ma chère Blanche,

«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons été punis . . . Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure tout est consommé . . . Celle que vous appeliez votre amie n’est plus qu’une pauvre paysanne, comme sa mère . . . »

Le plus subtil observateur eût été pris à l’émotion de Mlle Blanche. On eût juré qu’elle avait mille peines à retenir ses larmes . . . peut-être même en tremblait-il quelqu’une entre ses longs cils.

La vérité est qu’elle ne songeait qu’à épier sur la figure de Martial quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu’il était en garde, il restait de marbre.

Elle continua:

«Je mentirais si je disais que je n’ai pas souffert de ce brusque changement . . . Mais j’ai du courage, je saurai me résigner. J’aurai, je l’espère, la force d’oublier, car il faut que j’oublie! . . . Le souvenir des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères présentes . . . »

Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.

— Vous l’entendez, monsieur le marquis, dit-elle . . . concevez-vous cette fierté? Et on nous accuse d’orgueil, nous autres filles de la noblesse!

Martial ne répondit pas. L’altération de sa voix l’eût trahi, il le sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s’il lui eût été donné de lire les dernières lignes de la lettre.

«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n’éprouve aucune honte à vous demander de m’aider. Je travaille fort joliment, comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies si je connaissais plus de monde . . . Je passerai aujourd’hui même à Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»

Mais Mlle de Courtomieu s’était bien gardée de parler de cette requête si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n’avait pas réussi: tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.

Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus élevé.

C’était la discussion de l’Adresse au roi, qui s’agitait furieusement dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s’arrêta.

— J’abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être là-haut.

— Certes non! répondit-il en riant. Qu’y ferais-je? Le rôle des hommes d’action ne commence qu’après que les orateurs sont enroués . . .

Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle reconnaissait, pensait-elle, l’homme qui, selon son père, devait aller si loin.

Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la grosse cloche qui annonçait les visiteurs.

Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:

— Ah! . . . n’importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se dit là-haut . . . Si je le demande à mon père, il se moquera de ma curiosité . . . Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à la conférence, vous me diriez tout . . .

Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse s’inclina et obéit.

— Elle me congédie, se disait-il en montant l’escalier, rien n’est plus clair, et même, elle n’y met pas de façons . . . Mais pourquoi diable me congédie-t-elle?

Pourquoi? . . . C’est qu’un seul coup à la cloche annonçait une visite pour Mlle Blanche, qu’elle attendait «son amie,» et qu’elle ne voulait à aucun prix d’une rencontre de Martial et de Marie-Anne.

Elle n’aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la déchiraient . . . Telle était la logique de son caractère.

Ses pressentiments d’ailleurs ne l’avaient pas trompée. C’était bien Mlle Lacheneur qui l’attendait au salon.

La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu’elle subissait depuis deux jours.

Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» était aussi calme et aussi naturelle qu’autrefois quand elle la priait de venir passer une après-midi à Sairmeuse.

Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s’embrassèrent, les rôles furent-ils intervertis.

C’était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui sanglota.

Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu’à l’occasion favorable qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le trouble de Martial.

— Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité! . . .

Si loyale était Marie-Anne, qu’elle ne voulut pas laisser peser cette accusation sur l’homme qui avait si cruellement traité son père.

— Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.

Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l’eût mordue.

— Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? dit-elle.

— Oui.

— Serait-il allé chez vous? . . .

— Il y allait . . . quand il m’a rencontrée, dans les bois de la Rèche . . .

Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir de l’impertinente galanterie de Martial.

La sotte expérience de Mlle Blanche — elle était terriblement expérimentée, cette fille qui sortait du couvent — se méprit à ce trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se retira, elle eut la force de l’embrasser avec toutes les marques de l’affection la plus vive. Mais elle suffoquait.

— Quoi! . . . pensait-elle, pour une fois qu’ils se sont rencontrés, ils ont gardé l’un de l’autre une impression si profonde! . . . S’aimeraient-ils donc déjà? . . .

XIV

Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu’il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l’eût probablement un peu étonnée.

Il l’eût, à coup sûr, stupéfiée, s’il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions.

C’est qu’il n’avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.

Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d’une discussion enragée, ses impressions furent celles d’un homme à jeun arrivant au dessert d’un déjeuner d’ivrognes. L’échauffement des autres redoubla son sang-froid.

Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de Courtomieu.

Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir . . . ils voulaient tout.

Il n’en était pas un dont le pur dévouement n’exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C’est à peine si les modestes déclaraient se contenter d’une recette générale, d’une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général.

De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l’oeil, les voix s’enrouaient, et le marquis, qu’on avait nommé président, s’épuisait à répéter:

— Du calme, messieurs, du calme! . . . Un peu de modération, de grâce! . . .

— Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand’peine une violente envie de rire; fous à lier! . . .

Mais il n’eut pas à rendre compte de cette séance, qu’interrompit par bonheur l’annonce du dîner.

Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger.

Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages!

Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n’était d’aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu’à eux tous ils étaient à peine aussi riches.

Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés.

Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.

L’esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse . . . elle décida qu’il serait son mari.

Elle eût eu quelques jours d’irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l’avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu’une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut . . .

De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l’inspiration d’un de ces amours étranges où le coeur n’est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.

Que la femme dont l’ombre d’une réalité n’a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre.

Qu’elle fût vaincue dans cette lutte qu’elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n’était pas sûre, c’est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.

On lui avait tant dit, tant répété, qu’il s’estimerait heureux entre tous l’homme qu’elle daignerait choisir!

Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père! . . .

— D’ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?

«— Plus jolie! . . . murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce que n’a pas cette rivale: la naissance, l’esprit, le génie de la coquetterie! . . . »

Elle se sentait, en effet, assez d’habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial! . . .

Quant à garder ce caractère, s’il lui déplaisait, après le mariage, c’était une autre affaire! . . .

Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.

Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés.

D’une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N’était-elle pas la plus riche héritière que l’on sût à dix lieues à la ronde? Il n’est pas de médisance capable d’entamer le prestige d’une dot d’un million comptant.

— Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes.

Martial, lui, s’abandonnait sans défiance au charme de cette situation.

Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l’enfant! . . .

Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l’une à l’autre s’enflammait de l’étrangeté du contraste.

Mlle Blanche l’avait fait placer près d’elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s’enflammait à mesure que se succédaient les services.

Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied . . .

Le nom de d’Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.

Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d’une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu’on fît les plus actives démarches pour obtenir l’exil du baron d’Escorval.

— La présence d’un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c’est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l’a couché sur ses listes, et qu’il est ici sous la surveillance de la haute police.

Ce discoureur avait dû au baron d’Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune.

On l’écoutait, mais on se taisait, l’hésitation se lisait dans tous les yeux.

Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu’il allait se trouver mal.

— Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.

C’est qu’un combat terrible se livrait dans l’âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.

Ne souhaitait-il pas, la veille, l’éloignement de Maurice?

Eh bien! . . . une occasion se présentait, telle qu’il était impossible d’en imaginer une meilleure! . . . Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s’expatrier peut-être pour toujours . . .

On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu’un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.

Il eut dix secondes d’angoisses affreuses . . . Mais l’honneur l’emporta.

Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique . . .

— M. d’Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d’eux comme un parfum d’honnêteté et de justice . . . Ayons le bon sens de respecter la considération qui l’environne.

Ainsi qu’il l’avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de Courtomieu. L’air froid et hautain qu’il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet.

— Evidemment, ce serait une faute! fut le cri général.

Martial s’était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.

— C’est bien! . . . ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.

Pris à l’improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:

— M. d’Escorval n’est pas de mes amis, dit-il, l’injustice m’a révolté, voilà tout.

Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu’il y avait là quelque chose. Cependant elle ajouta:

— Votre conduite n’en est que plus belle.

Mais ce n’était pas là l’avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention.

— Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je n’eusse point voulu prendre sur moi l’odieux de cette proposition, mais puisqu’elle était lancée . . .

— J’ai tenu à empêcher une sottise inutile!

— Sottise . . . inutile! . . . Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore? . . . Que répondriez-vous, si on vous disait qu’il trame quelque chose contre nous? . . .

— Je hausserais les épaules.

— Oui-dà! . . . Eh bien! . . . marquis, faites-moi le plaisir d’interroger Chupin.

XV

Il n’y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n’avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l’exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n’était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu’ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.

Les soupçons qu’il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes.

A l’heure même où il accusait le baron d’Escorval de «tramer quelque chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu’il croyait, qu’il voyait mourant . . .

Maurice était au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable à l’excès, n’avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.

Quand, sur l’ordre si pressant de M. Lacheneur, il s’était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.

L’inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée . . .

Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d’Escorval.

Quelques-uns le saluèrent . . . il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s’accoutumer au coup terrible.

L’habitude — cette mémoire du corps qui veille alors que l’esprit s’égare — l’habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.

Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d’Escorval, en le voyant, fut saisie d’un pressentiment sinistre, et n’osa l’interroger.

Il parla le premier.

— Tout est fini! prononça-t-il d’une voix rauque. Mais ne t’inquiète pas, mère, j’ai du courage, tu verras . . .

Il se mit à table, en effet, d’un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu’il buvait son vin pur.

Tout en lui était si extraordinaire, qu’on l’eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l’idée, les mouvements inconscients d’une somnambule.

Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d’un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait . . . Cherchait-il à s’étourdir? . . .

— Que ne pleure-t-il! pensait Mme d’Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais . . .

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes . . .

Elle s’approcha . . . Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Elle lui parla . . . Il ne sembla pas l’entendre. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Elle lui prit la main . . . Cette main était brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient . . .

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu’elle allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria:

— Au secours! . . . mon fils se meurt!

D’un bond, M. d’Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d’une voix terrible.

— Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu’à Montaignac et ramène un médecin . . . crève le cheval plutôt que de perdre une minute! . . .

Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c’était le plus borné des hommes. C’était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l’armée pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d’instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. M. d’Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.

L’abbé Midon n’avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au temps où il n’était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu’il s’était mis courageusement à l’étude, et que l’expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté.

Quelle que fût l’heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu’un mot: «Partons!»

Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l’épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n’aimaient pas le prêtre estimaient l’homme.

Pour M. d’Escorval, plus que pour tous les autres, l’abbé Midon devait se hâter. Le baron était son ami. C’est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d’Escorval guettant son arrivée. A la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu’elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l’entraîna jusqu’à la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l’abbé qu’un coup d’oeil pour le reconnaître, mais elle n’était pas désespérée.

— Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l’espérance.

Et aussitôt, avec le sang-froid d’un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Qu’arrive-t-il donc? . . . demanda-t-il.

M. d’Escorval eut un geste désolé.

— Un désespoir d’amour . . . répondit-il. M. Lacheneur m’a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils . . . Maurice a dû voir aujourd’hui Marie-Anne . . . Que s’est-il passé entre eux? . . . je l’ignore, vous voyez le résultat . . .

La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice.

Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu’il fût possible de suivre sa pensée.

Ce que cette nuit-là parut longue à M. d’Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d’une minute près du lit d’un malade aimé . . .

Certes, leur confiance en l’abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande; mais enfin, il n’était pas médecin, tandis que l’autre, celui qu’ils attendaient . . .

Enfin, comme l’aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d’un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut.

Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre:

— Je n’aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu’il y avait à faire a été fait . . . il faut laisser le mal suivre son cours . . . je reviendrai.

Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d’après, car ce ne fut qu’à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger.

Ses parents remerciaient Dieu, lui s’affligeait.

— Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.

Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Lorsqu’il eut terminé:

— Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? Elle t’a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien? . . .

— Elle me l’a dit.

— Et elle t’aime?

— J’en suis sûr.

— Tu ne t’es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t’a dit: Mais va-t-en donc, petit malheureux! . . .

— Non.

M. d’Escorval demeura un moment pensif.

— C’est à confondre la raison, murmura-t-il.

Et, si bas que son fils ne put l’entendre, il ajouta:

— Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s’explique.

XVI

La maison où s’était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche.

C’était bien, ainsi qu’il l’avait dit, une masure étroite et basse; mais elle n’était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune.

Elle se composait d’un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume.

Devant était un petit jardin d’une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture.

Ce n’était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n’avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu’elle allait prendre à plus d’une demi-lieue.

Il y avait près d’un an qu’elle était morte, et le petit routin qu’elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l’avait profondément battu.

C’est dans ce sentier que s’engagea M. d’Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l’espoir d’arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite.

Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu’il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s’apercevoir de la chaleur, qui était accablante.

Arrivé au sommet, cependant, il s’arrêta pour reprendre haleine, et tout en s’essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d’oeil au chemin qu’il venait de parcourir.

C’était la première fois qu’il venait jusqu’à cet endroit; il fut surpris de l’étendue du paysage qu’il découvrait.

De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l’Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure.

— Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n’a pas résisté à de moindres épreuves . . .

Mais il avait hâte d’être fixé, il alla frapper à la porte de la maison.

— Entrez! . . . dit une voix.

Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette ficelle et entra.

La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n’avait d’autre plancher que le sol, d’autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier.

Assise sur un escabeau, près d’une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne.

Quand parut M. d’Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l’un de l’autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice.

Cependant, songeant à son fils, il s’étonna de voir cette tranquillité.

— Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice? . . . fit-il d’un ton de reproche.

— On m’en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n’ai pas vécu tant que j’ai su sa vie en péril. Je sais qu’il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu . . .

— Vous pensiez à lui? . . .

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c’est d’une voix presque assurée qu’elle répondit:

— Maurice sait bien qu’il ne serait pas en mon pouvoir de l’oublier, alors même que je le voudrais . . .

— Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père! . . .

— Je l’ai dit, oui, monsieur le baron, et j’aurai le courage de le répéter.

— Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a failli mourir! . . .

Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d’Escorval, et quand elle l’eut rencontré:

— Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne souffre pas, moi?

M. d’Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes:

— Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l’aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez! . . .

— Il le faut, monsieur.

— Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut . . . Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d’un souffle? . . . N’avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami? . . . Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes . . . Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m’écoutera . . .

— Je n’ai rien à vous apprendre, monsieur! . . .

— Quoi! . . . Vous aurez l’affreux courage de rester inflexible, car c’est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils . . .

Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main.

— Ah! vous êtes cruel, monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes sans pitié! . . . Vous ne voyez donc pas tout ce que j’endure, et que vous me torturez comme il n’est pas possible! . . . Non, je n’ai rien à vous dire; non, il n’y a rien à dire à mon père! . . . Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n’ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir! . . . Que Maurice m’oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir . . . Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s’il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur . . . Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait . . .

Elle parlait avec une sorte d’égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine.

La porte de communication s’ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil.

A la vue de M. d’Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d’anxiété que de colère, dans la façon dont il dit:

— Vous, monsieur le baron, vous ici! . . .

Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d’Escorval était si grand qu’il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:

— Vous nous abandonniez, j’étais inquiet; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous . . .

Les sourcils de l’ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés.

— Pourquoi ne m’avoir pas prévenu de l’honneur que me fait M. le baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille . . .

Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit:

— Mais j’arrive à l’instant, mon cher ami.

M. Lacheneur enveloppait d’un même regard soupçonneux sa fille et le baron.

— Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu’ils étaient seuls?

Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l’expression, et c’est presque de sa bonne voix d’autrefois, sa voix des temps heureux, qu’il engagea M. d’Escorval à le suivre dans la chambre voisine.

— C’est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant.

Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d’une quantité infinie de menus paquets.

Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.

L’un était Chanlouineau.

M. d’Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l’autre, qui était tout jeune.

— C’est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur . . . Dame! . . . il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l’avez vu.

C’était vrai . . . Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d’Escorval n’avait en l’occasion de voir le fils de Lacheneur.

Comme le temps passe! . . . Il l’avait quitté enfant, il le retrouvait homme.

Jean venait d’avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux.

Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence.

Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l’interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l’astuce et de la méchanceté.

— Ce garçon, pensa M. d’Escorval, doit être faux comme un jeton.

Présenté par son père, il s’était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.

M. Lacheneur, lui, poursuivait:

— N’ayant plus les moyens d’entretenir Jean à Paris, j’ai dû le faire revenir . . . Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui! . . . L’air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu’ils y apprennent à s’élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n’aspirent qu’à descendre . . .

— Mon père, interrompit le jeune homme, mon père! . . . Attendez au moins que nous soyons seuls! . . .

— M. d’Escorval n’est pas un étranger! . . .

Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les signes pour engager M. Lacheneur à se taire.

Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d’en tenir compte, car il continua:

— J’ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: «Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera . . . » Je le croyais sur la foi de ses lettres. Ah! j’étais un père naïf! L’ami chargé de porter à Jean l’ordre de revenir m’a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics . . . Il s’était amouraché d’une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge . . .

— Monter sur un théâtre n’est pas un crime!

— Non, mais c’en est un que de tromper son père, c’en est un que de se draper d’une fausse vertu! . . . T’ai-je jamais refusé de l’argent? non. Mais plutôt que de m’en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs!

Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait son père.

— Vingt mille francs! . . . répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours . . . je n’ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse . . .

Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu’il ne fut pas maître d’un mouvement de stupeur.

Ce geste, Lacheneur le surprit, et c’est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu’il reprit:

— Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère du premier moment m’a arraché tant de propos ridicules! . . . Mais je me suis calmé et j’ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, je l’avoue, mais c’est son genre; au fond il est le meilleur des hommes . . .

— Vous l’avez donc revu? . . .

— Lui, non; mais j’ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder . . . Oh! il n’y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J’ai choisi ce que j’ai voulu, meubles, vêtements, linge . . . On m’apportera tout cela ici, et j’y serai comme un seigneur . . .

— Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci . . .

— Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me convient.

Au fait, pourquoi les Sairmeuse n’auraient-ils pas regretté l’odieux de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. d’Escorval.

— Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu’il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu’il les ferait renouveler tous les mois . . .

Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu’il s’était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d’une sinistre lueur l’esprit de M. d’Escorval.

— Grand Dieu! . . . pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime! . . .

Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.

— Il est entendu, disait Lacheneur de l’air le plus satisfait, qu’on me donnera les dix mille francs que m’avait légués Mlle Armande. En outre, j’aurai à fixer le chiffre de l’indemnité qu’on reconnaît me devoir. Et ce n’est pas tout: on m’a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements . . . Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j’ai habité si longtemps . . . Toutes réflexions faites, j’ai refusé. Après avoir joui longtemps d’une fortune qui ne m’appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi . . .

— Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire? . . .

— Pas le moins du monde . . . Je m’établis colporteur.

M. d’Escorval n’en pouvait croire ses oreilles.

— Colporteur? . . . répéta-t-il.

— Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin . . .

— Mais c’est insensé! s’écria M. d’Escorval, c’est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour! . . .

— Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.

— Quoi! . . . Chanlouineau . . .

— Devient mon associé.

— Et ses terres, qui en prendra soin?

— Il aura des journaliers . . .

Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d’Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.

Mais le baron ne pouvait s’éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.

— Il faut que je vous parle! . . . dit-il brusquement.

M. Lacheneur se retourna.

— C’est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.

— Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd’hui, je reviendrai demain . . . après-demain . . . tous les jours, jusqu’à ce que je puisse me trouver seul avec vous.

Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu’il n’éviterait pas cet entretien; il eut le geste de l’homme qui se résigne, et, s’adressant à son fils et à Chanlouineau:

— Allez donc voir un moment de l’autre côté, si j’y suis . . . dit-il.

Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:

— Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne . . . Je sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j’ai cruellement souffert . . . Mais mon refus n’en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n’est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas . . . croyez qu’ils sont graves . . .

— Nous ne sommes donc pas vos amis! . . .

— Vous! . . . monsieur, s’écria Lacheneur, avec l’accent de la plus vive affection, vous! . . . Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j’aie ici-bas! . . . Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu’à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué . . . et c’est pour cela même que je vous réponds; non, non, jamais! . . .

Il n’y avait plus à douter. M. d’Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser:

— Malheureux! . . . dit-il d’une voix sourde, que voulez-vous faire! quelle vengeance terrible rêvez-vous! . . .

— Je vous jure . . .

— Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine . . . vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.

— Moi! . . .

— Oui, vous . . . et si vous semblez oublier, c’est afin qu’ils oublient, eux aussi . . . Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer . . . Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux . . . pourquoi? . . . Parce que vous êtes sûr qu’ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement . . .

Il s’arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:

— Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.

Ce nom, que Marie-Anne jetait d’une voix effrayante de calme, au milieu d’une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. d’Escorval fut comme pétrifié.

— Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs ne s’écroulent sur lui! . . .

M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d’une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits.

Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s’appuyant à l’huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant:

— Daignez m’excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d’attendre; je termine une affaire et je suis à vous à l’instant . . .

Il n’y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.

Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d’Escorval.

Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l’air d’un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il en comprenait la portée.

— Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous? . . .

— Presque tous les jours . . . non à cette heure, mais un peu plus tard.

— Et vous le recevez, vous l’accueillez! . . .

— De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l’honneur qu’il me fait! . . . D’ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux . . . Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse . . . J’ai à lui donner des détails infinis pour l’exploitation des propriétés . . .

— Et c’est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d’une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison! . . . Regardez-moi dans les yeux . . . oui, comme cela! . . . Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s’adressent à vous! . . .

L’oeil de Lacheneur ne vacilla pas.

— A qui donc s’adresseraient-elles? dit-il.

Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n’avait plus qu’à frapper un grand coup.

— Prenez garde, Lacheneur! . . . prononça-t-il sévèrement. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut . . .

— Qui la veut pour maîtresse, n’est-ce pas? . . . Oh! dites le mot. Mais que m’importe! . . . Je suis sur de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles.

M. d’Escorval frémit.

— En d’autres termes, dit-il d’un ton indigné, vous faites de l’honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie que vous engagez! . . .

C’en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.

— Eh bien! oui! . . . s’écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, vous l’avez dit: Marie-Anne doit être et sera l’instrument de mes projets . . . Ah! c’est ainsi. L’homme qui est où j’en suis ne s’arrête plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, amis, famille, la vie, l’honneur, j’ai d’avance tout sacrifié. Périsse la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m’importe! pourvu que je réussisse . . .

Il était effrayant d’énergie et de fanatisme, ses poings crispés menaçaient d’invisibles ennemis, ses yeux s’injectaient de sang.

Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s’il eût craint qu’il ne lui échappât . . .

— Vous l’avouez donc, lui dit-il . . . Vous voulez vous venger des Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.

Mais Lacheneur, d’un mouvement brusque, se dégagea.

— Je n’avoue rien, répliqua-t-il . . . Et cependant je veux vous rassurer . . .

Il leva la main comme pour prêter serment, et d’une voix solennelle:

— Devant Dieu qui m’entend, prononça-t-il; sur tout ce que j’ai de sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n’ai jamais eu l’idée de toucher seulement un cheveu de leur tête . . . Je les ménage parce que j’ai absolument besoin d’eux. Ils m’aideront sans s’en douter.

Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à son service d’irrésistibles accents. Cependant M. d’Escorval feignit de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C’est donc d’un air de défiance insultante qu’il dit:

— Comment croire à vos serments, après vos aveux! . . . Calcul inutile! . . . Eclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le piège; tout son calme lui revint comme par magie.

— Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous n’obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n’en ai que trop dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un abîme entre nous, n’essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir encore? . . . Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l’abbé Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit ni de jour, sous aucun prétexte . . . On irait vous dire que je suis à la mort, n’importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le contact peut être mortel! . . . Le baron se taisait. C’était là, sous une forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait dit Marie-Anne. Et son esprit s’épuisait à chercher le mot de cette effrayante énigme.

— Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n’est pas un sentier, pas un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses amours perdues . . . Partez, emmenez-le, loin, bien loin . . .

— Eh! . . . le puis-je! . . . Ce misérable Fouché ne m’a-t-il pas emprisonné ici! . . .

— Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l’ami de l’Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d’espions. Vos ennemis guettent dans l’ombre une occasion de vous perdre. Que leur faut-il pour vous jeter en prison? . . . Une démarche mal interprétée, une lettre, un mot . . . La frontière est proche, allez attendre à l’étranger des temps plus heureux . . .

— C’est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d’Escorval.

Son accent n’admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que trop, et il parut désespéré.

— Ah! . . . vous êtes comme l’abbé Midon, fit-il d’une voix sourde, vous ne voulez pas croire . . . Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter d’être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s’abattait sur votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez pas . . .

Il dit . . . et voyant que cette sinistre prophétie n’ébranlait pas le baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.

Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d’Escorval; il ne l’en salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui au château venaient d’être chargés sur des charrettes qui allaient arriver . . .

M. d’Escorval n’avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.

Il se retira donc . . . et lentement, poigné par les plus cruelles angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus tôt il gravissait le coeur plein d’espoir.

Qu’allait-il dire au pauvre Maurice? . . .

Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le sentier, le fit se retourner.

Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s’arrêta, très-surpris. Martial l’aborda avec cet air de juvénile franchise qu’il savait si bien prendre, et d’un ton brusque:

— J’espère, monsieur, dit-il, que vous m’excuserez de vous avoir poursuivi quand vous m’aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, j’exècre ce que vous adorez, mais je n’ai ni la passion ni les rancunes de vos ennemis. C’est pourquoi je vous dis: à votre place, je voyagerais . . . La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps de galop, et on est à l’abri . . . A bon entendeur salut!

Et sans attendre une réponse, il s’éloigna.

M. d’Escorval était confondu.

— On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j’ai de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.

Martial était déjà loin.

Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle Blanche de Courtomieu, suivie de l’inévitable tante Médie, était venue l’épier.

XVII

M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c’était un fait admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.

Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui dire:

— Vous qui adorez votre fille . . .

Et si lui-même en parlait, il disait:

— Moi qui adore Blanche . . .

La vérité est qu’il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, pour en être débarrassé.

Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme un tambour.»

Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices . . . et Dieu sait si elle en avait!

Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter plus.

Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l’acier, tout son courage s’envolait. Avec lui, d’ailleurs, elle maniait l’ironie comme un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle frappait avec une admirable précision.

— Ce n’est pas une fille que j’ai, pensait parfois le marquis avec une sorte de désespoir, c’est une seconde conscience, bien autrement cruelle que l’autre . . .

Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.

Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne sont pas capables ces filles blondes, dont le coeur est un glaçon et la tête un brasier, qui rien n’émeut et que tout passionne, qu’une incessante inquiétude d’esprit agite, et que la vanité mène.

— Qu’elle s’amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me plante là sans hésiter . . . Quel scandale, alors, dans le pays! . . .

C’est dire de quels voeux il appelait le bon, l’honnête jeune homme qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.

Mais où le prendre, ce libérateur? . . .

Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu’il donnait à sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait mis sur pied le ban et l’arrière-ban des épouseurs, non-seulement de l’arrondissement, mais encore des départements voisins.

On eût rempli les cadres d’un escadron sur le pied de guerre, rien qu’avec les ambitieux qui avaient tenté l’aventure.

Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. de Courtomieu, nul n’avait eu l’heur de plaire à Mlle Blanche.

Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l’accueillait gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais dès qu’il avait tourné les talons, d’un seul mot qu’elle laissait tomber de la hauteur de ses dédains, elle l’écartait.

— Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros . . . il n’est pas assez noble . . . Je le crois fat . . . Il est sot . . . son nez est mal fait! . . .

Et à ces jugements sommaires, pas d’appel. On eût vainement insisté ou discuté. L’homme condamné n’existait plus.

Cependant, la revue des prétendants l’amusant, elle ne cessait d’encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s’il eût été moins riche.

Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération prochaine.

— Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.

Le marquis professait ce principe qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses vues au duc de Sairmeuse.

L’ouverture venait à propos.

Arrivant avec l’idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, le duc ne pouvait qu’être ravi de s’allier à la maison la plus ancienne et la plus riche du pays après la sienne.

La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.

— Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de rentes . . .

— J’irai, pour ma fille, jusqu’à . . . oui, jusqu’à quinze cent mille francs, prononça le marquis.

— Sa Majesté a des bontés pour moi . . . j’obtiendrai pour Martial un poste diplomatique important . . .

— Moi, j’ai, en cas de malheur, beaucoup d’amis dans l’opposition . . .

Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d’en parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût été lui donner l’idée de la repousser. Laisser aller les choses lui parut le plus sûr . . .

La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle Blanche fit irruption dans son cabinet.

— Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle péremptoirement . . . elle serait heureuse de devenir la marquise de Sairmeuse.

Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la joie qu’il ressentait; mais il songea qu’en en laissant apercevoir quelque chose, il perdrait peut-être tout.

Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et enfin, il osa dire:

— Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. Reste à savoir si l’autre . . .

— L’autre consentira, déclara l’orgueilleuse héritière.

Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait toutes ses facultés à l’oeuvre de séduction qui devait faire tomber Martial à ses genoux.

Après s’être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de l’impression produite, elle battait en retraite, manoeuvre trop simple pour ne pas réussir toujours.

Autant elle s’était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire étourdie parut s’effacer sous la vierge.

Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les chastes appréhensions de ce coeur qui semblait s’éveiller pour lui. Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu’à travers les franges soyeuses de ses sourcils.

Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus raffinée? . . . On dit que le couvent est un grand maître.

Mais ce qu’on ne lui avait pas appris, ce qu’elle ignorait, c’est que les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c’est que les grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.

Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.

Ce qu’elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de jalousie, de colère plutôt, qui déjà l’avait agitée.

Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d’une lame rougie déchirant ses chairs.

La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder son sang-froid; cette fois, non.

Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle courut s’enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.

— Ne m’aimerait-il donc pas! murmurait-elle:

Cette pensée la glaçait, et elle, l’orgueilleuse héritière, pour la première fois elle douta de soi.

Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l’argent, et qu’elle-même n’était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu’elle le croyait et que le disaient ses flatteurs.

Elle pouvait n’être pas aimée . . . elle tremblait de ne l’être pas.

Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était fait pour lui rendre quelque assurance.

Il ne s’était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement clair qu’il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. A certains moments, elle l’avait troublé, elle en était sûre. Il lui semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases qu’il avait murmurées à son oreille . . .

Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d’une conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres où elle se débattait.

L’une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, qu’elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu’il ne l’avait pas rompue.

Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui faisait la charité des apparences, mais l’autre avait la réalité, l’amour.

Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la plus misérable des créatures, qu’elle se taisait pourtant et dévorait ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir son mari l’abandonner ou cesser de se contraindre . . .

Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l’avait indignée en même temps.

— Peut-on être lâche à ce point! . . . s’était-elle dit.

Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu’elle avait raisonné la passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:

— Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari de ma parente? . . .

Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l’ignominie d’un partage.

— Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer . . . mais comment? . . .

Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les uns que les autres.

Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l’entrée de sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par Martial . . .

— Comment, mademoiselle ne s’est pas couchée! . . . fit cette fille surprise.

— Non! . . . je me suis endormie sur ce fauteuil et je m’éveille à l’instant. Il est inutile de parler de cela.

Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase du Japon, elle baignait d’eau froide ses paupières gonflées par les premières larmes sincères qu’elle eût répandues depuis qu’elle était au monde.

A quoi bon! . . . Cette nuit d’angoisses et de rages solitaires avait pesé plus qu’une année sur le front de l’orgueilleuse héritière.

Elle était si pâle et si triste, si différente d’elle-même, lorsqu’elle parut à l’heure du déjeuner, que tante Médie s’inquiéta.

Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d’un ton si doux que la parente pauvre en fut saisie, comme d’un miracle.

M. de Courtomieu n’était guère moins intrigué.

— De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface? . . . pensait-il.

Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait de table, sa fille lui demanda un instant d’entretien.

Il la précéda dans son cabinet, et dès qu’ils y furent seuls, sans laisser à son père le temps de s’asseoir, Mlle Blanche le supplia de lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d’une alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si Martial avait été prévenu et ce qu’il avait répondu.

Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la plus affreuse anxiété.

Le marquis était ravi.

— Mon imprudente a voulu jouer avec le feu . . . se disait-il en caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s’est brûlée.

Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d’épingles qui lui cuisaient encore.

Même, la tentation d’abuser de son avantage traversa son esprit. Il n’osa, craignant un retour.

— Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m’a formellement demandé ta main, et on n’attend que ta décision pour les démarches officielles . . . Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un jour duchesse.

Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu’alors lui paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.

— Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d’une voix à peine distincte, il faut nous hâter . . .

Il recula, croyant avoir mal entendu.

— Nous hâter? répéta-t-il.

— Oui, père, j’ai des craintes.

— Et lesquelles, bon Dieu? . . .

— Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s’échappant.

Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre tout au fond de leur malheur.

Aussi, dès qu’elle eut quitté son père, elle força tante Médie à s’habiller en toute hâte, et, sans un mot d’explication, elle la traîna au bois de la Rèche, à un endroit d’où elle apercevait la maison de Lacheneur.

C’était le jour où M. d’Escorval était venu demander une explication à son ancien ami. Elle le vit arriver d’abord, puis, peu après, arriva Martial . . .

On ne l’avait pas trompée . . . elle pouvait se retirer.

Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial passerait près de Marie-Anne . . .

M. d’Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s’élancer après lui et lui parler.

Elle respira . . . Sa visite n’avait pas duré une demi-heure, et sans doute il allait s’éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il remonta la côte et rentra chez Lacheneur.

— Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.

— Ah! laisse-moi! . . . répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!

Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.

Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et les effets de M. Lacheneur, arrivaient.

Ce bruit, Martial l’entendit de la maison, car il sortit, et après lui parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.

Tout ce monde aussitôt s’employa à débarrasser les charrettes, et positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût juré qu’il commandait la besogne; il allait, venait, s’empressait, parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de donner un coup de main.

— Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche . . . quelle horreur! un gentilhomme . . . Ah! cette dangereuse créature lui ferait faire tout ce qu’elle voudrait . . .

Ce n’était rien . . . une troisième charrette apparaissait, traînée par un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d’arbustes.

Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait porter l’épouvante dans le coeur de tante Médie.

— Des fleurs! . . . dit-elle d’une voix sourde, comme à moi! . . . Seulement, il m’envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les massifs de Sairmeuse.

— Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.

Mlle Blanche eût voulu répondre qu’elle ne l’eût pu. Elle étouffait . . . Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, tout le temps qu’il fallut pour tout rentrer . . .

Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin Martial reparut sur le seuil de la maison.

Marie-Anne l’avait accompagné et ils causaient . . . Il semblait ne pouvoir se décider à partir . . .

Il se décida cependant, et s’éloigna doucement, comme à regret . . . Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.

— Je veux parler à cette créature! s’écria Mlle Blanche . . . Viens, tante Médie . . . il le faut . . .

Il n’y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des souffrances qu’elle venait d’endurer.

Mais de l’endroit du bois où s’était établie Mlle Blanche, jusqu’à la pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d’un terrain très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et d’ajoncs.

Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et c’était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.

Elle n’avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait amèrement de s’être montrée. Mais il n’y avait plus à reculer, Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l’avoir vue.

Il ne lui restait qu’à profiter du reste de la route, pour se remettre, pour composer son visage . . . elle en profita.

Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle feignait d’être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.

— Ah! . . . on n’arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne . . .

Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne savait pas le cacher.

— Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, mais elle m’a égarée . . . n’est-ce pas, tante?

Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:

— Mais, enfin, nous voici . . . Je n’ai pu, ma chérie, me résigner à rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que vous espériez?

Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d’intérêt touchant de son ancienne amie. C’est donc avec la plus entière franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu’elle avoua l’inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal recevoir . . .

Mais Mlle Blanche n’écoutait pas. A deux pas d’elle étaient les caisses d’arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums rallumaient sa colère.

— Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque oublier les jardins de Sairmeuse . . . Qui donc vous a envoyé ces belles fleurs?

Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin répondit ou plutôt balbutia:

— C’est . . . une attention de M. le marquis de Sairmeuse.

— Ainsi, elle avoue! . . . pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce qu’elle jugeait une insigne impudence.

Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et c’est sur le ton de la plaisanterie qu’elle dit:

— Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c’est de mon fiancé que vous avez accepté ces fleurs . . .

— Comment, le marquis de Sairmeuse . . .

— . . . a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon père la lui a accordée. C’est encore un grand secret, mais je ne vois nul danger à le confier à votre amitié.

Elle croyait ainsi percer le coeur de Marie-Anne, mais elle eut beau l’observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger tressaillement.

— Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.

Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:

— Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous marier aussi, ma chérie? . . .

— Moi! . . .

— Oui, vous . . . vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous épousez un jeune homme des environs, qui se nomme . . . attendez . . . je sais . . . Chanlouineau!

Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, ironique, persistant.

— Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d’énergie, jamais je ne serai la femme de ce jeune homme.

— Tiens! . . . pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez riche . . .

— Parce que . . . balbutia Marie-Anne, parce que . . .

Le nom de Maurice d’Escorval montait à ses lèvres, malheureusement elle ne le prononça pas, arrêtée qu’elle fut par un regard étrange de son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout aussi futile en apparence!

— Coquine! . . . pensait Mlle Blanche, impudente! . . . il lui faudrait un marquis de Sairmeuse.

Et comme Marie-Anne s’embarrassait à chercher une excuse plausible, elle reprit d’un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner toutes ses rancunes.

— Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation de travailler de vos mains et d’aller de porte en porte quêter de l’ouvrage qu’on vous refuse. Mais n’importe, je serai, moi — elle appuyait sur ce mot — plus généreuse que vos anciennes connaissances . . . J’ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix . . . Allons, adieu, ma chère! . . . Viens-tu, tante Médie?

Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de douleur et d’indignation.

Sans avoir l’expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?

Après plus d’une minute, elle était encore immobile à la même place, au milieu du jardin, regardant s’éloigner cette amie de sa prospérité, quand une main s’appuya légèrement sur son bras.

Elle tressaillit, se retourna vivement . . . et se trouva en face de son père.

Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux brillaient d’un sinistre éclat.

— J’étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j’ai tout entendu . . .

— Mon père . . .

— Quoi! . . . voudrais-tu par hasard la défendre, après qu’elle a eu l’infamie de venir ici, chez toi, t’écraser de son insolent bonheur, après qu’elle t’a accablée de son ironique pitié et de ses mépris! . . . Va! je te l’avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre sang que le nôtre . . . Mais patience! . . . Le jour de notre revanche luira . . .

Ils eussent frémi, ceux qu’il menaçait, s’ils l’eussent entendu et vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il paraissait formidable.

— Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi, tu n’as rien compris aux outrages de cette noble héritière . . . Tu te demandes, n’est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de t’en vouloir? . . . Eh bien! je vais te les dire: elle s’imagine que le marquis de Sairmeuse est ton amant.

Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la secoua de la nuque aux talons.

— Est-ce possible! . . . balbutia-t-elle, grand Dieu . . . quelle honte! . . . quelle humiliation! . . .

— Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu’y a-t-il là qui t’étonne? . . . Ne t’attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, tu t’es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et écoeurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que je méprise? . . .

— Mais Maurice! Maurice me méprisera . . . Je puis tout accepter, oui, tout, excepté cela . . .

M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était déchirant; il sentit qu’il s’attendrissait et rentra.

Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une vengeance digne d’elle, Mlle Blanche résolut de se servir d’une arme que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la calomnie.

Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et qu’elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas l’effet qu’elle espérait.

La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. Même, craignant d’être pris pour dupe, il surveilla . . .

Et c’est ainsi qu’un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s’échappait de la maison et traversait en courant la lande.

Il s’élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa . . .

Il avait cru reconnaître Maurice d’Escorval.

XVIII

Les chances favorables qu’il entrevoyait encore, après les confidences de son fils, le baron d’Escorval avait eu la prudence de les taire.

— Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut lui laisser la certitude du malheur que l’exposer à un mécompte . . .

Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.

Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce chétif espoir avec l’âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l’eau, serre encore entre ses mains crispées la planche qui n’a pu le sauver.

S’il n’interrogea pas, c’est qu’il était bien persuadé qu’on ne lui dirait pas la vérité.

Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique la fièvre.

Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des mouvements du baron ne lui échappait.

Ainsi, il l’entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.

— Mon père sort, se dit-il.

Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu’à la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses conjectures.

— Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se rendre chez M. Lacheneur . . . donc il ne désespère pas tout à fait . . .

Un fauteuil était près de lui, il s’y laissa tomber, songeant qu’en guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa destinée quelques secondes plus tôt.

Il la connut au bout de trois mortelles heures.

A la seule attitude de M. d’Escorval, il vit bien que tout, cette fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l’accusé qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu’ils vont prononcer.

Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se sentait mourir.

Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu’il jugeait indigne. Il voulut savoir ce qui s’était passé, demander des détails.

Il sonna et dit au domestique qu’il souhaitait parler à son père. M. d’Escorval ne tarda pas à paraître.

— Eh bien? . . . cria Maurice.

Rien qu’à l’accent de cette question, M. d’Escorval se sentit deviné.

Dès lors, à quoi bon nier? . . .

— Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, répondit-il d’un ton grave . . . Il ne te reste plus qu’à te soumettre, mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps emportera jusqu’au souvenir d’une douleur qui te semble en ce moment devoir être éternelle . . . tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se défend de songer au vertige . . .

— Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé? . . .

— Je l’ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.

— Inflexibles! . . . ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être Chanlouineau.

— Chanlouineau est devenu leur commensal . . .

— Mon Dieu! . . . Et Martial de Sairmeuse? . . .

— Il vient chez eux familièrement, je l’y ai trouvé . . .

Chacune de ses réponses tombait comme un coup d’assommoir sur le front de Maurice, ce n’était que trop évident.

Mais M. d’Escorval s’était armé de l’impassible courage du chirurgien qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.

M. d’Escorval voulait éteindre dans le coeur de son fils la dernière lueur d’espoir.

— C’en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison . . .

Le baron hocha la tête d’un air découragé.

— C’est ce que je pensais d’abord, murmura-t-il.

— Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque chose? . . .

— Rien . . . il a su esquiver toute explication.

— Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute votre expérience, vous n’avez pu pénétrer ses intentions!

Entre le moment où Martial de Sairmeuse l’avait quitté au milieu de la lande, et l’instant présent, M. d’Escorval avait eu le temps de réfléchir:

— J’ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons . . . Il se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve quelque vengeance terrible . . . Qui sait s’il ne songe pas à organiser quelque complot dont il serait le chef? . . . Ces suppositions expliquent tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations indispensables . . .

Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.

— Un complot, fit-il, n’explique pas l’obstination de M. Lacheneur à me repousser . . .

— Hélas! . . . si, mon pauvre enfant. C’est par Marie-Anne qu’il tient Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu’elle devienne ta femme demain, ils lui échappent aussitôt . . . Puis, précisément parce qu’il nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont le succès lui parait au moins incertain . . . Mais ce ne sont là que des conjectures.

— En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu’il faut se soumettre, se résigner . . . oublier, s’il se peut.

Il disait cela, parce qu’il voulait rassurer son père, mais il pensait précisément le contraire.

Une idée venait d’éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, obscure, à peine distincte, mais qu’il pressentait devoir être une idée de salut. Et, en effet, dès qu’il fut seul, elle se dégagea, elle grandit, elle se précisa:

— Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices lui sont nécessaires; il doit même en chercher . . . Pourquoi n’irais-je pas m’offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu’il veuille entreprendre, je vaux bien Chanlouineau . . .

De là à prendre la résolution d’aller offrir ses services à Lacheneur, il n’y avait qu’un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne songea plus qu’à tout faire pour hâter sa convalescence.

Elle fut prompte, l’espoir a des vertus merveilleuses, rapide à étonner l’abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.

— Jamais je n’aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme d’Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la vie.

Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances . . .

Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu’il s’y prit, il n’en put rien tirer.

Maurice, que la seule tentation d’un mensonge faisait rougir jusqu’aux oreilles, trouva au service de ses projets l’imperturbable dissimulation d’un vieux diplomate.

Il avait décidé qu’il ne dirait rien à ses parents. A quoi bon les inquiéter! . . . D’un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison paternelle . . .

Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l’abbé Midon déclara que Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient favorables.

Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.

— Quel bonheur! . . . s’écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!

La chasse, jusqu’alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait utile d’afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels prétextes d’absence.

Jamais il ne s’était senti si heureux que le matin où sur les sept heures, le fusil sur l’épaule, il passa L’Oiselle pour gagner la maison de M. Lacheneur.

Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.

Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s’arrêta un moment à l’endroit d’où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l’un et l’autre, une balle de colporteur.

Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient seuls à la maison.

Il y courut, et sans frapper il entra.

Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis devant la cheminée où flambait un grand feu . . .

Au bruit de la porte, ils s’étaient retournés; à la vue de Maurice, ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l’un que l’autre.

— Que venez-vous faire ici? . . . s’écrièrent-ils en même temps.

En toute autre circonstance, Maurice d’Escorval eût été bouleversé par cet accueil ouvertement hostile.

En ce moment, non-seulement il n’en fut pas troublé, mais c’est à peine s’il le remarqua.

— C’est trop d’obstination que de revenir ici contre ma volonté et après ce que je vous ai dit, monsieur d’Escorval, reprit Lacheneur d’une voix rude.

Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même quelque chose de plus, l’étrange lucidité des grandes crises.

D’un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il pénétrait, et s’il eût conservé un doute, il se fut envolé.

Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en fusion, et deux moules à balles près des chenets.

— Si j’ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d’un ton ferme et grave, c’est que je sais tout . . . Vos projets de vengeance, je les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n’est-ce pas? Eh bien! . . . regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si je ne suis pas de ceux qu’un chef s’estime heureux d’enrôler . . .

Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa feinte colère; je n’ai pas de projets . . .

— En feriez-vous serment? . . . Alors pourquoi ces balles que vous êtes occupés à fondre? . . . Conspirateurs maladroits! . . . Il fallait au moins fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer . . .

Il dit, et joignant l’exemple au précepte, il se retourna et alla pousser le verrou.

— Ceci n’est qu’une imprudence, poursuivit-il . . . Mais répondre: «Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance . . . Non. C’est les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre cause, je la déclare mienne . . . Ce que vous voulez, je le veux; j’adopte vos plans, vos ennemis sont les miens . . . Commandez, j’obéirai . . . Je ne réclame qu’une grâce, celle de combattre, de triompher ou de me faire tuer à vos côtés!

— Oh! refusez, mon père! . . . s’écria Marie-Anne, refusez . . . Accepter serait un crime que vous ne commettrez pas! . . .

— Un crime! . . . Et pourquoi, s’il vous plaît? . . .

— Parce que, malheureux, notre cause n’est pas la vôtre, parce que le but est incertain, le succès improbable . . . parce que le danger est partout, de tous côtés! . . .

Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l’interrompit.

— Et c’est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m’arrêter en me montrant les dangers que vous bravez . . .

— Maurice! . . .

— Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu de me prêter secours, vous m’abandonneriez? . . . Vous vous cacheriez lâchement, en vous disant: «Qu’il périsse, pourvu que je sois sauvé!» Parlez! . . . est-ce là véritablement ce que vous feriez? . . .

Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J’agirais comme vous.»

Maintenant, elle s’en remettait à la décision de son père.

— Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. Vous aimez Marie-Anne . . . saurez-vous voir d’un oeil impassible sa position affreuse? Songez qu’elle ne doit décourager absolument ni Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez . . . Oh! je le sais aussi bien que vous, c’est un rôle indigne que je lui impose, un rôle odieux où elle laissera ce qu’une jeune fille a de plus précieux en ce monde . . . sa réputation.

Maurice ne sourcilla pas.

— Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de l’homme qu’elles aimaient, père, frère ou amant . . . elle sera injuriée, outragée, calomniée. Qu’importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je souffrirai, mais je ne douterai jamais d’elle et je me tairai. Si nous triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite! . . .

Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les affirmations, qu’il s’attendait, qu’il se résignait à tout.

M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.

— Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.

— Il n’y a plus à réfléchir, monsieur.

— Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami . . .

— Qu’importe! . . .

— Malheureux! . . . Vous ne comprenez donc pas qu’en vous engageant, vous engagez fatalement le baron d’Escorval . . . Vous croyez ne risquer que votre tête, vous jouez la vie de votre père . . .

Mais Maurice l’interrompit violemment.

— C’est trop d’hésitations! . . . s’écria-t-il, c’est assez de remontrances! . . . Répondez-moi d’un mot! . . . Seulement, sachez-le bien, si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je tiens, je me fais sauter la cervelle . . .

Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que ce qu’il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne s’inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.

— Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais n’oubliez jamais la menace qui m’arrache mon consentement. Quoi qu’il arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l’aurez voulu! . . .

Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, il était ivre de joie.

— Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes espérances et à vous apprendre pour quelle cause . . .

— Eh! . . . qu’est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.

Il s’avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu’il porta à ses lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s’écria:

— Ma cause . . . la voilà! . . .

Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu’il suffisait d’un mouvement de sa volonté, d’un sacrifice de son orgueil pour assurer le bonheur de ces deux pauvres enfants . . .

Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, et c’est de l’air le plus sombre qu’il reprit:

— Encore faut-il, monsieur d’Escorval, arrêter nos conventions . . .

— Dictez vos conditions, monsieur.

— D’abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à des heures convenues d’avance, jamais à l’improviste . . .

L’attitude seule de Maurice affirmait son consentement.

— Ensuite, comment traverserez-vous l’Oiselle sans avoir recours au passeur, qui est un dangereux bavard? . . .

— Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.

— Bien. Me promettez-vous aussi d’éviter le marquis de Sairmeuse?

— Je le fuirai . . .

— Attendez . . . il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est l’arrogance même, et il vous déteste . . . Vous le haïssez et vous êtes violent . . . Jurez-moi que s’il venait à vous provoquer, vous mépriseriez ses provocations . . .

— Mais je passerais pour un lâche, monsieur! . . .

— Probablement! . . . Jurez-vous? . . .

Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.

— Je jure! . . . prononça-t-il.

— Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser trop voir notre intelligence . . . mais c’est mon affaire . . .

M. Lacheneur s’arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s’il n’oubliait rien.

— Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu’à vous adresser une dernière et bien importante recommandation . . . Vous connaissez mon fils?

— Certes! . . . nous étions camarades quand il venait en vacances . . .

— Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai toute ma pensée . . . défiez-vous de Jean.

— Oh! . . . monsieur.

— Restez sur vos gardes, vous dis-je . . .

Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:

— Ah! c’est pour un père un pénible aveu: je n’ai pas confiance en mon fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de son arrivée . . . Maintenant, je le trompe comme s’il devait trahir . . . Peut-être serait-il sage de l’éloigner; mais que penserait-on? Sans doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je m’abuse peut-être . . .

Il soupira et dit encore:

— Défiez-vous! . . .

XIX

Ainsi, c’était bien Maurice d’Escorval que le marquis de Sairmeuse avait surpris s’échappant de la maison de M. Lacheneur.

Martial n’avait aucune certitude, il se pouvait que l’obscurité l’eût trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son coeur de colère.

— Quel personnage fais-je donc! s’écriait-il. Un personnage ridicule, assurément.

Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu’il n’apercevait rien des circonstances les plus frappantes.

L’amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque serviles de Chanlouineau ne l’étonnaient pas.

Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait qu’il s’avançait dans son esprit et dans son coeur.

Ayant oublié, il s’imaginait que les autres ne se souvenaient pas.

Après cela, il se figurait s’être montré assez généreux pour avoir des droits à une certaine reconnaissance.

M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une soixantaine de mille francs.

— Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s’il n’était pas content! maugréait le duc, furieux d’une prodigalité qui cependant ne lui coûtait rien.

Encore entretenu dans ses illusions par l’opinion de son père, Martial se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.

Le soupçon des visites de Maurice faillit l’éclairer . . .

— Serais-je donc dupe d’une rouée? . . . pensa-t-il.

Son dépit fut tel que, pendant plus d’une semaine, il prit sur lui de ne se point montrer à la Rèche.

Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l’exploitant avec l’adresse de l’intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de son fils à l’alliance avec les Courtomieu.

Livré jusqu’alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s’écria enfin:

— Soit! . . . j’épouse Mlle Blanche.

Le duc n’était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.

En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées et on décida que le mariage serait célébré au printemps.

C’est à Sairmeuse qu’eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d’autant plus gai qu’où y célébrait deux petites victoires.

Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement militaire à Montaignac.

Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations prodiguées à l’empereur, venait d’obtenir la présidence de la Cour prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les terreurs de la Restauration . . .

Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, Martial se trouvait lié.

En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. Elle le pénétrait d’un charme dont la douceur infinie lui faisait presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.

Malheureusement, l’orgueilleuse héritière ne sut pas résister au plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu’elle appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle trouva l’occasion de dire qu’elle faisait travailler Marie-Anne pour l’aider à vivre.

Martial se contraignit à sourire, mais l’indignité du procédé le forçait de plaindre Marie-Anne . . .

Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.

A la chaleur de l’accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se fondirent, tous ses soupçons s’évaporèrent . . . La joie de le revoir éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien . . .

— Oh! . . . je l’aurai! . . . pensa-t-il.

C’est qu’en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument précieux.

— Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l’oeil et l’oreille dans le camp ennemi . . . Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre espion . . .

Il le fut, car il eut vite repris l’habitude de ses visites quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient défoncés, mais il n’était pluie, neige, ni boue capables d’arrêter Martial.

Il arrivait vers dix heures, s’asseyait sur un escabeau, contre l’âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait . . .

Marie-Anne paraissait s’intéresser prodigieusement aux événements; il lui contait tout ce qu’il pouvait surprendre.

Parfois ils restaient seuls . . .

Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le «commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait acheté un cheval afin d’étendre ses tournées.

Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues . . . Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient pour parler à M. Lacheneur. C’était une interminable procession. Et à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. Puis, elle offrait à boire . . . La maison était comme un cabaret . . .

Qui ne sait où l’âpreté des convoitises peut mener un homme amoureux! . . . Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants et venants, il donnait une poignée de main, à l’occasion, il lui arrivait de trinquer . . .

Il eût accepté bien d’autres choses! . . . N’avait-il pas offert à Lacheneur de l’aider à mettre ses comptes au net? . . .

Et une fois, c’était vers le milieu de février, comme il voyait Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut absolument lui servir de secrétaire.

— C’est que ce n’est pas pour moi, cette damnée lettre, disait Chanlouineau, c’est pour un oncle à moi qui marie sa fille . . .

Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non sans mainte rature, il écrivit:

«Mon cher ami . . . Nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à . . . Nous vous invitons à nous faire le plaisir d’y venir. Nous comptons sur vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, plus nous serons contents.

«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous nous rendrez service en apportant quelques provisions.»

Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu qu’il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu . . . Mais il était fasciné.

— Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne sortez plus de chez Lacheneur . . . Quand donc en aurez-vous fini avec cette petite?

Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette «petite.» Près d’elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût demandé de la prendre pour femme, qu’il n’eût pas dit: non . . .

Mais Marie-Anne n’avait pas cette ambition . . . Toutes ses pensées, tous ses voeux étaient pour le succès de son père . . .

Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une si magnifique récompense! . . .

N’est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice! . . . Toute la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt le dîner, il s’esquivait, traversant l’Oiselle dans son bateau, et volait à la Rèche.

M. d’Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l’avait «embauché;» ce fut son expression.

Saisi d’effroi, il résolut d’aller sur-le-champ, sans prévenir Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria l’abbé Midon de l’accompagner.

C’est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d’Escorval et le curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes ils étaient et si inquiets, qu’ils n’échangèrent pas dix paroles le long de la route.

Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois . . .

Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets . . .

Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d’une douzaine de personnes, et M. Lacheneur parlait . . .

Que disait-il? . . . Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l’entendre, mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent ses paroles . . .

Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts . . . il alluma une torche de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant d’une voix formidable:

— Le sort en est jeté! . . . Voilà qui vous prouve que je ne reculerai pas . . .

Cinq minutes après la maison était en flammes . . .

Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac s’éclairer comme un phare . . . et de tous côtés l’horizon s’empourpra de lueurs d’incendie.

On répondait au signal de Lacheneur . . .

XX

Ah! l’ambition est une belle chose! . . .

Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n’eussent plus dû, ce semble, aspirer qu’au repos du foyer domestique.

Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en répandant le bien autour d’eux, tout en préparant pour leur dernière heure un concert de bénédictions et de regrets.

Mais non! . . . Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la manoeuvre de ce «vaisseau de l’État,» où personne ne consent plus à rester simple passager.

Nommés, l’un commandant des forces militaires, l’autre président de la Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux pour s’installer tant bien que mal à la ville.

Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d’Armes, une grande vieille maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.

Le marquis de Courtomieu s’était établi en camp volant chez un de ses parents, rue de la Citadelle . . .

Leur vanité sénile était satisfaite . . . tout était donc pour le mieux.

Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur Blanche.

Les représailles s’exerçaient librement; les vengeances s’assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et d’effroyables cupidités s’abritaient sous le manteau des rancunes politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux . . .

Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs pensées et leurs voeux vers «l’autre,» et il leur semblait que le vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait en même temps leurs dernières espérances.

Mais rien de tout cela ne montait jusqu’au duc de Sairmeuse, jusqu’au marquis de Courtomieu.

Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; quel faquin eût osé ne l’être pas!

Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis aller, n’avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d’Alliés sous la main!

Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les traitèrent de visionnaires.

Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison . . .

Il se leva . . . mais la porte au même moment s’ouvrit, et un homme hors d’haleine entra.

Cet homme, c’était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.

Evidemment il se passait quelque chose d’extraordinaire.

— Qu’est-ce? interrogea le duc.

— Ils viennent! . . . monseigneur, s’écria Chupin, ils sont en route! . . .

— Qui? . . . qui? . . .

Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.

M. de Sairmeuse lut à haute voix:

«Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars . . . »

La date n’était plus en blanc, cette fois, mais tel était l’aveuglement du duc qu’il s’obstinait à ne pas comprendre.

— Eh bien? . . . demanda-t-il.

Chupin s’arrachait les cheveux.

— Ils sont en route! . . . répéta-t-il . . . je parle des paysans . . . ils comptent s’emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener «l’autre,» ou du moins le fils de «l’autre . . . » Gredins de paysans! Ils m’ont trompé . . . Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas si proche . . .

Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il demanda:

— Combien donc sont-ils?

— Eh! . . . le sais-je, monseigneur . . . deux mille peut-être . . . peut-être dix mille . . .

— Tous les gens de la ville sont pour nous.

— Non, monseigneur, non! . . . Ils ont des complices ici; tous les officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.

— Quels sont les chefs? . . .

— Lacheneur, l’abbé Midon, Chanlouineau, le baron d’Escorval . . .

— Assez! cria le duc.

Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille herculéenne courbée par les ans se redressait.

Il sonna à briser la sonnette; un valet parut:

— Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes pistolets! . . . Faites vite!

Le domestique se retirait abasourdi . . .

— Attends! . . . cria-t-il encore. Qu’on monte à cheval et qu’on aille dire à mon fils d’accourir ici, bride abattue . . . Qu’on prenne mes meilleurs chevaux . . . On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux heures . . .

Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:

— Qu’est-ce encore? . . .

Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le silence; mais dès que le valet fut sorti:

— Inutile, monseigneur, dit-il, d’envoyer chercher M. le marquis?

— Et pourquoi, maître drôle?

— C’est que, monseigneur, c’est que, excusez-moi, je vous suis dévoué . . .

— Jarnibieu! . . . parleras-tu? . . .

Positivement, Chupin regrettait de s’être tant avancé . . .

— Alors donc, bégaya-t-il . . . monsieur le marquis . . .

— Eh bien? . . .

— Il en est! . . .

D’un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.

— Tu mens, misérable! . . . hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi du plafond, tu mens! . . .

Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit jusqu’à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s’enfuir.

— Que j’aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il . . . Ah! la fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, Chanlouineau, le petit d’Escorval, le fils de Monseigneur et les autres . . .

M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d’injures contre Marie-Anne quand son valet de chambre rentra . . .

Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et s’élança dehors.

Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la place d’Armes, d’où on découvrait une grande étendue de pays, ses dernières illusions s’envolèrent.

L’horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d’un cercle de flammes.

— C’est le signal! . . . murmura le vieux maraudeur, c’est l’ordre de se mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils seront aux portes de la ville vers deux heures du matin . . .

Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu’à se concerter avec M. de Courtomieu.

Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu’en tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant dans la nuit, prirent la fuite . . .

Instinctivement il s’élança à leur poursuite et en atteignit un qu’il saisit au collet.

— Qui es-tu? . . . interrogea-t-il; ton nom?

Et l’homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets qu’il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.

— Ah! brigand! . . . s’écria M. de Sairmeuse, tu conspires! . . .

Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.

Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son ami sembla ravi.

— Enfin! . . . prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater notre dévouement et notre zèle! . . . Et sans danger! . . . Nous avons de bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes! . . . Ces paysans sont fous! . . . Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac . . .

Mais une pensée soudaine l’assombrit, il se gratta le front et ajouta:

— Diable! . . . et moi qui attends Blanche ce soir! . . . Elle a dû quitter Courtomieu après dîner . . . Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur! . . .

XXI

Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux plus de temps qu’ils ne croyaient.

Les paysans s’avançaient, mais non si vite que l’avait dit Chupin.

Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur . . .

Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur avait compté les feux qui répondaient à l’incendie qu’il venait d’allumer.

Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de joie.

— Tous nos amis, s’écria-t-il, nous tiennent parole . . . Ils sont prêts, ils se mettent en route! . . . Partons donc, nous qui devons être les premiers au rendez-vous! . . .

On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l’étrier quand deux hommes s’élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu’à lui. L’un d’eux saisit le cheval par la bride.

— L’abbé Midon! . . . fit Lacheneur abasourdi; M. d’Escorval! . . .

Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d’un ton de fureur concentrée:

— Que me voulez-vous encore, tous deux?

— Nous voulons empêcher l’accomplissement d’une oeuvre de délire! . . . s’écria M. d’Escorval. La haine vous égare, Lacheneur!

— Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!

— Pensez-vous donc que je ne les devine pas? . . . Vous espérez vous emparer de Montaignac . . .

— Que vous importe! . . . interrompit violemment Lacheneur . . .

Mais M. d’Escorval n’était pas homme à se laisser imposer silence.

Il saisit le bras de son ancien ami, et d’une voix forte, de façon à être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:

— Insensé! . . . Vous oubliez donc que Montaignac est une place de guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles . . . Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.

Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.

— Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux fenêtres de la citadelle. Et, tenez . . . regardez, on l’aperçoit encore. Elle m’annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous paraîtrons . . .

— Et après! . . . Je veux admettre l’impossible; vous prenez Montaignac. Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront l’empereur? Napoléon II n’est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000 soldats à une journée de marche de Paris?

De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.

— Cependant tout ceci n’est rien, continua le baron, vous ignorez ce que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de dupes . . .

— Qui appelez-vous dupes, monsieur? . . .

— Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des réalités; tous ceux qui, parce qu’ils souhaitent fortement une chose, s’imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n’ont été prévenus? . . .

Lacheneur haussa les épaules.

— Qui donc les aurait avertis? fit-il.

Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son fils Jean, le prouvait.

C’est cependant du ton le plus froid qu’il ajouta:

— Il est probable qu’à cette heure le duc et le marquis sont au pouvoir de nos amis . . .

Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n’était force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux . . .

C’était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.

— Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas sourd à la voix de la raison . . . Vous êtes un honnête homme, songez à l’épouvantable responsabilité que vous acceptez . . . Quoi! sur des chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves gens et l’existence de leurs familles . . . On vous l’a dit, malheureux, vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous êtes trahis! . . .

Le lieu, l’instant, l’anxiété du péril, l’étrangeté de cette scène aux clartés de l’incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l’âme la plus ferme.

Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de Lacheneur. Il était visible pour tous qu’il était remué jusqu’au plus profond de ses entrailles.

Qui peut dire ce qui fût advenu sans l’intervention de Chanlouineau.

Le robuste gars s’avança, brandissant son fusil double:

— Par le saint nom de Dieu! . . . s’écria-t-il, voici bien du temps perdu en bavardages inutiles! . . .

Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea brusquement et s’élança en selle:

— Partons! . . . commanda-t-il.

Mais le baron et l’abbé ne désespéraient pas encore, ils s’étaient jetés à la tête du cheval.

— Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde! . . . Le sang que vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de vos enfants! . . .

Epouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s’arrêta . . .

Alors sortit des rangs et s’avança un des complices, vêtu comme les paysans des environs de Sairmeuse . . .

— Marie-Anne! . . . s’écrièrent en même temps l’abbé et le baron stupéfaits . . .

— Oui, moi! . . . répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite . . . Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à l’horizon? . . . Elles nous annoncent que les gens de ces communes se rendent en armes au carrefour de la Croix-d’Arcy, à une lieue de Montaignac, où est le rendez-vous général . . . Avant deux heures, il y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le commandement . . . Et vous voudriez qu’il laissât sans chef ces soldats qu’il est allé arracher à leurs foyers? . . . C’est impossible! . . .

L’exaltation de son père et de son amant l’avait gagnée, elle partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs espérances . . . Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l’incendie . . . Ah! c’est vraiment à cette heure, qu’elle méritait ce nom d’ange de l’insurrection que lui avait donné Martial.

— Non! . . . il n’y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir . . . C’est la prudence maintenant qui serait folie . . . C’est en arrière qu’est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d’un homme . . . et nous, mes amis, en avant!

Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s’élança à travers la lande.

Il n’y avait plus à lutter. M. d’Escorval était consterné, mais il ne pouvait laisser s’éloigner ainsi son fils qu’il apercevait dans les rangs.

— Maurice! . . . cria-t-il.

Le jeune homme hésita, mais enfin s’approcha . . .

— Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.

— Il faut que je les suive, mon père . . .

— Je vous le défends.

— Hélas! mon père, je ne puis vous obéir . . . je suis engagé . . . j’ai juré . . . je commande après Lacheneur . . .

Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable détermination.

— Mon fils! . . . reprit M. d’Escorval, malheureux enfant! . . . C’est à la mort que tu marches . . . à une mort certaine.

— Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père . . .

—-Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies! . . .

Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.

— Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que le garder près d’elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de traître . . . Adieu, mon père!

M. d’Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. Il étendit les bras et serra sur son coeur ce fils tant aimé, convulsivement, comme si c’eût été pour la dernière fois . . .

— Adieu! . . . balbutia-t-il, adieu! . . .

Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient se perdant dans le lointain, que le baron d’Escorval était encore à la même place, écrasé sous l’excès de sa douleur . . .

Tout à coup il se redressa.

— Un espoir nous reste, l’abbé, s’écria-t-il.

— Hélas! . . . murmura le prêtre.

— Oh! . . . je ne m’abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire où est le rendez-vous? . . . En courant à Escorval, en attelant en hâte un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d’Arcy. Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux . . . Venez, l’abbé, venez vite! . . .

Et ils partirent en courant . . .

XXII

Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et les siens quittèrent la lande de la Rèche.

Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à Montaignac.

L’étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château.

Ainsi, ce voyage qu’entreprenait la jeune fille sortait des habitudes établies; des circonstances graves l’expliquaient.

Il y avait six jours que Martial n’avait paru à Courtomieu, et Mlle Blanche était à moitié folle de douleur et de colère.

Ce qu’eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l’église.

Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester maîtresse de soi; le quatrième elle n’y tint plus, et malgré l’inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles de Martial. Etait-il malade, absent? . . .

On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un charme, mais que chassant de l’aurore au crépuscule, il se couchait tous les soirs aussitôt souper.

Quelle horrible injure! . . . Mais du moins elle était persuadée que Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d’accourir s’excuser. Illusion vaine de l’orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna pas donner signe de vie.

— Ah! sans doute il est près de l’autre, disait-elle à tante Médie, il est aux genoux de cette misérable Marie-Anne . . . sa maîtresse.

Elle disait ainsi, ayant fini par croire — cela arrive — aux calomnies qu’elle même avait inventées.

En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.

Laisser voir le déchirement de son âme, l’excès de son amour et de sa jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances étaient intolérables.

Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d’une autorité presque discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un prétexte de proscription.

Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.

— Enfin! . . . disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, de cette effrontée! . . . Nous verrons bien s’il a l’audace de la suivre! . . . La suivrait-il? . . . Oh! non, il n’oserait! . . .

Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y remarqua une animation inaccoutumée.

Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.

Mais qu’importait à Mlle de Courtomieu! C’est seulement à une lieue de Sairmeuse qu’elle fut tirée de ses préoccupations.

—Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu? . . .

La parente pauvre prêta l’oreille.

On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, devenaient plus distinctes.

— Sachons ce que c’est, fit Mlle Blanche.

Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.

— Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la côte, une grosse troupe de paysans . . . ils ont des torches . . .

— Doux Jésus! . . . interrompit tante Médie épouvantée.

— Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses chevaux.

Ce n’était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s’élevait à 500 hommes environ . . .

Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d’Arcy.

Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. Le branle donné, il n’avait plus été le maître.

Le baron d’Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait perdu quatre fois autant à Sairmeuse.

Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans s’étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au succès de l’entreprise.

Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile . . .

Et pour comble, une fois qu’on les eut remis en marche, il fut impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu’ils avaient allumées en guise de torches.

Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. Ils voulaient y voir clair, disaient-ils . . .

Pauvres gens! . . . Ils n’avaient certes conscience ni des difficultés, ni des périls de l’entreprise.

On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, on les avait grisés de tant d’espérances! . . . Ils s’en allaient à la conquête d’une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, comme à une partie de plaisir . . .

Et gais, insouciants, animés de l’imperturbable confiance de l’enfant, ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons patriotiques.

A cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux blanchir d’angoisse.

Ce retard de deux heures n’allait-il pas tout perdre? . . . Que devaient penser les autres, à la Croix-d’Arcy? . . . Que faisaient-ils en ce moment? . . .

— Avançons! . . . répétait-il, avançons! . . .

Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une vingtaine de vieux soldats de l’Empire, comprenaient et partageaient le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu’ils risquaient au terrible jeu qu’ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:

— Plus vite, marchons plus vite! . . .

Exhortations stériles! . . . Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, lentement.

Et même, tout à coup, la bande entière s’arrêta. Quelques-uns, en tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de Mlle de Courtomieu . . .

Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la livrée, une immense clameur la salua.

M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s’était fait plus d’ennemis que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.

Car, en vérité, ils ne songeaient qu’à cette vengeance: le procès devait le prouver.

Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n’aperçut à l’intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris perçants.

Mlle de Courtomieu était brave.

— Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous? . . .

— Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s’était avancé. Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.

— Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien . . .

— Pardonnez-moi, et c’est pour cela que je vous prie de descendre . . . Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas, M. d’Escorval?

— Eh bien! . . . Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle Blanche; arrachez-moi d’ici, si vous l’osez! . . .

On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans prêts à s’élancer.

— Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.

Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut le courage de résister.

— Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père . . . Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos amis.

Mlle Blanche n’avait pas plus reconnu le déguisement masculin de son ancienne amie qu’elle n’avait soupçonné le but de ce grand rassemblement d’hommes.

Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d’Escorval l’éclaira.

Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu’elle était à la merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.

— C’est bien, fit-elle . . . nous descendons.

Son ancienne amie l’arrêta.

— Non, dit-elle, non! . . . Ce n’est pas ici la place d’une jeune fille.

— D’une jeune fille honnête, devriez-vous dire.

Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.

— Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont l’accompagner jusqu’à Courtomieu . . .

Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s’éloigna, mais non si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait:

— Garde-toi bien, Marie-Anne! . . . Je te ferai payer cher l’insulte de ta générosité! . . .

Les heures volaient, cependant . . .

Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et pour comble les dernières apparences d’ordre avaient disparu.

M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d’un parti suprême; tout retard désormais devenait mortel.

Il appela Maurice et Chanlouineau.

— Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au monde pour hâter la marche de ces insensés . . . Moi, je cours à la Croix-d’Arcy . . . il y va de notre vie à tous.

Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points noirs qui s’avançaient et grossissaient rapidement . . .

C’étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, ménageant leur haleine, couraient . . .

L’un était vêtu comme les bourgeois aisés, l’autre portait un vieil uniforme de capitaine des guides de l’empereur.

Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les poltrons qu’on pourrait leur amener.

— Qu’arrive-t-il? leur cria-t-il d’une voix affreusement altérée.

— Tout est découvert! . . .

— Grand Dieu! . . .

— Le major Carini est arrêté.

— Par qui? . . . Comment?

— Ah! c’est une fatalité! . . . Au moment où nous convenions de nos dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de malheur a poursuivi Carini, l’a atteint, l’a pris au collet, et l’a traîné à la citadelle.

Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l’abbé Midon bourdonnait à ses oreilles . . .

— Aussitôt, continua l’officier, j’ai averti les amis et j’accours vous prévenir . . . C’est un coup manqué! . . .

Il n’avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, il ne voulait pas s’avouer l’irréparable désastre.

Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné de son âme.

— Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, dit-il d’un ton amer . . . Nous avons une chance de moins, et voilà tout.

— Diable! . . . Vous avez donc des ressources que nous ignorons?

— Peut-être . . . cela dépend. Vous venez de passer à la Croix-d’Arcy, avez-vous dit à quoiqu’un quelque chose de ce que vous venez de m’apprendre? . . .

— Pas un mot . . . à personne.

— Combien avons-nous d’hommes au rendez-vous?

— Au moins deux mille.

— En quelles dispositions?

— Ils brûlent d’agir . . . Ils maudissent nos lenteurs. Ils nous ont recommandé de vous supplier de vous hâter.

Lacheneur eut un geste menaçant.

— En ce cas, fit-il, la partie n’est pas perdue. Attendez ici les gens que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du succès.

Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il reprit sa course.

Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n’en avait aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C’était un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son libre arbitre. L’édifice si laborieusement élevé s’écroulait, il voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en était sûr, n’importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la trouverait . . . Et il pensait:

— Pourvu qu’on ne se lasse pas, là-bas! . . .

Là-bas, à la Croix-d’Arcy, on l’accusait . . .

Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures s’étaient changés en imprécations.

Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, s’indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.

— Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s’il n’a pas eu peur, au dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici risquant notre peau et le pain de nos enfants?

Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur, circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les poitrines.

Quelques-uns des conjurés étaient d’avis de se disperser; mais d’autres, et c’étaient les plus influents, voulaient au contraire qu’on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, sans attendre seulement le moment fixé pour l’attaque.

Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux d’un cheval.

Un cabriolet parut, qui s’arrêta au milieu du carrefour.

Deux hommes en descendirent: le baron d’Escorval et l’abbé Midon.

Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent . . . Ils pensèrent qu’ils arrivaient à temps.

Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus aveugle obstination.

Ils étaient venus avec l’espoir d’arrêter le mouvement, ils le précipitèrent.

— Nous sommes trop avancés pour reculer, s’écria un propriétaire des environs, chef reconnu en l’absence de Lacheneur, si la mort est devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre . . . telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l’instant, c’est le seul moyen de déconcerter nos ennemis . . . Lâche qui hésite; en avant! . . .

Une seule et même acclamation lui répondit:

— En avant! . . .

Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un tambour bat la marche, et la colonne entière s’ébranle aux cris de: «Vive Napoléon II!»

Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et l’émotion, M. d’Escorval et l’abbé Midon s’obstinent à suivre les conjurés.

Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent à Dieu une inspiration pour les arrêter.

En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d’Arcy de Montaignac est franchie.

Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que doivent livrer les officiers à demi-solde.

Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.

Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis de l’intérieur sont maîtres de la ville et qu’ils les attendent en force? . . .

Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.

Seuls, M. d’Escorval et l’abbé Midon pressentent une catastrophe.

Le chef de l’expédition est près d’eux; ils le conjurent de ne pas négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d’envoyer quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s’offrent d’y aller, à condition qu’on attendra leur retour avant d’aller plus loin.

— Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n’y donnez pas tête baissée.

Mais on les repousse.

Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au pont-levis.

L’enthousiasme est devenu du délire; c’est à qui le premier pénétrera dans la place.

Hélas! . . . à ce moment un coup de pistolet est tiré.

C’est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade terrible.

Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés . . . Tous les autres s’arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d’où partent les coups . . .

L’indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait ces paysans, il y a parmi eux d’anciens soldats de Napoléon; la lutte s’engagerait, épouvantable, dans l’obscurité! . . .

Mais ce n’est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre.

La voix d’un lâche jette le cri des paniques:

— Nous sommes vendus! . . . Sauve qui peut! . . .

Dès lors, c’en est fait de l’expédition.

La peur, une folle peur, s’empare de tous ces braves gens, et ils s’enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête.

XXIII

Les stupéfiantes révélations de Chupin, l’idée que Martial, l’héritier de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l’arrestation si imprévue d’un des conjurés de l’intérieur, toutes ces circonstances avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.

Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses facultés leur équilibre.

Retrouvant l’énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins d’une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la giberne garnie de cartouches.

Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de sang n’était qu’un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. Ce n’était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces pauvres campagnards pouvaient forcer l’entrée d’une place de guerre.

Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d’un tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de bruit, et que stimulait encore l’ambition de montrer son zèle.

Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins derrière les parapets des ouvrages avancés.

Quant à lui, il s’établit à une porte d’où, découvrant parfaitement la route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.

Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement avaient porté.

Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé leur fusil en l’air.

Mais le duc de Sairmeuse n’avait pas de temps à perdre à ces considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes environ, cavaliers et fantassins, il s’élança sur les traces des fuyards.

Les paysans avaient plus de vingt minutes d’avance.

Pauvres gens! . . . Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les poursuites. Ils n’avaient qu’à se disperser, qu’à «s’égailler,» comme autrefois les gars de la Vendée.

Malheureusement bien peu eurent l’idée de se jeter isolément à travers champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons d’un troupeau pris d’épouvante.

Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. N’entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux traînards! . . .

Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour ainsi dire la mort . . . Lacheneur.

Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d’angoisses, il approchait ventre à terre de la Croix-d’Arcy, quand le fracas de la fusillade de Montaignac arriva jusqu’à lui.

Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu’elle chancela sur ses jarrets.

Il prêta l’oreille et attendit . . . Rien. Nulle décharge ne répondait à cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.

Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.

Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.

De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint plus furieuse encore.

Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d’Arcy; il était vide. A l’entrée d’un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait amené M. d’Escorval et l’abbé Midon; personne ne s’en était inquiété.

Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.

Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions et les accablant d’injures.

— Lâches! . . . vociférait-il, traîtres! . . . Vous fuyez et vous êtes dix contre un! . . . Où courez-vous ainsi? . . . Chez vous? Insensés! vous y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à l’échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons . . . volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du renfort, deux mille hommes me suivent . . .

Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent mille . . . Il eût promis aussi bien une armée et du canon . . .

Mais eût-il eu tout cela, à moins d’employer la force, il n’eût pas arrêté la déroute . . . Il fut entraîné comme la branche morte par le torrent.

Au carrefour de la Croix-d’Arcy seulement, à cet endroit d’où une heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de coeur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres précipitaient leur course dans toutes les directions . . .

Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, entouraient M. Lacheneur.

Parmi eux était l’abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l’avait séparé de M. d’Escorval, et il ne l’avait plus revu. Qu’était devenu le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?

Et le digne prêtre n’osait s’éloigner, il attendait, heureux en son malheur d’avoir retrouvé la voiture et d’avoir réussi à la défendre contre une douzaine de paysans qui prétendaient s’en emparer.

Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.

Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s’obstinant à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de gagner leur maison? . . .

Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.

De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.

Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.

La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.

— Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma vie.

— Battons-nous donc! dirent les autres.

Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à l’écart.

— Vous, monsieur d’Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous retirer.

— Moi! . . . je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau . . .

— Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, emmenez-la.

— Je reste! . . . prononça Maurice.

Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l’arrêta.

— Vous n’avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d’une voix sourde, votre vie appartient à la femme qui s’est donnée à vous.

— Malheureux! . . . qu’osez-vous dire! . . .

Chanlouineau hocha tristement la tête.

— A quoi bon nier? . . . fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver . . . Il est de ces tentations si grandes, qu’un ange n’y résisterait pas . . . Ce n’est ni votre faute, ni la sienne . . . Lacheneur a été un mauvais père. Il y a eu un jour . . . quand j’ai été sûr . . . où je voulais me tuer ou vous tuer, je ne savais lequel . . . Allez, vous n’aurez plus jamais la mort si près de vous qu’une fois . . . Je vous ai tenu au bout de mon fusil à cinq pas . . . C’est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me montrant son désespoir . . . Maintenant que je vais mourir ainsi que Lacheneur, il faut bien que quelqu’un reste à Marie-Anne . . . Jurez-moi que vous l’épouserez . . . On vous inquiétera peut-être pour l’affaire de cette nuit, mais j’ai ici de quoi vous sauver . . .

Un feu de peleton l’interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse arrivaient . . .

— Saint bon Dieu! . . . s’écria Chanlouineau, et Marie-Anne!

Ils s’élancèrent, et Maurice le premier l’aperçut, debout au milieu du carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le bras en cherchant à l’entraîner:

— Venez, lui dit-il, venez!

Mais elle résista.

— De grâce, fit-elle, laissez-moi . . .

— Mais tout est perdu, mon amie!

— Oui, tout, je le sais . . . même l’honneur . . . Et c’est pour cela qu’il faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux . . .

Elle se pencha vers Maurice, et d’une voix à peine intelligible, elle ajouta:

— Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public . . .

La fusillade était d’une violence extraordinaire, ils restaient debout à l’endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être atteints, quand Chanlouineau reparut.

Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être. Toujours est-il que, sans mot dire, il l’enleva comme un enfant entre ses bras robustes, et la porta jusqu’à la voiture que gardait l’abbé Midon.

— Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, bien! . . . merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.

Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. Apercevant un groupe, dans l’ombre, ils accoururent.

Alors, l’héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le manoeuvrant comme une massue, il tint l’ennemi en échec et donna à Maurice le temps de s’élancer près de Marie-Anne, de prendre les guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.

Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d’héroïsmes, d’inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l’a jamais su au juste . . .

Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau luttait encore, barrant obstinément la route.

Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins . . . n’importe. Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l’avait touché; on l’eût dit invulnérable.

— Rends-toi! . . . lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, rends-toi! . . .

— Jamais! jamais! . . .

Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses terribles moulinets.

C’est alors qu’un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta à plat ventre et rampant dans l’ombre alla saisir aux jambes, par derrière, ce héros obscur.

Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et enfin, perdant plante, tomba en criant d’une voix formidable:

— A moi! . . . les amis, à moi! . . .

Nul ne répondit à son appel.

A l’autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte désespérée, combat d’hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les conjurés cédaient . . .

Le gros de l’infanterie du duc de Sairmeuse accourait.

On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes brillant dans la nuit.

Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.

En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme l’éclair. Il se vit et se jugea. La haine l’avait conduit au crime. Il se fit horreur, pour les hontes qu’il avait imposées à sa fille. Il se maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui se faisaient tuer . . .

C’était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les sauver.

— Cessez le feu! . . . mes amis, commanda-t-il, retirez-vous . . .

On lui obéit . . . et il put voir comme des ombres qui s’éparpillaient dans toutes les directions.

Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui l’emporterait vite loin de l’ennemi! . . .

Mais il s’était juré qu’il ne survivrait pas au désastre; déchiré de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne voyait d’autre refuge que la mort . . .

Il eût pu l’attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant d’elle. Il rassembla son cheval, l’enleva de la bride et des éperons et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.

Le choc fut rude, les rangs s’ouvrirent, et il y eut un instant de mêlée furieuse . . .

Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les baïonnettes, se cabra; il battit l’air de ses sabots, puis ses jarrets plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier . . .

Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du cheval le maître se débattait sans blessures.

Il était une heure et demie du matin . . . le carrefour était désert.

Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés appelant leurs compagnons et implorant des secours . . .

Les secours ne devaient pas venir encore.

Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti des événements pour sa fortune politique.

Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de l’exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l’importance du service rendu.

On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze ou vingt; mais ce n’était pas assez pour l’éclat qu’il désirait, il voulait plus d’accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une commission militaire.

Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu’il lança de tous côtés, avec l’ordre d’explorer les villages, de fouiller les maisons isolées, et d’arrêter tous les gens suspects . . .

Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la route de Montaignac.

Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu’il s’efforçait vainement d’écarter, empoisonnait en satisfaction.

Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du complot?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir de l’assurance de Chupin le troublait.

D’un autre côté, qu’était donc devenu Martial? . . . Le domestique expédié pour le prévenir l’avait-il rencontré? . . . S’était-il mis en route? . . . Par où? . . . Peut-être était-il tombé aux mains des paysans? . . .

C’est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui apprit que Martial était arrivé depuis un quart d’heure.

— M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de cheval, ajouta le domestique.

— C’est bien! . . . fit le duc, je l’y rejoins.

Tout haut, devant ses gens, il disait: «C’est bien!» mais il se disait tout bas:

— Ceci, à la fin, frise l’impertinence! Quoi, je suis à cheval, en train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit tranquillement, sans seulement s’informer de moi! . . .

Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en dedans. Il frappa.

— Qui est-là? demanda Martial.

— Moi! ouvrez!

Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu’il vit le fit frémir.

Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, lavait une large blessure qu’il avait un peu au-dessus du sein droit.

— Vous vous êtes battu! . . . exclama le duc d’une voix étranglée.

— Oui! . . .

— Ah! . . . vous en étiez donc! . . .

— J’en étais! . . . de quoi?

— De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes! . . .

Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la plus violente envie de rire.

— Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.

L’air et l’accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans toutefois dissiper entièrement ses soupçons.

— C’est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué! . . . s’écria-t-il.

— Du tout! . . . J’ai simplement été obligé d’accepter un duel.

— Avec qui? . . . Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.

Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c’est du ton léger qui lui était habituel qu’il répondit:

— Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l’inquiéteriez peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon . . . C’était sur la grande route, il pouvait m’assassiner sans cérémonie, et il m’a offert un combat loyal . . . Il est d’ailleurs blessé plus grièvement que moi . . .

Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.

— Si c’est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d’appeler un médecin, vous enfermer pour soigner cette blessure? . . .

— Parce qu’elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure secrète.

Le duc hochait la tête.

— Tout cela n’est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les assurances qui m’ont été données de votre complicité.

Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.

— Ah! . . . dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce drôle de Chupin. Il m’étonne, monsieur, qu’entre la parole de votre fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.

— Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c’est un homme précieux . . . Sans lui nous eussions été surpris. C’est par lui que j’ai connu le vaste complot ourdi par Lacheneur . . .

— Quoi! c’est Lacheneur . . .

— . . . Qui était à la tête du mouvement? . . . oui, marquis. Ah! votre perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien! . . . Le père de votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n’y voyez que du feu! . . . Et je vous destinais à la diplomatie! . . . Mais il y a mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des fusils, de la poudre et des balles à notre intention . . .

Le duc goguenardait à l’aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré désormais, et il cherchait à piquer son fils.

Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu’il avait été joué, mais il ne songeait pas à s’en indigner.

— Si Lacheneur était pris, pensait-il, s’il était condamné à mort, et si je le sauvais, Marie-Anne n’aurait rien à me refuser . . .

XXIV

Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le baron d’Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses craintes.

C’était la première fois qu’il avait un secret pour cette fidèle et vaillante compagne de son existence.

C’est sans la prévenir qu’il alla prier l’abbé Midon de le suivre à la Rèche, chez M. Lacheneur.

Il se cacha d’elle pour courir à la Croix-d’Arcy.

Ce silence explique l’étonnement de Mme d’Escorval quand, l’heure du dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.

Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les grands travailleurs, était l’exactitude même. Qu’était-il donc arrivé d’extraordinaire? . . .

Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari venait de partir avec l’abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture par la cour, comme d’habitude, ils avaient passé par la porte de derrière de la remise qui donnait sur le chemin.

Qu’est-ce que cela voulait dire? . . . Pourquoi ces étranges précautions? . . .

Mme d’Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments inexpliqués! . . .

Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d’un caractère toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis au feu pour lui.

Aussi, vers dix heures, s’empressèrent-ils de conduire à leur maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la nouvelle du mouvement.

Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.

Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait pris les armes, et que M. le baron d’Escorval était à la tête du soulèvement.

Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s’il n’eût eu une vache près de vêler . . .

Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise et tous les maréchaux de l’Empire étaient cachés à Montaignac . . .

Hélas! il faut bien l’avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des mensonges plus grossiers encore, dès qu’il s’agissait de gagner des complices à sa cause.

Mme d’Escorval ne devait pas s’arrêter à ces fables ridicules, mais elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce vaste complot.

Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la rassurait.

Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle croyait.

Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c’était bien. S’il s’était aventuré, c’est qu’il espérait réussir. Donc, elle était sûre du succès.

Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s’informer adroitement et d’accourir dès qu’il aurait recueilli quelque chose de positif.

Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.

Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des milliers d’hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait dans la campagne, massacrant tout . . .

Pendant qu’il parlait, Mme d’Escorval se sentait devenir folle.

Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari morts . . . pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand chemin . . . ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de l’eau . . . une goutte d’eau . . .

— Je veux les voir! . . . s’écria-t-elle avec l’accent du plus affreux égarement . . . J’irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi les morts, jusqu’à ce que je les trouve . . . Allumez des torches, mes amis, et venez avec moi . . . car vous m’aiderez, n’est-ce pas? . . . Vous les aimiez, eux si bons! . . . Vous ne voudriez pas laisser leurs corps sans sépulture! . . . Oh! les misérables! . . . les misérables, qui me les ont tués . . .

Les domestiques s’étaient empressés d’obéir, quand retentit sur la route le galop saccadé et convulsif d’un cheval surmené, et le roulement d’une voiture.

— Les voilà! . . . s’écria le jardinier, les voilà! . . .

Mme d’Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s’abattre.

Déjà l’abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur les coussins . . .

L’énergie si grande de Marie-Anne n’avait pu résister à tant de chocs successifs; la dernière scène l’avait brisée. Une fois en voiture, tout danger immédiat ayant disparu, l’exaltation désespérée qui la soutenait tombant, elle s’était trouvée mal, et tous les efforts de Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.

Mais Mme d’Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses vêtements masculins . . .

Elle vit seulement que ce n’était pas son mari qui était là, et elle sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu’au coeur . . .

— Ton père! . . . Maurice, dit-elle d’une voix étouffée, et ton père! . . .

L’impression fut terrible.

Jusqu’à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s’étaient bercés de cet espoir que M. d’Escorval serait rentré avant eux . . .

Maurice chancela à ce point qu’il faillit laisser échapper son précieux fardeau. L’abbé s’en aperçut, et sur un signe de lui, deux domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l’emportèrent . . .

Alors il s’avança vers Mme d’Escorval.

— Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout hasard, il a dû fuir des premiers . . .

Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère . . . Sur ce mot, elle se redressa.

— Le baron d’Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle . . . Un général ne déserte pas en face de l’ennemi . . . Si la déroute se met parmi ses soldats, il se jette au-devant d’eux, il les ramène au combat où il se fait tuer . . .

— Ma mère! balbutia Maurice, ma mère! . . .

— Oh! . . . ne cherchez pas à m’abuser! . . . Mon mari était le chef du complot . . . les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement . . . Dieu ait pitié de moi! . . . mon mari est mort!

Si perspicace que fût l’abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée . . .

— Eh! madame! s’écria-t-il, M. le baron n’était pour rien dans ce mouvement, bien loin de là . . .

Il s’arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on pouvait voir . . . il comprit l’imprudence.

— Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et vous aussi, Maurice, venez! . . .

C’est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme d’Escorval suivit le curé de Sairmeuse . . .

Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée s’envolaient à travers les espaces, vers l’homme qui avait été tout pour elle et dont l’âme et la pensée, sans doute, l’appelaient du fond de l’abîme où il avait roulé . . .

Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la réalité présente . . .

Elle venait d’apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques l’avaient déposée.

— Mlle Lacheneur! . . . balbutia-t-elle, ici, sous ce costume . . . morte! . . .

On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l’immobilité du marbre, ses lèvres blanches s’entr’ouvraient sur ses dents convulsivement serrées et un large cercle, d’un bleu intense, cernait ses paupières fermées.

Ses longs cheveux noirs, qu’elle avait roulés pour les glisser sous son chapeau de paysan, s’étaient détachés, ils s’éparpillaient opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu’à terre . . .

— Ce n’est qu’une syncope sans gravité, déclara l’abbé Midon, après avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens . . .

Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu’il y avait à faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.

Mme d’Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main sur son front mouillé d’une sueur froide . . .

— Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit! . . .

— Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d’un accent ému mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner ainsi! . . . Epouse, où donc est votre énergie! . . . Chrétienne, qu’est devenue votre confiance en Dieu, juste et bon! . . .

— Oh! . . . j’ai du courage, monsieur, bégayait l’infortunée, j’ai du courage! . . .

L’abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s’asseoir, pendant que les femmes de chambre s’empressaient autour de Marie-Anne, et d’un ton plus doux il reprit:

— Pourquoi désespérer, d’ailleurs, madame? . . . Votre fils est près de vous, en sûreté . . . Votre mari ne saurait être compromis, il n’a rien fait que je n’aie fait moi-même . . .

Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du baron et le sien pendant cette funeste soirée.

Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son épouvante.

— Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous crois . . . Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient et ils le disent . . .

— Eh bien?

— S’il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, il sera traduit devant la Cour prévôtale . . . N’était il pas l’ami de l’empereur. C’est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et condamné à mort . . .

— Non, madame, non! . . . ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le tribunal, et je dirai: «Me voici, j’ai vu, adsum qui vidi

— Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l’abbé, parce que vous n’êtes pas un prêtre selon le coeur de ces hommes cruels; ils vous jetteront en prison, et ils vous enverront à l’échafaud! . . .

Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber . . .

Sur ces derniers mots, il s’affaissa par terre, sur le tapis, à genoux, cachant son visage entre ses mains . . .

— Ah! . . . j’ai tué mon père! . . . s’écria-t-il . . .

— Malheureux enfant! . . . Que dis-tu! . . .

Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et poursuivit:

— Mon père ignorait jusqu’à l’existence de cette conspiration, dont M. Lacheneur était l’âme, mais je la connaissais, moi! . . . Je voulais qu’elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma vie . . . Et alors, misérable que je suis, quand il s’agissait d’attirer dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j’invoquais ce nom respecté et aimé d’Escorval . . . Ah! j’étais fou! . . . j’étais fou! . . .

Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il ajouta:

— Et en ce moment encore, je n’ai pas le courage de maudire ma folie! . . . Oh! ma mère, ma mère; si tu savais! . . .

Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme un faible gémissement . . .

Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s’était à demi redressée sur le canapé, et elle considérait cette scène navrante d’un air de profonde stupeur, comme si elle n’y eût rien compris.

D’un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et elle clignait des yeux, éblouie par l’éclat des bougies . . .

Elle voulait parler, interroger, elle s’efforçait de rassembler ses idées, elle cherchait des mots pour les traduire . . . L’abbé Midon lui commanda le silence.

Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait son sang-froid et la lucidité de son intelligence.

Eclairé par le témoignage de Mme d’Escorval et les aveux de Maurice, il comprenait tout et discernait nettement l’effroyable danger dont étaient menacés le baron et son fils.

Comment conjurer ce danger? . . . Qu’imaginer, que faire? . . .

Il n’y avait ni à s’expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute s’envolait une chance de salut . . . Il s’agissait de prendre un parti sur-le-champ et d’agir.

L’abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela les gens groupés dans l’escalier.

Quand ils furent tous réunis autour de lui:

— Ecoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur vous, n’est-ce pas?

Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.

— Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s’est passé ce soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle Lacheneur . . . Nous allons lui chercher une cachette . . . Rappelez-vous, mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout . . . Si les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. Maurice n’est pas sorti ce soir . . .

Il s’arrêta, chercha s’il n’oubliait rien de ce que pouvait suggérer la prudence humaine, et ajouta:

— Un mot encore: Nous voir tous debout à l’heure qu’il est, paraîtra suspect . . . C’est ce que je souhaite . . . Nous alléguerons, pour nous justifier, l’inquiétude où nous mettent l’absence de M. le baron et aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne . . . car Mme la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire possible . . . Et vous, Maurice, courez changer de vêtements . . . et surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum dessus . . .

Chacun sentait si bien l’imminence d’une catastrophe, qu’en moins de rien tout fut disposé comme l’avait ordonné l’abbé Midon.

Marie-Anne, bien qu’elle fût loin d’être remise, fut conduite à une petite logette sous les combles; Mme d’Escorval se retira dans sa chambre et les domestiques regagnèrent l’office . . .

Maurice et l’abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, oppressés . . .

La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d’affreuses anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d’Escorval prisonnier, et toutes ses précautions n’avaient qu’un but, écarter de Maurice tout soupçon de complicité . . . c’était, pensait-il, le seul moyen qu’il y eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles? . . .

Un violent coup de cloche à la grille l’interrompit . . .

On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de la grille, puis le piétinement d’une compagnie de soldats dans la cour.

Une voix forte commanda:

— Halte! . . . Reposez vos armes . . .

Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu’il pâlissait comme s’il allait mourir.

— Du calme! . . . lui dit-il, ne vous troublez pas . . . Gardez votre sang-froid . . . Et n’oubliez pas mes instructions! . . .

— Ils peuvent venir, répondit Maurice, j’ai du courage! . . .

La porte du salon s’ouvrit, si brutalement poussée, que les deux battants cédèrent à la fois comme sous un coup d’épaule.

Un jeune homme entra, qui portait l’uniforme de capitaine des grenadiers de la légion de Montaignac.

Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond, avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa personne trahissait des recherches d’élégance exagérées jusqu’au ridicule.

Sa physionomie, d’ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.

Derrière lui, dans l’ombre du palier, on voyait étinceler les armes de plusieurs soldats.

Il promena autour du salon un regard défiant, puis d’une voix rude:

— Le maître de la maison? demanda-t-il.

— M. le baron d’Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.

— Où est-il?

L’abbé Midon, resté assis jusqu’alors se leva.

— Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer de renoncer à une tentative insensée . . . Ils n’ont pas voulu nous entendre. La déroute venue, j’ai été séparé de M. d’Escorval, je suis revenu seul ici, très-inquiet, et je l’attends . . .

Le capitaine tortillait sa moustache de l’air le plus goguenard.

— Pas mal imaginé! . . . fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de cette bourde.

Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l’oeil du prêtre, ses lèvres tremblèrent . . . mais il se tut.

— Mais, au fait, reprit l’officier, qui êtes-vous?

— Je suis le curé de Sairmeuse.

— Eh bien! . . . les curés honnêtes doivent être couchés à l’heure qu’il est . . . Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les paysans révoltés . . . Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous arrêter . . .

Ce qui le retenait, c’était la robe du prêtre, toute-puissante sous la Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.

— Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.

— Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.

— Et de domestiques?

— Sept, quatre hommes et trois femmes.

— Vous n’avez reçu ni caché personne, ce soir?

— Personne.

— C’est ce qu’on va vérifier, dit le capitaine.

Et se tournant vers la porte:

— Caporal Bavois! . . . appela-t-il.

C’était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi l’Empereur à travers l’Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.

— Bavois, commanda l’officier, vous allez prendre une demi-douzaine d’hommes et me fouiller cette maison du haut en bas . . . Vous êtes un vieux lapin qui connaissez le tour; s’il y a une cachette, vous la découvrirez, si quelqu’un y est caché, vous me l’amènerez . . . Demi-tour et ne traînons pas!

Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.

— A nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu’avez-vous fait ce soir?

Le jeune homme eut une seconde d’hésitation; mais c’est avec une insouciance bien jouée qu’il répondit:

— Je n’ai pas mis le nez dehors.

— Hum! c’est ce qu’il faudrait prouver. Voyons les mains? . . .

Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de colère. Heureusement, un coup d’oeil de l’abbé Midon lui commanda le calme.

Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les tourna et les retourna, et finalement les flaira.

— Allons! . . . fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.

Il était clair qu’il s’étonnait que le fils eût eu le courage de rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la bataille.

— Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?

— Oui, des armes de chasse.

— Où sont-elles?

— Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.

— Il faut m’y conduire.

On l’y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n’avait fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.

Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu’ayant fureté partout, il n’avait rien rencontré de suspect.

— Qu’on fasse venir les gens, ordonna-t-il.

Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de l’abbé.

Le capitaine comprit que s’il y avait quelque chose, comme il le soupçonnait, il ne le saurait pas.

Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, et de nouveau il appela Bavois.

— Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, vous allez rester ici avec deux hommes . . . Vous aurez à rendre compte de tout ce que vous verrez et entendrez . . . Si M. d’Escorval revient, empoignez-le-moi et ne le lâchez pas . . . et ouvrez l’oeil, et le bon! . . .

Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se retira, sans saluer, comme il était entré.

Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.

— Hein! dit-il à ses hommes, vous l’avez entendu, ce cadet-là! . . . Ecoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes . . . Nom d’un tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards! . . . Ah! si «l’autre» voyait ce qu’on fait de ses anciens! . . .

Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.

— Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s’adressant à Maurice et à l’abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous déclare, tant en mon nom qu’au nom de mes deux hommes, que vous êtes libres comme l’oiseau et que nous n’arrêterons personne . . . Même, s’il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous commande, que nous nous sommes battus ce soir . . . Va-t-en voir s’ils viennent! . . . Regardez la platine de mon fusil . . . je n’ai pas brûlé une amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche avant de la couler dans le canon.

Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l’être pas.

— Nous n’avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.

Le vieux caporal cligna de l’oeil d’un air d’intelligence.

— Connu! . . . fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s’il est aisé de faire le poil à ce blanc-bec qui sort d’ici, il est un peu plus difficile de raser le caporal Bavois. Ah! . . . c’est comme cela. Il ne fallait pas laisser traîner dans la cour un fusil qui n’a certes pas été chargé pour tirer des merles.

Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, maintenant, se rappelait qu’en sautant du cabriolet pour soutenir Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé aux regards des domestiques . . .

— Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu’un de caché là-haut . . . j’ai l’oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que personne n’entrât dans la chambre de la dame malade.

Maurice n’y tint plus: il tendit la main au caporal, et d’une voix émue:

— Vous êtes un brave homme! . . . dit-il.

Quelques instants plus tard, Maurice, l’abbé Midon et Mme d’Escorval, réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut qu’il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu’on était allé prévenir parut.

Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.

— Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de moi-même, je n’eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer tant de malheurs sur votre maison . . . Hélas! . . . il ne vous en coûte déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m’avoir connue . . . Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir? . . . Un pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre . . .

— Malheureuse enfant! . . . s’écria Mme d’Escorval, où voulez-vous aller! . . .

Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes ses espérances.

— Je l’ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande . . . Je dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur sort . . .

— Quoi! . . . s’écria Maurice, toujours cette pensée de mort! . . . Vous savez bien, cependant, que vous n’avez plus le droit de disposer de votre vie! . . .

Il s’arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n’était pas le sien . . . Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds de Mme d’Escorval:

— O ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous s’éloigner? . . . Je puis périr en essayant de sauver mon père . . . Elle serait ta fille alors, elle que j’ai tant aimée, tu reporterais sur elle tes tendresses divines . . .

Marie-Anne resta.

XXV

Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne au fort de la fusillade de la Croix-d’Arcy, Mme d’Escorval l’ignorait quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la malheureuse jeune fille.

Mais cette circonstance n’inquiétait pas Maurice.

Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu’elle pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.

Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent au fond du coeur des trésors d’indulgence pour les entraînements de la passion.

Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont la vertu immaculée n’eut jamais besoin des honteuses transactions du monde.

Et d’ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n’excuse la jeune fille qui n’a pu se défendre de l’amour de son fils, à elle, de ce fils que son imagination pare de séductions irrésistibles! . . .

Toutes ces réflexions avaient traversé l’esprit de Maurice, et plus tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu’à son père.

Le jour venait . . . Maurice déclara qu’il allait endosser un déguisement et se rendre à Montaignac.

A ces mots, Mme d’Escorval se détourna, cachant son visage dans les coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.

Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se précipitait au-devant du danger . . . Peut-être; avant le coucher de ce soleil qui se levait, n’aurait-elle ni mari ni fils.

Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne remplissait-il pas un devoir sacré! . . . Elle l’eût aimé moins, si elle l’eût cru capable d’une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes s’il l’eût fallu, pour lui dire: «Pars!»

Tout d’ailleurs n’était-il pas préférable aux horreurs de cette incertitude où on se débattait depuis des heures! . . .

Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, l’abbé Midon lui fit signe de rester.

— Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et indubitablement on vous appliquerait l’axiome que vous savez: «Tu te caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête haute, exagérant l’assurance de l’innocence . . . Allez droit au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l’injustice! . . . Mais je veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.

Maurice paraissait indécis.

— Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d’Escorval, il sait mieux que nous ce que nous devons faire.

— J’obéirai, mère!

L’abbé n’avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l’ordre d’atteler. Mme d’Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une amie dont le mari jouissait d’une certaine influence à Montaignac. Maurice et son amie restèrent seuls.

C’était, depuis l’aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude et de liberté.

Ils étaient debout, à deux pas l’un de l’autre, les yeux encore brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur sensation.

A la fin, Maurice s’avança, entourant de son bras la taille de son amie.

— Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu’on pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier . . . Et vous, vous avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse dépend! . . .

Elle hocha tristement la tête.

— J’étais terrifiée, balbutia-t-elle . . . L’avenir de honte que je voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m’épouvantait jusqu’à égarer ma raison . . . Maintenant, je suis résignée . . . j’accepterai sans révolte la punition de l’horrible faute . . . je m’humilierai sous les outrages qui m’attendent! . . .

— Des outrages, à vous! . . . Ah! malheur à qui oserait! . . . Mais ne serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l’êtes devant Dieu! . . . Le malheur à la fin se lassera! . . .

— Non, Maurice, non! . . . il ne se lassera pas.

— Ah! . . . c’est toi qui es sans pitié! . . . Je ne le vois que trop, tu me maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la première fois! . . . Avoue-le . . . dis-le . . .

Marie-Anne se redressa.

— Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela . . . Mon lâche coeur n’a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne regrette rien, puisque . . .

Elle n’acheva pas; il l’attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser . . .

— Tu m’aimes, s’écria Maurice, tu m’aimes! . . . Nous triompherons, je saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!

Dans la cour, les chevaux piaffaient. L’abbé Midon criait: «Eh bien! partons-nous?» Mme d’Escorval reparut avec une lettre, qu’elle remit à Maurice.

Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils qu’elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:

— Va! . . .

Il sortit . . . et lorsque s’éteignit, sur la route, le roulement de la voiture qui l’emportait, Mme d’Escorval et Marie-Anne se laissèrent tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.

Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt il poursuivait l’exécution du plan de salut qu’il avait conçu.

Ce plan, d’une simplicité terrible, comme la situation, il l’expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement menés.

— Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c’est votre devoir strict . . . Mais ce sacrifice serait plus qu’inutile, il serait dangereux. Jamais l’accusation ne consentirait à vous séparer de votre père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez indubitablement condamnés tous les deux . . . Laissons donc — je ne dirai pas la justice, ce serait un blasphème — mais les hommes de sang qui s’intitulent juges, s’égarer sur son compte et lui attribuer tout ce que vous avez fait . . . Au moment du procès, nous arriverons avec les plus éclatants témoignages d’innocence, avec des alibi tellement indiscutables que force sera de l’acquitter . . . Et je connais assez les gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera notre manoeuvre . . .

— Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d’un air sombre, que me restera-t-il à faire?

C’était une question si terrible que le prêtre n’osa répondre. Tout le reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.

Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage l’abbé Midon en l’empêchant de recourir à un déguisement.

Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, hormis une seule.

Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, et il s’y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les noms et les signalements.

Au nom d’Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop visible pour échapper à Maurice.

— Ah! . . . vous savez ce qu’est devenu mon père! . . . s’écria-t-il.

— Le baron d’Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des officiers.

Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.

— Est-il blessé? reprit-il vivement.

— Il n’a pas une égratignure! . . . mais entrez, monsieur, passez! . . .

Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu’ils craignaient de se compromettre en causant avec le fils d’un si grand coupable. Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.

La voiture roula, et elle ne s’était pas avancée de cent mètres dans la Grand’Rue, que déjà l’abbé Midon et Maurice avaient remarqué plusieurs affiches blanches collées aux murs . . .

— Il faut savoir ce que c’est, dirent-ils ensemble.

Ils firent arrêter la voiture près d’une affiche devant laquelle stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:

ARTICLE 1er. Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être passés par les armes.

ARTICLE II. Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification.

Cela était signé: duc de Sairmeuse.

— Dieu soit loué! . . . s’écria Maurice; le père de Marie-Anne est sauvé! . . . Il avait un bon cheval, et en deux heures . . .

Un coup de coude et un coup d’oeil de l’abbé Midon l’arrêtèrent.

L’abbé lui montrait l’homme arrêté près d’eux . . . Cet homme n’était autre que Chupin.

Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les plus ardentes convoitises, il dit:— Vingt mille francs! . . . c’est une somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa vie durant! . . .

L’abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur avait été impossible de se méprendre à l’accent de Chupin.

L’énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le fascinait jusqu’à ce point de lui arracher son masque de cautèle accoutumée.

Il s’était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et quelles espérances abominables s’agitaient dans les boues de son âme.

— Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le curé de Sairmeuse.

— Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, il y a cent à parier contre un qu’il est désormais hors de toute atteinte.

— Et si vous vous trompiez? . . . Si, blessé et perdant son sang, Lacheneur n’avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu’à la maison la plus proche pour y demander l’hospitalité? . . .

— Oh! . . . monsieur l’abbé, je connais nos paysans! . . . Il n’en est pas un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit! . . .

Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux sourire de l’expérience.

— Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la peur.

Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l’aspect morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie d’ordinaire.

La consternation et l’épouvante y régnaient. Les boutiques étaient fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu quelqu’un de ses membres.

La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.

Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent la voiture se détournèrent d’un air effrayé pour éviter de saluer . . .

L’abbé Midon et Maurice devaient trouver l’explication de ces terreurs à l’hôtel où ils avaient donné l’ordre à leur cocher de les conduire.

Ils lui avaient désigné l’Hôtel de France, où descendait le baron d’Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire n’était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, avait donné avis de l’arrivée du duc de Sairmeuse.

Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla au-devant d’eux jusqu’au milieu de la cour, sa toque blanche à la main.

Ce jour-là, cette politesse était de l’héroïsme.

Etait-il du complot? on l’a toujours cru.

Le fait est qu’il invita Maurice et l’abbé à se rafraîchir, de façon à leur donner à entendre qu’il avait à leur parler, et il les conduisit à une chambre où il savait être à l’abri de toute indiscrétion.

Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait son établissement, il en savait autant que l’autorité, il en savait plus, même, puisqu’il avait en même temps des informations par ceux des conjurés qui étaient restés en liberté.

Par lui, l’abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements positifs.

D’abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.

En second lieu, il y avait jusqu’à ce moment deux cents prisonniers à la citadelle, et parmi eux le baron d’Escorval et Chanlouineau.

Enfin, depuis le matin, il n’y avait pas eu moins de soixante arrestations à Montaignac même.

On pensait généralement que ces arrestations étaient l’oeuvre d’un traître, et la ville entière tremblait . . .

Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.

— C’est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, traversaient le carrefour de la Croix-d’Arcy, quand sur le revers d’un fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l’uniforme des anciens guides de l’empereur . . .

Maurice tressaillit.

Cet infortuné, il n’en pouvait douter, était ce brave officier à la demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.

— Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers s’approchent du cadavre. Ils l’examinent, et qu’est-ce qu’ils voient? Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous pensez, ils s’emparent de ce papier, ils l’ouvrent, ils lisent . . . C’était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques autres encore, dont les noms n’avaient été placés là que pour servir d’appât . . . Se sentant blessé à mort, l’ancien guide aura voulu anéantir la liste fatale, les convulsions de l’agonie l’ont empêché de l’avaler . . .

