Monsieur Lecoq: L'Honneur du Nom, by Émile Gaboriau

XII

— Non, décidément, je n’ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté! . . . Ah! sa beauté est divine! . . .

Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à M. Lacheneur.

Au risque de s’égarer, il avait pris au plus court, et il s’en allait à travers champs, se servant de son fusil comme d’une perche pour sauter les fossés.

Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à se représenter Marie-Anne telle qu’il venait de la voir, palpitante et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se redressant superbe de fierté.

— Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses deux grands yeux noirs pendant qu’elle regardait ce petit imbécile d’Escorval! . . . Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne fut-ce qu’une minute! . . . Comment ce garçon ne serait-il pas fou d’elle! . . .

Lui-même l’aimait, sans vouloir encore se l’avouer. Cependant, quel nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui frémissaient en lui.

— Ah! . . . n’importe, s’écria-t-il, je la veux . . . Oui, je la veux et je l’aurai.

En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique de l’entreprise, avec la sagacité d’une expérience souvent mise à l’épreuve.

Son début, force lui était d’en convenir, n’avait été ni heureux ni adroit.

— C’est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école . . . Comment, moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des réalités! . . .

Il est sûr que l’épreuve qu’il venait de tenter était faite pour porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que froidement ses avances et l’offre d’une véritable fortune.

En outre, il se rappelait l’oeil terrible de Chanlouineau.

— Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un signe de Marie-Anne, il m’eût écrasé comme un oeuf, sans souci de mes aïeux. Ah ça! l’aimerait-il aussi lui? . . . Nous serions trois poursuivants en ce cas.

Mais plus l’aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus elle irritait sa passion.

— Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de Sairmeuse? . . . Je l’apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j’ai produite. Je me montrerai aussi timide que j’ai été hardi, et ce sera bien le diable si elle n’est pas touchée et flattée de ce triomphe de sa beauté. Reste le d’Escorval.

C’était là que le bât blessait Martial, ainsi qu’il se le répétait en ce langage trivial qu’on emploie vis-à-vis de soi.

Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.

Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour Chanlouineau? . . . Et encore dans quel but? . . .

— En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de demander compte à ce petit d’Escorval de son insolence. Digérer un affront en silence . . . c’est dur. Puis, il est brave, c’est incontestable; peut-être s’avisera-t-il de venir me provoquer de nouveau. Que faire en ce cas? . . . Il est d’assez bonne noblesse pour que je n’aie aucune satisfaction à lui refuser. D’un autre côté, si j’avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais . . . Ah! je donnerais bonne chose en échange d’un petit expédient pour le forcer à quitter le pays.

Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait à l’avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas précipités derrière lui.

Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des signes, il s’arrêta.

C’était Chupin et un de ses fils.

Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s’était faufilé parmi les gens chargés d’aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir indispensable.

— Ah! monsieur le marquis, s’écria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c’est M. le duc . . .

— Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.

Mais Chupin n’était pus susceptible, et si fâcheux que fût l’accueil, il ne s’en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près pour être entendu.

Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. Lacheneur.

Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu’un autre? Avait-il deviné quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse? . . .

A l’entendre, Lacheneur — il ne disait plus: Monsieur — n’était définitivement qu’un scélérat, la restitution de Sairmeuse n’était qu’une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, puisqu’il mariait sa fille Marie-Anne.

Si le vieux maraudeur n’avait que des soupçons, Martial les changea en certitude par sa vivacité à demander:

— Comment, Mlle Lacheneur va se marier.

— Oui, monsieur le marquis.

— Et avec qui? . . .

— Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu’il avait manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la mènerait pas à la mairie . . . Oh non! . . . quoique ce soit une belle fille.

— Est-ce positif ce que vous dites là? . . .

— A ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et qu’on va publier les bans . . .

Et se retournant vers son fils:

— Pas vrai . . . garçon? demanda-t-il.

— Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n’avait ouï rien de pareil.

Martial se tut, honteux peut-être de s’être laissé prendre aux amorces de ce vieux, mais satisfait d’être averti de cette circonstance si importante.

Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, eût-il refusé sa fille à Maurice d’Escorval qu’elle aimait, pour la donner à un paysan? . . .

Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à Sairmeuse. Un singulier spectacle l’y attendait. Dans le grand espace sablé qui s’étendait entre le parterre et le perron du château, se trouvaient amoncelés toutes sortes d’effets d’habillement, du linge, de la vaisselle, des meubles . . . On eût dit un déménagement. Une demi-douzaine d’hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.

Martial ne comprit pas tout d’abord. Il s’avança donc vers son père, et après l’avoir respectueusement salué:

— Qu’est-ce que cela? . . . demanda-t-il.

M. de Sairmeuse éclata de rire.

— Comment, vous ne devinez pas? . . . fit-il. C’est cependant bien simple. Qu’un maître légitime, à son retour, couche dans les draps d’un usurpateur, c’est charmant pour une première nuit, pour une seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait que j’étais chez lui, et ça m’assassinait. J’ai donc fait rassembler et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n’est pas de l’ancien mobilier du château . . . On va charger le tout sur une charrette et le lui porter . . .

Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d’être arrivé si à point. Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.

— Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.

— Hein! . . . pourquoi? Qui m’en empêcherait, je vous prie?

— Personne assurément . . . Mais vous réfléchirez qu’un homme qui ne s’est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards . . .

Le duc parut abasourdi.

— Des égards! . . . s’écria-t-il, ce maraud a droit à des égards! . . . Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c’est-à-dire vous lui donnez — car il n’est que juste que vous fassiez la guerre à vos dépens — vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se tient pas pour content, il lui faut encore des égards! . . . Accordez-lui en, vous qui en tenez pour sa fille . . . moi je ferai ce que j’ai résolu . . .

— Eh bien! . . . moi, monsieur, j’y regarderais à deux fois, à votre place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c’est très-bien. Mais où en est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il revenait sur sa parole? . . . Où sont vos titres de propriété? . . .

M. de Sairmeuse devint vert.

— Jarnibieu! s’écria-t-il, je n’avais pas pensé à cela . . . Holà! vous autres, qu’on me rentre toute cette dépouille, et promptement! . . .

Et comme on lui obéissait:

— Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à Courtomieu, d’où on nous a déjà envoyé chercher deux fois . . . Il s’agit d’une affaire d’une importance extrême.

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