Monsieur Lecoq: L'Honneur du Nom, by Émile Gaboriau

XXVIII

L’abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers à demi-solde.

Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à s’éloigner de la citadelle, ces hommes de coeur le saisirent chacun sous un bras, et littéralement l’emportèrent.

Bien leur en prit d’être robustes, car Maurice fit, pour leur échapper, les efforts les plus désespérés . . . Chaque pas en avant fut le résultat d’une lutte.

— Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le devoir m’appelle! . . . vous me déshonorez en prétendant me sauver! . . .

Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un regard inquiet.

— C’est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu’on va condamner . . . Pauvre garçon! comme il doit souffrir! . . .

Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de l’agonie! Voilà donc où l’avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire . . .

Misérable fou! . . . Il s’était jeté à corps perdu dans une entreprise insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses actes! . . . Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté au bourreau!

Mais la faculté de souffrir a ses limites . . .

Une fois dans la chambre de l’hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.

— Rien n’est décidé encore, répondirent les officiers aux questions de Mme d’Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le verdict sera rendu . . .

Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils s’assirent, sombres et silencieux.

Au dehors, tout se taisait; on eût cru l’hôtel désert. Les gens de la maison s’entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du condamné à mort la nuit qui précède l’exécution.

Enfin, un peu avant quatre heures, l’abbé Midon arriva, suivi de l’avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières . . .

— Mon mari! . . . s’écria Mme d’Escorval en se dressant tout d’un bloc.

Le prêtre baissa la tête . . . elle comprit.

— Mort! . . . balbutia-t-elle. Ils l’ont condamné! . . .

Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle s’affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants . . .

Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:

— A nous donc de le sauver! . . . s’écria-t-elle, l’oeil brillant de la flamme des résolutions héroïques, à nous de l’arracher à l’échafaud! . . . Debout, Maurice . . . Marie-Anne, debout! . . . Assez de lâches lamentations, à l’oeuvre! . . . Vous aussi, Messieurs, vous m’aiderez! . . . Je peux compter sur vous, monsieur le curé! . . . Qu’allons-nous faire? . . . Je l’ignore. Mais il doit y avoir quelque chose à faire . . . La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu ne le permettra pas . . .

Elle s’arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme si une inspiration divine lui fût venue . . .

— Et le roi! . . . reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu’un tel forfait s’accomplisse! . . . Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne saurait refuser de faire justice! . . . Je veux aller à lui, je lui dirai tout! . . . Comment cette idée de salut ne m’est-elle pus venue plus tôt! . . . Il faut partir à l’instant pour Paris, sans perdre une seconde . . . Maurice, tu m’accompagnes! . . . Que l’un de vous, messieurs, m’aille commander des chevaux à la poste . . .

Elle pensa qu’on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.

— Pauvre femme! . . . murmura l’avocat à l’oreille de l’abbé Midon, elle ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans les vingt-quatre heures.

— Eh bien? . . .

— Il faut quatre jours pour aller à Paris.

Il réfléchit et ajouta:

— Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d’humanité . . . Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son cachot? . . .

L’abbé Midon hocha la tête.

— Non, dit-il, Mme d’Escorval ne nous pardonnerait pas de l’avoir empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari . . .

Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups précipités.

Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, respectueusement; comme s’il eût été en présence d’un supérieur.

— Mlle Lacheneur? demanda-t-il.

Marie-Anne s’avança:

— C’est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?

— J’ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle . . .

— Ah! . . . fit Maurice d’un ton farouche, on arrête les femmes aussi! . . .

Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.

— Je ne suis qu’une vieille bête! . . . prononça-t-il, et je m’explique mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d’un des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler . . .

— Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera pas mademoiselle pénétrer près d’un condamné sans une permission spéciale . . .

— Eh! . . . on l’a, cette permission! fit le vieux soldat.

Il s’assura, d’un regard, qu’il n’avait rien à redouter d’aucun de ces visiteurs, et plus bas il ajouta:

— Même, ce Chanlouineau m’a glissé dans le tuyau de l’oreille qu’il s’agit d’une affaire que sait bien M. le curé.

Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de salut? . . . L’abbé Midon commençait presque à le croire.

— Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.

A la seule pensée qu’elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune fille frissonna. Mais l’idée ne lui vint même pas de se soustraire à une démarche qui lui semblait le comble du malheur . . .

— Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.

Mais le caporal restait à la même place, clignant de l’oeil selon son habitude quand il voulait bien fixer l’attention de ses interlocuteurs.