Cependant, ni l’abbé ni Maurice n’avaient le temps d’écouter les commentaires dont le maître d’hôtel accompagnait son récit.

Ils se hâtèrent d’expédier à Mme d’Escorval et à Marie-Anne un exprès destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de Sairmeuse.

Lorsqu’ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.

Oui, il s’y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui imploraient une audience.

Ceux-là étaient les parents des malheureux qu’on avait arrêtés.

Deux valets de pied en superbe livrée, à l’air important, avaient toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des solliciteurs . . .

L’abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s’approcha et se nomma. Il fut repoussé comme les autres.

— M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.

Et à l’appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux tout sellés des courriers qui devaient porter les dépèches.

Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.

— Attendons! lui dit-il.

Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s’inquiétait peu de ses rapports. Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et lui.

Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s’attribuer le premier rôle — celui qui serait le plus chèrement payé, sans doute — il y avait conflit d’ambitions et de pouvoirs.

Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin aux menaces.

Le marquis prétendait déployer les plus effroyables — il disait les plus salutaires — rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à l’indulgence.

L’un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, et son fils s’étaient dérobés aux poursuites, il était urgent d’arrêter Marie-Anne.

L’autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait un acte impolitique, une faute qui rendrait l’autorité plus odieuse et les conjurés plus intéressants.

Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se convaincre.

— Il faut décourager les rebelles en les frappant d’épouvante! criait M. de Courtomieu.

— Je ne veux pas exaspérer l’opinion, disait le duc.

— Eh! . . . qu’importe l’opinion! . . .

— Soit! . . . mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s’est brûlé de la poudre de quoi gagner une bataille, et il n’est pas resté quinze paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l’air. Vous ne savez donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de moitié, d’anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs armes contre nous! . . .

Ni l’un ni l’autre n’osait dire la raison vraie de son obstination.

Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer qu’il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.

De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu’elle parût devant le tribunal. À la fin, le marquis céda.

Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle . . . » en regardant si amoureusement une paire de pistolets, qu’il avait senti un frisson taquin courir le long de sa maigre échine . . .

Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit vainement le retour du duc de Sairmeuse.

Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs s’agitaient incessamment.

— Quels ordres traversent l’espace? . . . disait-il à l’abbé Midon; est-ce la vie? est-ce la mort? . . .

XXVI

—«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu’il chargeait de porter une lettre à sa mère.

Cet homme n’arriva pourtant à Escorval qu’à la nuit tombante.

Troublé par la peur, il s’était égaré à chercher des chemins de traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu’il apercevait, paysans ou soldats.

Mme d’Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu’elle ne la prit. Elle l’ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n’ajouta qu’un seul mot:

— Partons!

C’était plus aisé à dire qu’à exécuter.

Il n’y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l’un était aux trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres étaient à Montaignac.

Comment faire? . . . Recourir à l’obligeance des voisins était l’unique ressource.

Mais ces voisins, de braves gens d’ailleurs, qui avaient appris l’arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre un service, si léger qu’il pût paraître, à la femme d’un homme sous le poids de la plus terrible des accusations.

Mme d’Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le sacré nom d’un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.

— Minute! dit-il, je me charge de la chose! . . .

Il s’éloigna, et un quart d’heure après reparut, traînant par le licol une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu’on harnacha tant bien que mal et qu’on attela au cabriolet . . . On irait au pas, mais on irait.

A cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.

Sa mission était terminée, puisque M. d’Escorval était arrêté, et il n’avait plus qu’à rejoindre son régiment.

Il déclara donc qu’il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses rencontres, et qu’il les escorterait avec ses deux grenadiers . . .

— Et tant pis pour qui s’y frotterait, disait-il en faisant sonner la crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s’en moque! pas vrai, vous autres?

Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.

Et en effet, tout le long de la route, Mme d’Escorval et Marie-Anne les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le plus souvent.

Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses «protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en son nom qu’en celui de ses deux hommes, non sans s’être mis à leur disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de grenadiers, 1ère compagnie, caserné à la citadelle . . .

Dix heures sonnaient, quand Mme d’Escorval et Marie-Anne mirent pied à terre dans la cour de l’Hôtel de France.

Elles trouvèrent Maurice désespéré et l’abbé Midon perdant courage.

C’est que, depuis l’instant où Maurice avait écrit, les événements avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité! . . .

On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils avaient été imprimés et affichés . . .

Le télégraphe avait dit:

«Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper! . . . »

Six lignes en tout . . . mais chaque mot était une menace.

Ce qui surtout faisait frémir l’abbé Midon, c’était la substitution d’une commission à la Cour prévôtale.

Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, enlevait les dernières chances de salut.

La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins elle se piquait d’observer les formes, elle gardait quelque chose encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, veut être éclairée.

Une commission militaire devait infailliblement négliger toute procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre on juge un espion.

— Quoi! . . . s’écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le temps de rassembler les éléments de leur défense! . . .

L’abbé Midon se tut . . . Ses plus sinistres prévisions étaient dépassées . . . Désormais, il croyait tout possible . . .

Maurice parlait d’enquête . . . Elle avait commencé dans la journée, et elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des geôliers.

C’est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la revue des prisonniers . . .

Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu’ils choisiraient dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus coupables.

Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de culpabilité de chacun de ces malheureux? . . . Ils eussent été bien embarrassés de le dire.

Ils allaient de l’un à l’autre, posaient quelques questions au hasard, et, d’après ce que l’homme terrifié répondait, selon qu’ils lui trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier qui les accompagnait:—«Pour demain, celui-là . . . » ou «pour plus tard, cet autre.»

Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux premiers étaient ceux du baron d’Escorval et de Chanlouineau.

Aucun des infortunés réunis à l’Hôtel de France ne pouvait soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette nuit, qui leur parut éternelle . . .

Enfin l’aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la citadelle; l’heure où il était possible de commencer de nouvelles démarches arriva . . .

L’abbé Midon annonça qu’il allait se rendre seul chez le duc de Sairmeuse, et qu’il saurait bien forcer les consignes . . .

Il avait baigné d’eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la chambre.

Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.

Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le digne homme était consterné.

Il venait d’apprendre que la «commission militaire» était constituée.

Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine avait été attribuée au duc de Sairmeuse . . .

Et il l’avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait rendre tout à la fois acteur, témoin et juge . . .

Les autres membres étaient tous militaires.

— Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l’abbé Midon . . .

— Aujourd’hui même, répondit l’hôtelier d’une voix hésitante, ce matin . . . dans une heure . . . peut-être plus tôt! . . .

L’abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n’osait dire: «La commission s’assemble, hâtez-vous.»

— Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera votre père . . .

Ah! que n’eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna . . .

Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat qui de loin leur faisait un signe amical.

Ils reconnurent le caporal Bavois et s’arrêtèrent.

Mais, lui, passa près d’eux, de l’air le plus indifférent, comme s’il ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette phrase:

— J’ai vu Chanlouineau . . . bon espoir . . . il promet de sauver M. d’Escorval! . . .

XXVII

Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu’on appelait «la chapelle.»

Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle était humide à ce point qu’elle ne pouvait même servir de magasin au régiment d’artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus vite qu’en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu’à hauteur d’homme.

C’est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient choisi pour les séances de la commission militaire.

Tout d’abord, en y pénétrant, Maurice et l’abbé Midon sentirent comme un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.

Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et regarder . . .

Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d’en finir promptement et brutalement.

On devinait le mépris absolu de toute forme et l’effrayante certitude du résultat.

Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l’estrade. Il avait fallu le caller d’un côté pour faire disparaître l’inclinaison.

Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par M. le duc de Sairmeuse.

Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient destinés aux accusés.

Enfin, des cordes à fourrage tendues d’un mur à l’autre et fixées par des crampons, divisaient en deux la chapelle. C’était une précaution contre le public.

Précaution superflue, hélas! . . .

L’abbé Midon et Maurice s’étaient attendus à trouver une foule trop grande pour la salle, si vaste qu’elle fût, et ils trouvaient presque la solitude.

C’est qu’ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.

Il n’y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.

Contre le mur du fond, dans l’ombre, une douzaine d’hommes se tenaient debout, pâles et roides, les yeux brillant d’un feu sombre, les dents serrées par la colère . . . c’étaient des officiers à la demi-solde. Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le silence . . . Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des accusés . . .

Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres de l’unique fenêtre . . . Une voix forte au dehors cria: «Présentez . . . armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu et de divers fonctionnaires civils.

Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un seul, un jeune lieutenant paraissait ému.

— La séance est ouverte! . . . prononça le duc de Sairmeuse, président.

Et d’une voix rude, il ajouta:

— Qu’on introduise les coupables.

Il n’avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.

Ils parurent, et un à un, jusqu’à trente, ils prirent place sur les bancs, au pied de l’estrade.

Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des regards assurés. Le baron d’Escorval était calme et grave, mais non plus que lorsqu’il était, jadis, appelé à donner son avis dans les conseils de l’Empereur.

Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s’appuyer sur l’abbé pour ne pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement signifiait:

— Ayez confiance en moi . . . ne craignez rien.

L’attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la crainte. Peut-être n’avaient-ils conscience ni de ce qu’ils avaient osé, ni du danger qui les menaçait . . .

Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine rapporteur se leva.

Son réquisitoire, d’une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.

Lorsqu’il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le premier conjuré du premier banc:

— Levez-vous . . .

Il se leva.

— Votre nom? vos prénoms? votre âge? . . .

— Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, cultivateur-propriétaire.

— Propriétaire de biens nationaux . . .

— Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à force de travail, sont à moi légitimement.

Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c’en était un, par le fait.

— Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.

— Oui.

— Vous avez raison d’avouer, car on va introduire des témoins qui vous reconnaîtront.

Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait tenus en respect pendant que Maurice, l’abbé Midon et Marie-Anne montaient en voiture.

Ces militaires affirmèrent qu’ils remettaient très-bien l’accusé, et même, l’un d’eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que c’était un solide gaillard, d’une bravoure admirable.

L’oeil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette circonstance de la voiture? Non, ils n’en parlèrent pas.

— Il suffît! . . . interrompit le président. Et se tournant vers Chanlouineau:

— Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.

— Nous espérions nous débarrasser d’un gouvernement imposé par l’étranger, nous voulions nous affranchir de l’insolence des nobles et garder nos terres . . .

— Assez! . . . Vous étiez un des chefs de la révolte?

— Un des quatre chefs, oui . . .

— Quels étaient les autres?

Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se recueillir et dit:

— Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de Sairmeuse.

M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.

— Misérable! . . . s’écria-t-il, coquin! . . . vil scélérat! . . . Il avait empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put croire qu’il allait la lancer à la tête de l’accusé . . .

Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, extraordinairement émue de son étrange déclaration.

— Vous m’interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un bâillon, si mes réponses vous gênent . . . S’il y avait ici des témoins pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments . . . Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la vérité . . . N’est-ce pas, vous autres? . . .

A l’exception du baron d’Escorval, il n’était pas un accusé capable de comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous cependant approuvèrent d’un signe de tête.

— Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le hardi paysan, qu’il a été blessé d’un coup de sabre en se battant bravement à mes côtés . . .

Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu’un homme frappé d’un coup de sang, et la fureur lui enlevait presque l’usage de la parole.

— Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!

— Qu’on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on verra bien s’il est ou non blessé.

Il est sûr que l’attitude du duc eût donné à penser à un observateur. C’est qu’il doutait en ce moment, plus encore que la veille en apercevant la blessure de Martial. On l’avait cachée, il était impossible de l’avouer maintenant.

Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d’embarras.

— J’espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s’y opposerait . . .

Chanlouineau éclata de rire.

— Naturellement, fit-il . . . Demain j’aurai le cou coupé, une blessure est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. J’en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous terre.

— Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda de travers.

L’accusé hocha la tête.

— Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m’offririez ma vie en échange . . . Elle est entre des mains sûres qui la feront valoir . . . On ira au roi, s’il le faut . . . Nous voulons savoir le rôle du marquis de Sairmeuse en cette affaire . . . s’il était vraiment des nôtres ou s’il n’était qu’un agent provocateur.

Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.

Et alors, tout s’éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, l’étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.

Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.

Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n’étaient pas des juges chargés d’appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi! . . . C’étaient des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au nom de ce code sauvage que deux mots résument: vae victis! . . .

Le président, le noble duc de Sairmeuse, n’eût consenti à aucun prix à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas davantage.

Chanlouineau avait-il prévu cela? . . . On est autorisé à le supposer. Eût-il, sans une sorte d’intuition des faits, risqué un coup si hasardeux! . . .

Quoi qu’il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida qu’on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué l’auditoire et stupéfié Maurice et l’abbé Midon.

L’interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.

— Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur du mouvement, qui n’est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à l’autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.

— M. le baron d’Escorval ignorait absolument le complot, je le jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré, et même . . .

— Taisez-vous! . . . interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt que d’abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter son indulgence! . . .

Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d’un tel dédain, que son interrupteur en fut décontenancé.

— Je ne veux pas d’indulgence, prononça-t-il . . . J’ai joué, j’ai perdu, voici ma tête . . . payez-vous . . . Mais si vous n’êtes pas plus cruels que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui m’entourent . . . J’en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui jamais n’ont été nos complices et qui certainement n’ont pas pris les armes . . . Les autres ne savaient ce qu’ils faisaient . . . Non, ils ne le savaient pas! . . .

Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l’auditoire, parmi les soldats de garde et jusque sur l’estrade.

La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots et leurs gémissements emplissaient la salle immense.

Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d’entre eux, de grosses larmes roulaient.

— Celui-là, pensaient-ils, est un homme!

L’abbé Midon s’était penché vers Maurice.

— Evidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle . . . Il prétend sauver votre père . . . Comment? . . . Je ne comprends pas.

Les juges, cependant, s’étaient retournés à demi, et tous inclinés vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.

C’est qu’une difficulté se présentait.

Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation immédiate, n’avaient pas pensé à se pourvoir d’un défenseur.

Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce tribunal inique, qui n’avait pas craint de fouler aux pieds les plus saintes lois de l’équité, qui s’était affranchi de toutes les entraves de la procédure.

Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu à l’avance, et cependant ils voulaient qu’une voix s’élevât pour défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.

Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.

C’était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, causant près de la porte de la chapelle . . .

Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur faisant signe d’approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:

— Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce coupable?

Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.

— Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec lui . . .

— Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense? . . .

L’avocat hésitait, non qu’il eût peur, c’était un vaillant homme, mais parce qu’il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la conscience de ces juges.

— Et si nous refusions? . . . interrogea-t-il.

Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d’impatience.

— Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d’office à ce scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.

— Je parlerai donc, dit l’avocat, mais non sans protester de toutes mes forces contre cette façon inouïe de procéder . . .

— Oh! . . . faites-nous grâce de vos homélies . . . et soyez bref.

Après l’interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un autre tribunal.

Pendant qu’il parlait, le duc de Sairmeuse s’agitait sur son fauteuil doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience . . .

— C’est bien long, prononça-t-il, dès que l’avocat eut fini, c’est terriblement long! . . . Nous n’en finirons jamais, si chacun des accusés doit nous tenir autant! . . .

Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes les causes, à l’exception de celle du sieur d’Escorval.

— Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» puisqu’on n’aurait que deux jugements à prononcer . . . Ce qui n’empêchera pas la défense d’être individuelle, ajouta-t-il.

Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, leur enlevait l’espoir d’arracher au bourreau un seul des malheureux prévenus.

— Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous ignorons jusqu’à leurs noms! . . . Il nous faudra les désigner par la forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux . . .

Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, quatre jours, vingt-quatre heures! . . . Efforts inutiles! La proposition du président avait été adoptée, il fut passé outre.

En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d’après le rang qu’il occupait sur le banc. Il s’approchait du bureau, donnait son nom, ses prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession . . . et il recevait l’ordre de retourner à sa place.

A peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu’ils étaient absolument étrangers à la conspiration, qu’on leur avait mis la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu’ils s’entretenaient paisiblement sur la grande route . . . Ils demandaient à fournir la preuve matérielle de ce qu’ils avançaient . . . ils invoquaient le témoignage des soldats qui les avaient arrêtés . . .

M. d’Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. Il devait être interrogé le dernier.

— Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, mais abrégeons, abrégeons! . . . Il est déjà midi.

Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. A chaque moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, les interpellait ou les raillait . . .

— C’est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils scélérats . . .

Ou encore:

— Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces misérables!

Les avocats tinrent ferme, encore qu’ils sentissent l’inanité de leurs efforts. Mais que pouvaient-ils? . . . La défense de ces vingt-neuf accusés ne dura pas une heure et demie . . .

Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira bruyamment, et d’un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:

— Accusé Escorval, levez-vous.

Interpellé, le baron se leva, digne, impassible . . .

Des sensations qui l’agitaient, et elles devaient être terribles, rien ne paraissait sur son noble visage.

Il avait réprimé jusqu’au sourire de dédain que faisait monter à ses lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre qui lui appartenait.

Mais en même temps que lui, Chanlouineau s’était dressé, vibrant d’indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le sang généreux de ses veines.

— Restez assis! . . . commanda le duc, ou je vous fais expulser . . .

Lui déclara qu’il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des observations à ajouter à la plaidoirie des avocats . . .

Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber sur son banc, comme s’il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût étouffé aisément ces deux soldats, rien qu’en les serrant entre ses bras de fer.

On l’eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu’il se proposait, il l’avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de l’abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu lui dire:

— Quoi qu’il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le . . . qu’il ne compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis! . . .

La recommandation n’était pas inutile.

La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il n’y voyait plus, il sentait s’égarer sa raison.

— Où donc est le sang-froid que vous m’avez promis! . . . murmura le prêtre.

Cela ne fut pas remarqué. L’attention, dans cette grande salle lugubre, était intense, palpitante . . . Si profond était le silence qu’on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de la chapelle.

Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.

Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci . . . la belle affaire! . . . Mais frapper un homme illustre, qui avait été le conseiller et l’ami fidèle de l’Empereur . . . Quelle gloire et quel espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.

L’instinct de l’auditoire avait raison. S’ils jugeaient sans enquête préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi contre M. d’Escorval une information relativement complète.

Grâce à l’activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs d’accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.

— Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à détendre ce grand coupable? . . .

— Moi! . . . répondirent ensemble ces trois hommes.

— Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est . . . lourde.

Lourde! . . . Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le défenseur risquait sa carrière, à coup sûr . . . le repos de sa vie et sa liberté, vraisemblablement . . . sa tête, peut-être . . .

Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.

— Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des avocats.

Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du baron d’Escorval, vengeant ainsi l’honneur de leur robe, qui venait d’être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n’avaient pu, ô honte! trouver un défenseur.

— Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, votre profession?

— Louis-Guillaume, baron d’Escorval, commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur, ancien conseiller d’État du gouvernement de l’empereur.

— Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez . . .

— Pardon, monsieur! . . . Je me fais gloire d’avoir servi mon pays et de lui avoir été utile dans la mesure de mes forces . . .

D’un geste furibond le duc l’interrompit:

— C’est bien! . . . fit-il, messieurs les commissaires apprécieront . . . C’est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d’État que vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de misérables! . . .

— Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi que je n’ai pas conspiré.

— On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles! . . .

— Je n’avais pas d’armes, monsieur, vous ne l’ignorez pas . . . et si j’étais parmi les révoltés, c’est que j’espérais les décider à abandonner une entreprise insensée! . . .

— Vous mentez! . . .

Le baron d’Escorval pâlit sous l’insulte et ne répondit pas.

Mais il y eut un homme dans l’auditoire, qui ne put supporter l’horrible, l’abominable injustice, qui fut emporté hors de soi . . . Et celui-là, ce fut l’abbé Midon, qui, l’instant d’avant, recommandait le calme à Maurice.

Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes à fourrage qui barraient l’enceinte réservée, et s’avança au pied de l’estrade.

— M. le baron d’Escorval dit vrai, prononça-t-il d’une voix éclatante, les trois cents prisonniers de la citadelle l’attesteront, les accusés en feront serment la tête sur le billot . . . Et moi qui l’accompagnais, qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous jugera l’un et l’autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce qu’il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, nous l’avons fait! . . .

Le duc écoutait d’un air à la fois ironique et méchant.

— On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m’affirmait que la rébellion avait un aumônier! . . . Allez, monsieur le curé, vous devriez rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion! . . . Et ne niez pas . . . Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite coupable! . . . Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré! . . . Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous! . . .

Les avocats se levèrent vivement.

— Nous demandons, s’écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit l’être . . . Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois qui régissent les tribunaux ordinaires.

— Si je ne dis pas la vérité, reprit l’abbé Midon, avec une animation extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un complice . . . Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter . . .

La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.

— Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter . . . Je saurai éviter le scandale que vous recherchez . . . Nous aurons pour l’habit les égards que l’homme ne mérite pas . . . Une dernière fois, retirez-vous, sinon je me verrai contraint d’employer la force! . . .

A quoi eût abouti une résistance plus longue? . . . A rien. L’abbé, plus blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, regagna sa place près de Maurice.

Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie croissante . . . Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la table, finit par les réduire au silence.

— Ah! vous voulez des dépositions! s’écria-t-il. Eh bien! vous en aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.

Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt parut Chupin, qui s’avança d’un air délibéré.

Mais sa contenance mentait; un observateur l’eût vu à ses yeux, dont l’inquiète mobilité trahissait ses terreurs.

Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

— Que savez-vous de l’accusé Escorval? demanda le duc.

— Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.

— En êtes-vous bien sûr?

— J’ai des preuves.

— Soumettez-les à l’appréciation de la commission.

Le vieux maraudeur se rassurait.

— D’abord, répondit-il, c’est chez M. d’Escorval que M. Lacheneur a couru après qu’il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le château des ancêtres de M. le duc . . . M. Lacheneur y a rencontré Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.

— J’étais l’ami de Lacheneur, il était naturel qu’il vînt me demander des consolations après un grand malheur.

M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.

— Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la restitution d’un dépôt! . . . Continuez, témoin.

— En second lieu, reprit Chupin, l’accusé était toujours fourré chez M. Lacheneur . . .

— C’est faux, interrompit le baron, je n’y suis allé qu’une fois, et encore, ce jour-là, l’ai-je conjuré de renoncer . . .

Il s’arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu’il disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:

— Je l’ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.

— Ah! . . . vous les connaissiez donc, ces projets impies?

— Je les soupçonnais . . .

La non révélation d’un complot, c’était l’échafaud . . . Le baron d’Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.

Étrange caprice de la destinée! . . . Il était innocent, et cependant, en l’état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu’un tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.

Maurice et l’abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais Chanlouineau, qui s’était retourné vers eux, avait encore aux lèvres son sourire de confiance.

Qu’espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument perdu? . . .

Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse laissait éclater une joie indécente.

— Eh bien! Messieurs! . . . dit-il aux avocats d’un ton goguenard.

Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n’en essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur client. Il avait dit qu’il soupçonnait le complot, et non qu’il le connaissait . . . Ce n’était pas la même chose . . .

— Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit! . . . On va vous en produire. Continuez votre déposition, témoin . . .

Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air capable.

— L’accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le jour . . . Ayant à traverser l’Oiselle pour se rendre à la Rèche, et craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se servait pas depuis des années . . .

— En effet! . . . voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau? . . .

— Oui! . . . mais non avec le dessein que dit cet homme.

— Dans quel but alors? . . .

Le baron garda le silence. N’était-ce pas sur les instances de Maurice que le canot avait été remis en état!

— Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison pour donner le signal du soulèvement, l’accusé était près de lui . . .

— Pour le coup, s’écria le duc, voilà qui est concluant . . .

— J’étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c’était, je vous l’ai déjà dit, avec la ferme volonté d’empêcher le mouvement.

M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.

— Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir que l’accusé n’a même pas le courage de sa scélératesse . . . Mais je vais le confondre. Qu’avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont quitté la lande de la Rèche?

— Je suis rentré chez moi en toute hâte, j’ai pris un cheval et je me suis rendu au carrefour de la Croix-d’Arcy.

— Vous saviez donc que c’était l’endroit désigné pour le rendez-vous général?

— Lacheneur venait de me l’apprendre.

— Si j’admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était d’accourir à Montaignac prévenir l’autorité . . . Mais vous n’avez pas agi comme vous dites . . . Vous n’avez pas quitté Lacheneur, vous l’avez accompagné.

— Non, monsieur, non! . . .

— Et si je vous le prouvais d’une façon indiscutable? . . .

— Impossible, monsieur, puisque cela n’est pas.

A la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, l’abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains une arme inattendue et terrible, et que le baron d’Escorval allait être écrasé sous quelqu’une de ces coïncidences fatales qui expliquent sans les justifier toutes les erreurs judiciaires . . .

Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait quitté sa place et s’était avancé jusqu’à l’estrade.

— Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de Mlle votre fille.

Cet effet d’audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu’il déplia, et au milieu d’un silence de mort, il lut:

«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme et conscience de dire la vérité, je déclare:

«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, j’ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu’ils délibéraient pour savoir s’ils devaient s’emparer de ma personne et piller ma voiture, j’ai entendu l’un d’eux s’écrier en parlant de moi: «Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas M. d’Escorval?» Je crois que le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé Chanlouineau, mais je n’oserais l’affirmer.»

Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le marquis.

Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et pour sa raison. Il venait de s’élancer vers le tribunal pour crier: «C’est à moi que s’adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon père est innocent! . . . »

L’abbé Midon, par bonheur, eut la présence d’esprit de se jeter devant lui et d’appliquer sa main sur sa bouche . . .

Mais le prêtre n’eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les officiers à demi-solde placés près de lui.

Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l’enlevèrent et le portèrent dehors, bien qu’il se débattit avec une énergie extraordinaire.

Tout cela ne prit pas dix secondes.

— Qu’est-ce? fit le duc, en promenant sur l’auditoire un regard irrité.

Personne ne souffla mot.

— Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. Et vous, accusé, qu’avez-vous à dire pour votre justification, après l’accablant témoignage de Mlle de Courtomieu?

— Rien! murmura le baron.

— Ainsi, vous avouez? . . .

Une fois dehors, l’abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à demi-solde qui s’étaient engagés, sur l’honneur, à le conduire, à le porter au besoin à l’hôtel, et à l’y retenir de gré ou de force.

Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu’il renonçait à disputer plus longtemps sa tête.

Que dire, en effet! . . . se défendre, n’était-ce pas risquer de trahir son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu’il advint, ne pouvait plus être sauvé . . .

Jusqu’alors, il n’était personne dans l’auditoire qui ne crût à l’innocence absolue du baron. Etait-il donc coupable? . . . Sa résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.

Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent cependant.

Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux que n’éclairent jamais les débats publics.

Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter d’aller jusqu’au fond des choses, ne sachant ce qu’ils y trouveront.

Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l’accusation. Il n’avait pas fait arrêter l’abbé Midon, il était bien résolu à ne pas inquiéter Maurice tant qu’il n’y serait pas contraint.

Le baron d’Escorval semblait se reconnaître coupable; n’était-ce pas une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse! . . .

Il se retourna vers les avocats, et d’un air dédaigneux et ennuyé:

— Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu’il le faut absolument, mais pas de phrases! . . . Nous devrions avoir fini depuis une heure.

Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d’indignation, prêt à tout braver pour dire sa pensée; mais le baron l’arrêta.

— N’essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement . . . ce serait inutile! . . . Je n’ai qu’un mot à dire à mes juges: qu’ils se souviennent de ce qu’écrivait au roi le noble et généreux maréchal Moncey: l’échafaud ne fait pas d’amis!

Ce souvenir n’était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à trois mois de prison . . .

Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.

M. d’Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.

Ces hommes de coeur pleuraient . . .

Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, d’une voix émue:

— J’ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander . . . Tout à l’heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, rendez-vous près de mon fils . . . Vous lui direz que son père mourant lui ordonne de vivre . . . il vous comprendra. Dites-lui bien que c’est ma dernière volonté: Qu’il vive . . . pour sa mère! . . .

Il se tut, la commission rentrait . . .

Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés . . .

Les vingt-et-un autres, et M. d’Escorval et Chanlouineau étaient de ce nombre, étaient condamnés à mort! . . .

Chanlouineau souriait toujours! . . .

XXVIII

L’abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers à demi-solde.

Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à s’éloigner de la citadelle, ces hommes de coeur le saisirent chacun sous un bras, et littéralement l’emportèrent.

Bien leur en prit d’être robustes, car Maurice fit, pour leur échapper, les efforts les plus désespérés . . . Chaque pas en avant fut le résultat d’une lutte.

— Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le devoir m’appelle! . . . vous me déshonorez en prétendant me sauver! . . .

Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un regard inquiet.

— C’est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu’on va condamner . . . Pauvre garçon! comme il doit souffrir! . . .

Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de l’agonie! Voilà donc où l’avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire . . .

Misérable fou! . . . Il s’était jeté à corps perdu dans une entreprise insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses actes! . . . Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté au bourreau!

Mais la faculté de souffrir a ses limites . . .

Une fois dans la chambre de l’hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.

— Rien n’est décidé encore, répondirent les officiers aux questions de Mme d’Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le verdict sera rendu . . .

Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils s’assirent, sombres et silencieux.

Au dehors, tout se taisait; on eût cru l’hôtel désert. Les gens de la maison s’entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du condamné à mort la nuit qui précède l’exécution.

Enfin, un peu avant quatre heures, l’abbé Midon arriva, suivi de l’avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières . . .

— Mon mari! . . . s’écria Mme d’Escorval en se dressant tout d’un bloc.

Le prêtre baissa la tête . . . elle comprit.

— Mort! . . . balbutia-t-elle. Ils l’ont condamné! . . .

Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle s’affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants . . .

Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:

— A nous donc de le sauver! . . . s’écria-t-elle, l’oeil brillant de la flamme des résolutions héroïques, à nous de l’arracher à l’échafaud! . . . Debout, Maurice . . . Marie-Anne, debout! . . . Assez de lâches lamentations, à l’oeuvre! . . . Vous aussi, Messieurs, vous m’aiderez! . . . Je peux compter sur vous, monsieur le curé! . . . Qu’allons-nous faire? . . . Je l’ignore. Mais il doit y avoir quelque chose à faire . . . La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu ne le permettra pas . . .

Elle s’arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme si une inspiration divine lui fût venue . . .

— Et le roi! . . . reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu’un tel forfait s’accomplisse! . . . Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne saurait refuser de faire justice! . . . Je veux aller à lui, je lui dirai tout! . . . Comment cette idée de salut ne m’est-elle pus venue plus tôt! . . . Il faut partir à l’instant pour Paris, sans perdre une seconde . . . Maurice, tu m’accompagnes! . . . Que l’un de vous, messieurs, m’aille commander des chevaux à la poste . . .

Elle pensa qu’on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.

— Pauvre femme! . . . murmura l’avocat à l’oreille de l’abbé Midon, elle ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans les vingt-quatre heures.

— Eh bien? . . .

— Il faut quatre jours pour aller à Paris.

Il réfléchit et ajouta:

— Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d’humanité . . . Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son cachot? . . .

L’abbé Midon hocha la tête.

— Non, dit-il, Mme d’Escorval ne nous pardonnerait pas de l’avoir empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari . . .

Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups précipités.

Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, respectueusement; comme s’il eût été en présence d’un supérieur.

— Mlle Lacheneur? demanda-t-il.

Marie-Anne s’avança:

— C’est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?

— J’ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle . . .

— Ah! . . . fit Maurice d’un ton farouche, on arrête les femmes aussi! . . .

Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.

— Je ne suis qu’une vieille bête! . . . prononça-t-il, et je m’explique mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d’un des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler . . .

— Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera pas mademoiselle pénétrer près d’un condamné sans une permission spéciale . . .

— Eh! . . . on l’a, cette permission! fit le vieux soldat.

Il s’assura, d’un regard, qu’il n’avait rien à redouter d’aucun de ces visiteurs, et plus bas il ajouta:

— Même, ce Chanlouineau m’a glissé dans le tuyau de l’oreille qu’il s’agit d’une affaire que sait bien M. le curé.

Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de salut? . . . L’abbé Midon commençait presque à le croire.

— Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.

A la seule pensée qu’elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune fille frissonna. Mais l’idée ne lui vint même pas de se soustraire à une démarche qui lui semblait le comble du malheur . . .

— Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.

Mais le caporal restait à la même place, clignant de l’oeil selon son habitude quand il voulait bien fixer l’attention de ses interlocuteurs.

— Minute! . . . fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m’a dit de vous dire comme cela que tout va bien! . . . Si je vois pourquoi, je veux être pendu! . . . Enfin, c’est son opinion! Il m’a bien prié aussi de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu’il tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir . . .

— Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l’abbé Midon, je le promets . . .

— Alors, c’est tout . . . Salut la compagnie . . . Et nous, mademoiselle, au pas accéléré, marche! . . . le pauvre diable là-bas, doit être sur le gril . . .

Qu’on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les poursuites, il y avait là de quoi surprendre . . .

Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, s’était ingénié à chercher le moyen de se la procurer . . .

C’est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.

Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à l’heure jusqu’à l’insolence, si défaillant qu’on dut le porter jusqu’à son cachot.

Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d’aller lui chercher quelqu’un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis de Courtomieu, affirmant qu’il avait à faire des révélations de la plus haute importance . . .

Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de Chanlouineau.

Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en apparence l’agonie de la peur, qui se traîna jusqu’à lui, qui lui prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. Lacheneur . . .

Prendre Lacheneur! . . . Cette perspective devait enflammer le zèle du marquis de Courtomieu.

— Vous savez donc où se cache ce brigand? . . . lui demanda-t-il.

Chanlouineau déclara qu’il l’ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l’envoyer chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père . . . Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.

La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur . . .

Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à Marie-Anne . . .

Et Chanlouineau attendit, dévoré d’anxiété.

L’énergie déployée par le robuste gars jusqu’au moment de sa soudaine et incompréhensible défaillance, l’avait fait traiter en prisonnier dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu’au baron d’Escorval, l’honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la solitude.

On l’avait séparé de ses compagnons pour l’enfermer dans le cachot réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu’alors n’avait eu pour hôtes que les soldats condamnés à mort.

Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d’un corridor obscur, était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.

Un abat-jour placé à l’extérieur, devant la fenêtre, mesurait si parcimonieusement la lumière, qu’à peine on y voyait assez pour déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le mur.

Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l’aspect sinistre de ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus solidement trempées. Mais qu’importait à Chanlouineau l’horreur de son cachot! . . . Il était dans une de ces crises où les circonstances extérieures cessent d’exister.

Les geôliers ne gardaient que son corps . . . son âme libre se jouant des verroux et des grilles, s’élançait vers les sphères supérieures, loin, bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes humaines.

Ah! . . . M. de Courtomieu revenant tout à coup n’eût plus reconnu le lâche qui l’instant d’avant se traînait à ses pieds, tremblant et blême. Ou plutôt il eût constaté qu’il avait été dupe d’une habile et audacieuse comédie.

Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du lendemain, était comme transfiguré par la joie qu’il ressentait du succès de sa ruse.

Jusqu’à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, disloquent les plans les mieux connus.

Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait d’en avoir la preuve.

Ce soldat, qu’on avait mis à sa disposition, ne s’était-il pas trouvé un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de leur coeur le souvenir de «l’autre.»

Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait pas qu’il ne lui ramenât Marie-Anne.

Non, il n’en doutait pas. Nul ne l’avait informé de ce qui s’était passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse prescience qui précède les ténèbres éternelles.

Il était certain que Mme d’Escorval était à Montaignac, il était sûr que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu’elle viendrait . . .

Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son coeur.

Il attendait; s’expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant avec l’étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits qui eussent été insaisissables pour un autre . . .

Enfin, tout à l’extrémité du corridor, il entendit le frôlement d’une robe contre les murs.

— Elle! . . . murmura-t-il.

Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte s’ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l’honnête caporal Bavois.

— M. de Courtomieu m’a promis qu’on nous laisserait seuls! s’écria Chanlouineau.

— Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat . . . Mais j’ai l’ordre de revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.

La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et avec une violence contenue, il l’attira tout près de la fenêtre, à l’endroit où l’abat-jour dispensait le plus de lumière.

— Merci d’être venue, disait-il, merci! . . . Je vous revois et il m’est permis de parler . . . A présent que je suis un mourant dont les minutes sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon âme et de ma vie . . . Maintenant, j’oserai vous dire de quel ardent amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime . . .

Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.

L’explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque chose de lamentable et d’effrayant tout ensemble.

— Vous ai-je donc offensée? . . . fit tristement Chanlouineau. Pardonnez à qui va mourir! . . . Vous ne sauriez refuser d’entendre ma voix qui demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s’est tue! . . .

C’est qu’il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a plus de six ans! . . . Avant de vous avoir vue, je n’avais aimé que la terre . . . Engranger de belles récoltes et amasser de l’argent me paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.

Pourquoi vous ai-je rencontrée! . . . Mais j’étais si loin de vous, en ce temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait pas jusqu’à vous. J’allais à l’église le dimanche; tant que durait la messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le coeur pleins de vous . . . et c’était tout.

C’est le malheur qui nous a rapprochés et c’est votre père qui m’a rendu fou, oui, fou comme il l’était lui-même . . .

Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m’avait deviné. C’est en sortant de chez le baron d’Escorval, il doit vous en souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux projets de votre père.

«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme . . . Seulement, ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»

Mais qu’était la vie comparée à l’espérance dont il venait de m’éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la conspiration. D’autres s’y sont jetés par haine, pour satisfaire d’anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions perdues: moi je n’avais ni ambitions ni haines!

Que m’importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la terre! . . . Je savais bien qu’il était hors du pouvoir du plus puissant de tous, de donner à mes récoltes une goutte d’eau pendant la sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies . . .

J’ai conspiré parce que je vous aimais . . .

— Ah! vous êtes cruel! . . . s’écria Marie-Anne, vous êtes impitoyable! . . .

Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.

Il lui était donné de juger par le dénoûment l’horreur du rôle que son père lui avait imposé et qu’elle n’avait pas eu l’énergie de repousser.

Mais Chanlouineau n’entendit seulement pas l’exclamation de Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme les fumées de l’alcool, il perdait conscience de ses paroles.

— Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions de ma folie s’envolèrent . . . Vous ne pouviez plus être à moi puisque vous étiez à un autre! . . . Je devais rompre le pacte! . . . J’en eus l’idée, non le courage. J’avais l’enfer en moi, mais vous voir, entendre votre voix, être votre commensal, c’était encore une joie! . . . Je vous voulais heureuse et honorée, j’ai combattu pour le triomphe de l’autre, de celui que vous aviez choisi! . . .

Un sanglot qui montait à sa gorge l’interrompit, il voila sa figure de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un moment il parut anéanti.

Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui l’envahissait, et d’une voix ferme:

— C’est assez s’attarder au passé, prononça-t-il, l’heure vole . . . l’avenir menace! . . .

Cela dit, il alla jusqu’à la porte, et appliquant alternativement son oeil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l’épiait.

Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de la solitude autant qu’on peut l’être au fond d’un cachot.

Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le drap.

— Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d’un homme! . . .

Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son esprit en détresse n’avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit pas tout d’abord.

— Ceci, s’écria-t-elle, la vie d’un homme! . . .

— Plus bas! . . . interrompit Chanlouineau, parlez plus bas! . . . Oui, une de ces lettres peut être le salut d’un condamné . . .

— Malheureux! . . . Qu’attendez-vous alors pour l’utiliser! . . .

Le robuste gars secoua tristement la tête.

— Est-il possible que vous m’aimiez jamais? fit-il simplement. Non, n’est-ce pas? . . . Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans la terre, est plus enviable que mes angoisses. D’ailleurs j’ai été condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j’ai quitté la Rèche, un fusil double sur l’épaule, un sabre passé dans ma ceinture. Je n’ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques ont frappé un innocent . . .

— Le baron d’Escorval.

— Oui, le père de . . . Maurice . . .

Sa voix s’altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé le bonheur du prix de dix existences, s’il les eût eues.

— Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.

— Oh! si vous disiez vrai! . . . Mais vous vous abusez, sans doute.

— Je sais ce que je dis.

Il tremblait d’être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore de Marie-Anne, et d’une voix rapide:

— Je n’ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il . . . Quand je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de Sairmeuse me l’a fournie . . . Il s’agissait d’adresser à nos complices une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j’eus l’idée de prier M. Martial d’en écrire le modèle . . . Il était sans défiances; je lui disais que c’était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse . . . Et impossible de nier, il y a une rature à chaque ligue; on croirait reconnaître le manuscrit d’un homme qui a cherché et trié ses expressions pour bien rendre sa pensée . . .

Chanlouineau ouvrit l’enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre qu’il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en blanc:

«Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord et le mariage est décidé, etc . . . »

La flamme qui s’était allumée dans l’oeil de Marie-Anne s’éteignit.

— Et vous croyez, fit-elle d’un ton découragé, que cette lettre peut servir à quelque chose? . . .

— Je ne crois pas, je suis sûr.

— Cependant . . .

D’un geste il l’interrompit:

— Ne discutons pas, fit-il vivement — écoutez-moi plutôt. Arrivant seul, ce brouillon serait sans importance . . . mais j’ai préparé l’effet qu’il produira. J’ai déclaré devant la commission militaire que le marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot . . . On a ri et j’ai lu l’incrédulité sur la figure de tous les juges . . . Mais une bonne calomnie n’est jamais perdue . . . Vienne pour le duc de Sairmeuse l’heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se souviendront de mes paroles . . . Il a si bien senti cela que pendant que les autres riaient il était bouleversé . . .

— Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l’honnête Marie-Anne.

— Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n’avais pas le choix des moyens. Mon assurance était d’autant plus grande, que je savais Martial blessé . . . J’ai affirmé qu’il s’était battu à mes côtés contre la troupe, j’ai demandé qu’on le fit comparaître, j’ai annoncé des preuves irrécusables de sa complicité . . .

— Le marquis de Sairmeuse s’est donc battu? . . .

Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.

— Quoi! . . . commença-t-il, vous ne savez pas . . .

Mais se ravisant:

— Bête que je suis! . . . reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui s’est passé! . . . Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la route de Sairmeuse, à la Croix-d’Arcy, après que votre père nous a eu quittés pour courir en avant? . . . Maurice s’est mis à la tête de la colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.

Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous entendons le galop d’un cheval.

—«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»

Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le cavalier? . . . Martial de Sairmeuse!

Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est impossible.

—«Enfin, je te trouve, noble de malheur! . . . s’écria-t-il, et nous allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma soeur ta maîtresse . . . cela se paie, marquis! . . . Allons, en bas, il faut se battre . . . »

A voir Marie-Anne, on eût dit qu’elle doutait si elle rêvait ou si elle veillait . . .

— Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis! . . . Est-ce possible!

Chanlouineau poursuivait:

— Dame! . . . si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou! . . . vous plaisantez! . . . n’étions-nous pas amis, qu’est-ce que cela signifie? . . . »

Jean grinçait des dents de rage.

—«Cela signifie, répondit-il, que j’ai assez longtemps enduré les outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête! . . . »

Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que le marquis est descendu et s’est adressé à moi.

—«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? Si Jean me tue, tout est dit . . . mais si je le tue, qu’arrivera-t-il?»

Je lui jurai qu’il serait libre de s’éloigner, après toutefois qu’il m’aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux heures.

—«Alors, fit-il, j’accepte le combat, donnez-moi une arme! . . . »

Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent en garde au milieu de la grande route . . .

Le robuste paysan s’arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement il dit:

— Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a l’air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l’oeil fuyant des lâches . . . Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander pardon . . . Un homme qui se bat comme je l’ai vu se battre a le coeur haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance . . . Car c’était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit! . . . Ils s’attaquaient furieusement, sans un mot, on n’entendait que leur respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient il jaillissait des gerbes d’étincelles . . . A la fin, Jean tomba . . .

— Ah! mon frère est mort! s’écria Marie-Anne.

— Non, répondit Chanlouineau . . . on peut espérer que non. Les soins en tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de votre père . . . Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa maison . . .

Pour ce qui est du marquis, il m’a montré qu’il était blessé et il est remonté à cheval en me disant: «C’est lui qui l’a voulu.»

Marie-Anne maintenant comprenait:

— Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau . . . J’irai trouver le duc de Sairmeuse, j’arriverai à tout prix jusqu’à lui, et Dieu m’inspirera . . .

L’héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de papier qui eût pu être son salut à lui.

— Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez . . . Qui sait ce dont il serait capable . . . Il vous répondra d’abord qu’il ne peut rien, qu’il ne voit nul moyen de sauver le baron d’Escorval . . . Vous lui répondrez que c’est cependant à lui de trouver un moyen, s’il ne veut pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis . . .

Il s’arrêta, les verroux grinçaient . . . Le caporal Bavois reparut.

— La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement . . . j’ai ma consigne.

— Allons! . . . murmura Chanlouineau, tout est fini! . . .

Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:

— Celle-ci est pour vous . . . ajouta-t-il. Vous la lirez quand je ne serai plus . . . De grâce . . . ne pleurez pas ainsi! . . . Il faut du courage! . . . Vous serez bientôt la femme de Maurice . . . Et quand vous serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant aimée! . . .

Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, Marie-Anne n’eût pu prononcer une parole . . . Mais elle avança son visage vers celui de Chanlouineau . . .

— Ah! je n’osais vous le demander, s’écria-t-il.

Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses lèvres effleura ses joues pâlies . . .

— Allons, adieu, dit-il encore . . . ne perdez plus une minute. Adieu! . . .

XXIX

La perspective de s’emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu’il n’avait pas quitté la citadelle, encore que l’heure de son dîner eût sonné.

Posté à l’entrée de l’obscur corridor qui conduisait au cachot de Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d’énergie, il douta de la sincérité du soi-disant révélateur.

— Ce misérable paysan se serait-il joué de moi! . . . pensa-t-il.

Si aigu fut le soupçon, qu’il s’élança sur les traces de la jeune fille, résolu à l’interroger, à lui arracher la vérité, à la faire arrêter au besoin.

Mais il n’avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de tous côtés, n’aperçut personne et rentra furieux.

— Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera jour pour mander cette péronnelle et la questionner.

Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait alors la longue rue mal pavée qui mène à l’Hôtel de France.

Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement préoccupée d’abréger des angoisses mortelles.

Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d’Escorval et Maurice, l’abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes! . . .

— Tout n’est peut-être pas perdu! . . . s’écria-t-elle en entrant.

— Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières! . . .

Mais saisie aussitôt d’une appréhension terrible, elle ajouta:

— Ne me trompez-vous pas? . . . Ne cherchez-vous pas à m’abuser d’irréalisables espérances? . . . Ce serait une pitié cruelle! . . .

— Je ne vous trompe pas, madame! . . . Chanlouineau vient de me confier une arme qui, je l’espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue discrétion . . . Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami . . . Je crois que M. d’Escorval peut être sauvé.

— Parlez! . . . s’écria Maurice. Que faut-il faire? . . .

— Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique de vos malheurs, moi que vous devriez maudire . . .

Tout entière à la tâche qu’elle s’était imposée, Marie-Anne ne remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux paysan à cheveux blancs.

L’abbé Midon le lui montra.

— Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.

Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu’à peine on distingua les remercîments qu’elle balbutia.

— Oh! il n’y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il s’agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C’est pour vous dire que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l’a rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés . . . Maintenant ils doivent être en Piémont, à l’abri des gendarmes . . .

— Espérons, fit l’abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu’est devenu Jean.

— Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été grièvement blessé et de braves gens l’ont recueilli.

Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses tristesses; mais bientôt, se redressant:

— Que fais-je! . . . s’écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d’un innocent follement compromis par eux! . . .

Maurice, l’abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la vaillante jeune fille.

Encore voulaient-ils savoir ce qu’elle allait tenter, et si elle ne courait pas au-devant d’un danger inutile.

Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au moins l’accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu’elle irait seule . . .

— Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en s’élançant dehors . . .

Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile; Maurice et l’abbé Midon ne l’avaient que trop éprouvé l’avant-veille. Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être de faiblir.

Marie-Anne savait cela, mais elle ne s’en inquiétait pas. Chanlouineau lui avait donné un mot — celui dont il s’était servi — qui, aux époques néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément fermées.

Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre valets flânaient et causaient.

— Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que je parle à M. le duc, à l’instant même, au sujet de la conspiration . . .

— M. le duc est absent.

— Je viens pour des révélations.

L’attitude des domestiques changea brusquement.

— En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.

Elle le suivit le long de l’escalier et à travers deux ou trois pièces. Enfin, il ouvrit la porte d’un salon, en disant: «Entrez.» Elle entra . . .

Ce n’était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son fils, Martial.

Etendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies d’un candélabre.

A la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d’une pièce, plus pâle et plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.

— Vous! . . . bégaya-t-il.

Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte eut parcouru tous les possibles.

— Lacheneur est arrêté! s’écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance . . . je ne la tromperai pas. Que votre coeur se rassure. Nous sauverons votre père, je vous le promets, je vous le jure . . . Comment? je ne le sais pas encore . . . Qu’importe! . . . Il faudra bien que je le sauve, je le veux! . . .

Il s’exprimait avec l’accent de la passion la plus vive, laissant déborder la joie qu’il ressentait, sans songer à ce qu’elle avait d’insultant et de cruel.

— Mon père n’est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne . . .

— Alors, fit Martial, d’une voix hésitante, c’est donc . . . Jean qui est . . . prisonnier?

— Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches s’il survit à ses blessures . . .

De blême qu’il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu’elle connaissait le duel. Il n’essaya pas de nier, il voulut se disculper:

— C’est Jean qui m’a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas . . . je n’ai fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales . . .

Marie-Anne l’interrompit.

— Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.

— Eh bien! . . . moi, je suis plus sévère que vous . . . Jean a eu raison de me provoquer, il avait deviné mes espérances . . . Oui, je m’étais dit que vous seriez ma maîtresse . . . C’est que je ne vous connaissais pas, Marie-Anne . . . Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste et si pure! . . .

Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et éclata en sanglots.

Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.

Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,» disait-il. Amère dérision! . . . Le matin même, elle avait cru sentir son enfant tressaillir dans son sein.

Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette infortunée.

— Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation croissante. Mais si je vous ai dit l’injure, c’est que je veux vous offrir la réparation . . . J’ai été un fou, un misérable vaniteux, car je vous aime, je n’aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis de Sairmeuse, j’ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma femme? . . .

Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur . . .

Le vertige, à la fin, s’emparait d’elle, et il lui semblait que sa raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.

Tout à l’heure, c’était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui criait qu’il mourait pour elle . . . C’était Martial, maintenant, qui prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.

Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc de Sairmeuse, enflammés d’un délire semblable, arrivaient pour le traduire, à des expressions pareilles.

Martial, cependant, s’était arrêté. Tout enfiévré d’espérances, il attendait une réponse, un mot, un signe . . . Mais Marie-Anne demeurait muette, immobile et glacée . . .

— Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle. Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c’est impossible! Pourquoi donc ce silence? . . . Auriez-vous peur de l’opposition de mon père? . . . Je saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d’ailleurs sa volonté! Ai-je besoin de lui? . . . Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je pas riche, immensément riche! . . . Je ne serais qu’un misérable sot, si j’hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie . . .

Il s’efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de les combattre et de les détruire . . .

— Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée . . . Eh bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. Jean ne m’en voudra plus, quand vous serez ma femme . . . Nous nous fixerons en Angleterre ou en Italie . . . Maintenant, oui, je bénis ma fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je vous aime . . . je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier toutes les amertumes du passé! . . .

Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions inouïes . . .

Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu’il avait inutilement dompté les révoltes de son orgueil.

Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient les rages de son amour-propre offensé et si elle n’allait pas trouver en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.

— Vous ne répondez pas? . . . interrogea Martial dont l’anxiété était visible.

Elle sentait bien qu’il fallait répondre, en effet, parler, dire quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres . . .

— Je ne suis qu’une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle enfin . . . Je vous préparerais, si j’acceptais, des regrets éternels! . . .

— Jamais! . . .

— D’ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre fiancée . . .

— Ah! . . . dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont rompus.

Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement et qu’elle refusait.

— Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.

S’il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion presque insurmontable.

— Je ne m’appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, prononça-t-elle.

Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l’oeil de Martial.

— Toujours Maurice! . . . dit-il.

— Toujours.

Elle s’attendait à une explosion de colère, il resta calme.

— Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende à l’évidence! . . . Il faut que je reconnaisse et que j’avoue que vous m’avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule . . . Jusqu’ici je doutais.

La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu’à la racine des cheveux, mais elle n’essaya pas de nier.

— Je n’étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père commandait et menaçait, j’obéissais . . .

— Peu importe, interrompit-il, votre rôle n’a pas été celui d’une jeune fille . . .

Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu’il crût de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de son orgueil, soit que véritablement — ainsi qu’il le déclarait plus tard — il ne put prendre sur lui d’en vouloir à Marie-Anne.

— Maintenant, reprit-il, je m’explique votre présence ici. Vous venez demander la grâce de M. d’Escorval.

— Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent . . .

Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:

— Si le père est innocent, murmura-t-il, c’est donc le fils qui est coupable! . . .

Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n’avaient pas su ou n’avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en eut pitié.

— Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron! . . . Son sang versé sur l’échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que rien ne comblerait . . . Je joindrai mes efforts aux vôtres . . .

Rouge, embarrassée, Marie-Anne n’osa pas remercier Martial. Comment allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement. Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.

Sans nul doute, il allait donner d’utiles indications, quand un valet ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand uniforme, entra.

— Par ma foi! . . . s’écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce Chupin est un limier incomparable, grâce à lui . . .

Il s’interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.

— La fille de ce coquin de Lacheneur! . . . fit-il, de l’air le plus surpris, que veut-elle?

Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de l’adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même quelque chose de plus.

— On m’a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle résolument.

Le duc l’examina curieusement, et c’est en riant du meilleur coeur qu’il se laissa tomber et s’étendit sur un canapé.

— Vendez, la belle, répondit-il, vendez! . . .

— Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.

Sur un signe de son père, Martial se retira.

— Vous pouvez parler, maintenant . . . mam’selle, dit le duc.

Elle n’eut pas une seconde d’hésitation.

— Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui convoquait tous les conjurés!

— Certes! . . . j’en ai une douzaine d’exemplaires dans ma poche.

— Par qui pensez-vous qu’elle a été rédigée?

— Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père . . .

— Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l’oeuvre du marquis de Sairmeuse, votre fils . . .

Le duc de Sairmeuse se dressa, l’oeil flamboyant, plus rouge que son pantalon garance.

— Jarnibieu! . . . s’écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre langue! . . .

— La preuve existe de ce que j’avance! . . .

— Silence, coquine! sinon . . .

— La personne qui m’envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois vous dire . . .

Elle n’acheva pas. Le duc bondit jusqu’à la porte et d’une voix de tonnerre appela son fils.

Dès que Martial rentra.

— Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que vous venez de me dire.

Audacieusement, le front haut, d’une voix ferme, Marie-Anne répéta.

Elle s’attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il écoutait d’un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.

Dès que Marie-Anne eut achevé:

— Eh bien! . . . demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.

— Avant tout, répondit Martial d’un ton léger, je voudrais voir un peu cette fameuse circulaire.

Le duc lui en tendit un exemplaire.

— Tenez! . . . lisez! . . .

Martial n’y jeta qu’un regard, il éclata de rire et s’écria:

— Bien joué! . . .

— Que dites-vous? . . .

— Je dis que Chanlouineau est un rusé compère . . . Qui diable! jamais se serait attendu à tant d’astuce, en voyant la face honnête de ce gros gars . . . Fiez-vous donc après à la mine des gens! . . .

De sa vie, le duc de Sairmeuse n’avait été soumis à une épreuve si rude.

— Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d’une voix étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion . . .

La physionomie de Martial s’assombrit, et d’un ton de dédaigneuse hauteur:

— Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m’adressez cette question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait suffire. Si la fantaisie m’eût pris de me mêler de ce mouvement, je vous l’avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de me cacher de vous? . . .

