Monsieur Lecoq: L'Honneur du Nom, by Émile Gaboriau

XLIII

C’était le surlendemain du jour où, sur l’ordre formel de l’abbé Midon, Marie-Anne était allée s’établir à la Borderie.

On ne s’entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.

— Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de rentes, faisaient les vieux d’un air grave, sans compter encore la maison . . .

— Une honnête fille n’aurait pas tant de chance que ça! murmuraient quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.

Jusqu’alors on n’était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la «bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence posthume?

Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.

Elle l’écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.

— Quelle audace! . . . répétait-elle d’une voix étranglée, quelle impudence! . . .

Le vieux maraudeur semblait de cet avis.

— Le fait est, grommela-t-il d’un air de dégoût, qu’elle eût pu attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s’en emparer.

Il branla la tête, et comme en à-parte:

— Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus riche qu’une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.

Si Chupin avait eu l’intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il dut être satisfait.

— Et c’est une telle femme qui m’a enlevé le coeur de Martial! . . . s’écria-t-elle. C’est pour cette misérable qu’il m’abandonne! . . . Quels philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes! . . .

L’indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu’elle oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.

— Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, père Chupin?

— Comme je suis sûr que vous êtes là.

— Qui vous a dit tout cela?

— Personne . . . on a des yeux. J’ai poussé hier jusqu’à la Borderie, et j’ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. Elle n’est seulement pas en deuil, la gueuse! . . .

C’est qu’en effet, jusqu’à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait été réduite à la robe que Mme d’Escorval lui avait prêtée le soir du soulèvement, pour qu’elle pût quitter ses habits d’homme.

Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses observations méchantes, elle l’interrompit d’un geste.

— Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?

— Pardienne!

— Où est-ce?

— Juste en face des moulins de l’Oiselle, de ce côté de la rivière, à une lieue et demie d’ici, à peu près . . .

— C’est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré quelquefois? . . .

— Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.

— Alors il faut me donner la topographie de l’habitation.

Les yeux de Chupin s’écarquillèrent prodigieusement.

— Vous dites? . . . interrogea-t-il, ne comprenant pas.

— Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.

— Ah! . . . comme cela, j’entends . . . Pour lors, elle est construite en plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n’est pas clos de murs, mais seulement entouré d’une petite haie vive. Tout autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui ombrage un cours d’eau.

Il s’arrêta tout à coup, et clignant de l’oeil.

— Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? demanda-t-il.

— Que vous importe! . . . Comment est l’intérieur?

— Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, une cuisine, une autre petite pièce noire . . .

— Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l’étage supérieur.

— C’est que . . . dame! . . . je n’y suis jamais monté.

— Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez visitées? . . .

— Comme celles de tous les paysans d’ici.

Personne, assurément, ne soupçonnait l’existence de cette chambre magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, destinait à Marie-Anne. Jamais il n’en avait parlé, même il avait pris les plus grandes précautions pour qu’on ne vît pas apporter les meubles.

— Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.

— Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique avec l’écurie. L’escalier qui mène au premier étage se trouve dans la pièce du milieu.

— Et Marie-Anne est seule à la Borderie? . . .

— Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère ne tardera pas à aller demeurer avec elle . . .

Au lieu de répondre, Mme Blanche s’absorba dans une sorte de rêverie si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s’en impatienta.

Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices méditant un mauvais coup:

— Eh bien! fit-il, que décidons-nous? . . .

La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à coup, dans l’engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des terribles instruments du chirurgien . . .

— Mon parti n’est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je verrai . . .

Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:

— Je ne veux pas m’aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne perdez plus Martial de vue . . . S’il va à la Borderie, et il ira, j’en dois être informée . . . S’il écrit, et il écrira, tâchez de vous procurer une de ses lettres . . . Désormais je veux vous voir tous les deux jours . . . Ne vous endormez pas! . . . Songez à gagner la bonne place que je vous réserve à Courtomieu . . . Allez! . . .