— Minute! . . . fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m’a dit de vous dire comme cela que tout va bien! . . . Si je vois pourquoi, je veux être pendu! . . . Enfin, c’est son opinion! Il m’a bien prié aussi de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu’il tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir . . .

— Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l’abbé Midon, je le promets . . .

— Alors, c’est tout . . . Salut la compagnie . . . Et nous, mademoiselle, au pas accéléré, marche! . . . le pauvre diable là-bas, doit être sur le gril . . .

Qu’on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les poursuites, il y avait là de quoi surprendre . . .

Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, s’était ingénié à chercher le moyen de se la procurer . . .

C’est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.

Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à l’heure jusqu’à l’insolence, si défaillant qu’on dut le porter jusqu’à son cachot.

Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d’aller lui chercher quelqu’un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis de Courtomieu, affirmant qu’il avait à faire des révélations de la plus haute importance . . .

Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de Chanlouineau.

Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en apparence l’agonie de la peur, qui se traîna jusqu’à lui, qui lui prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. Lacheneur . . .

Prendre Lacheneur! . . . Cette perspective devait enflammer le zèle du marquis de Courtomieu.

— Vous savez donc où se cache ce brigand? . . . lui demanda-t-il.

Chanlouineau déclara qu’il l’ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l’envoyer chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père . . . Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.

La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur . . .

Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à Marie-Anne . . .

Et Chanlouineau attendit, dévoré d’anxiété.

L’énergie déployée par le robuste gars jusqu’au moment de sa soudaine et incompréhensible défaillance, l’avait fait traiter en prisonnier dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu’au baron d’Escorval, l’honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la solitude.

On l’avait séparé de ses compagnons pour l’enfermer dans le cachot réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu’alors n’avait eu pour hôtes que les soldats condamnés à mort.

Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d’un corridor obscur, était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.

Un abat-jour placé à l’extérieur, devant la fenêtre, mesurait si parcimonieusement la lumière, qu’à peine on y voyait assez pour déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le mur.

Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l’aspect sinistre de ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus solidement trempées. Mais qu’importait à Chanlouineau l’horreur de son cachot! . . . Il était dans une de ces crises où les circonstances extérieures cessent d’exister.

Les geôliers ne gardaient que son corps . . . son âme libre se jouant des verroux et des grilles, s’élançait vers les sphères supérieures, loin, bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes humaines.

Ah! . . . M. de Courtomieu revenant tout à coup n’eût plus reconnu le lâche qui l’instant d’avant se traînait à ses pieds, tremblant et blême. Ou plutôt il eût constaté qu’il avait été dupe d’une habile et audacieuse comédie.

Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du lendemain, était comme transfiguré par la joie qu’il ressentait du succès de sa ruse.

Jusqu’à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, disloquent les plans les mieux connus.

Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait d’en avoir la preuve.

Ce soldat, qu’on avait mis à sa disposition, ne s’était-il pas trouvé un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de leur coeur le souvenir de «l’autre.»

Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait pas qu’il ne lui ramenât Marie-Anne.

Non, il n’en doutait pas. Nul ne l’avait informé de ce qui s’était passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse prescience qui précède les ténèbres éternelles.

Il était certain que Mme d’Escorval était à Montaignac, il était sûr que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu’elle viendrait . . .

Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son coeur.

Il attendait; s’expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant avec l’étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits qui eussent été insaisissables pour un autre . . .

Enfin, tout à l’extrémité du corridor, il entendit le frôlement d’une robe contre les murs.

— Elle! . . . murmura-t-il.

Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte s’ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l’honnête caporal Bavois.

— M. de Courtomieu m’a promis qu’on nous laisserait seuls! s’écria Chanlouineau.

— Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat . . . Mais j’ai l’ordre de revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.

La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et avec une violence contenue, il l’attira tout près de la fenêtre, à l’endroit où l’abat-jour dispensait le plus de lumière.

— Merci d’être venue, disait-il, merci! . . . Je vous revois et il m’est permis de parler . . . A présent que je suis un mourant dont les minutes sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon âme et de ma vie . . . Maintenant, j’oserai vous dire de quel ardent amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime . . .

Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.

L’explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque chose de lamentable et d’effrayant tout ensemble.

— Vous ai-je donc offensée? . . . fit tristement Chanlouineau. Pardonnez à qui va mourir! . . . Vous ne sauriez refuser d’entendre ma voix qui demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s’est tue! . . .

C’est qu’il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a plus de six ans! . . . Avant de vous avoir vue, je n’avais aimé que la terre . . . Engranger de belles récoltes et amasser de l’argent me paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.