— Au fait! . . . interrompit furieusement le duc, au fait! . . .

— Eh bien! . . . répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est qu’un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle écriture sur une grande feuille de mauvais papier . . . Je me rappelle que cherchant l’expression juste j’ai raturé et surchargé plusieurs mots . . . Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n’en jurerais pas . . .

— Conciliez donc cela avec vos dénégations? s’écria M. de Sairmeuse.

— Parfaitement! . . . Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau s’était moqué de moi! . . .

Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l’exaspérait plus que tout, c’était l’imperturbable tranquillité de son fils.

— Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse . . .

Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.

— Mlle Lacheneur n’est pas ma maîtresse, déclara-t-il d’un ton impérieux jusqu’à la menace. Il est vrai qu’il ne tient qu’à elle d’être demain la marquise de Sairmeuse! . . . Laissons les récriminations, elles n’avanceront en rien nos affaires.

Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.

Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide comme une statue:

— Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.

— Je ne l’ai pas, monsieur.

— Où est-il?

— Entre les mains d’une personne qui ne vous le rendra que sous certaines conditions.

— Quelle est cette personne?

— C’est ce qu’il m’est défendu de vous dire.

Il y avait de l’admiration et de la jalousie, dans le regard que Martial attachait sur Marie-Anne.

Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d’esprit. Où donc puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui pour un rien rougissait . . . Ah! elle devait être bien puissante, la passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, tant de précision à ses réponses.

— Et si je n’acceptais pas les . . . conditions qu’on prétend m’imposer? interrogea M. de Sairmeuse.

— On utiliserait le brouillon de la circulaire . . .

— Qu’entendez-vous par là? . . .

— Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les yeux de divers personnages, connus pour n’être pas précisément de vos amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple . . . ou à M. le duc de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la signification et la valeur . . . Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la complicité de M. le marquis de Sairmeuse? . . . Avez-vous, oui ou non, osé juger et condamner à mort des infortunés qui n’étaient que les soldats de votre fils? . . .

— Ah! . . . misérable! . . . interrompit le duc, scélérate, coquine, vipère . . .

Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient de la tête, il ne savait plus ce qu’il disait.

— Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu’il fallait craindre. Oui, j’ai des ennemis acharnés, oui, j’ai des envieux, qui donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre . . . Ah! s’ils la tenaient! . . . Ils obtiendraient une enquête . . . Et alors, adieu les récompenses éclatantes dues à mes services . . .

Qu’on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur . . . Il criera sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son complice et son chef . . . Il vous fera déshabiller par des médecins qui, voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une blessure et pourquoi vous l’avez cachée . . .

Après cela, de quoi ne m’accuserait-on pas? . . . On dirait que j’ai brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s’élevaient contre mon fils . . . Peut-être irait-on jusqu’à insinuer que je favorisais sous main le soulèvement . . . Je serais vilipendé dans tous les journaux! . . .

Et qui aurait, s’il vous plaît, renversé la fortune de notre maison quand j’allais la porter si haut? . . . Vous seul, marquis . . .

Mais c’est ainsi . . . On se targue de diplomatie, de profondeur, de pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le premier paysan venu . . .

On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé . . . Mais qu’un cotillon paraisse, bssst! . . . On s’enflamme comme un séminariste et on est prêt à toutes les sottises . . . C’est à vous que je m’adresse, marquis . . . entendez-vous? . . . parlez! . . . qu’avez-vous à dire? . . .

Martial avait écouté d’un air froidement railleur, sans même essayer d’interrompre.

Il répondit lentement:

— Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur la valeur du document qu’elle possède . . . elle ne les a plus.

Cette réponse devait tomber comme un seau d’eau glacée sur la colère du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté de ce qu’il venait de dire, il demeura stupide d’étonnement, bouche béante, les yeux écarquillés.

Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.

— Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu’on exige de mon père en échange de cette lettre? . . .

— La vie et la liberté du baron d’Escorval, monsieur.

Cela secoua le duc comme une décharge électrique.

— Ah! . . . s’écria-t-il, je savais bien qu’on me demanderait l’impossible! . . .

A son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, cherchant évidemment un expédient.

— Pourquoi n’être pas venue me trouver avant le jugement, murmurait-il. Alors, je pouvais tout . . . Maintenant j’ai les mains liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s’exécute . . .

Il se leva, et du ton d’un homme résigné à tout:

— Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le baron — il lui rendait son titre, tant il était troublé— mille fois plus que je n’ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle — il ne disait plus: «la belle»— vous pouvez utiliser votre . . . document.

Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d’un signe.

— Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la cognée . . . Notre situation n’est pas sans précédents. Il y a quatre mois de cela, le comte de Lavalette venait d’être condamné à mort. Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des ministres, les gens de la cour s’y opposaient de toutes leurs forces . . . Que fit le roi, qui était le maître, cependant? . . . Il parut rester sourd à toutes les supplications, on dressa l’échafaud . . . et cependant Lavalette fut sauvé! . . . Et il n’y eut personne de compromis. Pourtant . . . un geôlier perdit sa place . . . il vit de ses rentes maintenant.

Marie-Anne devait saisir avidement l’idée si habilement présentée par Martial.

— Oui, s’écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale connivence, réussit à s’échapper . . .

La simplicité de l’expédient, l’autorité de l’exemple surtout, devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.

Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l’observait crut voir peu à peu s’effacer les plis de son front.

— Une évasion, murmurait-il, c’est encore bien chanceux . . . Cependant, avec un peu d’adresse, si on était sûr du secret . . .

— Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc . . . interrompit Marie-Anne . . .

D’un coup d’oeil, Martial lui recommanda le silence.

— On peut toujours, reprit-il, étudier l’expédient et calculer ses conséquences . . . cela n’engage à rien. Quand doit être exécuté le jugement?

M. de Sairmeuse répondit:

— Demain.

Cette terrible réponse n’arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu’elle pouvait espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.

— Nous n’avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune marquis . . . Par bonheur il n’est que sept heures et demie, et jusqu’à dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le moindre soupçon . . .

Il s’interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se voilaient.

Il venait d’apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée presque insurmontable.

— Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il. Le concours d’un subalterne, d’un geôlier ou d’un soldat nous est indispensable.

Il se retourna vers son père, et brusquement:

— Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter absolument?

— J’ai trois ou quatre espions . . . on pourrait les tâter . . .

— Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, nous trahirait pour quelques louis . . . Il nous faut un honnête homme, partageant les idées du baron d’Escorval . . . un ancien soldat de Napoléon, s’il est possible.

Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires perplexités . . .

— Qui veut agir doit se confier à quelqu’un, murmurait-il, et ici une indiscrétion perd tout! . . .

De même que Martial, Marie-Anne se torturait l’esprit, quand une inspiration qu’elle jugea divine lui vint.

— Je connais l’homme que vous demandez! s’écria-t-elle.

— Vous!

— Oui, moi! . . . A la citadelle! . . .

— Prenez garde! . . . Songez bien qu’il nous faut un brave capable de se dévouer et de risquer beaucoup . . . Il est clair que l’évasion venant à être découverte, les instruments seraient sacrifiés.

— Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez . . . Je réponds de lui.

— Et c’est un soldat? . . .

— C’est un humble caporal . . . Mais par la noblesse de son coeur il est digne des plus hauts grades . . . Croyez-moi, monsieur le marquis, nous pouvons nous confier à lui sans crainte.

Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du baron, c’est que sa certitude était complète, absolue.

Ainsi pensa Martial.

— Je m’adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?

— Il s’appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des grenadiers de la légion de Montaignac.

— Bavois! . . . répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la mémoire, Bavois! . . . Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le faire appeler.

— Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C’est ce brave soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite domiciliaire . . .

— Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons . . .

Il s’était levé et il était allé s’adosser à la cheminée, se rapprochant ainsi de son père.

— Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d’Escorval a été séparé des autres condamnés . . .

— En effet . . . il est seul dans une chambre spacieuse et fort convenable.

— Où est-elle située, je vous prie?

— Au second étage de la tour plate.

Mais Martial n’était pas aussi bien que son père au fait des êtres de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses souvenirs.

— La tour plate, fit-il, n’est-ce pas cette tour si grosse qu’on aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher est presque à pic?

— Précisément.

A l’empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu’il était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.

— Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.

— Assez grande . . . haute surtout . . . elle n’a pas d’abat-jour comme les fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de fer croisées et scellées profondément dans le mur.

— Bast! . . . on vient aisément à bout d’une barre de fer avec une bonne lime . . . de quel côté ouvre cette fenêtre?

— Elle donne sur la campagne.

— C’est-à-dire sur le précipice . . . Diable! . . . c’est une difficulté cela . . . il est vrai que d’un autre côté c’est un avantage. Place-t-on des factionnaires au pied de cette tour? . . .

— Jamais . . . A quoi bon . . . Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il n’y a pas la place de trois hommes de front . . . Les soldats, même en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n’a ni parapet, ni garde-fou.

Martial s’arrêta, cherchant s’il n’oubliait rien.

— Encore une question importante, reprit-il. A quelle hauteur est la fenêtre de la chambre de M. d’Escorval?

— Elle est à quarante pieds environ de l’entablement . . .

— Bon! . . . Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?

— Ma foi! . . . je ne sais pas trop . . . Une soixantaine de pieds au moins.

— Ah! . . . c’est haut! . . . c’est terriblement haut! . . . Le baron, par bonheur, est encore leste et vigoureux . . . puis il n’y a pas d’autre moyen.

Il était temps que l’interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait à s’impatienter.

— Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l’honneur de m’expliquer votre plan.

Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui avait le don d’exaspérer si fort M. de Sairmeuse.

— Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.

— Mon plan, disait Martial, est la simplicité même . . . Soixante et quarante font cent . . . Il s’agit de se procurer cent pieds de bonne corde . . . Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu importe! . . . Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m’enveloppe d’un large manteau et je vous accompagne à la citadelle . . . Vous demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un endroit obscur, je lui expose nos intentions . . .

M. de Sairmeuse haussait les épaules.

— Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette heure, à Montaignac? . . . Allez-vous courir de boutique en boutique? Autant publier votre projet à son de trompe.

— Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d’Escorval le feront . . .

Le duc allait élever de nouvelles objections, il l’interrompit.

— De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n’oubliez pas quel danger nous menace et combien peu de temps nous avons . . . J’ai commis la faute, laissez-moi la réparer . . .

Et se retournant vers Marie-Anne:

— Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il faut que je m’entende avec un de vos amis . . . Retournez vite à l’hôtel de France et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place d’Armes, où je vais l’attendre . . .

XXX

Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant Montaignac, le baron d’Escorval n’avait pas eu une seconde d’illusions . . .

— Je suis un homme perdu! . . . pensa-t-il.

Et envisageant d’une âme sereine la mort toute proche, il ne songea plus qu’aux périls qui menaçaient son fils.

Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.

Il ne respira vraiment qu’après avoir vu Maurice traîné hors de la salle par l’abbé Midon et les officiers à demi-solde . . . Il avait compris que son fils voulait se livrer . . .

C’est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair que le baron écouta la sentence fatale. D’avance son sacrifice était fait.

Mais bien lui en prit d’avoir déjà confié à son courageux défenseur l’expression de ses volontés dernières . . . Les soldats chargés de reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.

La sortie devait prendre du temps . . . Tous ces pauvres paysans qui venaient d’être frappés en étaient encore à comprendre les événements dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l’échafaud.

Et stupides d’étonnement plus que d’effroi, ils se pressaient à la porte trop étroite de la chapelle, comme des boeufs ahuris qui se serrent les uns contre les autres à la porte de l’abattoir.

Si grande fut la confusion, que M. d’Escorval se trouva refoulé près de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.

— Du courage donc! . . . lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.

— Ah! . . . c’est facile à dire! . . . geignit le robuste gars.

Et personne ne l’observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, d’une voix brève:

— C’est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour cette nuit.

Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d’Escorval, mais il attribua ses paroles au délire de la peur.

Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est l’espérance ou le désespoir de qui va mourir . . .

Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux d’exception . . . Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée . . . et tout serait fini, il tomberait sous les balles . . .

Alors, que deviendraient sa femme et son fils? . . .

Ah! son coeur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés! . . . Il était seul, il pleura . . .

Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement . . . Si son âme allait s’amollir à ces désolantes pensées! . . . s’il allait être trahi par son énergie! . . . Manquerait-il de courage, tout à coup! . . . Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton d’exécution! . . .

Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l’envahissait, et il se mit à marcher dans sa prison, s’efforçant d’occuper son esprit aux choses extérieures . . .

La chambre qu’on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et extrêmement haute d’étage. Jadis elle communiquait avec la pièce voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on pouvait, avec un peu d’application, voir d’une pièce dans l’autre.

Machinalement, M. d’Escorval colla son oeil à un de ces interstices . . . Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné? . . . Il ne vit personne. Il appela, tout bas d’abord, puis plus haut . . . aucune voix ne répondit à la sienne.

— Si j’abattais cette mince cloison? . . . pensa-t-il.

Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après? . . . Cette cloison renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne, ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il entendait le pas monotone.

Cependant, c’était une pensée d’évasion qui lui était venue. Quelle folie! . . . Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient prises.

Oui, il le savait, et pourtant il ne put s’empêcher d’aller examiner la fenêtre . . . Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles étaient scellées de telle sorte qu’il était impossible d’avancer la tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du sol.

Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l’étendue de la vue.

Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain, le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche . . . Les grandes masses sombres qu’il apercevait sur la droite étaient probablement les hautes futaies de Sairmeuse . . . Enfin, sur la gauche, dans le pli de coteau, il devinait la vallée de l’Oiselle et Escorval . . .

Son âme s’envolait vers cette retraite riante, où il avait été si heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme et sereine du juste . . .

Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis, ses yeux, encore une fois, s’emplissaient de larmes . . .

Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.

Deux soldats parurent.

L’un d’eux avait à la main un flambeau allumé, l’autre tenait un de ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des officiers de garde.

Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de gaieté.

— C’est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l’un d’eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant de la citadelle.

M. d’Escorval sourit tristement . . . Certaines attentions des geôliers ont une signification sinistre.

Cependant, lorsqu’il s’assit devant la petite table qu’on venait de lui préparer, il se trouva qu’il avait réellement faim.

Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats.

— Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves garçons . . . Qui sait! . . . On en a vu revenir de plus loin.

Ayant fini, le baron demanda qu’on lui laissât la lumière et qu’on lui apportât du papier, de l’encre et des plumes . . . Il fut fait selon ses désirs.

Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui avait été utile . . . La défaillance de son esprit était passée, le sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir.

Alors il s’étonna d’être sans nouvelles de Mme d’Escorval et de Maurice.

Leur aurait-on donc refusé l’accès de sa prison? . . . Non, il ne pouvait le croire, il ne pouvait imaginer qu’il existât des hommes assez cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son coeur, dans une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils . . .

C’était donc que ni la baronne ni Maurice n’avaient essayé d’arriver jusqu’à lui. Comment cela se faisait-il? . . . Certainement, il était survenu quelque chose! . . . Quoi?

Son imagination lui représentait les pires malheurs . . . Il voyait sa femme agonisante, morte peut-être . . . Il voyait Maurice fou de douleur à genoux devant le lit de sa mère . . .

Mais ils pouvaient encore venir . . . Il consulta sa montre, elle marquait sept heures . . .

Mais il attendit vainement . . . Les tambours battirent la retraite, puis une demi-heure plus tard l’appel du soir . . . rien . . . personne! . . .

— Ah! . . . mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c’est mourir deux fois! . . .

Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le corridor, nombreux, bruyants . . . Des éperons sonnaient sur les dalles, on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les armes . . .

Tout palpitant, le baron se dressa en disant:

— C’est eux! . . .

Il se trompait, les pas s’éloignèrent . . .

— Une ronde! . . . murmura-t-il.

Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte roulèrent au milieu de la chambre . . .

M. d’Escorval se précipita . . .

On venait de lui jeter deux limes.

Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu’il est des geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers avant de les livrer à l’exécuteur! . . .

Qui lui assurait qu’on n’espérait pas l’embarquer dans quelque aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il laisserait, sinon l’honneur, au moins la renommée de l’honneur.

Etait-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces instruments de délivrance et de liberté?

Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n’en était que plus perplexe.

Il restait donc debout, le front plissé par l’effort de sa pensée, tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu’il aperçut à terre, plié menu, un papier qu’il n’avait pas remarqué tout d’abord.

Il le ramassa vivement, le déplia et lut:

«Vos amis veillent . . . Tout est prêt pour votre évasion . . . Hâtez-vous de scier les barreaux de votre fenêtre . . . Maurice et sa mère vous embrassent . . . Espoir, courage!»

Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.

Mais le baron n’avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré. Il avait reconnu l’écriture de l’abbé Midon.

— Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il.

Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant:

— Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient veiller ma dernière veille! . . . Et je doutais de leur énergie, et je me plaignais de leur abandon! . . .

Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit:

— A l’oeuvre! . . . à l’oeuvre! . . .

Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les énormes barreaux quand il lui sembla qu’on ouvrait la porte de la chambre voisine.

On l’ouvrait, positivement . . . On la referma, mais non à la clef . . . Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu’est-ce que cela voulait dire? Etait-ce quelque nouvel accusé qu’on emprisonnait, ou mettait-on là un espion?

Prêtant l’oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et dont il lui était absolument impossible d’expliquer la cause.

Inquiet, il s’avança à pas muets jusqu’à l’ancienne porte de communication, s’agenouilla et appliqua son oeil à l’un des interstices de la légère maçonnerie . . .

Ce qu’il vit, dans l’autre chambre, faillit lui arracher un cri de stupeur.

Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse lanterne d’écurie placée à ses pieds.

Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine . . .

M. d’Escorval se tâtait, pour s’assurer qu’il était bien éveillé, qu’il n’était pas le jouet d’un de ces rêves décevants, si cruels au réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté.

Evidemment cette corde lui était destinée. C’était elle qu’il attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés . . .

Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul? . . .

De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu’il avait pu, en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s’introduire dans cette pièce? . . . Il n’était pas soldat, ou du moins il ne portait pas l’uniforme . . .

Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon que le rayon visuel n’arrivait pas à hauteur d’homme, et quelques efforts que fit le baron, il lui était impossible d’apercevoir le visage de cet ami — il le jugeait tel — dont la bravoure touchait à la folie.

Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde, sur le carreau, près de lui, s’amoncelait en cercle . . . Il prenait, pour ne la point emmêler les plus grandes précautions.

Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d’Escorval était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la porte de la chambre où était celui qu’il appelait déjà son sauveur, s’ouvrit avec fracas . . .

Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de l’oeil, et qui s’écria avec l’accent de la stupeur:

— Malheureux! . . . que faites-vous! . . .

Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse.

— Tout est découvert! . . . pensait-il.

Point. Celui que M. d’Escorval nommait déjà son ami, n’interrompit seulement pas son opération de dévidage, et c’est de la voix la plus tranquille qu’il répondit:

— Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n’est-ce pas? . . . Et quel volume! Je tremblais qu’on ne le devinât sous mon manteau.

— Et pourquoi ces cordes? . . . interrogea le survenant.

— Je vais les faire passer à M. le baron d’Escorval, à qui j’ai déjà jeté une lime. Il faut qu’il s’évade cette nuit . . .

Si invraisemblable était cette scène, que le baron n’en voulait pas croire ses oreilles.

—«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se disait-il.

Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et d’un ton presque menaçant, il poursuivait:

— C’est ce qu’il faudra voir! . . . Si vous devenez fou, j’ai toute ma raison, Dieu merci! . . . Je ne permettrai pas . . .

— Pardon! . . . interrompit froidement l’homme à la corde, vous permettrez . . . Ceci est le résultat de votre . . . crédulité. C’est quand Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu’il fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu’il voulait, ce garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel personnage que je sais, mon père et moi n’aurions plus qu’à retourner à Londres. Alors, adieu les projets d’union entre nos deux familles . . .

Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d’une exclamation chagrine, mais déjà l’autre poursuivait:

— Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis . . . N’avez-vous pas été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux simagrées d’un grossier paysan! . . .

Maintenant, M. d’Escorval comprenait . . .

Il ne dormait pas; c’était le marquis de Courtomieu et Martial de Sairmeuse qui causaient de l’autre côté du mur . . .

Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si habilement écrasé par Martial, qu’il ne discutait plus.

— Et cette terrible lettre? . . . soupira-t-il.

— Marie-Anne l’a remise à l’abbé Midon, qui est venu me trouver en disant: «Ou le duc s’évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc de Richelieu.» J’ai opté pour l’évasion. L’abbé s’est procuré tout ce qui était nécessaire, il m’a donné rendez-vous dans un endroit écarté sur le rempart, il m’a entortillé toute cette corde autour du corps, et me voici . . .

— Ainsi, vous pensez que si le baron s’échappe on vous rendra la lettre? . . .

— Parbleu! . . .

— Pauvre jeune homme! . . . détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous demandera la vie d’un autre condamné avec les mêmes menaces . . .

— Point!

— Vous verrez!

— Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c’est que j’ai cette lettre dans ma poche . . . L’abbé Midon me l’a restituée en échange de ma parole d’honneur . . .

Le cri de M. de Courtomieu prouva qu’il tenait le curé de Sairmeuse pour un peu plus simple qu’il ne convient.

— Quoi! . . . fit-il, vous tenez la preuve et . . . Mais c’est de la démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit, laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme.

Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.

— Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.

— Certes! . . . et sans hésiter . . .

— Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.

L’impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une velléité de colère et presque l’envie de se fâcher.

Mais ce n’était pas un homme de premier mouvement, cet ancien chambellan de l’empereur, devenu grand prévôt de la Restauration.

Il réfléchit . . . Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec Martial, avec ce prétendant inespéré qu’avait agréé sa fille . . . Une rupture . . . plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche.

Il avala donc l’amère pilule, et c’est avec l’accent d’une indulgence toute paternelle qu’il dit:

— Vous êtes jeune, mon cher Martial . . .

Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine, l’oeil et l’oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues jusqu’à la souffrance, le baron d’Escorval respira . . .

— Vous n’avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de Courtomieu d’un ton paterne, vous avez l’ardente générosité de votre âge . . . Achevez donc votre entreprise, je n’y mettrai pas obstacle, seulement songez que tout peut être découvert, et alors . . .

— Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes mesures sont bien prises . . . Avez-vous rencontré un soldat le long des corridors? Non. C’est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire des précautions exceptionnelles . . . Il leur parle en ce moment. Voilà comment j’ai pu monter ici sans être aperçu . . . Nul ne me verra quand je sortirai . . . Qui donc après l’évasion oserait me soupçonner! . . .

— Si le baron s’évade, la justice se demandera qui l’a aidé . . .

Martial riait.

— Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de ma façon . . . Allez, j’ai tout prévu . . . Je n’avais qu’une personne à craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester neutre . . . je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant l’air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera.

Il avait fini d’arranger les cordes, il prit la lanterne et continua d’un ton léger:

— Mais sortons . . . mon père ne peut éternellement haranguer les soldats.

— Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m’avez pas dit . . .

— Je vous dirai tout, mais ailleurs . . . venez, venez . . .

Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron se redressa.

Toutes sortes d’idées contradictoires, de suppositions bizarres, de doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.

Que contenait donc cette lettre? . . . Comment Chanlouineau ne s’en était-il pas servi pour son propre salut? . . . Qui jamais eût cru Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces? . . . Il s’inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes.

Mais c’était le moment d’agir, non de réfléchir . . . les barreaux étaient énormes et il y en avait deux rangées . . .

M. d’Escorval se mit à la besogne.

Il avait jugé sa tâche difficile! . . . Elle l’était mille fois plus qu’il ne l’avait soupçonné, il le reconnut tout d’abord.

C’était la première fois qu’il se servait d’une lime, et il ne savait comment la manoeuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu’en profondeur.

Et ce n’était pas tout . . . Quelques précautions que prit le baron, chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son sang dans ses veines . . . Si on allait entendre ce bruit! . . . il lui paraissait impossible qu’on ne l’entendit pas, tant il lui semblait formidable! . . .

Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient repris leur poste dans le corridor . . .

Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se sentit envahi par un affreux découragement.

Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s’épuiser à un travail inutile . . . Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le ridicule d’une évasion manquée? . . .

Il hésitait, quand des pas nombreux s’arrêtèrent devant sa prison. Il courut s’asseoir devant sa table.

La porte s’ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le seuil dit:

— Vous savez la consigne, caporal . . . défense de fermer l’oeil . . . Si le prisonnier a besoin de quelque chose, appelez! . . .

Le coeur de M. d’Escorval battait à rompre sa poitrine . . . Qui arrivait là? . . .

Les conseils de M. de Courtomieu l’avaient-ils donc emporté . . . Martial, au contraire, lui envoyait un aide! . . .

— Il s’agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la porte fut refermée.

M. d’Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c’était un ami, c’était un secours, c’était la vie! . . .

— Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers . . . On m’a dit comme cela: «Il y a un ami de «l’autre» qui est dans une fichue situation, veux-tu lui donner un coup de main? . . . » J’ai répondu: «présent» et me voilà! . . .

Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et d’une voix émue:

— Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, pour me sauver, au plus terrible danger . . .

Bavois haussa dédaigneusement les épaules.

— Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus cher que la vôtre . . . Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la tête avec le même plomb . . . Mais nous réussirons . . . Là-dessus, assez causé! . . .

Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer et un litre d’eau-de-vie qu’il déposa sur le lit.

Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer rapidement devant la fenêtre.

— Que faites-vous? . . . demanda le baron surpris.

— Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous attendre, et tenez, voici qu’ils répondent . . .

Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.

— Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons! . . . reste à savoir où en sont les barreaux . . .

— Je n’ai guère avancé la besogne, murmura M. d’Escorval . . .

Le caporal s’approcha:

— Vous pouvez même dire que vous ne l’avez pas avancée du tout, fit-il, mais rassurez-vous . . . j’ai été armurier, et je sais manier une lime . . .

Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique: «Silence dans le rang!» fut tout ce qu’il obtint de son compagnon.

Expansif en face d’une bouteille, l’honnête Bavois devenait dans les grandes occasions «fort ménager de sa salive»— c’était son expression.

S’il se taisait, c’est qu’il étudiait la situation, le fort et le faible de l’entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son sang-froid.

— Il s’agit de n’être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en tourmentant sa moustache grise.

C’était plus aisé à concevoir qu’à réaliser.

Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:

— Cela se peut.

C’est qu’il avait plus d’un expédient dans son sac, le caporal.

Ayant retiré le bouchon du litre d’eau-de-vie qu’il avait apporté, il le fixa à l’extrémité d’une des limes et il enveloppa ensuite d’un linge mouillé le manche de l’outil.

— C’est ce qu’on appelle mettre une sourdine à son instrument! . . . fit-il.

Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer énergiquement.

Alors, on put reconnaître qu’il n’avait exagéré ni son savoir-faire ni l’efficacité de ses précautions pour assourdir l’opération.

Le fer, sous sa main habile et prompte, s’émiettait et s’entaillait à miracle, et la limaille pleuvait sur l’appui de la fenêtre.

Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant épouvanté le baron. A peine eût-on dit le frottement de deux morceaux de bois dur l’un contre l’autre . . .

N’ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé à se mettre à l’abri des regards . . .

La porte de la chambre était percée d’un guichet et à tout moment quelque factionnaire pouvait y mettre l’oeil.

Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé des soupçons . . . le caporal avait trouvé mieux.

Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l’ombre.

De plus, il avait commandé au baron de s’asseoir, et lui remettant un journal, il lui avait dit:

— Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu’à ce que vous me voyez cesser ma besogne . . .

Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor . . . Ils n’avaient qu’a venir! . . . Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à leurs camarades:

— Nous avons vu le condamné à mort . . . il est très-pâle et ses yeux brillent terriblement . . . Il lit tout haut pour se distraire . . . Le caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s’amuser . . .

La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement suspect, s’il y en eût eu un . . .

Et pendant que travaillait Bavois, M. d’Escorval lisait, lisait . . .

Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe de se reposer.

— La moitié de la besogne est faite! . . . prononça-t-il tout bas. Les barres de la première rangée sont coupées . . .

— Ah! . . . comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement! . . . murmura le baron.

— Là-dessus, motus! . . . interrompit Bavois d’un ton fâché. Quand j’aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai où aller, car le régiment, voyez-vous, c’est tout ce que j’ai de famille . . . Eh bien! . . . vous me donnerez chez vous place au feu et à la chandelle, et je serai très-content! . . .

Il dit, avala une large lampée d’eau-de-vie, et se remit à l’oeuvre avec une ardeur nouvelle . . .

Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la seconde rangée quand il fut interrompu par M. d’Escorval qui, sans discontinuer sa lecture à haute voix, s’était approché de lui et le tirait par un pan de sa longue capote.

Vivement il se retourna.

— Qu’y a-t-il? . . .

— J’ai entendu un bruit singulier.

— Où?

— Dans la pièce à côté; où sont les cordes.

Le digne Bavois n’étouffa qu’à demi un terrible juron.

— Nom d’un tonnerre! . . . fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma peau, on m’a promis de jouer franc jeu! . . .

Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il écouta . . . Rien, pas un mouvement.

— C’est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez le journal . . .

Et lui-même reprit la lime . . .

Ce fut d’ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout était prêt pour l’évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de la fenêtre.

L’instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant le guichet de la porte et «encloué la serrure.»

— Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu’il prenait pour réciter la théorie à ses recrues, à l’ordre, monsieur, et attention au commandement.

Et aussitôt, avec une parfaite liberté d’esprit, en décomposant bien, comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment l’évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner d’abord l’étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour descendre de là jusqu’au pied du rocher à pic.

L’abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait remis à Martial deux cordes, dont l’une, celle qui devait servir pour le rocher, était bien plus longue que l’autre.

— Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu’à l’entablement . . . Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse corde et la pince . . . Et ne lâchez rien! . . . Si nous nous trouvions démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous précipiter . . . Je ne serai pas long à vous aller rejoindre . . . Êtes-vous prêt?

M. d’Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa glisser entre les barreaux . . .

D’où il était, la hauteur paraissait immense . . .

En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, silencieuses, émues, toutes palpitantes . . .

C’était Mme d’Escorval et Maurice, Marie-Anne, l’abbé Midon et quatre officiers à demi-solde . . .

La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d’où ils étaient ils pouvaient voir quelque chose . . .

Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate . . . C’était le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c’était Bavois . . .

La moitié du périlleux trajet était accomplie . . .

D’en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l’étroite plate-forme . . . Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour ficher solidement la pince dans une fente du rocher . . .

Mais au bout d’un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout doucement, le long du rocher, glissa . . .

Ce ne pouvait être que M. d’Escorval . . . Transportée de bonheur, sa femme s’avançait les bras ouverts pour le recevoir . . .

Malheureuse! . . . Un cri effroyable déchira la nuit . . .

M. d’Escorval tombait d’une hauteur de cinquante pieds . . . il était précipité . . . il s’écrasait au bas de la citadelle . . . La corde s’était rompue . . .

S’était-elle naturellement rompue? . . .

Maurice qui en avait examiné le bout, s’écriait avec d’horribles imprécations de vengeance et de haine, qu’ils étaient trahis, qu’on s’était arrangé pour ne leur livrer qu’un cadavre . . . Que la corde enfin, avait été coupée.

XXXI

Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l’arrêté de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort ou vif, une gratification de 20,000 francs.

L’odieuse provocation s’adressait à de telles âmes.

— Vingt mille francs, répétait-il, d’un air sombre, vingt sacs de cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je puiserais à même comme un richard! . . . Ah! je découvrirai Lacheneur, fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la récompense! . . .

L’infamie du crime, le nom de traître et d’infâme qui lui en reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui et les siens ne l’arrêtèrent pas un instant.

Il ne voyait, il ne pouvait voir qu’une seule chose . . . la prime, le prix du sang . . .

Le malheur est qu’il n’avait pour guider ses recherches, aucun indice, même vague.

Tout ce qu’on savait à Montaignac, c’était que le cheval de M. Lacheneur avait été tué à la Croix-d’Arcy, on l’avait reconnu en travers de la route.

Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s’il s’était tiré sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière? . . . Etait-il allé demander un asile à quelque fermier de ses amis? . . .

Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix près de lui.

Deux paysans vidaient une bouteille, et l’un d’eux, d’un certain âge, racontait qu’il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle Lacheneur des nouvelles de son père.

Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement dans les montagnes qui séparent l’arrondissement de Montaignac de la Savoie. Il précisait l’endroit de la rencontre, c’était dans les environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.

Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse indiscrétion. A son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.

En quoi il se trompait.

Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d’un cordon de carabiniers royaux — gendarmes du Piémont — qui, ayant reçu des ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.

Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, et encore, de l’autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et emprisonné, en attendant les brèves formalités de l’extradition.

Avec cette promptitude de coup d’oeil, trop souvent départie à des scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu’il pouvait tirer du renseignement.

Mais il n’y avait pas une seconde à perdre.

Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans attendre sa monnaie il courut jusqu’à la citadelle, entra au poste et demanda au sergent une plume et du papier . . .

Le vieux maraudeur, d’ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il ne lui fallut qu’un tour de main pour tracer ces quatre lignes:

«Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d’ordonner que quelques soldats à cheval m’accompagnent pour le saisir.

«CHUPIN.»

Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.

Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet . . .

En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu’on ne soupçonnait pas, comme tout le reste de la garnison, d’avoir fait des voeux pour le succès du soulèvement . . .

Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en accorda un . . . Il l’enfourcha d’une jambe nerveuse, et prenant la tête du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa fortune sous les fers de sa bête . . .

De ce billet, venait l’air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient déjà l’évasion du baron d’Escorval.

C’est parce qu’il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort hasardées de son espion, qu’il s’était écrié dès la porte:

— Par ma foi! . . . il faut convenir que ce Chupin est un limier incomparable! . . . Grâce à lui . . .

Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s’était arrêté court . . .

Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n’étaient dans une situation d’esprit à remarquer la phrase et l’interruption.

Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.

Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée fatale qu’ils ne sauraient fuir . . .

Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait perdu connaissance . . .

Lorsqu’il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l’aube, le carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux cadavres qu’on n’était pas encore venu relever.

Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.

S’il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu’il soit donné à un homme d’endurer . . . mais il était désarmé.

Force lui était donc d’accepter le châtiment de la vie qui lui était laissée . . .

Peut-être aussi, la voix de l’honneur lui cria-t-elle que se soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une insigne lâcheté . . . Si irréparable que paraisse le mal qu’on a fait, il y a toujours à réparer.

Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée! . . . Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, et sans aide, ce n’était pas chose facile; outre que son pied était resté engagé dans l’étrier, tous ses membres étaient à ce point engourdis qu’à grand’peine il parvenait à se mouvoir.

Il se dégagea cependant, et, s’étant dressé, il s’examina et se palpa . . .

Lui qui eût dû être tué dix fois, il n’avait d’autre blessure qu’un coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du coup de pied, remontait jusqu’au genou.

Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu’il entendit sur la route un bruit de pas . . .

Il n’y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la gauche de la Croix-d’Arcy . . .

C’étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la baïonnette dans les reins.

Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.

Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces prisonniers . . .

Comment ne fut-il pas découvert lui-même? . . . Ce fut une grande chance.

Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d’un de ces détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant les bois, fouillant les fermes et les villages.

Cependant, il ne désespéra pas.

Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait fermement qu’il serait à l’abri de toutes les poursuites aussitôt qu’il aurait atteint les premières gorges.

Il se mit donc courageusement en route . . .

Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours précédents qui maintenant l’écrasaient, sans sa blessure dont il ne pouvait arrêter le sang . . .

Il avait arraché un échalas à une vigne, et s’en servant en guise de béquille, il se traînait plutôt qu’il ne marchait, restant sous bois tant qu’il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés quand il avait à traverser un espace découvert.

A tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la faim.

Il y avait trente heures qu’il n’avait rien pris et il se sentait défaillir de besoin.

Bientôt, la torture devint si intolérable, qu’il se sentit prêt à tout braver pour y mettre un terme.

A une portée de fusil, il apercevait les toits d’un petit hameau; il résolut de s’y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison par le jardin . . .

Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres sèches, quand il entendit un roulement de tambour . . .

Instinctivement il s’aplatit derrière le petit mur.

Mais ce n’était qu’un de ces «bans» comme en battent les crieurs de village pour amasser le monde.

Aussitôt après une voix s’éleva, claire et perçante, qui arrivait très-distincte à M. Lacheneur.

Elle disait:

«C’est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac promettent de donner une récompense de vingt mille livres — vous m’entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles! —à qui livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n’est-ce pas? . . . Il serait mort que la gratification serait la même: vingt mille francs! . . . On paiera comptant . . . en or.»

D’un bond, Lacheneur s’était dressé, fou d’épouvante et d’horreur . . .

Lui qui s’était cru à bout d’énergie, il trouva des forces surnaturelles pour courir, pour fuir . . .

Sa tête était mise à prix . . . Cette horrible pensée le transportait de cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.

De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l’infâme récompense.

Où aller, maintenant, qu’il était comme un vivant appât offert à la trahison et à la cupidité! . . . A quelle créature humaine se confier! . . . A quel toit demander un abri! . . .

Et mort, il vaudrait encore une fortune.

Quand il serait tombé d’inanition et d’épuisement sous quelque buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.

Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la sépulture.

Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.

Il irait droit aux autorités et dirait:

«Voici le corps de Lacheneur . . . comptez l’argent de la prime! . . . »

Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même n’a pu le dire.

Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de Charves, ayant aperçu deux hommes qui s’étaient levés à son approche et qui fuyaient; il les appela d’une voix terrible:

— Eh! vous autres! . . . voulez-vous mille pistoles chacun? . . . Je suis Lacheneur.

Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et qu’il avait eu bien de la peine à enrôler.

Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine d’eau-de-vie.

— Prenez . . . dirent-ils au pauvre affamé.

Ils s’étaient assis près de lui, sur l’herbe, et pendant qu’il mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils espéraient gagner les Etats sardes, grâce à un guide qui les attendait à un endroit convenu . . .

Lacheneur leur tendit la main.

— Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je périssais si je restais seul . . .

Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.

— Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d’un air sombre, car c’est vous qui nous perdez, qui nous ruinez . . . Vous nous avez trompés, monsieur Lacheneur! . . .

Il n’osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes l’écrasait.

— Bast! . . . qu’il vienne tout de même, fit l’autre paysan, avec un regard étrange.

Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière . . .

Mais cette longue route ne s’était pas faite sans d’amers reproches, sans les plus cruelles récriminations.

Pressé de questions par ses compagnons, l’esprit affaissé comme le corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l’inanité des promesses dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu’il avait dit que Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l’Empire devaient se trouver à Montaignac, et c’était là un monstrueux mensonge. Il confessa qu’il avait donné le signal du soulèvement sans chance de succès, sans moyens d’action, en s’en remettant presque au hasard. Enfin, il avoua qu’il n’y avait de réel que sa haine, la haine implacable qu’il avait vouée aux Sairmeuse . . .

Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des précipices qu’ils côtoyaient.

— Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c’est pour ses haines à lui qu’il a fait battre et massacrer le monde, qu’il nous ruine et qu’il nous perd . . . on verra!

Les fugitifs arrivaient à la première maison qu’ils eussent vue sur le territoire sarde.

C’était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.

Ils frappèrent, sans s’inquiéter de l’heure — il était plus de minuit. On leur ouvrit et ils demandèrent qu’on leur préparât à souper.

Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l’effort d’une marche si pénible, déclara qu’il ne souperait pas.

Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l’auberge, et s’endormit . . .

C’était, depuis qu’ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs impressions.

La même idée leur était venue.

Ils avaient pensé qu’en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur grâce.

Certes, ils n’eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou de l’argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une trahison . . .

— D’ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.

Ils décidèrent donc que dès qu’ils auraient soupé ils iraient à Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.

Mais ils devaient être devancés.

Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la délation.

Cet homme était l’aubergiste Balstain.

En apprenant le nom de l’hôte qui dormait sans défiance sous son toit, le vertige de l’or le saisit. Il ne dit qu’un mot à sa femme et s’échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.

Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.

Pour monter leur courage jusqu’à l’abominable action qu’ils allaient commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.

Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la secousse, se leva.

La femme de l’aubergiste était seule dans la première pièce.

— Où sont mes amis? . . . demanda-t-il vivement, où est votre mari? . . .

Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses . . . N’en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:

— Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous . . . vous êtes trahi! . . .

Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l’oeil une arme pour se défendre, une issue pour fuir.

Il avait pu se croire abandonné; mais trahi . . . non, jamais.

— Qui donc m’a vendu? . . . fit-il d’une voix étranglée.

— Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.

— Impossible, madame, impossible! . . .

C’est qu’il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas les croire capables de le livrer ignoblement pour de l’argent.

— Cependant, poursuivait la femme de l’aubergiste, toujours à genoux, ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous dénoncer . . . Je les ai entendus dire comme cela que votre vie rachèterait la leur . . . Ils vont pour sûr ramener les gendarmes! . . . Pourquoi faut-il que j’aie encore cette honte d’avouer que mon mari, lui aussi, est allé vous vendre . . .

Lacheneur comprenait maintenant! . . . Et ce suprême malheur, après tant de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s’affaissa sur une chaise en murmurant:

— Qu’ils viennent donc, je les attends . . . Non, je ne bougerai pas d’ici! . . . C’est trop disputer une misérable existence.

Mais la femme du traître s’était relevée, et elle s’attachait obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le tirait, elle l’eût porté si elle en eût eu la force.

— Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence extraordinaire . . . Partez, sauvez-vous! . . . Je ne veux pas que vous soyez pris ici, cela nous porterait malheur!

Ebranlé par ces adjurations violentes, l’instinct de la conservation reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s’avança jusque sur le seuil de l’auberge.

La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les ténèbres.

— Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n’y a point de routes, où les sentiers sont à peine frayés . . .

D’un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le tournant comme un aveugle qu’on remet en son chemin:

— Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent . . . Dieu vous protège! . . . Adieu!

Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la femme était rentrée dans l’auberge et avait refermé la porte.

Il s’éloigna donc, soutenu par l’excitation d’une fièvre terrible, et durant de longues heures il marcha . . . Il n’avait pas tardé à perdre la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, tombant parfois et se relevant meurtri . . .

Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c’est ce qu’il est difficile d’expliquer.

Ce qui est sûr, c’est qu’il s’égara complètement, et le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.

C’était un petit berger qui s’en allait, chassant quatre chèvres, et qui, effrayé de l’aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa d’abord d’approcher.

Une pièce de monnaie l’attira pourtant.

— Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la chaîne, et juste sur la ligne de la frontière . . . Ici est la France, là c’est la Savoie . . .

— Et quel est le village le plus proche? . . .

— Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, Saint-Pavin . . .

Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s’était pas éloigné d’une lieue de l’auberge de Balstain . . .

Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, délibérant . . .

A quoi bon! . . . Les infortunés voués à la mort choisissent-ils? . . . Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l’abîme où ils doivent rouler! . . .

Il se souvint des carabiniers royaux dont l’avait menacé la femme de l’aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit les pentes roides qui le ramenaient en France.

Il venait d’entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui filait assise au soleil.

Péniblement il se traîna jusqu’à elle, et d’une voix expirante il lui demanda l’hospitalité.

A la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue et de sang, la jolie paysanne s’était levée, plus surprise évidemment qu’effrayée.

Elle l’examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à profusion sur toute cette frontière . . .

— Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu’on cherche partout et dont on promet deux mille pistoles! . . .

Lacheneur tressaillit.

— Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis Lacheneur . . . Livrez-moi si vous voulez . . . mais, par pitié, donnez-moi un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos . . .

A ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d’horreur et de dégoût.

— Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle . . . Ah! vous ne connaissez pas les Antoine! . . . Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre lit, pendant que je préparerai des oeufs au lard . . . Quand mon mari sera rentré, nous aviserons . . .

La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un robuste montagnard à l’oeil ouvert et franc . . .

En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit affreusement.

— Malheureuse! . . . dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l’homme chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera rasée! . . .

Lacheneur se leva frissonnant.

Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime promise à l’infamie, il ignorait de quelles terribles peines on menaçait les gens d’honneur.

— Je me retire, monsieur, prononça-t-il.

Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l’épaule de son hôte, le força à se rasseoir.

— Ce n’est point pour vous chasser que j’ai parlé, monsieur, dit-il. Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu’à ce que je trouve un moyen de pourvoir à votre sûreté . . .

La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l’accent de la passion la plus vive:

— Ah! tu es un brave homme, Antoine! s’écria-t-elle.

Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte restée ouverte:

— Veille, dit-il.

M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.

— Je dois vous avouer, monsieur, reprit l’honnête montagnard, que vous sauver ne sera pas facile . . . Les promesses d’argent ont mis en mouvement tous les mauvais gueux du pays . . . On vous sait aux environs . . . Un gredin d’aubergiste a passé la frontière tout exprès pour vous dénoncer aux gendarmes français . . .

— Balstain.

— Oui, Balstain, et il vous cherche . . . Ce n’est pas tout. Comme je traversais Saint-Pavin, remontant ici, j’ai vu arriver huit soldats à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux . . . Ils ont déclaré qu’ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à visiter toutes les maisons . . .

Ces soldats n’étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à Chupin par le duc de Sairmeuse.

Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.

Cette besogne n’était certes pas de leur goût, mais ils étaient surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.

Ce sous-officier n’était pas un méchant homme, mais il avait été, le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé l’impudence jusqu’à lui promettre l’épaulette, au nom de M. de Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.

Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses craintes.

— Epuisé et blessé comme vous l’êtes, lui disait-il, vous ne serez pas en état d’entreprendre une longue marche avant quinze jours . . . Jusque-là il faut vous cacher . . . Je connais, par bonheur, une retraite sûre, à deux portées de fusil dans la montagne . . . Je vous y conduirai, de nuit, avec des provisions pour une semaine . . .

Un cri étouffé de sa femme l’interrompit.

Il se retourna, et l’aperçut toute défaillante, appuyée au montant de la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.

Elle disait:

— Les soldats! . . . ils viennent!

Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l’honnête montagnard se précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se montrer.

La jeune femme n’avait dit que trop vrai.

Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, embarrassés qu’ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais obstinément.

En avant marchait Chupin, qui de l’exemple, de la voix et du geste les animait.

Une parole imprudente de ce petit berger qu’il avait questionné venait, il n’y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. Lacheneur.

Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:

— Je l’ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m’a demandé son chemin, et je l’ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des Antoine.

Et, à l’appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que «le monsieur» lui avait donnée.

— Du coup, s’était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! En route, camarades! . . .

Et maintenant, le petit détachement n’était pas à plus de deux cents pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile . . .

Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait dans leurs yeux.

Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.

— Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le faut . . .

— Oui, il le faut! . . . répéta le mari d’un air sombre. On me tuera avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison! . . .

— S’il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille . . .

— On le trouverait . . . Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil gredin qui les mène doit avoir le flair d’un chien de chasse.

Il s’interrompit, pour prendre un parti, et vivement:

— Venez, monsieur! . . . dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et gagnons la montagne . . . On nous verra . . . qu’importe! . . . Ces cavaliers à pied ne doivent pas être lestes . . . Si vous ne pouvez pas courir, je vous porterai . . . On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on nous manquera . . .

— Et votre femme? . . . fit Lacheneur.

L’honnête montagnard frissonna, mais il dit:

— Elle nous rejoindra.

Lacheneur lui prit la main qu’il serra avec un attendrissement dont il ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.

— Ah! . . . vous êtes de braves gens! . . . dit-il, et Dieu vous récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit . . . Mais vous avez trop fait déjà . . . Je serais le plus lâche des hommes si je vous exposais inutilement . . . Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.

Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l’embrassant sur le front:

— J’ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme vous, généreuse et fière . . . Pauvre Marie-Anne! . . . Qu’est-elle devenue, elle que j’ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes? . . . Allez! il ne faut pas me plaindre, quoi qu’il m’arrive . . . je l’ai mérité.

Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. Lacheneur se redressa, rassemblant pour l’heure décisive toute l’énergie dont son âme altière était capable . . .

— Restez! . . . commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je ne veux pas qu’on m’arrête chez vous.

Il sortit, en disant cela, d’un pas ferme, le front haut, le regard calme et assuré.

Les soldats arrivaient.

— Holà! . . . leur cria-t-il d’une voix forte, c’est Lacheneur que vous cherchez, n’est-ce pas? . . . Me voici! . . . Je me rends.

Pas une acclamation ne répondit.

La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une si imposante majesté, que les soldats s’arrêtèrent frappés de respect.

Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.

Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le coeur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se dissimuler derrière les soldats.

Lacheneur marcha droit à lui.

— C’est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n’as pas oublié, je le vois bien, que souvent, l’hiver, Marie-Anne a rempli ta huche vide . . . et tu te venges! . . .

Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu’il allait tomber à genoux.

Maintenant qu’il avait trahi, il comprenait ce qu’est la trahison . . .

— Va! . . . dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, mais il ne te portera pas bonheur! . . . traître! . . .

Mais déjà Chupin, s’indignant de sa faiblesse, relevait la tête, s’efforçant de secouer la frayeur qui l’envahissait.

— Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n’ai fait que mon devoir en vous dénonçant.

Et se retournant vers les soldats:

— Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction . . .

On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe s’apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant de sueur, hors d’haleine, la tête nue . . .

Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut Balstain.

Dès qu’il fut à portée de la voix:

— Ah! . . . vous le tenez! . . . s’écria-t-il en montrant le prisonnier . . . C’est à moi que revient la prime . . . C’est moi qui l’ai dénoncé le premier, de l’autre côté de la frontière, les carabiniers de Saint-Jean-de-Coche en témoigneront . . . Il devait être pris cette nuit, chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat! . . . pour séduire ma femme et s’évader . . . Quand je suis revenu avec les carabiniers, il était parti . . . Ma femme est au lit, de la correction que je lui ai administrée . . . Et moi, depuis seize heures, je suis les traces de ce bandit! . . .

Il s’exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant que de sa délation il ne recueillait que l’infamie.

— Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez valoir près des autorités . . .

— Comment, si j’ai des droits! . . . interrompit Balstain; qui donc me les conteste?

Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.

— Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c’est toi qui as découvert le brigand . . .

— Oui! c’est moi qui ai deviné sa retraite.

— Tu mens, imposteur! . . . vociférait l’aubergiste, tu mens! . . .

Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de l’après-midi.

— Du reste, poursuivait Balstain, avec l’emphase des hommes de son pays, que peut-on attendre d’un vil coquin tel que Chupin! . . . Chacun ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la France pour ses crimes . . . Où te réfugiais-tu quand tu passais la frontière, Chupin? . . . Dans ma maison, dans l’auberge de l’honnête Balstain . . . On t’y cachait et on t’y nourrissait. Combien de fois t’ai-je sauvé de la potence et des galères? . . . Je n’ai pas compté. Et pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t’empares de cet homme qui était à moi! . . .

— Il est fou! . . . répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou! . . .

Alors l’aubergiste changea de tactique.

— Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il . . . Voyons, Chupin, un bon mouvement, pour un vieil ami . . . Part à deux, hein! veux-tu? . . . Non . . . tu me réponds non . . . Que veux-tu donc me donner, compère? . . . Le tiers? . . . c’est trop! . . . Le quart alors? . . .

Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l’instant d’avant il les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.

Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux soldats:

— Ah ça! . . . allons-nous coucher ici! . . .

Un éclair d’implacable haine flamboya dans l’oeil du Piémontais.

Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec le signe de la croix:

— Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d’une voix éclatante, et vous, bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment . . . Que je sois damné si jamais je me sers d’un couteau à mes repas avant d’avoir enfoncé celui que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!

Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.

Mais le vieux maraudeur n’était plus le même. Rien ne lui restait de son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes sortes de pensées comme jamais il n’en avait eues, assailli par les plus sinistres pressentiments.

Un serment comme celui de Balstain, et de la part d’un tel homme, c’était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du moins la certitude d’une tentative prochaine d’assassinat . . .

Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le détachement coucher à Saint-Pavin, comme c’était convenu. Il lui tardait de s’éloigner.

Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.

Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué à la citadelle de Montaignac.

Nul ne semblait s’y douter qu’en ce moment même, M. d’Escorval et le caporal Bavois travaillaient à leur évasion.

XXXII

Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau s’abandonnait au plus affreux désespoir.

Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.

N’avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.

Tant qu’il l’avait attendue, tant qu’elle avait été là, il ne songeait qu’au succès de sa ruse . . . Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce que diraient les gardiens.

— Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n’était après tout qu’un misérable fanfaron . . . Nous l’avons entendu implorer sa grâce à genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.

La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.

Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de réhabilitation.

— On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du peloton d’exécution, si je pâlis et si je tremble! . . .

Il était dans ces dispositions, quand sa porte s’ouvrit livrant passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper Mlle Lacheneur, venait s’informer des résultats de sa visite.

— Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.

— Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon! . . .

Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s’esquiva prestement, effrayé et surtout fort surpris du changement.

— Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait peut-être prudent de lui mettre la camisole de force . . .

Ah! . . . il n’en était pas besoin. L’héroïque paysan venait de se laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible fièvre de l’angoisse qui vieillit un homme en une nuit.

Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l’arme qu’il venait de mettre entre ses mains? . . .

S’il l’espérait, c’est qu’il songeait qu’elle aurait pour conseil et pour guide un homme dont l’expérience lui inspirait une confiance absolue: l’abbé Midon.

— Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura peur . . .

En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était certes au-dessus de sa condition, mais elle n’était pas assez raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de Sairmeuse.

Ce brouillon, écrit par lui en un moment d’abandon et d’aveuglement, fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.

Il parut s’en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, mais au fond il considérait la menace comme puérile.

Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.

D’autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de l’entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.

Déjà, à cette époque, il n’y avait que l’impossible capable de tenter cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d’émotions.

Sauver la vie du baron d’Escorval, un ennemi, presque sur les marches de l’échafaud, lui sembla beau . . . Assurer en le sauvant le bonheur d’une femme qu’il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui parut digne de lui . . .

Quelle occasion, d’ailleurs, pour l’exercice des facultés de son sang-froid, de diplomatie et de finesse qu’il s’accordait! . . .

Il fallait jouer son père, c’était aisé; il le joua.

Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c’était difficile; il crut l’avoir joué.

Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles contradictions, et il se consumait d’anxiété.

C’est avec joie qu’il eût consenti à subir la torture avant de recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches de Marie-Anne.

Que faisait-elle? . . . Comment savoir? . . .

Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il appela ses gardiens et s’efforça de les faire causer. Sa raison lui disait bien que ces gens n’étaient pas plus instruits que lui-même, qu’on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu’on résolût . . . n’importe! . . .

La retraite battit . . . puis l’appel du soir . . . puis l’extinction des feux . . .

Après, rien, le silence . . .

L’oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un effort surhumain d’attention, Chanlouineau écoutait.

Il lui semblait que si de façon ou d’autre le baron d’Escorval recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe . . . Ceux qu’il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de reconnaissance . . .

Un peu après deux heures, il tressaillit . . . Il se faisait un grand mouvement dans les corridors, on courait, on s’appelait, on agitait des trousseaux de clefs, des portes s’ouvraient et se refermaient . . .

Le corridor s’éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, entraîné par des soldats.

Lacheneur! . . . Était-ce possible! . . . Il voulut douter de ses sens, il se disait que ce ne pouvait être là qu’une vision de la fièvre qui brûlait son cerveau.

Un peu plus tard il entendit un cri déchirant . . . Mais qu’avait de surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort suaient l’agonie de cette effroyable nuit qui précède l’exécution . . .

Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la fenêtre. Chanlouineau désespéra.

— C’est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile! . . .

Pauvre généreux garçon . . . Son coeur eût bondi de joie s’il eût pu jeter un coup d’oeil dans la cour de la citadelle . . .

