Monsieur Lecoq: L'Honneur du Nom, by Émile Gaboriau

LV

Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était grande, son coup d’oeil sûr, son intelligence prompte et féconde en ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et toujours son sang-froid avait dominé les événements.

Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées comme sans espérances . . .

C’est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d’apparences, et quand elle se trouve en face d’un mystère, elle n’a ni repos ni trêve qu’elle ne l’ait éclairci.

Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée, on chercherait les raisons de sa présence à la Poivrière, on ne tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu’à la duchesse, et alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé.

C’était la cour d’assises, la maison centrale, un scandale effroyable, le déshonneur, une honte éternelle . . .

Et sa puissance d’autrefois, loin de le protéger, l’écrasait. Qui donc l’avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces blessures d’amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion de vengeance pour eux! . . .

A cette idée d’une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s’égarait.

— Mon Dieu! . . . murmurait-il, inspirez-moi . . . Comment sauver l’honneur du nom!

Il ne vit qu’une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon. On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues; mort, on ne s’inquiéterait que médiocrement de son identité.

— Allons! . . . il le faut! se dit-il.

Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des éclats de rire.

La porte du violon s’ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre, et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n’était qu’un ivrogne . . .

Cependant un rayon d’espoir illuminait le coeur de Martial. En cet ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable.

La ruse était hardie, il fallait se hâter d’en profiter et de défier de la surveillance. Martial s’étendit sur le banc, comme pour dormir, de telle façon que sa tête n’était pas à un mètre de celle de Otto.

— La duchesse est hors de danger . . . murmura le fidèle domestique.

— Aujourd’hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu’à elle.

— Monseigneur s’est donc nommé?

— Non . . . tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de barrières.

— Eh bien! . . . il faut continuer à jouer ce personnage.

— A quoi bon! . . . Lacheneur ira me dénoncer . . .

Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques heures plus tôt, en se rendant de l’Arc-en-ciel à la Poivrière, Jean avait roulé au fond d’une carrière abandonnée et s’y était fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l’avaient aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l’hôpital.

Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé.

— On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc soutienne seulement son rôle . . . Une évasion n’est qu’une plaisanterie quand on a des millions . . .

— On me demandera qui je suis, d’où je viens, comment j’ai vécu . . .

— Monseigneur parle l’allemand et l’anglais, il peut dire qu’il arrive de l’étranger, qu’il est un enfant trouvé, qu’il a exercé une profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.

— En effet, comme cela . . .

Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et d’une voix brève:

— Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d’une parfaite entente dépend le succès. J’ai à Paris une amie — et personne ne sait nos relations — qui est fine comme l’ambre. Elle se nomme Milner et tient l’hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira qu’il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu’il est descendu à cet hôtel, qu’il y a laissé sa malle, qu’il y est inscrit sous le nom de Mai, artiste forain, sans prénoms . . .

— C’est cela, approuvait Martial . . .

Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires, ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient dérouter l’instruction . . .

Tout étant bien réglé, Otto sembla s’éveiller du sommeil profond de l’ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté.

Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes.

Lors donc que Lecoq, tout haletant d’espérance et d’ambition, arriva au poste de la place d’Italie, après son enquête si habile à la Poivrière, il était battu d’avance par des hommes qui lui étaient inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne.

Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une incroyable perfection de détails.

Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite du juge d’instruction, quand entra Maurice d’Escorval . . . Ils se reconnurent.

Ils étaient aussi émus l’un que l’autre, et il n’y eut point d’interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à la générosité de son ancien ennemi . . .

Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller, Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.»

Alors commença, entre le juge et Lecoq d’un côté, et le prévenu de l’autre, cette lutte où il n’y eut point de vainqueur.

Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis, il ne pouvait s’empêcher d’admirer l’étonnante pénétration et la ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la vérité.

Il est vrai de dire que si l’attitude de Martial fut merveilleuse, on le servit au dehors avec une admirable précision.

Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu’il devinait et ne pouvait saisir. A la Morgue comme à l’hôtel de Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures trop tard.

Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le trahit.

Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise d’Arlange n’eurent pas le résultat qu’il espérait, c’est que Mme Blanche n’avait pas acheté les boucles d’oreille qu’elle portait à la Poivrière; elle les avait échangées avec une de ses amies, la baronne de Watchau.

Enfin, si personne à Paris ne s’aperçut de la disparition de Martial, c’est que, grâce à l’entente de la duchesse, de Otto et de Camille, personne à l’hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner chaque jour.

Le temps passait cependant, et Martial s’attendait bien à être renvoyé devant la cour d’assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque l’occasion lui fut bénévolement offerte de s’évader.

Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture cellulaire quelques minutes d’horrible indécision . . .

Il se hasarda, cependant, s’en remettant à sa bonne étoile . . .

Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq, un misérable qu’il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier . . .

Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manoeuvre de Lecoq, Otto attendait son maître.