Pourquoi vous ai-je rencontrée! . . . Mais j’étais si loin de vous, en ce temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait pas jusqu’à vous. J’allais à l’église le dimanche; tant que durait la messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le coeur pleins de vous . . . et c’était tout.

C’est le malheur qui nous a rapprochés et c’est votre père qui m’a rendu fou, oui, fou comme il l’était lui-même . . .

Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m’avait deviné. C’est en sortant de chez le baron d’Escorval, il doit vous en souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux projets de votre père.

«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme . . . Seulement, ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»

Mais qu’était la vie comparée à l’espérance dont il venait de m’éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la conspiration. D’autres s’y sont jetés par haine, pour satisfaire d’anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions perdues: moi je n’avais ni ambitions ni haines!

Que m’importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la terre! . . . Je savais bien qu’il était hors du pouvoir du plus puissant de tous, de donner à mes récoltes une goutte d’eau pendant la sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies . . .

J’ai conspiré parce que je vous aimais . . .

— Ah! vous êtes cruel! . . . s’écria Marie-Anne, vous êtes impitoyable! . . .

Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.

Il lui était donné de juger par le dénoûment l’horreur du rôle que son père lui avait imposé et qu’elle n’avait pas eu l’énergie de repousser.

Mais Chanlouineau n’entendit seulement pas l’exclamation de Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme les fumées de l’alcool, il perdait conscience de ses paroles.

— Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions de ma folie s’envolèrent . . . Vous ne pouviez plus être à moi puisque vous étiez à un autre! . . . Je devais rompre le pacte! . . . J’en eus l’idée, non le courage. J’avais l’enfer en moi, mais vous voir, entendre votre voix, être votre commensal, c’était encore une joie! . . . Je vous voulais heureuse et honorée, j’ai combattu pour le triomphe de l’autre, de celui que vous aviez choisi! . . .

Un sanglot qui montait à sa gorge l’interrompit, il voila sa figure de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un moment il parut anéanti.

Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui l’envahissait, et d’une voix ferme:

— C’est assez s’attarder au passé, prononça-t-il, l’heure vole . . . l’avenir menace! . . .

Cela dit, il alla jusqu’à la porte, et appliquant alternativement son oeil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l’épiait.

Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de la solitude autant qu’on peut l’être au fond d’un cachot.

Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le drap.

— Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d’un homme! . . .

Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son esprit en détresse n’avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit pas tout d’abord.

— Ceci, s’écria-t-elle, la vie d’un homme! . . .

— Plus bas! . . . interrompit Chanlouineau, parlez plus bas! . . . Oui, une de ces lettres peut être le salut d’un condamné . . .

— Malheureux! . . . Qu’attendez-vous alors pour l’utiliser! . . .

Le robuste gars secoua tristement la tête.

— Est-il possible que vous m’aimiez jamais? fit-il simplement. Non, n’est-ce pas? . . . Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans la terre, est plus enviable que mes angoisses. D’ailleurs j’ai été condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j’ai quitté la Rèche, un fusil double sur l’épaule, un sabre passé dans ma ceinture. Je n’ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques ont frappé un innocent . . .

— Le baron d’Escorval.

— Oui, le père de . . . Maurice . . .

Sa voix s’altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé le bonheur du prix de dix existences, s’il les eût eues.

— Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.

— Oh! si vous disiez vrai! . . . Mais vous vous abusez, sans doute.

— Je sais ce que je dis.

Il tremblait d’être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore de Marie-Anne, et d’une voix rapide:

— Je n’ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il . . . Quand je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de Sairmeuse me l’a fournie . . . Il s’agissait d’adresser à nos complices une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j’eus l’idée de prier M. Martial d’en écrire le modèle . . . Il était sans défiances; je lui disais que c’était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse . . . Et impossible de nier, il y a une rature à chaque ligue; on croirait reconnaître le manuscrit d’un homme qui a cherché et trié ses expressions pour bien rendre sa pensée . . .

Chanlouineau ouvrit l’enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre qu’il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en blanc:

«Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord et le mariage est décidé, etc . . . »

La flamme qui s’était allumée dans l’oeil de Marie-Anne s’éteignit.

— Et vous croyez, fit-elle d’un ton découragé, que cette lettre peut servir à quelque chose? . . .

— Je ne crois pas, je suis sûr.

— Cependant . . .

