Monsieur Lecoq: L'Honneur du Nom, by Émile Gaboriau

XXXI

Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l’arrêté de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort ou vif, une gratification de 20,000 francs.

L’odieuse provocation s’adressait à de telles âmes.

— Vingt mille francs, répétait-il, d’un air sombre, vingt sacs de cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je puiserais à même comme un richard! . . . Ah! je découvrirai Lacheneur, fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la récompense! . . .

L’infamie du crime, le nom de traître et d’infâme qui lui en reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui et les siens ne l’arrêtèrent pas un instant.

Il ne voyait, il ne pouvait voir qu’une seule chose . . . la prime, le prix du sang . . .

Le malheur est qu’il n’avait pour guider ses recherches, aucun indice, même vague.

Tout ce qu’on savait à Montaignac, c’était que le cheval de M. Lacheneur avait été tué à la Croix-d’Arcy, on l’avait reconnu en travers de la route.

Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s’il s’était tiré sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière? . . . Etait-il allé demander un asile à quelque fermier de ses amis? . . .

Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix près de lui.

Deux paysans vidaient une bouteille, et l’un d’eux, d’un certain âge, racontait qu’il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle Lacheneur des nouvelles de son père.

Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement dans les montagnes qui séparent l’arrondissement de Montaignac de la Savoie. Il précisait l’endroit de la rencontre, c’était dans les environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.

Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse indiscrétion. A son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.

En quoi il se trompait.

Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d’un cordon de carabiniers royaux — gendarmes du Piémont — qui, ayant reçu des ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.

Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, et encore, de l’autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et emprisonné, en attendant les brèves formalités de l’extradition.

Avec cette promptitude de coup d’oeil, trop souvent départie à des scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu’il pouvait tirer du renseignement.

Mais il n’y avait pas une seconde à perdre.

Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans attendre sa monnaie il courut jusqu’à la citadelle, entra au poste et demanda au sergent une plume et du papier . . .

Le vieux maraudeur, d’ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il ne lui fallut qu’un tour de main pour tracer ces quatre lignes:

«Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d’ordonner que quelques soldats à cheval m’accompagnent pour le saisir.

«CHUPIN.»

Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.

Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet . . .

En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu’on ne soupçonnait pas, comme tout le reste de la garnison, d’avoir fait des voeux pour le succès du soulèvement . . .

Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en accorda un . . . Il l’enfourcha d’une jambe nerveuse, et prenant la tête du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa fortune sous les fers de sa bête . . .

De ce billet, venait l’air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient déjà l’évasion du baron d’Escorval.

C’est parce qu’il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort hasardées de son espion, qu’il s’était écrié dès la porte:

— Par ma foi! . . . il faut convenir que ce Chupin est un limier incomparable! . . . Grâce à lui . . .

Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s’était arrêté court . . .

Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n’étaient dans une situation d’esprit à remarquer la phrase et l’interruption.

Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.

Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée fatale qu’ils ne sauraient fuir . . .

Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait perdu connaissance . . .

Lorsqu’il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l’aube, le carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux cadavres qu’on n’était pas encore venu relever.

Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.

S’il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu’il soit donné à un homme d’endurer . . . mais il était désarmé.

Force lui était donc d’accepter le châtiment de la vie qui lui était laissée . . .

Peut-être aussi, la voix de l’honneur lui cria-t-elle que se soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une insigne lâcheté . . . Si irréparable que paraisse le mal qu’on a fait, il y a toujours à réparer.

Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée! . . . Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, et sans aide, ce n’était pas chose facile; outre que son pied était resté engagé dans l’étrier, tous ses membres étaient à ce point engourdis qu’à grand’peine il parvenait à se mouvoir.

Il se dégagea cependant, et, s’étant dressé, il s’examina et se palpa . . .

Lui qui eût dû être tué dix fois, il n’avait d’autre blessure qu’un coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du coup de pied, remontait jusqu’au genou.

Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu’il entendit sur la route un bruit de pas . . .

Il n’y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la gauche de la Croix-d’Arcy . . .

C’étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la baïonnette dans les reins.

Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.

Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces prisonniers . . .

Comment ne fut-il pas découvert lui-même? . . . Ce fut une grande chance.

Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d’un de ces détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant les bois, fouillant les fermes et les villages.

Cependant, il ne désespéra pas.

Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait fermement qu’il serait à l’abri de toutes les poursuites aussitôt qu’il aurait atteint les premières gorges.