Il y avait plus d’une heure qu’on avait sonné le réveil, les cavaliers achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs oeufs, se présentèrent au poste.

Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour plate, elles venaient d’apercevoir une longue corde qui pendait.

Une corde! . . . Un des condamnés s’était donc évadé! . . .

On courut à la chambre du baron d’Escorval . . . elle était vide.

Le baron s’était enfui, entraînant l’homme qui lui avait été donné pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.

La stupeur fut grande et aussi l’indignation . . . mais la frayeur fut plus grande encore . . .

Il n’était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.

Qu’allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies? Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.

Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, d’une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout soupçon de connivence de leur part.

M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.

Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s’en prenait à tout le monde.

Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, jusqu’à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.

— Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce lâche déserteur, il sera fusillé dès qu’on l’aura repris . . . et on le reprendra, comptez-y! . . .

On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant l’arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé l’éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.

Ce lui fut seulement une occasion d’exalter les mérites du traître.

— Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le sieur Escorval. Qu’on aille me chercher Chupin! . . .

Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice.

Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait porter avis de l’événement dans les localités voisines.

Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière, soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur Escorval.

Avant tout, il avait donné l’ordre de rechercher et d’arrêter le sieur Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.

Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c’était un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait profondément blessé.

Il s’avança, d’un air sombre, en disant que tout cela sans doute était bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête qui, en faisant connaître les moyens d’évasion, révélerait peut-être les complices.

A ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de Courtomieu n’avaient été maîtres d’un imperceptible tressaillement.

Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les mieux ourdies!

Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un geste, un rien . . .

Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d’une perspicacité supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, avait des présomptions qu’il était impatient de vérifier.

Non, le vieux lieutenant n’avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son intelligence était si peu subtile qu’il ne remarqua pas le rapide coup d’oeil qu’échangèrent le marquis et le duc.

Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt:

— Je suis de l’avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse trop étudiée pour n’être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une enquête . . . cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit.

Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.

— Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet autre pékin mériteraient . . . mais il faut vivre! . . .

A s’avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien qu’il ne courait pas le moindre risque.

A qui revenait le soin des investigations? . . . Au duc et au marquis. Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s’inquiéter. Ne resteraient-ils pas seuls juges de ce qu’il serait opportun de taire ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de nature à trahir leur connivence? . . .

Ils se mirent donc à l’oeuvre immédiatement, avec un empressement qui eût fait évanouir les doutes, s’il y en eût eu parmi les assistants.

Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes! . . .

Le succès de la comédie était d’autant plus certain que la fuite du baron d’Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux qui l’avaient favorisée.

Les détails de l’évasion, Martial pensait les connaître aussi exactement que les évadés eux-mêmes . . . Il était l’auteur, s’ils avaient été les acteurs du drame de la nuit.

Il s’abusait, il ne tarda pas à se l’avouer.

L’enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui parurent inexplicables.

Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour recouvrer leur liberté, le baron d’Escorval et le caporal Bavois avaient eu à accomplir deux descentes successives.

Ils avaient dû, d’abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu’au bas des rochers à pic.

Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l’avaient réalisée, puisqu’ils s’étaient échappés, deux cordes leur étaient indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver.

Eh bien! on n’en retrouvait qu’une, celle que les paysannes avaient aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de fer.

De la fenêtre à la saillie, point de corde . . .

Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.

— Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.

— Tout à fait bizarre! . . . approuva M. de Courtomieu.

— Comment diable s’y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du cachot à cette étroite corniche? . . .

— C’est ce qui ne se comprend pas . . .

Martial allait trouver une bien autre occasion de s’étonner.

Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde descente, il reconnut qu’elle n’était pas d’un seul morceau. On avait noué bout à bout les deux cordes qu’il avait apportées . . . La plus grosse évidemment ne s’était pas trouvée assez longue.

Comment cela se faisait-il? . . . Le duc avait-il donc mal évalué la hauteur du rocher? . . . l’abbé Midon avait-il mal pris ses mesures? . . .

Il aunait cette grosse corde de l’oeil, et positivement il lui semblait qu’elle avait été raccourci . . . elle lui avait paru avoir un bon tiers en plus, pendant qu’on la lui roulait autour du corps pour l’entrer dans la citadelle.

— Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au marquis de Courtomieu; mais lequel? . . .

— Eh! . . . que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre compromettante, n’est-ce pas? . . .

Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos tant qu’ils sont en face d’un problème à résoudre.

Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le bas des rochers.

Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.

— Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s’est dangereusement blessé!

— Par ma foi! . . . s’écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se serait brisé les os que j’en serais ravi.

Martial rougit, et regardant fixement son père:

— Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites . . . Nous nous sommes engagés sur l’honneur de notre nom à sauver M. le baron d’Escorval, s’il s’était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand malheur! . . .

Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait rien à répondre; il s’en indignait, mais c’était plus fort que lui.

— Bast! . . . fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s’était seulement blessé, nous le saurions . . .

Ce fut l’opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d’arriver.

Mais le vieux maraudeur, si loquace d’ordinaire et si empressé, répondit brièvement, et, chose étrange, n’offrit point ses services.

De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son sourire obséquieux et bas, rien ne restait.

Son oeil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la détresse de son âme . . .

Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.

— Quelle mésaventure t’est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il.

— Il est arrivé, répondit d’une voix rauque l’ancien braconnier, que pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m’ont jeté de la boue et des pierres . . . Je courais, ils me poursuivaient en criant: Traître! . . . Infâme! . . .

Ses poings se crispaient dans le vide, comme s’il eût médité quelque vengeance, et il ajouta:

— Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l’évasion du baron et ils se réjouissent.

Hélas! . . . cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte durée.

Ce jour était désigné pour l’exécution des condamnés à mort.

Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les armes.

C’était un vendredi.

A midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes.

L’impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des tambours annoncèrent les préparatifs de l’épouvantable holocauste.

La consternation et une sorte d’épouvante se répandirent dans la ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes . . .

Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle s’ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui s’avancèrent lentement, accompagnés chacun d’un prêtre . . .

Quatorze! . . . Pris de remords et d’effroi au dernier moment, M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l’exécution de six condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six demandes de grâce, signées par la commission militaire.

Chanlouineau n’était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la clémence royale . . .

Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés . . .

Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression d’angoisse, que le prêtre qui l’accompagnait se pencha vers lui en murmurant:

— Qui cherchez-vous des yeux, mon fils? . . .

— Le baron d’Escorval.

— Il s’est évadé cette nuit.

— Ah! . . . je mourrai donc content! . . . s’écria l’héroïque paysan.

Il mourut sans pâlir, comme il se l’était promis, calme et fier, le nom de Marie-Anne sur les lèvres . . .

XXXIII

Eh bien! . . . il y eut une femme, une jeune fille, que n’émurent ni ne touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.

Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au milieu d’une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs pendant que coulaient tant de pleurs.

Fille d’un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable dictature, elle n’essaya pas d’arracher au bourreau un seul des malheureux qui furent jetés à la commission militaire.

On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin! . . . Voilà le crime que Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier . . .

Elle n’avait dû qu’à l’intercession de Marie-Anne, de n’être pas retenue prisonnière. Voilà ce qu’il était au-dessus de ses forces de pardonner.

Aussi, est-ce avec l’exagération du ressentiment que le lendemain, en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu’elle appelait «ses humiliations,» l’incroyable arrogance de la fille de Lacheneur et l’épouvantable brutalité des paysans.

Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à déposer contre le baron d’Escorval, elle répondit froidement:

— Je crois que c’est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu’il soit pénible.

Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.

Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut sincère.

Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c’était le baron d’Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l’opinion.

Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, venait de l’habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner Maurice que par son prénom.

En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M. d’Escorval, c’est qu’il s’agissait du baron.

Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde indifférence.

Elle voulait qu’il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens de rien, comme ces pauvres paysans, n’était capable de troubler la sérénité de son orgueil.

On ne l’entendit pas adresser une seule question.

Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui faisait verser tant de larmes et tant de sang.

Marie-Anne n’était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le tourbillon des événements! . . .

— Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai vite fait oublier cette effrontée qui l’avait ensorcelé.

Chimères! . . . Le charme s’était évanoui qui avait fait flotter indécise la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de Lacheneur.

Surpris d’abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait fini par distinguer l’expérience cruelle et la profondeur de calcul dissimulées sous les apparences d’une adorable candeur.

Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu’éloignement.

Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par désoeuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu’il sentait bien que Marie-Anne était perdue pour lui.

Enfin, il se disait qu’il y avait eu parole échangée entre le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que Mlle Blanche était sa fiancée . . .

Etait-ce la peine de rompre des engagements publics? . . . Ne faudrait-il pas finir par se marier un jour? . . . Pourquoi ne se pas marier ainsi qu’il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute autre, puisqu’il était sûr que la seule femme qu’il eût aimée, la seule qu’il pût aimer, ne serait jamais sienne.

Froid et maître de lui près d’elle, et certain qu’il resterait de même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l’amour, avec cette perfection et ce charme que n’atteint jamais, cela est triste à dire, un sentiment vrai.

Son amour-propre, bien qu’il ne fût point fat, y trouvait son compte, et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en contradiction ses actes et ses pensées.

Mais pendant qu’il paraissait ne s’occuper que de son mariage, tandis qu’il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus doux projets d’avenir, il ne s’inquiétait que du baron d’Escorval.

Qu’étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal Bavois? . . . Qu’étaient devenus tous ceux qui étaient allés les attendre — Martial le savait — au bas du rocher, Mme d’Escorval et Marie-Anne, l’abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la demi-solde? . . .

C’était donc dix personnes en tout qui s’étaient enfuies.

Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans seulement avoir été aperçues . . .

— Ah! il n’y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté supérieure . . . je reconnais la main du prêtre . . .

L’habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une fiévreuse activité.

Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu’y pouvaient-ils? . . .

Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se passionnent tout d’abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l’encontre de leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni même se dispenser de le louer.

Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si le baron d’Escorval et Bavois étaient repris.

Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté? Evidemment, non. Ils n’étaient certains que de la complicité de Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais c’était assez pour tout perdre.

Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.

Un seul témoin déclarait que, le matin de l’évasion, au petit jour, il avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d’une dizaine de personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.

Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage faisait frémir Martial.

Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de l’enquête.

Tous les soldats de service la nuit de l’évasion ayant été interrogés, voici ce que l’un d’eux avait déclaré:

—«J’étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers deux heures et demie, après qu’on eût écroué Lacheneur, je vis venir à moi un officier. Il me donna le mot d’ordre, naturellement je le laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre voisine de celle où était enfermé M. d’Escorval et en est ressorti au bout de cinq minutes . . . »

—«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce factionnaire.

Et il avait répondu:

—«Non, parce qu’il avait un manteau dont le collet était relevé jusqu’à ses yeux.»

Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu’était-il allé faire dans la chambre où les cordes avaient été déposées? . . .

Martial se mettait l’esprit à la torture sans trouver une réponse à ces deux questions.

Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.

— Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, venait savoir si on avait besoin d’un coup de main.

C’était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette affaire un secret qui irritait sa curiosité.

— Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d’Escorval n’ait pas daigné me faire savoir qu’il est en sûreté! . . . Le service que je lui ai rendu valait bien cette attention.

Si obsédante devint son inquiétude, qu’il résolut de recourir à l’adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance extrême.

Mais n’obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.

Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui l’avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.

Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout seul, dans une grande chambre du premier étage.

La nuit, il se barricadait et buvait . . . Et jusqu’au jour, le plus souvent, on l’entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis imaginaires.

Cependant il n’osa pas résister à l’ordre que lui porta un soldat de planton, d’avoir à se rendre sur-le-champ à l’hôtel de Sairmeuse.

— Je veux savoir ce qu’est devenu le baron d’Escorval, lui demanda Martial à brûle-pourpoint.

Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.

— La police de Montaignac est là, répondit-il d’un ton bourru, pour contenter la curiosité de monsieur le marquis . . . Moi je ne suis pas de la police . . .

Etait-ce sérieux? . . . N’attendait-il pas plutôt qu’on eût intéressé sa cupidité? Martial le pensa.

— Tu n’auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te paierai bien . . .

Mais voilà qu’à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans son oeil l’éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.

— Si c’est pour me tenter encore que vous m’avez fait venir, s’écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.

— Qu’est-ce à dire, drôle! . . .

Cette interruption, le vieux maraudeur ne l’entendit même pas; il poursuivait avec une violence croissante:

— On m’avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la bonne cause . . . je l’ai livré et on me traite comme si j’avais commis le plus grand des crimes . . . Autrefois, quand je vivais de braconnage et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas . . . On m’appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on trinquait tout de même avec moi! . . . Aujourd’hui que j’ai deux mille pistoles, on se sauve de moi comme d’une bête venimeuse. Si j’approche, on recule; quand j’entre quelque part, on sort . . .

Le souvenir des injures qu’il avait subies lui était si cruel qu’il paraissait véritablement hors de soi.

— Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j’ai commise, ignoble et abominable? . . . Alors pourquoi M. le duc me l’a-t-il proposée? . . . Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente pas, comme cela, le pauvre monde avec de l’argent. Ai-je bien agi, au contraire? . . . Alors qu’on fasse des lois pour me protéger . . .

C’était un esprit troublé qu’il fallait rassurer, Martial le comprit.

— Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. d’Escorval pour le dénoncer, loin de là . . . Je désire seulement que tu te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche . . .

A ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.

— Vous voulez donc me faire assassiner! s’écria-t-il en pensant à Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche! . . .

Et pris d’une sorte de panique, il s’enfuit. Martial était stupéfait.

— On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu’il a fait.

Il n’eût pas été le seul en tout cas.

Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les proportions mensongères données au soulèvement.

L’ivresse d’ambition qui les avait saisis au premier moment s’étant dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux calculs.

Ils s’accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges, de l’oubli de toute procédure, de l’injustice de l’arrêt rendu.

Chacun prétendait rejeter sur l’autre et le sang versé et l’exécration publique.

Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils avaient suspendu l’exécution.

Ils ne l’obtinrent pas.

Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris cette laconique dépêche:

«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»

Quoi qu’eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les grâces devaient être rejetées . . .

Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu. Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux n’avaient pris aucune part au complot.

Que faire?

Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n’eut pas ce courage.

M. de Courtomieu l’emporta. Il disait que tout cela était bien fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu’on ne pouvait se déjuger sans s’attirer une disgrâce éclatante.

C’est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se firent encore une fois entendre, et les six condamnés — dont deux reconnus innocents — furent conduits sous les murs de la citadelle et fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort . . .

Et cependant l’organisateur du complot n’était pas jugé encore.

Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa détention. Ame et corps, il était brisé.

Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l’interroger.

— C’est vous qui m’avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et nous juge! . . .

Malheureux homme! . . . ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut terrible.

Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il n’eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son coeur et d’obtenir leur pardon avant de mourir . . .

Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et de sa fille, et telle était l’horreur de la situation qu’il avait faite, qu’il n’osait demander ce qu’ils étaient devenus.

A la seule pitié d’un geôlier, il dut d’apprendre qu’on était sans nouvelles aucunes de Jean et qu’on croyait Marie-Anne passée à l’étranger avec la famille d’Escorval.

Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus entière franchise. Il n’accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses complices.

Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.

Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à l’échafaud, il gravit les degrés d’un pas ferme, et de lui-même s’étendit sur la planche fatale. . . .

Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa vingt-et-unième victime.

Et le soir même, des officiers à la demi-solde s’en allaient racontant partout que des récompenses magnifiques venaient d’être accordées au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu’ils allaient marier leurs enfants à la fin de la semaine.

XXXIV

Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n’y avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac.

Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le soir même de l’exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde savaient bien tout ce qu’il en rejaillirait d’odieux sur deux hommes qui étaient devenus le point de mire de leur haine.

Ils prévoyaient l’irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans les cervelles les plus bornées.

Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse s’efforçaient alors d’atténuer, autant qu’il était en eux, l’horreur de leur conduite.

Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les autres furent relâchés.

Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait fait le sacrifice de sa vie, s’entendit avec surprise condamner à deux ans de prison.

Mais il est de ces crimes que rien n’efface ni n’atténue. L’opinion attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis . . .

On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu’on appelait leur lâcheté.

Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de leurs enfants, sans se douter qu’on le considérait comme un odieux défi.

La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais en un palais féerique.

C’est dans l’église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait remplacé le pauvre abbé Midon.

A la fin de l’allocution emphatique qu’il adressa aux «jeunes époux,» il prononça ces paroles qu’il croyait prophétiques:

— Vous serez, vous devez être heureux! . . .

Qui n’eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent devoir faire le bonheur! . . .

Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la préoccupation du mari. On eût dit qu’il faisait effort pour écarter des pensées sinistres.

C’est qu’en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus palpitant, plus obstiné que jamais.

Qu’était-elle devenue, qu’on ne l’avait pas vue lors de l’exécution de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle n’avait pas paru, c’est qu’elle n’avait rien su . . .

Ah! . . . s’il eût été aimé d’elle, oui, véritablement il se fût cru heureux . . . Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme qu’il n’aimait point . . .

Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l’avait envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments.

Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement s’approcha de lui.

— On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse.

— Qui? . . .

— Un jeune paysan qui n’a pas voulu se nommer.

— Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit Martial.

Et souriant et gai, il descendit.

Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d’arbustes, un jeune homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l’éclat de la fièvre.

En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de stupeur.

— Jean Lacheneur! . . . fit-il . . . imprudent! . . .

Le jeune homme s’avança.

— Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d’un ton amer. Dans le fait, je suis revenu de loin . . . mais vous pouvez encore me faire prendre par vos gens . . .

La figure de Martial s’empourpra sous l’insulte, mais il resta calme.

— Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.

Jean tira de sa veste un pli cacheté.

— Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d’Escorval.

D’une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d’un coup d’oeil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu’un mot:

— Infamie! . . .

— Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?

Grâce à un prodige d’énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de Jean, il l’entraîna vers l’escalier en disant:

— Venez . . . je le veux . . . vous allez voir . . .

En trois minutes d’absence, les traits de Martial s’étaient à ce point décomposés qu’il n’y eut qu’un cri, quand il reparut au salon, une lettre ouverte d’une main, traînant de l’autre un jeune paysan que personne ne reconnaissait.

— Où est mon père? . . . demanda-t-il d’une voix affreusement altérée, où est le marquis de Courtomieu? . . .

Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon, au bout de la grande galerie.

Martial y courut, suivi par un tourbillon d’invités qui, pressentant quelque scène très-grave, tenaient à n’en pas perdre une syllabe.

Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui tendant la lettre de Maurice:

— Lisez! . . . dit-il d’un ton terrible.

M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de s’appuyer au marbre pour ne pas tomber.

— Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas . . .

Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s’avancèrent vivement.

— Qu’est-ce? . . . demandèrent-ils ensemble, qu’arrive-t-il?

D’un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de Courtomieu, et s’adressant à son père:

— Ecoutez ce qu’on m’écrit, fit-il.

Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence s’établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de Sairmeuse s’entendit jusqu’à l’extrémité de la galerie pendant qu’il lisait:

«Monsieur le marquis,

«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez promis sur l’honneur de votre nom, la vie du baron d’Escorval.

«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu’il puisse s’évader, mais d’avance, sans qu’il y parût rien, elles avaient été coupées, et mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle.

«Vous avez forfait à l’honneur, Monsieur, et souillé votre nom d’un opprobre ineffaçable. Tant qu’une goutte de sang me restera dans les veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et vile trahison.

En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous réserve . . . Consentez à vous battre avec moi . . . Dois-je vous attendre demain sur les landes de la Rèche? . . . A quelle heure? Avec quelles armes? . . .

«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous et envoyer des gendarmes qui m’arrêteront. C’est un moyen.

«MAURICE D’ESCORVAL.»

Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l’évasion du baron livré . . . c’était sa fortune politique renversée.

— Malheureux, disait-il à son fils, malheureux! . . . tu nous perds! . . .

Martial n’avait pas seulement paru l’entendre. Quand il eut terminé:

— Eh bien? . . . demanda-t-il au marquis de Courtomieu.

— Je continue à ne pas comprendre . . . dit froidement le vieux gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.

Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu’il allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques heures.

— Eh bien! . . . moi, je comprends! . . . s’écria-t-il. Je sais maintenant qui était cet officier qui s’est introduit dans la chambre où j’avais déposé les cordes . . . et je sais ce qu’il y allait faire!

Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au visage de M. de Courtomieu, en disant:

— Voilà votre salaire . . . lâche!

Ainsi atteint, le baron s’affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui barra le passage.

— Vous ne sortirez pas, s’écria-t-elle exaspérée, je ne le veux pas! . . . Où allez-vous? . . . Rejoindre la soeur de ce jeune homme, que je reconnais maintenant! . . . Vous courez retrouver votre maîtresse . . .

Hors de soi, Martial repoussa sa femme . . .

— Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus pure des femmes . . . Eh bien! . . . oui, je vais retrouver Marie-Anne . . . Adieu! . . .

Et il passa . . .

XXXV

Etroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en fuyant le baron d’Escorval et le caporal Bavois.

A son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d’un mètre et demi.

Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse, et coupée de fissures et de crevasses.

S’y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave imprudence.

A plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en pleine nuit, un homme attaché à l’extrémité d’une longue corde.

Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l’honnête Bavois avait-il pris toutes les précautions possibles pour n’être pas entraîné par le poids qu’il aurait à soutenir.

Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de point d’appui, il s’assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en arrière, et c’est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu’il dit au baron:

— J’y suis, et ferme . . . laissez-vous couler, bourgeois! . . .

La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l’effort devenant inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la tour, et rejeté en avant par le contre-coup.

Sans son inaltérable sang-froid, c’en était fait de lui . . .

Pendant plus d’une minute, tout le haut de son corps fut suspendu au-dessus de l’abîme où venait de rouler M. d’Escorval, et ses bras se crispèrent dans le vide.

Un mouvement brusque, et il était précipité.

Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il s’accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses mains cherchèrent un point d’appui, il obliqua doucement, et enfin reprit plante . . .

Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu’il fut contraint de s’asseoir.

Que le baron se fut tué sur le coup, c’est ce dont il ne doutait pas . . . Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l’intelligence de ce vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades emportés à ses côtés par le brutal.

Ce qui le confondait, c’était que la corde se fût rompue au raz de sa main . . . une corde si grosse, qu’on eût jugée, à la voir, solide assez pour supporter dix fois le poids du corps du baron.

Comme il ne pouvait, à cause de l’obscurité, voir le point de rupture, Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il le trouva lisse . . .

Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un arrachement . . . la section était nette.

Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha son plus effroyable juron.

— Cent millions de tonnerres! . . . Les canailles ont coupé la corde! . . .

Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant:

— Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu’avait entendu ce pauvre baron dans la chambre à côté! . . . Et moi qui lui disais: «Bast! c’est les rats!»

Cependant il songea qu’il avait un moyen simple de vérifier l’exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et tira dessus de toutes ses forces et par saccades . . . Elle se rompit en trois endroits.

Cette découverte consterna le vieux soldat.

— Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.

Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour atteindre le bas du rocher.

De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein de la citadelle.

Avec ce rapide coup d’oeil des gens d’exécution, l’honnête Bavois envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée.

— Allons, murmura-t-il, vous êtes f . . . lambé, caporal, il n’y a pas à dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du baron . . . On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un saint de pierre sur son piédestal . . . Naturellement, on vous repêche, on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les fossés de la citadelle . . . Portez armes! . . . Apprêtez armes! . . . Joue! . . . Feu! . . . Et voilà l’histoire.

Il s’arrêta court . . . Une idée lui venait vague encore, indécise, qu’il sentait devoir être une idée de salut.

Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement attachée aux barreaux, pendait le long du mur.

— Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il, vous l’ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez glisser jusqu’au bas du rocher . . . Monter la chercher est possible . . . mais comment redescendre sans qu’elle soit accrochée solidement là haut? . . .

Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme s’il y eût eu deux Bavois en un seul; l’un prompt à la conception, l’autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer par le menu.

— Attention au commandement, caporal, disait-il . . . Vous allez me raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du poignet . . . Hein! que dites-vous? . . . Que l’ascension est raide et qu’un escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous n’êtes pas dégoûté, caporal! . . . Donc, vous grimpez, et vous voici dans la chambre. Qu’y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu . . . Alors, au lieu d’assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval autour d’un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois de retour ici, vous n’avez qu’à tirer un des bouts pour la dépasser là haut . . . Est-ce compris?

C’était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal était revenu sur l’étroite corniche, ayant accompli la difficile et audacieuse opération qu’il avait imaginée . . .

Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s’être mis les mains et les genoux en sang.

Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain maintenant de s’échapper.

Il riait, oui, il riait de bon coeur, de ce rire muet qui lui était habituel.

L’anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d’Escorval; le souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.

— Pauvre homme, murmura-t-il. . . . Je sauverai ma vieille peau qui n’intéresse personne, je n’ai pas pu sauver sa vie . . . Sans doute à cette heure, ses amis l’ont emporté . . .

Il s’était penché au-dessus de l’abîme, en disant ces mots . . . il se demanda s’il n’était pas pris d’un éblouissement.

Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait et venait . . .

Qu’était-il donc arrivé?

Bien évidemment il avait fallu quelque raison d’une gravité extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron d’Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait.

Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois les gaspillât en stériles conjectures.

— Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix, comme pour fouetter son courage . . . Allons, caporal, mon ami, crachez dans vos mains, et en avant . . . en route! . . .

Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s’était couché à plat ventre sur l’étroite corniche, et il reculait lentement vers l’abîme, assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses genoux.

L’âme était forte, mais la chair frissonnait . . . Marcher sur une batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde . . . diable! . . .

Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher, qu’il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible mouvement le lançait dans l’espace . . .

Ce mouvement il le fit, en murmurant:

— S’il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu’il ouvre l’oeil, c’est l’instant! . . .

Le Dieu des honnêtes gens veillait.

Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement déchirés, mais sain et sauf.

Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu’il toucha terre, fut si rude qu’il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de bête assommée.

Durant plus d’une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi.

Quand il se releva, deux hommes qu’il reconnut pour des officiers à demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser . . .

— Eh! . . . doucement, fit-il, pas de bêtises, c’est moi, Bavois! . . .

Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas.

— Comment se fait-il, demanda l’un d’eux, d’un ton de menace, que le baron d’Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre ensuite? . . .

Le vieux soldat avait trop d’expérience pour ne pas comprendre toute la portée de cette humiliante question.

La douleur et l’indignation qu’il en ressentit, lui donnèrent la force de se dégager.

— Mille tonnerres! . . . s’écria-t-il, je passerais pour un traître, moi! . . . Non, ce n’est pas possible . . . écoutez-moi.

Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta tous les détails de l’évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.

Il n’avait pas besoin de tant se débattre. L’entendre c’était le croire . . .

Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d’avoir froissé un tel homme, si digne d’estime et si dévoué.

— Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend défiant et injuste, et nous sommes malheureux . . .

— Il n’y a pas d’offense, mes officiers, grogna-t-il . . . Si je m’étais défié, moi, le pauvre M. d’Escorval . . . un ami de «l’autre,» mille tonnerres! . . . serait encore de ce monde!

— Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.

Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.

— Ah! . . . s’il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver! . . . s’écria-t-il enfin.

— S’il peut être sauvé, il le sera, mon ami . . . Ce brave prêtre que vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin . . . Il examine, en ce moment, les blessures affreuses de M. d’Escorval . . . C’est sur son ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette bougie qui, d’un instant à l’autre, peut nous mettre tous nos ennemis sur les bras . . . mais il n’y avait pas à balancer . . .

Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne distinguait qu’un groupe confus, à quelques pas.

— Je voudrais bien voir le pauvre homme? . . . demanda-t-il tristement.

— Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez! . . .

Il s’avança, et à la lueur tremblante d’une bougie que tenait Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus d’une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.»

Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête appuyée sur les genoux de Mme d’Escorval . . .

Il n’était pas défiguré; la tête n’avait point porté dans la chute, mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés . . .

Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et coulait jusque sur sa poitrine . . .

Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout son corps n’était pour ainsi dire qu’une effroyable plaie.

Agenouillé près du blessé, l’abbé Midon, avec une dextérité admirable, étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de toutes les personnes présentes.

Maurice et un officier à la demi-solde l’aidaient.

— Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai . . .

— Vous le connaissez? . . .

— Que trop!

Il se tut; l’abbé Midon venait déterminer tout ce qu’il était possible de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme d’Escorval.

Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques paroles . . . c’étaient les premières.

— Firmin! . . . murmura-t-il, Firmin! . . .

C’était le nom d’un secrétaire qu’avait eu le baron autrefois, qui lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs années.

Le baron n’avait donc pas sa raison, qu’il appelait ce mort! . . .

Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il ajouta d’une voix étouffée, à peine distincte:

— Ah! . . . que je souffre! . . . Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre les mains du marquis de Courtomieu . . . Tu m’achèveras plutôt . . . tu entends, je te l’ordonne . . .

Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu’il avait soulevée retomba inerte. On put croire qu’il venait de rendre le dernier soupir.

Les officiers le crurent, et c’est avec une poignante anxiété qu’ils entraînèrent l’abbé Midon à quelques pas de Mme d’Escorval.

— Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous encore? . . .

Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel:

— J’espère en Dieu! . . . prononça-t-il.

L’heure, le lieu, l’émotion de l’horrible catastrophe, le danger présent, les menaces de l’avenir, tout se réunissait pour donner aux paroles du prêtre une saisissante solennité.

Si vive fut l’impression, que pendant plus d’une minute les officiers à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la sensibilité.

Maurice qui s’approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au sentiment de l’implacable réalité.

— Ne devons-nous pas nous hâter d’emporter mon père, monsieur l’abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu’avant ce soir nous soyons en Piémont? . . .

— Oui! . . . s’écrièrent les officiers, partons!

Mais le prêtre ne bougea pas, et d’une voix triste:

— Essayer de transporter M. d’Escorval de l’autre côté de la frontière, serait le tuer, prononça-t-il.

Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent.

— Que faire, mon Dieu! . . . balbutia Maurice, quel parti prendre!

Pas une voix ne s’éleva. Il était clair que du prêtre seul on attendait une idée de salut.

Lui réfléchissait, et ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il reprit:

— A une heure et demie d’ici, au-delà de la Croix-d’Arcy, habite un paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l’aide de ses trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un brancard et porter M. d’Escorval chez cet honnête homme.

— Quoi! . . . monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs!

— Il le faut.

— Mais cela ne va pas manquer d’éveiller des soupçons.

— Assurément.

— La police de Montaignac nous suivra à la piste.

— J’y compte bien.

— Le baron sera repris . . .

— Non.

L’abbé s’exprimait de ce ton bref et impérieux de l’homme qui assumant toute la responsabilité d’une situation, veut être obéi sans discussion.

— Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l’un de vous, messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière, mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de telle façon qu’on vous voie partout . . .

Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre.

De quoi s’agissait-il? . . . simplement de créer une fausse piste destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse.

Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot . . .

— Encore un mot, messieurs, ajouta l’abbé. Il importe de donner au cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût accompagné M. d’Escorval . . . Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami, et ma robe me désigne à l’attention; l’un de vous revêtira ma robe . . . Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif . . .

Il ne s’agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.

— Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix enjambées d’ici, un coquin d’aubergiste qui aura mon affaire . . .

Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard, reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une couverture. Il avait pensé à tout . . .

Mais il s’agissait de soulever le blessé et de le placer sur le matelas.

Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants.

Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la civière et on se mit en route.

Le jour se levait . . . Le brouillard qui se balançait au-dessus des collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les objets insensiblement émergeaient des ténèbres . . .

Le triste cortège, guidé par l’abbé Midon, avait pris à travers champs et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé qu’il fallait franchir.

Que d’attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes . . . Que de soins! . . . mais aussi que de temps perdu!

Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d’Escorval marchait près de la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son mari . . . Le sentait-il? . . . Rien en lui ne trahissait la vie qu’un râle sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang qui épouvantaient si fort l’abbé Midon.

On avançait cependant, et la campagne s’éveillait et s’animait.

C’était tantôt quelque paysanne revenant de l’herbe qu’on rencontrait, tantôt quelque gars, l’aiguillon sur l’épaule, qui conduisait ses boeufs au labour.

Hommes et femmes s’arrêtaient, et bien après qu’on les avait dépassés, on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d’un oeil étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort . . .

Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait rien pour les éviter.

Mais il s’inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot.

Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit bois. L’abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la plus stricte prudence, pendant qu’il allait, lui, courir en avant s’entendre avec l’homme sur qui reposaient toutes ses espérances.

Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l’écurie.

C’était le père Poignot.

— Comment! vous, monsieur le curé, s’écria-t-il tout joyeux . . . Dieu! ma femme va-t-elle être contente! . . . Nous avons un fier service à vous demander.

Et aussitôt, sans laisser à l’abbé Midon le temps d’ouvrir la bouche, il se mit à raconter son embarras . . . La nuit du soulèvement, il avait ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n’osait aller quérir un médecin.

— Et ce blessé, ajouta-t-il, c’est Jean Lacheneur, le fils de mon ancien maître.

Une affreuse anxiété serrait le coeur du prêtre.

Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à en recevoir un autre?

La voix de l’abbé Midon tremblait en présentant sa requête . . .

Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini:

— Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés?

L’abbé Midon n’osa pas répondre . . .

— On m’a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j’étais un lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot . . . ça n’était pas mon idée, j’ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser les éclopés . . . je les ramasse. M’est avis que c’est aussi courageux que d’aller tirer des coups de fusil . . .

— Ah! . . . vous êtes un brave homme! . . . s’écria l’abbé.

— Pardienne! . . . je le sais bien. Allez chercher M. d’Escorval . . . Il n’y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le trahira! . . .

Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où déjà on avait installé Jean Lacheneur.

De la fenêtre, l’abbé Midon et Mme d’Escorval purent voir s’éloigner rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions.

Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait remplacé le baron sur le brancard.

C’est aux époques troublées de l’histoire qu’il faut chercher l’homme. Alors l’hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu’il est, avec ses bassesses et ses grandeurs.

Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes!

Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d’Escorval et Maurice, qui prêtèrent ensuite leur concours à l’abbé Midon, ne connaissaient le baron que de nom et de réputation.

Il leur suffit de savoir qu’il avait été ami de «l’autre,» de celui qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation comme sans forfanterie.

Ils triomphèrent, quand ils virent M. d’Escorval couché dans le grenier du père Poignet, en sûreté relativement.

Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une fausse piste jusqu’à la frontière, leur paraissait un véritable jeu d’enfants.

Ils ne songeaient en vérité qu’au bon tour qu’il jouaient au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.

Et ils riaient à l’idée de la besogne et de la déception qu’ils préparaient à la police de Montaignac.

Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En celte occasion éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que les espérances de Lacheneur n’étaient pas sans quelque fondement.

La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de l’évasion; elle n’apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un brancard.

Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c’était le baron d’Escorval qu’on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne se rencontra pas même un indiscret.

Cependant, en approchant de la frontière qu’ils savaient strictement surveillée, les fugitifs devinrent circonspects.

Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une auberge isolée qu’ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un guide pour franchir les défilés des montagnes.

Une affreuse nouvelle les y avait devancés.

L’aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles de Montaignac.

De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu’il racontait les détails de l’exécution, qu’il tenait d’un paysan qui y avait assisté.

Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l’évasion de M. d’Escorval et l’arrestation de M. Lacheneur . . .

Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.»

Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors que cet homme était bien celui qu’ils souhaitaient, et qu’ils pouvaient lui confier une partie de leur secret.

— Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé . . . Pouvez-vous nous faire franchir la frontière cette nuit même? . . .

L’aubergiste répondit qu’il le ferait volontiers, qu’il se chargeait même d’éviter tous les postes; mais qu’il ne fallait pas songer à s’engager dans la montagne avant le lever de la lune.

A minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le territoire du Piémont.

Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la laine du matelas.

— Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à Maurice . . . Nous allons rentrer en France . . . Dieu nous protège! . . . Adieu! . . .

C’est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s’éloigner ces braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père. Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle, anéantie, brisée de fatigue et d’émotion, tremblait à son bras . . .

Non, cependant . . . Près de lui se tenait encore le caporal Bavois.

— Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d’un ton triste, qu’allez-vous faire? . . .

— Vous suivre, donc! . . . répondit le vieux soldat. J’ai droit au feu et à la chandelle chez vous, c’est convenu avec votre père! . . . Ainsi, pas accéléré, la jeune demoiselle n’a pas l’air bien du tout, et je vois là-bas le clocher de l’étape.

XXXVI

Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent l’admiration et l’étonnement de tous ceux qui l’approchèrent.

Mais les forces humaines sont bornées . . . Toujours, après des efforts exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus ferme volonté.

Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu’elle était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu’au coeur.

Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.

Heureusement il n’était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs apercevaient le clocher à travers la brume matinale.

Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le caporal s’arrêta brusquement en jurant.

— Milliard de tonnerres! . . . s’écria-t-il, et mon uniforme! . . . Entrer avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la gueule du loup! . . . Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés par les gendarmes piémontais . . . Faut attendre! . . .

Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d’un ton qui eût fait frémir et fuir un passant:

— A la guerre comme à la guerre! . . . fit-il. Faut acheter un équipement à «la foire d’empoigne!» Le premier pékin qui passe . . .

— Mais j’ai de l’argent, interrompit Maurice, en débouclant une ceinture pleine d’or qu’il avait placée sous ses habits le soir du soulèvement.

— Eh! . . . que ne le disiez-vous! . . . Nous sommes des bons, cela étant . . . Donnez, j’aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs . . .

Il s’éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d’un costume de paysan qu’on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait sous un immense chapeau . . .

— Maintenant, pas accéléré, en avant, marche! . . . dit-il à Maurice et à Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine.

Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière, s’appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.

La quatrième maison était une hôtellerie, «Au Repos des Voyageurs.» Ils y entrèrent, et d’un ton bref commandèrent à la maîtresse de conduire la jeune dame à une chambre et de l’aider à se coucher.

On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune, demandèrent quelque chose à manger.

On les servit, mais les regards qu’on arrêtait sur eux n’étaient rien moins que bienveillants. Evidemment, on les tenait pour très-suspects.

Un gros homme, qui semblait le patron de l’hôtellerie, rôda autour d’eux un bon moment, les examinant du coin de l’oeil, et finalement il leur demanda leurs noms.

— Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que voici . . .

Cette vivacité heureuse décida un peu l’hôtelier, et atteignant un petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses.

— Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.

— Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets, répondit Maurice en frappant sur sa ceinture.

Au son de l’or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L’élève des mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune, mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?

— Vous m’excuserez, reprit l’hôte d’un tout autre ton; c’est que, voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu’il parait, vers Montaignac . . .

L’imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à Maurice un aplomb qu’il ne se connaissait pas. C’est de l’air le plus dégagé qu’il débita une histoire passablement plausible, pour expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade.

Il s’applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins satisfait.

— Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici, grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos escarpins.

Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de repos absolu rétabliraient Marie-Anne.

Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la vie.

A vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien n’était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas. Entendait-elle, comprenait-elle? c’était au moins douteux.

Par un rare bonheur, la mère de l’hôtelier se trouvait être une vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne . . . de Mme Dubois, comme on disait à l’hôtellerie du Repos des Voyageurs.

— Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu’elle voyait dévoré d’inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au clair de lune . . . vous verrez . . .

Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.

— Pauvre jeune fille! . . . disait-elle, pauvre malheureuse! . . .

C’était d’elle-même qu’elle parlait.

Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré l’intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se percevait double.

Il lui semblait que c’était une autre qui avait été victime de tous les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et confus comme les réminiscences d’un rêve pénible, au matin . . .

Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes divers d’un drame sur un théâtre.

Que d’événements, depuis ce dimanche d’août, où, sortant de l’église avec son père, elle avait appris l’arrivée du duc de Sairmeuse.

Et tout cela avait tenu dans huit mois! . . .

Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la maîtresse, et l’heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée, dans une misérable chambre d’auberge, soignée par une vieille femme qu’elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d’un vieux soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit . . . Car elle avait un amant! . . .

De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle n’avait pas même sauvé son honneur de jeune fille! . . .

Mais était-elle responsable toute seule?

Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu’elle avait joué entre Maurice, Martial et Chanlouineau?

A ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot, soudainement, lui apparut comme aux lueurs d’un éclair.

Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui disant:

— Vous la lirez quand je ne serai plus . . .

Elle pouvait la lire, maintenant qu’il était tombé sous les balles! . . . Mais qu’était-elle devenue? . . . Depuis le moment où elle l’avait reçue elle n’y avait pas pensé . . .

Elle se souleva, et d’une voix brève:

— Ma robe! . . . demanda-t-elle à la vieille assise près du lit, donnez-moi ma robe! . . .

La vieille obéit, et d’une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche.

Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous l’étoffe, elle tenait la lettre.

Elle l’ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant retomber sur son oreiller, fondit en larmes . . .

Inquiet, Maurice s’approcha.

— Qu’avez-vous, mon Dieu! . . . demanda-t-il d’une voix émue.

Elle lui tendit la lettre en disant:

— Lisez.

Chanlouineau n’était qu’un pauvre paysan.

Toute son instruction lui venait d’un vieil instituteur de campagne, dont il avait fréquenté l’école pendant trois hivers, et qui s’inquiétait infiniment moins de l’application de ses élèves que de la grosseur de la bûche qu’ils apportaient chaque matin.

Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de deux sous, que l’épicier de Sairmeuse débitait au quarteron.

Pénible était l’écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la main roide de l’homme qui a manié la bêche plus que la plume.

Les lignes s’en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la page, et les fautes d’orthographes s’y enlaçaient . . .

Mais si l’écriture était d’un paysan vulgaire, la pensée était digne des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.

Voici ce qu’avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du soulèvement:

«Marie-Anne,

«Le complot va donc éclater. Qu’il réussisse ou qu’il échoue, j’y serai tué . . . Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j’ai su que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d’Escorval.

«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour savoir qu’il ne voudra pas survivre à sa défaite.

«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement, que deviendriez-vous, ô mon Dieu? . . . En seriez-vous donc réduite à tendre la main aux portes? . . .

«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J’ai bien réfléchi et voici ma dernière volonté:

«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède:

«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de terre au Valrollier.

«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse . . .

«Vous pouvez accepter sans craindre, car n’ayant point de parents je suis maître de mon bien.

«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera aisément du tout une quarantaine de mille-francs . . .

«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que j’ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j’ai fait réparer le fourneau de la cuisine.

«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux tapissier de Montaignac . . . qu’elle devienne la vôtre.

«J’avais voulu qu’on y mit tout ce qu’on connaît de plus beau, dans un temps où j’étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j’ai un peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre, vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d’or et cent quarante écus de six livres . . .

«Si vous refusiez cette donation, c’est que vous voudriez me désespérer jusque dans la terre . . . Acceptez, sinon pour vous, du moins pour . . . je n’ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop.

«Si Maurice n’est pas tué, et je tâcherai d’être toujours entre les balles et lui, il vous épousera . . . Alors, il vous faudra peut-être son consentement pour accepter ma donation. J’espère qu’il ne le refusera pas. On n’est pas jaloux de ceux qui sont morts!

«Il sait bien d’ailleurs que jamais vous n’avez eu un regard pour le pauvre paysan qui vous a tant aimée . . .

«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si j’étais à l’agonie, n’est-ce pas, et je n’en réchapperai pas, bien sûr . . .

«Allons . . . adieu, Marie-Anne.

«CHANLOUINEAU.»

Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime.

Il se recueillit un moment, et d’une voix étouffée:

— Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal!

Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il sortit.

Il était comme foudroyé par la grandeur d’âme de ce paysan qui, après lui avoir sauvé la vie à la Croix-d’Arcy, avait arraché le baron d’Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n’avoir pu être aimé, qui jamais n’avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la protection s’étendait par delà le tombeau sur la femme qu’il avait adorée.

Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, indigne . . .

Qu’adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait jamais à l’esprit de Marie-Anne! . . . Comment lutter, comment écarter ce souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre . . .

Chanlouineau s’était trompé: on peut être jaloux des morts! . . .

Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.

Car elle ne se rétablissait toujours pas, l’infortunée . . .

Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu’il sentît que le terrain y brûlait sous les pieds.

Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en était presque ébranlée.

L’honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major», s’il s’en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de sauvages.»

Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d’une expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, en cette contrée perdue, un désespoir d’amour, prétendaient les uns, les déceptions de son ambition, assuraient les autres.

C’est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.

Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire conduire à la chambre de la malade, il s’entretint assez longtemps avec Maurice, dans la cour de l’hôtellerie, tout en marchant.

C’était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d’âge, qui semblent vieillis plutôt que vieux.

Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu’il fût, avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que des bistouris.

Il resta près d’un quart d’heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il sortit, il attira Maurice à part.

— Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.

Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et alors le médecin ajouta:

— Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur . . . Dubois?

Il insistait d’une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir jusqu’au blanc des yeux.

— Je ne m’explique pas votre question, monsieur! . . . dit-il avec un accent irrité.

Le médecin haussa légèrement les épaules.

— Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il . . . seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en tournée! . . . Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient cramoisie! . . . L’homme qui vous accompagne a de terribles moustaches pour un fermier! . . . Après cela, vous me direz qu’il y a eu des troubles, de l’autre côté de la frontière, à Montaignac.

De pourpre qu’il était, Maurice était devenu blême.

Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.

Que faire? . . . Nier! A quoi bon!

Il songea que s’abandonner est parfois la suprême prudence, que l’extrême confiance force souvent la discrétion . . . et d’une voix émue:

— Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il . . . L’homme qui m’accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort en France à cette heure.

Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels terribles événements l’avaient amené à Saliente, et l’histoire navrante de ses amours. Il n’omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni celui de Marie-Anne.

Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main . . .

— C’est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. Croyez-moi, monsieur . . . Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que j’ai vu, d’autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre hôtelier de votre départ. Il n’a pas été dupe de vos explications. L’intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l’or, tant que vous en dépenserez chez lui, il se taira . . . s’il vous savait à la veille de lui échapper, il parlerait peut-être . . .

— Eh! . . . monsieur, comment partir? . . .

— Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.

Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d’une voix profonde il ajouta:

— Et croyez-moi . . . Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre nom à Mlle Lacheneur.

Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le médecin dut supposer qu’il s’expliquait mal.

— Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu’un honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse jeune fille.

Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l’irrita.

— Eh! monsieur, s’écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort peut-être, je me procure les pièces qu’on exige pour un mariage! . . .

Le médecin hochait la tête.

— Permettez! . . . Vous n’êtes plus en France, monsieur d’Escorval, vous êtes en Piémont . . .

— Raison de plus . . .

— Non, parce qu’en ce pays on se marie encore, on peut se marier du moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.

Maurice était devenu attentif.

— Est-ce possible! . . . exclama-t-il.

— Oui! . . . qu’un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce . . .

Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant Maurice doutait encore.

— Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui consentirait . . .

Le médecin se taisait, on eût dit qu’il se reprochait de s’être tant avancé, et de s’occuper ainsi d’une affaire qui n’était pas sienne.

Puis, tout à coup, d’un ton brusque, il reprit:

— Ecoutez-moi bien, monsieur d’Escorval. Je vais me retirer; mais avant j’aurai soin de recommander à la malade beaucoup d’exercice . . . Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur, le vieux soldat et vous, comme pour vous promener . . . Vous pousserez jusqu’à Vigano, à trois lieues d’ici, c’est là que je demeure . . . Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma recommandation, fera ce que vous lui demanderez . . . Réfléchissez. Dois-je vous attendre mercredi? . . .

— Oh! oui, monsieur, oui! . . . Et comment vous remercier? . . .

— En ne me remerciant pas! . . . Allons, voici l’hôtelier, redevenez M. Dubois.

Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute l’irrégularité d’un tel mariage, mais il était persuadé qu’il rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille! . . . Le sentiment de sa faute la tuait.

Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui peut-être anéantirait ses projets.

— La bercer d’espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, pensait-il.

Mais le vieux médecin ne s’était pas avancé à la légère, et tout devait se passer comme il l’avait promis.

Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d’Escorval et de Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le médecin et le caporal Bavois . . .

Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs qui avaient à redouter les bavardages de l’hôtelier se remettaient en route.

L’abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.

— C’est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme dans la foule. J’y ai de plus un ami, dont voici le nom et l’adresse; vous irez le voir, et j’espère, par lui, vous faire passer des nouvelles de votre père.

C’est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se dirigeaient.

Mais ils n’avançaient que lentement, obligés qu’ils étaient d’éviter les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de transport.

Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils marchaient.

Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la remirent . . . Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le sang remontait à ses joues pâlies.

— Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles récompenses nous garde l’avenir! . . .

Non, le sort ne se lassait pas, ce n’était qu’un répit de la destinée . . .

Par une belle matinée d’avril, les proscrits s’étaient arrêtés, pour déjeuner, dans une auberge à l’entrée d’un gros bourg . . .

Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer l’hôtesse, quand un cri déchirant le ramena . . .

Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d’une voix rauque disait:

— La! . . . Maurice . . . Regarde!

C’était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables . . .

Maurice le prit et lut:

«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l’échafaud l’audace coupable dont il avait donné tant de preuves . . . »

Tout le reste de l’article, écrit sous l’empire des idées de M. de Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.

— Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d’un air sombre, et je n’étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et son dernier regard . . .

Elle se leva, et d’un ton bref et impérieux:

— Je n’irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos pas, à l’instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France . . .

Rentrer en France . . . s’exposer à des périls mortels! . . . A quoi bon! . . . Le malheur affreux n’était-il pas irréparable? . . .

C’est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par exemple! . . . Il tremblait, ce vieux soldat, qu’on ne le soupçonnât d’avoir peur . . .

Mais Maurice ne l’écouta pas.

Il frissonnait! . . . Il lui semblait que le baron d’Escorval avait dû être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.

— Oui, partons, s’écria-t-il, rentrons! . . .

Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu’au moment où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture pour les conduire, par la grande route, jusqu’au point le plus rapproché de la frontière.

Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les emportaient.

Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?

Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au châtiment et à l’humiliation . . .

Maurice frémissait à l’idée seule des mépris qui attendent une pauvre jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, de dissimuler, de se cacher . . .

— Notre certificat de mariage, disait-il, n’imposerait pas silence aux méchants . . . Que de misères alors! . . . Il faut cacher ce qui est, il le faut! . . . Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans doute.

Malheureusement, Marie-Anne céda.

— Vous le voulez, dit-elle, j’obéirai, personne ne saura rien . . .

Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.

Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans . . .

Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui avait tiré une larme:

Il avait coupé sa moustache.

XXXVII

C’est entre l’abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la place d’Armes de Montaignac, qu’avaient été discutées et arrêtées les conditions de l’évasion du baron d’Escorval.

Une difficulté tout d’abord s’était présentée qui avait failli rompre la négociation:

— Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.

— Sauvez le baron, répondait l’abbé, et votre lettre vous sera rendue.

Mais Martial était de ces natures que l’ombre seule de la contrainte exaspère.

L’idée qu’il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il ne se rendait qu’aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.

— Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi à l’instant ce brouillon que m’a arraché une ruse de Chanlouineau, et je vous jure sur l’honneur de mon nom, que tout ce qu’il est humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai . . . Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.

La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré . . . Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.

L’abbé pouvait-il hésiter?

Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial:

— Voici, monsieur! prononça-t-il d’une voix solennelle, souvenez-vous que vous venez d’engager l’honneur de votre nom.

— Je me souviendrai, monsieur le curé . . . Allez chercher les cordes.

C’est ainsi que les choses s’étaient passées.

C’est dire la douleur de l’abbé Midon quand eut lieu l’épouvantable chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s’écria que la corde avait été coupée.

— C’est ma confiance qui tue le baron! . . . dit-il.

Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et d’hypocrisie qu’on ne rencontre guère chez les hommes de moins de vingt-cinq ans.

Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c’est avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu’il donna sur place les premiers soins au baron et qu’il régla les détails de la fuite.

Quand il vit M. d’Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu s’éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.

Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu’on n’y eût pas soupçonnée.

L’important, à cette heure, était de se procurer les instruments de chirurgie et les médicaments qu’exigeait l’état du blessé.

Mais où, mais comment se les procurer?

La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, jusqu’aux blessés du soulèvement.

Le passé de l’abbé Midon sauva le présent.

Lui qui s’était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette grande boîte de médicaments qu’il portait sur le dos dans ses tournées.

— Ce soir, dit-il à Mme d’Escorval, j’irai chercher tout cela.

L’obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers le village de Sairmeuse.

Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.

L’abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu’il voulait, et se retira sans avoir été aperçu . . .

Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, sinistres comme ceux de la bête qu’on égorge.

L’abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.

Son coeur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique jamais il n’eût rien tenté de si difficile.

— Ce n’est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, j’ai mis mon espoir plus haut.

Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.

Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, sa première parole fut pour son fils.

— Maurice? . . . demanda-t-il.

— En sûreté! . . . répondit l’abbé Midon. Il doit être sur la route de Turin.

Les lèvres de M. d’Escorval s’agitèrent comme s’il eût murmuré une prière, et d’une voix faible:

— Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que je m’en tirerai.

Tout faisait supposer qu’il s’en tirerait, en effet, non sans souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois faisaient trembler ceux qui l’entouraient.

Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.

En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus subtils diplomates n’est que simplicité.

Ainsi s’étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c’était le 17 avril, pendant que l’abbé Midon lisait un journal au baron d’Escorval, la porte du grenier s’entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se montra et disparut aussitôt . . .

Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et sortit.

— Qu’est-ce? demanda-t-il au jeune gars.

— Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal viennent d’arriver; ils voudraient monter.

En trois bonds, l’abbé Midon descendit le roide escalier.

— Malheureux! . . . s’écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, que voulez-vous? . . .

Et s’adressant à Maurice:

— C’est par vous et pour vous que votre père a failli mourir! . . . Craignez-vous donc qu’il en réchappe, que vous revenez, au risque de montrer aux délateurs le chemin de sa retraite! . . . Partez.

Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. L’incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris le supplice de M. Lacheneur; il n’avait pas réfléchi; il allait s’éloigner; il ne demandait qu’à voir son père; il voulait seulement embrasser sa mère . . .

Le prêtre fut inflexible.

— Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, serait lui enlever toute sécurité . . . Retirez-vous . . . Repassez la frontière cette nuit même.

Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s’approcha.

— Je m’éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai de garder ma soeur . . . La place de Marie-Anne est ici et non sur les grands chemins . . .

L’abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis brusquement:

— Soit, dit-il, partez; je n’ai vu votre nom sur aucune liste; on ne vous poursuit pas . . .

Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières recommandations, l’abbé ne le permit pas.

— Fuyez! . . . dit-il encore en entraînant Marie-Anne . . . Adieu!

Le prêtre s’était trop hâté.

Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.

Dès qu’ils furent dehors:

— Voilà donc, s’écria Jean, l’oeuvre des Sairmeuse et du marquis de Courtomieu! . . . Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, traîtreusement assassiné par eux! . . .

Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d’une voix rauque poursuivit:

— Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé . . . Ce soir, on fête le mariage de Martial et de Mlle Blanche . . . Nous errons à l’aventure, nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient, les verres se choquent.

Il n’en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.

— Je vais aller provoquer Martial, s’écria-t-il, à l’instant, chez lui . . .

Mais Jean l’interrompit.

— Non, dit-il, pas cela! . . . Ils sont lâches, ils vous feraient arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.

Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s’opposer à leur folie . . .

Mais non . . . il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique leur fureur de vengeance, et jugeant qu’ils «n’avaient pas froid aux yeux» il les estimait davantage . . .

A tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu’ils rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée à Jean Lacheneur. . . .

XXXVIII

Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie d’un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l’union de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu . . .

Voilà, en vérité, tout ce qu’espérait Jean Lacheneur.

Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel de Maurice, misérable et proscrit . . . il ne le croyait pas.

Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il s’armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de l’accabler tout d’abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme qu’il venait défier.