Il s’éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de dissimuler son désappointement et son mécontentement.

— Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout détruire, elle ne demandait qu’une occasion . . . L’occasion se présente, le coeur lui manque, elle recule . . . elle a peur! . . .

Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.

Le mouvement d’horreur qu’elle venait de laisser voir était une instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son inflexible volonté.

Ses réflexions n’étaient pas de nature à désarmer sa haine.

Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche s’entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.

Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu’à ce jour.

Or, pourquoi cette brusque apparition?

La vindicative jeune femme était prête à jurer que c’était une insulte et une bravade à son adresse.

— Et je me résignerais! . . . s’écria-t-elle. Ah! j’arracherais mon coeur s’il était capable d’une si indigne lâcheté.

La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l’attentat de Jean Lacheneur lui paraissait justifier d’avance les pires représailles.

Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l’arrêtait:

Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu’on en cite dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes et soudaines, comme il s’en rencontre dans les romans, et elle ne trouvait au service de ses rancunes qu’un crime vulgaire, absolument indigne d’elle.

— Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.

Et sa haine, alors, s’égarant en conceptions insensées, elle imaginait des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs . . .

Au surplus, elle était libre désormais de s’abandonner sans contrainte ni contrôle à toutes ses inspirations.

Il n’y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu.

Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier délire, l’anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la morne stupeur de l’idiotisme.

Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri.

Guéri! . . . Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait succombé.

Toute trace d’intelligence avait disparu de cette physionomie si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les transformations de l’hypocrisie la plus consommée.

Plus une étincelle dans l’oeil, où jadis pétillaient l’esprit et la ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante expression d’hébétement.

Et nul espoir de guérison.

Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux.

Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait employer la force pour lui arracher les plats.

Il est vrai qu’il engraissait. Maigre au point d’être diaphane, disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se bouffissaient de mauvaise graisse.

Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux environs, sans intentions, sans projet, sans but.

Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, mémoire, il avait tout perdu. L’instinct de la conservation même, le dernier qui meure en nous, l’abandonnait, il fallait le surveiller comme un enfant.

Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le coeur serré par un mystérieux effroi.

Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de représailles.

— Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur! . . . murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si sa balle eût porté. C’est une vengeance comme celle-là que je veux, il me la faut, elle m’est due, je l’aurai! . . .

Ses indécisions ne l’empêchaient pas de voir Chupin tous les deux ou trois jours comme elle se l’était promis, tantôt seule, le plus souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet.

Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu’il commençât à avoir plein le dos de ce métier d’espion.

— C’est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J’espérais que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa soeur; il y serait très-bien . . . pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D’un autre côté, je sais que mon scélérat d’aubergiste de là-bas a abandonné son auberge et qu’il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en train de choisir l’endroit de ma peau où il va planter son couteau . . . On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses chausses, et les promenades surtout ne valent rien . . .

Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c’est qu’après deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations autrefois, tout était fini entre eux.

C’était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir.

— Dites qu’ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.

— Fins! . . . et comment? . . . Depuis que j’épie M. Martial, il n’a pas dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D’un autre côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a déclaré qu’il n’avait pas porté une seule lettre à la Borderie . . .

Il est sûr que sans l’espoir d’une douce et sûre retraite à Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie . . .

Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans cesse renouvelées, dès le milieu du mois d’août, il avait presque entièrement cessé toute surveillance.

S’il venait encore aux rendez-vous, c’est qu’il avait pris la douce habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais.

Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l’emploi du temps de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la tête.

Mme Blanche s’en aperçut. C’était au commencement de septembre. Un jour, elle l’interrompit dès les premiers mots, et le regardant fixement:

— Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n’êtes qu’un imbécile . . . choississez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un quart d’heure au carrefour de la Croix-d’Arcy.

http://ebooks.adelaide.edu.au/g/gaboriau/emile/g11hof/chapter43.html

Last updated Saturday, March 1, 2014 at 20:38