Il se mit donc courageusement en route . . .

Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours précédents qui maintenant l’écrasaient, sans sa blessure dont il ne pouvait arrêter le sang . . .

Il avait arraché un échalas à une vigne, et s’en servant en guise de béquille, il se traînait plutôt qu’il ne marchait, restant sous bois tant qu’il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés quand il avait à traverser un espace découvert.

A tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la faim.

Il y avait trente heures qu’il n’avait rien pris et il se sentait défaillir de besoin.

Bientôt, la torture devint si intolérable, qu’il se sentit prêt à tout braver pour y mettre un terme.

A une portée de fusil, il apercevait les toits d’un petit hameau; il résolut de s’y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison par le jardin . . .

Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres sèches, quand il entendit un roulement de tambour . . .

Instinctivement il s’aplatit derrière le petit mur.

Mais ce n’était qu’un de ces «bans» comme en battent les crieurs de village pour amasser le monde.

Aussitôt après une voix s’éleva, claire et perçante, qui arrivait très-distincte à M. Lacheneur.

Elle disait:

«C’est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac promettent de donner une récompense de vingt mille livres — vous m’entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles! —à qui livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n’est-ce pas? . . . Il serait mort que la gratification serait la même: vingt mille francs! . . . On paiera comptant . . . en or.»

D’un bond, Lacheneur s’était dressé, fou d’épouvante et d’horreur . . .

Lui qui s’était cru à bout d’énergie, il trouva des forces surnaturelles pour courir, pour fuir . . .

Sa tête était mise à prix . . . Cette horrible pensée le transportait de cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.

De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l’infâme récompense.

Où aller, maintenant, qu’il était comme un vivant appât offert à la trahison et à la cupidité! . . . A quelle créature humaine se confier! . . . A quel toit demander un abri! . . .

Et mort, il vaudrait encore une fortune.

Quand il serait tombé d’inanition et d’épuisement sous quelque buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.

Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la sépulture.

Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.

Il irait droit aux autorités et dirait:

«Voici le corps de Lacheneur . . . comptez l’argent de la prime! . . . »

Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même n’a pu le dire.

Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de Charves, ayant aperçu deux hommes qui s’étaient levés à son approche et qui fuyaient; il les appela d’une voix terrible:

— Eh! vous autres! . . . voulez-vous mille pistoles chacun? . . . Je suis Lacheneur.

Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et qu’il avait eu bien de la peine à enrôler.

Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine d’eau-de-vie.

— Prenez . . . dirent-ils au pauvre affamé.

Ils s’étaient assis près de lui, sur l’herbe, et pendant qu’il mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils espéraient gagner les Etats sardes, grâce à un guide qui les attendait à un endroit convenu . . .

Lacheneur leur tendit la main.

— Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je périssais si je restais seul . . .

Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.

— Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d’un air sombre, car c’est vous qui nous perdez, qui nous ruinez . . . Vous nous avez trompés, monsieur Lacheneur! . . .

Il n’osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes l’écrasait.

— Bast! . . . qu’il vienne tout de même, fit l’autre paysan, avec un regard étrange.

Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière . . .

Mais cette longue route ne s’était pas faite sans d’amers reproches, sans les plus cruelles récriminations.

Pressé de questions par ses compagnons, l’esprit affaissé comme le corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l’inanité des promesses dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu’il avait dit que Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l’Empire devaient se trouver à Montaignac, et c’était là un monstrueux mensonge. Il confessa qu’il avait donné le signal du soulèvement sans chance de succès, sans moyens d’action, en s’en remettant presque au hasard. Enfin, il avoua qu’il n’y avait de réel que sa haine, la haine implacable qu’il avait vouée aux Sairmeuse . . .

Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des précipices qu’ils côtoyaient.

— Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c’est pour ses haines à lui qu’il a fait battre et massacrer le monde, qu’il nous ruine et qu’il nous perd . . . on verra!

Les fugitifs arrivaient à la première maison qu’ils eussent vue sur le territoire sarde.

C’était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.

Ils frappèrent, sans s’inquiéter de l’heure — il était plus de minuit. On leur ouvrit et ils demandèrent qu’on leur préparât à souper.

Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l’effort d’une marche si pénible, déclara qu’il ne souperait pas.

Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l’auberge, et s’endormit . . .

C’était, depuis qu’ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs impressions.

La même idée leur était venue.