D’un geste il l’interrompit:

— Ne discutons pas, fit-il vivement — écoutez-moi plutôt. Arrivant seul, ce brouillon serait sans importance . . . mais j’ai préparé l’effet qu’il produira. J’ai déclaré devant la commission militaire que le marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot . . . On a ri et j’ai lu l’incrédulité sur la figure de tous les juges . . . Mais une bonne calomnie n’est jamais perdue . . . Vienne pour le duc de Sairmeuse l’heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se souviendront de mes paroles . . . Il a si bien senti cela que pendant que les autres riaient il était bouleversé . . .

— Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l’honnête Marie-Anne.

— Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n’avais pas le choix des moyens. Mon assurance était d’autant plus grande, que je savais Martial blessé . . . J’ai affirmé qu’il s’était battu à mes côtés contre la troupe, j’ai demandé qu’on le fit comparaître, j’ai annoncé des preuves irrécusables de sa complicité . . .

— Le marquis de Sairmeuse s’est donc battu? . . .

Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.

— Quoi! . . . commença-t-il, vous ne savez pas . . .

Mais se ravisant:

— Bête que je suis! . . . reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui s’est passé! . . . Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la route de Sairmeuse, à la Croix-d’Arcy, après que votre père nous a eu quittés pour courir en avant? . . . Maurice s’est mis à la tête de la colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.

Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous entendons le galop d’un cheval.

—«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»

Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le cavalier? . . . Martial de Sairmeuse!

Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est impossible.

—«Enfin, je te trouve, noble de malheur! . . . s’écria-t-il, et nous allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma soeur ta maîtresse . . . cela se paie, marquis! . . . Allons, en bas, il faut se battre . . . »

A voir Marie-Anne, on eût dit qu’elle doutait si elle rêvait ou si elle veillait . . .

— Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis! . . . Est-ce possible!

Chanlouineau poursuivait:

— Dame! . . . si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou! . . . vous plaisantez! . . . n’étions-nous pas amis, qu’est-ce que cela signifie? . . . »

Jean grinçait des dents de rage.

—«Cela signifie, répondit-il, que j’ai assez longtemps enduré les outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête! . . . »

Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que le marquis est descendu et s’est adressé à moi.

—«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? Si Jean me tue, tout est dit . . . mais si je le tue, qu’arrivera-t-il?»

Je lui jurai qu’il serait libre de s’éloigner, après toutefois qu’il m’aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux heures.

—«Alors, fit-il, j’accepte le combat, donnez-moi une arme! . . . »

Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent en garde au milieu de la grande route . . .

Le robuste paysan s’arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement il dit:

— Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a l’air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l’oeil fuyant des lâches . . . Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander pardon . . . Un homme qui se bat comme je l’ai vu se battre a le coeur haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance . . . Car c’était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit! . . . Ils s’attaquaient furieusement, sans un mot, on n’entendait que leur respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient il jaillissait des gerbes d’étincelles . . . A la fin, Jean tomba . . .

— Ah! mon frère est mort! s’écria Marie-Anne.

— Non, répondit Chanlouineau . . . on peut espérer que non. Les soins en tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de votre père . . . Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa maison . . .

Pour ce qui est du marquis, il m’a montré qu’il était blessé et il est remonté à cheval en me disant: «C’est lui qui l’a voulu.»

Marie-Anne maintenant comprenait:

— Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau . . . J’irai trouver le duc de Sairmeuse, j’arriverai à tout prix jusqu’à lui, et Dieu m’inspirera . . .

L’héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de papier qui eût pu être son salut à lui.

— Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez . . . Qui sait ce dont il serait capable . . . Il vous répondra d’abord qu’il ne peut rien, qu’il ne voit nul moyen de sauver le baron d’Escorval . . . Vous lui répondrez que c’est cependant à lui de trouver un moyen, s’il ne veut pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis . . .

Il s’arrêta, les verroux grinçaient . . . Le caporal Bavois reparut.

— La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement . . . j’ai ma consigne.

— Allons! . . . murmura Chanlouineau, tout est fini! . . .

Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:

— Celle-ci est pour vous . . . ajouta-t-il. Vous la lirez quand je ne serai plus . . . De grâce . . . ne pleurez pas ainsi! . . . Il faut du courage! . . . Vous serez bientôt la femme de Maurice . . . Et quand vous serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant aimée! . . .

Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, Marie-Anne n’eût pu prononcer une parole . . . Mais elle avança son visage vers celui de Chanlouineau . . .

— Ah! je n’osais vous le demander, s’écria-t-il.

Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses lèvres effleura ses joues pâlies . . .

— Allons, adieu, dit-il encore . . . ne perdez plus une minute. Adieu! . . .

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