Monsieur Lecoq: L'Honneur du Nom, by Émile Gaboriau

XVIII

Les chances favorables qu’il entrevoyait encore, après les confidences de son fils, le baron d’Escorval avait eu la prudence de les taire.

— Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut lui laisser la certitude du malheur que l’exposer à un mécompte . . .

Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.

Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce chétif espoir avec l’âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l’eau, serre encore entre ses mains crispées la planche qui n’a pu le sauver.

S’il n’interrogea pas, c’est qu’il était bien persuadé qu’on ne lui dirait pas la vérité.

Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique la fièvre.

Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des mouvements du baron ne lui échappait.

Ainsi, il l’entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.

— Mon père sort, se dit-il.

Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu’à la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses conjectures.

— Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se rendre chez M. Lacheneur . . . donc il ne désespère pas tout à fait . . .

Un fauteuil était près de lui, il s’y laissa tomber, songeant qu’en guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa destinée quelques secondes plus tôt.

Il la connut au bout de trois mortelles heures.

A la seule attitude de M. d’Escorval, il vit bien que tout, cette fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l’accusé qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu’ils vont prononcer.

Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se sentait mourir.

Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu’il jugeait indigne. Il voulut savoir ce qui s’était passé, demander des détails.

Il sonna et dit au domestique qu’il souhaitait parler à son père. M. d’Escorval ne tarda pas à paraître.

— Eh bien? . . . cria Maurice.

Rien qu’à l’accent de cette question, M. d’Escorval se sentit deviné.

Dès lors, à quoi bon nier? . . .

— Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, répondit-il d’un ton grave . . . Il ne te reste plus qu’à te soumettre, mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps emportera jusqu’au souvenir d’une douleur qui te semble en ce moment devoir être éternelle . . . tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se défend de songer au vertige . . .

— Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé? . . .

— Je l’ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.

— Inflexibles! . . . ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être Chanlouineau.

— Chanlouineau est devenu leur commensal . . .

— Mon Dieu! . . . Et Martial de Sairmeuse? . . .

— Il vient chez eux familièrement, je l’y ai trouvé . . .

Chacune de ses réponses tombait comme un coup d’assommoir sur le front de Maurice, ce n’était que trop évident.

Mais M. d’Escorval s’était armé de l’impassible courage du chirurgien qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.

M. d’Escorval voulait éteindre dans le coeur de son fils la dernière lueur d’espoir.

— C’en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison . . .

Le baron hocha la tête d’un air découragé.

— C’est ce que je pensais d’abord, murmura-t-il.

— Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque chose? . . .

— Rien . . . il a su esquiver toute explication.

— Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute votre expérience, vous n’avez pu pénétrer ses intentions!

Entre le moment où Martial de Sairmeuse l’avait quitté au milieu de la lande, et l’instant présent, M. d’Escorval avait eu le temps de réfléchir:

— J’ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons . . . Il se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve quelque vengeance terrible . . . Qui sait s’il ne songe pas à organiser quelque complot dont il serait le chef? . . . Ces suppositions expliquent tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations indispensables . . .

Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.

— Un complot, fit-il, n’explique pas l’obstination de M. Lacheneur à me repousser . . .

— Hélas! . . . si, mon pauvre enfant. C’est par Marie-Anne qu’il tient Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu’elle devienne ta femme demain, ils lui échappent aussitôt . . . Puis, précisément parce qu’il nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont le succès lui parait au moins incertain . . . Mais ce ne sont là que des conjectures.

— En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu’il faut se soumettre, se résigner . . . oublier, s’il se peut.

Il disait cela, parce qu’il voulait rassurer son père, mais il pensait précisément le contraire.

Une idée venait d’éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, obscure, à peine distincte, mais qu’il pressentait devoir être une idée de salut. Et, en effet, dès qu’il fut seul, elle se dégagea, elle grandit, elle se précisa:

— Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices lui sont nécessaires; il doit même en chercher . . . Pourquoi n’irais-je pas m’offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu’il veuille entreprendre, je vaux bien Chanlouineau . . .