Ils avaient pensé qu’en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur grâce.

Certes, ils n’eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou de l’argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une trahison . . .

— D’ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.

Ils décidèrent donc que dès qu’ils auraient soupé ils iraient à Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.

Mais ils devaient être devancés.

Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la délation.

Cet homme était l’aubergiste Balstain.

En apprenant le nom de l’hôte qui dormait sans défiance sous son toit, le vertige de l’or le saisit. Il ne dit qu’un mot à sa femme et s’échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.

Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.

Pour monter leur courage jusqu’à l’abominable action qu’ils allaient commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.

Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la secousse, se leva.

La femme de l’aubergiste était seule dans la première pièce.

— Où sont mes amis? . . . demanda-t-il vivement, où est votre mari? . . .

Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses . . . N’en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:

— Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous . . . vous êtes trahi! . . .

Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l’oeil une arme pour se défendre, une issue pour fuir.

Il avait pu se croire abandonné; mais trahi . . . non, jamais.

— Qui donc m’a vendu? . . . fit-il d’une voix étranglée.

— Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.

— Impossible, madame, impossible! . . .

C’est qu’il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas les croire capables de le livrer ignoblement pour de l’argent.

— Cependant, poursuivait la femme de l’aubergiste, toujours à genoux, ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous dénoncer . . . Je les ai entendus dire comme cela que votre vie rachèterait la leur . . . Ils vont pour sûr ramener les gendarmes! . . . Pourquoi faut-il que j’aie encore cette honte d’avouer que mon mari, lui aussi, est allé vous vendre . . .

Lacheneur comprenait maintenant! . . . Et ce suprême malheur, après tant de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s’affaissa sur une chaise en murmurant:

— Qu’ils viennent donc, je les attends . . . Non, je ne bougerai pas d’ici! . . . C’est trop disputer une misérable existence.

Mais la femme du traître s’était relevée, et elle s’attachait obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le tirait, elle l’eût porté si elle en eût eu la force.

— Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence extraordinaire . . . Partez, sauvez-vous! . . . Je ne veux pas que vous soyez pris ici, cela nous porterait malheur!

Ebranlé par ces adjurations violentes, l’instinct de la conservation reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s’avança jusque sur le seuil de l’auberge.

La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les ténèbres.

— Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n’y a point de routes, où les sentiers sont à peine frayés . . .

D’un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le tournant comme un aveugle qu’on remet en son chemin:

— Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent . . . Dieu vous protège! . . . Adieu!

Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la femme était rentrée dans l’auberge et avait refermé la porte.

Il s’éloigna donc, soutenu par l’excitation d’une fièvre terrible, et durant de longues heures il marcha . . . Il n’avait pas tardé à perdre la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, tombant parfois et se relevant meurtri . . .

Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c’est ce qu’il est difficile d’expliquer.

Ce qui est sûr, c’est qu’il s’égara complètement, et le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.

C’était un petit berger qui s’en allait, chassant quatre chèvres, et qui, effrayé de l’aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa d’abord d’approcher.

Une pièce de monnaie l’attira pourtant.

— Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la chaîne, et juste sur la ligne de la frontière . . . Ici est la France, là c’est la Savoie . . .

— Et quel est le village le plus proche? . . .

— Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, Saint-Pavin . . .

Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s’était pas éloigné d’une lieue de l’auberge de Balstain . . .

Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, délibérant . . .

A quoi bon! . . . Les infortunés voués à la mort choisissent-ils? . . . Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l’abîme où ils doivent rouler! . . .

Il se souvint des carabiniers royaux dont l’avait menacé la femme de l’aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit les pentes roides qui le ramenaient en France.

Il venait d’entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui filait assise au soleil.

Péniblement il se traîna jusqu’à elle, et d’une voix expirante il lui demanda l’hospitalité.

A la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue et de sang, la jolie paysanne s’était levée, plus surprise évidemment qu’effrayée.

Elle l’examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à profusion sur toute cette frontière . . .

— Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu’on cherche partout et dont on promet deux mille pistoles! . . .

Lacheneur tressaillit.

— Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis Lacheneur . . . Livrez-moi si vous voulez . . . mais, par pitié, donnez-moi un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos . . .

A ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d’horreur et de dégoût.

— Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle . . . Ah! vous ne connaissez pas les Antoine! . . . Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre lit, pendant que je préparerai des oeufs au lard . . . Quand mon mari sera rentré, nous aviserons . . .