L’accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu . . .

Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la provocation mortellement offensante de Maurice.

— Nous avons frappé juste! . . . pensait-il.

Martial lui ayant pris la main pour l’entraîner, il ne résista pas . . .

Et pendant qu’il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en fendant les groupes d’invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros souliers ferrés ni a ses habits de paysan.

Tout palpitant d’anxiété, il se demandait;

— Que va-t-il se passer? . . .

Il le sut bientôt.

Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la terrible scène du petit salon.

Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d’Escorval.

On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés . . . Mais ces apparences mentaient. Son coeur se dilatait en une espèce de jouissance, et s’il baissait les yeux, c’est qu’il ne voulait pas qu’on pût voir quelle joie immense y éclatait.

Jamais il n’eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si terrible.

Et cependant ce n’était rien encore . . .

Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s’opposait à sa sortie, qui s’accrochait désespérément à ses vêtements, Martial reprit le bras de Jean Lacheneur.

— Arrivez! . . . lui dit-il d’une voix frémissante. Suivez-moi! . . .

Jean le suivit.

Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s’empara d’un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier de service.

— Où me conduisez-vous? . . . demanda Jean Lacheneur.

Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:

— Avez-vous donc peur? fit-il.

L’autre haussa les épaules, et froidement:

— Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.

Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.

C’était l’appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il avait bien cru qu’il y couchait pour la dernière fois.

Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu’il venait passer les vacances près de son père, et rien n’y avait été changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces du tapis et jusqu’au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en cachette.

Dès qu’ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté dans un angle, le brisa plutôt qu’il ne l’ouvrit et prit dans un tiroir un papier plié fort menu qu’il glissa dans sa poche.

Bien qu’il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l’éclat de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.

— Maintenant, dit-il, partons . . . Il faut éviter une scène; mon père et . . . ma femme me cherchent sans doute . . . Nous nous expliquerons dehors.

Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.

Alors Jean Lacheneur s’arrêta court.

— Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. Enfin, vous l’avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d’Escorval?

— Rien! Vous allez me conduire près de lui.

— Vous? . . .

— Oui, moi! . . . Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me justifie . . . Marchons!

Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.

— Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.

— Pourquoi?

— Parce que Maurice est poursuivi. S’il était pris, il serait traduit devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, il a trouvé une retraite sûre, je n’ai pas le droit de la faire connaître.

En fait de retraite sûre, Maurice n’avait alors que la bois voisin, où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.

Mais Jean n’avait pu résister à la tentation de prononcer cette réponse, plus insultante que s’il eût dit simplement:

— Nous craignons les délateurs! . . .

La preuve que Martial n’était pas soi, c’est que lui si fier, si violent, il ne releva pas l’outrage.

— Vous vous défiez de moi! . . . fit-il tristement.

Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.

— Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et d’entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d’avoir coupé les cordes que j’ai portées au baron d’Escorval.

— Non . . . Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce lâcheté.

— Vous avez vu comment j’ai puni celui qui a osé compromettre l’honneur du nom de Sairmeuse . . . Et celui-là, cependant, est le père de la jeune fille que j’ai épousée aujourd’hui même . . .

— J’ai vu! . . . mais je vous répondrai quand même: impossible!

Véritablement, Jean était stupéfait de la patience — il faut dire plus — de l’humble résignation de Martial.

Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu’il était allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean:

— Ceux qui m’infligent cette honte qu’on doute de ma parole, seront châtiés, dit-il d’une voix sourde . . . Vous ne croyez pas à ma sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a Maurice et qui vous rassurera . . .

— Qu’est-ce que cette preuve? . . .

— Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé l’évasion du baron d’Escorval . . . Un inexplicable pressentiment m’a empêché de brûler cette pièce compromettante . . . je m’en réjouis aujourd’hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.

Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d’âme, que d’aucuns eussent taxée d’héroïque niaiserie.

Jean demeura implacable. Il avait au coeur une de ces haines que rien ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles satisfactions n’assouvissent, qui loin de s’affaiblir avec les années, grandissent et deviennent plus terribles.

Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! à l’ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu’il exécrait.

— Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.

— C’est un gage d’alliance, ce me semble?

Jean Lacheneur eut un geste terrible d’ironie et de menace.

— Un gage d’alliance! s’écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le marquis! . . . Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous? Vous n’avez pas coupé les cordes, soit! . . . Mais qui donc a condamné à mort le baron d’Escorval innocent? N’est-ce pas le duc de Sairmeuse? Une alliance! . . . Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez conduit mon père à l’échafaud! . . . Comment avez-vous remercié cet homme dont l’héroïque probité vous a rendu une fortune! . . . Vous avez essayé de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne . . . Vous ne l’avez pas séduite, mais vous l’avez bien perdue de réputation.

— J’ai offert mon nom et ma fortune à votre soeur.

— Je l’eusse tuée de ma main si elle eût accepté! . . . C’est que je n’oublie pas, moi, et je vous le prouverai . . . Si jamais quelque grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean Lacheneur . . . Sa main y sera pour quelque chose . . .

Il s’emportait, il s’oubliait; une violente secousse de sa volonté lui rendit sa froideur, et d’un ton posé il ajouta:

— Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la Rèche à midi, il y sera. Au revoir! . . .

Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d’un bond le talus de l’avenue, et disparut dans les ténèbres . . .

— Jean! . . . cria Martial d’une voix presque suppliante; Jean! revenez; écoutez-moi!

Pas de réponse . . .

Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne s’éteignit sur la terre labourée . . .

Une sorte d’étourdissement, comme après une chute, s’était emparé du jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au milieu de l’avenue, immobile, sans projets et sans pensées . . .

Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et qui en passant faillit l’écraser, le tira de cet anéantissement.

Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de ses actes qu’il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui revint.

Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l’ivrogne qui, l’ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.

Etait-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l’homme qui vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s’était laissé emporter ainsi!

Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la trompait pas absolument . . .

Martial, qui eût dédaigné l’opinion du monde entier, fut comme frappé de vertige, à l’idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et qu’elle le tenait pour un traître et pour un lâche . . .

C’est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une éclatante justification.

S’il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d’Escorval, c’est que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:

— Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l’ai prouvé en démasquant le coupable.

C’est à Marie-Anne qu’il eût voulu remettre le brouillon qu’il avait conservé, se disant qu’à tout le moins il l’étonnerait à force de générosité . . .

Son attente avait été trompée, et il n’apercevait plus de réel qu’un scandale inouï.

— Ce sera le diable à arranger, cet esclandre . . . se dit-il; mais bast! . . . personne n’y pensera plus dans un mois. Le plus court est d’aller au devant des commentaires . . . Rentrons! . . .

Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu’à mesure qu’il approchait du château, sa résolution chancelait.

La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s’enfuyaient . . .

Martial réfléchissait qu’il allait se trouver seul entre sa jeune femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, de cris, de larmes, de colère et de menaces! . . . Et il affronterait tout cela . . .

— Ma foi! non! . . . prononça-t-il à demi-voix, pas si bête . . . Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain . . .

Mais où passer la nuit? . . . Il était en costume de cérémonie, nu-tête, et il commençait à avoir froid . . . La maison occupée par le duc à Montaignac était une ressource.

— J’y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d’autres habits, du feu, et demain un cheval pour revenir.

C’était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition d’esprit cela ne lui déplut pas.

Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de son haut en le reconnaissant . . .

— Vous, monsieur le marquis! . . .

— Oui, moi! . . . Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m’y des vêtements pour me changer . . .

Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un canapé devant la cheminée.

— Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le dessus.

Il essaya, mais il n’était pas de cette force.

Sa pensée lui échappait pour s’envoler à Sairmeuse, dans cette chambre nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.

Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme si jolie qui était la sienne, qu’il n’aimait pas, mais dont il était passionnément aimé . . .

Pourquoi l’avoir abandonnée? . . . Etait-elle donc responsable de l’infamie du marquis de Courtomieu?

— Pauvre fille! . . . pensait-il, quelle nuit de noces! . . .

Au jour, cependant, il s’endormit d’un sommeil fiévreux, et il était plus de neuf heures quand il s’éveilla.

Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il mangeait de bon appétit, quand tout à coup:

— Qu’on me selle un cheval, s’écria-t-il. Vite! . . . très-vite! . . .

Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice . . . Pourquoi ne pas s’y rendre! . . .

Il s’y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.

Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point culminant de la lande.

Là avait été autrefois la masure de Lacheneur . . . Il n’en restait que les quatre murs, noircis par l’incendie et à demi-éboulés . . .

Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les ajoncs.

Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient . . .

Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet enveloppé de serge: c’était des épées que, pendant la nuit, Jean Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à demi-solde.

— Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait attendre. Remarquez toutefois qu’il n’est pas midi . . . Puis nous comptions peu sur vous . . .

— Je tenais trop à me . . . justifier, interrompit Martial, pour n’être pas exact.

Maurice haussa dédaigneusement les épaules.

— Il ne s’agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d’un ton rude jusqu’à la grossièreté, mais de se battre.

Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla pas.

— Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur ici présent ne vous a rien dit.

— Jean m’a tout raconté . . .

— Eh bien, alors? . . .

Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.

— Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, si mon mépris a diminué . . . Vous me devez une rencontre, monsieur, depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur . . . Vous m’avez dit ce jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face . . . Quelle insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre? . . .

Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en garde:

— Vous l’aurez voulu, dit-il d’une voix stridente . . . Le souvenir de Marie-Anne ne peut plus vous sauver . . .

Mais les fers étaient à peine croisés, qu’un cri de Jean et du caporal Bavois arrêta le combat.

— Les soldats! . . . crièrent-ils, fuyons! . . .

Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes leurs forces.

— Ah! je l’avais bien dit! . . . s’écria Maurice, le lâche est venu, mais il avait prévenu les gendarmes! . . .

Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança les tronçons à la face de Martial en disant:

— Voilà ton salaire, misérable! . . .

— Misérable! . . . répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître! . . . infâme! . . .

Et ils s’enfuirent laissant Martial foudroyé . . .

Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au sous-officier qui les commandait, et d’une voix brève:

— Me reconnaissez-vous? . . .

— Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.

— Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient! . . .

Le sergent hésita d’abord, puis d’un ton décidé:

— Je ne puis vous obéir, monsieur, j’ai ma consigne.

Et s’adressant à ses hommes:

— Allons, vous autres, haut le pied!

Il allait donner l’exemple, Martial le retint par le bras.

— Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous envoie . . .

— Qui? . . . le colonel, parbleu! d’après les ordres que le grand prévôt, M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval . . . Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du jour . . . Mais lâchez-moi, sacré tonnerre! . . . vous allez me faire manquer mon expédition . . .

Il s’échappa, et Martial, plus trébuchant qu’un homme ivre, descendit la lande et alla reprendre son cheval.

Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse . . . Il revint à Montaignac, et passa le reste de l’après-midi enfermé dans sa chambre.

Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres . . .

L’une à son père, l’autre à sa jeune femme.

XXXIX

Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, l’idée qu’il s’en faisait restait encore au-dessous de la réalité.

La foudre tombant au milieu de la galerie, n’eût pas impressionné les hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de Maurice d’Escorval.

Un frisson courut par l’assemblée, quand Martial, effrayant de colère, lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de Courtomieu.

Et quand le marquis s’affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri d’effroi . . .

Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés.

Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme.

Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise essaya de sauver la situation . . .

Le poignet meurtri de l’étreinte brutale de Martial, le coeur tout gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut contraindre ses lèvres à sourire.

— C’est vraiment donner trop d’importance à un petit malentendu qui s’expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les plus rapprochées d’elle.

Et aussitôt, s’avançant jusqu’au milieu de la galerie, elle fit signe à l’orchestre de commencer une contre-danse.

Mais aux premières mesures de l’orchestre, éclatant soudainement, tous les invités, d’un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte.

On eût dit que le feu venait de prendre au château . . . On ne se retirait pas, on fuyait . . .

Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse étaient excédés d’empressements serviles et de plates adulations . . .

En ce moment, ils n’eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.

C’est que l’instant d’avant on les croyait tout-puissants . . . Ils venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la conspiration . . . On les savait bien en cour et amis du roi . . . On leur supposait sur l’esprit des ministres une influence qui devait tourner au profit de leurs amis . . .

Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être . . .

Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces . . .

Héroïque jusqu’au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute, d’incroyables efforts.

Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus flatteuses paroles, s’épuisant en arguments pour rassurer ces déserteurs.

Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux danseurs, elle s’adressait aux jeunes filles . . .

Efforts vains! . . . sacrifices inutiles! . . . Beaucoup de femmes, sans doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de Blanche de Courtomieu . . .

Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, le matin, il ne resta plus qu’un vieux gentilhomme, lequel, prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s’écouler la foule.

Il s’inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres . . .

Mme Blanche était seule! . . . Elle n’avait plus besoin de se contraindre . . . Il n’y avait plus là de témoins pour épier ses horribles souffrances et en jouir . . .

D’un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de fleurs d’oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula aux pieds . . .

Un valet de pied traversant la galerie, elle l’arrêta.

— Eteignez partout! . . . lui dit-elle comme si elle eût été chez son père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse.

On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle courut au petit salon où avait eu lieu la scène . . .

Des domestiques s’empressaient autour du marquis de Courtomieu qui gisait sur une causeuse.

On avait, quand il s’était affaissé, prononcé le terrible mot d’apoplexie.

Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules.

— Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu’il ne lui donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il.

C’est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami.

Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c’était à Martial ou au marquis de Courtomieu qu’il devait en vouloir le plus . . .

Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser l’échafaudage de sa fortune politique.

Mais, d’un autre côté, le marquis de Courtomieu n’était-il pas cause qu’on accusait un Sairmeuse d’une trahison dont l’idée seule soulevait le coeur de dégoût? . . .

Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra.

Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d’une voix sourde:

— Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations . . . Ah! . . . si j’étais un homme! . . . Tous vos hôtes se sont enfuis, monsieur, tous! . . .

Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:

— Eh bien, s’écria-t-il, qu’ils aillent au diable! . . .

C’est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, rompant ainsi violemment avec lui, il n’en était pas un seul que le duc de Sairmeuse regrettât.

Il savait bien qu’il n’avait pas un ami, lui dont l’étonnant orgueil ne reconnaissait pas un égal.

Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus . . . bien! Ils s’enfuyaient . . . bon voyage!

Si le duc enrageait de cette désertion, c’est qu’elle lui présageait avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée.

Cependant, il essaya de se mentir à lui-même.

— Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants et humbles! Fiez-vous à moi! . . . Mais où donc peut être Martial?

Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas.

— Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le duc.

— Je le crois . . .

— Il ne saurait tarder à rentrer . . .

— Qui sait! . . .

M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le marbre.

— Jarnibieu! . . . s’écria-t-il, ce serait combler la mesure . . .

La jeune mariée dut croire que le duc s’inquiétait et s’irritait pour elle . . . Mais elle se trompait. Il ne songeait qu’aux calculs de son ambition déçue.

Quoi qu’il en dit, il s’avouait, à part soi, la supériorité de son fils; il avait confiance en son génie d’intrigue, et avant de rien résoudre, il voulait le consulter.

— C’est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c’est à lui de le réparer! . . . Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s’il le veut! . . .

Et tout haut il reprit:

— Il faut retrouver Martial, il faut . . .

D’un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche l’interrompit:

— Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver . . . mon mari.

Le duc avait eu une pensée pareille, il n’osa l’avouer.

— Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il.

— Je sais ce que je sais! . . .

— Non! . . . et la preuve c’est que Martial va reparaître . . . S’il est sorti, il ne peut être loin . . . On va le chercher, je le chercherai moi-même . . .

Il s’éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la jeune femme s’approcha de son père qui ne semblait point reprendre connaissance.

Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux:

— Mon père! . . . appela-t-elle: mon père!

Cette voix, qui tant de fois l’avait fait trembler, agit sur M. de Courtomieu plus efficacement que l’eau de Cologne des domestiques. Il entr’ouvrit languissamment un oeil, qu’il referma aussitôt, mais non si vite que sa fille ne s’en aperçût:

— J’ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous! . . .

Il n’osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges.

— Ah! . . . que je souffre! . . . geignait-il, que je souffre!

Sa fille l’écrasa d’un regard méprisant, et d’un ton d’ironie amère:

— Pensez-vous que je suis aux anges? . . . prononça-t-elle.

— Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux . . .

Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.

— Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.

Ils se retirèrent, et après qu’elle eût poussé le verrou de la porte:

— Parlons de Martial . . . commença-t-elle.

A ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent.

— Ah! le misérable! . . . s’écria-t-il.

— Martial est mon mari, mon père.

— Quoi! . . . après ce qu’il a fait, vous osez le défendre! . . .

— Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu’on me le tue.

Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n’eût pas désespéré M. de Courtomieu.

— Vous l’avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la Rèche . . . Je le connais, il a été insulté, il s’y rendra . . . Y rencontrera-t-il un adversaire loyal? . . . Non. Il y trouvera des assassins . . . Vous pouvez l’empêcher d’être assassiné.

— Moi, mou Dieu! . . . et comment?

— En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours de Martial . . .

Le marquis hocha gravement la tête:

— Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable . . .

— De tout! . . . oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends tout sur moi?

Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu essaya vainement de la pénétrer.

— Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle . . .

Moins émue, elle eût vu l’ombre d’une pensée mauvaise voiler les yeux de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c’était se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, lui qui se souciait si peu de l’honneur des autres.

— Soit! . . . fit-il. Tu l’exiges, je vais écrire . . .

Sa fille lui apporta vivement de l’encre et des plumes, et tant bien que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le colonel de la légion de Montaignac.

Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui commanda de monter à cheval, et c’est seulement quand elle l’eût vu partir au galop qu’elle gagna les appartements qui avaient été préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse des lunes de miel.

Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères . . .

Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et courut s’enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où l’époux seul manquait . . .

Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage les flatteries excessives dont elle avait été l’objet quand elle était l’élève des Dames du Sacré-Coeur.

Alors, on s’étudiait à lui persuader qu’en raison de tous ses avantages de naissance, de fortune, d’esprit et de beauté, elle devait être plus heureuse que les autres . . .

Et c’était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce malheur arrivait, incroyable, inouï, d’être abandonnée la première nuit de ses noces . . .

Car elle était abandonnée, elle n’en doutait pas . . . Elle était sûre que son mari ne rentrerait pas, elle ne l’attendait pas . . .

Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques; mais elle savait bien que c’était peine perdue, qu’ils ne rencontreraient pas Martial . . .

Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement . . . Mme Blanche ne pouvait l’imaginer ailleurs . . .

Et à cette pensée atroce, qui l’obsédait, elle sentait la folie envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la vengeance qu’on demande au fer ou au poison . . .

Martial, à Montaignac, avait fini par s’endormir . . .

Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les jardins de Sairmeuse . . . Elle n’était plus, véritablement, que l’ombre d’elle-même; cette nuit d’indicibles tortures avait pesé sur sa tête plus que toutes les années qu’elle avait vécues . . .

Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d’ouvrir au duc de Sairmeuse et même à son père . . .

Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des nouvelles . . .

Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père et à sa femme.

Pendant plus d’une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur . . .

Enfin elle rompit le cachet et lut:

«Madame la marquise,

«Entre vous et moi, tout est fini, et il n’est pas de rapprochement possible . . .

«De ce moment, reprenez votre liberté . . . Je vous estime assez pour espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis vous enlever.

«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable au scandale d’un procès.

«Quand mes hommes d’affaires règleront vos intérets, souvenez-vous que j’ai trois cent mille livres de rentes . . .

«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»

Mme Blanche chancela sous le coup terrible . . . c’en était fait, elle était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais elle se roidit, et d’une voix stridente:

— Oh! cette Marie-Anne! s’écria-t-elle, cette créature! je la tuerai! . . .

XL

Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer l’étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.

Lui non plus, il ne s’était pas couché.

Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la grande galerie du château, et il l’arpentait d’un pied furieux.

Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils . . .

Elle était brève . . .

Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait même pas la rupture qu’il venait de signifier à sa femme.

«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et cependant, nous voir est de la dernière importance.

«Vous approuverez, je l’espère, mes déterminations, quand je vous aurai exposé les raisons qui les ont dictées.

«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»

S’il n’eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de Sairmeuse eût fait atteler à l’instant même, et se fût mis en route.

Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la femme de son fils, en définitive.

S’il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir . . .

Il l’essaya en vain . . . Mme Blanche s’était enfermée et refusait d’ouvrir; le marquis s’était mis au lit, avait envoyé chercher un médecin qui l’avait saigné, et il se déclarait à la mort.

Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d’incertitudes, vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.

— Attendons, se disait-il, demain à l’issue du déjeuner, je saurai bien trouver un prétexte pour m’esquiver quelques heures sans dire que je vais rejoindre Martial . . .

Il n’eut pas cette peine . . .

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de s’habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille l’attendaient au salon.

Surpris, il se hâta de descendre.

Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un fauteuil, se dressa tout d’une pièce, s’appuyant sur l’épaule de tante Médie . . .

Et Mme Blanche s’avança d’un pas raide, pâle et défaite, autant que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.

— Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons vous faire nos adieux.

— Comment, vous partez, vous ne voulez pas . . .

D’un geste doux la jeune femme l’interrompit, et tirant de son corsage la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:

— Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.

D’un seul coup d’oeil il lut, et son saisissement fut tel qu’il ne trouva même pas un juron.

— Incompréhensible! . . . balbutia-t-il; inimaginable! . . .

— Inimaginable, en effet! . . . répéta la jeune femme d’un ton triste, mais sans amertume . . . Je suis mariée d’hier et me voici abandonnée . . . Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain . . . Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d’avoir brisé ma vie, d’avoir fait de moi la plus misérable des créatures . . . Je lui pardonne aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune . . . Je souhaite qu’il soit heureux. Allons . . . Adieu, monsieur le duc, nous ne nous reverrons plus . . . Adieu! . . .

Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer . . . M. de Sairmeuse, qui s’était un peu remis, n’eut que le temps de se jeter devant la porte.

— Vous ne partirez pas ainsi! . . . s’écria-t-il, je ne le souffrirai pas . . . Attendez au moins que j’aie vu Martial, il n’est peut-être pas coupable autant que vous le croyez . . .

— Oh! assez! . . . interrompit le marquis, assez! . . .

Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d’une voix affaiblie:

— A quoi bon des explications! . . . poursuivit-il. Hélas! . . . il est de ces outrages qui ne se réparent pas . . . Puisse votre conscience vous pardonner comme je vous pardonne moi-même . . . Adieu! . . .

Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.

C’est d’un air absolument ahuri qu’il regarda s’éloigner le marquis et sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s’écria:

— Cafard! . . . me croit-il sa dupe! . . .

Dupe! . . . M. de Sairmeuse l’était si peu que sa seconde pensée fut celle-ci:

— Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu’il nous pardonne . . . c’est donc qu’il nous réserve quelque coup de jarnac! . . .

Cette conviction l’emplit d’inquiétude. En vérité il ne se sentait pas de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.

— Mais Martial lui damera le pion . . . s’écria-t-il . . . Oui, il faut voir Martial! . . .

Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il aida à atteler la voiture qu’il avait commandée, et que, prenant le fouet, il voulut conduire lui-même.

Tout en poussant furieusement ses chevaux il s’efforçait de réfléchir, mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, il n’y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son sang ravivait sa colère.

Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.

— J’imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s’écria-t-il dès le seuil. C’est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez présenter . . .

Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps de se préparer.

— Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d’esprit, répondit-il . . . Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d’Escorval m’avait loyalement assigné? . . .

— Marquis! . . .

— Bien! . . . c’est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu? . . .

Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole jurée et une admirable bravoure.

Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice . . . Il jugeait ignoble ce fait d’envoyer des soldats saisir un ennemi loyal et confiant.

— C’est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie de déshonorer le nom de Sairmeuse . . . Pour qu’on me croie, quand je l’affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille . . . j’ai rompu. Je ne le regrette pas, puisque je ne l’avais vraiment épousée que par condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu’il faut se marier et que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me sont rien . . .

Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.

— C’est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n’en avez pas moins perdu la fortune politique de notre maison.

Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:

— Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et vous devez bénir l’occasion qui vous est offerte de dégager votre responsabilité. Avec un peu d’adresse, vous pouvez rejeter tout l’odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder pour vous que le prestige du service rendu . . .

Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.

— Jarnibieu! . . . marquis, s’écria-t-il, savez-vous que c’est une idée cela! . . . Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le Courtomieu? . . .

Martial était devenu pensif.

— Ce n’est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille . . . ma femme.

XLI

Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s’y propage et vole de bouche en bouche. Parfois, c’est à confondre l’esprit.

Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot.

Il n’y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le caporal Bavois s’étaient éloignés en promettant de repasser la frontière cette nuit même.

Après mûres réflexions, l’abbé Midon avait décidé qu’on ne dirait rien à M. d’Escorval de la brusque apparition du son fils et qu’on lui dissimulerait même la présence de Marie-Anne.

Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait décider quelque complication mortelle.

Vers les dix heures, le baron s’étant assoupi, l’abbé Midon et Mme d’Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour causer librement avec Marie-Anne, quand l’aîné des fils Poignot parut la figure bouleversée.

Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son père les étranges événements de la soirée.

— C’est inconcevable! . . . murmurait l’abbé Midon abasourdi.

Pas si inconcevable, le prêtre l’eût bien compris, si l’idée lui fût venue d’observer Marie-Anne.

Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et autant que possible s’écartait du cercle de la lumière.

C’est qu’il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le soir où il lui avait offert son nom en même temps qu’il lui avouait son aversion pour sa fiancée.

Ce qui s’était passé dans l’âme de Martial, il lui semblait qu’elle le devinait.

Mais l’abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses sourcils trahissait l’effort de sa pensée.

Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que jamais.

— Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, après ce que je venais de lui dire; l’ennemi le plus cruel du baron d’Escorval n’agirait pas autrement que son fils . . . Enfin, attendons à demain avant de rien décider.

Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, put donner les détails les plus circonstanciés.

Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.

Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et furieux.

Le sous-officier disait que l’expédition avait manqué par la faute de Martial qui l’avait retenu une minute . . .

Ce même jour, le père Poignot vint conter à l’abbé Midon que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés . . . C’était le bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec sa fille, et le duc était parti pour Montaignac . . .

Cette dernière nouvelle devait rassurer l’abbé Midou; mais ses transes avaient été trop poignantes pour échapper au baron d’Escorval.

— Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il.

— Rien, monsieur le baron, rien absolument.

— Aucun péril nouveau ne nous menace?

— Aucun, je vous jure.

L’assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas convaincre M. d’Escorval.

— Oh! . . . ne jurez pas, curé . . . Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma femme, certainement, venait de pleurer . . . pourquoi? . . .

D’ordinaire, quand l’abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce qui était vrai d’ailleurs, que s’agiter et parler, c’était retarder sa guérison . . .

Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista.

— Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma tranquillité . . . Avouez-le, vous tremblez qu’on ne découvre ma retraite . . . Cette crainte me torture aussi . . . Eh bien! . . . jurez-moi que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la paix . . .

— Je ne puis jurer cela! murmura l’abbé en pâlissant.

Le regard de M. d’Escorval se voila:

— Et pourquoi donc? insista-t-il . . . Si j’étais repris, qu’arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir debout, on me fusillerait . . . Serait-ce donc un crime que de m’épargner l’horreur du supplice . . . Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, n’est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service . . . Voulez-vous que je vous maudisse de m’avoir sauvé la vie . . .

L’abbé ne répondit pas, mais son oeil, volontairement ou non, s’arrêta avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la table.

Voulait-il donc dire:

— Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison . . .

M. d’Escorval le comprit ainsi, car c’est avec l’accent de la reconnaissance qu’il murmura:

— Merci! . . .

Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu’il aurait du poison sous la main s’il était découvert, le baron respirait librement.

De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s’améliora visiblement et d’une façon soutenue.

— Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il avec une gaieté qui certes n’était pas feinte, je puis attendre paisiblement mon rétablissement.

De son côté, l’abbé Midon reprenait confiance. Les jours s’écoulaient et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas.

Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l’imprudence affreuse de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ d’une indulgence universelle.

On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d’oublier et de faire oublier, s’il était possible, la conspiration de Lacheneur et les abominables représailles dont elle avait été le prétexte.

Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité.

On sut d’abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal Bavois avaient réussi à gagner le Piémont.

De Jean Lacheneur, il n’en était pas question, on supposait qu’il n’avait pas quitté le pays, mais on n’avait aucune raison de craindre pour lui, puisqu’il n’était porté sur aucune des listes de poursuites . . .

Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, qu’il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas son chevet.

Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu’il était de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et qu’il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise de leur peine.

Douter n’était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait le surlendemain toutes ces circonstances.

L’abbé Midon n’en revenait pas.

— Voilà qui prouve bien l’inanité des prévisions humaines, disait-il à Mme d’Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.

C’est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l’abbé Midon l’attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et du duc de Sairmeuse.

Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des apparences.

Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient:

— Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et s’il s’est montré implacable c’est qu’il était conseillé par l’odieux marquis de Courtomieu.

Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité.

Il lui semblait qu’elle reconnaissait le génie de Martial, cet esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de l’impossible.

Un secret pressentiment lui disait que c’était lui qui, secouant son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les événements et usait et abusait de son ascendant sur l’esprit du duc de Sairmeuse.

— Et c’est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans d’elle-même, c’est pour toi que Martial agit ainsi! . . . Qu’importent à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu’il ne connaît pas! . . . S’il les protège c’est pour avoir le droit de te protéger, toi et ceux que tu aimes! . . . s’il a fait remettre les prisonniers en liberté, n’est-ce pas qu’il se propose de faire réformer le jugement injuste qui a condamné à mort le baron d’Escorval innocent! . . .

Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu’elle songeait à cela.

Et dans le fait, n’était-ce pas de l’héroïsme de la part d’un homme dont elle avait repoussé les offres éblouissantes! . . .

Pouvait-elle méconnaître tout ce qu’il y avait de réelle grandeur dans la façon dont Martial, plutôt que d’être soupçonné d’une lâcheté, avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du duc de Sairmeuse! . . .

Et cependant jamais l’idée de cette grande passion d’un homme vraiment supérieur ne fit battre son coeur plus vite. Jamais elle n’en éprouva un mouvement d’orgueil . . .

Hélas! . . . Rien n’était plus capable de la toucher; rien ne pouvait plus la distraire de la noire tristesse qui l’envahissait.

Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n’était plus que l’ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur son passage, recueillait tant de murmures d’admiration . . .

Elle maigrissait et dépérissait à vue d’oeil, pour ainsi dire, ses joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses grands yeux noirs.

Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.

Les gens de la ferme — et Dieu sait cependant si les campagnards sont durs! — ne pouvaient se défendre d’émotion en la regardant, et ils la plaignaient.

— Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu’elle mange ne lui profite guère! . . . il est vrai qu’elle ne mange, autant dire, rien.

— Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n’a pas de chance . . . Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à la charité . . . Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu’est devenu son frère . . . On se ferait du chagrin à moins.

A maintes reprises, l’abbé Midon, inquiet, l’avait questionnée.

— Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, qu’avez-vous? . . .

— Je ne souffre pas, monsieur le curé.

— Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que craignez-vous?

Elle secouait tristement la tête et répondait:

— Je n’ai rien à confier! . . .

Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et d’angoisses.

Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n’avait rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano.

Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.

Déjà elle n’y parvenait qu’au prix de tortures de tous les instants, et qu’en risquant sa vie et celle de son enfant.

Et encore réussissait-elle véritablement?

Deux ou trois fois, l’abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si perspicace, qu’elle en avait perdu contenance. Etait-il sûr qu’il ne doutât de rien?

Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre qu’elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle! . . . Sa réputation seule la mettait à l’abri de tout soupçon. . . . Et nature droite et loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s’indignait de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.

— La honte, pensait-elle, n’en sera que plus grande quand tout se découvrira! . . .

Ses angoisses étaient affreuses. Que faire? . . . Avouer! Elle l’eût osé les premiers jours; maintenant, elle ne s’en sentait pas le courage.

Fuir? . . . mais où aller? . . . Quel prétexte donner ensuite? . . . Ne perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l’espoir seul la soutenait!

Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, qui lui sembla le salut.

L’argent manquait à la ferme . . . Les proscrits ne pouvaient rien tirer du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de ressources . . .

L’abbé Midon se demandait comment sortir d’embarras, quand Marie-Anne lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l’argent caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre.

— Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m’y introduire, prendre l’argent et l’apporter ici . . . Il est bien à moi, n’est-ce pas?

Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche impossible.

— Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait? . . . arrêtée. On vous interrogerait . . . quelles explications plausibles donner? Sans compter que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce serait donner l’idée qu’un vol a été commis, c’est-à-dire éveiller l’attention.

— Que faire, alors!

— Agir au grand jour. Vous n’êtes nullement compromise, vous; reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre héritage, et installez-vous à la Borderie . . .

Marie-Anne frissonnait . . .

— Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi . . . toute seule! . . .

Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n’en tint compte.

— Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y rencontrerez avec le père Poignot . . .

L’espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:

— Et dans l’avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus utile encore . . . Dès qu’on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons et où il souffre véritablement du manque d’air et d’espace . . .

Il parlait si vite, que Marie-Anne n’avait pu seulement ouvrir la bouche. Comme il s’arrêtait, elle hasarda une objection:

— Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m’établir comme cela, tout à coup, dans les biens d’un homme qui n’était pas mon parent? . . .

Le prêtre ne voulut pas comprendre l’appréhension de Marie-Anne.

— Que voulez-vous qu’on pense, fit-il, que vous importe l’opinion? . . .

Et après une pause:

— Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d’ici où vous vivez enfermée est indispensable . . . ce vous sera un bienfait, de vous retrouver au grand air, libre, seule . . .

Le ton de l’abbé, l’expression de son visage, ses regards parurent si étranges à Marie-Anne, qu’elle devint plus blanche que la muraille contre laquelle elle s’appuya toute défaillante.

— Je ne m’étais pas trompée, se dit-elle, il sait! . . .

— D’ailleurs, insista l’abbé d’un ton péremptoire, il n’y a pas à hésiter.

La détermination prise, restait à en régler l’exécution avec assez d’habileté pour n’éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que le moins de prise possible.

Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait Marie-Anne jusqu’à la frontière où elle prendrait la diligence qui fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le village de Sairmeuse.

C’est avec le plus grand soin que l’abbé Midon avait dicté à Marie-Anne la version qu’elle donnerait de son séjour à l’étranger.

Toutes les réponses aux questions qu’on ne manquerait pas de lui adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde que le baron d’Escorval était caché dans les environs de Turin.

Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence qui relayait.

— La fille à M. Lacheneur est ici! . . .

Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, mit tout le village aux portes et aux fenêtres.

On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, remonter la grande rue suivie d’un garçon d’écurie qui portait une petite malle, et entrer à l’auberge du Boeuf couronné.

A la ville, l’indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. A la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l’objet.

Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte un rassemblement qui l’attendait bouche béante, les yeux largement écarquillés.

Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu’à la porte du notaire où elle alla frapper.

C’était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa fortune et la quantité d’actes qu’il faisait. Il avait la face plate et rougeaude, une façon de s’exprimer melliflue, une barbe bien taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux et gaillard.

Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va palper une succession liquide d’une cinquantaine de mille francs . . .

Mais jaloux d’étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à entendre que lui, homme d’expérience, il devinait que l’amour avait seul dicté le testament de Chanlouineau . . .

La résignation de Marie-Anne se révolta.

— Vous oubliez ce qui m’amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me dites rien de ce que j’ai à faire?

Le notaire, interdit du ton, s’arrêta.

— Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la commère! . . .

Et à haute voix:

— Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n’a pas d’audience aujourd’hui, il sera à notre disposition pour la levée des scellés.

Pauvre Chanlouineau! . . . le génie des nobles passions l’avait inspiré quand il avait pris ses dispositions dernières . . .

Un avoué retors n’eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se dressent comme des buissons d’épines autour des successions.

Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise eu possession de la Borderie.

Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule! . . . La nuit tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu’une des portes allait s’ouvrir, que cet homme qui l’avait tant aimée allait paraître, et qu’elle entendrait sa voix comme elle l’avait entendue pour la dernière fois, dans son cachot.

Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui l’avait habitée.

Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le tabernacle de sa passion.

Là, tout était magnifique, encore plus qu’il ne l’avait dit.

L’âpre paysan qui déjeunait d’une croûte frottée d’oignon avait dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné à son idole.

— Comme il m’aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont l’idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m’aimait!

Mais elle n’avait pas le droit de s’abandonner à ses sensations . . . Le père Poignot l’attendait sans doute au rendez-vous.

Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme annoncée par Chanlouineau . . . les approches de la mort ne lui avaient pas fait oublier son compte . . .

Le lendemain, à son réveil, l’abbé Midon eut de l’argent . . .

Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d’épreuves et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.

Fidèle aux recommandations de l’abbé, elle vivait seule, mais par ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des environs . . . Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part de l’abbé, de quelque commission qu’il ne pouvait taire.

Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des nouvelles de Maurice . . . Qu’était-il devenu? . . . Comment ne donnait-il pas signe de vie? . . . Que n’eût-elle pas donné pour un conseil de lui . . .

C’est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, des secours, des soins . . . et elle ne savait à qui se confier.

En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait été un des témoins de son mariage à Vigano.

— Celui-là me sauverait, s’écria-t-elle, s’il savait, s’il était prévenu! . . .

Elle n’avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa lettre à Vigano.

— Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour le jeune commissionnaire.

Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C’était bien cet ami inconnu qui venait à son secours . . .

Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie . . .

Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand manteau, un enfant — un garçon — dont il avait juré les larmes aux yeux de prendre soin comme de son enfant à lui . . .

Marie-Anne avait repris son train de vie . . .

Personne, dans le pays, n’eut seulement un soupçon.

XLII

Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l’énergie de sa volonté.

La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de pardon.

Ah! si elle n’eût écouté que les inspirations de ses ressentiments! . . .

Mais son indomptable vanité l’enflammait de l’héroïsme du gladiateur mourant dans l’arène, le sourire aux lèvres . . .

Tombant, elle prétendait tomber avec grâce.

— Nul ne me verra pleurer, personne ne m’entendra me plaindre, disait-elle à son père, plus abattu qu’elle, sachez m’imiter.

Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de Courtomieu.

Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques ébahis, qui semblaient attendre l’explication de cette catastrophe inouïe.

— On m’appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d’un ton impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé.

Une femme de chambre l’oublia le soir même et prononça le mot défendu: «Madame . . . » La pauvre fille fut chassée sur l’heure, sans miséricorde, malgré ses protestations et ses larmes.

Tous les gens du château étaient indignés.

— Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu’elle est mariée et que son mari l’a plantée là! . . .

Hélas! elle eût voulu l’oublier elle-même.

Elle eût voulu anéantir jusqu’au souvenir de cette fatale journée du 17 avril, qui l’avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever et le coucher du soleil.

Veuve! . . . ne l’était-elle pas, par le fait? . . .

Seulement ce n’était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c’était, pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide créature, une fille perdue d’honneur, Marie-Anne enfin.

Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, elle ne s’appartenait plus.

Elle appartenait à l’homme dont elle portait le nom comme une livrée de servitude, qui ne voulait pas d’elle, qui la fuyait . . .

Elle n’avait pas vingt ans et c’en était fait de sa jeunesse, de sa vie, de ses espérances, de ses rêves même.

Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée . . . pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au grand jour ses amours adultères.

Alors elle connut l’horreur de l’isolement. Pas une âme à qui se confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre! . . .

Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables au Sacré-Coeur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour elle . . .

Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une brave et digne personne, certes, mais dont l’intelligence avait fléchi sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient aussi abondantes pour la perte d’un chat que pour la mort d’un parent.

Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu’elle renfermerait en son coeur le secret de ses désespoirs.

Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se contraindre à paraître gaie et insouciante.

Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand’messe au village de Sairmeuse, elle comprit l’inanité de ses efforts.

On ne la regardait pas d’un air surpris ni haineux, mais on tournait la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans l’esprit comme des pointes de fer rouge.

On se moquait . . . Elle était ridicule! . . . Ce fut le comble.

— Oh! . . . Il faudra qu’on me paye tout cela, répétait-elle.

Mais Mme Blanche n’avait pas attendu cette suprême injure pour songer à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder.

Pour la première fois, le père et la fille avaient été d’accord.

— Le duc de Sairmeuse saura ce qu’il en coûte, disait M. de Courtomieu, de prêter les mains à l’évasion d’un condamné et d’insulter ensuite un homme comme moi! . . . Fortune politique, position, faveur, tout y passera! . . . Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes pieds! . . . Tu verras . . . tu verras! . . .

Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son ancien allié.

Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc de Sairmeuse, habilement endoctriné . . .

Que raconta le duc à Paris? . . . Que dit-il au roi qui daigna le recevoir? . . .

Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta Lacheneur comme un fou et les paysans qui l’avaient suivi comme des niais inoffensifs.

Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac . . . Il avait servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des exemples . . .

Il déplora, quant à lui, d’avoir été trompé par ce coupable ambitieux, rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire oublier ces tristes représailles . . .

Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand prévôt.

Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu.

Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages successifs, qui avait servi d’un même visage obséquieux tous les maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué ainsi! . . .

Car il était joué, il n’en pouvait douter, il était sacrifié, perdu . . .

— Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a manoeuvré si vivement, et avec tant d’adresse, répétait-il . . . Quelqu’un l’a conseillé, mais qui? je ne vois personne . . .

Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop.

De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial.

— Ah! . . . je ne m’étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien l’homme supérieur que je rêvais . . . A son âge, jouer mon père, ce politique de tant d’expérience et d’astuce!

Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine.

Devinant Martial, elle pénétrait ses projets.

Elle comprenait que s’il était sorti de son insouciance hautaine et railleuse, ce n’était pas pour la mesquine satisfaction d’abattre le marquis de Courtomieu.

— C’est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de rage. C’est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature . . . Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu’elle vivra, j’espérerais en vain . . . Mais patience . . .

Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l’occasion mais ne pas violenter . . .

Comment elle se vengerait, elle l’ignorait, mais elle savait qu’elle se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui serait, croyait-elle, l’instrument docile de ses desseins, et capable de tout pour de l’argent: Chupin.

Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche? . . .

Ce fut le résultat d’une de ces simples combinaisons des événements que les imbéciles admirent sous le nom de hasard.

Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de pierres quand il s’aventurait par les rues, suant de peur quand il songeait aux terribles menaces de Balstain, l’aubergiste piémontais, Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château de Sairmeuse.

Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur qui l’avait employé, qui l’avait convié au crime, qui avait profité de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et protection.

Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la contagion. Il n’y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans les greniers à foin.

Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, s’estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine sécurité.

Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d’oubli et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d’un tel homme, si compromettant et chargé de l’exécration de tout le pays.

Il ordonna de congédier Chupin.

Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis les domestiques.

Il déclara d’un ton farouche qu’il ne sortirait de Sairmeuse que de force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc.

Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque hésiter.

Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d’un homme qui passait pour le plus rancunier et le plus dangereux qu’il y eût à dix lieues à la ronde.

La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent.

Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu’il ne voulait plus, sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la brutalité de l’expulsion par l’offre d’une petite somme.

Mais Chupin, d’un air sombre, refusa l’argent. Il alla prendre ses quelques hardes et s’éloigna en montrant le poing au château, jurant que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la brune, il lui ferait passer le goût du pain.

Il est sûr qu’il tint ce propos, plusieurs domestiques l’entendirent.

Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où habitaient toujours sa femme et ses deux fils.

Il n’en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne passion pour la chasse, qui survivait à tout.

Seulement, il ne perdait plus son temps à s’entourer de précautions comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux.

Sûr de l’impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés.

Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d’une demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le vin, loin de lui procurer l’oubli qu’il cherchait, ne fit que donner une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel cauchemar.

Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, des blasphèmes et des cris aigus de femme.

C’est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et ses deux fils le battaient pour lui arracher de l’argent.

Car il n’avait rien donné aux siens du prix de la trahison. Qu’avait-il fait des vingt mille francs qu’il avait reçus en bel or? On ne savait. Ses fils supposaient bien qu’il les avait enterrés quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, l’ivrogne, plus rusé qu’eux, savait garder le secret de sa cachette. A grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis.

On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un juste châtiment du ciel.

— Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les paysans.

Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut d’abord toute cette histoire.

Ne se sachant pas écouté par la fille de l’homme qui avait suscité et payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu’il savait à deux de ses aides, et, tout en parlant, il s’animait et rougissait d’indignation.

— Ah! . . . c’est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves gens! . . .

De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas.

Elle se recueillait, comprenant d’instinct une des lois immuables qui régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles transactions sociales.

Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un nouveau crime.

— Voilà bien l’homme qu’il te faudrait . . . murmurait à l’oreille de Mme Blanche la voix de la haine . . .

Certes! . . . Mais comment arriver jusqu’à lui? comment entrer en pourparlers?

Aller chez Chupin, c’était s’exposer à être aperçue entrant dans sa maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir seulement l’idée de courir un tel risque.

Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être impossible de l’y rencontrer . . . par hasard.

— Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l’affaire d’un peu de persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées.

Ce fut l’affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que tante Médie, l’inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les dents.

— Encore une nouvelle lubie! . . . gémissait la parente pauvre, rendue de fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle.

Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu’elle cherchait.

C’était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des étangs.

Chupin s’avançait au milieu d’une large allée de chasse, le doigt sur la détente de son fusil.

Il s’avançait à la manière des bêtes traquées, d’un pas muet et inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, l’oreille au guet, le regard défiant . . . Ce n’est pas qu’il craignit les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu’il sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son couteau ouvert à la main . . .

Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance.

— Père Chupin! . . . cria-t-elle.

Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s’arrêta, laissant glisser jusqu’à terre la crosse de son fusil, et il attendit.

Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement.

— Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi appeler ce vilain homme! . . .

— Je veux lui parler.

— Comment, toi, Blanche, tu oserais . . .

— Il le faut.

— Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas . . .

— Oh! . . . assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, assez, n’est-ce pas . . .

Et plus doucement:

— J’ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l’écart . . . Regarde bien de tous les côtés . . . Si tu apercevais quelqu’un, n’importe qui, tu m’appellerais . . . Allons, va, tante, fais cela pour moi.

La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche s’avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi immobile que les troncs d’arbres qui l’entouraient . . .

— Eh bien! . . . mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu’elle fut à quatre pas de lui, vous voici donc en chasse . . .

— Qu’est-ce que vous me voulez! . . . interrompit-il brusquement, car vous me voulez quelque chose, n’est-ce pas, vous avez besoin de moi? . . .

Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d’effroi et de dégoût; ce qui n’empêche que c’est du ton le plus résolu qu’elle dit:

— Eh bien! oui, j’ai un service à vous demander . . .

— Ah! ah! . . .

— Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et qui vous sera bien payé.

Elle disait cela d’un petit air détaché, comme si véritablement il ne se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son insouciance le vieux maraudeur n’en parut pas dupe.

— On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme moi, fit-il brutalement. Depuis que j’ai servi la bonne cause d’après mes moyens, selon qu’on le demandait sur les affiches, et au péril de ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me marchander des infamies . . . C’est vrai que les autres m’ont payé; mais tout l’or qu’ils m’ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et le leur couler brûlant dans le ventre! . . . Allez! . . . je sais ce qu’il en coûte aux petits d’écouter les paroles des gros! Passez votre chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les vous-même! . . .

Il remit son fusil sur l’épaule, et il allait s’éloigner, quand une inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l’esprit de Mme Blanche.

— C’est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, que je vous ai arrêté. J’imaginais que vous me serviriez volontiers, moi qui hais les Sairmeuse.

Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.

— Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse en ce moment . . . Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi; seulement . . .

— Eh bien?

— Avant un mois, vous serez réconciliés . . . Et qui payera les frais de la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile . . .

— Jamais.

Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé.

— Hum! . . . grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m’en reviendrait-il?

— Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l’argent, de la terre, une maison . . .

— Grand merci! . . . Je veux autre chose.

— Quoi? Faites vos conditions.

Chupin se recueillit un moment, puis d’un air grave:

— Voici la chose, répondit-il. J’ai des ennemis, un surtout . . . bref, je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand j’ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d’empoisonner mon vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent . . . Cette existence ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après l’affaire, et je suis à vous . . . Chez vous, je serai gardé, et j’oserai boire à ma soif et autrement que d’un oeil. Mais, entendons-nous, je ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse . . .

— Il sera fait ainsi que vous le désirez.

— Jurez-moi cela sur votre part de paradis.

— Je le jure!

Tel était l’accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut rassuré. Il se pencha vers elle, et d’une voix sourde:

— Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.

Ses petits yeux étincelaient d’une infernale audace, ses lèvres minces se serraient sur ses dents aiguës, il s’attendait à quelque proposition de meurtre, et il était prêt.

Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en frissonna.

— Véritablement, reprit-elle, ce que j’attends de vous n’est rien. Il ne s’agit que d’épier, de surveiller adroitement le marquis de Sairmeuse, Martial . . .

— Votre mari?

— Oui . . . mon mari. Je veux savoir ce qu’il devient, ce qu’il fait, où il va, quelles personnes il voit. Il me faut l’emploi de son temps, de tout son temps, minute par minute.

On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu’il tombait des nues.

— Quoi! . . . bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c’est tout ce que vous demandez?

— Pour l’instant, oui, mon plan n’est pas fait. Plus tard, selon ce que vous me rapporterez, j’agirai . . .

La jeune femme ne mentait qu’à demi.

Entre tous les projets de vengeance qui s’étaient présentés à son esprit, elle hésitait encore.

Ce qu’elle taisait, c’est qu’elle ne faisait épier Martial que pour arriver à Marie-Anne. Elle n’avait pas osé prononcer devant le traître le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, n’hésiterait-il pas à s’attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait.

— Une fois qu’il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent.

Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise.

— Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de temps . . .

— Je le comprends . . . Nous sommes aujourd’hui samedi, jeudi saurez-vous quelque chose? . . .

— Dans cinq jours? . . . Oui, probablement.

— En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m’y trouverez . . .

Un cri de tante Médie l’interrompit.

— Quelqu’un! . . . dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble, vite, sauvez-vous.

D’un bond, l’ancien braconnier franchit l’allée et disparut dans un taillis.

Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d’arriver près de tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande animation.

Rapidement elle s’avança.

— Ah! mada . . . c’est-à-dire mademoiselle, s’écria le domestique, voici plus de trois heures qu’on vous cherche partout . . . votre père, M. le marquis, mon Dieu! quel malheur! . . . on est allé quérir le médecin.

— Mon père est mort! . . .

— Non, mademoiselle, non, seulement . . . comment vous dire cela! . . . Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons de ses vignes, il était tout chose, n’est-ce pas, tout drôle . . . Eh bien! . . . quand il est revenu . . .

Du bout de l’index, tout en parlant, le domestique se touchait le front.

— Vous m’entendez bien, n’est-ce pas, quand il est rentré, la raison n’y était plus . . . partie . . . envolée! . . .

— Courons! . . . interrompit Mme Blanche.

Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s’élança dans la direction du château.

— M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu’elle aperçut sous le vestibule.

— Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l’a couché, il est un peu plus tranquille, maintenant.

Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis.

Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et deux domestiques guettaient ses mouvements.

Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues . . . Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées sur son front ajoutaient encore à l’effrayante expression de sa physionomie.

La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches mortes.

Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d’une voix tour à tour sourde ou éclatante.

Cependant, il reconnut sa fille.

— Te voilà, fit-il, je t’attendais.

Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu’elle ne fût certes, ni tendre, ni impressionnable.

— Mon père! . . . balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé?

Le marquis riait d’un rire strident:

— Ah! ah! . . . répondit-il, je l’ai rencontré, voilà! . . . Il fallait bien que cela finît ainsi! . . . Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je l’ai vu, le misérable! . . . Je le connais bien, peut-être, moi qui depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite . . . car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l’ai vu . . . C’était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait toujours sombre, à cause des grands arbres . . . Je revenais, lentement, pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s’est dressé devant moi, étendant les bras, pour me barrer le passage:

—«Allons! . . . m’a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était armé d’un fusil, il m’a couché en joue et il a fait feu . . .

Le marquis s’interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi de s’approcher de lui.

Durant plus d’une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment le bras:

— Revenez à vous, mon père! . . . dit-elle d’une voix rude, comprenez que vous êtes le jouet d’une hallucination! . . . Il est impossible que vous ayez vu . . . l’homme que vous dites.

Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le devinait que trop, mais elle n’osait, elle ne pouvait prononcer son nom.

Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:

— Ai-je donc rêvé! . . . Non, c’est bien Lacheneur qui m’est apparu. J’en suis sûr, et la preuve, c’est qu’il m’a rappelé une circonstance de notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi . . . C’était pendant la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j’étais poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune et il sauva ma tête . . . Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà pourquoi je l’ai revu. Je dois le rejoindre, il me l’a dit, je suis un homme mort! . . .

Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût pu croire que c’était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement les contours.

Muets d’horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés.

Tant d’infamie devait les confondre, incapables qu’ils étaient de soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l’ambition dans une âme de boue.

Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n’avait pardonné à Lacheneur de l’avoir sauvé? Cela était cependant! . . .

Seule, Mme Blanche conservait sa présence d’esprit au milieu de tous ces gens éperdus.

Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s’avancer, et à voix basse:

— Il est impossible qu’on ait tiré sur mon père, dit-elle.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s’en est fallu qu’on ne l’ait tué.

— Comment le savez-vous?

— En déshabillant M. le marquis, j’ai remarqué qu’il avait à la tête une éraflure qui saignait . . . J’ai aussitôt examiné sa casquette, et j’y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des chevrotines.

Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune femme.

— Ou aurait donc tenté d’assassiner mon père, murmura-t-elle, et la frayeur expliquerait cet accès de délire . . . Comment savoir qui a osé ce crime?

Le domestique hocha la tête:

— Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le connaît . . . Chupin . . .

— Non, ce ne peut être lui.

— Ah! j’en mettrais pourtant la main au feu! . . . Il n’y a que lui dans la commune capable de ce mauvais coup.

Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient l’innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n’eût avoué qu’elle l’avait rencontré à plus d’une lieue du théâtre du crime, qu’elle l’avait arrêté, qu’elle avait causé avec lui plus d’une demi-heure, enfin qu’elle le quittait à l’instant . . .

Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait.

Il découvrit — il dut presque employer la force — le visage de M. de Courtomieu, l’examina longtemps, les sourcils froncés; puis, brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu’il fallait vite et vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête.

Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l’escalier:

— Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.

Il eut un geste équivoque, et d’une voix hésitante:

— On se remet de cela, répondit-il.

Mais qu’importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou mourût! Elle devait suivre d’un oeil sec toutes les phases de cette maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.

Ce qui n’empêche que sa conduite fut citée.

Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, elle devait ramener l’opinion et s’improviser une réputation toute différente de l’ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en victime résignée lui souriait. L’occasion était admirable; elle la saisit.

Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s’éloigner une minute du chevet du malade. C’est à peine si la nuit elle consentait à dormir une couple d’heures, sur un fauteuil, dans la chambre même.

Mais pendant qu’elle restait là, jouant ce rôle de soeur de charité qu’elle s’était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à Montaignac? Epiait-il Martial, ainsi qu’il l’avait promis? . . . Comme le jour qu’elle lui avait fixé était lent à venir! . . .

Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s’échappa, et d’un pied fiévreux courut au rendez-vous.

Le vieux maraudeur l’attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait presque sa physionomie d’autrefois. Depuis cinq jours qu’il avait une préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se dégageait des brouillards de l’ivresse.

— Parlez! . . . lui dit Mme Blanche.

— Volontiers! Seulement, je n’ai rien à vous conter.

— Ah! . . . vous n’avez pas surveillé le marquis le Sairmeuse.

— Votre mari? . . . faites excuse, je l’ai suivi comme son ombre. Mais que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de Sairmeuse à Paris c’est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le patron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la matinée, il écrit des lettres. Dans l’après-midi, il reçoit tous ceux qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée . . .

Il s’arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. Quelle humiliation! . . . Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que le feu, détournant un peu la tête:

— Il est impossible qu’il n’ait pas une maîtresse! . . . dit-elle.

Chupin éclata de rire.

— Nous y voici donc! . . . fit-il avec une si outrageante familiarité que la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce scélérat de Lacheneur, n’est-ce pas, de cette coquine effrontée de Marie-Anne?

A l’accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l’inutilité de ses ménagements.

Elle ignorait encore que l’assassin exècre sa victime, uniquement parce qu’il l’a tuée.

— Oui, répondit-elle, c’est bien de Marie-Anne que j’entendais parler.

— Eh bien! . . . ni vu ni connu, il faut qu’elle ait filé, la gueuse, avec un autre de ses amants, Maurice d’Escorval.

— Vous vous trompez . . .

— Oh! . . . pas du tout! . . . De tous ces Lacheneur, il n’est resté ici que le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu’il est, de pillage et de vol . . . Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l’épaule. Il est effrayant à voir, maigre autant qu’un squelette, avec des yeux qui brillent comme des charbons . . . S’il me rencontrait jamais, celui-là, mon compte serait vite réglé . . .

Mme Blanche avait pâli . . . C’était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le marquis de Courtomieu . . . elle n’en doutait pas . . .

— Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le pays, à Montaignac probablement . . . Il me la faut, je la veux! Tâchez d’avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.

— Je chercherai, répondit Chupin.

Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en vain.

D’abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions qu’il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D’un autre côté, personne dans le pays n’eût consenti à lui donner le moindre renseignement.

— Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue.

Mais elle ne se rendait pas . . . La jalousie ne se rend jamais, même à l’évidence.

Mme Blanche s’était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, que Martial et elle s’aimaient, qu’ils cachaient leur bonheur aux environs, qu’ils la raillaient et la bravaient . . . Donc cela devait être, encore que tout lui démontrât le contraire . . .

Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.

— Bonne nouvelle! . . . lui cria-t-il dès qu’il l’aperçut, nous tenons enfin la coquine!

XLIII

C’était le surlendemain du jour où, sur l’ordre formel de l’abbé Midon, Marie-Anne était allée s’établir à la Borderie.

On ne s’entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.

— Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de rentes, faisaient les vieux d’un air grave, sans compter encore la maison . . .

— Une honnête fille n’aurait pas tant de chance que ça! murmuraient quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.

Jusqu’alors on n’était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la «bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence posthume?

Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.

Elle l’écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.

— Quelle audace! . . . répétait-elle d’une voix étranglée, quelle impudence! . . .

Le vieux maraudeur semblait de cet avis.

— Le fait est, grommela-t-il d’un air de dégoût, qu’elle eût pu attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s’en emparer.

Il branla la tête, et comme en à-parte:

— Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus riche qu’une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.

Si Chupin avait eu l’intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il dut être satisfait.

— Et c’est une telle femme qui m’a enlevé le coeur de Martial! . . . s’écria-t-elle. C’est pour cette misérable qu’il m’abandonne! . . . Quels philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes! . . .

L’indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu’elle oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.

— Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, père Chupin?

— Comme je suis sûr que vous êtes là.

— Qui vous a dit tout cela?

— Personne . . . on a des yeux. J’ai poussé hier jusqu’à la Borderie, et j’ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. Elle n’est seulement pas en deuil, la gueuse! . . .

C’est qu’en effet, jusqu’à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait été réduite à la robe que Mme d’Escorval lui avait prêtée le soir du soulèvement, pour qu’elle pût quitter ses habits d’homme.

Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses observations méchantes, elle l’interrompit d’un geste.

— Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?

— Pardienne!

— Où est-ce?

— Juste en face des moulins de l’Oiselle, de ce côté de la rivière, à une lieue et demie d’ici, à peu près . . .

— C’est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré quelquefois? . . .

— Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.

— Alors il faut me donner la topographie de l’habitation.

Les yeux de Chupin s’écarquillèrent prodigieusement.

— Vous dites? . . . interrogea-t-il, ne comprenant pas.

— Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.

— Ah! . . . comme cela, j’entends . . . Pour lors, elle est construite en plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n’est pas clos de murs, mais seulement entouré d’une petite haie vive. Tout autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui ombrage un cours d’eau.

Il s’arrêta tout à coup, et clignant de l’oeil.

— Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? demanda-t-il.

— Que vous importe! . . . Comment est l’intérieur?

— Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, une cuisine, une autre petite pièce noire . . .

— Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l’étage supérieur.

— C’est que . . . dame! . . . je n’y suis jamais monté.

— Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez visitées? . . .

— Comme celles de tous les paysans d’ici.

Personne, assurément, ne soupçonnait l’existence de cette chambre magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, destinait à Marie-Anne. Jamais il n’en avait parlé, même il avait pris les plus grandes précautions pour qu’on ne vît pas apporter les meubles.

— Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.

— Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique avec l’écurie. L’escalier qui mène au premier étage se trouve dans la pièce du milieu.

— Et Marie-Anne est seule à la Borderie? . . .

— Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère ne tardera pas à aller demeurer avec elle . . .

Au lieu de répondre, Mme Blanche s’absorba dans une sorte de rêverie si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s’en impatienta.

Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices méditant un mauvais coup:

— Eh bien! fit-il, que décidons-nous? . . .

La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à coup, dans l’engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des terribles instruments du chirurgien . . .

— Mon parti n’est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je verrai . . .

Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:

— Je ne veux pas m’aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne perdez plus Martial de vue . . . S’il va à la Borderie, et il ira, j’en dois être informée . . . S’il écrit, et il écrira, tâchez de vous procurer une de ses lettres . . . Désormais je veux vous voir tous les deux jours . . . Ne vous endormez pas! . . . Songez à gagner la bonne place que je vous réserve à Courtomieu . . . Allez! . . .

Il s’éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de dissimuler son désappointement et son mécontentement.

— Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout détruire, elle ne demandait qu’une occasion . . . L’occasion se présente, le coeur lui manque, elle recule . . . elle a peur! . . .

Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.

Le mouvement d’horreur qu’elle venait de laisser voir était une instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son inflexible volonté.

Ses réflexions n’étaient pas de nature à désarmer sa haine.

Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche s’entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.

Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu’à ce jour.

Or, pourquoi cette brusque apparition?

La vindicative jeune femme était prête à jurer que c’était une insulte et une bravade à son adresse.

— Et je me résignerais! . . . s’écria-t-elle. Ah! j’arracherais mon coeur s’il était capable d’une si indigne lâcheté.

La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l’attentat de Jean Lacheneur lui paraissait justifier d’avance les pires représailles.

Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l’arrêtait:

Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu’on en cite dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes et soudaines, comme il s’en rencontre dans les romans, et elle ne trouvait au service de ses rancunes qu’un crime vulgaire, absolument indigne d’elle.

— Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.

Et sa haine, alors, s’égarant en conceptions insensées, elle imaginait des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs . . .

Au surplus, elle était libre désormais de s’abandonner sans contrainte ni contrôle à toutes ses inspirations.

Il n’y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu.

Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier délire, l’anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la morne stupeur de l’idiotisme.

Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri.

Guéri! . . . Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait succombé.

Toute trace d’intelligence avait disparu de cette physionomie si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les transformations de l’hypocrisie la plus consommée.

Plus une étincelle dans l’oeil, où jadis pétillaient l’esprit et la ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante expression d’hébétement.

Et nul espoir de guérison.

Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux.

Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait employer la force pour lui arracher les plats.

Il est vrai qu’il engraissait. Maigre au point d’être diaphane, disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se bouffissaient de mauvaise graisse.

Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux environs, sans intentions, sans projet, sans but.

Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, mémoire, il avait tout perdu. L’instinct de la conservation même, le dernier qui meure en nous, l’abandonnait, il fallait le surveiller comme un enfant.

Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le coeur serré par un mystérieux effroi.

Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de représailles.

— Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur! . . . murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si sa balle eût porté. C’est une vengeance comme celle-là que je veux, il me la faut, elle m’est due, je l’aurai! . . .

Ses indécisions ne l’empêchaient pas de voir Chupin tous les deux ou trois jours comme elle se l’était promis, tantôt seule, le plus souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet.

Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu’il commençât à avoir plein le dos de ce métier d’espion.

— C’est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J’espérais que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa soeur; il y serait très-bien . . . pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D’un autre côté, je sais que mon scélérat d’aubergiste de là-bas a abandonné son auberge et qu’il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en train de choisir l’endroit de ma peau où il va planter son couteau . . . On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses chausses, et les promenades surtout ne valent rien . . .

Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c’est qu’après deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations autrefois, tout était fini entre eux.

C’était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir.

— Dites qu’ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.

— Fins! . . . et comment? . . . Depuis que j’épie M. Martial, il n’a pas dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D’un autre côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a déclaré qu’il n’avait pas porté une seule lettre à la Borderie . . .

Il est sûr que sans l’espoir d’une douce et sûre retraite à Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie . . .

Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans cesse renouvelées, dès le milieu du mois d’août, il avait presque entièrement cessé toute surveillance.

S’il venait encore aux rendez-vous, c’est qu’il avait pris la douce habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais.

Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l’emploi du temps de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la tête.

Mme Blanche s’en aperçut. C’était au commencement de septembre. Un jour, elle l’interrompit dès les premiers mots, et le regardant fixement:

— Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n’êtes qu’un imbécile . . . choississez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un quart d’heure au carrefour de la Croix-d’Arcy.

XLIV

C’était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était supérieure, comme son coeur, il connaissait la vie pour avoir aimé et souffert, et il devait à l’expérience deux vertus sublimes: l’indulgence et la charité.

A un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu’il resta caché à la Borderie, mit-il tout en oeuvre pour rassurer cette infortunée qui se confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte à ses propres yeux.

Réussit-il? Assurément il l’espéra.

Mais dès qu’il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en plus l’envahissait.

Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même se fussent réjouies.

N’avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui, d’ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais!

Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l’abbé Midon? Personne, elle en était convaincue, et c’était vrai.

Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n’était pas venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du docteur.

Donc Marie-Anne n’avait plus rien à craindre et elle avait tout à espérer.

Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme.

C’est qu’elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au murmure de la conscience qu’aux clameurs de l’opinion.

Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne l’avait pas émue. Ce qui la torturait, c’était ce qu’on ne savait pas: la vérité.

Cette amère pensée: j’ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un ver logé au coeur d’un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.

Et ce n’était pas tout!

L’instinct sublime de la maternité s’était éveillé en elle le soir du départ du médecin. Quand elle l’entendit s’éloigner, emportant son enfant, elle sentit au dedans d’elle-même comme un horrible déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait pas pour elle.

Ah! . . . sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé l’opinion et gardé son enfant! . . .

Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.

Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le maître, et la raison lui disait qu’elle devait conserver pour lui, non son honneur, hélas! . . . mais les apparences de l’honneur . . .

Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle pensait à son frère.

Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à paraître à la Borderie.

Rien qu’à le voir, son fusil double à l’épaule, maintenu par la bretelle, on s’expliquait les terreurs de Chupin.

Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au temps de sa prospérité, avait en sa misère l’expression farouche du désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où la haine flambait, furibonde, ardente, permanente . . .

Littéralement ses habits s’en allaient en lambeaux.

Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait pas; elle ne le remit qu’à la voix quand il dit:

— C’est moi, ma soeur! . . .

— Toi! . . . balbutia-t-elle, mon pauvre Jean! . . . toi!

Il s’examina de la tête aux pieds, et d’un air d’atroce raillerie:

— Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à la brune au coin d’un bois . . .

Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à travers cette moquerie de soi, deviner une menace.

— Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est la tienne! . . . Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt? . . . Heureusement te voici! . . . Nous ne nous quitterons plus, n’est-ce pas, tu ne m’abandonneras pas, j’ai tant besoin d’affection et de protection! . . . Tu vas demeurer avec moi . . .

— C’est impossible, Marie-Anne.

— Et pourquoi, mon Dieu!

Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti:

— Parce que, répondit-il, j’ai le droit de disposer de ma vie, mais non de la tienne . . . Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie aujourd’hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie, toi qui es ma seule, mon unique affection . . . Tes plus cruels ennemis ne t’ont jamais calomniée autant que moi . . .

Il s’arrêta, hésita une seconde et ajouta:

— J’ai été jusqu’à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison qui t’avait été donnée par Chanlouineau, parce que . . .

— Jean! . . . malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère! . . .

— Je l’ai dit. Il faut qu’on nous sache mortellement brouillés, pour que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou Maurice d’Escorval.

Marie-Anne était comme pétrifiée.

— Il est fou! . . . murmura-t-elle.

— En ai-je véritablement l’air? . . .

Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets de son frère qu’elle serrait à les briser:

— Que veux-tu faire? . . . répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire? . . .

— Rien! . . . laisse-moi, tu me fais mal.

— Jean! . . .

— Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant.

Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa l’esprit de Marie-Anne . . .

Elle recula, et avec un accent prophétique:

— Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère! . . . C’est attirer le malheur sur soi que d’empiéter sur la justice de Dieu!

Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la paume de la main la batterie de son fusil:

— Voici ma justice, à moi! . . . s’écria-t-il.

Accablée de douleur, Marie-Anne s’affaissa sur une chaise.

Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour s’était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l’avenir, l’honneur même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait coûté la vie à des innocents, et qui enfin l’avait conduit lui-même à l’échafaud.

— Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père.

Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il eut la force de refouler sa colère près d’éclater.

Il s’avança vers sa soeur, et froidement, d’un ton posé, qui ajoutait à l’effroyable violence de ses menaces:

— C’est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera faite. Ah! les coquins n’auraient pas tant d’audace, si tous les fils avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s’attaquer à un homme de bien, s’il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme, mais j’aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s’acharneront après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche sans redouter le poison . . . Et jusqu’à ce que nous ayons succombé tous, moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant pour s’y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la ruine, l’infamie, la misère! . . . »

Il s’interrompit, riant d’un rire nerveux, et plus lentement encore:

— Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à attendre de moi.

Il n’y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean Lacheneur.

Ce n’était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave, son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages froides qui durent la vie d’un homme.

Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses dents:

— Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce, se met aux racines d’un chêne l’arbre immense meurt . . .

Marie-Anne ne comprenait que trop l’inanité de ses larmes et de ses prières . . .

Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère s’éloigner ainsi.

Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix suppliante:

— Jean, dit-elle, je t’en conjure, renonce à tes projets impies . . . Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu médites! . . .

Il l’écrasa d’un regard plein de mépris pour ce qu’il jugeait une faiblesse indigne; mais, presqu’aussitôt, haussant les épaules:

— Laissons cela, fit-il, j’ai eu tort de te confier mes espérances . . . Ne me fais pas regretter d’être venu! . . .

Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste souper.

— Reste, lui disait-elle, qu’est-ce que cela peut te faire? . . . rien, n’est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c’est la dernière fois que nous nous voyous d’ici des années, accorde-moi quelques heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, j’ai tant souffert, j’ai tant de choses à te dire! Jean, mon frère aîné, ne m’aimes-tu donc plus! . . .

Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles prières; le coeur de Jean Lacheneur se gonflait d’attendrissement; ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses cils . . .

Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu’elle l’emportait, et battant des mains:

— Ah! . . . tu restes, s’écria-t-elle, tu restes, c’est dit! . . .

Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l’émotion qui le pénétrait, et d’une voix rauque:

— Impossible, répéta-t-il, impossible.

Puis, comme sa soeur s’attachait à lui, comme elle le retenait par ses vêtements, il l’attira entre ses bras et la serrant contre sa poitrine:

— Pauvre soeur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais tout ce qu’il m’en coûte de te refuser, de me séparer de toi . . . Mais il le faut. Déjà, en venant ici, j’ai commis une imprudence. C’est que tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul.

Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d’égarement, et comme elle se débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la porta jusqu’à une chaise et brusquement s’arracha à ses étreintes.

— Adieu! . . . cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé.

Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop tard.

Il avait ouvert la porte et s’était enfui.

— C’est fini, murmura l’infortunée, mon frère est perdu. Rien ne l’arrêtera plus maintenant.

Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait l’horreur de la réalité, étreignait son coeur jusqu’au spasme.

Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu’elle y serait misérablement brisée.

Le cercle fatal du malheur qui l’entourait allait se rétrécissant autour d’elle de jour en jour.

Mais d’autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments funèbres.

Un soir, pendant qu’elle dressait sa petite table dans la première pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au verrou, comme le bruissement d’une feuille de papier qu’on froisse.

Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.

Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir . . . personne!

Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta l’oreille, pas un bruit ne troubla le silence.

Toute agitée d’un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre, s’approcha de la lumière et regarda l’adresse:

— Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée.

Elle venait de reconnaître l’écriture de Martial.

Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire! . . .

Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà elle l’approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à la ferme du père Poignot l’arrêta.

— Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise . . .

Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:

«Ma chère Marie-Anne,

«Peut-être avez-vous deviné l’homme qui a su imprimer aux événements une direction toute nouvelle et certainement surprenante.

«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident.

«S’il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime . . .

«Cependant, mon oeuvre de réparation n’est pas achevée. J’ai tout préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron d’Escorval, ou pour son recours en grâce.

«Vous devez savoir où se cache M. d’Escorval, faites-lui connaître mes desseins, sachez de lui ce qu’il préfère ou de la révision ou de sa grâce pure et simple.

«S’il se décide pour un nouveau jugement, j’aurai pour lui un sauf-conduit de Sa Majesté.

«J’attends une réponse pour agir.

«MARTIAL DE SAIRMEUSE.»

Marie-Anne eut comme un éblouissement.

C’était la seconde fois que Martial l’étonnait par la grandeur de sa passion.

Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l’avaient aimée et qu’elle avait repoussés!

L’un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore . . .

L’autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison . . .

Et cependant, celui qu’elle avait choisi, l’élu de son âme, le père de son enfant, Maurice d’Escorval, depuis cinq mois qu’il l’avait quittée, n’avait pas donné signe de vie.

Mais toutes ces pensées confuses s’effacèrent devant un doute terrible qui lui vint:

— Si la lettre de Martial cachait un piège!

Le soupçon ne se discute ni se s’explique: il est ou il n’est pas.

Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus vive admiration à la plus extrême défiance.

— Eh! s’écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s’il était sincère! . . .

Or, elle ne voulait pas qu’il fût un héros.

Déjà elle en était à s’en vouloir comme d’une vilaine action, d’avoir pu, d’avoir osé comparer Maurice d’Escorval et le marquis de Sairmeuse.

Le résultat de ses soupçons fut qu’elle hésita cinq jours à se rendre à l’endroit où d’ordinaire l’attendait le père Poignot.

Elle n’y trouva pas l’honnête fermier, mais l’abbé Midon, fort inquiet de son absence.

C’était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de Martial par coeur.

L’abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde fois, et quand elle eut terminé:

— Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa naissance et de son éducation, mais son coeur est noble et généreux.

Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons:

— Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une faute. . . . à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre décision . . .

Marie-Anne s’éloigna, toute agitée, et s’indignant de son agitation.

L’abbé, cet homme de tant d’expérience, et si froid, avait été ému des procédés de Martial et les avait admirés. Il l’avait loué avec une sorte d’enthousiasme, et il était allé jusqu’à dire que ce jeune marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance affectée, un génie supérieur . . .

Elle s’arrêtait complaisamment à ces éloges de l’abbé, puis, tout à coup, s’en irritant:

— Eh! que m’importe! . . . répétait-elle, que m’importe! . . .

L’abbé Midon l’attendait avec une impatience fébrile, quand elle le rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.

— M. d’Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la révision de l’inique jugement qui l’a condamné.

Encore qu’elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut stupéfiée.

— Quoi! . . . dit-elle, M. d’Escorval se livrera à ses ennemis, il se constituera prisonnier! . . .

— Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?

— Oui.

— Eh bien! . . .

Elle ne trouva pas d’objection, et d’un ton soumis:

— Puisqu’il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial.

Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu’il reculait devant ce qu’il avait à dire. Enfin, se décidant:

— Il ne faut pas écrire, fit-il.

— Cependant . . .

— Ce n’est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est indiscrète, elle n’arrive pas toujours à son adresse, ou elle s’égare . . . Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse . . .

Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de terre sous ses pieds.

— Jamais! monsieur le curé, s’écria-t-elle, jamais! . . .

L’abbé Midon ne parut pas s’étonner.

— Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement; votre réputation n’a que trop souffert des assiduités du marquis de Sairmeuse . . .

— Oh! monsieur, je vous en prie . . .

— Il n’y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle . . . Vous devez ce sacrifice au salut d’un innocent perdu par votre père . . .

Et aussitôt, sûr de l’empire de ce grand mot, devoir, sur cette infortunée, il lui expliqua tout ce qu’elle aurait à dire, et il ne la quitta qu’après qu’elle lui eût promis d’obéir . . .

Elle avait promis, l’idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse, et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la Croix-d’Arcy . . . Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux.

Cependant, la cause de sa répugnance n’était pas celle que croyait l’abbé Midon. Sa réputation! . . . hélas! elle la savait à jamais perdue. Non, ce n’était pas cela! . . .

Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il lui était absolument indifférent, tandis que maintenant . . .

Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la Croix-d’Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses sentiments d’autrefois . . .

Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie légère qui lui était habituel, et elle s’en réjouissait . . .

En cela elle se trompait.

Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu’elle fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n’eût trait à l’affaire du baron.

Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu’il eut souscrit à toutes les conditions:

— Nous sommes amis, n’est-ce pas? demanda-t-il tristement.

D’une voix expirante elle répondit:

— Oui.

Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et reprit à fond de train la route de Montaignac.

Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu’au plus profond d’elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors une clarté fulgurante se fit dans son âme.

— Mon Dieu! s’écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc! . . . Est-ce que je n’aime pas, est-ce que je n’aurais jamais aimé Maurice, mon mari, le père de mon enfant?

Sa voix tremblait encore d’une affreuse émotion quand elle raconta à l’abbé Midon les détails de l’entrevue. Mais il ne s’en aperçut pas. Il ne songeait qu’au salut de M. d’Escorval.

— Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait Amen à tout. Je le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron quitte la ferme . . . Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa Majesté . . .

Et comme Marie-Anne s’étonnait de la rapidité de cette décision:

— L’étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence du baron, poursuivit l’abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour demain soir . . . La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous installerons M. d’Escorval sur une charrette, et, ma foi! . . . nous souperons tous à la Borderie . . .

Tout eu regagnant son logis:

— Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne.

Elle songeait qu’elle ne serait plus seule, qu’elle aurait près d’elle Mme d’Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui l’entoureraient l’aideraient à chasser cette pensée de Martial qui l’obsédait.

Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu’elle ne l’avait été depuis bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle se surprit à chanter.

Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet . . .

C’était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de malade, qu’on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et la boîte de médicaments de l’abbé Midon, et un sac plein de livres . . .

Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et qu’elle destinait au baron . . .

Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait annoncé qu’il allait revenir . . .

La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait . . . elle n’aperçut pas dans son petit jardin, près d’un massif de lilas, deux ombres immobiles . . .

XLV

Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de négligence, Chupin demeura un moment interloqué.

Il voyait s’évanouir cette perspective tant caressée d’une retraite à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles bénéfices qui lui permettaient d’épargner son trésor et même de le grossir.

Néanmoins il reprit son assurance, et d’un beau ton de franchise:

— Il se peut bien que je ne sois qu’une bête, dit-il à la jeune femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux rapport.

Mme Blanche haussa les épaules.

— Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui, certes, ignoraient l’intérêt qu’ils avaient pour moi, et qui n’ont pu s’entendre . . .

— Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure . . .

— Ne jurez pas . . . Avouez tout simplement avoir manqué de zèle.

L’accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que Chupin cessa de nier et changea de tactique.

Se grimant d’humilité, il confessa que la veille, en effet, il s’était relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars, le cadet, s’était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on l’avait entraîné au cabaret, ou l’avait régalé, il avait bu plus que de coutume, de sorte que . . .

Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il s’interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour se bourrer de coups de poing en s’adressant des injures.

— Vieil ivrogne! disait-il, cela t’apprendra . . . Maudite boisson! . . .

Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu.

— Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d’un ton fort sec, qu’allez-vous faire maintenant pour réparer votre maladresse? . . .

Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et, feignant la plus violente colère:

— Ce que je compte faire! . . . s’écria-t-il; oh! on le verra bien. Je prouverai qu’on ne se moque pas de moi impunément. D’abord, je plante là le marquis de Sairmeuse pour ne m’occuper que de cette gueuse de Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce soir je m’y installe, et je veux que le diable me brûle s’il entre un chat dans la maison sans que je le voie.

— Peut-être votre idée est-elle bonne.

— Oh! j’en réponds.

Mme Blanche n’insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en tira trois louis qu’elle tendit à Chupin, en lui disant:

— Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme celle-ci, et je me verrais forcée de m’adresser à un autre.

Le vieux maraudeur s’en alla sifflotant et tout tranquillisé.

On l’employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses invalides . . .

Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche n’était qu’une ruse destinée à masquer ses défiances.

— Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je n’aurai pas une preuve.

Et dans le fait, pourquoi ne l’eût-il pas trahie, ce misérable, dont le métier était de trahir! . . . Quelle raison avait-elle d’ajouter foi à ses rapports? Elle le payait! . . . La belle affaire! D’autres, en le payant mieux devaient certainement avoir la préférence!

Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu’elle pensait faire surveiller, elle n’était pas surveillée elle-même! . . . Elle eût reconnu à ce trait la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari.

Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n’apercevait qu’un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son espion.

Cette idée l’obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit tombait, elle appela tante Médie.

— Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j’ai une course à faire et tu m’accompagnes.

La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce l’arrêta.

— Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas qu’on sache au château que nous sortons.

— Nous irons donc seules?

— Seules.

— Comme cela, à pied, la nuit . . .

— Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je t’attends.

Eu un clin d’oeil la parente pauvre fut prête.

On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues, une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.

— Où allons-nous, mon Dieu! . . . gémissait tante Médie.

— Que t’importe! . . . viens . . .

Mme Blanche allait à la Borderie.

Elle eût pu prendre la route qui borde l’Oiselle, mais elle préféra couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de ne rencontrer personne.

La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé. Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons, elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était impitoyable.

— Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin comme tu pourras.

Et la parente pauvre marchait.

Enfin, après une course de plus d’une heure, Mme Blanche respira. Elle reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s’arrêta dans le petit bois que Chupin appelait «le bocage.»

— Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie.

— Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose.

— Quoi! tu me laisses seule? . . . Blanche, je t’en prie, que veux-tu faire? . . . Mon Dieu, tu m’épouvantes . . . j’ai peur, Blanche! . . .

Déjà la jeune femme s’était éloignée. Elle parcourait en tous sens le petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.

— J’avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là, dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité! . . .

Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux s’avancèrent jusqu’à la lisière du «bocage,» à un endroit d’où l’on découvrait la façade de la Borderie.

Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres et mobiles . . . Evidemment il y avait du feu dans la pièce.

— C’est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux!

Elle songeait à s’avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua sur place.

Elle regarda de tous côtés, et malgré l’obscurité, elle aperçut au milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un homme chargé d’objets qu’elle ne distinguait pas . . .

Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la maison et marcha à la rencontre de l’homme.

Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie. Puis, l’homme ressortit, sans son fardeau, et s’éloigna.

— Qu’est-ce que cela signifie! . . . murmurait Mme Blanche.

Patiemment, pendant plus d’une demi-heure, elle attendit, et comme rien ne bougeait:

— Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les fenêtres.

Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient dans le petit jardin, la porte de la maison s’ouvrit si brusquement qu’elles n’eurent que le temps de se blottir contre un massif de lilas . . .

Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l’imprudente. Elle descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut . . .

Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la faire crier:

— Attends-moi ici, lui dit-elle d’une voix rauque et brève, et quoi qu’il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens . . .

Et elle entra dans la Borderie . . .

Marie-Anne, en s’éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de la première pièce, Mme Blanche s’en empara, et hardiment elle se mit à parcourir tout le rez-de-chaussée.

Elle s’était fait tant de fois expliquer la distribution de la Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait pour ainsi dire.

Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison, tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus naturelle, examinant chaque chose . . .

Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan l’étonnait. Pas d’autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et de paquets d’herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries, quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois constituaient tout le mobilier.

Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C’était la seule où il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts, à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte glissant sur des tringles de fer.

A la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans le bénitier, il était plein d’eau bénite.

Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus commune.

— Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses amours! . . .

Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne l’avait pas égarée.

Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite! . . .

Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.

Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.

-Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche.

Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage qu’elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la flamme.

— C’est là-haut qu’il faut voir, pensa-t-elle.

L’escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de rage.

Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le sanctuaire de son grand amour, qu’il avait ornée avec le fanatisme de la passion, où il avait accumulé tout ce qu’on lui avait dit être le luxe des plus grands et des plus riches.

— Voilà donc la vérité! . . . se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur, et moi qui tout à l’heure, en bas, doutais encore, qui me disais que c’était trop pauvre et trop froid pour l’adultère. Misérable dupe que je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants et venants, pour les imbéciles . . . Ici, tout est arrangé pour eux. Le rez-de-chaussée, c’est l’apparence de l’austère sagesse, le premier étage, c’est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien l’étonnante dissimulation de Martial. Il l’aime tant, cette vile créature qui est sa maîtresse, qu’il s’inquiète même de sa réputation . . . il se cache pour venir la voir, et voici le paradis mystérieux de leurs amours. C’est ici qu’ils se rient de moi, pauvre délaissée, dont le mariage n’a pas même eu de première nuit . . .

Elle avait souhaité la certitude; elle l’avait, croyait-elle, et foudroyante.

Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité aux incessants coups d’épingle du soupçon.

Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l’étendue de l’amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied l’épaisseur des tapis.

Tout d’ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu’un: le feu clair, le grand fauteuil roulé près de l’âtre, les pantoufles brodées placées devant le fauteuil.

Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu qui avait sifflé venait lui annoncer l’arrivée de son amant, et elle était sortie pour courir au-devant de lui.

Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n’était pas attendu.

Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.

Il était clair que Marie-Anne s’apprêtait à le boire, quand elle avait été surprise par le signal . . .

Mais qu’importait ce détail à Mme Blanche! . . .

Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa découverte, lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur une grande boîte de chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.

Machinalement, elle s’approcha, et parmi les flacons, elle en distingua deux, de verre bleus, bouchés à l’émeri, sur lesquels le mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.

Poison! . . . Mme Blanche fut plus d’une minute sans pouvoir détourner les yeux de ce mot qui la fascinait.

Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces flacons et le bol resté sur la cheminée.

— Et pourquoi pas! . . . murmura-t-elle, je m’esquiverais après . . .

Une réflexion terrible l’arrêta.

Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne serait pas lui qui boirait le contenu du bol! . . .

— Dieu décidera! . . . murmura la jeune femme. Mieux vaut d’ailleurs savoir son mari mort qu’appartenant à une autre femme! . . .

Et d’une main ferme, elle prit au hasard un des flacons . . .

Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n’avait pas, on peut le dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent le cerveau comme les vapeurs de l’alcool.

Mais l’impression terrible qu’elle ressentit au contact du verre dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la faculté de délibérer lui revint . . .

Et la preuve, c’est que sa première pensée fut celle-ci:

— J’ignore jusqu’au nom de ce poison que je tiens . . . Quelle dose en dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu? . . .

Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son contenu dans le creux de sa main.

C’était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s’il s’y fût trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre pilé.

— Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.

Résolue à s’en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu’elle posa sur sa langue et qu’elle cracha aussitôt.

Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme très-sûre.

— L’étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible sourire.

Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la tasse tout ce que contenait le flacon . . .

Elle avait si bien tout son sang-froid, qu’elle songea que cette poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu’elle eut la sinistre prévoyance de l’agiter avec une cuiller pendant plus d’une minute.

Cela fait — elle pensait à tout — elle goûta le bouillon. Il avait une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des défiances . . .

Alors, Mme Blanche respira. Qu’elle réussît à s’esquiver maintenant, et elle était vengée, et elle était assurée de l’impunité . . .

Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans l’escalier la terrifia.

Deux personnes montaient . . . Où fuir, où se cacher? . . .

Elle se sentait si bien prise et perdue, qu’elle eut l’idée de jeter le bol au feu, d’attendre et de payer d’audace . . .

Mais non! . . . une ressource restait . . . le cabinet de toilette . . . Elle s’y précipita.

Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu’elle n’osa pas refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l’eût trahie.

Elle devait s’en applaudir, l’entre-bâillure lui permettant de mieux voir et de tout entendre.

Marie-Anne rentrait, suivie d’un jeune paysan qui portait un gros paquet.

— Ah! voici ma lumière, s’écria-t-elle dès le seuil, le contentement me fait perdre l’esprit; j’aurais juré que je l’avais descendue et posée sur la table, en bas.

Mme Blanche frémit. Elle n’avait pas songé à cette circonstance!

— Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.

— Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.

Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.

— Voilà donc le déménagement fini, s’écria-t-il. Ç‘a été fait lestement, j’espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre monsieur peut venir . . .

— A quelle heure se mettra-t-il en route?

— On attellera à onze heures, comme c’était convenu . . . Ah! il lui tarde joliment d’être ici; il y sera vers minuit . . .

Marie-Anne consulta de l’oeil la magnifique pendule de la cheminée.

— J’ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle . . . c’est plus qu’il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là, devant le feu . . . Dites-lui qu’il m’apporte un bon appétit.

— On lui dira . . . Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments d’être venue à ma rencontre et de m’avoir aidé au second voyage. Ce que j’apportais n’était pas lourd, mais c’était si embarrassant! . . .

— Peut-être accepteriez-vous un verre de vin? . . .

— Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre . . . Au revoir, mademoiselle Lacheneur.

— Au revoir, Poignot.

Ce nom de Poignot n’apprenait rien à Mme Blanche . . .

Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d’Escorval, de la baronne ou de l’abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa résolution eût chancelé, et qui sait alors!

Mais non, rien! . . . Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit: «le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il . . . »

«Il . . . » n’est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée, ami ou ennemi, le mari qu’on hait ou l’amant qu’on adore.

«Le monsieur! . . . Il! . . . » Mme Blanche traduisait Martial.

Oui, pour elle c’était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à minuit, elle l’eût juré, elle en était sûre.

C’était lui qui s’était fait précéder de ce commissionnaire chargé de paquets.

Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu’il avait l’habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait des hardes . . . Mme Blanche l’avait bien entendu: des hardes! . . .

C’est-à-dire qu’il se trouvait si bien à la Borderie, qu’il y complétait son installation, il s’y établissait, il y voulait être chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d’y vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues . . .

Voilà quelles conjectures, pareilles à de l’huile sur un brasier, enflammaient la haine de Mme Blanche.

Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé! . . .

Elle ne tremblait, en vérité, que d’être découverte dans sa cachette . . .

Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.

Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.

N’était-ce pas plus de temps qu’il ne fallait pour assurer le crime, sa vengeance et l’impunité.

Quand on découvrirait l’empoisonnement, elle serait bien loin, ses mesures étaient prises pour qu’on ne sût pas qu’elle était sortie de Courtomieu, nul ne l’avait aperçue, la tante Médie serait muette.

Et, d’ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu! . . .

— Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.

Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l’instant d’avant elle ne s’était plus souvenue de l’endroit où elle avait déposé son flambeau.

Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit . . .

Qu’on parle donc encore de pressentiments! . . . Elle avait presque sa gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice chantait autrefois.

Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis allaient l’entourer . . .

Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa de souper et roula devant la cheminée une petite table.

C’est alors qu’elle aperçut le bol sur la tablette.

—Étourdie! . . . fit-elle tout haut en riant.

Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.

De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l’exclamation de Marie-Anne, elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au fond de son âme.

Mais Marie-Anne ne but qu’une gorgée, et avec un visible dégoût elle éloigna le bol de ses lèvres.

Une épouvantable angoisse serra le coeur de madame Blanche.

— La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une saveur suspecte? . . .

Nullement, mais il s’était refroidi et il s’était formé à la surface une gelée qui répugnait à Marie-Anne.

Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l’agita assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.

Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa besogne.

C’était fini! . . . Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de la volonté de Mme Blanche; quoi qu’il advînt, elle était une empoisonneuse.

Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l’excès de sa haine l’empêchait encore d’en comprendre l’horreur et la lâcheté.

Elle se répétait même que c’était un acte de justice qu’elle accomplissait, qu’elle ne faisait que se défendre! que la vengeance était encore bien au-dessous de l’outrage, et que rien n’était capable de payer les tortures qu’elle avait endurées . . .

Au bout d’un moment, pourtant, une appréhension sinistre l’agita.

Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines. Elle s’était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et qu’elle serait libre de s’enfuir après lui avoir toutefois jeté son nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.

Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s’occuper des apprêts du souper comme si de rien n’était.

Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait avec ses mains, elle disposait dessus un couvert. . . .

— Comme c’est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!

Elle se sentait pâlir à l’idée d’être surprise. C’était miracle qu’elle ne l’eût pas été déjà, c’était un hasard prodigieux que Marie-Anne n’eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette . . .

Tout à l’heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant! . . .

L’effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son coeur avec une telle violence, qu’elle ne comprenait pas qu’on n’en entendît pas les battements de l’autre côté, dans la chambre.

Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière, se diriger vers la porte et descendre.

Mme Blanche était seule. La pensée d’essayer de s’échapper lui vint . . . mais par où? mais comment, sans être vue?

— Il faut, se disait-elle avec rage, que l’étiquette ait menti! . . .

Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.

En moins de cinq minutes qu’elle était restée au rez-de-chaussée, un changement s’était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.

Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d’un éclat étrange, ses dents claquaient . . .

Elle laissa tomber plutôt qu’elle ne posa sur la table les assiettes qu’elle montait.

— Le poison! . . . pensa Mme Blanche, cela commence . . .

Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d’elle un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à d’incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait la main sur son front qui se couvrait d’une sueur froide et visqueuse; elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait . . .

Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta violemment les mains à sa poitrine et s’affaissa sur un fauteuil en s’écriant:

— Oh! mon Dieu! comme je souffre! . . .

XLVI

Agenouillée à l’entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute vibrante d’anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu’elle avait versé.

Elle était si près de sa victime, qu’elle distinguait jusqu’au battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son haleine brûlante comme la flamme . . .

A la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration succédait. On l’eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd qui déchirait sa gorge.

Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se crispèrent et on entendit ses dents grincer . . . De nouveau les nausées revinrent, puis elle fut prise de vomissements.

Et à chaque effort qu’elle faisait pour vomir, tout son corps était ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu une teinte terreuse, de même qu’une couche de bistre, s’étendait sur son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les yeux s’injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son front.

Ses douleurs devaient être intolérables . . . Elle gémissait faiblement, par moments, et d’autres fois elle poussait de véritables hurlements.

Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire ou suppliait Dieu d’abréger ses tortures.

— Ah! . . . c’est atroce! . . . Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la mort! . . .

Tous les gens qu’elle avait connus, elle les invoquait, criant à l’aide, d’une voix déchirante.

Elle appelait Mme d’Escorval, l’abbé Midon, Maurice, son frère, Chanlouineau, Martial! . . .

Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute pitié dans le coeur de Mme Blanche.

— Va! . . . pensait-elle, appelle ton amant, appelle! . . . Il arrivera trop tard.

Et Marie-Anne répétant encore ce nom:

— Souffre! . . . poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial l’odieux courage de m’abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de Sairmeuse, comme un laquais ivre n’oserait pas abandonner la dernière des créatures perdues . . . Meurs; et mon mari me reviendra repentant.

Non, elle n’avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir respirer, cela venait simplement de l’instinctive horreur qu’inspiré la souffrance d’autrui, impression toute physique, qu’on décore du beau nom de sensibilité, et qui n’est qu’une manifestation du plus grossier égoïsme.

Et cependant Marie-Anne allait s’affaiblissant à vue d’oeil.

Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs, mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l’anéantissement augmentait, pareil à une syncope.

Bientôt elle n’eut même plus la force de se plaindre, ses yeux s’éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.

— Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.

Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine; elle fut obligée de s’accoter contre la cloison.

Le coeur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.

C’est que jamais son imagination n’avait pu concevoir un spectacle tel que celui qu’elle venait de voir.

Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce qu’est l’agonie du poison.

Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance . . . Elle ne songeait qu’à se retirer sans être aperçue de sa victime.

Fuir, s’éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.

Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse, inexplicable l’envahissait; ce n’était pas encore l’effroi, c’était la stupeur qui suit le crime, l’hébètement du meurtre . . .

Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin, voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle s’avança dans la chambre.

Elle n’y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup, brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion électrique, se dressa tout d’une pièce, les bras en croix pour barrer le passage.

Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu’à une des fenêtres.

— La marquise de Sairmeuse! . . . balbutia Marie-Anne, Blanche . . . ici.

Et s’expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme qui avait été son amie, elle s’écria:

— Empoisonneuse! . . .

Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements brisent et ne font pas ployer.

Pour rien au monde, puisqu’elle était découverte, elle n’eût consenti à nier.

Elle s’avança résolument, et d’une voix ferme:

— Eh bien, oui! . . . dit-elle; c’est moi qui prends ma revanche.

Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:

— Penses-tu donc que je n’ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton frère m’arracher mon mari, que je n’ai plus revu! . . .

— Votre mari! . . . moi. . . . Je ne vous comprends pas.

— Oserais-tu donc soutenir que tu n’es pas la maîtresse de Martial . . .

— Le marquis de Sairmeuse! . . . je l’ai revu hier pour la première fois, depuis l’évasion du baron d’Escorval . . .

L’effort qu’elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout, pour parler, l’avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.

Mais Mme Blanche devait être impitoyable.

— Vraiment! . . . fit-elle, tu n’as pas revu Martial . . . Dis-moi donc alors qui t’a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces tapis, tout ce luxe qui t’entoure? . . .

— Chanlouineau.

Mme Blanche haussa les épaules.

— Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi Chanlouineau que tu attends ce soir? . . . Est-ce pour Chanlouineau que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la table? . . . Est-ce Chanlouineau qui t’a envoyé des vêtements par un paysan nommé Poignot? . . . Tu vois bien que je sais tout . . .

Et comme sa victime se taisait:

— Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds! . . .

— Je ne puis . . .

— Tu vois donc bien, malheureuse, que c’est ton amant, mon mari, Martial! . . .

Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.

Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait? . . .

Nommer le baron d’Escorval à Mme Blanche, n’était-ce pas le perdre, le livrer! . . . On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son jugement; il n’en était pas moins sous le coup d’une condamnation à mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures . . .

— Ainsi, c’est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire qui doit venir ici, dans une heure, à minuit! . . .

— Je refuse.

Mais une idée était venue à Marie-Anne.

Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut assez d’énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle en retira un papier plié menu.

— Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle d’une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d’Escorval; en voici la preuve, lisez . . .

Mme Blanche n’eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d’une sueur froide.

Ce papier, c’était le certificat du mariage religieux de Maurice et de Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse . . .

La preuve était indiscutable.

Une lueur foudroyante se fit dans l’esprit de Mme Blanche.

Elle avait commis un crime inutile, elle venait d’assassiner une innocente . . .

Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son coeur plus vite, elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s’exposait, et d’une voix vibrante:

— A moi! . . . s’écria-t-elle, à l’aide! . . . au secours! . . .

Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la Borderie en était distante d’un quart de lieue.

La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l’immense solitude de la nuit.

En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se fût laissée hacher en morceaux plutôt que d’entrer.

Et cependant, il se trouva quelqu’un pour recueillir ces cris de détresse.

Moins éperdues de douleur et d’épouvante, les deux jeunes femmes eussent remarqué le bruit de l’escalier, craquant sous le poids d’un homme qui montait à pas muets . . .

Ce n’était pas un sauveur, car il ne se montra pas.

Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop tard.

Marie-Anne comprenait bien qu’il n’était plus d’espoir pour elle, et que c’était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son coeur. Elle sentait que la vie lui échappait.

Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s’élancer dehors pour courir chercher des secours, elle la retint d’un geste doux, et d’une voix éteinte:

— Blanche! . . . murmura-t-elle.

L’empoisonneuse s’arrêta.

— N’appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le tutoiement d’autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que du moins je puisse finir en paix . . . va, ce ne sera pas long! . . .

— Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu meures! . . . Si tu mourais, grand Dieu! . . . quelle serait ma vie, après!

Marie-Anne ne répondit pas . . . Le poison poursuivait son oeuvre de dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa langue, lorsqu’elle la remuait, lui causait dans la bouche l’affreuse sensation d’un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains paralysées, inertes, n’obéissaient plus à sa volonté.

Mais l’horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de raison.

— Rien n’est perdu, s’écria-t-elle. C’est dans cette grande boîte-là, sur la table, que j’ai trouvé, que j’ai pris — elle n’osa pas prononcer le mot: poison — la poudre que j’ai versée dans la tasse. Tu sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède . . .

Marie-Anne secoua tristement la tête.

— Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d’une voix à peine distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne regrette pas la vie. J’ai tant souffert depuis un an, j’ai subi tant d’humiliations, j’ai tant pleuré . . . La fatalité était sur moi! . . .

Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu’elle-même avait fait sa destinée, et qu’en acceptant le rôle de perfidie et de mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les trompeuses apparences dont enfin elle était victime.

Sa parole allait s’éteignant comme celle d’une personne qui s’assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s’apaisait en elle après tant d’agitations; elle s’endormait, pour ainsi dire, dans les bras de la mort . . .

Elle s’abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si terrible qu’elle lui arracha un cri:

— Mon enfant! . . .

Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait de volonté, d’énergie et de forces, elle s’était redressée sur son fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse . . .

— Blanche! . . . prononça-t-elle d’un accent bref dont on l’eût crue incapable, écoute-moi: c’est le secret de ma vie qu’il faut que je te dise . . . personne ne le soupçonne . . . J’ai un fils de Maurice . . . Hélas! voici des mois que Maurice a disparu . . . S’il était mort, que deviendrait notre fils! . . . Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues, que tu me remplaceras près de mon enfant . . .

Mme Blanche était comme frappée de vertige.

— Je jure! . . . dit-elle, je jure! . . .

— Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais prends garde! N’oublie pas que tu as juré! . . . Blanche, Dieu permet parfois que les morts se vengent! . . . Tu as juré, souviens-toi! Mon fantôme ne t’accordera le sommeil qu’après que tu auras tenu ton serment.

— Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais . . . ton enfant . . .

— Ah! . . . j’ai eu peur . . . Lâche créature que je suis, j’ai reculé devant la honte . . . puis, Maurice commandait . . . Je me suis séparée de mon enfant . . . ta jalousie et ma mort sont le châtiment . . . Pauvre être . . . je l’ai livré à des étrangers . . . Malheureuse que je suis . . . malheureuse . . . Ah! c’est trop souffrir . . . Blanche, souviens-toi! . . .

Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts, incompréhensibles . . .

Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de le secouer . . .

— A qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui? . . . où? . . . Marie-Anne . . . un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!

Les lèvres de l’infortunée s’agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu’un râle sourd . . .

Elle s’était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout de son long, sur le dos . . .

Marie-Anne était morte . . . morte sans avoir pu prononcer le nom du vieux médecin de Vigano . . .

Elle était morte, et l’empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de la chambre, livide et plus raide qu’une statue, l’oeil démesurément agrandi, le front moite d’une sueur glacée . . .

Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle furieux de l’ouragan; il lui semblait que la folie — une folie comme celle de son père — envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle s’oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu’un hôte devait arriver à minuit, que l’heure volait, qu’elle allait être surprise si elle ne fuyait pas.

Mais l’homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir, il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure grimaçante.

— Chupin! . . . balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la réalité.

— En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C’est une fière chance que vous avez! . . . Eh! eh! . . . ça vous a trifouillé l’estomac, toute cette affaire . . . Bast! ça passera. Mais il s’agit de ne pas moisir ici, on peut venir . . . Allons, arrivez! . . .

Machinalement, l’empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il fallait le franchir, elle n’eut pas ce courage et recula toute chancelante . . .

— Hein! . . . qu’est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée . . .

Et comme il n’avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme Blanche comme un enfant et l’emporta . . .

Le vieux maraudeur était tout en joie. L’avenir ne l’inquiétait plus, maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus solide que celle des forçats, la complicité d’un crime.

Il se sentait sur la planche, ainsi qu’il se le disait, une vie de seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère. Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une armée de domestiques.

Cependant, Mme Blanche, qui s’était trouvée mal, fut ranimée par le grand air.

— Je veux marcher, dit-elle.

Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se souvint.

— Et tante Médie! . . . s’écria-t-elle.

La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait suivi.

— Il ne s’agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je vais vous conduire.

Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du «bocage.»

— Ah! Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas. Elle qui faisait tant sa Sainte-n’y-touche. Mais où diable a-t-elle mis le petit en nourrice? . . .

— Je chercherai . . .

— Hum! . . . c’est facile à dire . . .

Un rire strident, qui retentit dans l’obscurité, l’interrompit. Il lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde . . .

Précaution vaine. Un homme caché derrière un tronc d’arbre bondit jusqu’à lui, et par quatre fois le frappa d’un couteau, en criant:

— Bonne Sainte Vierge, voilà mon voeu rempli! Je ne mangerai plus avec mes doigts.

— L’aubergiste! . . . murmura le traître en s’affaissant.

Pour une fois tante Médie eut de l’énergie.

— Viens! dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il est mort!

Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu’à sa maison et d’y frapper.

Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du cabaret vint lui ouvrir.

Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever; le vieux maraudeur le repoussa.

— Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé; écoute-moi plutôt . . . La fille à Lacheneur vient d’être empoisonnée par Mme Blanche . . . C’est pour t’apprendre ça que je suis venu crever ici . . . Ça vaut une fortune, mon gars . . . si tu n’es pas une bête . . .

Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix du sang de Lacheneur.

XLVII

De tous les gens qui avaient été témoins de l’épouvantable chute du baron d’Escorval, l’abbé Midon avait été le seul à ne pas désespérer . . .

Il n’était pas médecin, de par le diplôme; mais il avait en sa vie, toute de dévouement, raccommodé tant de bras et «rebouté» tant de jambes, que les blessures, ainsi qu’il le disait, le connaissaient.

Ce que plus d’un savant docteur n’eût pas osé, il l’osa.

Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime de modestie d’Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»

Le baron devait être guéri.

Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d’Escorval se levait et s’essayait à marcher en s’aidant de béquilles.

C’est alors, surtout, qu’il souffrit du défaut d’espace, dans le grenier où la prudence le confinait, et c’est avec un véritable transport de joie qu’il accueillit l’idée de se réfugier à la Borderie, près de Marie-Anne.

Le jour du départ fixé, c’est avec l’impatience d’un écolier attendant les vacances qu’il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours de l’enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie.

— J’étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j’étouffe! . . . Comme le temps est long! . . . Quand donc arrivera le jour béni! . . .

Il arriva. Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le déménagement.

— Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. le baron qu’un bon appétit.

— Et j’en aurai, morbleu! répondit gaiement le baron. Nous en aurons tous! . . .

Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. d’Escorval.

Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels il s’était exposé à de si grands périls. Il sentait qu’ils lui manqueraient, qu’il trouverait la maison vide, qu’il regretterait peut-être jusqu’à ses soucis.

Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément dans la charrette un bon matelas.

— Allons! . . . voilà qu’il est temps de partir! . . . soupira-t-il quand il eut terminé.

Et lentement, il gravit l’étroit escalier du petit grenier.

M. d’Escorval n’avait pas prévu ce moment.

A la vue de l’honnête fermier qui s’avançait, rouge d’émotion, pour lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu’il se promettait à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse hospitalité de cette maison qu’il allait quitter. Son coeur se serra, et une larme roula dans ses yeux.

— Vous m’avez rendu un de ces services dont on ne s’acquitte pas, père Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m’avez sauvé la vie . . .

— Oh! ne parlons pas de ça, monsieur le baron. A ma place, vous eussiez fait comme moi, n’est-ce pas, ni plus ni moins . . .

— Soit! . . . je ne vous dirai même pas merci. J’espère maintenant vivre assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat.

L’escalier était si raide et si étroit qu’on eut toutes les peines du monde à descendre le baron. On l’étendit sur le matelas, et en cas de fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui le cachaient entièrement. . . .

— Adieu donc! . . . dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé . . .

Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée:

— Y sommes-nous? demanda le fils Poignot.

— Oui, répondit le baron.

— Alors en route! . . . hue! le gris! . . .

La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d’éviter les cahots.

A une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d’Escorval donnant le bras à l’abbé Midon.

La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l’ancien curé de Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d’être reconnu, défier l’oeil de tous ses paroissiens.

Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait depuis longtemps disparu, et le manque d’exercice avait épaissi sa taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d’une veste et d’un pantalon de ratine, et il était coiffé d’un immense chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez.

Il y avait bien des mois qu’il ne s’était senti l’esprit si libre. Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne s’aplanissaient-ils pas comme d’eux-mêmes?

Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère de Sairmeuse . . .

Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne donnait-il pas signe de vie? . . .

— Mais s’il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le prêtre; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait tout pour venir nous prévenir . . .

Ces pensées le préoccupaient tellement qu’il ne s’apercevait pas que Mme d’Escorval s’appuyait de plus en plus lourdement à son bras.

— J’ai honte de l’avouer, dit-elle enfin; mais je n’en puis plus, il y a si longtemps que je ne suis sortie, que j’ai comme désappris de marcher . . .

— Heureusement, nous approchons, madame, répondit l’abbé.

Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie.

— Voilà le voyage fini! . . . dit-il au baron.

Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l’avait fait quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée.

Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de toutes ses forces . . . rien encore.

Mme d’Escorval et l’abbé Midon le rejoignaient à ce moment.

— C’est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m’entende pas . . . Nous ne pouvons descendre M. le baron sans l’avoir vue, et elle le sait bien . . . Si je courais l’avertir?

— Elle se sera endormie, répondit l’abbé, veillez sur votre cheval, mon garçon, je vais aller la réveiller . . .

Il quitta le bras de Mme d’Escorval sur ces mots, et gagna le sentier.

Certes, il n’avait pas l’ombre d’une inquiétude. Tout était calme et silence autour de la Borderie; une lumière brillait aux fenêtres du premier étage.

Cependant, lorsqu’il vit la porte ouverte, un pressentiment vague tressaillit en lui.

— Qu’est-ce que cela veut dire? pensa-t-il.

Au rez-de-chaussée il n’y avait pas de lumière, et l’abbé qui ne connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher l’escalier à tâtons.

Enfin, il le trouva et monta . . .

Mais sur le seuil de la chambre, il s’arrêta, pétrifié par l’horreur du spectacle qui s’offrit à lui . . .

La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos . . . Ses yeux, grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre; sa langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche.

— Morte! . . . balbutia le prêtre. Morte! . . .

Cependant, elle pouvait ne l’être pas . . . Il se roidit contre sa défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main. Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d’une barre de fer.

C’était plus d’indications qu’il n’en fallait pour éclairer l’expérience de l’abbé Midon.

— Empoisonnée! . . . murmura-t-il, avec de l’arsenic . . .

Il s’était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une table.

Vivement il s’avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le retourna dans le creux de sa main . . . il était vide.

— Je ne m’étais pas trompé! fit-il.

Mais il n’avait pas de temps à perdre en conjectures.

L’important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l’eût fortement impressionné.

Imaginer un prétexte était assez facile.

Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu’on avait vu rôder des hommes suspects, qu’on devait être plus prudent que jamais, maintenant qu’on connaissait les bonnes intentions de Martial de Sairmeuse . . .

Non sans résistance, le baron céda.

— Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j’obéis . . . Allons, Poignot, mon garçon, ramène-moi chez ton père . . .

Mme d’Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le prêtre les regarda s’éloigner, et lorsqu’il n’entendit plus le bruit des roues il regagna la Borderie . . .

Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu’il entendit, et qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang à son coeur . . . Il avança rapidement.

Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait.

C’était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l’expression de son visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir.

Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les facultés de son âme, qu’il ne s’aperçut ni de l’arrivée ni de la présence de l’abbé Midon.

Qui était ce malheureux, qui avait osé s’introduire ainsi dans la maison?

Après un premier moment de stupeur, l’abbé le devina plutôt qu’il ne le reconnut.

— Jean! . . . cria-t-il d’une voix forte et à deux reprises, Jean Lacheneur! . . .

D’un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant; la flamme de la colère séchait les larmes dans ses yeux.

— Qui êtes-vous? demanda-t-il d’un ton terrible, que faites-vous ici? . . . Que me voulez-vous? . . .

Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l’ancien curé de Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu’il fut obligé de se nommer.

Mais, dès qu’il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie.

— C’est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l’abbé, s’écria-t-il . . . Marie-Anne ne peut pas être morte! . . . Vous allez la sauver, vous qui en avez sauvé tant d’autres . . .

A un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s’arrêta, devenant plus blême encore. Il comprenait qu’il n’était plus d’espérance.

— Allons! . . . reprit-il avec un accent d’affreux découragement, la destinée ne s’est pas lassée . . . Je veillais sur Marie-Anne, cependant, dans l’ombre, de loin . . . Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi, soeur, prends garde! . . . »

— Quoi! vous saviez . . .

— Je savais qu’elle était en grand danger, oui, monsieur l’abbé . . . Il y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne; quand il m’a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j’ai ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis venu ici en courant de toutes mes forces . . . Mais quand la fatalité est sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard.

L’abbé Midon réfléchissait.

— Ainsi, fit-il, vous supposez que c’est Chupin . . .

— Je ne suppose pas, monsieur le curé, j’affirme que c’est lui, le misérable traître, qui a commis cet abominable forfait.

— Encore faudrait-il qu’il y eût eu un intérêt quelconque . . .

Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être l’expression la plus saisissante du désespoir.

— Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père. Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n’est pas lui qui l’a conçu. C’est plus haut qu’il faut chercher le vrai coupable, bien plus haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d’une armée de valets, à Sairmeuse enfin! . . .

— Malheureux, que voulez-vous dire! . . .

— Ce que je dis!

Et froidement il ajouta:

— L’assassin est Martial de Sairmeuse.

Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux jeune homme.

— Vous devenez fou! . . . dit-il sévèrement.

Mais Jean hocha gravement la tête.

— Si je vous parais tel, monsieur l’abbé, répondit-il, c’est que vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne . . . Il en voulait faire sa maîtresse . . . Elle a eu l’audace de refuser cet honneur, c’est un crime qu’on châtie, cela . . . Le jour où il a été prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur ne serait à lui, il l’a fait empoisonner pour qu’elle ne fut pas à un autre . . .

Tout ce qu’on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l’eussent pas convaincu; il eût fermé les yeux à l’évidence. Il voulait que cela fût ainsi, parce que sa haine s’en arrangeait . . .

— Demain, pensait l’abbé, quand il sera plus calme, je le raisonnerai . . .

Et comme Jean se taisait:

— Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.

Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita.

— Soit! . . . dit-il enfin . . .

Personne jamais n’avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau, au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne.

— Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.

Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte.

La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains, les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces statues de la douleur qu’on place sur les tombeaux.

L’abbé Midon, lui, s’était mis à genoux à la tête du lit, et il récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre . . .

Mais il ne priait que des lèvres . . . Sa pensée, en dépit de sa volonté et de ses efforts d’attention, lui échappait.

Il se demandait comment était morte Marie-Anne . . .

Etait-ce un crime? . . . Etait-ce un suicide?

Car l’idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l’admettre, lui qui jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée, et qui savait qu’elle était mère, bien qu’il ne sût pas ce qu’était devenu son enfant.

D’un autre côté, comment expliquer un crime? . . .

Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n’y avait rien découvert qui trahit la présence d’une personne étrangère.

Tout ce qu’il avait constaté, c’est que son flacon d’arsenic était vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée.

— Quand il fera jour, pensa l’abbé Midon, je verrai dehors . . .

Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à la façon des chiens qui quêtent.

Il n’aperçut rien, d’abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces de pas ni empreintes.

Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire sur l’herbe. Il s’approcha . . . c’était du sang.

Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour lui montrer sa découverte.

— On a assassiné quelqu’un à cette place, prononça Jean, et cela cette nuit même, car le sang n’a pas eu le temps de sécher.

D’un coup d’oeil l’abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours.

— La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être à la connaître en suivant ses traces.

— Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé, je serai bientôt de retour.

Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques de son passage étaient claires et distinctes. Il s’était traîné presque à plat ventre, on le reconnaissait à l’herbe foulée et aux endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en place, on retrouvait des taches de sang.

Cette piste si visible s’arrêtait à la maison de Chupin. La porte était fermée. Jean frappa sans hésiter.

L’aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un spectacle étrange.

Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils cherchaient le trésor . . .

— Qu’est-ce que vous voulez? . . . demanda rudement la veuve.

— Le père Chupin . . .

— Tu vois bien qu’on l’a assassiné, répondit un des fils. Et brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean:

— Et l’assassin est peut-être dans ta chemise, canaille! . . . ajouta-t-il. Mais c’est l’affaire de la justice . . . Allons, décampe, ou sinon! . . .

S’il n’eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations et de leurs menaces . . .

Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible?

Il s’éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la Borderie.

Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même temps l’irritait.

— J’avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m’échappe, on me l’a volée! . . .

Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux maraudeur.

— Serait-ce Martial, pensait-il, qui l’a assassiné après qu’il a eu empoisonné Marie-Anne? . . . Tuer un complice, c’est un moyen sûr de s’assurer de son silence! . . .

Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d’une conversation dans la pièce du fond.

— C’est étrange, se dit-il, qui donc serait là! . . .

Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à la porte de communication . . .

A l’instant même, l’abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité.

— Qu’y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement.

— Il y a . . . il y a . . . Devinez qui est là, de l’autre côté . . .

— Eh! comment deviner? . . .

— Maurice d’Escorval et le caporal Bavois.

Jean eut un geste de stupeur.

— Mon Dieu! . . . balbutia-t-il.

— Et c’est miracle qu’il ne soit pas monté.

— Mais d’où vient-il, comment n’avait-il pas donné de ses nouvelles! . . .

— Je l’ignore . . . Il n’y a pas cinq minutes qu’il est là . . . Pauvre garçon! . . . Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l’aime plus que jamais . . . il arrive le coeur tout rempli d’elle, confiant, radieux d’espoir, et moi je tremble, j’ai peur de lui annoncer la vérité . . .

— Oh! le malheureux! le malheureux! . . .

— Vous voici prévenu, soyez prudent . . . et maintenant, venez.

Ils entrèrent ensemble, et c’est avec toutes les effusions de l’amitié la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de Jean Lacheneur.

Ils ne s’étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche, interrompu par l’arrivée des soldats, et quand ils s’étaient séparés ce jour-là, ils ne savaient pas s’ils se reverraient jamais . . .

— Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n’avons plus rien à craindre.

Jamais cet infortuné n’avait été si gai, et c’est de l’air le plus enjoué qu’il se mit à expliquer les raisons de son long silence.

— Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous étions épuisés de fatigue. J’avais tenu à descendre dans une assez piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits . . .

Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait: «Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me promettais bien un somme de plus de douze heures . . . Nous comptions sans notre hôte, comme vous l’allez voir . . .

Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés par un grand tumulte . . . Une douzaine de messieurs de mauvaise mine envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien, de nous habiller . . . Nous n’étions pas les plus forts, nous obéissons. Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés dans la même cellule. Nos idées, j’en conviens, n’étaient pas couleur de rose . . .

Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept; mettons qu’on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me reconnaître, c’est en tout huit jours que j’ai encore à vivre.»

— C’est que, ma foi! . . . je le pensais, approuva le vieux soldat.

— Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit, en guise de bonsoir: «C’est demain qu’on viendra nous chercher.» Et on ne venait pas.

Nous étions, d’ailleurs, convenablement traités; on m’avait laissé mon argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour aussi large qu’un puits; on nous prêtait même quelques livres . . .

Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si j’avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur donner des miennes . . . Mais nous étions au secret, sans communications avec les autres prisonniers . . .

Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi, d’obtenir, quoi qu’il dût nous en coûter, des éclaircissements.

Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu’alors montrés résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions l’intervention de l’ambassadeur français.

Ah! le résultat ne se fit pas attendre.

Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non sans nous avoir exprimé le regret qu’il éprouvait de se séparer de pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.

Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l’ambassade. Nous n’arrivâmes pas à l’ambassadeur, mais le premier secrétaire nous reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire, et sa mine devint excessivement grave.

Je me rappelle mot pour mot sa réponse:

«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites dont vous avez été l’objet en France, ne sont pour rien dans votre détention ici.»

Et comme je m’étonnais:

«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion. Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences très-puissantes . . . Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer administrativement par la police piémontaise . . . »

D’un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée près de lui.

— Ah! . . . le secrétaire d’ambassade avait raison, s’écria-t-il . . . Maurice, c’est Martial de Sairmeuse qui t’a fait arrêter là-bas.

— Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l’abbé, en jetant à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres.

La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais presque aussitôt il haussa les épaules.

— Bast! . . . prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé . . . Mon père est rétabli, voilà l’important. Nous trouverons bien, monsieur le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans danger . . . Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences ont failli lui coûter la vie . . . Il est si bon, mon père! Nous nous établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur l’abbé, et toi aussi, Jean . . . Vous, caporal, c’est entendu, vous êtes de la maison . . .

Rien d’horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout rayonnant d’espoir, l’homme que l’on sait frappé d’une catastrophe qui doit briser sa vie . . .

Si désolante était l’impression de l’abbé Midon et de Jean, qu’il en parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.

— Qu’avez-vous? demanda-t-il tout surpris.

Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent.

Alors, l’étonnement de l’infortuné se changea en une vague et indicible épouvante.

D’un seul effort de réflexion, il s’énuméra tous les malheurs qui pouvaient l’atteindre.

— Qu’est-il donc arrivé? fit-il d’une voix étouffée; mon père est sauvé, n’est-ce pas? . . . Ma mère n’aurait rien à souhaiter, m’avez-vous dit, si j’étais près d’elle . . . C’est donc Marie-Anne! . . .

Il hésitait.

— Du courage, Maurice, murmura l’abbé Midon, du courage!

Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel il s’appuya.

— Marie-Anne est morte! s’écria-t-il.

Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence.

— Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m’a prévenu . . . Morte! . . . quand?

— Cette nuit même, répondit Jean.

Maurice se redressa, tout frémissant d’un espoir suprême.

— Cette nuit même, fit-il . . . mais alors . . . elle est ici, encore! Où? . . . là haut . . .

Et sans attendre une réponse, il s’élança vers l’escalier, si rapidement que ni Jean ni l’abbé Midon n’eurent le temps de le retenir.

En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d’une main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte.

Mais il recula en jetant un cri terrible . . .

Etait-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui l’avait aimé jusqu’à l’abandon de soi-même! . . . Il ne la reconnaissait pas.

Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par l’agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente . . .

Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par la terreur, la bouche entr’ouverte, les bras roidis dans la direction du cadavre.

— Maurice, fit doucement l’abbé, revenez à vous, du courage . . .

Il se retourna, et avec une navrante expression d’hébétement:

— Oui, bégaya-t-il, c’est cela . . . du courage! . . .

Il s’affaissait, il fallut le soutenir jusqu’à un fauteuil.

— Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie? vivre, c’est souffrir . . .

Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre.

— Vivre! . . . balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu’elle est morte! . . .

Ses yeux secs avaient l’éclat sinistre de la démence. L’abbé eut peur.

— S’il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.

Et d’une voix impérieuse:

— Vous n’avez pas le droit de vous abandonner ainsi . . . prononça-t-il, vous vous devez à votre enfant! . . .

L’inspiration du prêtre le servit bien.

Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il tressaillit, comme s’il eût été touché par une étincelle électrique, et se dressant tout d’une pièce:

— C’est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c’est encore elle . . . conduisez-moi près de lui . . .

— Pas en ce moment, Maurice, plus tard.

— Où est-il? . . . Dites-moi où il est? . . .

— Je ne puis, je ne sais pas . . .

Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d’une voix étranglée:

— Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s’était donc pas confiée à vous?

— Non . . . J’avais surpris le secret de sa grossesse, et j’ai été, j’en suis sûr, le seul à le surprendre . . .

— Le seul! . . . mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s’il vit qui me dira où il est!

— Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la voie . . .

Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s’il eut espéré en faire jaillir une idée . . .

— Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s’est vue en danger, ne peut avoir oublié son enfant . . . Ceux qui la soignaient à ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m’étaient destinées . . . Je veux interroger les gens qui l’ont veillée . . . Quels sont-ils?

Le prêtre détourna la tête.

— Je vous demande qui était près d’elle quand elle est morte, insista Maurice, avec une sorte d’égarement.

Et comme l’abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans son esprit. Il s’expliqua le visage décomposé de Marie-Anne.

— Elle a péri victime d’un crime! . . . s’écria-t-il. Un monstre existait qui la haïssait à ce point de la tuer . . . la haïr, elle!

Il se recueillit un moment, et d’une voix déchirante:

— Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé, ordonné les plus savantes précautions! Ah! c’est une malédiction! . . .

Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l’éclat de ses yeux pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues.

— Il est sauvé! . . . pensa l’abbé Midon.

Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand il se sentit tirer par la manche.

Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l’entraîna dans l’embrasure d’une croisée.

— Qu’est-ce que cet enfant? demanda-t-il d’un ton rauque.

Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre.

— Vous avez entendu, répondit-il.

— J’ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et qu’elle a eu un enfant de lui. C’est donc vrai? . . . Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire! . . . Elle que je vénérais à l’égal d’une sainte! . . . Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre maison! . . . Son amitié n’était qu’un masque qu’il prenait pour nous voler plus sûrement notre honneur! . . .

Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne pouvait l’entendre.

— Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa grossesse . . . Personne dans le pays ne l’a soupçonnée, personne absolument. Et après? qu’a-t-elle fait de l’enfant? . . . Aurait-elle été prise de l’effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime les pauvres filles séduites et abandonnées . . . Aurait-elle tué son enfant? . . .

Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces.

— Si l’enfant vit, ajouta-t-il, comme en a parte, je saurai bien le découvrir où qu’il soit, et Maurice sera puni de son infamie . . .

Il s’interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route, attirait son attention et celle de l’abbé Midon.

Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s’arrêter devant le petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à cheval comme lui, et s’avancer vers la Borderie . . .

A cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête fauve.

— Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici! . . .

Il bondit jusqu’à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie:

— Debout! . . . lui cria-t-il, voilà Martial, l’assassin de Marie-Anne! debout, il vient, il est à nous! . . .

Maurice se dressa, ivre de colère, mais l’abbé Midon leur barra le passage.

— Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le défends . . . respectez au moins cette pauvre morte qui est là! . . .

Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que Jean et Maurice furent comme changés en statues.

Le prêtre n’eut que le temps de se retourner, Martial arrivait . . .

Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d’oeil si pénétrant embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n’eut ni un geste, ni une exclamation . . .

Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put articuler une syllabe, et c’est du doigt qu’il interrogea, montrant Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l’ombre des rideaux.

— Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l’abbé Midon.

Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s’avança . . .

— Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m’a fait arrêter à Turin et jeter en prison, on me l’a dit!

Instinctivement Martial recula.

— C’est donc toi, misérable! . . . s’écria Maurice, tu avoues donc ton crime, infâme . . .

Une fois encore l’abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis, persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice.

Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse enveloppe et la lançant sur la table:

— Voici, dit-il froidement, ce que j’apportais à Mlle Lacheneur. C’est d’abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d’Escorval. De ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval, il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C’est ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l’abbé Midon, et une décision de l’évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse. C’est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom du caporal Bavois.

Il s’arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il s’approcha du lit de Marie-Anne.

Il étendit la main au-dessus de la morte, et d’une voix qui eût fait frémir la coupable jusqu’au plus profond de ses entrailles, si elle l’eût entendue:

— A vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai! . . .

Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et sortit . . .

— Et cet homme serait coupable! . . . s’écria l’abbé Midon, vous voyez bien, Jean, que vous êtes fou! . . .

Jean eut un geste terrible.

— C’est juste! . . . fit-il, et cette dernière insulte à ma soeur morte, c’est bien de l’honneur, n’est-ce pas? . . .

— Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s’écria Maurice.

Placé près de la fenêtre, l’abbé put voir Martial remonter à cheval . . .

Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac, c’est vers le château de Courtomieu qu’il galopa . . .

XLVIII

La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin l’emporta hors de la chambre de Marie-Anne.

Elle perdit toute conscience d’elle lorsqu’elle vit tomber le vieux maraudeur.

Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche de toutes ses défaillances passées.

A grand’peine tolérée jusqu’alors à Courtomieu, et à quel prix! elle conquit le droit d’y vivre désormais respectée et même redoutée.

Elle qui s’évanouissait d’ordinaire si un chat du château s’écrasait la patte, elle ne jeta pas un cri.

L’extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle devint comme enragée.

Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au château de Courtomieu en moins de temps qu’il n’en avait fallu pour aller à la Borderie.

La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte du jardin par où elles étaient sorties . . .

Personne, au château, ne s’était aperçu de leur longue absence . . . personne absolument.

Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme Blanche, d’abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu’on pénétrât chez elle, sous n’importe quel prétexte, tant qu’elle ne sonnerait pas.

En outre, c’était la fête du valet de chambre du marquis; les domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au dessert, et à la fin il s’étaient mis à danser.

Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues, jusqu’à la chambre de Mme Blanche.

Alors, quand les portes de l’appartement furent bien fermées, lorsqu’il n’y eut plus d’indiscrets à craindre, tante Médie s’avança près de sa nièce.

— M’expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s’est passé à la Borderie, ce que tu as fait? . . .

Mme Blanche frissonna.

— Eh! . . . répondit-elle; que t’importe!

— C’est que j’ai cruellement souffert, pendant plus de trois heures que je t’ai attendue. Qu’est-ce que ces cris déchirants que j’entendais? Pourquoi appelais-tu au secours? . . . Je distinguais comme un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête . . . D’où vient que Chupin t’a emportée entre ses bras? . . .

Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l’enveloppait sa nièce.

En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui d’un mot pouvait la perdre, et qu’elle aurait toujours près d’elle, vivant reproche de son crime.

— Tu ne me réponds pas? . . . insista la pauvre tante.

C’est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la vérité, si horrible qu’elle fût, ou inventer quelque explication à peu près plausible.

Tout avouer! C’était intolérable, c’était renoncer à soi, c’était se mettre corps et âme à l’absolue discrétion de tante Médie.

D’un autre côté, mentir, n’était-ce pas s’exposer à ce que tante Médie la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait, ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie?

— Car elle est stupide! pensait Mme Blanche.

Le plus sage était encore, elle le comprit, d’être entièrement franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a’efforcer de lui communiquer quelque chose de sa fermeté.

Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements . . .

— Eh bien! . . . répondit-elle, j’étais jalouse de Marie-Anne, je croyais qu’elle était la maîtresse de Martial, j’étais folle, je l’ai tuée! . . .

Elle s’attendait à des cris lamentables, à des évanouisements; pas du tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné. Puis, les ignominies qu’elle avait endurées depuis des années avaient éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la sensibilité, et détruit tout sens moral.

— Ah! mon Dieu! . . . fit-elle d’un ton dolent, c’est terrible . . . Si on venait à savoir! . . .

Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours pour la moindre des choses.

Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait bien assurée du silence et de l’absolue soumission de la parente pauvre.

C’est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails de ce drame effroyable de la Borderie.

Sans doute, elle cédait à ce besoin d’épanchement plus fort que la volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui les contraint de parler de leur crime, alors même qu’ils se défient de leur confident.

Mais quand l’empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été données que sa haine s’était égarée, elle s’arrêta brusquement.

Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu’en avait-elle fait, qu’était-il devenu? Elle se rappelait bien qu’elle l’avait tenu entre les mains.

Elle se dressa tout d’une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un tiroir qu’elle ferma à clef.

Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre, mais Mme Blanche la conjura de ne pas s’éloigner. Elle ne voulait pas rester seule, elle n’osait pas, elle avait peur . . .

Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s’élevaient en elle et l’épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne cessant de répéter qu’elle était prête à tout pour expier, et qu’elle allait tenter l’impossible pour retrouver l’enfant de Marie-Anne . . .

Et certes, la tâche était difficile et périlleuse.

Faire chercher cet enfant ouvertement, n’était-ce pas s’avouer coupable? . . . Elle serait donc obligée d’agir secrètement, avec beaucoup de circonspection, et en s’entourant des plus minutieuses précautions.

— Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l’argent . . .

Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante, elle ajoutait d’une voix étouffée:

— Il faut que je réussisse, d’ailleurs . . . le pardon est à ce prix . . . j’ai juré! . . .

L’étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie.

Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son entendement.

— Quel caractère de fer! pensait-elle.

C’est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur.

Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les pommettes enflammées, l’oeil brillant de l’éclat du délire, «tremblant la fièvre,» selon l’expression vulgaire.

Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi qu’elle fit, l’égarement de sa pensée et le trouble affreux de son âme . . .

Et elle discourait, elle discourait, d’une voix tour à tour sourde et stridente, s’exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre, essayant enfin de s’étourdir et d’échapper eu quelque sorte à elle-même!

Le jour était venu depuis longtemps, et le château s’emplissait du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre d’arriver, avant un an, à rendre à Maurice d’Escorval l’enfant de Marie-Anne . . .

Tout à coup, cependant, elle s’interrompit au milieu d’une phrase . . .

L’instinct l’avertissait du danger qu’elle courait à changer quelque chose à ses habitudes.

Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son lit, et comme tous les jours elle sonna . . .

Il était près de onze heures, et elle venait d’achever sa toilette, quand la cloche du château tinta, annonçant une visite.

Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée.

— Qu’y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là?

— Ah! madame! . . . c’est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez . . .

— Parlerez-vous! . . .

— Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes . . .

La foudre tombant aux pieds de l’empoisonneuse l’eût moins terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup.

Sa première pensée fut que tout était découvert . . . Cela seul pouvait amener Martial.

Elle avait presque envie de faire répondre qu’elle était absente, partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de raison lui montra qu’elle s’alarmait peut-être à tort, que son mari finirait toujours par arriver jusqu’à elle, et que, d’ailleurs, tout était préférable à l’incertitude.

— Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant, répondit-elle.

C’est qu’elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour composer son visage, pour rentrer en possession d’elle-même, s’il était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait comme la feuille, le temps de se calmer.

Mais au moment où elle s’inquiétait le plus de l’état où elle était, une inspiration qu’elle jugea divine lui arracha un sourire méchant.

— Eh! . . . pensa-t-elle, mon trouble ne s’explique-t-il pas tout naturellement . . . Il peut même me servir . . .

Et tout en descendant le grand escalier:

— N’importe! . . . se disait-elle, la présence de Martial est incompréhensible.

Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n’est-ce pas sans de longues hésitations qu’il s’était résigné à cette démarche pénible.

Mais c’était l’unique moyen de se procurer plusieurs pièces importantes, indispensables pour la révision du jugement de M. d’Escorval.

Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander maintenant qu’il était frappé d’imbécillité. Force était de s’adresser à sa fille pour obtenir d’elle la permission de chercher parmi les papiers de son père.

C’est pourquoi, le matin, Martial s’était dit:

— Ma foi! . . . arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu’à Courtomieu.

Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le coeur gonflé d’espérances . . . Hélas! Marie-Anne était morte.

Nul ne soupçonna l’effroyable coup qui atteignait Martial. Sa douleur devait être d’autant plus poignante que l’avant-veille, à la Croix-d’Arcy, il avait lu dans le coeur de la pauvre fille . . .

Ce fut donc bien son coeur, frémissant de rage, qui lui dicta son serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu’il était pour quelque chose dans ce crime, qu’il en avait à tout le moins facilité l’exécution.

C’est que c’était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa famille, avait obtenu l’arrestation de Maurice à Turin.

Mais s’il était capable des pires perfidies dès que sa passion était en jeu, il était incapable d’une basse rancune.

Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d’anéantir les grâces qu’il avait obtenues; l’idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l’insultaient par sa magnanimité.

Et lorsqu’il sortit de la Borderie, plus pâle qu’un spectre, les lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait:

— Pour elle, j’irai à Courtomieu . . . En mémoire d’elle, le baron doit être sauvé.

A la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la cour du château et qu’il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse fut averti de l’impression qu’il allait produire.

Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur où l’âme devient indifférente à tout, n’apercevant plus de malheur possible.

Il tressaillit pourtant, lorsqu’on l’introduisit dans un petit salon du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu.

Ce petit salon, il le reconnaissait. C’était là que d’ordinaire se tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu’il la connaissait, lorsque son coeur hésitait encore entre Marie-Anne et elle, et qu’il lui faisait la cour . . .

Que d’heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait la revoir, telle qu’elle était alors, radieuse de jeunesse, insoucieuse et rieuse . . . sa naïveté était peut-être cherchée et voulue, en était-elle moins adorable.

Cependant, Mme Blanche entrait . . .

Elle était si défaite et si changée, que c’était à ne la pas reconnaître, on eût dit qu’elle se mourait. Martial fut épouvanté.

— Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir ce qu’il disait.

Elle eut besoin d’un effort pour garder le secret de sa joie. Elle comprenait qu’il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le parti qu’elle en pouvait tirer.

— Je n’ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d’une voix navrante de résignation, je ne m’en consolerai jamais.

Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les hommes.

Car il n’est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu’on le suppose, dont la vanité ne s’épanouisse délicieusement à l’idée qu’une femme meurt de son abandon.

Il n’en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui ne soit bien près de la payer au moins d’une tendre pitié.

— Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému.

L’admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire dans ses yeux l’aveu d’une faiblesse dont elle avait honte. C’était la plus éloquente des réponses.

Martial, cependant, n’insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut accordée, et craignant peut-être de trop s’engager:

— Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai . . . demain . . . un autre jour.

Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait.

— Elle m’aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni cet affaissement. Pauvre fille! . . . C’est ma femme, après tout. Les raisons qui ont déterminé notre rupture n’existent plus . . . On peut considérer le marquis de Courtomieu comme mort . . .

Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le traversa. On venait d’apprendre le crime de la Borderie, et l’abbé Midon était chez le juge de paix pour l’informer des circonstances de l’empoisonnement.

Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait égarer la justice.

Après plus d’un mois d’efforts, l’enquête aboutit à cette conclusion: que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne, avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du poison qui s’était trouvé sous sa main.»

Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable . . . »

Mais, dans le pays, on s’occupait infiniment moins de cette affaire que des visites de Martial à Mme Blanche.

Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris.

C’est le surlendemain même de ce départ que l’aîné des Chupin annonça que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.

Et comme on lui disait qu’il y crèverait sans doute de misère:

— Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait? . . . J’ai idée, au contraire, que l’argent ne me manquera pas, là-bas! . . .

XLIX

Ainsi, moins d’un an après ce terrible ouragan de passions qui avait bouleversé la paisible vallée de l’Oiselle, c’est à peine si on en retrouvait des vestiges qui allaient s’effaçant de jour en jour, sous les tombées de neige du temps.

Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si récents et cependant déjà presque du domaine de la légende? . . .

Des ruines noircies par l’incendie, sur les landes de la Rèche.

Une tombe, au cimetière, où on lisait:

Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans.
Priez pour elle! . . .

Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des récoltes et des semailles, se souvenaient . . .

Souvent, les longs soirs d’hiver, à Sairmeuse, quand ils se réunissaient au Boeuf couronné pour faire la partie, ils posaient leurs cartes grasses et gravement s’entretenaient des choses de l’an passé.

Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?»

Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité inexorable.

Et que de noms déjà sur la liste funèbre! . . .

Lacheneur, mort sur l’échafaud.

Chanlouineau, fusillé.

Marie-Anne empoisonnée.

Chupin, le traître, assassiné.

Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur aise. Ils l’enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans sa chambre, mais à la cave, pour qu’on n’entendit pas ses hurlements du dehors.

Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au malheur.

Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, à cheval, pour courre un loup signalé aux environs.

A la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, tremblant d’épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et ruisselants de sueur . . .

Qu’était donc devenu le maître?

On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.

Mais ce n’est qu’au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque aux recherches, qu’un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint annoncer au château qu’il avait découvert, au fond d’un précipice, le cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse.

Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident eût paru louche, sans l’explication que donnèrent les palfreniers.

— M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle aura eu peur, elle aura fait un écart . . . il n’en faut pas davantage.

Ce n’est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna définitivement le pays.

La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des conjectures.

Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage.

— Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il partout, calomniant ainsi la mémoire de sa soeur comme il avait calomnié sa vie.

Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison apparente, ses résolutions changèrent brusquement.

Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter les formalités.

On eût dit qu’il méditait quelque méchante action et qu’il s’efforçait d’écarter les soupçons, tant il mettait d’insistance à justifier sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus embrouillées.

A l’entendre, il n’agissait pas pour lui, il ne faisait que se conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas un sou de cet héritage n’entrerait dans sa poche.

Ce qui est sûr, c’est que, dès qu’il fut envoyé en possession, il vendit tout, s’inquiétant peu du prix pourvu qu’on payât comptant.

Il ne s’était réservé que les meubles qui garnissaient la belle chambre de la Borderie, et il les brûla.

On connut cette particularité, et ce fut le comble.

— Ce pauvre garçon est fou! devint l’opinion généralement admise.

Et ceux qui doutaient n’eurent plus de doutes, quand on sut que Jean Lacheneur s’était engagé dans une troupe de comédiens de passage à Montaignac.

Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué.

Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer ses études, M. d’Escorval et l’abbé Midon avaient mis en oeuvre toute leur éloquence . . .

C’est que ni le prêtre, ni le baron n’avaient besoin de se cacher désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, comme autrefois, l’un à son presbytère, l’autre à Escorval.

Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, ne gardant de son effroyable chute qu’une légère claudication, le baron se fût estimé heureux, après tant d’épreuves imméritées, si son fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes.

Pauvre Maurice! . . . son coeur s’était brisé au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie, depuis lors, semblait ne tenir qu’à l’espérance qu’il gardait encore de retrouver son enfant.

Du moins avait-il des raisons sérieuses d’espérer.

Sûr déjà du puissant concours de l’abbé Midon, il avait tout avoué à son père, il s’était confié au caporal Bavois devenu le commensal d’Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter l’impossible.

La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice diminuaient encore les chances de succès.

Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l’honneur de la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais prononcé.

— Nous réussirons quand même, disait l’abbé; avec du temps et de la patience, on vient à bout de tout . . .

Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de peur d’éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient intraitable.

Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le découragement s’emparait de Maurice.

— Mon enfant est mort en naissant . . . répétait-il.

Mais l’abbé le rassurait.

— Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né son enfant. Je l’ai revue dès qu’elle a été relevée, elle était relativement gaie et souriante . . . tirez la conclusion.

— Et cependant il n’est bientôt plus, aux environs, un coin que nous n’ayons fouillé.

— Eh bien! . . . nous étendrons le cercle de nos investigations . . .

Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs.

Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement altérée par la réponse d’une bonne femme qui passait pour une des meilleures langues de l’arrondissement.

Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu’elle n’avait aucune connaissance d’un bâtard mis en nourrice dans les environs, mais qu’il fallait qu’il s’en trouvât quelqu’un, puisque c’était la troisième fois qu’on la questionnait à ce sujet . . .

Si grande que fut sa surprise, l’abbé sut la dissimuler.

Il fit encore causer la bonne femme, et d’une conversation de deux heures résulta pour lui une conviction étrange.

Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l’enfant de Marie-Anne.

Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que toute la pénétration de l’abbé ne pouvait lui apprendre.

— Ah! . . . les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?

Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait le secret de Mme Blanche était à Paris.

Il n’y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.

Ils n’avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la trahison, et la fièvre de l’or les travaillant, ils s’obstinaient à chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu’à six pieds de profondeur autour de leur masure.

Cependant il suffit d’un mot d’un paysan au cadet Chupin pour arrêter ces fouilles.

— Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de t’obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps . . . ton frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor.

Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve . . .

— Saint-bon Dieu! . . . s’écria-t-il, vous avez raison . . . Mais, laissez faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra . . .

L

Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de Courtomieu.

En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d’idées qu’en dix ans.

Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la prison de Montaignac et traduite en cour d’assises . . .

Il est vrai que si elle n’eût eu que cela à craindre! . . .

Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d’être seule coupable!

Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s’échappa de sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle entendait parler Blanche et Martial.

Dès les vingt premiers mots qu’elle recueillit, la parente pauvre reconnut l’inanité de ses terreurs.

Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d’un poids énorme, longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s’épanouir et porter des fruits.

Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu’elle avait écouté . . .

Jamais, la veille seulement, elle n’eût osé une énormité pareille. Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie.

— Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.

La jeune femme ne répondit pas.

Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons de Martial, elle réfléchissait, s’efforçant de déterminer les conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec une foudroyante rapidité.

— Peut-être l’heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme Blanche, comme se parlant à soi-même.

— Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.

— Je dis, tante, qu’avant un mois je serai marquise de Sairmeuse autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors . . . oh! alors . . .

— Dieu t’entende! fit hypocritement tante Médie.

Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu’elle se réalisât ou non, peu lui importait.

— Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta jalousie s’est trompée, là-bas, à la Borderie, et que . . . ce que tu as fait était inutile.

Tel avait été, tel n’était plus l’avis de Mme Blanche.

Elle hocha la tête, et de l’air le plus sombre:

— C’est, au contraire, ce qui s’est passé là-bas qui me ramène mon mari, répondit-elle. J’y vois clair, à cette heure . . . C’est vrai, Marie-Anne n’était pas la maîtresse de Martial, mais Martial l’aimait . . . Il l’aimait, et les résistances qu’il avait rencontrées avaient exalté sa passion jusqu’au délire. C’est bien pour cette créature qu’il m’avait abandonnée, et jamais, tant qu’elle eût vécu, il n’eût seulement pensé à moi . . . Son émotion en me voyant, c’était un reste de son émotion quand il a vu l’autre . . . Son attendrissement n’était qu’une expression de sa douleur . . . Quoi qu’il advienne, je n’aurai que les restes de cette créature, que ce qu’elle a dédaigné! . . .

Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.

— Et je regretterais ce que j’ai fait, s’écria-t-elle . . . jamais! . . . non, jamais.

Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé . . .

Mais des transes terribles l’assaillirent quand elle apprit que la justice venait de commencer une enquête.

Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d’hommes de la police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus à déjouer toutes les ruses du crime.

Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments étaient si évidentes que Mme Blanche s’en inquiéta.

— Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.

— Ah! . . . c’est plus fort que moi.

— Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.

— Oui, ce serait plus prudent.

— Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.

Le visage de la parente pauvre s’épanouissait.

— C’est cela, approuvait-elle en battant des mains, c’est cela!

Véritablement, elle était ravie.

Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve et l’ambition de la parente pauvre. Mais le moyen! . . . Deux ou trois fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu’on lui montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée.

— Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, avait répondu Mme Blanche. Qu’est-ce que ces fantaisies! . . .

Positivement, c’est ainsi qu’on la traitait, dans ce château où il y avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles.

Tandis que maintenant . . .

Tous les matins, sur l’ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu’à elle de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu’elle aimait.

Et la tante Médie trouvait cela excellent d’être ainsi soignée, choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des mois sans coucher dans un lit.

Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu’elle avait du crime de la Borderie . . .

L’enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de Montaignac.

Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt Chupin. Ne l’avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean Lacheneur paraissait décisif.

Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt personnes l’avaient entendu déclarer avec d’affreux jurons qu’il ne serait pas tranquille tant qu’il resterait un Lacheneur sur la terre.

Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle.

Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son secret avant de mourir? . . .

Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa joie.

— Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie . . . plus rien! . . .

Elle échappait en effet à la justice des hommes . . .

Restait la justice de Dieu.

Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche.

Femme positive s’il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu’elle prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu commun de morale ou encore d’épouvantail ingénieux imaginé pour contenir dans les limites du devoir les consciences timorées . . .

Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en songeant aux menaces de Marie-Anne mourante . . .

Elle se souvenait de son serment, mais elle n’était plus disposée à le tenir.

Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s’exposerait en faisant rechercher l’enfant de Marie-Anne.

— Le père saura bien le retrouver, songeait-elle.

Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l’éprouver le soir même . . .

Brisée de fatigue, elle s’était retirée dans sa chambre de fort bonne heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l’habitude, elle éteignit sa bougie dès qu’elle fut couchée, en se disant:

— Il faut dormir.

Mais c’en était fait du repos de ses nuits . . .

Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l’horreur et l’atrocité . . . Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette . . .

Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.

Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte s’ouvrir lentement, sans bruit . . . Marie-Anne entrait . . . Elle s’avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un fauteuil, en face du lit, elle s’assit . . . De grosses larmes roulaient le long de ses joues, et elle regardait d’un air triste et menaçant à la fois . . .

L’empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d’une sueur glacée.

Pour elle, ce n’était pas une apparition vaine . . . c’était une effroyable réalité.

Mais elle n’était pas d’une nature à subir sans résistance une telle impression. Elle secoua la stupeur qui l’envahissait et elle se mit à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la rassurer.

— Je rêve! disait-elle . . . Est-ce que les morts reviennent! . . . Suis-je enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon imagination! . . .

Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas.

Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières . . . à travers ses draps, qu’elle relevait sur sa tête, elle le voyait encore . . .

Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa.

Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, et toujours, et l’épouvante de chaque nuit s’augmentait des terreurs des nuits précédentes.

Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même.

— Avoir peur d’une chose qui n’existe pas, se disait-elle, est-ce stupide! . . . Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde faiblesse . . .

Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s’envolaient; la fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège de spectres.

Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les attribuait aux inquiétudes de la journée.

Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu’à elle? Un rien, une circonstance insignifiante. Qu’un paysan l’eût rencontrée avec Chupin, lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge d’instruction arrivait à Courtomieu.

— L’enquête terminée, pensait-elle, j’oublierai.

L’enquête finit, et elle n’oublia pas.

Darvin l’a dit: «C’est quand l’impunité leur est assurée que les grands coupables connaissent véritablement le remords.»

Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du siècle.

Et cependant l’atroce supplice qu’elle endurait ne détournait pas sa volonté du but qu’elle s’était fixé le jour de la visite de Martial.

Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne pas rentrer à Montaignac.

Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du mariage, n’avaient rendu la paix à Mme Blanche.

Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne.

Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le coeur avait été brisé, n’offrait aucune prise, et qu’elle n’aurait jamais sur lui la moindre influence.

Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une angoisse plus poignante encore que toutes les autres.

Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s’oublia et avoua hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à tenailler, à faire mourir lentement au milieu d’affreuses souffrances, le misérable empoisonneur.

Il s’exprimait avec une violence inouïe, d’une voix où vibrait encore sa puissante passion . . .

Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son mari venait à découvrir qu’elle était coupable . . . et il pouvait le découvrir . . .

C’est vers cette époque qu’elle commença à regretter de n’avoir pas tenu le serment fait à sa victime, et qu’elle résolut de faire rechercher l’enfant de Marie-Anne.

Mais, pour cela, il fallait à toute force qu’elle habitât une grande ville, Paris, par exemple, où, avec de l’argent, elle trouverait des agents habiles et discrets . . .

Il ne s’agissait que de décider Martial.

Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme Blanche rayonnante, put dire à tante Médie:

— Tante, nous partons d’aujourd’hui en huit.

LI

Dévorée d’angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n’avait pas remarqué que tante Médie n’était plus la même.

Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas les domestiques, mais il n’en était pas moins positif et réel, et se trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues.

Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la parole, et il y avait par instants des velléités d’indépendance dans son accent.

Depuis la fameuse semaine où on l’avait servie dans sa chambre, elle hasardait toutes sortes de démarches insolites.

S’il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l’écart, elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. A table, elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. A deux ou trois reprises elle eut une opinion qui n’était pas celle de sa nièce, et il lui arriva de discuter des ordres.

Une fois, Mme Blanche qui sortait, l’ayant priée de l’accompagner, elle se déclara enrhumée et resta au château.

Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, tante Médie déclara qu’elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda qu’on lui attelât une voiture, ce qui fut fait.

Tout cela n’était rien en apparence; en réalité, c’était monstrueux, inimaginable.

Il était clair que la parente pauvre s’exerçait timidement à l’audace . . .

Jamais devant elle il n’avait été question de ce départ que sa nièce lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie . . .

— Ah! . . . vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu . . .

— Et sans regrets . . .

— Pour où aller, mon Dieu! . . .

— A Paris . . . Nous nous y fixons, c’est décidé. Là est la place de mon mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui assurent une grande situation. Il va racheter l’hôtel de Sairmeuse et le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier . . .

Tous les tourments de l’envie se lisaient sur le visage de la parente pauvre.

— Et moi? . . . interrogea-t-elle d’un ton plaintif.

— Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre père! . . . Hein! te voilà heureuse et contente, j’espère.

Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite.

— Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n’aurai le courage de rester seule dans ce grand château.

— Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les jardiniers . . .

— N’importe! . . . j’ai peur des fous . . . Quand le marquis se met à hurler le soir, il me semble que je deviens folle moi-même.

Mme Blanche haussait les épaules.

— Qu’espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l’air le plus ironique.

— Je pensais . . . je me disais . . . que tu m’emmènerais avec vous . . .

— A Paris! tu perds la tête, je crois. Qu’y ferais-tu? bon Dieu!

— Blanche, je t’en conjure, je t’en supplie.

— Impossible, tante, impossible!

Tante Médie semblait désespérée:

— Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que je n’ose, que c’est plus fort que moi, que j’y mourrai! . . .

Le rouge de l’impatience commençait à empourprer le front de Mme Blanche.

— Ah! tu m’ennuies, à la fin, dit-elle rudement.

Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase:

— Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t’empêche de chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure . . .

La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies.

— C’est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l’hôpital. Merci, ma nièce, merci, je reconnais ton coeur; je n’attendais pas moins de toi, merci!

Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses yeux.

Et c’est d’une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère se redressant pour mordre, qu’elle poursuivit:

— Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m’as brutalement repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j’entends et je prétends aller avec vous à Paris . . . et j’irai. Ah! ah! . . . cela te surprend d’entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante Médie. C’est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me révolte à la fin. Car j’ai souffert la passion chez vous. C’est vrai, vous m’avez recueillie, vous m’avez nourrie et logée, mais vous m’avez pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante jamais endurerait tout ce que j’ai supporté . . . As-tu jamais, Blanche, traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre nom! Et je n’avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime d’être pauvre, vous me l’avez fait payer cher. M’avez-vous assez ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds! . . . A une livre de pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi! . . .

Elle s’arrêta.

Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s’amassait en elle, lui remontait à la gorge et l’étouffait.

Mais ce fut l’affaire d’une seconde, et d’un ton d’amère ironie:

— Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J’y prendrai du bon temps, donc! Qu’y feras-tu toi-même? Tu iras à la cour, n’est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t’y suivrai. Je serai de toutes tes fêtes. J’aurai enfin de belles toilettes, moi qui depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d’une toilette? Oui, deux fois par an on m’achetait une robe de soie noire, en me recommandant de bien la ménager . . . Mais ce n’était pas pour moi que vous vous décidiez à cette dépense, c’était pour vous, et pour que la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le dos, comme vous cousiez du galon d’or aux habits de vos laquais, par vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l’autre . . . il faut manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m’inspirer ta volonté m’as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à Courtomieu.» Et j’obéissais, force m’était bien d’obéir, puisque je ne savais où aller . . . Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon tour est venu, et j’abuse . . .

Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu’il lui eût été impossible d’articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie.

A la fin, cependant, d’une voix à peine intelligible, elle balbutia:

— Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.

Comme sa nièce, l’instant d’avant, la parente pauvre haussa les épaules.

— En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait! . . . Penses-tu à cela quelquefois? Oui, n’est-ce pas, et tu cherches à t’étourdir. Eh bien! je veux m’étourdir aussi . . . J’irai à Paris avec vous . . .

Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris possession de soi.

— Et si je répondais non? fit-elle froidement.

— Tu ne répondras pas non.

— Et pourquoi, s’il te plaît?

— Parce que . . . parce que . . .

— Iras-tu donc me dénoncer à la justice?

Tante Médie hocha négativement la tête,

— Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même . . . Non, je ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l’histoire de la Borderie.

La jeune femme frissonna. Nulle menace n’était capable de l’épouvanter autant que celle-là.

— Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.

Et plus doucement:

— Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse dans notre maison; c’est à toi seule que tu dois t’en prendre. Pourquoi ne nous rien dire? . . . J’attribuais toutes tes complaisances à ton amitié pour moi . . .

Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:

— Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu souhaitais des toilettes tapageuses . . . avoue que c’était impossible. Ah! si j’avais su! . . . Mais tranquillise-toi, je réparerai ma sottise . . .

Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu’elle voulait, balbutiait quelques excuses:

— Bast! s’écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle . . . Tu me pardonnes, n’est-ce pas? . . . Allons, viens, embrasse-moi comme autrefois.

La tante et la nièce s’embrassèrent en effet, avec de grandes effusions de tendresse, comme deux amies qu’un malentendu a failli séparer.

Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas plus l’inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche.

— Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m’enverrait rejoindre Marie-Anne.

Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l’esprit de Mme Blanche.

Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne d’ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, l’agent de police qui l’a arrêté.

— Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à cette dangereuse et perfide créature. Je ne m’appartiens plus, je suis à elle. Qu’elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses caprices . . . et elle a quarante ans d’humiliation et de servitude à venger.

Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se débarrasser de cette complice.

Elle n’en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en entrevoir vaguement plusieurs dans l’avenir . . .

Serait-il donc impossible, avec beaucoup d’adresse, d’inspirer à tante Médie l’ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie par des gens à soi! . . .

Était-il prouvé qu’on ne réussirait pas à pousser au mariage cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de coquetterie et la passion de la toilette . . . L’appât d’une bonne dot attirerait toujours un mari.

Mais, dans un cas comme dans l’autre, il fallait à Mme Blanche de l’argent, beaucoup d’argent, dont elle pût disposer sans avoir à en rendre compte à personne.

Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en or . . .

Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu’il était devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans danger s’emparer du trésor.

— Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial.

La tante et la nièce semblaient d’ailleurs, depuis la scène décisive, vivre mieux qu’en bonne intelligence. C’était, entre elles, un perpétuel échange d’attentions délicates et de soins touchants.

Et, du matin au soir, ce n’était que des «petite tante chérie,» ou des «chère nièce aimée,» à n’en plus finir.

Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d’autrefois, au ton impérieux de l’une et à l’humilité de l’autre, commençaient à trouver cela drôle.

Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie n’eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, exactement pareil au sien.

Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise de Sairmeuse.

C’était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment où il se trouvait seul avec sa femme:

— Oh! chère marquise, dit-il, d’un ton de bienveillante ironie, que de petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère tante.

Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.

— Je l’aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne reconnaîtrai assez les témoignages d’affection et de dévouement qu’elle m’a donnés quand j’étais malheureuse.

C’était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne s’était plus inquiété d’une circonstance toute futile en apparence.

Il avait, d’ailleurs, à ce préoccuper de bien d’autres choses.

L’homme d’affaires qu’il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire se pouvait, l’hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d’accourir, se trouvant, marquait-il, en présence d’une de ces difficultés qu’un mandataire ne saurait résoudre. Il ne s’expliquait pas davantage.

— La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne saurais me plaire à Paris, si je n’habite l’hôtel de ma famille.

Sa hâte d’arriver était si grande, que le second jour de voyage, le soir il déclara que s’il eût été seul il eût couru la poste toute la nuit.

— Qu’à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire peur . . .

Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à l’hôtel Meurice.

C’est à peine si Martial prit le temps de déjeuner.

— Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de sortir, je serai bientôt de retour.

Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette fois.

— Mon homme d’affaires, dit-il, n’est qu’un nigaud. Il n’osait pas m’écrire qu’un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!

Et d’un ton de galanterie affectée qu’il prenait toujours en s’adressant à sa femme:

— Je n’ai plus qu’à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne le ferai que si l’hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous n’êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous avons des concurrents . . .

Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût été bien difficile si elle n’eût pas été satisfaite de cet hôtel de Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l’entrée est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d’arbres séculaires s’étendent jusqu’à la rue de Varennes.

Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis plusieurs années.

— Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d’un ton chagrin, un an peut-être . . . Il est vrai qu’on peut, avant trois mois, avoir ici un appartement provisoire très-habitable.

— On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le désir de son mari.

— Ah! . . . c’est aussi votre avis! . . . En ce cas, comptez sur moi pour presser les ouvriers.

En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de Sairmeuse savait qu’on n’est guère bien servi, vite et selon ses désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s’occuper de tout. Il s’entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il courait les fabricants.

Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne rentrait que pour dîner.

Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son appartement de l’hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant pas à plaindre.

Le voyage, le mouvement, la vue d’objets inaccoutumés, le bruit de Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de préoccupations enfin, l’arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume enveloppait l’horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa conscience devenaient murmure . . .

Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles habitudes de servilité et lui tenait compagnie . . .

Le passé s’effaçait, croyait-elle, et elle s’abandonnait aux espérances d’une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des domestiques de l’hôtel parut, et dit:

— Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise.

LII

A demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans la main, Mme Blanche écoutait la lecture d’un livre nouveau que lui faisait tante Médie.

L’entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.

— Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?

Elle n’attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne pouvait être qu’un des ouvriers employés par Martial.

— Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je supposais qu’il cherchait une place . . .

— C’est sans doute M. le marquis qu’il veut voir?

— Madame m’excusera, c’est bien à Madame qu’il veut parler, il me l’a dit.

— Alors, sachez comme il s’appelle et ce qu’il désire.

Et se retournant vers la parente pauvre:

— Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage le plus intéressant.

Mais tante Médie n’avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le domestique était de retour.

— L’homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont il s’agit dès qu’elle saura son nom.

— Et ce nom?

— Chupin.

Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l’hôtel Meurice.

Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et s’affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.

Mme Blanche, elle, se dressa tout d’une pièce, plus pâle que son peignoir de cachemire blanc, l’oeil trouble, les lèvres tremblantes.

— Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu’on allait lui dire qu’elle avait mal entendu, Chupin! . . .

Puis, avec une certaine violence:

— Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l’entendre. Il est inutile qu’il se représente. Jamais je ne le recevrai! . . .

Mais, dans le temps que mit le domestique à s’incliner respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se ravisa.

— Au fait, non, prononça-t-elle, j’ai réfléchi, faites monter cet homme.

— Oui, approuva tante Médie d’une voix défaillante, qu’il vienne, cela vaut mieux.

Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l’une de l’autre, immobiles, consternées, le coeur serré par les plus effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu’à grand peine articuler quelques paroles.

— C’est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme Blanche.

— En effet, je le crois, mais que veut-il?

— Quelque secours, probablement.

La parente pauvre leva les bras au ciel.

— Fasse Dieu qu’il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, prononça-t-elle. Doux Jésus! . . . pourvu qu’il ne sache rien!

— Eh! que veux-tu qu’il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l’avance! Dans dix minutes, nous serons fixées. D’ici là, tante, du calme. Et même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu’on ne voie pas ta figure . . . Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à paraître . . .

Mme Blanche ne se trompait pas.

C’était bien l’aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux maraudeur mourant avait confié son secret.

Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, demandant partout et à tous l’adresse du marquis de Sairmeuse. On venait de lui indiquer l’hôtel Meurice, et il accourait.

Ce n’est toutefois qu’après s’être bien assuré de l’absence de Martial qu’il avait demandé Mme la marquise.

Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique revint en lui disant:

— On consent à vous recevoir, suivez-moi.

Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque éclaircissement de ce campagnard.

— Ce n’est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a produit un fier effet sur Mme la marquise!

Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont l’inonda cette nouvelle.

— Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?

— Un petit peu.

— Vous êtes pays?

— Je suis son frère de lait.

Le domestique n’en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose, vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l’appartement du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.

Le mauvais gars avait d’avance préparé une petite histoire, mais il fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu’il resta court et béant. Ce qui l’interloquait surtout, c’était une grande glace, en face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du tapis qu’il craignait d’écraser sous ses gros souliers.

Après un moment, voyant qu’il demeurait stupide, un sourire idiot sur les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à rompre le silence.

— Vous désirez? . . . demanda-t-elle.

Le gars Chupin était intimidé, mais il n’avait point peur: ce n’est pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard toutes les formules de respect qu’il savait.

— Au fait, insista la jeune femme impatientée.

Amener au fait un paysan n’est pas facile, et ce n’est qu’après beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement qu’il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu’il y avait, qu’on n’avait pas retrouvé le trésor de son père, qu’il était, en conséquence, sans ressources . . .

— Oh! assez! interrompit Mme Blanche.

Puis, d’un ton qui n’était rien moins que bienveillant:

— Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable à Sairmeuse. Enfin, n’importe, vous êtes de mon pays, je consens à vous accorder un secours, à la condition que vous n’y reviendrez pas.

C’est d’un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta cette semonce. A la fin, il releva la tête:

— Je ne demande pas l’aumône, articula-t-il fièrement.

— Que demandez-vous donc?

— Mon dû.

Mme Blanche reçut un coup dans le coeur, et cependant, elle eut le courage de toiser Chupin d’un air dédaigneux, en disant:

— Ah! je vous dois quelque chose! . . .

— Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait bien, allez . . . tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu’il me dit, il vient de se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi tout mettre sur le dos, la terre n’en sera pas plus froide et ça innocentera la jeune dame . . . Et après, elle te récompensera bien, et tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien . . . »

Si grande que fût son impudence, il s’arrêta, stupéfait de la physionomie de Mme Blanche.

En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du récit de son père.

C’est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle avait compris que céder une fois c’était se mettre à la discrétion de ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec une merveilleuse énergie, elle payait d’audace.

— En d’autres termes, fit-elle, vous m’accusez du meurtre de Mlle Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas ce que vous allez exiger?

Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.

— Eh bien! . . . reprit Mme Blanche, puisqu’il en est ainsi, sortez! . . .

Il est sûr qu’elle allait, à force d’audace, gagner cette partie périlleuse, dont le repos de sa vie était l’enjeu; Chupin était absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:

— Blanche! . . . ton mari . . . Martial! . . . Il entre . . . il monte.

La partie fut perdue . . . La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant Chupin, le faisant parler, découvrant tout.

Sa tête s’égara, elle s’abandonna, elle se livra.

Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et l’entraîna, par une porte intérieure, jusqu’à l’escalier de service.

— Prenez toujours cela, disait-elle d’une voix sourde, ce n’est qu’un à-compte . . . Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari, surtout! . . .

Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu’elle rentra, elle trouva Martial dans le salon.

Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main une lettre déployée.

Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans ses yeux une larme furtive.

— Quel malheur nous frappe encore! . . . balbutia-t-elle d’une voix que l’excès de son émotion de tout à l’heure rendait à peine intelligible.

Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l’eût au moins étonné.

— Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.

— Le duc de Sairmeuse! . . . Mon Dieu! . . . Comment cela? . . .

— D’une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches de Sanguille . . .

— Ah! . . . c’est là que mon pauvre père a failli être assassiné.

— Oui . . . c’est au même endroit, en effet.

Un moment de silence suivit.

Martial n’aimait que très-médiocrement son père, et il n’en était pas aimé, il le savait; et il s’étonnait de l’amère tristesse qui l’envahissait en songeant qu’il n’était plus.

Puis, il y avait autre chose encore.

— D’après cette lettre, que m’apporte un exprès, poursuivit-il, tout le monde, à Sairmeuse, croit à un acciden