En un clin d’oeil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se plongea dans un bain qu’on tenait tout près, et ses haillons furent brûlés . . .

Et c’est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa crier:

— Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier.

Mais ce n’est qu’après le départ de ces agents qu’il respira.

— Enfin! . . . s’écria-t-il, l’honneur est sauf! . . . Nous avons joué Lecoq.

Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand on lui apporta une lettre de la duchesse.

Brusquement il rompit le cachet et lut:

«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais . . . »

En deux bonds, il fut à l’appartement de sa femme.

La porte de la chambre était fermée, il l’enfonça; trop tard! . . .

Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée . . . Mais elle avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait dormir . . .

Une larme brilla dans les yeux de Martial.

— Pauvre malheureuse! . . . murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici bas!

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

ÉPILOGUE

LE PREMIER SUCCÈS

Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de sa personnalité, le duc de Sairmeuse s’était écrié avec l’accent du triomphe:

— Nous avons joué Lecoq!

En cela, il avait raison.

Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au flair subtil, et, en cela, il avait tort.

Le jeune policier n’était pas d’un tempérament à digérer, les bras croisés, l’humiliation d’une défaite.

Déjà, lorsqu’il était entré chez le père Tabaret, il commençait à revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de tant d’expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde.

— Eh bien! . . . bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous? J’étais dans le vrai.

Mais le vieux policier n’avait point d’enthousiasme.

— Oui, vous aviez raison! répondit-il d’un ton piteux.

— Qu’est-ce qui nous a perdus? Trois fausses manoeuvres. Eh bien! je saurai changer en victoire notre échec d’aujourd’hui.

— Ah! . . . vous en êtes bien capable . . . si on ne nous met pas à pied.

Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment de la situation présente.

Elle n’était pas brillante, mais elle n’était pas non plus si compromise que le disait le père Absinthe.

Qu’était-il arrivé, en résumé?

Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts . . . c’était fâcheux; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des plus dangereux, Joseph Couturier . . . il y avait compensation.

Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il tremblait qu’on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de la Poivrière.

Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de Sairmeuse ne faisaient qu’un?

On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez.

— Cependant, pensait-il, M. Segmuller, le juge d’instruction, me comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller de l’avant?

C’était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop.

— On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente de justice à l’hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai.

Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup:

— Mauvais moyen! reprit-il, maladroit, pitoyable! . . . Ce n’est pas deux lapins tels que ce duc et son complice qu’on prend sans vert. Il est impossible qu’ils n’aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais.

Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père Absinthe.

— Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien . . .

— Inutile, papa! . . . Donc, il est clair qu’il nous faudrait un commencement de preuve matérielle . . . Oh! . . . peu de chose: la preuve, seulement, d’une démarche faite par quelqu’un de l’hôtel de Sairmeuse près d’un de nos témoins . . .

Il s’arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en arrêt . . .

Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une circonstance qui s’ajustait à ses desseins.

Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l’hôtel de Mariembourg, dans l’attitude qu’elle avait la première fois qu’il l’avait aperçue.

Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d’une cage couverte d’un grand morceau de lustrine noire, répétant avec acharnement trois ou quatre mots d’allemand à un sansonnet, qui s’obstinait à crier: «Camille! . . . où est Camille!»

—Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau, il eût parlé l’allemand ou il eût eu tout au moins l’accent de sa maîtresse . . . Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps . . . par qui?

Le père Absinthe commençait à s’impatienter.

— Sérieusement, fit-il, que dites-vous?

— Je dis que si quelqu’un, homme ou femme, à l’hôtel de Sairmeuse, porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle . . . Allons, papa, en route . . .

Et sans un mot d’explication, il entraîna son compagnon au pas de course.

Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s’arrêta court devant un commissionnaire adossé à la boutique d’un marchand de vins.

— Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l’hôtel de Sairmeuse, vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l’attend ici . . .

— Mais, Monsieur . . .

— Comment, vous n’êtes pas encore parti!

Le commissionnaire s’éloigna. Lecoq avait arrangé sa phrase de telle sorte qu’elle s’appliquait indifféremment à un homme ou à une femme.

Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père Absinthe avait eu bien juste le temps d’avaler un petit verre, quand le commissionnaire reparut.

— Monsieur, dit-il, je n’ai pas pu parler à Mlle Camille. . . .

— Bon! . . . pensa Lecoq, c’est une femme de chambre.

— L’hôtel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est décédée de mort subite ce matin.

— Ah! . . . le gredin! . . . s’écria le jeune policier.

Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement:

— Il aura assassiné sa femme en rentrant . . . mais il est pincé. Maintenant j’obtiendrai l’autorisation de continuer mes recherches.

Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice.

Faut-il le dire? M. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une visible hésitation l’ingénieuse déduction du jeune policier; ce fut la circonstance du sansonnet qui le décida.

— Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même là, franchement, votre opinion est la mienne . . . Mais la justice, en une circonstance si délicate, ne peut marcher qu’à coup sûr . . . C’est à la police, c’est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l’idée de nier . . .

— Eh! monsieur, mes chefs ne me permettront pas . . .

— Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand je leur aurai parlé.

Il y avait quelque courage de la part de M. Segmuller à agir ainsi. On avait tant ri, au Palais, on s’était tellement égayé de cette histoire de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent sacrifié leur conviction à la peur du ridicule.

— Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq.

— A l’instant même.

Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier l’arrêta.

— J’aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous demander . . . vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en moi.

— Parlez, mon brave garçon.

— Eh bien! monsieur, je vous demanderais un mot pour M. d’Escorval . . . Oh! un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l’évasion du prévenu . . . je porterais ce mot, et alors . . . Oh! ne craignez rien, monsieur, je serai prudent.

— Soit! . . . fit le juge, allons, venez! . . .

Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de M. Segmuller à M. d’Escorval. Sa joie était si grande, qu’il ne daigna pas remarquer les lazzis qu’il recueillit le long des couloirs de la Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le guettait . . .

— Eh! eh! . . . fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas un goujon.

Du coup, Lecoq fut piqué. Il se retourna brusquement, se planta en face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux:

— Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d’un homme sûr de son affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les intelligences des prisonniers.

Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un aveu.

Mais Lecoq n’abusa pas. Que lui importait que le Général, ivre de jalousie, l’eût trahi! Ne tenait-il pas une éclatante revanche!

Il n’avait pas trop d’ailleurs du reste de sa journée pour méditer son plan de bataille et songer à ce qu’il dirait en portant le billet de M. Segmuller.

Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il se présenta chez M. d’Escorval.

— Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le domestique, mais comme il ne m’a rien dit vous pouvez entrer . . .

Lecoq entra, le cabinet était vide.

Mais dans la pièce voisine, dont on n’était séparé que par une portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des sanglots entremêlés de baisers . . .

Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s’il devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre ouverte . . .

Evidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l’explication de la scène d’à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa volonté, Lecoq la ramassa. Il y était écrit:

Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice, ton fils . . . J’ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui justifient sa naissance . . .

C’est à son éducation que j’ai consacré l’héritage de ma pauvre Marie-Anne. Ceux à qui je l’avais confié ont su en faire un homme.

Si je te le rends, c’est que je crains pour lui les souillures de ma vie. Hier s’est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma soeur . . . Pauvre Marie-Anne! . . . elle eût été plus terriblement vengée si un accident qui m’est arrivé n’eût sauvé le duc et la duchesse de Sairmeuse du piège où je les avais attirés . . .

JEAN LACHENEUR.

Lecoq eut comme un éblouissement.

Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s’était dénoué dans le cabaret de la Chupin . . .

— Il n’y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là je saurai tout! . . .

Et il se retira sans avoir parlé à M. d’Escorval. Il avait résisté à la tentation de s’emparer de la lettre.

C’était un mois, jour pour jour, après la mort de Mme Blanche.

Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait, quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Maurice d’Escorval.

D’un bond, Martial fut debout.

— Est-ce possible! s’écria-t-il.

Et vivement:

— Qu’il entre, ce commissionnaire.

Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé de velours bleu blanchi par l’usage, se présenta tendant timidement une lettre.

Martial brisa le cachet et lut:

Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu Mai. A votre tour, aidez-moi! . . . Il me faut pour après-demain, avant midi, 260,000 francs.

J’ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi! . . .

MAURICE D’ESCORVAL.

Pendant près d’une minute, Martial resta confondu . . . puis, tout à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans s’apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule . . .

Monsieur,

Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous. Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu voire ancien ennemi, maintenant votre dévoué

MARTIAL DE SAIRMEUSE.

Il plia cette lettre d’une main fiévreuse, et la remettant au commissionnaire avec un louis:

— Voici la réponse, dit-il, hâtez-vous . . .

Mais le commissionnaire ne bougea pas . . .

Il glissa la lettre dans sa poche; puis, d’un geste violent, fit tomber sa barbe et ses cheveux rouges . . .

— Lecoq! . . . s’écria Martial, devenu plus pâle que la mort.

— Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me fallait une revanche, mon avenir en dépendait . . . j’ai osé imiter, oh! bien mal, l’écriture de M. d’Escorval . . .

Et comme Martial se taisait:

— Je dois d’ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu’en remettant à la justice l’aveu écrit de sa main, de sa présence à la Poivrière, je donnerai des preuves de sa complète innocence.

Et pour montrer qu’il n’ignorait rien, il ajouta:

Mme la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a pu se passer à la Borderie.

Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse . . .

Nommé au poste qu’il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût — ce dut être un calcul — de grimer de modestie son triomphe . . .

Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à laquelle il est resté fidèle: Semper vigilans.

Fin

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