La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un robuste montagnard à l’oeil ouvert et franc . . .

En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit affreusement.

— Malheureuse! . . . dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l’homme chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera rasée! . . .

Lacheneur se leva frissonnant.

Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime promise à l’infamie, il ignorait de quelles terribles peines on menaçait les gens d’honneur.

— Je me retire, monsieur, prononça-t-il.

Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l’épaule de son hôte, le força à se rasseoir.

— Ce n’est point pour vous chasser que j’ai parlé, monsieur, dit-il. Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu’à ce que je trouve un moyen de pourvoir à votre sûreté . . .

La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l’accent de la passion la plus vive:

— Ah! tu es un brave homme, Antoine! s’écria-t-elle.

Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte restée ouverte:

— Veille, dit-il.

M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.

— Je dois vous avouer, monsieur, reprit l’honnête montagnard, que vous sauver ne sera pas facile . . . Les promesses d’argent ont mis en mouvement tous les mauvais gueux du pays . . . On vous sait aux environs . . . Un gredin d’aubergiste a passé la frontière tout exprès pour vous dénoncer aux gendarmes français . . .

— Balstain.

— Oui, Balstain, et il vous cherche . . . Ce n’est pas tout. Comme je traversais Saint-Pavin, remontant ici, j’ai vu arriver huit soldats à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux . . . Ils ont déclaré qu’ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à visiter toutes les maisons . . .

Ces soldats n’étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à Chupin par le duc de Sairmeuse.

Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.

Cette besogne n’était certes pas de leur goût, mais ils étaient surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.

Ce sous-officier n’était pas un méchant homme, mais il avait été, le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé l’impudence jusqu’à lui promettre l’épaulette, au nom de M. de Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.

Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses craintes.

— Epuisé et blessé comme vous l’êtes, lui disait-il, vous ne serez pas en état d’entreprendre une longue marche avant quinze jours . . . Jusque-là il faut vous cacher . . . Je connais, par bonheur, une retraite sûre, à deux portées de fusil dans la montagne . . . Je vous y conduirai, de nuit, avec des provisions pour une semaine . . .

Un cri étouffé de sa femme l’interrompit.

Il se retourna, et l’aperçut toute défaillante, appuyée au montant de la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.

Elle disait:

— Les soldats! . . . ils viennent!

Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l’honnête montagnard se précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se montrer.

La jeune femme n’avait dit que trop vrai.

Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, embarrassés qu’ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais obstinément.

En avant marchait Chupin, qui de l’exemple, de la voix et du geste les animait.

Une parole imprudente de ce petit berger qu’il avait questionné venait, il n’y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. Lacheneur.

Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:

— Je l’ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m’a demandé son chemin, et je l’ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des Antoine.

Et, à l’appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que «le monsieur» lui avait donnée.

— Du coup, s’était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! En route, camarades! . . .

Et maintenant, le petit détachement n’était pas à plus de deux cents pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile . . .

Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait dans leurs yeux.

Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.

— Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le faut . . .

— Oui, il le faut! . . . répéta le mari d’un air sombre. On me tuera avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison! . . .

— S’il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille . . .

— On le trouverait . . . Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil gredin qui les mène doit avoir le flair d’un chien de chasse.

Il s’interrompit, pour prendre un parti, et vivement:

— Venez, monsieur! . . . dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et gagnons la montagne . . . On nous verra . . . qu’importe! . . . Ces cavaliers à pied ne doivent pas être lestes . . . Si vous ne pouvez pas courir, je vous porterai . . . On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on nous manquera . . .

— Et votre femme? . . . fit Lacheneur.

L’honnête montagnard frissonna, mais il dit:

— Elle nous rejoindra.

Lacheneur lui prit la main qu’il serra avec un attendrissement dont il ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.

— Ah! . . . vous êtes de braves gens! . . . dit-il, et Dieu vous récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit . . . Mais vous avez trop fait déjà . . . Je serais le plus lâche des hommes si je vous exposais inutilement . . . Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.

Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l’embrassant sur le front:

— J’ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme vous, généreuse et fière . . . Pauvre Marie-Anne! . . . Qu’est-elle devenue, elle que j’ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes? . . . Allez! il ne faut pas me plaindre, quoi qu’il m’arrive . . . je l’ai mérité.

Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. Lacheneur se redressa, rassemblant pour l’heure décisive toute l’énergie dont son âme altière était capable . . .