De là à prendre la résolution d’aller offrir ses services à Lacheneur, il n’y avait qu’un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne songea plus qu’à tout faire pour hâter sa convalescence.

Elle fut prompte, l’espoir a des vertus merveilleuses, rapide à étonner l’abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.

— Jamais je n’aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme d’Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la vie.

Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances . . .

Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu’il s’y prit, il n’en put rien tirer.

Maurice, que la seule tentation d’un mensonge faisait rougir jusqu’aux oreilles, trouva au service de ses projets l’imperturbable dissimulation d’un vieux diplomate.

Il avait décidé qu’il ne dirait rien à ses parents. A quoi bon les inquiéter! . . . D’un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison paternelle . . .

Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l’abbé Midon déclara que Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient favorables.

Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.

— Quel bonheur! . . . s’écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!

La chasse, jusqu’alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait utile d’afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels prétextes d’absence.

Jamais il ne s’était senti si heureux que le matin où sur les sept heures, le fusil sur l’épaule, il passa L’Oiselle pour gagner la maison de M. Lacheneur.

Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.

Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s’arrêta un moment à l’endroit d’où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l’un et l’autre, une balle de colporteur.

Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient seuls à la maison.

Il y courut, et sans frapper il entra.

Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis devant la cheminée où flambait un grand feu . . .

Au bruit de la porte, ils s’étaient retournés; à la vue de Maurice, ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l’un que l’autre.

— Que venez-vous faire ici? . . . s’écrièrent-ils en même temps.

En toute autre circonstance, Maurice d’Escorval eût été bouleversé par cet accueil ouvertement hostile.

En ce moment, non-seulement il n’en fut pas troublé, mais c’est à peine s’il le remarqua.

— C’est trop d’obstination que de revenir ici contre ma volonté et après ce que je vous ai dit, monsieur d’Escorval, reprit Lacheneur d’une voix rude.

Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même quelque chose de plus, l’étrange lucidité des grandes crises.

D’un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il pénétrait, et s’il eût conservé un doute, il se fut envolé.

Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en fusion, et deux moules à balles près des chenets.

— Si j’ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d’un ton ferme et grave, c’est que je sais tout . . . Vos projets de vengeance, je les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n’est-ce pas? Eh bien! . . . regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si je ne suis pas de ceux qu’un chef s’estime heureux d’enrôler . . .

Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa feinte colère; je n’ai pas de projets . . .

— En feriez-vous serment? . . . Alors pourquoi ces balles que vous êtes occupés à fondre? . . . Conspirateurs maladroits! . . . Il fallait au moins fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer . . .

Il dit, et joignant l’exemple au précepte, il se retourna et alla pousser le verrou.

— Ceci n’est qu’une imprudence, poursuivit-il . . . Mais répondre: «Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance . . . Non. C’est les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre cause, je la déclare mienne . . . Ce que vous voulez, je le veux; j’adopte vos plans, vos ennemis sont les miens . . . Commandez, j’obéirai . . . Je ne réclame qu’une grâce, celle de combattre, de triompher ou de me faire tuer à vos côtés!

— Oh! refusez, mon père! . . . s’écria Marie-Anne, refusez . . . Accepter serait un crime que vous ne commettrez pas! . . .

— Un crime! . . . Et pourquoi, s’il vous plaît? . . .

— Parce que, malheureux, notre cause n’est pas la vôtre, parce que le but est incertain, le succès improbable . . . parce que le danger est partout, de tous côtés! . . .

Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l’interrompit.

— Et c’est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m’arrêter en me montrant les dangers que vous bravez . . .

— Maurice! . . .

— Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu de me prêter secours, vous m’abandonneriez? . . . Vous vous cacheriez lâchement, en vous disant: «Qu’il périsse, pourvu que je sois sauvé!» Parlez! . . . est-ce là véritablement ce que vous feriez? . . .

Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J’agirais comme vous.»

Maintenant, elle s’en remettait à la décision de son père.

— Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. Vous aimez Marie-Anne . . . saurez-vous voir d’un oeil impassible sa position affreuse? Songez qu’elle ne doit décourager absolument ni Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez . . . Oh! je le sais aussi bien que vous, c’est un rôle indigne que je lui impose, un rôle odieux où elle laissera ce qu’une jeune fille a de plus précieux en ce monde . . . sa réputation.

Maurice ne sourcilla pas.

— Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de l’homme qu’elles aimaient, père, frère ou amant . . . elle sera injuriée, outragée, calomniée. Qu’importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je souffrirai, mais je ne douterai jamais d’elle et je me tairai. Si nous triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite! . . .

Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les affirmations, qu’il s’attendait, qu’il se résignait à tout.

M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.

— Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.

— Il n’y a plus à réfléchir, monsieur.

— Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami . . .

— Qu’importe! . . .

— Malheureux! . . . Vous ne comprenez donc pas qu’en vous engageant, vous engagez fatalement le baron d’Escorval . . . Vous croyez ne risquer que votre tête, vous jouez la vie de votre père . . .

Mais Maurice l’interrompit violemment.

— C’est trop d’hésitations! . . . s’écria-t-il, c’est assez de remontrances! . . . Répondez-moi d’un mot! . . . Seulement, sachez-le bien, si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je tiens, je me fais sauter la cervelle . . .

Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que ce qu’il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne s’inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.

— Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais n’oubliez jamais la menace qui m’arrache mon consentement. Quoi qu’il arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l’aurez voulu! . . .

Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, il était ivre de joie.

— Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes espérances et à vous apprendre pour quelle cause . . .

— Eh! . . . qu’est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.

Il s’avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu’il porta à ses lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s’écria:

— Ma cause . . . la voilà! . . .

Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu’il suffisait d’un mouvement de sa volonté, d’un sacrifice de son orgueil pour assurer le bonheur de ces deux pauvres enfants . . .

Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, et c’est de l’air le plus sombre qu’il reprit:

— Encore faut-il, monsieur d’Escorval, arrêter nos conventions . . .

— Dictez vos conditions, monsieur.

— D’abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à des heures convenues d’avance, jamais à l’improviste . . .

L’attitude seule de Maurice affirmait son consentement.

— Ensuite, comment traverserez-vous l’Oiselle sans avoir recours au passeur, qui est un dangereux bavard? . . .

— Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.

— Bien. Me promettez-vous aussi d’éviter le marquis de Sairmeuse?

— Je le fuirai . . .

— Attendez . . . il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est l’arrogance même, et il vous déteste . . . Vous le haïssez et vous êtes violent . . . Jurez-moi que s’il venait à vous provoquer, vous mépriseriez ses provocations . . .

— Mais je passerais pour un lâche, monsieur! . . .

— Probablement! . . . Jurez-vous? . . .

Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.

— Je jure! . . . prononça-t-il.

— Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser trop voir notre intelligence . . . mais c’est mon affaire . . .

M. Lacheneur s’arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s’il n’oubliait rien.

— Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu’à vous adresser une dernière et bien importante recommandation . . . Vous connaissez mon fils?

— Certes! . . . nous étions camarades quand il venait en vacances . . .

— Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai toute ma pensée . . . défiez-vous de Jean.

— Oh! . . . monsieur.

— Restez sur vos gardes, vous dis-je . . .

Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:

— Ah! c’est pour un père un pénible aveu: je n’ai pas confiance en mon fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de son arrivée . . . Maintenant, je le trompe comme s’il devait trahir . . . Peut-être serait-il sage de l’éloigner; mais que penserait-on? Sans doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je m’abuse peut-être . . .

Il soupira et dit encore:

— Défiez-vous! . . .

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