— Restez! . . . commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je ne veux pas qu’on m’arrête chez vous.

Il sortit, en disant cela, d’un pas ferme, le front haut, le regard calme et assuré.

Les soldats arrivaient.

— Holà! . . . leur cria-t-il d’une voix forte, c’est Lacheneur que vous cherchez, n’est-ce pas? . . . Me voici! . . . Je me rends.

Pas une acclamation ne répondit.

La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une si imposante majesté, que les soldats s’arrêtèrent frappés de respect.

Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.

Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le coeur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se dissimuler derrière les soldats.

Lacheneur marcha droit à lui.

— C’est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n’as pas oublié, je le vois bien, que souvent, l’hiver, Marie-Anne a rempli ta huche vide . . . et tu te venges! . . .

Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu’il allait tomber à genoux.

Maintenant qu’il avait trahi, il comprenait ce qu’est la trahison . . .

— Va! . . . dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, mais il ne te portera pas bonheur! . . . traître! . . .

Mais déjà Chupin, s’indignant de sa faiblesse, relevait la tête, s’efforçant de secouer la frayeur qui l’envahissait.

— Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n’ai fait que mon devoir en vous dénonçant.

Et se retournant vers les soldats:

— Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction . . .

On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe s’apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant de sueur, hors d’haleine, la tête nue . . .

Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut Balstain.

Dès qu’il fut à portée de la voix:

— Ah! . . . vous le tenez! . . . s’écria-t-il en montrant le prisonnier . . . C’est à moi que revient la prime . . . C’est moi qui l’ai dénoncé le premier, de l’autre côté de la frontière, les carabiniers de Saint-Jean-de-Coche en témoigneront . . . Il devait être pris cette nuit, chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat! . . . pour séduire ma femme et s’évader . . . Quand je suis revenu avec les carabiniers, il était parti . . . Ma femme est au lit, de la correction que je lui ai administrée . . . Et moi, depuis seize heures, je suis les traces de ce bandit! . . .

Il s’exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant que de sa délation il ne recueillait que l’infamie.

— Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez valoir près des autorités . . .

— Comment, si j’ai des droits! . . . interrompit Balstain; qui donc me les conteste?

Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.

— Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c’est toi qui as découvert le brigand . . .

— Oui! c’est moi qui ai deviné sa retraite.

— Tu mens, imposteur! . . . vociférait l’aubergiste, tu mens! . . .

Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de l’après-midi.

— Du reste, poursuivait Balstain, avec l’emphase des hommes de son pays, que peut-on attendre d’un vil coquin tel que Chupin! . . . Chacun ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la France pour ses crimes . . . Où te réfugiais-tu quand tu passais la frontière, Chupin? . . . Dans ma maison, dans l’auberge de l’honnête Balstain . . . On t’y cachait et on t’y nourrissait. Combien de fois t’ai-je sauvé de la potence et des galères? . . . Je n’ai pas compté. Et pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t’empares de cet homme qui était à moi! . . .

— Il est fou! . . . répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou! . . .

Alors l’aubergiste changea de tactique.

— Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il . . . Voyons, Chupin, un bon mouvement, pour un vieil ami . . . Part à deux, hein! veux-tu? . . . Non . . . tu me réponds non . . . Que veux-tu donc me donner, compère? . . . Le tiers? . . . c’est trop! . . . Le quart alors? . . .

Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l’instant d’avant il les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.

Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux soldats:

— Ah ça! . . . allons-nous coucher ici! . . .

Un éclair d’implacable haine flamboya dans l’oeil du Piémontais.

Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec le signe de la croix:

— Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d’une voix éclatante, et vous, bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment . . . Que je sois damné si jamais je me sers d’un couteau à mes repas avant d’avoir enfoncé celui que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!

Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.

Mais le vieux maraudeur n’était plus le même. Rien ne lui restait de son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes sortes de pensées comme jamais il n’en avait eues, assailli par les plus sinistres pressentiments.

Un serment comme celui de Balstain, et de la part d’un tel homme, c’était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du moins la certitude d’une tentative prochaine d’assassinat . . .

Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le détachement coucher à Saint-Pavin, comme c’était convenu. Il lui tardait de s’éloigner.

Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.

Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué à la citadelle de Montaignac.

Nul ne semblait s’y douter qu’en ce moment même, M. d’Escorval et le caporal Bavois travaillaient à leur évasion.

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